The Project Gutenberg EBook of Consuelo, Volume 2 (1861), by George Sand

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Title: Consuelo, Volume 2 (1861)

Author: George Sand

Release Date: August 23, 2004 [EBook #13258]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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CONSUELO

PAR

GEORGE SAND




TOME DEUXIEME


1856




XL.


Cependant, en se voyant surveillee par Wenceslawa comme elle ne l'avait
jamais ete, Consuelo craignit d'etre contrariee par un zele malentendu,
et se composa un maintien plus froid, grace auquel il lui fut possible,
dans la journees, d'echapper a son attention, et de prendre, d'un pied
leger, la route du Schreckenstein. Elle n'avait pas d'autre idee dans ce
moment que de rencontrer Zdenko, de l'amener a une explication, et de
savoir definitivement s'il voulait la conduire aupres d'Albert. Elle le
trouva assez pres du chateau, sur le sentier qui menait au Schreckenstein.
Il semblait venir a sa rencontre, et lui adressa la parole en bohemien
avec beaucoup de volubilite.

"Helas! je ne te comprends pas, lui dit Consuelo lorsqu'elle put placer
un mot; je sais a peine l'allemand, cette dure langue que tu hais comme
l'esclavage et qui est triste pour moi comme l'exil. Mais, puisque nous
ne pouvons nous entendre autrement, consens a la parler avec moi; nous
la parlons aussi mal l'un que l'autre: je te promets d'apprendre le
bohemien, si tu veux me l'enseigner."

A ces paroles qui lui etaient sympathiques, Zdenko devint serieux, et
tendant a Consuelo une main seche et calleuse qu'elle n'hesita point a
serrer dans la sienne:

"Bonne fille de Dieu, lui dit-il en allemand, je t'apprendrai ma langue
et toutes mes chansons. Laquelle veux-tu que je te dise pour commencer?"

Consuelo pensa devoir se preter a sa fantaisie en se servant des memes
figures pour l'interroger.

"Je veux que tu me chantes, lui dit-elle, la ballade du comte Albert.

--Il y a, repondit-il, plus de deux cent mille ballades sur mon frere
Albert. Je ne puis pas te les apprendre; tu ne les comprendrais pas.
J'en fais tous les jours de nouvelles, qui ne ressemblent jamais aux
anciennes. Demande-moi toute autre chose.

--Pourquoi ne te comprendrais-je pas? Je suis la consolation. Je me nomme
Consuelo pour toi, entends-tu? et pour le comte Albert qui seul ici me
connait.

--Toi, Consuelo? dit Zdenko avec un rire moqueur. Oh! tu ne sais ce que
tu dis. _La delivrance est enchainee...._

--Je sais cela. _La consolation est impitoyable_. Mais toi, tu ne
sais rien, Zdenko. La delivrance a rompu ses chaines, la consolation a
brise ses fers.

--Mensonge, mensonge! folies, paroles allemandes! reprit Zdenko en
reprimant ses rires et ses gambades. Tu ne sais pas chanter.

--Si fait, je sais chanter, repartit Consuelo. Tiens, ecoute."

Et elle lui chanta la premiere phrase de sa chanson sur les trois
montagnes, qu'elle avait bien retenue, avec les paroles qu'Amelie l'avait
aidee a retrouver et a prononcer.

Zdenko l'ecouta avec ravissement, et lui dit en soupirant:

"Je t'aime beaucoup, ma soeur, beaucoup, beaucoup! Veux-tu que je
t'apprenne une autre chanson?

--Oui, celle du comte Albert, en allemand d'abord; tu me l'apprendras
apres en bohemien.

--Comment commence-t-elle?" dit Zdenko en la regardant avec malice.

Consuelo commenca l'air de la chanson de la veille:

"_Il y a la-bas, la-bas, une ame en travail et en peine...._"

"Oh! celle-la est d'hier; je ne la sais plus aujourd'hui, dit Zdenko en
l'interrompant.

--Eh bien! dis-moi celle d'aujourd'hui.

--Les premiers mots? Il faut me dire les premiers mots.

--Les premiers mots! les voici, tiens: Le comte Albert est la-bas, la-bas
dans la grotte de Schreckenstein...."

A peine eut-elle prononce ces paroles que Zdenko changea tout a coup de
visage et d'attitude; ses yeux brillerent d'indignation. Il fit trois pas
en arriere, eleva ses mains au-dessus de sa tete, comme pour maudire
Consuelo, et se mit a lui parler bohemien dans toute l'energie de la
colere et de la menace.

Effrayee d'abord, mais voyant qu'il s'eloignait, Consuelo voulut le
rappeler et le suivre. Il se retourna avec fureur, et, ramassant une
enorme pierre qu'il parut soulever sans effort avec ses bras maigres et
debiles:

"Zdenko n'a jamais fait de mal a personne, s'ecria-t-il en allemand;
Zdenko ne voudrait pas briser l'aile d'une pauvre mouche, et si un petit
enfant voulait le tuer, il se laisserait tuer par un petit enfant. Mais
si tu me regardes encore, si tu me dis un mot de plus, fille du mal,
menteuse, Autrichienne, Zdenko t'ecrasera comme un ver de terre, dut-il
se jeter ensuite dans le torrent pour laver son corps et son ame du sang
humain repandu."

Consuelo, epouvantee, prit la fuite, et rencontra au bas du sentier un
paysan qui, s'etonnant de la voir courir ainsi pale et comme poursuivie,
lui demanda si elle avait rencontre un loup.

Consuelo, voulant savoir si Zdenko etait sujet a des acces de demence
furieuse, lui dit qu'elle avait rencontre l'_innocent_, et qu'il l'avait
effrayee.

"Vous ne devez pas avoir peur de l'innocent, repondit le paysan en
souriant de ce qu'il prenait pour une pusillanimite de petite maitresse.
Zdenko n'est pas mechant: toujours il rit, ou il chante, ou il raconte
Des histoires que l'on ne comprend pas et qui sont bien belles.

--Mais il se fache quelquefois, et alors il menace et il jette des
pierres?

--Jamais, jamais, repondit le paysan; cela n'est jamais arrive et
n'arrivera jamais. Il ne faut point avoir peur de Zdenko, Zdenko est
innocent comme un ange."

Quand elle fut remise de son trouble, Consuelo reconnut que ce paysan
devait avoir raison, et qu'elle venait de provoquer, par une parole
imprudente, le premier, le seul acces de fureur qu'eut jamais eprouve
l'innocent Zdenko. Elle se le reprocha amerement. "J'ai ete trop pressee,
se dit-elle; j'ai eveille, dans l'ame paisible de cet homme prive de ce
qu'on appelle fierement la raison,  une souffrance qu'il ne connaissait
pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui a la moindre
occasion. Il n'etait que maniaque, je l'ai peut-etre rendu fou."

Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colere de
Zdenko. Il etait bien certain desormais qu'elle avait devine juste en
placant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin
jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, meme a
elle! Elle n'etait donc pas exceptee de cette proscription, elle n'avait
donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il
avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la
veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait
faite a son fou du nom de Consuelo, tout cela n'etait donc chez lui que
la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration veritable et constante lui
designat une personne plus qu'une autre pour sa liberatrice et sa
consolation? Ce nom meme de consolation, prononce et comme devine par
lui, etait une affaire de pur hasard. Elle n'avait cache a personne
qu'elle fut Espagnole, et que sa langue maternelle lui fut demeuree plus
familiere encore que l'italien. Albert, enthousiasme par son chant, et ne
connaissant pas d'expression plus energique que celle qui exprimait
l'idee dont son ame etait avide et son imagination remplie, la lui avait
adressee dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne
autour de lui ne pouvait entendre, excepte elle.

Consuelo ne s'etait jamais fait d'illusion extraordinaire a cet egard.
Cependant une rencontre si delicate et si ingenieuse du hasard lui avait
semble avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en
etait emparee sans trop d'examen.

Maintenant tout etait remis en question. Albert avait-il oublie, dans une
nouvelle phase de son exaltation, l'exaltation qu'il avait eprouvee pour
elle? Etait-elle desormais inutile a son soulagement, impuissante pour
son salut? ou bien Zdenko, qui lui avait paru si intelligent et si
empresse jusque-la a seconder les desseins d'Albert, etait-il lui-meme
plus tristement et plus serieusement fou que Consuelo n'avait voulu le
supposer? Executait-il les ordres de son ami, ou bien les oubliait-il
completement, en interdisant avec fureur a la jeune fille l'approche
du Schreckenstein et le soupcon de la verite?

--Eh bien, lui dit Amelie tout bas lorsqu'elle fut de retour, avez-vous vu
passer Albert dans les nuages du couchant? Est-ce la nuit prochaine que,
par une conjuration puissante, vous le ferez descendre par la cheminee?


--Peut-etre! lui repondit Consuelo avec un peu d'humeur. C'etait la
premiere fois de sa vie qu'elle sentait son orgueil blesse. Elle avait
mis a son entreprise un devouement si pur, un entrainement si magnanime,
qu'elle souffrait a l'idee d'etre raillee et meprisee pour n'avoir pas
reussi.

Elle fut triste toute la soiree; et la chanoinesse, qui remarqua ce
changement, ne manqua pas de l'attribuer a la crainte d'avoir laisse
deviner le sentiment funeste eclos dans son coeur.

La chanoinesse se trompait etrangement. Si Consuelo avait ressenti la
moindre atteinte d'un amour nouveau, elle n'eut connu ni cette foi vive,
ni cette confiance sainte qui jusque-la l'avaient guidee et soutenue.
Jamais peut-etre elle n'avait, au contraire, eprouve le retour amer de
son ancienne passion plus fortement que dans ces circonstances ou elle
cherchait a s'en distraire par des actes d'heroisme et une sorte de
fanatisme d'humanite.

En rentrant le soir dans sa chambre, elle trouva sur son epinette un
vieux livre dore et armorie qu'elle crut aussitot reconnaitre pour celui
qu'elle avait vu prendre dans le cabinet d'Albert et emporter par Zdenko
la nuit precedente. Elle l'ouvrit a l'endroit ou le signet etait pose:
c'etait le psaume de la penitence qui commence ainsi: _De profondis
clamavi ad te_  Et ces mots latins  etaient soulignes avec une encre
qui semblait fraiche, car elle avait un peu colle au verso de la page
suivante. Elle feuilleta tout le volume, qui etait une fameuse bible
ancienne, dite de Kralic, editee en 1579, et n'y trouva aucune autre
indication, aucune note marginale, aucun billet. Mais ce simple cri parti
de l'abime, et pour ainsi dire des profondeurs de la terre, n'etait-il
pas assez significatif, assez eloquent? Quelle contradiction regnait
donc entre le voeu formel et constant d'Albert et la conduite recente de
Zdenko?

Consuelo s'arreta a sa derniere supposition. Albert, malade et accable
au fond du souterrain, qu'elle presumait place sous le Schreckenstein,
y etait peut-etre retenu par la tendresse insensee de Zdenko. Il etait
peut-etre la proie de ce fou, qui le cherissait a sa maniere, en le
tenant prisonnier, en cedant parfois a son desir de revoir la lumiere,
en executant ses messages aupres de Consuelo, et en s'opposant tout a coup
au succes de ses demarches par une terreur ou un caprice inexplicable.
Eh bien, se dit-elle, j'irai, dusse-je affronter les dangers reels;
j'irai, dusse-je faire une imprudence ridicule aux yeux des sots et
des egoistes; j'irai, dusse-je y etre humiliee par l'indifference de
celui qui m'appelle. Humiliee! et comment pourrais-je l'etre, s'il est
reellement aussi fou lui-meme que le pauvre Zdenko? Je n'aurai sujet que
de les plaindre l'un et l'autre, et j'aurai fait mon devoir. J'aurai obei
a la voix de Dieu qui m'inspire, et a sa main qui me pousse avec une
force irresistible.

L'etat febrile ou elle s'etait trouvee tous les jours precedents, et qui,
depuis sa derniere rencontre malencontreuse avec Zdenko, avait fait place
a une langueur penible, se manifesta de nouveau dans son ame et dans son
corps. Elle retrouva toutes ses forces; et, cachant a Amelie et le livre,
et son enthousiasme, et son dessein, elle echangea des paroles enjouees
avec elle, la laissa s'endormir, et partit pour la source des Pleurs,
munie d'une petite lanterne sourde qu'elle s'etait procuree le matin
meme.

Elle attendit assez longtemps, et fut forcee par le froid de rentrer
plusieurs fois dans le cabinet d'Albert, pour ranimer par un air plus
tiede ses membres engourdis. Elle osa jeter un regard sur cet enorme amas
de livres, non pas ranges sur des rayons comme dans une bibliotheque,
mais jetes pele-mele sur le carreau, au milieu de la chambre, avec une
sorte de mepris et de degout. Elle se hasardai a en ouvrir quelques-uns.
Ils etaient presque tous ecrits en latin, et Consuelo put tout au plus
presumer que c'etaient des ouvrages de controverse religieuse, emanes de
l'eglise romaine ou approuves par elle. Elle essayait d'en comprendre les
titres, lorsqu'elle entendit enfin bouillonner l'eau de la fontaine. Elle
y courut, ferma sa lanterne, se cacha derriere le garde-fou, et attendit
l'arrivee de Zdenko. Cette fois, il ne s'arreta ni dans le parterre, ni
dans le cabinet. Il traversa les deux pieces, et sortit de l'appartement
d'Albert pour aller, ainsi que le sut plus tard Consuelo, regarder et
ecouter, a la porte de l'oratoire et a celle de la chambre a coucher du
comte Christian, si le vieillard priait dans la douleur ou reposait
tranquillement. C'etait une sollicitude qu'il prenait souvent sur son
compte, et sans qu'Albert eut songe a la lui imposer, comme on le verra
par la suite.

Consuelo ne delibera point sur le parti qu'elle avait a prendre; son plan
etait arrete. Elle ne se fiait plus a la raison ni a la bienveillance de
Zdenko; elle voulait parvenir jusqu'a celui qu'elle supposait prisonnier,
seul et sans garde. Il n'y avait sans doute qu'un chemin pour aller sous
terre de la citerne du chateau a celle du Schreckenstein. Si ce chemin
etait difficile ou perilleux, du moins il etait praticable, puisque
Zdenko y passait toutes les nuits. Il l'etait surtout avec de la lumiere;
et Consuelo s'etait pourvue de bougies, d'un morceau de fer, d'amadou,
et d'une pierre pour avoir de la lumiere en cas d'accident. Ce qui
lui donnait la certitude d'arriver par cette route souterraine au
Schreckenstein, c'etait une ancienne histoire qu'elle avait entendu
raconter a la chanoinesse, d'un siege soutenu jadis par l'ordre
teutonique. Ces chevaliers, disait Wenceslawa, avaient dans leur
Refectoire meme une citerne qui leur apportait toujours de l'eau d'une
montagne voisine; et lorsque leurs espions voulaient effectuer une sortie
pour observer l'ennemi, ils dessechaient la citerne, passaient par ses
conduits souterrains, et allaient sortir dans un village qui etait dans
leur dependance. Consuelo se rappelait que, selon la chronique du pays,
le village qui couvrait la colline appelee Schreckenstein depuis
l'incendie dependait de la forteresse des Geants, et avait avec lui de
secretes intelligences en temps de siege. Elle etait donc dans la logique
et dans la verite en cherchant cette communication et cette issue.

Elle profita de l'absence de Zdenko pour descendre dans le puits.
Auparavant elle se mit a genoux, recommanda son ame a Dieu, fit naivement
un grand signe de croix, comme elle l'avait fait dans la coulisse du
theatre de San-Samuel avant de paraitre pour la premiere fois sur la
scene; puis elle descendit bravement l'escalier tournant et rapide,
cherchant a la muraille les points d'appui qu'elle avait vu prendre a
Zdenko, et ne regardant point au-dessous d'elle de peur d'avoir le
vertige. Elle atteignit la chaine de fer sans accident; et lorsqu'elle
l'eut saisie, elle se sentit plus tranquille, et eut le sang-froid de
regarder au fond du puits. Il y avait encore de l'eau, et cette
decouverte lui causa un instant d'emoi. Mais la reflexion lui vint
aussitot. Le puits pouvait etre, tres-profond; mais l'ouverture du
souterrain qui amenait Zdenko ne devait etre situee qu'a une certaine
distance au-dessous du sol. Elle avait deja descendu cinquante marches
avec cette adresse et cette agilite que n'ont pas les jeunes filles
elevees dans les salons, mais que les enfants du peuple acquierent dans
leurs jeux, et dont ils conservent toute leur vie la hardiesse confiante.
Le seul danger veritable etait de glisser sur les marches humides.
Consuelo avait trouve dans un coin, en furetant, un vieux chapeau a
larges bords que le baron Frederick avait longtemps porte a la chasse.
Elle l'avait coupe, et s'en etait fait des semelles qu'elle avait
Attachees a ses souliers avec des cordons en maniere de cothurnes.
Elle avait remarque une chaussure analogue aux pieds de Zdenko dans sa
derniere expedition nocturne. Avec ces semelles de feutre, Zdenko
marchait sans faire aucun bruit dans les corridors du chateau, et c'est
pour cela qu'il lui avait semble glisser comme une ombre plutot que
marcher comme un homme. C'etait aussi jadis la coutume des Hussites
de chausser ainsi leurs espions, et meme leurs chevaux, lorsqu'ils
effectuaient une surprise chez l'ennemi.

A la cinquante-deuxieme marche, Consuelo trouva une dalle plus large et
une arcade basse en ogive. Elle n'hesita point a y entrer, et a s'avancer
a demi courbee dans une galerie souterraine etroite et basse, toute
degouttante de l'eau qui venait d'y couler, travaillee et voutee de main
d'homme avec une grande solidite.

Elle y marchait sans obstacle et sans terreur depuis environ cinq
minutes, lorsqu'il lui sembla entendre un leger bruit derriere elle.
C'etait peut-etre Zdenko qui redescendait et qui reprenait le chemin du
Schreckenstein. Mais elle avait de l'avance sur lui, et doubla le pas
Pour n'etre pas atteinte par ce dangereux compagnon de voyage. Il ne
pouvait pas se douter qu'elle l'eut devance. Il n'avait pas de raison
pour courir apres elle; et pendant qu'il s'amuserait a chanter et a
marmotter tout seul ses complaintes et ses interminables histoires, elle
aurait le temps d'arriver et de se mettre sous la protection d'Albert.

Mais le bruit qu'elle avait entendu augmenta, et devint semblable a celui
de l'eau qui gronde, lutte, et s'elance. Qu'etait-il donc arrive? Zdenko
s'etait-il apercu de son dessein? Avait-il lache l'ecluse pour l'arreter
et l'engloutir? Mais il n'avait pu le faire avant d'avoir passe lui-meme,
et il etait derriere elle. Cette reflexion n'etait pas tres rassurante.
Zdenko etait capable de se devouer a la mort, de se noyer avec elle
plutot que de trahir la retraite d'Albert. Cependant Consuelo ne voyait
point de pelle, point d'ecluse, pas une pierre sur son chemin qui put
retenir l'eau, et la faire ensuite ecouler. Cette eau ne pouvait etre
qu'en avant de son chemin, et le bruit venait de derriere elle. Cependant
il grandissait, il montait, il approchait avec le rugissement du tonnerre.

Tout a coup Consuelo, frappee d'une horrible decouverte, s'apercut que la
galerie, au lieu de monter, descendait d'abord en pente douce, et puis de
plus en plus rapidement. L'infortunee s'etait trompee de chemin. Dans son
empressement et dans la vapeur epaisse qui s'exhalait du fond de la
citerne, elle n'avait pas vu une seconde ogive, beaucoup plus large, et
situee vis-a-vis de celle qu'elle avait prise. Elle s'etait enfoncee dans
le canal qui servait de deversoir a l'eau du puits, au lieu de remonter
celui qui conduisait au reservoir ou a la source. Zdenko, s'en allant
par une route opposee, venait de lever tranquillement la pelle; l'eau
tombait en cascade au fond de la citerne, et deja la citerne etait
remplie jusqu'a la hauteur du deversoir; deja elle se precipitait dans la
galerie ou Consuelo fuyait eperdue et glacee d'epouvante. Bientot cette
galerie, dont la dimension  etait menagee de maniere a ce que la citerne,
perdant moins d'eau qu'elle n'en recevait de l'autre bouche, put se
remplir, allait se remplir a son tour. Dans un instant, dans un clin
d'oeil, le deversoir serait inonde, et la pente continuait a s'abaisser
vers des abimes ou l'eau tendait a se precipiter. La voute, encore
suintante, annoncait assez que l'eau la remplissait tout entiere, qu'il
n'y avait pas de salut possible, et que la vitesse de ses pas ne
sauverait pas la malheureuse fugitive  de l'impetuosite du torrent. L'air
etait deja intercepte par la masse d'eau qui arrivait a grand bruit. Une
chaleur etouffante arretait la respiration, et suspendait la vie autant
que la peur et le desespoir. Deja le rugissement de l'onde dechainee
grondait aux oreilles de Consuelo; deja une ecume rousse, sinistre
avant-coureur du flot, ruisselait sur le pave, et devancait la course
incertaine et ralentie de la victime consternee.




XLI.


"O ma mere, s'ecria-t-elle, ouvre-moi tes bras! O Anzoleto, je t'ai aime!
O mon Dieu, dedommage-moi dans une vie meilleure!".

A peine avait-elle jete vers le ciel ce cri d'agonie, qu'elle trebuche
et se frappe a un obstacle inattendu. O surprise! o bonte divine! c'est
un escalier etroit et raide, qui monte a l'une des parois du souterrain,
et qu'elle gravit avec les ailes de la peur et de l'esperance. La voute
s'eleve sur son front; le torrent se precipite, heurte l'escalier que
Consuelo a eu le temps de franchir, en devore les dix premieres marches,
mouille jusqu'a la cheville les pieds agiles qui le fuient, et, parvenu
enfin au sommet de la voute surbaissee que Consuelo a laissee derriere
elle, s'engouffre dans les tenebres, et tombe avec un fracas epouvantable
dans un reservoir profond que l'heroique enfant domine d'une petite
plate-forme ou elle est arrivee sur ses genoux et dans l'obscurite.

Car son flambeau s'est eteint. Un coup de vent furieux a precede
l'irruption de la masse d'eau. Consuelo s'est laissee tomber sur la
derniere marche, soutenue jusque-la par l'instinct conservateur de la
vie, mais ignorant encore si elle est sauvee, si ce fracas de la
cataracte est un nouveau desastre qui va l'atteindre, et si cette pluie
froide qui en rejaillit jusqu'a elle, et qui baigne ses cheveux, est la
main glacee de la mort qui s'etend sur sa tete.

Cependant le reservoir se remplit peu a peu, jusqu'a d'autres deversoirs
plus profonds, qui emportent encore au loin dans les entrailles de la
terre le courant de la source abondante. Le bruit diminue; les vapeurs se
dissipent; un murmure sonore, mais plus harmonieux qu'effrayant, se
repand dans les cavernes. D'une main convulsive, Consuelo est parvenue a
rallumer son flambeau. Son coeur frappe encore violemment sa poitrine;
mais son courage s'est ranime. A genoux, elle remercie Dieu et sa mere.
Elle examine enfin le lieu ou elle se trouve, et promene la clarte
vacillante de sa lanterne sur les objets environnants.

Une vaste grotte creusee par la nature sert de voute a un abime que la
source lointaine du Schreckenstein alimente, et ou elle se perd dans les
entrailles du rocher. Cet abime est si profond qu'on ne voit plus l'eau
qu'il engouffre; mais quand on y jette une pierre, elle roule pendant
deux minutes, et produit en s'y plongeant une explosion semblable a
celle du canon. Les echos de la caverne le repetent longtemps, et le
clapotement sinistre de l'eau invisible dure plus longtemps encore. On
dirait les aboiements de la meute infernale. Sur une des parois de la
grotte, un sentier etroit et difficile, taille dans le roc, cotoie le
precipice, et s'enfonce dans une nouvelle galerie tenebreuse, ou le
travail de l'homme cesse entierement, et qui se detourne des courants
d'eau et de leur chute, en remontant vers des regions plus elevees.

C'est la route que Consuelo doit prendre. Il n'y en a point d'autre:
l'eau a ferme et rempli entierement celle qu'elle vient de suivre. Il est
impossible d'attendre dans la grotte le retour de Zdenko. L'humidite en
est mortelle, et deja le flambeau palit, petille et menace de s'eteindre
sans pouvoir se rallumer.

Consuelo n'est point paralysee par l'horreur de cette situation. Elle
pense bien qu'elle n'est plus sur la route du Schreckenstein. Ces
galeries souterraines qui s'ouvrent devant elle sont un jeu de la nature,
et conduisent a des impasses ou a un labyrinthe dont elle ne retrouvera
jamais l'issue. Elle s'y hasardera pourtant, ne fut-ce que pour trouver
un asile plus sain jusqu'a la nuit prochaine. La nuit prochaine, Zdenko
reviendra; il arretera le courant, la galerie sera videe, et la captive
pourra revenir sur ses pas et revoir la lumiere des etoiles.

Consuelo s'enfonca donc dans les mysteres du souterrain avec un nouveau
courage, attentive cette fois a tous les accidents du sol, et s'attachant
a suivre toujours les pentes ascendantes, sans se laisser detourner par
les galeries en apparence plus spacieuses et plus directes qui s'offraient
a chaque instant. De cette maniere elle etait sure de ne plus rencontrer
de courants d'eau, et de pouvoir revenir sur ses pas.

Elle marchait au milieu de mille obstacles: des pierres enormes
encombraient sa route, et dechiraient ses pieds; des chauves-souris
gigantesques, arrachees de leur morne sommeil par la clarte de la
lanterne, venaient par bataillons s'y frapper, et tourbillonner comme des
esprits de tenebres autour de la voyageuse. Apres les premieres emotions
de la surprise, a chaque nouvelle terreur, elle sentait grandir son
courage. Quelquefois elle gravissait d'enormes blocs de pierre detaches
d'immenses voutes crevassees, qui montraient d'autres blocs menacants,
retenus a peine dans leurs fissures elargies a vingt pieds au-dessus de
sa tete; d'autres fois la voute se resserrait et s'abaissait au point que
Consuelo etait forcee de ramper dans un air rare et brulant pour s'y
frayer un passage. Elle marchait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'au
detour d'un angle resserre, ou son corps svelte et souple eut de la peine
a passer, elle retomba de Charybde en Scylla, en se trouvant face a face
avec Zdenko: Zdenko d'abord petrifie de surprise et glace de terreur,
bientot indigne, furieux et menacant comme elle l'avait deja vu.

Dans ce labyrinthe, parmi ces obstacles sans nombre, a la clarte
vacillante d'un flambeau que le manque d'air etouffait a chaque instant,
la fuite etait impossible. Consuelo songea a se defendre corps a corps
contre une tentative de meurtre. Les yeux egares, la bouche ecumante
de Zdenko, annoncaient assez qu'il ne s'arreterait pas cette fois a la
menace. Il prit tout a coup une resolution etrangement feroce: il se mit
a ramasser de grosses pierres, et a les placer l'une sur l'autre, entre
lui et Consuelo, pour murer l'etroite galerie ou elle se trouvait. De
cette maniere, il etait sur qu'en ne vidant plus la citerne durant
plusieurs jours, il la ferait perir de faim, comme l'abeille qui enferme
le frelon indiscret dans sa cellule, en apposant une cloison de cire a
l'entree.

Mais c'etait avec du granit que Zdenko batissait, et il s'en acquittait
avec une rapidite prodigieuse. La force athletique que cet homme si
maigre, et en apparence si debile, trahissait en ramassant et en
arrangeant ces blocs, prouvait trop bien a Consuelo que la resistance
etait impossible, et qu'il valait mieux esperer de trouver une autre
issue en retournant sur ses pas, que de se porter aux dernieres
extremites en l'irritant. Elle essaya de l'attendrir, de le persuader et
de le dominer par ses paroles.

"Zdenko, lui disait-elle, que fais-tu la, insense? Albert te reprochera
ma mort. Albert m'attend et m'appelle. Je suis son amie, sa consolation
et son salut. Tu perds ton ami et ton frere en me perdant."

Mais Zdenko, craignant de se laisser gagner, et resolu de continuer son
oeuvre, se mit a chanter dans sa langue sur un air vif et anime, tout en
batissant d'une main active et legere son mur cyclopeen.

Une derniere pierre manquait pour assurer l'edifice. Consuelo le
regardait faire avec consternation. Jamais, pensait-elle, je ne pourrai
demolir ce mur. Il me faudrait les mains d'un geant. La derniere pierre
fut posee, et bientot elle s'apercut que Zdenko en batissait un second,
adosse au premier. C'etait toute une carriere, toute une forteresse qu'il
allait entasser entre elle et Albert. Il chantait toujours, et paraissait
prendre un plaisir extreme a son ouvrage.

Une inspiration merveilleuse vint enfin a Consuelo. Elle se rappela la
fameuse formule heretique qu'elle s'etait fait expliquer par Amelie, et
qui avait tant scandalise le chapelain.

"Zdenko! s'ecria-t-elle en bohemien, a travers une des fentes du mur mal
joint qui la separait deja de lui; ami Zdenko, _que celui a qui on a
fait tort te salue!_"

A peine cette parole fut-elle prononcee, qu'elle opera sur Zdenko comme
un charme magique; il laissa tomber l'enorme bloc qu'il tenait, en
poussant un profond soupir, et il se mit a demolir son mur avec plus de
promptitude encore qu'il ne l'avait eleve; puis, tendant la main a
Consuelo, il l'aida en silence a franchir cette ruine, apres quoi il la
regarda attentivement, soupira etrangement, et, lui remettant trois clefs
liees ensemble par un ruban rouge, il lui montra le chemin devant elle,
en lui disant:

"Que celui a qui on a fait tort te salue!

--Ne veux-tu pas me servir de guide? lui dit-elle. Conduis-moi vers ton
maitre."

Zdenko secoua la tete en disant:

"Je n'ai pas de maitre, j'avais un ami. Tu me le prends. La destinee
s'accomplit. Va ou Dieu te pousse; moi, je vais pleurer ici jusqu'a ce
que tu reviennes."

Et, s'asseyant sur les decombres, il mit sa tete dans ses mains, et ne
voulut plus dire un mot.

Consuelo ne s'arreta pas longtemps pour le consoler. Elle craignait le
retour de sa fureur; et, profitant de ce moment ou elle le tenait en
respect, certaine enfin d'etre sur la route du Schreckenstein, elle
partit comme un trait. Dans sa marche incertaine et penible, Consuelo
n'avait pas fait beaucoup de chemin; car Zdenko, se dirigeant par une
route beaucoup plus longue mais inaccessible a l'eau, s'etait rencontre
avec elle au point de jonction des deux souterrains, qui faisaient, l'un
par un detour bien menage, et creuse de main d'homme dans le roc,
l'autre, affreux, bizarre, et plein de dangers, le tour du chateau, de
ses vastes dependances, et de la colline sur laquelle il etait assis.
Consuelo ne se doutait guere qu'elle etait en cet instant sous le parc,
et cependant elle en franchissait les grilles et les fosses par une voie
que toutes les clefs et toutes les precautions de la chanoinesse ne
pouvaient plus lui fermer. Elle eut la pensee, au bout de quelque trajet
sur cette nouvelle route, de retourner sur ses pas, et de renoncer a une
entreprise deja si traversee, et qui avait failli lui devenir si funeste.
De nouveaux obstacles l'attendaient peut-etre encore. Le mauvais vouloir
de Zdenko pouvait se reveiller. Et s'il allait courir apres elle! s'il
allait elever un nouveau mur pour empecher son retour! Au lieu qu'en
abandonnant son projet, en lui demandant de lui frayer le chemin vers la
citerne, et de remettre cette citerne a sec pour qu'elle put monter, elle
avait de grandes chances pour le trouver docile et bienveillant. Mais
elle etait encore trop sous l'emotion du moment pour se resoudre a revoir
ce fantasque personnage. La peur qu'il lui avait causee augmentait a
mesure qu'elle s'eloignait de lui; et apres avoir affronte sa vengeance
avec une presence d'esprit miraculeuse, elle faiblissait en se la
representant. Elle fuyait donc devant lui, n'ayant plus le courage de
tenter ce qu'il eut fallu faire pour se le rendre favorable, et
n'aspirant qu'a trouver une de ces portes magiques dont il lui avait cede
les clefs, afin de mettre une barriere entre elle et le retour de sa
demence.

Mais n'allait-elle pas trouver Albert, cet autre fou qu'elle s'etait
obstinee temerairement a croire doux et traitable, dans une position
analogue a celle de Zdenko envers elle? Il y avait un voile epais sur
toute cette aventure; et, revenue de l'attrait romanesque qui avait
contribue a l'y pousser, Consuelo se demandait si elle n'etait pas la
plus folle des trois, de s'etre precipitee dans cet abime de dangers et
de mysteres, sans etre sure d'un resultat favorable et d'un succes
fructueux.

Cependant elle suivait un souterrain spacieux et admirablement creuse par
les fortes mains des hommes du moyen age. Tous les rochers etaient perces
par un entaillement ogival surbaisse avec beaucoup de caractere et de
regularite. Les portions moins compactes, les veines crayeuses du sol,
tous les endroits ou l'eboulement eut ete possible, etaient soutenus par
une construction en pierre de taille a rinceaux croises, que liaient
ensemble des clefs de voute quadrangulaires en granit. Consuelo, ne
perdait pas son temps a admirer ce travail immense, execute avec une
solidite qui defiait encore bien des siecles. Elle ne se demandait pas
non plus comment les possesseurs actuels du chateau pouvaient ignorer
l'existence d'une construction si importante. Elle eut pu se l'expliquer,
en se rappelant que tous les papiers historiques de cette famille et de
cette propriete avaient ete detruits plus de cent ans auparavant, a
l'epoque de l'introduction de la reforme en Boheme; mais elle ne
regardait plus autour d'elle, et ne pensait presque plus qu'a son propre
salut, satisfaite seulement de trouver un sol uni, un air respirable, et
un libre espace pour courir. Elle avait encore assez de chemin a faire,
quoique cette route directe vers le Schreckenstein fut beaucoup plus
courte que le sentier tortueux de la montagne. Elle le trouvait bien
long; et, ne pouvant plus s'orienter, elle ignorait meme si cette route
la conduisait au Schreckenstein ou a un terme beaucoup plus eloigne
de son expedition.

Au bout d'un quart d'heure de marche, elle vit de nouveau la voute
s'elever, et le travail de l'architecte cesser entierement. C'etait
pourtant encore l'ouvrage des hommes que ces vastes carrieres, ces
grottes majestueuses qu'il lui fallait traverser. Mais envahies par la
vegetation, et recevant l'air exterieur par de nombreuses fissures, elles
avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait la mille
moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d'un adversaire
irrite. Mais un bruit d'eau courante vint faire tressaillir Consuelo; et
si elle eut pu plaisanter dans une pareille situation, elle se fut avoue
a elle-meme que jamais le baron Frederick, au retour de la chasse,
n'avait eu plus d'horreur de l'eau qu'elle n'en eprouvait en cet instant.

Cependant elle fit bientot usage de sa raison. Elle n'avait fait que
monter depuis qu'elle avait quitte le precipice, au moment d'etre
submergee. A moins que Zdenko n'eut a son service une machine hydraulique
d'une puissance et d'une etendue incomprehensible, il ne pouvait pas
faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il etait
bien evident d'ailleurs qu'elle devait rencontrer quelque part le
courant de la source, l'ecluse, ou la source elle-meme; et si elle eut pu
reflechir davantage, elle se fut etonnee de n'avoir pas encore trouve sur
son chemin cette onde mysterieuse, cette source des Pleurs qui alimentait
la citerne.

C'est que la source avait son courant dans les veines inconnues des
montagnes, et que la galerie, coupant a angle droit, ne la rencontrait
qu'aux approches de la citerne d'abord, et ensuite sous le Schreckenstein,
ainsi qu'il arriva enfin a Consuelo. L'ecluse etait donc loin derriere
elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait
de cette source, que depuis des siecles aucun autre homme qu'Albert ou
Zdenko n'avait vue. Elle eut bientot rejoint le courant, et cette fois
elle le cotoya sans terreur et sans danger.

Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau
limpide et transparente, qui courait avec un bruit genereux dans un lit
convenablement encaisse. La, reparaissait le travail de l'homme. Ce
sentier etait releve en talus dans des terres fraiches et fertiles; car
de belles plantes aquatiques, des parietaires enormes, des ronces
sauvages fleuries dans ce lieu abrite, sans souci de la rigueur de la
saison, bordaient le torrent d'une marge verdoyante. L'air exterieur
penetrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour
entretenir la vie de la vegetation, mais trop etroites pour laisser
passage a l'oeil curieux qui les aurait cherchees du dehors. C'etait
comme une serre chaude naturelle, preservee par ses voutes du froid et
des neiges, mais suffisamment aeree par mille soupiraux imperceptibles.
On eut dit qu'un soin complaisant avait protege la vie de ces belles
plantes, et debarrasse le sable que le torrent rejetait sur ces rives
des graviers qui offensent le pied; et on ne se fut pas trompe dans cette
supposition. C'etait Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et surs les
abords de la retraite d'Albert.

Consuelo commencait a ressentir l'influence bienfaisante qu'un aspect
moins sinistre et deja poetique des objets exterieurs produisait sur son
imagination bouleversee par de cruelles terreurs. En voyant les pales
rayons de la lune se glisser ca et la dans les fentes des roches, et se
briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l'air de la foret fremir
par intervalles sur les plantes immobiles que l'eau n'atteignait pas,
en se sentant toujours plus pres de la surface de la terre, elle se
sentait renaitre, et l'accueil qui l'attendait au terme de son heroique
pelerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres.
Enfin, elle vit le sentier se detourner brusquement de la rive, entrer
dans une courte galerie maconnee fraichement, et finir a une petite
porte qui semblait de metal, tant elle etait froide, et qu'encadrait
gracieusement un grand lierre terrestre.

Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irresolutions, quand
elle appuya sa main epuisee sur ce dernier obstacle, qui pouvait ceder a
l'instant meme, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre
main, Consuelo hesita et sentit une timidite plus difficile a vaincre que
toutes ses terreurs. Elle allait donc penetrer seule dans un lieu ferme a
tout regard, a toute pensee humaine, pour y surprendre le sommeil ou la
reverie d'un homme qu'elle connaissait a peine; qui n'etait ni son pere,
ni son frere, ni son epoux; qui l'aimait peut-etre, et qu'elle ne pouvait
ni ne voulait aimer. Dieu m'a entrainee et conduite ici, pensait-elle, au
milieu des plus epouvantables perils. C'est par sa volonte plus encore
que par sa protection que j'y suis parvenue. J'y viens avec une ame
fervente, une resolution pleine de charite, un coeur tranquille, une
conscience pure, un desinteressement a toute epreuve. C'est peut-etre la
mort qui m'y attend, et cependant cette pensee ne m'effraie pas. Ma vie
est desolee, et je la perdrais sans trop de regrets; je l'ai eprouve il
n'y a qu'un instant, et depuis une heure je me vois devouee a un affreux
trepas avec une tranquillite a laquelle je ne m'etais point preparee.
C'est peut-etre une grace que Dieu m'envoie a mon dernier moment. Je
Vais tomber peut-etre sous les coups d'un furieux, et je marche a cette
catastrophe avec la fermete d'un martyr. Je crois ardemment a la vie
eternelle, et je sens que si je peris ici, victime d'un devouement
inutile peut-etre, mais profondement religieux, je serai recompensee
dans une vie plus heureuse. Qui m'arrete? et pourquoi eprouve-je
donc un trouble inexprimable, comme si j'allais commettre une faute et
rougir devant celui que je viens sauver?

C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur,
luttait contre elle-meme, et se faisait presque un reproche de la
delicatesse de son emotion. Il ne lui venait cependant pas a l'esprit
qu'elle put courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la
mort. Sa chastete n'admettait pas la pensee qu'elle put devenir la proie
des passions brutales d'un insense. Mais elle eprouvait instinctivement
la crainte de paraitre obeir a un sentiment moins eleve, moins divin que
celui dont elle etait animee. Elle mit pourtant la clef dans la serrure;
mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y
resoudre. Une fatigue accablante, une defaillance extreme de tout son
etre, achevaient de lui faire perdre sa resolution au moment d'en
recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charite; dans le
ciel, par une mort sublime.




XLII.


Cependant elle prit son parti. Elle avait trois clefs. Il y avait donc
trois portes et deux pieces a traverser avant celle ou elle supposait
Albert prisonnier. Elle aurait encore le temps de s'arreter, si la force
lui manquait.

Elle penetra dans une salle voutee, qui n'offrait d'autre ameublement
qu'un lit de fougere seche sur lequel etait jetee une peau de mouton. Une
paire de chaussures a l'ancienne mode, dans un delabrement remarquable,
lui servit d'indice pour reconnaitre la chambre a coucher de Zdenko. Elle
reconnut aussi le petit panier qu'elle avait porte rempli de fruits sur
la pierre d'Epouvante, et qui, au bout de deux jours, en avait enfin
disparu. Elle se decida a ouvrir la seconde porte, apres avoir referme
la premiere avec soin; car elle songeait toujours avec effroi au retour
possible du possesseur farouche de cette demeure. La seconde piece ou
elle entra etait voutee comme la premiere, mais les murs etaient revetus
de nattes et de claies garnies de mousse. Un poele y repandait une
chaleur suffisante, et c'etait sans doute le tuyau creuse dans le roc qui
produisait au sommet du Schreckenstein cette lueur fugitive que Consuelo
avait observee. Le lit d'Albert etait, comme celui de Zdenko, forme d'un
amas de feuilles et d'herbes dessechees; mais Zdenko l'avait couvert de
magnifiques peaux d'ours, en depit de l'egalite absolue qu'Albert
exigeait dans leurs habitudes, et que Zdenko acceptait en tout ce qui ne
chagrinait pas la tendresse passionnee qu'il lui portait et la preference
de sollicitude qu'il lui donnait sur lui-meme. Consuelo fut recue dans
cette chambre par Cynabre, qui, en entendant tourner la clef dans la
serrure, s'etait poste sur le seuil, l'oreille dressee et l'oeil inquiet.
Mais Cynabre avait recu de son maitre une education particuliere: c'etait
un ami, et non pas un gardien. Il lui avait ete si severement interdit
des son enfance de hurler et d'aboyer, qu'il avait perdu tout a fait
cette habitude naturelle aux etres de son espece. Si on eut approche
d'Albert avec des intentions malveillantes, il eut retrouve la voix;
si on l'eut attaque, il l'eut defendu avec fureur. Mais prudent et
circonspect comme un solitaire, il ne faisait jamais le moindre bruit
sans etre sur de son fait, et sans avoir examine et flaire les gens avec
attention. Il approcha de Consuelo avec un regard penetrant qui avait
quelque chose d'humain, respira son vetement et surtout sa main qui avait
tenu longtemps les clefs touchees par Zdenko; et, completement rassure
par cette circonstance, il s'abandonna au souvenir bienveillant qu'il
avait conserve d'elle, en lui jetant ses deux grosses pattes velues sur
les epaules, avec une joie affable et silencieuse, tandis qu'il balayait
lentement la terre de sa queue superbe. Apres cet accueil grave et
honnete, il alla se recoucher sur le bord de la peau d'ours qui couvrait
le lit de son maitre, et s'y etendit avec la nonchalance de la vieillesse,
non sans suivre des yeux pourtant tous les pas et tous les mouvements de
Consuelo.

Avant d'oser approcher de la troisieme porte, Consuelo jeta un regard sur
l'arrangement de cet ermitage, afin d'y chercher quelque revelation sur
l'etat moral de l'homme qui l'occupait. Elle n'y trouva aucune trace de
demence ni de desespoir. Une grande proprete, une sorte d'ordre y
regnait. Il y avait un manteau et des vetements de rechange accroches a
des cornes d'aurochs, curiosites qu'Albert avait rapportees du fond de
la Lithuanie; et qui servaient de porte-manteaux. Ses livres nombreux
etaient bien ranges sur une bibliotheque en planches brutes, que
soutenaient de grosses branches artistement agencees par une main
rustique et intelligente. La table, les deux chaises, etaient de la meme
matiere et du meme travail. Un herbier et des livres de musique anciens,
tout a fait inconnus a Consuelo, avec des titres et des paroles slaves,
achevaient de reveler les habitudes paisibles, simples et studieuses
de l'anachorete. Une lampe de fer curieuse par son antiquite, etait
suspendue au milieu de la voute, et brulait dans l'eternelle nuit de ce
sanctuaire melancolique.

Consuelo remarqua encore qu'il n'y avait aucune arme dans ce lieu. Malgre
le gout des riches habitants de ces forets pour la chasse et pour les
objets de luxe qui en accompagnent le divertissement, Albert n'avait pas
un fusil, pas un couteau; et son vieux chien n'avait jamais appris la
_grande science_, en raison de quoi Cynabre etait un sujet de mepris et
de pitie pour le baron Frederick. Albert avait horreur du sang; et
quoiqu'il parut jouir de la vie moins que personne, il avait pour l'idee
de la vie en general un respect religieux et sans bornes. Il ne pouvait
ni donner ni voir donner la mort, meme aux derniers animaux de la
creation. Il eut aime toutes les sciences naturelles; mais il s'arretait
a la mineralogie et a la botanique. L'entomologie lui paraissait deja une
science trop cruelle, et il n'eut jamais pu sacrifier la vie d'un insecte
a sa curiosite.

Consuelo savait ces particularites. Elle se les rappelait en voyant les
attributs des innocentes occupations d'Albert. Non, je n'aurai pas peur,
se disait-elle, d'un etre si doux et si pacifique. Ceci est la cellule
d'un saint, et non le cachot d'un fou. Mais plus elle se rassurait sur la
nature de sa maladie mentale, plus elle se sentait troublee et confuse.
Elle regrettait presque de ne point trouver la un aliene, ou un moribond;
et la certitude de se presenter a un homme veritable la faisait hesiter
de plus en plus.

Elle revait depuis quelques minutes, ne sachant comment s'annoncer,
lorsque le son d'un admirable instrument vint frapper son oreille:
c'etait un Stradivarius chantant un air sublime de tristesse et de
grandeur sous une main pure et savante. Jamais Consuelo n'avait entendu
un violon si parfait, un virtuose si touchant et si simple. Ce chant lui
etait inconnu; mais a ses formes etranges et naives, elle jugea qu'il
devait etre plus ancien que toute l'ancienne musique qu'elle connaissait.
Elle ecoutait avec ravissement, et s'expliquait maintenant pourquoi
Albert l'avait si bien comprise des la premiere phrase qu'il lui avait
entendu chanter. C'est qu'il avait la revelation de la vraie, de la
grande musique. Il pouvait n'etre pas savant a tous egards, il pouvait ne
pas connaitre les ressources eblouissantes de l'art; mais il avait en lui
le souffle divin, l'intelligence et l'amour du beau. Quand il eut fini,
Consuelo, rassuree entierement et animee d'une sympathie plus vive,
allait se hasarder a frapper a la porte qui la separait encore de lui,
lorsque cette porte s'ouvrit lentement, et elle vit le jeune comte
s'avancer la tete penchee, les yeux baisses vers la terre, avec son
violon et son archet dans ses mains pendantes. Sa paleur etait effrayante,
ses cheveux et ses habits dans un desordre que Consuelo n'avait pas encore
vu. Son air preoccupe, son attitude brisee et abattue, la nonchalance
desesperee de ses mouvements, annoncaient sinon l'alienation complete, du
moins le desordre et l'abandon de la volonte humaine. On eut dit un de
ces spectres muets et prives de memoire, auxquels croient les peuples
slaves, qui entrent machinalement la nuit dans les maisons, et que l'on
voit agir sans suite et sans but, obeir comme par instinct aux anciennes
habitudes de leur vie, sans reconnaitre et sans voir leurs amis et leurs
serviteurs terrifies qui fuient ou les regardent en silence, glaces par
l'etonnement et la crainte.

Telle fut Consuelo en voyant le comte Albert, et en s'apercevant qu'il ne
la voyait pas, bien qu'elle fut a deux pas de lui. Cynabre s'etait leve,
il lechait la main de son maitre. Albert lui dit quelques paroles
amicales en bohemien; puis, suivant du regard les mouvements du chien qui
reportait ses discretes caresses vers Consuelo, il regarda attentivement
les pieds de cette jeune fille qui etaient chausses a peu pres en ce
moment comme ceux de Zdenko, et, sans lever la tete, il lui dit en
bohemien quelques paroles qu'elle ne comprit pas, mais qui semblaient
une demande et qui se terminaient par son nom.

En le voyant dans cet etat, Consuelo sentit disparaitre sa timidite. Tout
entiere a la compassion, elle ne vit plus que le malade a l'ame dechiree
qui l'appelait encore sans la reconnaitre; et, posant sa main sur le bras
du jeune homme avec confiance et fermete, elle lui dit en espagnol de sa
voix pure et penetrante:

"Voici Consuelo."




XLIII.


A peine Consuelo se fut-elle nommee, que le comte Albert, levant les yeux
au ciel et la regardant au visage, changea tout a coup d'attitude et
d'expression. Il laissa tomber a terre son precieux violon avec autant
d'indifference que s'il n'en eut jamais connu l'usage; et joignant les
mains avec un air d'attendrissement profond et de respectueuse douleur:

"C'est donc enfin toi que je revois dans ce lieu d'exil et de souffrance,
 o ma pauvre Wanda! s'ecria-t-il en poussant un soupir qui semblait
briser sa poitrine. Chere, chere et malheureuse soeur! victime infortunee
que j'ai vengee trop tard, et que je n'ai pas su defendre! Ah! Tu le
sais, toi, l'infame qui t'a outragee a peri dans les tourments, et ma
main s'est impitoyablement baignee dans le sang de ses complices. J'ai
ouvert la veine profonde de l'Eglise maudite; j'ai lave ton affront, le
mien, et celui de mon peuple, dans des fleuves de sang. Que veux-tu de
plus, ame inquiete et vindicative? Le temps du zele et de la colere est
passe; nous voici aux jours du repentir et de l'expiation. Demande-moi
des larmes et des prieres; ne me demande plus de sang: j'ai horreur du
sang desormais, et je n'en veux plus repandre! Non! non! pas une seule
goutte! Jean Ziska ne remplira plus son calice que de pleurs inepuisables
et de sanglots amers!"

En parlant ainsi, avec des yeux egares et des traits animes par une
exaltation soudaine, Albert tournait autour de Consuelo, et reculait
avec une sorte d'epouvante chaque fois qu'elle faisait un mouvement pour
arreter cette bizarre conjuration.

Il ne fallut pas a Consuelo de longues reflexions pour comprendre la
tournure que prenait la demence de son hote. Elle s'etait fait assez
souvent raconter l'histoire de Jean Ziska pour savoir qu'une soeur de ce
redoutable fanatique, religieuse avant l'explosion de la guerre hussite,
avait peri de douleur et de honte dans son couvent, outragee par un moine
abominable, et que la vie de Ziska avait ete une longue et solennelle
vengeance de ce crime. Dans ce moment, Albert, ramene par je ne sais
quelle transition d'idees, a sa fantaisie dominante, se croyait Jean
Ziska, et s'adressait a elle comme a l'ombre de Wanda, sa soeur
infortunee.

Elle resolut de ne point contrarier brusquement son illusion:

"Albert, lui dit-elle, car ton nom n'est plus Jean, de meme que le mien
n'est plus Wanda, regarde-moi bien, et reconnais que j'ai change, ainsi
que toi, de visage et de caractere. Ce que tu viens de me dire, je venais
pour te le rappeler. Oui, le temps du zele et de la fureur est passe. La
justice humaine est plus que satisfaite; et c'est le jour de la justice
divine que je t'annonce maintenant; Dieu nous commande le pardon et
l'oubli. Ces souvenirs funestes, cette obstination a exercer en toi
une faculte qu'il n'a point donnee aux autres hommes, cette memoire
scrupuleuse et farouche que tu gardes de tes existences anterieures, Dieu
s'en offense, et te la retire, parce que tu en as abuse. M'entends-tu,
Albert, et me comprends-tu, maintenant?

--O ma mere! repondit Albert, pale et tremblant, en tombant sur ses
genoux et en regardant toujours Consuelo avec un effroi extraordinaire,
je vous entends et je comprends vos paroles. Je vois que vous vous
transformez, pour me convaincre et me soumettre. Non, vous n'etes plus la
Wanda de Ziska, la vierge outragee, la religieuse gemissante. Vous etes
Wanda de Prachatitz, que les hommes ont appelee comtesse de Rudolstadt,
Et qui a porte dans son sein l'infortune qu'ils appellent aujourd'hui
Albert.

--Ce n'est point par le caprice des hommes que vous vous appelez ainsi,
reprit Consuelo avec fermete; car c'est Dieu qui vous a fait revivre dans
d'autres conditions et avec de nouveaux devoirs. Ces devoirs, vous ne les
connaissez pas, Albert, ou vous les meprisez. Vous remontez le cours des
ages avec un orgueil impie; vous aspirez a penetrer les secrets de la
destinee; vous croyez vous egaler a Dieu en embrassant d'un coup d'oeil
et le present et le passe. Moi, je vous le dis; et c'est la verite, c'est
la foi qui m'inspirent: cette pensee retrograde est un crime et une
temerite. Cette memoire surnaturelle que vous vous attribuez est une
illusion. Vous avez pris quelques lueurs vagues et fugitives pour la
certitude, et votre imagination vous a trompe. Votre orgueil a bati un
edifice de chimeres, lorsque vous vous etes attribue les plus grands
roles dans l'histoire de vos ancetres. Prenez garde de n'etre point ce
que vous croyez. Craignez que, pour vous punir, la science eternelle ne
vous ouvre les yeux un instant, et ne vous fasse voir dans votre vie
anterieure des fautes moins illustres et des sujets de remords moins
glorieux que ceux dont vous osez vous vanter."

Albert ecouta ce discours avec un recueillement craintif, le visage dans
ses mains, et les genoux enfonces dans la terre.

"Parlez! parlez! voix du ciel que j'entends et que je ne reconnais plus!
murmura-t-il en accents etouffes. Si vous etes l'ange de la montagne, si
vous etes, comme je le crois, la figure celeste qui m'est apparue si
souvent sur la pierre d'Epouvante, parlez; commandez a ma volonte, a ma
conscience, a mon imagination. Vous savez bien que je cherche la lumiere
avec angoisse, et que si je m'egare dans les tenebres, c'est a force de
vouloir les dissiper pour vous atteindre.

--Un peu d'humilite, de confiance et de soumission aux arrets eternels de
la science incomprehensible aux hommes, voila le chemin de la verite pour
vous, Albert. Renoncez dans votre ame, et renoncez-y fermement une fois
pour toutes, a vouloir vous connaitre au dela de cette existence passagere
qui vous est imposee; et vous redeviendrez agreable a Dieu, utile aux
autres hommes, tranquille avec vous-meme. Abaissez votre science superbe;
et sans perdre la foi a votre immortalite, sans douter de la bonte divine,
qui pardonne au passe et protege l'avenir, attachez-vous a rendre feconde
et humaine cette vie presente que vous meprisez, lorsque vous devriez la
respecter et vous y donner tout entier, avec votre force, votre abnegation
et votre charite. Maintenant, Albert, regardez-moi, et que vos yeux soient
dessilles. Je ne suis plus ni votre soeur, ni votre mere; je suis une
amie que le ciel vous a envoyee, et qu'il a conduite ici par des voies
miraculeuses pour vous arracher a l'orgueil et a la demence. Regardez-moi,
et dites-moi, dans votre ame et conscience, qui je suis et comment je
m'appelle."

Albert, tremblant et eperdu, leva la tete, et la regarda encore, mais
avec moins d'egarement et de terreur que les premieres fois.

"Vous me faites franchir des abimes, lui dit-il; vous confondez par des
paroles profondes ma raison, que je croyais superieure (pour mon malheur)
a celle des autres hommes, et vous m'ordonnez de connaitre et de
comprendre le temps present et les choses humaines. Je ne le puis. Pour
perdre la memoire de certaines phases de ma vie, il faut que je subisse
des crises terribles; et, pour retrouver le sentiment d'une phase
nouvelle, il faut que je me transforme par des efforts qui me conduisent
a l'agonie. Si vous m'ordonnez, au nom d'une puissance que je sens
superieure a la mienne, d'assimiler ma pensee a la votre, il faut que
j'obeisse; mais je connais ces luttes epouvantables, et je sais que la
mort est au bout. Ayez pitie de moi, vous qui agissez sur moi par un
charme souverain; aidez-moi, ou je succombe. Dites-moi qui vous etes, car
je ne vous connais pas; je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue:
je ne sais de quel sexe vous etes; et vous voila devant moi comme une
statue mysterieuse dont j'essaie vainement de retrouver le type dans mes
souvenirs. Aidez-moi, aidez-moi, car je me sens mourir."

En parlant ainsi, Albert, dont le visage s'etait d'abord colore d'un
eclat febrile, redevint d'une paleur effrayante. Il etendit les mains
vers Consuelo; mais il les abaissa aussitot vers la terre pour se
soutenir, comme atteint d'une irresistible defaillance.

Consuelo, en s'initiant peu a peu aux secrets de sa maladie mentale, se
sentit vivifiee et comme inspiree par une force et une intelligence
nouvelles. Elle lui prit les mains, et, le forcant de se relever, elle le
conduisit vers le siege qui etait aupres de la table. Il s'y laissa
tomber, accable d'une fatigue inouie, et se courba en avant comme s'il
eut ete pres de s'evanouir. Cette lutte dont il parlait n'etait que trop
reelle. Albert avait la faculte de retrouver sa raison et de repousser
les suggestions de la fievre qui devorait son cerveau; mais il n'y
parvenait pas sans des efforts et des souffrances qui epuisaient ses
organes. Quand cette reaction s'operait d'elle-meme, il en sortait
rafraichi et comme renouvele; mais quand il la provoquait par une
resolution de sa volonte encore puissante, son corps succombait sous la
crise, et la catalepsie s'emparait de tous ses membres. Consuelo comprit
ce qui se passait en lui:

"Albert, lui dit-elle en posant sa main froide sur cette tete brulante,
je vous connais, et cela suffit. Je m'interesse a vous, et cela doit vous
suffire aussi quant a present. Je vous defends de faire aucun effort de
volonte pour me reconnaitre et me parler. Ecoutez-moi seulement; et si
mes paroles vous semblent obscures, attendez que je m'explique, et ne
vous pressez pas d'en savoir le sens. Je ne vous demande qu'une soumission
passive et l'abandon entier de votre reflexion. Pouvez-vous descendre
dans votre coeur, et y concentrer toute votre existence?

--Oh! que vous me faites de bien! repondit Albert. Parlez-moi encore,
parlez-moi toujours ainsi. Vous tenez mon ame dans vos mains. Qui que
vous soyez, gardez-la, et ne la laissez point s'echapper; car elle
irait frapper aux portes de l'Eternite, et s'y briserait. Dites-moi
qui vous etes, dites-le-moi bien vite; et, si je ne le comprends pas,
expliquez-le-moi: car, malgre moi, je le cherche et je m'agite.

--Je suis Consuelo, repondit la jeune fille, et vous le savez, puisque
vous me parlez d'instinct une langue que seule autour de vous je puis
comprendre. Je suis une amie que vous avez attendue longtemps, et que
vous avez reconnue un jour qu'elle chantait. Depuis ce jour-la, vous avez
quitte votre famille, et vous etes venu vous cacher ici. Depuis ce jour,
je vous ai cherche; et vous m'avez fait appeler par Zdenko a diverses
reprises, sans que Zdenko, qui executait vos ordres a certains egards,
ait voulu me conduire vers vous. J'y suis parvenue a travers mille
dangers....

--Vous n'avez pas pu y parvenir si Zdenko ne l'a pas voulu, reprit Albert
en soulevant son corps appesanti et affaisse sur la table. Vous etes un
reve, je le vois bien, et tout ce que j'entends la se passe dans mon
imagination. O mon Dieu! vous me bercez de joies trompeuses, et tout a
coup le desordre et l'incoherence de mes songes se revelent a moi-meme,
je me retrouve seul, seul au monde, avec mon desespoir et ma folie! Oh!
Consuelo, Consuelo! reve funeste et delicieux! Ou est l'etre qui porte
ton nom et qui revet parfois ta figure? Non, tu n'existes qu'en moi, et
c'est mon delire qui t'a cree!".

Albert retomba sur ses bras etendus, qui se raidirent et devinrent froids
comme le marbre.

Consuelo le voyait approcher de la crise lethargique, et se sentait
elle-meme si epuisee, si prete a defaillir, qu'elle craignait de ne
pouvoir plus conjurer cette crise. Elle essaya de ranimer les mains
d'Albert dans ses mains qui n'etaient guere plus vivantes.

"Mon Dieu! dit-elle d'une voix eteinte et avec un coeur brise, assiste
deux malheureux qui ne peuvent presque plus rien l'un pour l'autre!"

Elle se voyait seule, enfermee avec un mourant, mourante elle-meme, et ne
pouvant plus attendre de secours pour elle et pour lui que de Zdenko dont
le retour lui semblait encore plus effrayant que desirable.

Sa priere parut frapper Albert d'une emotion inattendue.

"Quelqu'un prie a cote de moi, dit-il en essayant de soulever sa tete
accablee. Je ne suis pas seul! oh non, je ne suis pas seul, ajouta-t-il
en regardant la main de Consuelo enlacee aux siennes. Main secourable,
pitie mysterieuse, sympathie humaine, fraternelle! tu rends mon agonie
bien douce et mon coeur bien reconnaissant!"

Il colla ses levres glacees sur la main de Consuelo, et resta longtemps
ainsi.

Une emotion pudique rendit a Consuelo le sentiment de la vie. Elle n'osa
point retirer sa main a cet infortune; mais, partagee entre son embarras
et son epuisement, ne pouvant plus se tenir debout, elle fut forcee de
s'appuyer sur lui et de poser son autre main sur l'epaule d'Albert.

"Je me sens renaitre, dit Albert au bout de quelques instants. Il me
semble que je suis dans les bras de ma mere. O ma tante Wenceslawa! Si
c'est vous qui etes aupres de moi, pardonnez-moi de vous avoir oubliee,
vous et mon pere, et toute ma famille, dont les noms meme etaient sortis
de ma memoire. Je reviens a vous, ne me quittez pas; mais rendez-moi
Consuelo; Consuelo, celle que j'avais tant attendue, celle que j'avais
Enfin trouvee ... et que je ne retrouve plus, et sans qui je ne puis plus
respirer!"

Consuelo voulut lui parler; mais a mesure que la memoire et la force
d'Albert semblaient se reveiller, la vie de Consuelo semblait s'eteindre.
Tant de frayeurs, de fatigues, d'emotions et d'efforts surhumains
l'avaient brisee, qu'elle ne pouvait plus lutter. La parole expira sur
ses levres, elle sentit ses jambes flechir, ses yeux se troubler. Elle
tomba sur ses genoux a cote d'Albert, et sa tete mourante vint frapper le
sein du jeune homme. Aussitot Albert, sortant comme d'un songe, la vit,
la reconnut, poussa un cri profond, et, se ranimant, la pressa dans
ses bras avec energie. A travers les voiles de la mort qui semblaient
s'etendre sur ses paupieres, Consuelo vit sa joie, et n'en fut point
effrayee. C'etait une joie sainte et rayonnante de chastete. Elle ferma
les yeux, et tomba dans un etat d'aneantissement qui n'etait ni le sommeil
ni la veille, mais une sorte d'indifference et d'insensibilite pour toutes
les choses presentes.




XLIV.


Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facultes, se voyant assise sur un lit
assez dur, et ne pouvant encore soulever ses paupieres, elle essaya de
rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait ete si complete, que
ses facultes revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et
d'emotions qu'elle avait supportees depuis un certain temps fut arrivee a
depasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler ce qu'elle etait
devenue depuis qu'elle avait quitte Venise. Son depart meme de cette
patrie adoptive, ou elle avait coule des jours si doux, lui apparut comme
un songe; et ce fut pour elle un soulagement (helas! trop court) de
pouvoir douter un instant de son exil et des malheurs qui l'avaient cause.
Elle se persuada donc qu'elle etait encore dans sa pauvre chambre de la
Corte-Minelli, sur le grabat de sa mere, et qu'apres avoir eu avec
Anzoleto une scene violente et amere dont le souvenir confus flottait dans
Son esprit, elle revenait a la vie et a l'esperance en le sentant pres
d'elle, en entendant sa respiration entrecoupee, et les douces paroles
qu'il lui adressait a voix basse. Une joie languissante et pleine de
delices penetra son coeur a cette pensee, et elle se souleva avec effort
pour regarder son ami repentant et pour lui tendre la main. Mais elle ne
pressa qu'une main froide et inconnue; et, au lieu du riant soleil qu'elle
etait habituee a voir briller couleur de rose a travers son rideau blanc,
elle ne vit qu'une clarte sepulcrale, tombant d'une voute sombre et
nageant dans une atmosphere humide; elle sentit sous ses bras la rude
depouille des animaux sauvages, et, dans un horrible silence, la pale
figure d'Albert se pencha vers elle comme un spectre.

Consuelo se crut descendue vivante dans le tombeau; elle ferma les yeux,
et retomba sur le lit de feuilles seches, avec un douloureux gemissement.
Il lui fallut encore plusieurs minutes pour comprendre ou elle etait, et
a quel hote sinistre elle se trouvait confiee. La peur, que l'enthousiasme
de son devouement avait combattue et dominee jusque-la, s'empara d'elle,
au point qu'elle craignit de rouvrir les yeux et de voir quelque affreux
spectacle, des apprets de mort, un sepulcre ouvert devant elle. Elle
sentit quelque chose sur son front, et y porta la main. C'etait une
guirlande de feuillage dont Albert l'avait couronnee. Elle l'ota pour la
regarder, et vit une branche de cypres.

"Je t'ai crue morte, o mon ame, o ma consolation! lui dit Albert en
s'agenouillant aupres d'elle, et j'ai voulu avant de te suivre dans le
tombeau te parer des emblemes de l'hymenee. Les fleurs ne croissent point
autour de moi, Consuelo. Les noirs cypres etaient les seuls rameaux ou ma
main put cueillir ta couronne de fiancee. La voila, ne la repousse pas.
Si nous devons mourir ici, laisse-moi te jurer que, rendu a la vie, je
n'aurais jamais eu d'autre epouse que toi, et que je meurs avec toi, uni
a toi par un serment indissoluble.

--Fiances, unis! s'ecria Consuelo terrifiee en jetant des regards
consternes autour d'elle: qui donc a prononce cet arret? qui donc a
celebre cet hymenee?

--C'est la destinee, mon ange, repondit Albert avec une douceur et une
tristesse inexprimables. Ne songe pas a t'y soustraire. C'est une destinee
bien etrange pour toi, et pour moi encore plus. Tu ne me comprends pas,
Consuelo, et il faut pourtant que tu apprennes la verite. Tu m'as defendu
tout a l'heure de chercher dans le passe; tu m'as interdit le souvenir
de ces jours ecoules qu'on appelle la nuit des siecles. Mon etre t'a obei,
et je ne sais plus rien desormais de ma vie anterieure. Mais ma vie
presente, je l'ai interrogee, je la connais; je l'ai vue tout entiere
d'un regard, elle m'est apparue en un instant pendant que tu reposais
dans les bras de la mort. Ta destinee, Consuelo, est de m'appartenir, et
cependant tu ne seras jamais a moi. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras
jamais comme je t'aime. Ton amour pour moi n'est que de la charite, ton
devouement de l'heroisme. Tu es une sainte que Dieu m'envoie, et jamais
tu ne seras une femme pour moi. Je dois mourir consume d'un amour que tu
ne peux partager; et cependant, Consuelo, tu seras mon epouse comme tu es
deja ma fiancee, soit que nous perissions ici et que ta pitie consente a
me donner ce titre d'epoux qu'un baiser ne doit jamais sceller, soit que
nous revoyions le soleil, et que ta conscience t'ordonne d'accomplir les
desseins de Dieu envers moi.

--Comte Albert, dit Consuelo en essayant de quitter ce lit couvert de
peaux d'ours noirs qui ressemblaient a un drap mortuaire, je ne sais si
c'est l'enthousiasme d'une reconnaissance trop vive ou la suite de votre
delire qui vous fait parler ainsi. Je n'ai plus la force de combattre
vos illusions; et si elles doivent se tourner contre moi, contre moi qui
suis venue, au peril de ma vie, vous secourir et vous consoler, je sens
que je ne pourrai plus vous disputer ni mes jours ni ma liberte. Si ma vue
vous irrite et si Dieu m'abandonne, que la volonte de Dieu soit faite!
Vous qui croyez savoir tant de choses, vous ne savez pas combien ma vie
est empoisonnee, et avec combien peu de regrets j'en ferais le sacrifice!

--Je sais que tu es bien malheureuse, o ma pauvre sainte! je sais que tu
portes au front une couronne d'epines que je ne puis en arracher. La cause
et la suite de tes malheurs, je les ignore, et je ne te les demande pas.
Mais je t'aimerais bien peu, je serais bien peu digne de ta compassion,
si, des le jour ou je t'ai rencontree, je n'avais pas pressenti et reconnu
en toi la tristesse qui remplit ton ame et abreuve ta vie. Que peux-tu
craindre de moi, Consuelo de mon ame? Toi, si ferme et si sage, toi a qui
Dieu a inspire des paroles qui m'ont subjugue et ranime en un instant, tu
sens donc defaillir etrangement la lumiere de ta foi et de ta raison,
puisque tu redoutes ton ami, ton serviteur et ton esclave? Reviens a toi,
mon ange; regarde-moi. Me voici a tes pieds, et pour toujours, le front
dans la poussiere. Que veux-tu, qu'ordonnes-tu? Veux-tu sortir d'ici a
l'instant meme, sans que je te suive, sans que je reparaisse jamais devant
toi? Quel sacrifice exiges-tu? Quel serment veux-tu que je te fasse? Je
puis te promettre tout et t'obeir en tout. Oui, Consuelo, je peux meme
devenir un homme tranquille, soumis, et, en apparence, aussi raisonnable
que les autres. Est-ce ainsi que je te serai moins amer et moins
effrayant? Jusqu'ici je n'ai jamais pu ce que j'ai voulu; mais tout ce
que tu voudras desormais me sera accorde. Je mourrai peut-etre en me
transformant selon ton desir; mais c'est a mon tour de te dire que ma
vie a toujours ete empoisonnee, et que je ne pourrais pas la regretter en
la perdant pour toi.

--Cher et genereux Albert, dit Consuelo rassuree et attendrie,
expliquez-vous mieux, et faites enfin que je connaisse le fond de cette
ame impenetrable. Vous etes a mes yeux un homme superieur a tous les
autres; et, des le premier instant ou je vous ai vu, j'ai senti pour
vous un respect et une sympathie que je n'ai point de raisons pour vous
dissimuler. J'ai toujours entendu dire que vous etiez insense, je n'ai pas
pu le croire. Tout ce qu'on me racontait de vous ajoutait a mon estime et
a ma confiance. Cependant il m'a bien fallu reconnaitre que vous etiez
accable d'un mal moral profond et bizarre. Je me suis, presomptueusement
persuadee que je pouvais adoucir ce mal. Vous-meme avez travaille a me le
faire croire. Je suis venue vous trouver, et voila que vous me dites sur
moi et sur vous-meme des choses d'une profondeur et d'une verite qui
me rempliraient d'une veneration sans bornes, si vous n'y meliez des idees
etranges, empreintes d'un esprit de fatalisme que je ne saurais partager.
Dirai-je tout sans vous blesser et sans vous faire souffrir?...

--Dites tout, Consuelo; je sais d'avance ce que vous avez a me dire.

--Eh bien, je le dirai, car je me l'etais promis. Tous ceux qui vous
aiment desesperent de vous. Ils croient devoir respecter, c'est-a-dire
menager, ce qu'ils appellent votre demence; ils craignent de vous
exasperer, en vous laissant voir qu'ils la connaissent, la plaignent,
et la redoutent. Moi, je n'y crois pas, et je ne puis trembler en vous
demandant pourquoi, etant si sage, vous avez parfois les dehors d'un
insense; pourquoi, etant si bon, vous faites les actes de l'ingratitude
et de l'orgueil; pourquoi, etant si eclaire et si religieux, vous vous
abandonnez aux reveries d'un esprit malade et desespere; pourquoi, enfin,
vous voila seul, enseveli vivant dans un caveau lugubre, loin de votre
famille qui vous cherche et vous pleure, loin de vos semblables que vous
cherissez avec un zele ardent, loin de moi, enfin, que vous appeliez, que
vous dites aimer, et qui n'ai pu parvenir jusqu'a vous sans des miracles
de volonte et une protection divine?

--Vous me demandez le secret de ma vie, le mot de ma destinee, et vous le
savez mieux que moi, Consuelo! C'est de vous que j'attendais la revelation
de mon etre, et vous m'interrogez! Oh! je vous comprends; vous voulez
m'amener a une confession, a un repentir efficace, a une resolution
victorieuse. Vous serez obeie. Mais ce n'est pas a l'instant meme que je
puis me connaitre, me juger, et me transformer de la sorte. Donnez-moi
quelques jours, quelques heures du moins, pour vous apprendre et pour
m'apprendre a moi-meme si je suis fou, ou si je jouis de ma raison.
Helas! helas! l'un et l'autre sont vrais, et mon malheur est de n'en
pouvoir douter! mais de savoir si je dois perdre entierement le jugement
et la volonte, ou si je puis triompher du demon qui m'obsede, voila ce que
je ne puis en cet instant. Prenez pitie de moi, Consuelo! je suis encore
sous le coup d'une emotion plus puissante que moi-meme. J'ignore ce que
je vous ai dit; j'ignore combien d'heures se sont ecoulees depuis que vous
etes ici; j'ignore comment vous pouvez y etre sans Zdenko, qui ne voulait
pas vous y amener; j'ignore meme dans quel monde erraient mes pensees
quand vous m'etes apparue. Helas! j'ignore depuis combien de siecles je
suis enferme ici, luttant avec des souffrances inouies, contre le fleau
qui me devore! Ces souffrances, je n'en ai meme plus conscience quand
elles sont passees; il ne m'en reste qu'une fatigue terrible, une stupeur,
et comme un effroi que je voudrais chasser.... Consuelo, laissez-moi
m'oublier, ne fut-ce que pour quelques instants. Mes idees s'eclairciront,
ma langue se deliera. Je vous le promets, je vous le jure. Menagez-moi
cette lumiere de la realite longtemps eclipsee dans d'affreuses tenebres,
et que mes yeux ne peuvent soutenir encore! Vous m'avez ordonne de
concentrer toute ma vie dans mon coeur. Oui! vous m'avez dit cela; ma
raison et ma memoire ne datent plus que du moment ou vous m'avez parle.
Eh bien, cette parole a fait descendre un calme angelique dans mon sein.
Mon coeur vit tout entier maintenant, quoique mon esprit sommeille encore.
Je crains de vous parler de moi; je pourrais m'egarer et vous effrayer
encore par mes reveries. Je veux ne vivre que par le sentiment, et c'est
une vie inconnue pour moi; ce serait une vie de delices, si je pouvais
m'y abandonner sans vous deplaire. Ah! Consuelo, pourquoi m'avez-vous
dit de concentrer toute ma vie dans mon coeur? Expliquez-vous vous-meme;
laissez-moi ne m'occuper que de vous, ne voir et ne comprendre que
vous ... aimer, enfin. O mon Dieu! j'aime! j'aime un etre vivant,
semblable a moi! je l'aime de toute la puissance de mon etre! Je puis
concentrer sur lui toute l'ardeur, toute la saintete de mon affection!
C'est bien assez de bonheur pour moi comme cela, et je n'ai pas la folie
de demander davantage!

--Eh bien, cher Albert, reposez votre pauvre ame dans ce doux sentiment
d'une tendresse paisible et fraternelle. Dieu m'est temoin que vous le
pouvez sans crainte et sans danger; car je sens pour vous une amitie
fervente, une sorte de veneration que les discours frivoles et les vains
jugements du vulgaire ne sauraient ebranler. Vous avez compris, par une
sorte d'intuition divine et mysterieuse, que ma vie etait brisee par la
douleur; vous l'avez dit, et c'est la verite supreme qui a mis cette
parole dans votre bouche. Je ne puis pas vous aimer autrement que comme
un frere; mais ne dites pas que c'est la charite, la pitie seule qui me
guide. Si l'humanite et la compassion m'ont donne le courage de venir
ici, une sympathie, une estime particuliere pour vos vertus, me donnent
aussi le courage et le droit de vous parler comme je fais. Abjurez donc
des a present et pour toujours l'illusion ou vous etes sur votre propre
sentiment. Ne parlez pas d'amour, ne parlez pas d'hymenee. Mon passe, mes
souvenirs, rendent le premier impossible; la difference de nos conditions
rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur
de telles reveries, vous rendriez mon devouement pour vous temeraire,
coupable peut-etre. Scellons par une promesse sacree cet engagement que
je prends d'etre votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous
serez dispose a m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la
souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas
en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement.

--Femme genereuse, dit Albert en palissant, tu comptes bien sur mon
courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille
promesse. Je serais capable de mentir pour la premiere fois de ma vie;
je pourrais m'avilir jusqu'a prononcer un faux serment, si tu l'exigeais
de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait
mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un
remords qui ne l'a pas encore souillee. Ne t'inquiete pas de la maniere
dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que
retirer le nom d'amour a cette affection serait dire un blaspheme. Je me
soumets a tout le reste: j'accepte ta pitie, tes soins, ta bonte, ton
amitie paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te
dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un
seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta
main, si le contact de la mienne te deplait; je n'effleurerai pas meme
ton vetement, si tu crains d'etre fletrie par mon souffle. Mais tu
aurais tort de me traiter avec cette mefiance, et tu ferais mieux
d'entretenir en moi cette douceur d'emotions qui me vivifie, et dont tu
ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de
l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta
fierte repousserait les temoignages d'une passion que tu ne veux ni
provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte
d'etre ma soeur et ma consolatrice: je jure d'etre ton frere et ton
serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni
importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me
gouverner despotiquement ... comme on ne gouverne pas un frere, mais
comme on dispose d'un etre qui s'est donne a vous tout entier et pour
toujours."




XLV.


Ce langage rassurait Consuelo sur le present, mais ne la laissait pas
sans apprehension pour l'avenir. L'abnegation fanatique d'Albert prenait
sa source dans une passion profonde et invincible, sur laquelle le serieux
de son caractere et l'expression solennelle de sa physionomie ne pouvaient
laisser aucun doute. Consuelo, interdite, quoique doucement emue, se
demandait si elle pourrait continuer a consacrer ses soins a cet homme
epris d'elle sans reserve et sans detour. Elle n'avait jamais traite
legerement dans sa pensee ces sortes de relations, et elle voyait qu'avec
Albert aucune femme n'eut pu les braver sans de graves consequences.
Elle ne doutait ni de sa loyaute ni de ses promesses; mais le calme
qu'elle s'etait flattee de lui rendre devait etre inconciliable avec un
amour si ardent et l'impossibilite ou elle se voyait d'y repondre. Elle
lui tendit la main en soupirant, et resta pensive, les yeux attaches a
terre, plongee dans une meditation melancolique.

"Albert, lui dit-elle enfin en relevant ses regards sur lui, et en
trouvant les siens remplis d'une attente pleine d'angoisse et de douleur,
vous ne me connaissez pas, quand vous voulez me charger d'un role qui me
convient si peu. Une femme capable d'en abuser serait seule capable de
l'accepter. Je ne suis ni coquette ni orgueilleuse, je ne crois pas etre
vaine, et je n'ai aucun esprit de domination. Votre amour me flatterait,
si je pouvais le partager; et si cela etait, je vous le dirais tout de
suite. Vous affliger par l'assurance reiteree du contraire est, dans la
situation ou je vous trouve, un acte de cruaute froide que vous auriez
bien du m'epargner, et qui m'est cependant impose par ma conscience,
quoique mon coeur le deteste, et se dechire en l'accomplissant.
Plaignez-moi d'etre forcee de vous affliger, de vous offenser, peut-etre,
en un moment ou je voudrais donner ma vie pour vous rendre le bonheur et
la sante.

--Je le sais, enfant sublime, repondit Albert avec un triste sourire.
Tu es si bonne et si grande, que tu donnerais ta vie pour le dernier des
hommes; mais ta conscience, je sais bien qu'elle ne pliera pour personne.
Ne crains donc pas de m'offenser, en me devoilant cette rigidite que
j'admire, cette froideur stoique que ta vertu conserve au milieu de la
plus touchante pitie. Quant a m'affliger, cela n'est pas en ton pouvoir,
Consuelo. Je ne me suis point fait d'illusions; je suis habitue aux plus
atroces douleurs; je sais que ma vie est devouee aux sacrifices les plus
cuisants. Ne me traite donc pas comme un homme faible, comme un enfant
sans coeur et sans fierte, en me repetant ce que je sais de reste, que tu
n'auras jamais d'amour pour moi. Je sais toute ta vie, Consuelo, bien que
je ne connaisse ni ton nom, ni ta famille, ni aucun fait materiel qui te
concerne. Je sais l'histoire de ton ame; le reste ne m'interesse pas.
Tu as aime, tu aimes encore, et tu aimeras toujours un etre dont je ne
sais rien, dont je ne veux rien savoir, et auquel je ne te disputerai que
si tu me l'ordonnes. Mais sache, Consuelo, que tu ne seras jamais ni a
lui, ni a moi, ni a toi-meme. Dieu t'a reserve une existence a part, dont
je ne cherche ni ne prevois les circonstances; mais dont je connais le but
et la fin. Esclave et victime de ta grandeur d'ame, tu n'en recueilleras
jamais d'autre recompense en cette vie que la conscience de ta force et
le sentiment de ta bonte. Malheureuse au dire du monde, tu seras, en depit
de tout, la plus calme et la plus heureuse des creatures humaines, parce
que tu seras toujours la plus juste et la meilleure. Car les mechants et
les laches sont seuls a plaindre, o ma soeur cherie, et la parole du
Christ sera vraie, tant que l'humanite sera injuste et aveugle:
_Heureux ceux qui sont persecutes!_ heureux ceux qui pleurent et qui
travaillent dans la peine!"

La force et la dignite qui rayonnaient sur le front large et majestueux
d'Albert exercerent en ce moment une si puissante fascination sur
Consuelo, qu'elle oublia ce role de fiere souveraine et d'amie austere
qui lui etait impose, pour se courber sous la puissance de cet homme
inspire par la foi et l'enthousiasme. Elle se soutenait a peine, encore
brisee par la fatigue, et toute vaincue par l'emotion. Elle se laissa
glisser sur ses genoux, deja plies par l'engourdissement de la lassitude,
et, joignant les mains, elle se mit a prier tout haut avec effusion.

"Si c'est toi, mon Dieu, s'ecria-t-elle, qui mets cette prophetie dans la
bouche d'un saint, que ta volonte soit faite et qu'elle soit benie! Je
t'ai demande le bonheur dans mon enfance, sous une face riante et puerile,
tu me le reservais sous une face rude et severe, que je ne pouvais pas
comprendre. Fais que mes yeux s'ouvrent et que mon coeur se soumette.
Cette destinee qui me semblait si injuste et qui se revele peu a peu, je
saurai l'accepter, mon Dieu, et ne te demander que ce que l'homme a le
droit d'attendre de ton amour et de ta justice: la foi, l'esperance et la
charite."

En priant ainsi, Consuelo se sentit baignee de larmes. Elle ne chercha
point a les retenir. Apres tant d'agitation et de fievre, elle avait
besoin de cette crise, qui la soulagea en l'affaiblissant encore. Albert
pria et pleura avec elle, en benissant ces larmes qu'il avait si longtemps
versee dans la solitude, et qui se melaient enfin a celles d'un etre
genereux et pur.

"Et maintenant, lui dit Consuelo en se relevant, c'est assez penser a
nous-memes. Il est temps de nous occuper des autres, et de nous rappeler
nos devoirs. J'ai promis de vous ramener a vos parents, qui gemissent
dans la desolation, et qui deja prient pour vous comme pour un mort. Ne
voulez-vous pas leur rendre le repos et la joie, mon cher Albert? Ne
voulez-vous pas me suivre?

--Deja! s'ecria le jeune comte avec amertume; deja nous separer! Deja
quitter cet asile sacre ou Dieu seul est entre nous, cette cellule que je
cheris depuis que tu m'y es apparue, ce sanctuaire d'un bonheur que je ne
retrouverai peut-etre jamais, pour rentrer dans la vie froide et fausse
des prejuges et des convenances! Ah! pas encore, mon ame, ma vie! Encore
un jour, encore un siecle de delices. Laisse-moi oublier ici qu'il existe
un monde de mensonge et d'iniquite, qui me poursuit comme un reve funeste;
laisse-moi revenir lentement et par degres a ce qu'ils appellent la
raison. Je ne me sens pas encore assez fort pour supporter la vue de leur
soleil et le spectacle de leur demence. J'ai besoin de te contempler,
de t'ecouter encore. D'ailleurs je n'ai jamais quitte ma retraite par une
resolution soudaine et sans de longues reflexions; ma retraite affreuse
et bienfaisante, lieu d'expiation terrible et salutaire, ou j'arrive en
courant et sans detourner la tete, ou je me plonge avec une joie sauvage,
et dont je m'eloigne toujours avec des hesitations trop fondees et des
regrets trop durables! Tu ne sais pas quels liens puissants m'attachent a
cette prison volontaire, Consuelo! tu ne sais pas qu'il y a ici un moi
que j'y laisse, et qui est le veritable Albert, et qui n'en saurait
sortir; un moi que j'y retrouve toujours, et dont le spectre me rappelle
et m'obsede quand je suis ailleurs. Ici est ma conscience, ma foi, ma
lumiere, ma vie serieuse en un mot. J'y apporte le desespoir, la peur,
la folie; elles s'y acharnent souvent apres moi, et m'y livrent une lutte
effroyable. Mais vois-tu, derriere cette porte, il y a un tabernacle ou
je les dompte et ou je me retrempe. J'y entre souille et assailli par le
vertige; j'en sors purifie, et nul ne sait au prix de quelles tortures
j'en rapporte la patience et la soumission. Ne m'arrache pas d'ici,
Consuelo; permets que je m'en eloigne a pas lents et apres avoir prie.

--Entrons-y, et prions ensemble, dit Consuelo. Nous partirons aussitot
apres. L'heure s'avance, le jour est peut-etre pres de paraitre. Il faut
qu'on ignore le chemin qui vous ramene au chateau, il faut qu'on ne vous
voie pas rentrer, il faut peut-etre aussi qu'on ne nous voie pas rentrer
ensemble: car je ne veux pas trahir le secret de votre retraite, Albert,
et jusqu'ici nul ne se doute de ma decouverte. Je ne veux pas etre
interrogee, je ne veux pas mentir. Il faut que j'aie le droit de me
renfermer dans un respectueux silence vis-a-vis de vos parents, et de
leur laisser croire que mes promesses n'etaient que des pressentiments et
des reves. Si on me voyait revenir avec vous, ma discretion passerait
pour de la revolte; et quoique je sois capable de tout braver pour vous,
Albert, je ne veux pas sans necessite m'aliener la confiance et
l'affection de votre famille. Hatons-nous donc; je suis epuisee de
fatigue, et si je demeurais plus longtemps ici, je pourrais perdre le
reste de force dont j'ai besoin pour faire ce nouveau trajet. Allons,
priez, vous dis-je, et partons.

--Tu es epuisee de fatigue! repose-toi donc ici, ma bien-aimee! Dors,
je veillerai sur toi religieusement; ou si ma presence t'inquiete, tu
m'enfermeras dans la grotte voisine. Tu mettras cette porte de fer entre
toi et moi; et tant que tu ne me rappelleras pas, je prierai pour toi
dans _mon eglise_.

--Et pendant que vous prierez, pendant que je me livrerai au repos, votre
pere subira encore de longues heures d'agonie, pale et immobile, comme je
l'ai vu une fois, courbe sous la vieillesse et la douleur, pressant de
ses genoux affaiblis le pave de son oratoire, et semblant attendre que la
nouvelle de votre mort vienne lui arracher son dernier souffle! Et votre
pauvre tante s'agitera dans une sorte de fievre a monter sur tous les
donjons pour vous chercher des yeux sur les sentiers de la montagne!
Et ce matin encore on s'abordera dans le chateau, et on se separera le
soir avec le desespoir dans les yeux et la mort dans l'ame! Albert, vous
n'aimez donc pas vos parents, puisque vous les faites languir et souffrir
ainsi sans pitie ou sans remords?

--Consuelo, Consuelo! s'ecria Albert en paraissant sortir d'un songe, ne
parle pas ainsi, tu me fais un mal affreux. Quel crime ai-je donc commis?
quels desastres ai-je donc causes? pourquoi sont-ils si inquiets? Combien
d'heures se sont donc ecoulees depuis celle ou je les ai quittes?

--Vous demandez combien d'heures! demandez combien de jours, combien de
nuits, et presque combien de semaines!

--Des jours, des nuits! Taisez-vous, Consuelo, ne m'apprenez pas mon
malheur! Je savais bien que je perdais ici la juste notion du temps, et
que la memoire de ce qui se passe sur la face de la terre ne descendait
point dans ce sepulcre.... Mais je ne croyais pas que la duree de cet
oubli et de cette ignorance put etre comptee par jours et par semaines.

--N'est-ce pas un oubli volontaire, mon ami? Rien ne vous rappelle ici
les jours qui s'effacent et se renouvellent, d'eternelles tenebres y
entretiennent la nuit. Vous n'avez meme pas, je crois, un sablier pour
compter les heures. Ce soin d'ecarter les moyens de mesurer le temps
n'est-il pas une precaution farouche pour echapper aux cris de la nature
et aux reproches de la conscience?

--Je l'avoue, j'ai besoin d'abjurer, quand je viens ici, tout ce qu'il y a
en moi de purement humain. Mais je ne savais pas, mon Dieu! que la douleur
et la meditation pussent absorber mon ame au point de me faire paraitre
indistinctement les heures longues comme des jours, ou les jours rapides
comme des heures. Quel homme suis-je donc, et comment ne m'a-t-on jamais
eclaire sur cette nouvelle disgrace de mon organisation?

--Cette disgrace est, au contraire, la preuve d'une grande puissance
intellectuelle, mais detournee de son emploi et consacree a de funestes
preoccupations. On s'est impose de vous cacher les maux dont vous etes la
cause; on a cru devoir respecter votre souffrance en vous taisant celle
d'autrui. Mais, selon moi, c'etait vous traiter avec trop peu d'estime,
c'etait douter de votre coeur; et moi qui n'en doute pas, Albert, je ne
vous cache rien.

--Partons! Consuelo, partons! dit Albert en jetant precipitamment son
manteau sur ses epaules. Je suis un malheureux! J'ai fait souffrir mon
pere que j'adore, ma tante que je cheris! Je suis a peine digne de
les revoir! Ah! plutot que de renouveler de pareilles cruautes, je
m'imposerais le sacrifice de ne jamais revenir ici! Mais non, je suis
heureux; car j'ai rencontre un coeur ami, pour m'avertir et me rehabiliter.
Quelqu'un enfin m'a dit la verite sur moi-meme, et me la dira toujours,
n'est-ce pas, ma soeur cherie?

--Toujours, Albert, je vous le jure.

--Bonte divine! et l'etre qui vient a mon secours est celui-la seul que
je puis ecouter et croire! Dieu sait ce qu'il fait! Ignorant ma folie,
j'ai toujours accuse celle des autres. Helas! mon noble pere, lui-meme,
m'aurait appris ce que vous venez de m'apprendre, Consuelo, que je ne
l'aurais pas cru! C'est que vous etes la verite et la vie, c'est que vous
seule pouvez porter en moi la conviction, et donner a  mon esprit trouble
la securite celeste qui emane de vous.

--Partons, dit Consuelo en l'aidant a agrafer son manteau, que sa main
convulsive et distraite ne pouvait fixer sur son epaule.

--Oui, partons, dit-il en la regardant d'un oeil attendri remplir ce soin
amical; mais auparavant, jure-moi, Consuelo, que si je reviens ici, tu ne
m'y abandonneras pas; jure que tu viendras m'y chercher encore, fut-ce
pour m'accabler de reproches, pour m'appeler ingrat, parricide, et me dire
que je suis indigne de ta sollicitude. Oh! ne me laisse plus en proie a
moi-meme! tu vois bien que tu as tout pouvoir sur moi, et qu'un mot de ta
bouche me persuade et me guerit mieux que ne feraient des siecles de
meditation et de priere.

--Vous allez me jurer, vous, lui repondit Consuelo en appuyant sur ses
deux epaules ses mains enhardies par l'epaisseur du manteau; et en lui
souriant avec expansion, de ne jamais revenir ici sans moi!

--Tu y reviendras donc avec moi, s'ecria-t-il en la regardant avec
ivresse, mais sans oser l'entourer de ses bras: jure-le-moi, et moi je
fais le serment de ne jamais quitter le toit de mon pere sans ton ordre
ou ta permission.

--Eh bien, que Dieu entende et recoive cette mutuelle promesse, repondit
Consuelo transportee de joie. Nous reviendrons prier dans _votre eglise_,
Albert, et vous m'enseignerez a prier; car personne ne me l'a appris,
et j'ai de connaitre Dieu un besoin qui me consume. Vous me revelerez le
ciel, mon ami, et moi je vous rappellerai, quand il le faudra, les choses
terrestres et les devoirs de la vie humaine.

--Divine soeur! dit Albert, les yeux noyes de larmes delicieuses, va! Je
n'ai rien a t'apprendre, et c'est toi qui dois me confesser, me connaitre,
et me regenerer! C'est toi qui m'enseigneras tout, meme la priere. Ah!
Je n'ai plus besoin d'etre seul pour elever mon ame a Dieu. Je n'ai plus
besoin de me prosterner sur les ossements de mes peres, pour comprendre
et sentir l'immortalite. Il me suffit de te regarder pour que mon ame
vivifiee monte vers le ciel comme un hymne de reconnaissance et un encens
de purification."

Consuelo l'entraina; elle-meme ouvrit et referma les portes.

"A moi, Cynabre!"dit Albert a son fidele compagnon en lui presentant une
lanterne, mieux construite que celle dont s'etait munie Consuelo, et
mieux appropriee au genre de voyage qu'elle devait proteger. L'animal
intelligent prit d'un air de fierte satisfaite l'anse du fanal, et se mit
a marcher en avant d'un pas egal, s'arretant chaque fois que son maitre
s'arretait, hatant ou ralentissant son allure au gre de la sienne, et
gardant le milieu du chemin, pour ne jamais compromettre son precieux
depot en le heurtant contre les rochers et les broussailles.

Consuelo avait bien de la peine a marcher; elle se sentait brisee; et sans
le bras d'Albert, qui la soutenait et l'enlevait a chaque instant, elle
serait tombee dix fois. Ils redescendirent ensemble le courant de la
source, en cotoyant ses marges gracieuses et fraiches.

"C'est Zdenko, lui dit Albert, qui soigne avec amour la naiade de ces
grottes mysterieuses. Il aplanit son lit souvent encombre de gravier et de
coquillages. Il entretient les pales fleurs qui naissent sous ses pas, et
les protege contre ses embrassements parfois un peu rudes."

Consuelo regarda le ciel a travers les fentes du rocher. Elle vit briller
une etoile.

"C'est Aldebaram, l'etoile des Zingari, lui dit Albert. Le jour ne
paraitra que dans une heure.

--C'est mon etoile, repondit Consuelo; car je suis, non de race, mais de
condition, une sorte de Zingara, mon cher comte. Ma mere ne portait pas
d'autre nom a Venise, quoiqu'elle se revoltat contre cette appellation,
injurieuse, selon ses prejuges espagnols. Et moi j'etais, je suis encore
connue dans ce pays-la, sous le titre de Zingarella.

--Que n'es-tu en effet un enfant de cette race persecutee! Repondit
Albert: je t'aimerais encore davantage, s'il etait possible!"

Consuelo, qui avait cru bien faire en rappelant au comte de Rudolstadt
La difference de leurs origines et de leurs conditions, se souvint de ce
qu'Amelie lui avait appris des sympathies d'Albert pour les pauvres et
les vagabonds. Elle craignit de s'etre abandonnee involontairement a un
sentiment de coquetterie instinctive, et garda le silence.

Mais Albert le rompit au bout de quelques instants.

"Ce que vous venez de m'apprendre, dit-il, a reveille en moi, par je ne
sais quel enchainement d'idees, un souvenir de ma jeunesse, assez pueril,
mais qu'il faut que je vous raconte, parce que, depuis que je vous ai vue,
il s'est presente plusieurs fois a ma memoire avec une sorte d'insistance.
Appuyez-vous sur moi davantage, pendant que je vous parlerai, chere soeur.

"J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des
sentiers qui cotoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les
collines, dans la direction du chateau. Je vis devant moi une femme grande
et maigre, miserablement vetue, qui portait un fardeau sur ses epaules,
et qui s'arretait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine.
Je l'abordai. Elle etait belle, quoique halee par le soleil et fletrie par
la misere et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fierte
douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander
a ma pitie plutot que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse,
et je la priai de venir avec moi jusqu'au chateau, ou je pourrais lui
offrir des secours, des aliments, et un gite pour la nuit.

"--Je l'aime mieux ainsi, me repondit-elle avec un accent etranger que je
pris pour celui des vagabonds egyptiens; car je ne savais pas a cette
epoque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai,
ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalite que vous m'offrez, en vous faisant
entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande
rarement l'aumone; il faut que j'y sois forcee par une extreme detresse.

--Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos
pauvres pieds presque nus sont blesses. Donnez-moi ce paquet, je le
porterai jusqu'a ma demeure, et vous marcherez plus librement.

--Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, repondit-elle avec un
sourire melancolique qui l'embellit tout a fait; mais je ne m'en plains
pas. Je le porte depuis plusieurs annees, et j'ai fait des centaines
de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais a
personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le
preterai jusque la-bas.

A ces mots, elle ota l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entiere,
et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors
un enfant de cinq a six ans, pale et hale comme sa mere, mais d'une
physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement.
C'etait une petite fille toute deguenillee, maigre, mais forte, et qui
dormait du sommeil des anges sur ce dos brulant et brise de la chanteuse
ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine a l'y
garder: car, en s'eveillant, et en se voyant sur un sein etranger, elle
se debattit et pleura. Mais sa mere lui parla dans sa langue pour la
rassurer. Mes caresses et mes soins la consolerent, et nous etions les
meilleurs amis du monde en arrivant au chateau. Quand la pauvre femme eut
soupe, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait preparer,
fit une espece de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons,
et vint dans la salle ou nous mangions, chanter des romances espagnoles,
francaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une
franchise de sentiment qui nous charmerent. Ma bonne tante eut pour elle
mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne depouilla
pas sa fierte, et ne fit a nos questions que des reponses evasives. Son
enfant m'interessait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir,
l'amuser, et meme le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude
s'eveillait en moi pour ce pauvre petit etre, voyageur et miserable sur
la terre. Je revai de lui toute la nuit, et des le matin je courus pour
le voir. Mais deja la Zingara etait partie, et je gravis la montagne sans
pouvoir la decouvrir. Elle s'etait levee avant le jour, et avait pris la
route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donnee, la
sienne etant brisee a son grand regret.

--Albert! Albert! s'ecria Consuelo saisie d'une emotion extraordinaire.
Cette guitare est a Venise chez mon maitre Porpora, qui me la conserve,
et a qui je la redemanderai pour ne jamais m'en separer. Elle est en
ebene, avec un chiffre incruste en argent, un chiffre que je me rappelle
bien: "A.R." Ma mere, qui manquait de memoire, pour avoir vu trop de
choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre chateau,
ni meme du pays ou cette aventure lui etait arrivee. Mais elle m'a souvent
parle de l'hospitalite qu'elle avait recue chez le possesseur de cette
guitare, et de la charite touchante d'un jeune et beau seigneur qui
m'avait portee dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle
comme avec son egale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout
cela! A chaque parole de votre recit, ces images, longtemps assoupies dans
mon cerveau, se sont reveillees une a une; et voila pourquoi vos montagnes
ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles a mes yeux; voila pourquoi
je m'efforcais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui
venaient m'assaillir dans ce paysage; voila pourquoi surtout j'ai senti
pour vous, a la premiere vue, mon coeur tressaillir et mon front
s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouve un ami et un
protecteur longtemps perdu et regrette.

--Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein,
que je ne t'aie pas reconnue des le premier instant? En vain tu as grandi,
en vain tu t'es transformee et embellie avec les annees. J'ai une memoire
(present merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des
yeux et des paroles pour s'exercer a travers l'espace des siecles et des
jours. Je ne savais pas que tu etais ma Zingarella cherie; mais je savais
bien que je t'avais deja connue, deja aimee, deja pressee sur mon coeur,
qui, des ce moment, s'est attache et identifie au tien, a mon insu, pour
toute ma vie.




XLVI.


En parlant ainsi, ils arriverent a l'embranchement des deux routes ou
Consuelo avait rencontre Zdenko, et de loin ils apercurent la lueur de sa
lanterne, qu'il avait posee a terre a cote de lui. Consuelo, connaissant
desormais les caprices dangereux et la force athletique de l'_innocent_,
se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son
approche.

--Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse creature? lui dit le
jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous
cherit, quoique depuis la nuit derniere un mauvais reve qu'il a fait l'ait
rendu recalcitrant a mes desirs, et un peu hostile au genereux projet que
vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant des
que j'insiste aupres de lui, et vous allez le voir a vos pieds si je dis
un mot.

--Ne l'humiliez pas devant moi, repondit Consuelo; n'aggravez pas
l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons depasse, je vous dirai
quels motifs serieux j'ai de le craindre et de l'eviter desormais.

--Zdenko est un etre quasi celeste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais
le croire redoutable pour qui que ce soit. Son etat d'extase perpetuelle
lui donne la purete et la charite des anges.

--Cet etat d'extase que j'admire moi-meme, Albert, est une maladie quand
il se prolonge. Ne vous abusez pas a cet egard. Dieu ne veut pas que
l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie reelle pour
s'elever trop souvent a de vagues conceptions d'un monde ideal. La demence
et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un chatiment de
l'orgueil et de l'oisivete."

Cynabre s'arreta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux,
attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait
la tete dans ses deux mains, dans la meme attitude et sur le meme rocher
ou Consuelo l'avait laisse. Albert lui adressa la parole en bohemien, et
il repondit a peine. Il secouait la tete d'un air decourage; ses joues
etaient inondees de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder
Consuelo. Albert eleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y
Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de
reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla
tendre la main a Consuelo, qui la lui serra en tremblant.

"Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique
avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal,
et je sens que ta main est pleine de nos malheurs."

Il marcha devant eux, en echangeant de temps en temps quelques paroles
avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo
n'avait pas encore parcourue de ce cote, et qui les conduisit a une
voute ronde, ou ils retrouverent l'eau de la source, affluant dans un
vaste bassin fait de main d'homme, et revetu de pierres taillees. Elle
s'en echappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes,
et l'autre se dirigeait vers la citerne du chateau. Ce fut celui-la que
Zdenko ferma, en replacant de sa main herculeenne trois enormes pierres
qu'il derangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de
l'arcade et de l'escalier par ou l'on remontait a la terrasse d'Albert.

"Asseyons-nous ici, dit le comte a sa compagne, pour donner a l'eau du
puits le temps de s'ecouler par un deversoir....

--Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tete aux
pieds.

--Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.

--Je vous l'apprendrai plus tard, repondit Consuelo. Je ne veux pas vous
attrister et vous emouvoir maintenant par l'idee des perils que j'ai
surmontes....

--Mais que veut-elle dire? s'ecria Albert epouvante, en regardant Zdenko."

Zdenko repondit en bohemien d'un air d'indifference, en petrissant
Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il placait dans
l'interstice des pierres de son ecluse, pour hater l'ecoulement de la
citerne.

"Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien
comprendre a ce qu'il me dit. Il pretend que ce n'est pas lui qui vous a
amenee jusqu'ici, que vous y etes venue par des souterrains que je sais
impenetrables, et ou une femme delicate n'eut jamais ose se hasarder ni pu
se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que
c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il
appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer a travers l'eau
et les abimes.

--Il est possible, repondit Consuelo avec un sourire, que l'archange
Michel s'en soit mele; car il est certain que je suis venue par le
deversoir de la fontaine, que j'ai devance le torrent a la course, que je
me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traverse des cavernes
et des carrieres ou j'ai pense devoir etre etouffee ou engloutie a chaque
pas; et pourtant ces dangers n'etaient pas plus affreux que la colere de
Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne
route."

Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui
raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait,
et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entierement
executee, au moment ou elle avait eu la presence d'esprit de l'apaiser par
une phrase singulierement heretique. Une sueur froide ruissela sur le
front d'Albert en apprenant ces details incroyables, et il lanca plusieurs
fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eut voulu l'aneantir.
Zdenko, en les rencontrant, prit une etrange expression de revolte et de
dedain. Consuelo trembla de voir ces deux insenses se tourner l'un contre
l'autre; car, malgre la haute sagesse et l'exquisite de sentiments qui
inspiraient la plupart des discours d'Albert, il etait bien evident
pour elle que sa raison avait recu de graves atteintes dont elle ne se
releverait peut-etre jamais entierement. Elle essaya de les reconcilier
en leur disant a chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant,
et remettant les clefs de son ermitage a Zdenko, lui adressa quelques mots
tres-froids, auxquels Zdenko se soumit a l'instant meme. Il reprit sa
lanterne, et s'eloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles
incomprehensibles.

"Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidele animal
qui se couche a vos pieds devenait enrage; oui, si mon pauvre Cynabre
compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien
le tuer; et croyez que je n'hesiterais pas, quoique ma main n'ait jamais
verse de sang, meme celui des etres inferieurs a l'homme.... Soyez donc
tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.

--De quoi parlez-vous, Albert? repondit la jeune fille inquiete de cette
allusion imprevue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme,
bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-etre, et aussi un peu
par la votre. Ne parlez ni de sang ni de chatiment. C'est a vous de le
ramener a la verite et de le guerir au lieu d'encourager son delire.
Venez, partons; je tremble que le jour ne se leve et ne nous surprenne a
notre arrivee.

--Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta
bouche, Consuelo. Ma folie a ete contagieuse pour cet infortune, et il
etait temps que tu vinsses-nous tirer de cet abime ou nous roulions tous
les deux. Gueri par toi, je tacherai de guerir Zdenko.... Et si pourtant
je n'y reussis point, si sa demence met encore ta vie en peril, quoique
Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi,
quoiqu'il soit le seul veritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la
terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles
et que tu ne le reverras jamais.

--Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable apres tant de frayeurs
de supporter une frayeur nouvelle. N'arretez pas votre pensee sur de
pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de
mettre dans la votre une necessite et un desespoir semblables."

Albert ne l'ecoutait point, et semblait egare. Il oubliait de la soutenir,
et ne la voyait plus defaillir et se heurter a chaque pas. Il etait
absorbe par l'idee des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans
sa terreur en se les retracant, dans sa sollicitude ardente, dans sa
reconnaissance exaltee, il marchait rapidement, faisant retentir le
souterrain de ses exclamations entrecoupees, et la laissant se trainer
derriere lui avec des efforts de plus en plus penibles.

Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa a Zdenko, qui etait derriere
elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait
toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait dechainer encore
une fois au moment ou elle remonterait le puits seule et privee du secours
d'Albert. Car celui-ci, en proie a une fantaisie nouvelle, semblait la
voir devant lui et suivre un fantome trompeur, tandis qu'il l'abandonnait
dans les tenebres. C'en etait trop pour une femme, et pour Consuelo
elle-meme. Cynabre marchait aussi vite que son maitre, et fuyait emportant
le flambeau; Consuelo avait laisse le sien dans la cellule. Le chemin
faisait des angles nombreux, derriere lesquels la clarte disparaissait a
chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put
se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une derniere
apprehension se presenta rapidement a son esprit. Zdenko, pour cacher
l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement recu l'ordre de
lacher l'ecluse apres un temps determine. Lors meme que la haine ne
l'inspirerait pas, il devait obeir par habitude a cette precaution
necessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines
tentatives pour se trainer sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin
impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne
reverront plus la lumiere du ciel.

Deja un voile plus epais que celui des tenebres exterieures s'etendait sur
sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au
dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout a coup elle se sent pressee
et soulevee dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entrainent
vers la citerne. Un sein embrase palpite contre le sien, et le rechauffe;
une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit
devant elle en agitant la lumiere. C'est Albert, qui, revenu a lui,
l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mere qui vient de perdre et
de retrouver son enfant. En trois minutes ils arriverent au canal ou l'eau
de la source venait de s'epancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier
de la citerne. Cynabre, habitue a cette dangereuse ascension, s'elanca le
premier, comme s'il eut craint d'entraver les pas de son maitre en se
tenant trop pres de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se
cramponnant de l'autre a la chaine, remonta cette spirale au fond de
laquelle l'eau s'agitait deja pour remonter aussi. Ce n'etait pas le
moindre des dangers que Consuelo eut traverses; mais elle n'avait plus
peur. Albert etait doue d'une force musculaire aupres de laquelle celle
de Zdenko n'etait qu'un jeu, et dans ce moment il etait anime d'une
puissance surnaturelle. Lorsqu'il deposa son precieux fardeau sur la
margelle du puits, a la clarte de l'aube naissante, Consuelo respirant
enfin, et se detachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile
son large front baigne de sueur.

"Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous
m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant
votre fatigue plus que vous-meme, et il me semble que je vais y succomber
a votre place.

--O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le
voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi legere dans mes bras
que le jour ou je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer
dans ce chateau.

--D'ou vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas
vos serments!

--Ni toi les tiens, lui repondit-il en s'agenouillant devant elle."

Il l'aida a s'envelopper avec le voile et a traverser sa chambre, d'ou
elle s'echappa furtive pour regagner la sienne propre. On commencait a
s'eveiller dans le chateau. Deja la chanoinesse faisait entendre a l'etage
inferieur une toux seche et percante, signal de son lever. Consuelo eut
le bonheur de n'etre vue ni entendue de personne. La crainte lui fit
retrouver des ailes pour se refugier dans son appartement. D'une main
agitee elle se debarrassa de ses vetements souilles et dechires, et les
cacha dans un coffre dont elle ota la clef. Elle recouvra la force et la
memoire necessaires pour faire disparaitre toute trace de son mysterieux
voyage. Mais a peine eut-elle laisse tomber sa tete accablee sur son
chevet, qu'un sommeil lourd et brulant plein de reves fantastiques et
d'evenements epouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fievre
envahissante et inexorable.




XLVII.


Cependant la chanoinesse Wenceslawa, apres une demi-heure d'oraisons,
monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa
journee a son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre,
et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'esperance
que jamais d'entendre les legers bruits qui devaient lui annoncer son
retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son
egal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de
croix, et se hasarda a tourner doucement la clef dans la serrure, et a
s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans
son lit, et Cynabre couche en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'eveilla
ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prosterne
dans son oratoire, demandait avec sa resignation accoutumee que son fils
lui fut rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre.

"Mon frere, lui dit-elle a voix basse en s'agenouillant aupres de lui,
suspendez vos prieres, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes
benedictions. Dieu vous a exauce!"

Elle n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Le vieillard, se
retournant vers elle, et rencontrant ses petits yeux clairs animes d'une
joie profonde et sympathique, leva ses mains dessechees vers l'autel, en
s'ecriant d'une voix eteinte:

"Mon Dieu, vous m'avez rendu mon fils!"

Et tous deux, par une meme inspiration, se mirent a reciter
alternativement a demi-voix les versets du beau cantique de Simeon:
_Maintenant je puis mourir_, etc.

On resolut de ne pas reveiller Albert. On appela le baron, le chapelain,
tous les serviteurs, et l'on ecouta devotement la messe d'actions de
graces dans la chapelle du chateau. Amelie apprit avec une joie sincere le
retour de son cousin; mais elle trouva fort injuste que, pour celebrer
pieusement cet heureux evenement, on la fit lever a cinq heures du matin
pour avaler une messe durant laquelle il lui fallut etouffer bien des
baillements.

"Pourquoi votre amie, la bonne Porporina, ne s'est-elle pas unie a nous
pour remercier la Providence? dit le comte Christian a sa niece lorsque
la messe fut finie.

--J'ai essaye de la reveiller, repondit Amelie. Je l'ai appelee, secouee,
et avertie de toutes les facons; mais je n'ai jamais pu lui rien faire
comprendre, ni la decider a ouvrir les yeux. Si elle n'etait brulante et
rouge comme le feu, je l'aurais crue morte. Il faut qu'elle ait bien mal
dormi cette nuit et qu'elle ait la fievre.

--Elle est malade, en ce cas, cette digne personne! reprit le vieux comte.
Ma chere soeur Wenceslawa, vous devriez aller la voir et lui porter les
soins que son etat reclame. A Dieu ne plaise qu'un si beau jour soit
attriste par la souffrance de cette noble fille!

--J'irai, mon frere, repondit la chanoinesse, qui ne disait plus un mot
et ne faisait plus un pas a propos de Consuelo sans consulter les regards
du chapelain. Mais ne vous tourmentez pas, Christian; ce ne sera rien!
La signora Nina est tres nerveuse. Elle sera bientot guerie.

--N'est-ce pas pourtant une chose bien singuliere, dit-elle au chapelain
un instant apres, lorsqu'elle put le prendre a part, que cette fille ait
predit le retour d'Albert avec tant d'assurance et de verite! Monsieur
le chapelain, nous nous sommes peut-etre trompes sur son compte. C'est
peut-etre une espece de sainte qui a des revelations?

--Une sainte serait venue entendre la messe, au lieu d'avoir la fievre
dans un pareil moment, objecta le chapelain d'un air profond."

Cette remarque judicieuse arracha un soupir a la chanoinesse. Elle alla
neanmoins voir Consuelo, et lui trouva une fievre brulante, accompagnee
d'une somnolence invincible. Le chapelain fut appele, et declara qu'elle
serait fort malade si cette fievre continuait. Il interrogea la jeune
baronne pour savoir si sa voisine de chambre n'avait pas eu une nuit tres
agitee.

"Tout au contraire, repondit Amelie, je ne l'ai pas entendue remuer. Je
m'attendais, d'apres ses predictions et les beaux contes qu'elle nous
faisait depuis quelques jours, a entendre le sabbat danser dans son
appartement.

Mais il faut que le diable l'ait emportee bien loin d'ici, ou qu'elle ait
affaire a des lutins fort bien appris, car elle n'a pas bouge, que je
sache, et mon sommeil n'a pas ete trouble un seul instant."

Ces plaisanteries parurent de fort mauvais gout au chapelain; et la
chanoinesse, que son coeur sauvait des travers de son esprit, les trouva
deplacees au chevet d'une compagne gravement malade. Elle n'en temoigna
pourtant rien, attribuant l'aigreur de sa niece a une jalousie trop bien
fondee; et elle demanda au chapelain quels medicaments il fallait
administrer a la Porporina.

Il ordonna un calmant, qu'il fut impossible de lui faire avaler. Ses dents
etaient contractees, et sa bouche livide repoussait tout breuvage. Le
chapelain prononca que c'etait un mauvais signe. Mais avec une apathie
malheureusement trop contagieuse dans cette maison, il remit a un nouvel
examen le jugement qu'il pouvait porter sur la malade: _On verra; il faut
attendre; on ne peut encore rien decider_. Telles etaient les sentences
favorites de l'Esculape tonsure.

"Si cela continue, repeta-t-il en quittant la chambre de Consuelo, il
faudra songer a appeler un medecin; car je ne prendrai pas sur moi de
soigner un cas extraordinaire d'affection morale. Je prierai pour cette
demoiselle; et peut-etre dans la situation d'esprit ou elle s'est
trouvee depuis ces derniers temps, devons-nous attendre de Dieu seul des
secours plus efficaces que ceux de l'art."

On laissa une servante aupres de Consuelo, et on alla se preparer a
dejeuner. La chanoinesse petrit elle-meme le plus beau gateau qui fut
jamais sorti de ses mains savantes. Elle se flattait qu'Albert, apres un
long jeune, mangerait avec plaisir ce mets favori. La belle Amelie fit une
toilette eblouissante de fraicheur, en se disant que son cousin aurait
peut-etre quelque regret de l'avoir offensee et irritee quand il la
retrouverait si seduisante. Chacun songeait a menager quelque agreable
surprise au jeune comte; et l'on oublia le seul etre dont on eut du
s'occuper, la pauvre Consuelo, a qui on etait redevable de son retour,
et qu'Albert allait etre impatient de revoir.

Albert s'eveilla bientot, et au lieu de faire d'inutiles efforts pour se
rappeler les evenements de la veille, comme il lui arrivait toujours apres
les acces de demence qui le conduisaient a sa demeure souterraine, il
retrouva promptement la memoire de son amour et du bonheur que Consuelo
lui avait donne. Il se leva a la hate, s'habilla, se parfuma, et courut
se jeter dans les bras de son pere et de sa tante. La joie de ces bons
parents fut portee au comble lorsqu'ils virent qu'Albert jouissait de
toute sa raison, qu'il avait conscience de sa longue absence, et qu'il
leur en demandait pardon avec une ardente tendresse, leur promettant de
ne plus leur causer jamais ce chagrin et ces inquietudes. Il vit les
transports qu'excitait ce retour au sentiment de la realite. Mais il
remarqua les menagements qu'on s'obstinait a garder pour lui cacher sa
position, et il se sentit un peu humilie d'etre traite encore comme un
enfant, lorsqu'il se sentait redevenu un homme. Il se soumit a ce
chatiment trop leger pour le mal qu'il avait cause, en se disant que
c'etait un avertissement salutaire, et que Consuelo lui saurait gre
de le comprendre et de l'accepter.

Lorsqu'il s'assit a table, au milieu des caresses, des larmes de bonheur,
et des soins empresses de sa famille, il chercha des yeux avec anxiete
celle qui etait devenue necessaire a sa vie et a son repos. 11 vit sa
place vide, et n'osa demander pourquoi la Porporina ne descendait pas.
Cependant la chanoinesse, qui le voyait tourner la tete et tressaillir
chaque fois qu'on ouvrait les portes, crut devoir eloigner de lui toute
inquietude en lui disant que leur jeune hotesse avait mal dormi, qu'elle
se reposait, et souhaitait garder le lit une partie de la journee.

Albert comprit bien que sa liberatrice devait etre accablee de fatigue,
et neanmoins l'effroi se peignit sur son visage a cette nouvelle.

"Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son emotion, je
pense que si la fille adoptive du Porpora etait serieusement indisposee,
nous ne serions pas tous ici, occupes tranquillement a manger et a causer
autour d'une table.

--Rassurez-vous donc, Albert, dit Amelie en rougissant de depit, la Nina
est occupee a rever de vous, et a augurer votre retour qu'elle attend en
dormant, tandis que-nous le fetons ici dans la joie."

Albert devint pale d'indignation, et lancant a sa cousine un regard
foudroyant:

"Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne
que vous nommez qui doit en etre remerciee; la fraicheur de vos joues,
ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une
heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin
de repos. Je vous en rends grace de tout mon coeur; car il me serait
tres-penible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec
honte et douleur a tous les autres membres et amis de ma famille.

--Grand merci de l'exception, repartit Amelie, vermeille de colere: je
m'efforcerai de la meriter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis
pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gre, et ne pas s'en faire un jeu."

Cette petite altercation, qui n'etait pas nouvelle entre Albert et sa
fiancee, mais qui n'avait jamais ete aussi vive de part et d'autre,
jeta, malgre tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la
tristesse et de la contrainte sur le reste de la matinee. La chanoinesse
alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brulante et
plus accablee. Amelie, que l'inquietude d'Albert blessait comme une injure
personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se prononca au
point de dire a la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un medecin
le soir, si la fievre ne cedait pas. Le comte Christian retint son fils
aupres de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas
et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchainant a ses cotes par
des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre
sujet de conversation et d'epanchement avec cet esprit qu'il n'avait
jamais voulu sonder, dans la crainte d'etre vaincu et domine par une
raison superieure a la sienne en matiere de religion. Il est bien vrai
que le comte Christian appelait folie et revolte cette vive lumiere qui
percait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un
rigide catholique n'eussent pu soutenir l'eclat; mais il se raidissait
contre la sympathie qui l'excitait a l'interroger serieusement. Chaque
fois qu'il avait essaye de redresser ses heresies, il avait ete reduit au
silence par des arguments pleins de droiture et de fermete. La nature ne
l'avait point fait eloquent. Il n'avait pas cette faconde animee qui
entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion
qui, a defaut de logique, en impose par un air de science et des
fanfaronnades de certitude. Naif et modeste, il se laissait fermer la
bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis a profit les annees de sa
jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait;
et, certain qu'il y avait dans les abimes de la science theologique des
tresors de verite, dont un plus habile et plus erudit que lui eut pu
ecraser l'heresie d'Albert, il se cramponnait a sa foi ebranlee, se
rejetant, pour se dispenser d'agir plus energiquement, sur son ignorance
et sa simplicite, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient
ainsi plus de mal que de bien.

Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle,
et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber
de lui-meme. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert
le quitta pour aller s'informer de l'etat de Consuelo, qui l'alarmait
d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher.

Il passa plus de deux heures a errer dans les corridors du chateau,
guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander
des nouvelles. Le chapelain s'obstinait a lui repondre avec concision
et reserve; la chanoinesse se composait un visage riant des qu'elle
l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper
par une apparence de securite. Mais Albert voyait bien qu'elle commencait
a se tourmenter serieusement,  qu'elle faisait des voyages toujours plus
frequents a la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait
pas d'ouvrir et de fermer a chaque instant les portes, comme si ce sommeil
pretendu paisible et necessaire, n'eut pu etre trouble par le bruit et
l'agitation.

Il s'enhardit jusqu'a approcher de cette chambre ou il eut donne sa vie
pour penetrer un seul instant. Elle etait precedee d'une premiere piece,
et separee du corridor par deux portes epaisses qui ne laissaient de
passage ni a l'oeil ni a l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette
tentative, avait tout ferme et verrouille, et ne se rendait plus aupres de
la malade qu'en passant par la chambre d'Amelie qui y etait contigue, et
ou Albert n'eut ete chercher des renseignements qu'avec une mortelle
repugnance. Enfin, le voyant exaspere, et craignant le retour de son mal,
elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon a Dieu dans son
coeur, elle lui annonca que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle
se promettait de descendre pour diner avec la famille.

Albert ne se mefia pas des paroles de sa tante, dont les levres pures
n'avaient jamais offense la verite ouvertement comme elles venaient de
le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en hatant de tous ses
voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur.

Mais cette heure sonna en vain; Consuelo ne parut point. La chanoinesse,
faisant de rapides progres dans l'art du mensonge, raconta qu'elle s'etait
levee, mais qu'elle s'etait sentie un peu faible, et avait prefere diner
dans sa chambre. On feignit meme de lui envoyer une part choisie des mets
les plus delicats. Ces ruses triompherent de l'effroi d'Albert. Quoiqu'il
eprouvat une tristesse accablante et comme un pressentiment d'un malheur
inoui, il se soumit, et fit des efforts pour paraitre calme.

Le soir, Wenceslawa vint, avec un air de satisfaction qui n'etait presque
plus joue, dire que la Porporina etait mieux; qu'elle n'avait plus le
teint anime, que son pouls etait plutot faible que plein, et qu'elle
passerait certainement une excellente nuit. "Pourquoi donc suis-je glace
de terreur, malgre ces bonnes nouvelles?" pensa le jeune comte en prenant
conge de ses parents a l'heure accoutumee.

Le fait est que la bonne chanoinesse, qui, malgre sa maigreur et sa
difformite, n'avait jamais ete malade de sa vie, n'entendait rien du tout
aux maladies des autres. Elle voyait Consuelo passer d'une rougeur
devorante a une paleur bleuatre, son sang agite se congeler dans ses
arteres, et sa poitrine, trop oppressee pour se soulever sous l'effort de
la respiration, paraitre calme et immobile. Un instant elle l'avait crue
guerie, et avait annonce cette nouvelle avec une confiance enfantine.
Mais le chapelain, qui en savait quelque peu davantage, voyait bien
Que ce repos apparent etait l'avant-coureur d'une crise violente. Des
qu'Albert se fut retire, il avertit la chanoinesse que le moment etait
venu d'envoyer chercher le medecin. Malheureusement la ville etait
eloignee, la nuit obscure, les chemins detestables, et Hanz bien lent,
malgre son zele. L'orage s'eleva, la pluie tomba par torrents. Le vieux
cheval que montait le vieux serviteur s'effraya, trebucha vingt fois, et
finit par s'egarer dans les bois avec son maitre consterne, qui prenait
toutes les collines pour le Schreckenstein, et tous les eclairs pour le
vol flamboyant d'un mauvais esprit. Ce ne fut qu'au grand jour que Hanz
retrouva sa route. Il approcha, au trot le plus allonge qu'il put faire
prendre a sa monture, de la ville, ou dormait profondement le medecin;
celui-ci s'eveilla, se para lentement, et se mit enfin en route. On avait
perdu a decider et a effectuer tout ceci vingt-quatre heures.

Albert essaya vainement de dormir. Une inquietude devorante et les
Bruits sinistres de l'orage le tinrent eveille toute la nuit. Il n'osait
descendre, craignant encore de scandaliser sa tante, qui lui avait fait
un sermon le matin, sur l'inconvenance de ses importunites aupres de
l'appartement de deux demoiselles. Il laissa sa porte ouverte, et entendit
plusieurs fois des pas a l'etage inferieur. Il courait sur l'escalier;
mais ne voyant personne et n'entendant plus rien, il s'efforcait de se
rassurer, et de mettre sur le compte du vent et de la pluie ces bruits
trompeurs qui l'avaient effraye. Depuis que Consuelo l'avait exige, il
soignait sa raison, sa sante morale, avec patience et fermete. Il
repoussait les agitations et les craintes, et tachait de s'elever
au-dessus de son amour, par la force de son amour meme. Mais tout a coup,
au milieu des roulements de la foudre et du craquement de l'antique
charpente du chateau qui gemissait sous l'effort de l'ouragan, un long
cri dechirant s'eleve jusqu'a lui, et penetre dans ses entrailles comme
un coup de poignard. Albert, qui s'etait jete tout habille sur son lit
avec la resolution de s'endormir, bondit, s'elance, franchit l'escalier
comme un trait, et frappe a la porte de Consuelo. Le silence etait
retabli; personne ne venait ouvrir. Albert croyait encore avoir reve; mais
un nouveau cri, plus affreux, plus sinistre encore que le premier, vint
dechirer son coeur. Il n'hesite plus, fait le tour par un corridor sombre,
arrive a la porte d'Amelie, la secoue et se nomme. Il entend pousser un
verrou, et la voix d'Amelie lui ordonne imperieusement de s'eloigner.
Cependant les cris et les gemissements redoublent: c'est la voix de
Consuelo en proie a un supplice intolerable. Il entend son propre nom
s'exhaler avec desespoir de cette bouche adoree. Il pousse la porte avec
rage, fait sauter serrure et verrou, et, repoussant Amelie, qui joue la
pudeur outragee en se voyant surprise en robe de chambre de damas et en
coiffe de dentelles, il la fait tomber sur son sofa, et s'elance dans la
chambre de Consuelo, pale comme un spectre, et les cheveux dresses sur la
tete.




XLVIII.


Consuelo, en proie a un delire epouvantable, se debattait dans les bras
des deux plus vigoureuses servantes de la maison, qui avaient grand'peine
a l'empecher de se jeter hors de son lit. Tourmentee, ainsi qu'il arrive
dans certains cas de fievre cerebrale, par des terreurs inouies, la
malheureuse enfant voulait fuir les visions dont elle etait assaillie;
elle croyait voir, dans les personnes qui s'efforcaient de la retenir
et de la rassurer, des ennemis, des monstres acharnes a sa perte. Le
chapelain consterne, qui la croyait prete a retomber foudroyee par son
mal, repetait deja aupres d'elle les prieres des agonisants: elle le
prenait pour Zdenko construisant le mur qui devait l'ensevelir, en
psalmodiant ses chansons mysterieuses. La chanoinesse tremblante, qui
joignait ses faibles efforts a ceux des autres femmes pour la retenir
dans son lit, lui apparaissait comme le fantome des deux Wanda, la soeur
de Ziska et la mere d'Albert, se montrant tour a tour dans la grotte du
solitaire, et lui reprochant d'usurper leurs droits et d'envahir leur
domaine. Ses exclamations, ses gemissements, et ses prieres delirantes et
incomprehensibles pour les assistants, etaient en rapport direct avec les
pensees et les objets qui l'avaient si vivement agitee et frappee la nuit
precedente. Elle entendait gronder le torrent, et avec ses bras elle
imitait le mouvement de nager. Elle secouait sa noire chevelure eparse
sur epaules, et croyait en voir tomber des flots d'ecume. Toujours elle
sentait Zdenko derriere elle, occupe a ouvrir l'ecluse, ou devant elle,
acharne a lui fermer le chemin. Elle ne parlait que d'eau et de pierres,
avec  une continuite d'images qui faisait dire au chapelain en secouant
la tete:"Voila un reve bien long et bien penible. Je ne sais pourquoi elle
s'est tant preoccupe l'esprit dernierement de cette citerne; c'etait sans
doute un commencement de fievre, et vous voyez que son delire a toujours
cet objet en vue."

Au moment ou Albert entra eperdu dans sa chambre, Consuelo, epuisee de
fatigue, ne faisait plus entendre que des mots inarticules qui se
terminaient par des cris sauvages. La puissance de la volonte ne
gouvernant plus ses terreurs, comme au moment ou elle les avait
affrontees, elle en subissait l'effet retroactif avec une intensite
horrible. Elle retrouvait cependant une sorte de reflexion tiree de son
delire meme, et se prenait a appeler Albert d'une voix si pleine et si
vibrante que toute la maison semblait en devoir etre ebranlee sur ses
fondements; puis ses cris se perdaient en de longs sanglots qui
paraissaient la suffoquer, bien que ses yeux hagards fussent secs et d'un
eclat effrayant.

"Me voici, me voici!" s'ecria Albert en se precipitant vers son lit.

Consuelo l'entendit, reprit toute son energie, et, s'imaginant aussitot
qu'il fuyait devant elle, se degagea des mains qui la tenaient, avec cette
rapidite de mouvements et cette force musculaire que donne aux etres les
plus faibles le transport de la fievre. Elle bondit au milieu de la
chambre, echevelee, les pieds nus, le corps enveloppe d'une legere robe
de nuit blanche et froissee, qui lui donnait l'air d'un spectre echappe de
la tombe; et au moment ou on croyait la ressaisir, elle sauta par-dessus
l'epinette qui se trouvait devant elle, avec l'agilite d'un chat sauvage,
atteignit la fenetre qu'elle prenait pour l'ouverture de la fatale
citerne, y posa un pied, etendit les bras, et, criant de nouveau le nom
d'Albert au milieu de la nuit orageuse et sinistre, elle allait se
precipiter, lorsque Albert, encore plus agile et plus fort qu'elle,
l'entoura de ses bras et la reporta sur son lit. Elle ne le reconnut pas;
mais elle ne fit aucune resistance, et cessa de crier. Albert lui prodigua
en espagnol les plus doux noms et les plus ferventes prieres: elle
l'ecoutait, les yeux fixes et sans le voir ni lui repondre; mais tout a
coup, se relevant et se placant a genoux sur son lit, elle se mit a
chanter une strophe du _Te Deum_ de Haendel qu'elle avait recemment lue
et admiree. Jamais sa voix n'avait eu plus d'expression et plus d'eclat.
Jamais elle n'avait ete aussi belle que dans cette attitude extatique,
avec ses cheveux flottants, ses joues embrasees du feu de la fievre, et
ses yeux qui semblaient lire dans le ciel entr'ouvert pour eux seuls.
La chanoinesse en fut emue au point de s'agenouiller elle-meme au pied du
lit en fondant en larmes; et le chapelain, malgre son peu de sympathie,
courba la tete et fut saisi d'un respect religieux. A peine Consuelo
eut-elle fini la strophe, qu'elle fit un grand soupir; une joie divine
brilla sur son visage.

"Je suis sauvee!" s'ecria-t-elle; et elle tomba a la renverse, pale et
froide comme le marbre, les yeux encore ouverts mais eteints, les levres
bleues et les bras raides.

Un instant de silence et de stupeur succeda a cette scene. Amelie, qui,
debout et immobile sur le seuil de sa chambre, avait assiste, sans oser
faire un pas, a ce spectacle effrayant, tomba evanouie d'horreur. La
chanoinesse et les deux femmes coururent a elle pour la secourir. Consuelo
resta etendue et livide, appuyee sur le bras d'Albert qui avait laisse
tomber son front sur le sein de l'agonisante et ne paraissait pas plus
vivant qu'elle. La chanoinesse n'eut pas plus tot fait deposer Amelie sur
son lit, qu'elle revint sur le seuil de la chambre de Consuelo.

"Eh bien, monsieur le chapelain? dit-elle d'un air abattu.

--Madame, c'est la mort! repondit le chapelain d'une voix profonde, en
laissant retomber le bras de Consuelo dont il venait d'interroger le pouls
avec attention.

--Non, ce n'est pas la mort! non, mille fois non! s'ecria Albert en se
soulevant impetueusement. J'ai consulte son coeur, mieux que vous n'avez
consulte son bras. Il bat encore; elle respire, elle vit. Oh! elle vivra!
Ce n'est pas ainsi, ce n'est pas maintenant qu'elle doit finir. Qui donc a
eu la temerite de croire que Dieu avait prononce sa mort? Voici le moment
de la soigner efficacement. Monsieur le chapelain, donnez-moi votre boite.
Je sais ce qu'il lui faut, et vous ne le savez pas. Malheureux que vous
etes, obeissez-moi! Vous ne l'avez pas secourue; vous pouviez empecher
l'invasion de cette horrible crise; vous ne l'avez pas fait, vous ne
l'avez pas voulu; vous m'avez cache son mal, vous m'avez tous trompe. Vous
vouliez donc la perdre? Votre lache prudence, votre hideuse apathie, vous
ont lie la langue et les mains! Donnez-moi votre boite, vous dis-je, et
laissez-moi agir."

Et comme le chapelain hesitait a lui remettre ces medicaments qui, sous la
main inexperimentee d'un homme exalte et a demi fou, pouvaient devenir des
poisons, il la lui arracha violemment. Sourd aux observations de sa tante,
il choisit et dosa lui-meme les calmants imperieux qui pouvaient agir avec
promptitude. Albert etait plus savant en beaucoup de choses qu'on ne le
pensait. Il avait etudie sur lui-meme, a une epoque de sa vie ou il se
rendait encore compte des frequents desordres de son cerveau, l'effet des
revulsifs les plus energiques. Inspire par un jugement prompt, par un zele
courageux et absolu, il administra la potion que le chapelain n'eut jamais
ose conseiller. Il reussit, avec une patience et une douceur incroyables,
a desserrer les dents de la malade, et a lui faire avaler quelques gouttes
de ce remede efficace. Au bout d'une heure, pendant laquelle il reitera
plusieurs fois le traitement, Consuelo respirait librement; ses mains
avaient repris de la tiedeur, et ses traits de l'elasticite. Elle
n'entendait et ne sentait rien encore, mais son accablement etait une
sorte de sommeil, et une pale coloration revenait a ses levres. Le medecin
arriva, et, voyant le cas serieux, declara qu'on l'avait appele bien tard
et qu'il ne repondait de rien. Il eut fallu pratiquer une saignee la
veille; maintenant le moment n'etait plus favorable. Sans aucun doute la
saignee ramenerait la crise. Ceci devenait embarrassant.

"Elle la ramenera, dit Albert; et cependant il faut saigner."

Le medecin allemand, lourd personnage plein d'estime pour lui-meme, et
habitue, dans son pays, ou il n'avait point de concurrent, a etre ecoute
comme un oracle, souleva son epaisse paupiere, et regarda en clignotant
celui qui se permettait de trancher ainsi la question.

"Je vous dis qu'il faut saigner, reprit Albert avec force. Avec ou sans la
saignee la crise doit revenir.

--Permettez, dit le docteur Wetzelius; ceci n'est pas aussi certain que
vous paraissez le croire."

Et il sourit d'un air un peu dedaigneux et ironique.

"Si la crise ne revient pas, tout est perdu, repartit Albert; vous devez
le savoir. Cette somnolence conduit droit a l'engourdissement des facultes
du cerveau, a la paralysie, et a la mort. Votre devoir est de vous emparer
de la maladie, d'en ranimer l'intensite pour la combattre, de lutter
enfin! Sans cela, que venez-vous faire ici? Les prieres et les sepultures
ne sont pas de votre ressort. Saignez, ou je saigne moi-meme."

Le docteur savait bien qu'Albert raisonnait juste, et il avait eu tout
d'abord l'intention de saigner; mais il ne convenait pas a un homme de
son importance de prononcer et d'executer aussi vite. C'eut ete donner a
penser que le cas etait simple et le traitement facile, et notre Allemand
avait coutume de feindre de grandes perplexites, un penible examen, afin
de sortir de la triomphant, comme par une soudaine illumination de son
genie, afin de faire repeter ce que mille fois il avait fait dire de lui:
"La maladie etait si avancee, si dangereuse, que le docteur Wetzelius
lui-meme ne savait a quoi se resoudre. Nul autre que lui n'eut saisi le
moment et devine le remede. C'est un homme bien prudent, bien savant, bien
fort. Il n'a pas son pareil, meme a Vienne!"

Quand il se vit contrarie, et mis au pied du mur sans facon par
l'impatience d'Albert:

"Si vous etes medecin, lui repondit-il, et si vous avez autorite ici, je
ne vois pas pourquoi l'on m'a fait appeler, et je m'en retourne chez moi.

--Si vous ne voulez point vous decider en temps opportun, vous pouvez
vous retirer, dit Albert."

Le docteur Wetzelius, profondement blesse d'avoir ete associe a un
confrere inconnu, qui le traitait avec si peu de deference, se leva et
passa dans la chambre d'Amelie, pour s'occuper des nerfs de cette jeune
personne, qui le demandait instamment, et pour prendre conge de la
chanoinesse; mais celle-ci le retint.

"Helas! mon cher docteur, lui dit-elle, vous ne pouvez pas nous abandonner
dans une pareille situation. Voyez quelle responsabilite pese sur nous!
Mon neveu vous a offense; mais devez-vous prendre au serieux la vivacite
d'un homme si peu maitre de lui-meme?...

--Est-ce donc la le comte Albert? demanda le docteur stupefait. Je ne
l'aurais jamais reconnu. Il est tellement change!...

--Sans doute; depuis pres de dix ans que vous ne l'avez vu, il s'est fait
en lui bien du changement.

--Je le croyais completement retabli, dit le docteur avec malignite; car
on ne m'a pas fait appeler une seule fois depuis son retour.

--Ah! mon cher docteur! vous savez bien qu'Albert n'a jamais voulu se
soumettre aux arrets de la science.

--Et cependant le voila medecin lui-meme, a ce que je vois?

--Il a quelques notions de tout; mais il porte en tout sa precipitation
bouillante. L'etat affreux ou il vient de voir cette jeune fille l'a
beaucoup trouble; autrement vous l'eussiez trouve plus poli, plus sense,
et plus reconnaissant des soins que vous lui avez donnes dans son
enfance.

--Je crains qu'il n'en ait plus besoin que jamais," reprit le docteur,
qui, malgre son respect pour la famille et le chateau, aimait mieux
affliger la chanoinesse par cette dure reflexion, que de quitter son
attitude dedaigneuse, et de renoncer a la petite vengeance de traiter
Albert comme un insense.

La chanoinesse souffrit de cette cruaute, d'autant plus que le depit du
docteur pouvait lui faire divulguer l'etat de son neveu, qu'elle prenait
tant de peine pour dissimuler. Elle se soumit pour le desarmer, et lui
demanda humblement ce qu'il pensait de cette saignee conseillee par
Albert.

"Je pense que c'est une absurdite pour le moment, dit le docteur, qui
voulait garder l'initiative et laisser tomber l'arret en toute liberte de
sa bouche reveree. J'attendrai une heure ou deux; je ne perdrai pas de vue
la malade, et si le moment se presente, fut-ce plus tot que je ne pense,
j'agirai; mais dans la crise presente, l'etat du pouls ne me permet pas de
rien preciser.

--Vous nous restez donc? Beni soyez-vous, excellent docteur!

--Du moment que mon adversaire est le jeune comte, dit le docteur en
souriant d'un air de pitie protectrice, je ne m'etonne plus de rien, et je
laisse dire."

Il allait rentrer dans la chambre de Consuelo, dont le chapelain avait
pousse la porte pour qu'Albert n'entendit pas ce colloque, lorsque le
chapelain lui-meme, pale et tout effare, quitta la malade et vint trouver
le docteur.

"Au nom du ciel! docteur, s'ecria-t-il, venez employer votre autorite;
la mienne est meconnue, et la voix de Dieu meme le serait, je crois, par
le comte Albert. Le voila qui s'obstine a saigner la moribonde, malgre
votre defense; et il va le faire si, par je ne sais quelle force ou quelle
adresse, nous ne reussissons a l'arreter. Dieu sait s'il a jamais touche
une lancette. Il va l'estropier; s'il ne la tue sur le coup par une
emission de sang pratiquee hors de propos.

--Oui-da! dit le docteur d'un ton goguenard, et en se trainant pesamment
vers la porte avec l'enjouement egoiste et blessant d'un homme que le
coeur n'inspire point. Nous allons donc en voir de belles, si je ne lui
fais pas quelque conte pour le mettre a la raison."

Mais lorsqu'il arriva aupres du lit, Albert avait sa lancette rougie entre
ses dents: d'une main il soutenait le bras de Consuelo, et de l'autre
l'assiette. La veine etait ouverte, un sang noir coulait en abondance.

Le chapelain voulut murmurer, s'exclamer, prendre le ciel a temoin. Le
docteur essaya de plaisanter et de distraire Albert, pensant prendre son
temps pour fermer la veine, sauf a la rouvrir un instant apres quand son
caprice et sa vanite pourraient s'emparer du succes. Mais Albert le tint a
distance par la seule expression de son regard; et des qu'il eut tire la
quantite de sang voulue, il placa l'appareil avec toute la dexterite d'un
operateur exerce; puis il replia doucement le bras de Consuelo dans les
couvertures, et, passant un flacon a la chanoinesse pour qu'elle le tint
pres des narines de la malade, il appela le chapelain et le docteur dans
la chambre d'Amelie:

"Messieurs, leur dit-il, vous ne pouvez etre d'aucune utilite a la
personne que je soigne. L'irresolution ou les prejuges paralysent votre
zele et votre savoir. Je vous declare que je prends tout sur moi, et que
je ne veux etre ni distrait ni contrarie dans l'accomplissement d'une
tache aussi serieuse. Je prie donc monsieur le chapelain de reciter ses
prieres, et monsieur le docteur d'administrer ses potions a ma cousine.
Je ne souffrirai plus qu'on fasse des pronostics et des apprets de mort
Autour du lit d'une personne qui va reprendre connaissance tout a l'heure.
Qu'on se le tienne pour dit. Si j'offense ici un savant, si je suis
coupable envers un ami, j'en demanderai pardon quand je pourrai songer a
moi-meme."

Apres avoir parle ainsi, d'un ton dont le calme et la douceur
contrastaient avec la secheresse de ses paroles, Albert rentra dans
l'appartement de Consuelo, ferma la porte, mit la clef dans sa poche, et
dit a la chanoinesse: "Personne n'entrera ici, et personne n'en sortira
sans ma volonte."




XLIX.


La chanoinesse, interdite, n'osa lui repondre un seul mot. Il y avait dans
son air et dans son maintien quelque chose de si absolu, que la bonne
tante en eut peur et se mit a lui obeir d'instinct avec un empressement et
une ponctualite sans exemple. Le medecin, voyant son autorite completement
meconnue, et ne se souciant pas, comme il le raconta plus tard, d'entrer
en lutte avec un furieux, prit le sage parti de se retirer. Le chapelain
alla dire des prieres, et Albert, seconde par sa tante et par les deux
femmes de service, passa toute la journee aupres de sa malade, sans
ralentir ses soins un seul instant. Apres quelques heures de calme, la
crise d'exaltation revint presque aussi forte que la nuit precedente; mais
elle dura moins longtemps, et lorsqu'elle eut cede a l'effet de puissants
reactifs, Albert engagea la chanoinesse a aller se coucher et a lui
envoyer seulement une nouvelle femme pour l'aider pendant que les deux
autres iraient se reposer.

"Ne voulez-vous donc pas vous reposer aussi, Albert? demanda Wenceslawa en
tremblant.

--Non, ma chere tante, repondit-il; je n'en ai aucun besoin.

--Helas! reprit-elle, vous vous tuez, mon enfant! Voici une etrangere
qui nous coute bien cher! ajouta-t-elle en s'eloignant enhardie par
l'inattention du jeune comte."

Il consentit cependant a prendre quelques aliments, pour ne pas perdre les
forces dont il se sentait avoir besoin. Il mangea debout dans le corridor,
l'oeil attache sur la porte; et des qu'il eut fini, il jeta sa serviette
par terre et rentra. Il avait ferme desormais la communication entre la
chambre de Consuelo et celle d'Amelie, et ne laissait plus passer que par
la galerie le peu de personnes auxquelles il donnait acces. Amelie voulut
pourtant etre admise, et feignit de rendre quelques soins a sa compagne;
mais elle s'y prenait si gauchement, et a chaque mouvement febrile de
Consuelo elle temoignait tant d'effroi de la voir retomber dans les
convulsions, qu'Albert, impatiente, la pria de ne se meler de rien, et
d'aller dans sa chambre s'occuper d'elle-meme.

"Dans ma chambre! repondit Amelie; et lors meme que la bienseance ne me
defendrait pas de me coucher quand vous etes la separe de moi par une
seule porte, presque installe chez moi, pensez-vous que je puisse gouter
un repos bien paisible avec ces cris affreux et cette epouvantable agonie
a mes oreilles?"

Albert haussa les epaules, et lui repondit qu'il y avait beaucoup d'autres
appartements dans le chateau; qu'elle pouvait s'emparer du meilleur, en
attendant qu'on put transporter la malade dans une chambre ou son
voisinage n'incommoderait personne.

Amelie, pleine de depit, suivit ce conseil. La vue des soins delicats, et
pour ainsi dire maternels, qu'Albert rendait a sa rivale, lui etait plus
penible que tout le reste.

"O ma tante! dit-elle en se jetant dans les bras de la chanoinesse,
lorsque celle-ci l'eut installee dans sa propre chambre a coucher, ou
elle se fit dresser un lit a cote d'elle, nous ne connaissions pas Albert.
Il nous montre maintenant comme il sait aimer!"

Pendant plusieurs jours, Consuelo fut entre la vie et la mort; mais Albert
combattit le mal avec une perseverance et une habilete qui devaient en
triompher. Il l'arracha enfin a cette rude epreuve; et des qu'elle fut
hors de danger, il la fit transporter dans une tour du chateau ou le
soleil donnait plus longtemps, et d'ou la vue etait encore plus belle et
plus vaste que de toutes les autres croisees. Cette chambre, meublee a
l'antique, etait aussi plus conforme aux gouts serieux de Consuelo que
celle dont on avait dispose pour elle dans le principe: et il y avait
longtemps qu'elle avait laisse percer son desir de l'habiter. Elle y fut a
l'abri des importunites de sa compagne, et, malgre la presence continuelle
d'une femme que l'on relevait chaque matin et chaque soir, elle put passer
dans une sorte de tete-a-tete avec celui qui l'avait sauvee, les jours
languissants et doux de sa convalescence. Ils parlaient toujours espagnol
ensemble, et l'expression delicate et tendre de la passion d'Albert etait
plus douce a l'oreille de Consuelo dans cette langue, qui lui rappelait
sa patrie, son enfance et sa mere. Penetree d'une vive reconnaissance,
affaiblie par des souffrances ou Albert l'avait seul assistee et soulagee
efficacement, elle se laissait aller a cette molle quietude qui suit les
grandes crises. Sa memoire se reveillait peu a peu, mais sous un voile
qui n'etait pas partout egalement leger. Par exemple, si elle se
retracait avec un plaisir pur et legitime l'appui et le devouement
d'Albert dans les principales rencontres de leur liaison, elle ne voyait
les egarements de sa raison, et le fond trop serieux de sa passion pour
elle, qu'a travers un nuage epais. Il y avait meme des heures ou, apres
l'affaissement du sommeil ou sous l'effet des potions assoupissantes, elle
s'imaginait encore avoir reve tout ce qui pouvait meler de la mefiance et
de la crainte a l'image de son genereux ami. Elle s'etait tellement
habituee a sa presence et a ses soins, que, s'il s'absentait a sa priere
pour prendre ses repas en famille, elle se sentait malade et agitee
jusqu'a son retour. Elle s'imaginait que les calmants qu'il lui
administrait avaient un effet contraire, s'il ne les preparait et s'il
ne les lui versait de sa propre main; et quand il les lui presentait
lui-meme, elle lui disait avec ce sourire lent et profond, et si touchant
sur un beau visage encore a demi couvert des ombres de la mort:

"Je crois bien maintenant, Albert, que vous avez la science des
enchantements; car il suffit que vous ordonniez a une goutte d'eau de
m'etre salutaire, pour qu'aussitot elle fasse passer en moi le calme et
la force qui sont en vous."

Albert etait heureux pour la premiere fois de sa vie; et comme si son ame
eut ete puissante pour la joie autant qu'elle l'avait ete pour la
douleur, il etait, a cette epoque de ravissement et d'ivresse, l'homme
le plus fortune qu'il y eut sur la terre. Cette chambre, ou il voyait sa
bien-aimee a toute heure et sans temoins importuns, etait devenue pour lui
un lieu de delices. La nuit, aussitot qu'il avait fait semblant de se
retirer et que tout le monde etait couche dans la maison, il la traversait
a pas furtifs; et, tandis que la garde chargee de veiller dormait
profondement, il se glissait derriere le lit de sa chere Consuelo, et la
regardait sommeiller, pale et penchee comme une fleur apres l'orage. Il
s'installait dans un grand fauteuil qu'il avait soin de laisser toujours
la en partant; et il y passait la nuit entiere, dormant d'un sommeil si
leger qu'au moindre mouvement de la malade il etait courbe vers elle pour
entendre les faibles mots qu'elle venait d'articuler; ou bien sa main
toute prete recevait la main qui le cherchait, lorsque Consuelo, agitee de
quelque reve, temoignait un reste d'inquietude. Si la garde se reveillait,
Albert lui disait toujours qu'il venait d'entrer, et elle se persuadait
qu'il faisait une ou deux visites par nuit a sa malade, tandis qu'il ne
passait pas une demi-heure dans sa propre chambre. Consuelo partageait
cette illusion. Quoiqu'elle s'apercut bien plus souvent que sa gardienne
de la presence d'Albert, elle etait encore si faible qu'elle se laissait
aisement tromper par lui sur la frequence et la duree de ces visites.
Quelquefois, au milieu de la nuit, lorsqu'elle le suppliait d'aller se
coucher, il lui disait que le jour etait pres de paraitre et que lui-meme
venait de se lever. Grace a ces delicates tromperies, Consuelo ne
souffrait jamais de son absence, et elle ne s'inquietait pas de la fatigue
qu'il devait ressentir.

Cette fatigue etait, malgre tout, si legere, qu'Albert ne s'en apercevait
pas. L'amour donne des forces au plus faible; et outre qu'Albert etait
d'une force d'organisation exceptionnelle, jamais poitrine humaine n'avait
loge un amour plus vaste et plus vivifiant que le sien. Lorsqu'aux
premiers feux du soleil Consuelo s'etait lentement trainee a sa chaise
longue, pres de la fenetre entr'ouverte, Albert venait s'asseoir derriere
elle, et cherchait dans la course des nuages ou dans le pourpre des
rayons, a saisir les pensees que l'aspect du ciel inspirait a sa
silencieuse amie. Quelquefois il prenait furtivement un bout du voile
dont elle enveloppait sa tete, et dont un vent tiede faisait flotter les
plis sur le dossier du sofa. Albert penchait son front comme pour se
reposer, et collait sa bouche contre le voile. Un jour, Consuelo, en
le lui retirant pour le ramener sur sa poitrine, s'etonna de le trouver
chaud et humide, et, se retournant avec plus de vivacite qu'elle n'en
mettait dans ses mouvements depuis l'accablement de sa maladie, elle
surprit une emotion extraordinaire sur le visage de son ami. Ses joues
etaient animees, un feu devorant couvait dans ses yeux, et sa poitrine
etait soulevee par de violentes palpitations....  Albert maitrisa
rapidement son trouble: mais il avait eu le temps de voir l'effroi se
peindre dans les traits de Consuelo. Cette observation l'affligea
profondement. Il eut mieux aime la voir armee de dedain et de severite
qu'assiegee d'un reste de crainte et de mefiance. Il resolut de veiller
sur lui-meme avec assez de soin pour que le souvenir de son delire ne vint
plus alarmer celle qui l'en avait gueri au peril et presque au prix de sa
propre raison et de sa propre vie.

Il y parvint, grace a une puissance que n'eut pas trouvee un homme place
dans une situation d'esprit plus calme. Habitue des longtemps a concentrer
l'impetuosite de ses emotions, et a faire de sa volonte un usage d'autant
plus energique qu'il lui etait plus souvent dispute par les mysterieuses
atteintes de son mal, il exercait sur lui-meme un empire dont on ne lui
tenait pas assez de compte. On ignorait la frequence et la force des
acces qu'il avait su dompter chaque jour, jusqu'au moment ou, domine par
la violence du desespoir et de l'egarement, il fuyait vers sa caverne
inconnue, vainqueur encore dans sa defaite, puisqu'il conservait assez de
respect envers lui-meme pour derober a tous les yeux le spectacle de sa
chute. Albert etait un fou de l'espece la plus malheureuse et la plus
respectable. Il connaissait sa folie, et la sentait venir jusqu'a ce
qu'elle l'eut envahi completement. Encore gardait-il, au milieu de ses
acces, le vague instinct et le souvenir confus d'un monde reel, ou il ne
voulait pas se montrer tant qu'il ne sentait pas ses rapports avec lui
entierement retablis. Ce souvenir de la vie actuelle et positive, nous
l'avons tous, lorsque les reves d'un sommeil penible nous jettent dans la
vie des fictions et du delire. Nous nous debattons parfois contre ces
chimeres et ces terreurs de la nuit, tout en nous disant qu'elles sont
l'effet du cauchemar, et en faisant des efforts pour nous reveiller;
mais un pouvoir ennemi semble nous saisir a plusieurs reprises, et nous
replonger dans cette horrible lethargie, ou des spectacles toujours plus
lugubres et des douleurs toujours plus poignantes nous assiegent et nous
torturent.

C'est dans une alternative analogue que s'ecoulait la vie puissante et
miserable de cet homme incompris, qu'une tendresse active, delicate, et
intelligente, pouvait seule sauver de ses propres detresses. Cette
tendresse s'etait enfin manifestee dans son existence. Consuelo etait
vraiment l'ame candide qui semblait avoir ete formee pour trouver le
difficile acces de cette ame sombre et jusque la fermee a toute sympathie
complete. Il y avait dans la sollicitude qu'un enthousiasme romanesque
avait fait naitre d'abord chez cette jeune fille, et dans l'amitie
respectueuse que la reconnaissance lui inspirait depuis sa maladie,
quelque chose de suave et de touchant que Dieu, sans doute, savait
particulierement propre a la guerison d'Albert. Il est fort probable que
si Consuelo, oublieuse du passe, eut partage l'ardeur de sa passion, des
transports si nouveaux dans sa vie, et une joie si subite, l'eussent
exalte de la maniere la plus funeste. L'amitie discrete et chaste qu'elle
lui portait devait avoir pour son salut des effets plus lents, mais plus
surs. C'etait un frein en meme temps qu'un bienfait; et s'il y avait une
sorte d'ivresse dans le coeur renouvele de ce jeune homme, il s'y melait
une idee de devoir et de sacrifice qui donnait a sa pensee d'autres
aliments, et a sa volonte un autre but que ceux qui l'avaient devore
jusque la. Il eprouvait donc, a la fois, le bonheur d'etre aime comme il
ne l'avait jamais ete, la douleur de ne pas l'etre avec l'emportement
qu'il ressentait lui-meme, et la crainte de perdre ce bonheur en ne
paraissant pas s'en contenter. Ce triple effet de son amour remplit
bientot son ame, au point de n'y plus laisser de place pour les reveries
vers lesquelles son inaction et son isolement l'avaient force pendant si
longtemps de se tourner. Il en fut delivre comme par la force d'un
enchantement; car il les oublia, et l'image de celle qu'il aimait tint
ses maux a distance, et sembla s'etre placee entre eux et lui, comme un
bouclier celeste.

Le repos d'esprit et le calme de sentiment qui etaient si necessaires au
retablissement de la jeune malade ne furent donc plus que bien legerement
et bien rarement troubles par les agitations secretes de son medecin.
Comme le heros fabuleux, Consuelo etait descendue dans le Tartare pour en
tirer son ami, et elle en avait rapporte l'epouvante et l'egarement. A son
tour il s'efforca de la delivrer des sinistres hotes qui l'avaient suivie,
et il y parvint a force de soins delicats et de respect passionne. Ils
recommencaient ensemble une vie nouvelle, appuyes l'un sur l'autre,
n'osant guere regarder en arriere, et ne se sentant pas la force de se
replonger par la pensee dans cet abime qu'ils venaient de parcourir.
L'avenir etait un nouvel abime, non moins mysterieux et terrible, qu'ils
n'osaient pas interroger non plus. Mais le present, comme un temps de
grace que le ciel leur accordait, se laissait doucement savourer.




L.


Il s'en fallait de beaucoup que les autres habitants du chateau fussent
aussi tranquilles. Amelie etait furieuse, et ne daignait plus rendre la
moindre visite a la malade. Elle affectait de ne point adresser la parole
a Albert, de ne jamais tourner les yeux vers lui, et de ne pas meme
repondre a son salut du matin et du soir. Ce qu'il y eut de plus affreux,
c'est qu'Albert ne parut pas faire la moindre attention a son depit.

La chanoinesse, voyant la passion bien evidente et pour ainsi dire
declaree de son neveu pour l'_aventuriere_, n'avait plus un moment
de repos. Elle se creusait l'esprit pour imaginer un moyen de faire
cesser le danger et le scandale; et, a cet effet, elle avait de longues
conferences avec le chapelain. Mais celui-ci ne desirait pas tres-vivement
la fin d'un tel etat de choses. Il avait ete longtemps inutile et inapercu
dans les soucis de la famille. Son role reprenait une sorte d'importance
depuis ces nouvelles agitations, et il pouvait enfin se livrer au plaisir
d'espionner, de reveler, d'avertir, de predire, de conseiller, en un mot
de remuer a son gre les interets domestiques, en ayant l'air de ne
toucher a rien, et en se mettant a couvert de l'indignation du jeune
comte derriere les jupes de la vieille tante. A eux deux, ils trouvaient
sans cesse de nouveaux sujets de crainte, de nouveaux motifs de
precaution, et jamais aucun moyen de salut. Chaque jour, la bonne
Wenceslawa abordait son neveu avec une explication decisive au bord des
levres, et chaque jour un sourire moqueur ou un regard glacial faisait
expirer la parole et avorter le projet. A chaque instant elle guettait
l'occasion de se glisser aupres de Consuelo, pour lui adresser une
reprimande adroite et ferme; a chaque instant Albert, comme averti par un
demon familier, venait se placer sur le seuil de la chambre, et du seul
froncement de son sourcil, comme le Jupiter Olympien, il faisait tomber le
courroux et glacait le courage des divinites contraires a sa chere Ilion.
La chanoinesse avait cependant entame plusieurs fois la conversation
avec la malade; et comme les moments ou elle pouvait la voir tete a tete
etaient rares, elle avait mis le temps a profit en lui adressant des
reflexions assez saugrenues, qu'elle croyait tres-significatives. Mais
Consuelo etait si eloignee de l'ambition qu'on lui supposait, qu'elle n'y
avait rien compris. Son etonnement, son air de candeur et de confiance,
desarmaient tout de suite la bonne chanoinesse, qui, de sa vie, n'avait pu
resister a un accent de franchise ou a une caresse cordiale. Elle s'en
allait, toute confuse, avouer sa defaite au chapelain, et le reste de la
journee se passait a faire des resolutions pour le lendemain.

Cependant Albert, devinant fort bien ce manege, et voyant que Consuelo
commencait a s'en etonner, et a s'en inquieter, prit le parti de le faire
cesser. Il guetta un jour Wenceslawa au passage; et pendant qu'elle
croyait tromper sa surveillance en surprenant Consuelo seule de grand
matin, il se montra tout a coup, au moment ou elle mettait la main sur la
clef pour entrer dans la chambre de la malade.

"Ma bonne tante, lui dit-il en s'emparant de cette main et en la portant a
ses levres, j'ai a vous dire bien bas une chose qui vous interesse. C'est
que la vie et la sante de la personne qui repose ici pres me sont plus
precieuses que ma propre vie et que mon propre bonheur. Je sais fort bien
que votre confesseur vous fait un cas de conscience de contrarier mon
devouement pour elle, et de detruire l'effet de mes soins. Sans cela,
votre noble coeur n'eut jamais concu la pensee de compromettre par des
paroles ameres et des reproches injustes le retablissement d'une malade a
peine hors de danger. Mais puisque le fanatisme ou la petitesse d'un
pretre peuvent faire de tels prodiges que de transformer en cruaute
aveugle la piete la plus sincere et la charite la plus pure, je
m'opposerai de tout mon pouvoir au crime dont ma pauvre tante consent a
se faire l'instrument. Je garderai ma malade la nuit et le jour, je ne la
quitterai plus d'un instant; et si malgre mon zele on reussit a me
l'enlever, je jure, par tout ce qu'il y a de plus redoutable a la croyance
humaine, que je sortirai de la maison de mes peres pour n'y jamais
rentrer. Je pense que quand vous aurez fait connaitre ma determination
a M. le chapelain, il cessera de vous tourmenter et de combattre les
genereux instincts de votre coeur maternel."

La chanoinesse stupefaite ne put repondre a ce discours qu'en fondant en
larmes. Albert l'avait emmenee a l'extremite de la galerie, afin que cette
explication ne fut pas entendue de Consuelo. Elle se plaignit vivement
du ton de revolte et de menace que son neveu prenait avec elle, et voulut
profiter de l'occasion pour lui demontrer la folie de son attachement pour
une personne d'aussi basse extraction que la Nina.

"Ma tante, lui repondit Albert en souriant, vous oubliez que si nous
sommes issus du sang royal des Podiebrad, nos ancetres les monarques
ne l'ont ete que par la grace des paysans revoltes et des soldats
aventuriers. Un Podiebrad ne doit donc jamais voir dans sa glorieuse
origine qu'un motif de plus pour se rapprocher du faible et du pauvre,
puisque c'est la que sa force et sa puissance ont plante leurs racines,
il n'y a pas si longtemps qu'il puisse deja l'avoir oublie."

Quand Wenceslawa raconta au chapelain cette orageuse conference, il fut
d'avis de ne pas exasperer le jeune comte en insistant aupres de lui, et
de ne pas le pousser a la revolte en tourmentant sa protegee.

"C'est au comte Christian lui-meme qu'il faut adresser vos
representations, dit-il. L'exces de votre tendresse a trop enhardi le
fils; que la sagesse de vos remontrances eveille enfin l'inquietude du
pere, afin qu'il prenne a l'egard de la _dangereuse personne_ des mesures
decisives.

--Croyez-vous donc, reprit la chanoinesse, que je ne me sois pas encore
avisee de ce moyen? Mais, helas! mon frere a vieilli de quinze ans pendant
les quinze jours de la derniere disparition d'Albert. Son esprit a
tellement baisse, qu'il n'est plus possible de lui faire rien comprendre
a demi-mot. Il semble qu'il fasse une sorte de resistance aveugle et
muette a l'idee d'un chagrin nouveau; il se rejouit comme un enfant
d'avoir retrouve son fils, et de l'entendre raisonner en apparence comme
un homme sense. Il le croit gueri radicalement, et ne s'apercoit pas que
le pauvre Albert est en proie a un nouveau genre de folie plus funeste que
l'autre. La securite de mon frere a cet egard est si profonde, et il en
jouit si naivement, que je ne me suis pas encore senti le courage de la
detruire, en lui ouvrant les yeux tout a fait sur ce qui se passe. Il me
semble que cette ouverture, lui venant de vous, serait ecoutee avec plus
de resignation, et qu'accompagnee de vos exhortations religieuses, elle
serait plus efficace et moins penible.

--Une telle ouverture est trop delicate, repondit le chapelain, pour etre
abordee par un pauvre pretre comme moi. Dans la bouche d'une soeur,
elle sera beaucoup mieux placee, et votre seigneurie saura en adoucir
l'amertume par les expressions d'une tendresse que je ne puis me permettre
d'exprimer familierement a l'auguste chef de la famille."

Ces deux graves personnages perdirent plusieurs jours a se renvoyer le
soin d'attacher le grelot; et pendant ces irresolutions ou la lenteur et
l'apathie de leurs habitudes trouvaient bien un peu leur compte, l'amour
faisait de rapides progres dans le coeur d'Albert. La sante de Consuelo se
retablissait a vue d'oeil, et rien ne venait troubler les douceurs d'une
intimite que la surveillance des argus les plus farouches n'eut pu rendre
plus chaste et plus reservee qu'elle ne l'etait par le seul fait d'une
pudeur vraie et d'un amour profond.


Cependant la baronne Amelie ne pouvant plus supporter l'humiliation de son
role, demandait vivement a son pere de la reconduire a Prague. Le baron
Frederick, lui preferait le sejour des forets a celui des villes, lui
promettait tout ce qu'elle voulait, et remettait chaque jour au lendemain
la notification et les apprets de son depart. La jeune fille vit qu'il
fallait brusquer les choses, et s'avisa d'un expedient inattendu. Elle
s'entendit avec sa soubrette, jeune Francaise, passablement fine et
decidee; et un matin, au moment ou son pere partait pour la chasse,
elle le pria de la conduire en voiture au chateau d'une dame de leur
connaissance, a qui elle devait depuis longtemps une visite. Le baron eut
bien un peu de peine a quitter son fusil et sa gibeciere pour changer sa
toilette et l'emploi de sa journee. Mais il se flatta que cet acte de
condescendance rendrait Amelie moins exigeante; que la distraction de
cette promenade emporterait sa mauvaise humeur, et l'aiderait a passer
sans trop murmurer quelques jours de plus au chateau des Geants. Quand
le brave homme avait une semaine devant lui, il croyait avoir assure
l'independance de toute sa vie; sa prevoyance n'allait point au dela.
Il se resigna donc a renvoyer Saphyr et Panthere au chenil; et Attila, le
faucon, retourna sur son perchoir d'un air mutin et mecontent qui arracha
un gros soupir a son maitre.

Enfin le baron monte en voiture avec sa fille, et au bout de trois tours
de roue s'endort profondement selon son habitude en pareille circonstance.
Aussitot le cocher recoit d'Amelie l'ordre de tourner bride et de se
Diriger vers la poste la plus voisine. On y arrive apres deux heures de
marche rapide; et lorsque le baron ouvre les yeux, il voit des chevaux de
poste atteles a son brancard tout prets a l'emporter sur la route de
Prague.

"Eh bien, qu'est-ce? ou sommes-nous? ou allons-nous? Amelie, ma chere
enfant, quelle distraction est la votre? Que signifie ce caprice, ou
cette plaisanterie?"

A toutes les questions de son pere la jeune baronne ne repondait que par
des eclats de rire et des caresses enfantines. Enfin, quand elle vit le
postillon a cheval et la voiture rouler legerement sur le sable de la
grande route, elle prit un air serieux, et d'un ton fort decide elle parla
ainsi:

"Cher papa, ne vous inquietez de rien. Tous nos paquets ont ete fort
bien faits. Les coffres de la voiture sont remplis de tous les effets
necessaires au voyage. Il ne reste au chateau des Geants que vos armes et
vos betes, dont vous n'avez que faire a Prague, et que d'ailleurs on vous
renverra des que vous les redemanderez. Une lettre sera remise a mon oncle
Christian, a l'heure de son dejeuner. Elle est tournee de maniere a lui
faire comprendre la necessite de notre depart, sans l'affliger trop, et
sans le facher contre vous ni contre moi. Maintenant je vous demande
humblement pardon de vous avoir trompe; mais il y avait pres d'un mois que
vous aviez consenti a ce que j'execute en cet instant. Je ne contrarie
donc pas vos volontes en retournant a Prague dans un moment ou vous n'y
songiez pas precisement, mais ou vous etes enchante, je gage, d'etre
delivre de tous les ennuis qu'entrainent la dissolution et les preparatifs
d'un deplacement. Ma position devenait intolerable, et vous ne vous en
aperceviez pas. Voila mon excuse et ma justification. Daignez m'embrasser
et ne pas me regarder avec ces yeux courrouces qui me font peur."

En parlant ainsi, Amelie etouffait, ainsi que sa suivante, une forte envie
de rire; car jamais le baron n'avait eu un regard de colere pour qui que
ce fut, a plus forte raison pour sa fille cherie. Il roulait en ce moment
de gros yeux effares et, il faut l'avouer, un peu hebetes par la surprise.
S'il eprouvait quelque contrariete de se voir jouer de la sorte, et un
chagrin reel de quitter son frere et sa soeur aussi brusquement, sans leur
avoir dit adieu, il etait si emerveille de ce qui arrivait, que son
mecontentement se changeait en admiration, et il ne pouvait que dire:

"Mais comment avez-vous fait pour arranger tout cela sans que j'en aie eu
le moindre soupcon? Pardieu, j'etais loin de croire, en otant mes bottes
et en faisant rentrer mon cheval, que je partais pour Prague, et que je
ne dinerais pas ce soir avec mon frere! Voila une singuliere aventure, et
personne ne voudra me croire quand je la raconterai ... Mais ou avez-vous
mis mon bonnet de voyage, Amelie, et comment voulez-vous que je dorme dans
la voiture avec ce chapeau galonne sur les oreilles?

--Votre bonnet? le voici, cher papa, dit la jeune espiegle en lui
presentant sa toque fourree, qu'il mit a l'instant sur son chef avec
une naive satisfaction.

--Mais ma bouteille de voyage? vous l'avez oubliee certainement, mechante
petite fille?

--Oh! certainement non, s'ecria-t-elle en lui presentant un large flacon
de cristal, garni de cuir de Russie, et monte en argent; je l'ai remplie
moi-meme du meilleur vin de Hongrie qui soit dans la cave de ma tante.
Goutez plutot, c'est celui que vous preferez.

--Et ma pipe? et mon sac de tabac turc?

--Rien ne manque, dit la soubrette. Monsieur le baron trouvera tout dans
les poches de la voiture; nous n'avons rien oublie, rien neglige pour
qu'il fit le voyage agreablement.

--A la bonne heure!, dit le baron en chargeant sa pipe; ce n'en est pas
moins une grande sceleratesse que vous faites la, ma chere Amelie. Vous
rendez votre pere ridicule, et vous etes cause que tout le monde va se
moquer de moi.

--Cher papa, repondit Amelie, c'est moi qui suis bien ridicule aux yeux
du monde, quand je parais m'obstiner a epouser un aimable cousin qui ne
daigne pas me regardez, et qui, sous mes yeux, fait une cour assidue a
ma maitresse de musique. Il y a assez longtemps que je subis cette
humiliation, et je ne sais trop s'il est beaucoup de filles de mon rang,
de mon air et de mon age, qui n'en eussent pas pris un depit plus serieux.
Ce que je sais fort bien, c'est qu'il y a des filles qui s'ennuient moins
que je ne le fais depuis dix-huit mois, et qui, pour en finir, prennent la
fuite ou se font enlever. Moi, je me contente de fuir en enlevant mon
pere. C'est plus nouveau et plus honnete: qu'en pense mon cher papa?

--Tu as le diable au corps!" repondit le baron en embrassant sa fille; et
il fit le reste du voyage fort gaiement, buvant, fumant et dormant tour a
tour, sans se plaindre et sans s'etonner davantage.

Cet evenement ne produisit pas autant d'effet dans la famille que la
petite baronne s'en etait flattee. Pour commencer par le comte Albert, il
eut pu passer une semaine sans y prendre garde; et lorsque la chanoinesse
le lui annonca, il se contenta de dire:

"Voici la seule chose spirituelle que la spirituelle Amelie ait su faire
depuis qu'elle a mis le pied ici. Quant a mon bon oncle, j'espere qu'il ne
sera pas longtemps sans nous revenir.

--Moi, je regrette mon frere, dit le vieux Christian, parce qu'a mon age
on compte par semaines et par jours. Ce qui ne vous parait pas longtemps,
Albert, peut etre pour moi l'eternite, et je ne suis pas aussi sur que
Vous de revoir mon pacifique et insouciant Frederick. Allons! Amelie l'a
voulu, ajouta-t-il en repliant et jetant de cote avec un sourire la
lettre singulierement cajoleuse et mechante que la jeune baronne lui avait
laissee: rancune de femme ne pardonne pas. Vous n'etiez pas nes l'un pour
l'autre, mes enfants, et mes doux reves se sont envoles!"

En parlant ainsi, le vieux comte regardait son fils avec une sorte
d'enjouement melancolique, comme pour surprendre quelque trace de regret
dans ses yeux. Mais il n'en trouva aucune; et Albert, en lui pressant le
bras avec tendresse, lui fit comprendre qu'il le remerciait de renoncer a
des projets si contraires a son inclination.

"Que ta volonte soit faite, mon Dieu, reprit le vieillard, et que ton
coeur soit libre, mon fils! Tu te portes bien, tu parais calme et heureux
desormais parmi nous. Je mourrai console, et la reconnaissance de ton pere
te portera bonheur apres notre separation.

--Ne parlez pas de separation, mon pere! s'ecria le jeune comte, dont les
yeux se remplirent subitement de larmes. Je n'ai pas la force de supporter
cette idee."

La chanoinesse, qui commencait a s'attendrir, fut aiguillonnee en cet
instant par un regard du chapelain, qui se leva et sortit du salon avec
une discretion affectee.

C'etait lui donner l'ordre et le signal. Elle pensa, non sans douleur et
sans effroi, que le moment etait venu de parler; et, fermant les yeux
comme une personne qui se jette par la fenetre pour echapper a l'incendie,
elle commenca ainsi en balbutiant et en devenant plus pale que de coutume:

"Certainement Albert cherit tendrement son pere, et il ne voudrait pas lui
causer un chagrin mortel...."

Albert leva la tete, et regarda sa tante avec des yeux si clairs et si
penetrants, qu'elle fut toute decontenancee, et n'en put dire davantage.
Le vieux comte parut ne pas avoir entendu cette reflexion bizarre, et,
dans le silence qui suivit, la pauvre Wenceslawa resta tremblante sous
le regard de son neveu, comme la perdrix sous l'arret du chien qui la
fascine et l'enchaine.

Mais le comte Christian, sortant de sa reverie au bout de quelques
instants, repondit a sa soeur comme si elle eut continue de parler, ou
comme s'il eut pu lire dans son esprit les revelations qu'elle voulait lui
faire.

"Chere soeur, dit-il, si j'ai un conseil a vous donner, c'est de ne pas
vous tourmenter de choses auxquelles vous n'entendez rien. Vous n'avez su
de votre vie ce que c'etait qu'une inclination de coeur, et l'austerite
d'une chanoinesse n'est pas la regle qui convient a un jeune homme.

--Dieu vivant! murmura la chanoinesse bouleversee, ou mon frere ne
veut pas me comprendre, ou sa raison et sa piete l'abandonnent.
Serait-il possible qu'il voulut encourager par sa faiblesse ou traiter
legerement....

--Quoi? ma tante, dit Albert d'un ton ferme et avec une physionomie
severe. Parlez, puisque vous etes condamnee a le faire. Formulez
clairement votre pensee. Il faut que cette contrainte finisse, et que
nous nous connaissions les uns les autres.

--Non, ma soeur, ne parlez pas, repondit le comte Christian; vous n'avez
rien de neuf a me dire. Il y a longtemps que je vous entends a merveille
sans en avoir l'air. Le moment n'est pas venu de s'expliquer sur ce sujet.
Quand il en sera temps, je sais ce que j'aurai a faire."

Il affecta aussitot de parler d'autre chose, et laissa la chanoinesse
consternee, Albert incertain et trouble.

Quand le chapelain sut de quelle maniere le chef de la famille avait recu
l'avis indirect qu'il lui avait fait donner, il fut saisi de crainte.
Le comte Christian, sous un air d'indolence et d'irresolution, n'avait
Jamais ete un homme faible. Parfois on l'avait vu sortir d'une sorte de
Somnolence par des actes de sagesse et d'energie. Le pretre eut peur
d'avoir ete trop loin et d'etre reprimande. Il s'attacha donc a detruire
son ouvrage au plus vite, et a persuader a la chanoinesse de ne plus se
meler de rien. Quinze jours s'ecoulerent de la maniere la plus paisible,
sans que rien put faire pressentir a Consuelo qu'elle etait un sujet de
trouble dans la famille. Albert continua ses soins assidus aupres d'elle,
et lui annonca le depart d'Amelie comme une absence passagere dont il ne
lui fit pas soupconner le motif. Elle commenca a sortir de sa chambre; et
la premiere fois qu'elle se promena dans le jardin, le vieux Christian
soutint de son bras faible et tremblant les pas chancelants de la
convalescente.




LI.


Ce fut un bien beau jour pour Albert que celui ou il vit sa Consuelo
reprendre a la vie, appuyee sur le bras de son vieux pere, et lui tendre
la main en presence de sa famille, en disant avec un sourire ineffable:

"Voici celui qui m'a sauvee, et qui m'a soignee comme si j'etais sa
soeur."

Mais ce jour, qui fut l'apogee de son bonheur, changea tout a coup, et
plus qu'il ne l'avait voulu prevoir, ses relations avec Consuelo.
Desormais associee aux occupations et rendue aux habitudes de la famille,
elle ne se trouva plus que rarement seule avec lui. Le vieux comte, qui
paraissait avoir pris pour elle une predilection plus vive qu'avant sa
maladie, l'entourait de ses soins avec une sorte de galanterie paternelle
dont elle se sentait profondement touchee. La chanoinesse, qui ne disait
plus rien, ne s'en faisait pas moins un devoir de veiller sur tous ses
pas, et de venir se mettre en tiers dans tous ses entretiens avec Albert.
Enfin, comme celui-ci ne donnait plus aucun signe d'alienation mentale,
On se livra au plaisir de recevoir et meme d'attirer les parents et les
voisins, longtemps negliges. On mit une sorte d'ostentation naive et
tendre a leur montrer combien le jeune comte de Rudolstadt etait redevenu
sociable et gracieux; et Consuelo paraissant exiger de lui, par ses
regards et son exemple, qu'il remplit le voeu de ses parents, il lui
fallut bien reprendre les manieres d'un homme du monde et d'un chatelain
hospitalier.

Cette rapide transformation lui couta extremement. Il s'y resigna pour
obeir a celle qu'il aimait. Mais il eut voulu en etre recompense par des
entretiens plus longs et des epanchements plus complets. Il supportait
patiemment des journees de contrainte et d'ennui, pour obtenir d'elle le
soir un mot d'approbation et de remerciement. Mais, quand la chanoinesse
venait, comme un spectre importun, se placer entre eux, et lui arracher
cette pure jouissance, il sentait son ame s'aigrir et sa force
l'abandonner. Il passait des nuits cruelles, et souvent il approchait
de la citerne, qui n'avait pas cesse d'etre pleine et limpide depuis le
jour ou il l'avait remontee portant Consuelo dans ses bras. Plonge dans
une morne reverie, il maudissait presque le serment qu'il avait fait de
ne plus retourner a son ermitage. Il s'effrayait de se sentir malheureux,
et de ne pouvoir ensevelir le secret de sa douleur dans les entrailles
de la terre.

L'alteration de ses traits, apres ces insomnies, le retour passager, mais
de plus en plus frequent, de son air sombre et distrait, ne pouvaient
manquer de frapper ses parents et son amie. Mais celle-ci avait trouve le
moyen de dissiper ces nuages, et de reprendre son empire chaque fois
qu'elle etait menacee de le perdre. Elle se mettait a chanter; et aussitot
le jeune comte, charme ou subjugue, se soulageait par des pleurs, ou
s'animait d'un nouvel enthousiasme. Ce remede etait infaillible, et, quand
il pouvait lui dire quelques mots a la derobee:

"Consuelo, s'ecriait-il, tu connais le chemin de mon ame. Tu possedes la
puissance refusee au vulgaire, et tu la possedes plus qu'aucun etre vivant
en ce monde. Tu parles le langage divin, tu sais exprimer les sentiments
les plus sublimes, et communiquer les emotions puissantes de ton ame
inspiree. Chante donc toujours quand tu me vois succomber. Les paroles que
tu prononces dans tes chants ont peu de sens pour moi; elles ne sont qu'un
theme abrege, une indication incomplete, sur lesquels la pensee musicale
s'exerce et se developpe. Je les ecoute a peine; ce que j'entends, ce qui
penetre au fond de mon coeur, c'est ta voix, c'est ton accent, c'est ton
inspiration. La musique dit tout ce que l'ame reve et pressent de plus
mysterieux et de plus eleve. C'est la manifestation d'un ordre d'idees et
de sentiments superieurs a ce que la parole humaine pourrait exprimer.
C'est la revelation de l'infini; et, quand tu chantes, je n'appartiens
plus a l'humanite que par ce que l'humanite a puise de divin et d'eternel
dans le sein du Createur. Tout ce que ta bouche me refuse de consolation
et d'encouragement dans le cours ordinaire de la vie, tout ce que la
tyrannie sociale defend a ton coeur de me reveler, tes chants me le
rendent au centuple. Tu me communiques alors tout ton etre, et mon ame te
possede dans la joie et dans la douleur, dans la foi et dans la crainte;
dans le transport de l'enthousiasme et dans les langueurs de la reverie."

Quelquefois Albert disait ces choses a Consuelo en espagnol, en presence
de sa famille. Mais la contrariete evidente que donnaient a la chanoinesse
ces sortes d'_a parte_, et le sentiment de la convenance, empechaient la
jeune fille d'y repondre. Un jour enfin elle se trouva seule avec lui au
jardin, et comme il lui parlait encore du bonheur qu'il eprouvait a
l'entendre chanter:

"Puisque la musique est un langage plus complet et plus persuasif que la
parole, lui dit-elle, pourquoi ne le parlez-vous jamais avec moi, vous qui
le connaissez peut-etre encore mieux?

--Que voulez-vous dire, Consuelo? s'ecria le jeune comte frappe de
surprise. Je ne suis musicien qu'en vous ecoutant.

--Ne cherchez pas a me tromper, reprit-elle: je n'ai jamais entendu tirer
d'un violon une voix divinement humaine qu'une seule fois dans ma vie, et
c'etait par vous, Albert; c'etait dans la grotte du Schreckenstein. Je
vous ai entendu ce jour-la, avant que vous m'ayez vue. J'ai surpris votre
secret; il faut que vous me le pardonniez, et que vous me fassiez entendre
encore cet admirable chant, dont j'ai retenu quelques phrases, et qui m'a
revele des beautes inconnues dans la musique."

Consuelo essaya a demi-voix ces phrases, dont elle se souvenait
confusement et qu'Albert reconnut aussitot.

"C'est un cantique populaire sur des paroles hussitiques, lui dit-il.
Les vers sont de mon ancetre Hyncko Podiebrad, le fils du roi Georges,
et l'un des poetes de la patrie. Nous avons une foule de poesies
admirables de Streye, de Simon Lomnicky, et de plusieurs autres, qui ont
ete mis a l'index par la police imperiale. Ces chants religieux et
nationaux, mis en musique par les genies inconnus de la Boheme, ne se sont
pas tous conserves dans la memoire des Bohemiens. Le peuple en a retenu
quelques-uns, et Zdenko, qui est doue d'une memoire et d'un sentiment
musical extraordinaires, en sait par tradition un assez grand nombre que
j'ai recueillis et notes. Ils sont bien beaux, et vous aurez du plaisir a
les connaitre. Mais je ne pourrai vous les faire entendre que dans mon
ermitage. C'est la qu'est mon violon et toute ma musique. J'ai des
recueils manuscrits fort precieux des vieux auteurs catholiques et
protestants. Je gage que vous ne connaissez ni Josquin, dont Luther nous
a transmis plusieurs themes dans ses chorals, ni Claude le jeune, ni
Arcadelt, ni George Rhaw, ni Benoit Ducis, ni Jean de Weiss. Cette
curieuse exploration ne vous engagera-t-elle pas, chere Consuelo, a venir
revoir ma grotte, dont je suis exile depuis si longtemps, et visiter
mon eglise, que vous ne connaissez pas encore non plus?"

Cette proposition, tout en piquant la curiosite de la jeune artiste, fut
ecoutee en tremblant. Cette affreuse grotte lui rappelait des souvenirs
qu'elle ne pouvait se retracer sans frissonner, et l'idee d'y retourner
seule avec Albert, malgre toute la confiance qu'elle avait prise en lui,
lui causa une emotion penible dont il s'apercut bien vite.

"Vous avez de la repugnance pour ce pelerinage, que vous m'aviez pourtant
promis de renouveler; n'en parlons plus, dit-il. Fidele a mon serment, je
ne le ferai pas sans vous.

--Vous me rappelez le mien, Albert, reprit-elle; je le tiendrai des que
vous l'exigerez. Mais, mon cher docteur, vous devez songer que je n'ai pas
encore la force necessaire. Ne voudrez-vous donc pas auparavant me faire
voir cette musique curieuse, et entendre cet admirable artiste qui joue du
violon beaucoup mieux que je ne chante?

--Je ne sais pas si vous raillez, chere soeur; mais je sais bien que vous
ne m'entendrez pas ailleurs que dans ma grotte. C'est la que j'ai essaye
de faire parler selon mon coeur cet instrument dont j'ignorais le sens,
apres avoir eu pendant plusieurs annees un professeur brillant et frivole,
cherement paye par mon pere. C'est la que j'ai compris ce que c'est que la
musique, et quelle sacrilege derision une grande partie des hommes y a
substituee. Quant a moi, j'avoue qu'il me serait impossible de tirer un
son de mon violon, si je n'etais prosterne en esprit devant la Divinite.
Meme si je vous voyais froide a mes cotes, attentive seulement a la forme
des morceaux que je joue, et curieuse d'examiner le plus ou moins de
talent que je puis avoir, je jouerais si mal que je doute que vous pussiez
m'ecouter. Je n'ai jamais, depuis que je sais un peu m'en servir, touche
cet instrument, consacre pour moi a la louange du Seigneur ou au cri de
ma priere ardente, sans me sentir transporte dans le monde ideal, et sans
obeir au souffle d'une sorte d'inspiration mysterieuse que je ne puis
appeler a mon gre, et qui me quitte sans que j'aie aucun moyen de la
soumettre et de la fixer. Demandez-moi la plus simple phrase quand je suis
de sang-froid, et, malgre le desir que j'aurai de vous complaire, ma
memoire me trahira, mes doigts deviendront aussi incertains que ceux d'un
enfant qui essaie ses premieres notes.

--Je ne suis pas indigne, repondit Consuelo attentive et penetree, de
comprendre votre maniere d'envisager la musique. J'espere bien pouvoir
m'associer a votre priere avec une ame assez recueillie et assez fervente
pour que ma presence ne refroidisse pas votre inspiration. Ah! pourquoi
mon maitre Porpora ne peut-il entendre ce que vous dites sur l'art sacre,
mon cher Albert! il serait a vos genoux. Et pourtant ce grand artiste
lui-meme ne pousse pas la rigidite aussi loin que vous, et il croit que le
chanteur et le virtuose doivent puiser le souffle qui les anime dans la
sympathie et l'admiration de l'auditoire qui les ecoute.

--C'est peut-etre que le Porpora, quoi qu'il en dise, confond en musique
le sentiment religieux avec la pensee humaine; c'est peut-etre aussi qu'il
entend la musique sacree en catholique; et si j'etais a son point de vue,
je raisonnerais comme lui. Si j'etais en communion de foi et de sympathie
avec un peuple professant un culte qui serait le mien, je chercherais,
dans le contact de ces ames animees du meme sentiment religieux que moi,
une inspiration que jusqu'ici j'ai ete force de chercher dans la solitude,
et que par consequent j'ai imparfaitement rencontree. Si j'ai jamais le
bonheur d'unir, dans une priere selon mon coeur, ta voix divine, Consuelo,
aux accents de mon violon, sans aucun doute je m'eleverai plus haut que
je n'ai jamais fait, et ma priere sera plus digne de la Divinite. Mais
n'oublie pas, chere enfant, que jusqu'ici mes croyances ont ete
abominables a tous les etres qui m'environnent; ceux qu'elles n'auraient
pas scandalises en auraient fait un sujet de moquerie. Voila pourquoi j'ai
cache, comme un secret entre Dieu, le pauvre Zdenko, et moi, le faible don
que je possede. Mon pere aime la musique, et voudrait que cet instrument,
aussi sacre pour moi que les cistres des mysteres d'Eleusis, servit a son
amusement. Que deviendrais-je, grand Dieu! s'il me fallait accompagner une
cavatine a Amelie, et que deviendrait mon pere si je lui jouais un de ces
vieux airs hussitiques qui ont mene tant de Bohemiens aux mines ou au
supplice, ou un cantique plus moderne de nos peres lutheriens, dont il
rougit de descendre? Helas! Consuelo, je ne sais guere de choses plus
nouvelles. Il en existe sans doute; et d'admirables. Ce que vous
m'apprenez de Haendel et des autres grands maitres dont vous etes nourrie
me parait superieur, a beaucoup d'egards, a ce que j'ai a vous enseigner
a mon tour. Mais, pour connaitre et apprendre cette musique, il eut fallu
me mettre en relation avec un nouveau monde musical; et c'est avec vous
seule que je pourrai me resoudre a y entrer, pour y chercher les tresors
longtemps ignores ou dedaignes que vous allez verser sur moi a pleines
mains.

--Et moi, dit Consuelo en souriant, je crois que je ne me chargerai point
de cette education. Ce que j'ai entendu dans la grotte est si beau, si
grand, si unique en son genre, que je craindrais de mettre du gravier
dans une source de cristal et de diamant. O Albert! Je vois bien que vous
en savez plus que moi-meme en musique. Mais maintenant, ne me direz-vous
rien de cette musique profane dont je suis forcee de faire profession?
Je crains de decouvrir que, dans celle-la comme dans l'autre, j'ai ete
jusqu'a ce jour au-dessous de ma mission, en y portant la meme ignorance
ou la meme legerete.

--Bien loin de le croire, Consuelo, je regarde votre role comme sacre; et
comme votre profession est la plus sublime qu'une femme puisse embrasser,
votre ame est la plus digne d'en remplir le sacerdoce.

--Attendez, attendez, cher comte, reprit Consuelo en souriant. De ce que
je vous ai parle souvent du couvent ou j'ai appris la musique, et de
l'eglise ou j'ai chante les louanges du Seigneur, vous en concluez que je
m'etais destinee au service des autels, ou aux modestes enseignements du
cloitre. Mais si je vous apprenais que la Zingarella, fidele a son
origine, etait vouee au hasard des son enfance, et que toute son education
a ete un melange de travaux religieux et profanes auxquels sa volonte
portait une egale ardeur, insouciante d'aboutir au monastere ou au
theatre....

--Certain que Dieu a mis son sceau sur ton front, et qu'il t'a vouee a la
saintete des le ventre de ta mere, je m'inquieterais fort peu pour toi du
hasard des choses humaines, et je garderais la conviction que tu dois etre
sainte sur le theatre aussi bien que dans le cloitre.

--Eh quoi! l'austerite de vos pensees ne s'effraierait pas du contact
d'une comedienne!

--A l'aurore des religions, reprit-il, le theatre et le temple sont un
meme sanctuaire. Dans la purete des idees premieres, les ceremonies du
culte sont le spectacle des peuples; les arts prennent naissance au pied
des autels; la danse elle-meme, cet art aujourd'hui consacre a des idees
d'impure volupte, est la musique des sens dans les fetes des dieux. La
musique et la poesie sont les plus hautes expressions de la foi, et la
femme douee de genie et de beaute est pretresse, sibylle et initiatrice.
A ces formes severes et grandes du passe ont succede d'absurdes et
coupables distinctions: la religion romaine a proscrit la beaute de ses
fetes, et la femme de ses solennites; au lieu de diriger et d'ennoblir
l'amour, elle l'a banni et condamne. La beaute, la femme et l'amour, ne
pouvaient perdre leur empire. Les hommes leur ont eleve d'autres temples
qu'ils ont appeles theatres et ou nul autre dieu n'est venu presider.
Est-ce votre faute, Consuelo, si ces gymnases sont devenus des antres de
corruption? La nature, qui poursuit ses prodiges sans s'inquieter de
l'accueil que recevront ses chefs-d'oeuvre parmi les hommes, vous avait
formee pour briller entre toutes les femmes, et pour repandre sur le monde
les tresors de la puissance et du genie. Le cloitre et le tombeau sont
synonymes. Vous ne pouviez, sans commettre un suicide, ensevelir les dons
de la Providence. Vous avez du chercher votre essor dans un air plus
libre. La manifestation est la condition de certaines existences, le voeu
de la nature les y pousse irresistiblement; et la volonte de Dieu a cet
egard est si positive, qu'il leur retire les facultes dont il les avait
douees, des qu'elles en meconnaissent l'usage. L'artiste deperit et
s'eteint dans l'obscurite, comme le penseur s'egare et s'exaspere dans la
solitude absolue, comme tout esprit humain se deteriore et se detruit dans
l'isolement et la claustration. Allez donc au theatre, Consuelo, si vous
voulez, et subissez-en l'apparente fletrissure avec la resignation d'une
ame pieuse, destinee a souffrir, a chercher vainement sa patrie en ce
monde d'aujourd'hui, mais forcee de fuir les tenebres qui ne sont pas
l'element de sa vie, et hors desquelles le souffle de l'Esprit Saint la
rejette imperieusement.

Albert parla longtemps ainsi avec animation, entrainant Consuelo a pas
rapides sous les ombrages de la garenne. Il n'eut pas de peine a lui
communiquer l'enthousiasme qu'il portait dans le sentiment de l'art, et a
lui faire oublier la repugnance qu'elle avait eue d'abord a retourner a
la grotte. En voyant qu'il le desirait vivement, elle se mit a desirer
elle-meme de se retrouver seule assez longtemps avec lui pour entendre
les idees que cet homme ardent et timide n'osait emettre que devant
elle. C'etaient des idees bien nouvelles pour Consuelo, et peut-etre
l'etaient-elles tout a fait dans la bouche d'un patricien de ce temps et
de ce pays. Elles ne frappaient cependant la jeune artiste que comme une
formule franche et hardie des sentiments qui fermentaient en elle. Devote
et comedienne, elle entendait chaque jour la chanoinesse et le chapelain
damner sans remission les histrions et les baladins ses confreres. En se
voyant rehabilitee, comme elle croyait avoir droit de l'etre, par un homme
serieux et penetre, elle sentit sa poitrine s'elargir et son coeur y
battre plus a l'aise, comme s'il l'eut fait entrer dans la veritable
region de sa vie. Ses yeux s'humectaient de larmes, et ses joues
brillaient d'une vive et sainte rougeur, lorsqu'elle apercut au fond
d'une allee la chanoinesse qui la cherchait.

"Ah! ma pretresse! lui dit Albert en serrant contre sa poitrine ce bras
enlace au sien, vous viendrez prier dans mon eglise!

--Oui, lui repondit-elle, j'irai certainement.

--Et quand donc?

--Quand vous voudrez. Jugez-vous que je sois de force a entreprendre ce
nouvel exploit?

--Oui; car nous irons au Schreckenstein en plein jour et par une route
moins dangereuse que la citerne. Vous sentez-vous le courage d'etre levee
demain avec l'aube et de franchir les portes aussitot qu'elles seront
ouvertes? Je serai dans ces buissons, que vous voyez d'ici au flanc de la
colline, la ou vous apercevez une croix de pierre, et je vous servirai de
guide.

--Eh bien, je vous le promets, repondit Consuelo non sans un dernier
battement de coeur.

--Il fait bien frais ce soir pour une aussi longue promenade, dit la
chanoinesse en les abordant."

Albert ne repondit rien; il ne savait pas feindre. Consuelo, qui ne se
sentait pas troublee par le genre d'emotion qu'elle eprouvait, passa
hardiment son autre bras sous celui de la chanoinesse, et lui donna un
gros baiser sur l'epaule. Wenceslawa eut bien voulu lui battre froid;
mais elle subissait malgre elle l'ascendant de cette ame droite et
affectueuse. Elle soupira, et, en rentrant, elle alla dire une priere
pour sa conversion.




LII.


Plusieurs jours s'ecoulerent pourtant sans que le voeu d'Albert put etre
exauce. Consuelo fut surveillee de si pres par la chanoinesse, qu'elle eut
beau se lever avec l'aurore et franchir le pont-levis la premiere, elle
trouva toujours la tante ou le chapelain errant sous la charmille de
l'esplanade, et de la, observant tout le terrain decouvert qu'il fallait
traverser pour gagner les buissons de la colline. Elle prit le parti de
se promener seule a portee de leurs regards, et de renoncer a rejoindre
Albert, qui, de sa retraite ombragee, distingua les vedettes ennemies, fit
un grand detour dans le fourre, et rentra au chateau sans etre apercu.

"Vous avez ete vous promener de grand matin, signora Porporina, dit a
dejeuner la chanoinesse; ne craignez-vous pas que l'humidite de la rosee
vous soit contraire?

--C'est moi, ma tante, reprit le jeune comte, qui ai conseille a la
signora de respirer la fraicheur du matin, et je ne doute pas que ces
promenades ne lui soient tres-favorables.

--J'aurais cru qu'une personne qui se consacre a la musique vocale, reprit
la chanoinesse avec un peu d'affectation, ne devait pas s'exposer a nos
matinees brumeuses; mais si c'est d'apres votre ordonnance....

--Ayez donc confiance dans les decisions d'Albert, dit le comte Christian;
il a assez prouve qu'il etait aussi bon medecin que bon fils et bon ami."

La dissimulation a laquelle Consuelo fut forcee de se preter en
rougissant, lui parut tres-penible. Elle s'en plaignit doucement a Albert,
quand elle put lui adresser quelques paroles a la derobee, et le pria de
renoncer a son projet, du moins jusqu'a ce que la vigilance de sa tante
fut assoupie. Albert lui obeit, mais en la suppliant de continuer a se
promener le matin dans les environs du parc, de maniere a ce qu'il put la
rejoindre lorsqu'un moment favorable se presenterait.

Consuelo eut bien voulu s'en dispenser. Quoiqu'elle aimat la promenade, et
qu'elle eprouvat le besoin de marcher un peu tous les jours, hors de cette
enceinte de murailles et de fosses ou sa pensee etait comme etouffee sous
le sentiment de la captivite, elle souffrait de tromper des gens qu'elle
respectait et dont elle recevait l'hospitalite. Un peu d'amour leve
bien des scrupules; mais l'amitie reflechit, et Consuelo reflechissait
beaucoup. On etait aux derniers beaux jours de l'ete; car plusieurs mois
s'etaient ecoules deja depuis qu'elle habitait le chateau des Geants.
Quel ete pour Consuelo! le plus pale automne de l'Italie avait plus de
lumiere et de chaleur. Mais cet air tiede, ce ciel souvent voile par de
legers nuages blancs et floconneux, avaient aussi leur charme et leur
genre de beautes. Elle trouvait dans ses courses solitaires un attrait
qu'augmentait peut-etre aussi le peu d'empressement qu'elle avait a revoir
le souterrain. Malgre la resolution qu'elle avait prise, elle sentait
qu'Albert eut leve un poids de sa poitrine en lui rendant sa promesse; et
lorsqu'elle n'etait plus sous l'empire de son regard suppliant et de ses
paroles enthousiastes, elle se prenait a benir secretement la tante de
la soustraire a cet engagement par les obstacles que chaque jour elle y
apportait.

Un matin, elle vit, des bords du torrent qu'elle cotoyait, Albert penche
sur la balustrade de son parterre, bien loin au-dessus d'elle. Malgre la
distance qui les separait, elle se sentait presque toujours sous l'oeil
inquiet et passionne de cet homme, par qui elle s'etait laisse en
quelque sorte dominer. "Ma situation est fort etrange, se disait-elle;
tandis que cet ami perseverant m'observe pour voir si je suis fidele au
devouement que je lui ai jure, sans doute, de quelque autre point du
chateau, je suis surveillee, pour que je n'aie point avec lui des rapports
que leurs usages et leurs convenances proscrivent. Je ne sais ce qui se
passe dans l'esprit des uns et des autres. La baronne Amelie ne revient
pas. La chanoinesse semble se mefier de moi, et se refroidir a mon egard.
Le comte Christian redouble d'amitie, et pretend redouter le retour du
Porpora, qui sera probablement le signal de mon depart. Albert parait
avoir oublie que je lui ai defendu d'esperer mon amour. Comme s'il devait
tout attendre de moi, il ne me demande rien pour l'avenir, et n'abjure
point cette passion qui a l'air de le rendre heureux en depit de mon
impuissance a la partager. Cependant me voici comme une amante declaree,
l'attendant chaque matin a son rendez-vous, auquel je desire qu'il ne
puisse venir, m'exposant au blame, que sais-je! au mepris d'une famille
qui ne peut comprendre ni mon devouement, ni mes rapports avec lui,
puisque je ne les comprends pas moi-meme et n'en prevois point l'issue.
Bizarre destinee que la mienne! serais-je donc condamnee a me devouer
toujours sans etre aimee de ce que j'aime, ou sans aimer ce que j'estime?"

Au milieu de ces reflexions, une profonde melancolie s'empara de son ame.
Elle eprouvait le besoin de s'appartenir a elle-meme, ce besoin souverain
et legitime, veritable condition du progres et du developpement chez
l'artiste superieur. La sollicitude qu'elle avait vouee au comte Albert
lui pesait comme une chaine. Cet amer souvenir, qu'elle avait conserve
d'Anzoleto et de Venise, s'attachait a elle dans l'inaction et dans la
solitude d'une vie trop monotone et trop reguliere pour son organisation
puissante.

Elle s'arreta aupres du rocher qu'Albert lui avait souvent montre comme
etant celui ou, par une etrange fatalite, il l'avait vue enfant une
premiere fois, attachee avec des courroies sur le dos de sa mere, comme
la balle d'un colporteur, et courant par monts et par vaux en chantant
comme la cigale de la fable, sans souci du lendemain, sans apprehension
de la vieillesse menacante et de la misere inexorable. O ma pauvre mere!
pensa la jeune Zingarella; me voici ramenee, par d'incomprehensibles
destinees, aux lieux que tu traversas pour n'en garder qu'un vague
souvenir et le gage d'une touchante hospitalite. Tu fus jeune et belle,
et, sans doute tu rencontras bien des gites ou l'amour t'eut recue, ou
la societe eut pu t'absoudre et te transformer, ou enfin la vie dure et
vagabonde eut pu se fixer et s'abjurer dans le sein du bien-etre et du
repos. Mais tu sentais et tu disais toujours que ce bien-etre c'etait la
contrainte, et ce repos, l'ennui, mortel aux ames d'artiste. Tu avais
raison, je le sens bien; car me voici dans ce chateau ou tu n'as voulu
passer qu'une nuit comme dans tous les autres; m'y voici a l'abri du
besoin et de la fatigue, bien traitee, bien choyee, avec un riche seigneur
a mes pieds.... Et pourtant la contrainte m'y etouffe, et l'ennui m'y
consume.

Consuelo, saisie d'un accablement extraordinaire, s'etait assise sur le
rocher. Elle regardait le sable du sentier, comme si elle eut cru y
retrouver la trace des pieds nus de sa mere. Les brebis, en passant,
avaient laisse aux epines quelques brins de leur toison. Cette laine d'un
brun roux rappelait precisement a Consuelo la couleur naturelle du drap
grossier dont etait fait le manteau de sa mere, ce manteau qui l'avait si
longtemps protegee contre le froid et le soleil, contre la poussiere et la
pluie. Elle l'avait vu tomber de leurs epaules piece par piece. "Et nous
aussi, se disait-elle, nous etions de pauvres brebis errantes, et nous
laissions les lambeaux de notre depouille aux ronces des chemins; mais
nous emportions toujours le fier amour et la pleine jouissance de notre
chere liberte!"

En revant ainsi, Consuelo laissait tomber de longs regards sur ce sentier
de sable jaune qui serpentait gracieusement sur la colline, et qui,
s'elargissant au bas du vallon, se dirigeait vers le nord en tracant une
grande ligne sinueuse au milieu des verts sapins et des noires bruyeres.
Qu'y a-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait-elle; c'est le symbole et
l'image d'une vie active et variee. Que d'idees riantes s'attachent pour
moi aux capricieux detours de celui-ci! Je ne me souviens pas des lieux
qu'il traverse, et que pourtant j'ai traverses jadis. Mais qu'ils doivent
etre beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort la eternellement
sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux pales nuances d'or mat
qui le rayent mollement, et ces genets d'or brulant qui le coupent de
leurs ombres, sont plus doux a la vue que les allees droites et les raides
charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu'a regarder les grandes
lignes seches d'un jardin, la lassitude me prend: pourquoi mes pieds
chercheraient-ils a atteindre ce que mes yeux et ma pensee embrassent tout
d'abord? au lieu que le libre chemin qui s'enfuit et se cache a demi dans
les bois m'invite et m'appelle a suivre ses detours et a penetrer ses
mysteres. Et puis ce chemin, c'est le passage de l'humanite, c'est la
route de l'univers. Il n'appartient pas a un maitre qui puisse le fermer
ou l'ouvrir a son gre. Ce n'est pas seulement le puissant et le riche qui
ont le droit de fouler ses marges fleuries et de respirer ses sauvages
parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid a ses branches, tout vagabond
peut reposer sa tete sur ses pierres. Devant lui, un mur ou une palissade
ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas devant lui; et tant que la
vue peut s'etendre, le chemin est une terre de liberte. A droite, a
gauche, les champs, les bois appartiennent a des maitres; le chemin
appartient a celui qui ne possede pas autre chose; aussi comme il l'aime!
Le plus grossier mendiant a pour lui un amour invincible. Qu'on lui
batisse des hopitaux aussi riches que des palais, ce seront toujours des
prisons; sa poesie, son reve, sa passion, ce sera toujours le grand
chemin! O ma mere! ma mere! tu le savais bien; tu me l'avais bien dit!
Que ne puis-je ranimer ta cendre, qui dort si loin de moi sous l'algue
des lagunes! Que ne peux-tu me reprendre sur tes fortes epaules et me
porter la-bas, la-bas ou vole l'hirondelle vers les collines bleues, ou
le souvenir du passe et le regret du bonheur perdu ne peuvent suivre
l'artiste aux pieds legers qui voyage plus vite qu'eux, et met chaque
jour un nouvel horizon, un nouveau monde entre lui et les ennemis de sa
liberte! Pauvre mere! que ne peux-tu encore me cherir et m'opprimer,
m'accabler tour a tour de baisers et de coups, comme le vent qui tantot
caresse et tantot renverse les jeunes bles sur la plaine, pour les relever
et les coucher encore a sa fantaisie! Tu etais une ame mieux trempee que
la mienne, et tu m'aurais arrachee, de gre ou de force, aux liens ou je me
laisse prendre a chaque pas!

Au milieu de sa reverie enivrante et douloureuse, Consuelo fut frappee par
le son d'une voix qui la fit tressaillir comme si un fer rouge se fut
pose sur son coeur. C'etait une voix d'homme, qui partait du ravin
assez loin au-dessous d'elle, et fredonnait en dialecte venitien le chant
de l'_Echo_, l'une des plus originales compositions du Chiozzetto.[1]
La personne qui chantait ne donnait pas toute sa voix, et sa respiration
semblait entrecoupee par la marche. Elle lancait une phrase, au hasard,
comme si elle eut voulu se distraire de l'ennui du chemin, et
s'interrompait pour parler avec une autre personne; puis elle reprenait
sa chanson, repetant plusieurs fois la meme modulation comme pour
s'exercer, et recommencait a parler, en se rapprochant toujours du lieu
ou Consuelo, immobile et palpitante, se sentait defaillir. Elle ne pouvait
entendre les discours du voyageur a son compagnon, il etait encore trop
loin d'elle. Elle ne pouvait le voir, un rocher en saillie l'empechait de
plonger dans la partie du ravin ou il etait engage. Mais pouvait-elle
meconnaitre un instant cette voix, cet accent qu'elle connaissait si bien,
et les fragments de ce morceau qu'elle-meme avait enseigne et fait repeter
tant de fois a son ingrat eleve!

[Note 1: Jean Croce, de Chioggia, seizieme siecle.]

Enfin les deux voyageurs invisibles s'etant rapproches, elle entendit l'un
des deux, dont la voix lui etait inconnue, dire a l'autre en mauvais
italien et avec l'accent du pays:

"Eh! eh! signor, ne montez pas par ici, les chevaux ne pourraient pas
vous y suivre, et vous me perdriez de vue; suivez-moi le long du torrent.
Voyez! la route est devant nous, et l'endroit que vous prenez est un
Sentier pour les pietons."

La voix que Consuelo connaissait si bien parut s'eloigner et redescendre,
et bientot elle l'entendit demander, quel etait ce beau chateau qu'on
voyait sur l'autre rive.

"C'est _Riesenburg_, comme qui dirait _il castello dei giganti_" repondit
le guide; car c'en etait un de profession.

Et Consuelo commencait a le voir au bas de la colline, a pied et
conduisant par la bride deux chevaux couverts de sueur. Le mauvais etat
du chemin, devaste recemment par le torrent, avait force les cavaliers
de mettre pied a terre. Le voyageur suivait a quelque distance, et enfin
Consuelo put l'apercevoir en se penchant sur le rocher qui la protegeait.
Il lui tournait le dos, et portait un costume de voyage qui changeait sa
tournure et jusqu'a sa demarche. Si elle n'eut entendu sa voix, elle eut
 que ce n'etait pas lui. Mais il s'arreta pour regarder le chateau, et,
otant son large chapeau, il s'essuya le visage avec son mouchoir.
Quoiqu'elle ne le vit qu'en plongeant d'en haut sur sa tete, elle reconnut
cette abondante chevelure doree et bouclee, et le mouvement qu'il avait
coutume de faire avec la main pour en soulever le poids sur son front et
sur sa nuque lorsqu'il avait chaud.

"Ce chateau a l'air tres-respectable, dit-il; et si j'en avais le temps,
j'aurais envie d'aller demander a dejeuner aux geants qui l'habitent.

--Oh! n'y essayez pas, repondit le guide en secouant la tete. Les
Rudolstadt ne recoivent que les mendiants ou les parents.

--Pas plus hospitaliers que cela? Le diable les emporte!

--Ecoutez donc! c'est qu'ils ont quelque chose a cacher.

--Un tresor, ou un crime?

--Oh! rien; c'est leur fils qui est fou.

--Le diable l'emporte aussi, en ce cas! Il leur rendra service."

Le guide se mit a rire. Anzoleto se remit a chanter.

"Allons, dit le guide en s'arretant, voici le mauvais chemin passe; si
vous voulez remonter a cheval, nous allons faire un temps de galop
jusqu'a Tusta. La route est magnifique jusque la; rien que du sable.
Vous trouverez la la grande route de Prague et de bons chevaux de poste.

--Alors, dit Anzoleto en rajustant ses etriers, je pourrai dire: Le diable
t'emporte aussi! car tes haridelles, tes chemins de montagne et toi,
commencez a m'ennuyer singulierement."

En parlant ainsi, il enfourcha lestement sa monture, lui enfonca ses deux
eperons dans le ventre, et, sans s'inquieter de son guide qui le suivait
a grand'peine, il partit comme un trait dans la direction du nord,
soulevant des tourbillons de poussiere sur ce chemin que Consuelo venait
de contempler si longtemps, et ou elle s'attendait si peu a voir passer
comme une vision fatale l'ennemi de sa vie, l'eternel souci de son coeur.

Elle le suivit des yeux dans un etat de stupeur impossible a exprimer.
Glacee par le degout et la crainte, tant qu'il avait ete a portee de sa
voix, elle s'etait tenue cachee et tremblante. Mais quand elle le vit
s'eloigner, quand elle songea qu'elle allait le perdre de vue et peut-etre
pour toujours, elle ne sentit plus qu'un horrible desespoir. Elle s'elanca
sur le rocher, pour le voir plus longtemps; et l'indestructible amour
qu'elle lui portait se reveillant avec delire, elle voulut crier vers lui
pour l'appeler. Mais sa voix expira sur ses levres; il lui sembla que la
main de la mort serrait sa gorge et dechirait sa poitrine: ses yeux se
voilerent; un bruit sourd comme celui de la mer gronda dans ses oreilles;
et, en retombant epuisee au bas du rocher, elle se trouva dans les bras
d'Albert, qui s'etait approche sans qu'elle prit garde a lui, et qui
l'emporta mourante dans un endroit plus sombre et plus cache de la montagne.




LIII.


La crainte de trahir par son emotion un secret qu'elle avait jusque la
Si bien cache au fond de son ame rendit a Consuelo la force de se
contraindre, et de laisser croire a Albert que la situation ou il l'avait
surprise n'avait rien d'extraordinaire. Au moment ou le jeune comte
l'avait recue dans ses bras, pale et prete a defaillir, Anzoleto et son
guide venaient de disparaitre au loin dans les sapins, et Albert put
s'attribuer a lui-meme le danger qu'elle avait couru de tomber dans
le precipice. L'idee de ce danger, qu'il avait cause sans doute en
l'effrayant par son approche, venait de le troubler lui-meme a tel point
qu'il ne s'apercut guere du desordre de ses reponses dans les premiers
instants. Consuelo, a qui il inspirait encore parfois un certain effroi
superstitieux, craignit d'abord qu'il ne devinat, par la force de ses
pressentiments, une partie de ce mystere. Mais Albert, depuis que l'amour
le faisait vivre de la vie des autres hommes, semblait avoir perdu les
facultes en quelque sorte surnaturelles qu'il avait possedees auparavant.
Elle put maitriser bientot son agitation, et la proposition qu'il lui fit
de la conduire a son ermitage ne lui causa pas en ce moment le deplaisir
qu'elle en eut ressenti quelques heures auparavant. Il lui sembla que
l'ame austere et l'habitation lugubre de cet homme si serieusement devoue
a son sort s'ouvraient devant elle comme un refuge ou elle trouverait le
calme et la force necessaires pour lutter contre les souvenirs de sa
passion. "C'est la Providence qui m'envoie cet ami au sein des epreuves,
pensa-t-elle, et ce sombre sanctuaire ou il veut m'entrainer est la comme
un embleme de la tombe ou je dois m'engloutir, plutot que de suivre la
trace du mauvais genie que je viens de voir passer. Oh! oui, mon Dieu!
Plutot que de m'attacher a ses pas, faites que la terre s'entr'ouvre
sous les miens, et ne me rende jamais au monde des vivants!".

"Chere Consolation, lui dit Albert, je venais vous dire que ma tante,
ayant ce matin a recevoir et a examiner les comptes de ses fermiers, ne
songeait point a nous, et que nous avions enfin la liberte d'accomplir
notre pelerinage. Pourtant, si vous eprouvez encore quelque repugnance a
revoir des lieux qui vous rappellent tant de souffrances et de terreurs...

--Non, mon ami, non, repondit Consuelo; je sens, au contraire, que jamais
je n'ai ete mieux disposee a prier dans votre eglise, et a joindre mon ame
a la votre sur les ailes de ce chant sacre que vous avez promis de me
faire entendre."

Ils prirent ensemble, le chemin du Schreckenstein; et, en s'enfoncant
Sous les bois dans la direction opposee a celle qu'Anzoleto avait prise,
Consuelo se sentit soulagee, comme si chaque pas qu'elle faisait pour
s'eloigner de lui eut detruit de plus en plus le charme funeste dont elle
venait de ressentir les atteintes. Elle marchait si vite et si resolument,
quoique grave et recueillie, que le comte Albert eut pu attribuer cet
empressement naif au seul desir de lui complaire, s'il n'eut conserve
cette defiance de lui-meme et de sa propre destinee qui faisait le fond de
son caractere.

Il la conduisit au pied du Schreckenstein, a l'entree d'une grotte remplie
d'eau dormante et toute obstruee par une abondante vegetation.

"Cette grotte, ou vous pouvez remarquer quelques traces de construction
voutee, lui dit-il, s'appelle dans le pays la Cave du Moine. Les uns
pensent que c'etait le cellier d'une maison de religieux, lorsque, a la
place de ces decombres, il y avait un bourg fortifie; d'autres racontent
que ce fut posterieurement la retraite d'un criminel repentant qui s'etait
fait ermite par esprit de penitence. Quoi qu'il en soit, personne n'ose y
penetrer, et chacun pretend que l'eau dont elle s'est remplie est profonde
et mortellement veneneuse, a cause des veines de cuivre par lesquelles
elle s'est fraye un passage. Mais cette eau n'est effectivement ni
profonde ni dangereuse: elle dort sur un lit de rochers, et nous allons la
traverser aisement si vous voulez encore une fois, Consuelo, vous confier
a la force de mes bras et a la saintete de mon amour pour vous."

En parlant ainsi apres s'etre assure que personne ne les avait suivis et
ne pouvait les observer, il la prit dans ses bras pour qu'elle n'eut point
a mouiller sa chaussure, et, entrant dans l'eau jusqu'a mi-jambes, il se
fraya un passage a travers les arbrisseaux et les guirlandes de lierre qui
cachaient le fond de la grotte. Au bout d'un tres-court trajet, il la
deposa sur un sable sec et fin, dans un endroit completement sombre, ou
aussitot il alluma la lanterne dont il s'etait muni; et apres quelques
detours dans des galeries souterraines assez semblables a celles que
Consuelo avait deja parcourues avec lui, ils se trouverent a une porte de
la cellule opposee a celle qu'elle avait franchie la premiere fois.

"Cette construction souterraine, lui dit Albert, a ete destinee dans le
principe a servir de refuge, en temps de guerre, soit aux principaux
habitants du bourg qui couvrait la colline, soit aux seigneurs du chateau
des Geants dont ce bourg etait un fief, et qui pouvaient s'y rendre
secretement par les passages que vous connaissez. Si un ermite a occupe
depuis, comme on l'assure, la Cave du Moine, il est probable qu'il a eu
connaissance de cette retraite; car la galerie que nous venons de
parcourir m'a semble deblayee assez nouvellement, tandis que j'ai trouve
celles qui conduisent au chateau encombrees, en beaucoup d'endroits, de
terres et de gravois dont j'ai eu bien de la peine a les degager. En
outre, les vestiges que j'ai retrouves ici, les debris de natte, la
cruche, le crucifix, la lampe, et enfin les ossements d'un homme couche
sur le dos, les mains encore croisees sur la poitrine, dans l'attitude
d'une derniere priere a l'heure du dernier sommeil, m'ont prouve qu'un
solitaire y avait acheve pieusement et paisiblement son existence
mysterieuse. Nos paysans croient que l'ame de l'ermite habite encore
les entrailles de la montagne. Ils disent qu'ils l'ont vue souvent errer
alentour, ou voltiger sur la cime au clair de la lune; qu'ils l'ont
entendue prier, soupirer, gemir, et meme qu'une musique etrange et
incomprehensible est venue parfois, comme un souffle a peine saisissable,
expirer autour d'eux sur les ailes de la nuit. Moi-meme, Consuelo, lorsque
l'exaltation du desespoir peuplait la nature autour de moi de fantomes et
de prodiges, j'ai cru voir le sombre penitent prosterne sous le _Hussite_;
je me suis figure entendre sa voix plaintive et ses soupirs dechirants
monter des profondeurs de l'abime. Mais depuis que j'ai decouvert et
habite cette cellule, je ne me souviens pas d'y avoir trouve d'autre
solitaire que moi, rencontre d'autre spectre que ma propre figure, ni
entendu d'autres gemissements que ceux qui s'echappaient de ma poitrine."

Consuelo, depuis sa premiere entrevue avec Albert dans ce souterrain, ne
lui avait plus jamais entendu tenir de discours insenses. Elle n'avait
donc jamais ose lui rappeler les etranges paroles qu'il lui avait dites
cette nuit-la, ni les hallucinations au milieu desquelles elle l'avait
surpris. Elle s'etonna de voir en cet instant qu'il en avait absolument
perdu le souvenir; et, n'osant les lui rappeler, elle se contenta de lui
demander si la tranquillite d'une telle solitude l'avait effectivement
delivre des agitations dont il parlait.

"Je ne saurais vous le dire bien precisement, lui repondit-il; et, a moins
que vous ne l'exigiez, je ne veux point forcer ma memoire a ce travail.
Je crois bien avoir ete en proie auparavant a une veritable demence.
Les efforts que je faisais pour la cacher la trahissaient davantage en
l'exasperant. Lorsque, grace a Zdenko, qui possedait par tradition le
secret de ces constructions souterraines, j'eus enfin trouve un moyen de
me soustraire a la sollicitude de mes parents et de cacher mes acces de
desespoir, mon existence changea. Je repris une sorte d'empire sur
moi-meme; et, certain de pouvoir me derober  aux temoins importuns,
lorsque je serais trop fortement envahi par mon mal, je vins a bout de
jouer dans ma famille le role d'un homme tranquille et resigne a tout.

Consuelo vit bien que le pauvre Albert se faisait illusion sur quelques
points; mais elle sentit que ce n'etait pas le moment de le dissuader;
et, s'applaudissant de le voir parler de son passe avec tant de sang-froid
et de detachement, elle se mit a examiner la cellule avec plus d'attention
qu'elle n'avait pu le faire la premiere fois. Elle vit alors que l'espece
de soin et de proprete qu'elle y avait remarquee n'y regnait plus du tout,
et que l'humidite des murs, le froid de l'atmosphere, et la moisissure
des livres, constataient au contraire un abandon complet.

"Vous voyez que je vous ai tenu parole, lui dit Albert, qui, a
grand'peine, venait de rallumer le poele; je n'ai pas mis les pieds ici
depuis que vous m'en avez arrache par l'effet de la toute-puissance que
vous avez sur moi." Consuelo eut sur les levres une question qu'elle
s'empressa de retenir. Elle etait sur le point de demander si l'ami
Zdenko, le serviteur fidele, le gardien jaloux, avait neglige et abandonne
aussi l'ermitage. Mais elle se souvint de la tristesse profonde qu'elle
avait reveillee chez Albert toutes les fois qu'elle s'etait hasardee a lui
demander ce qu'il etait devenu, et pourquoi elle ne l'avait jamais revu
depuis sa terrible rencontre avec lui dans le  souterrain. Albert avait
toujours elude ces questions, soit en feignant de ne pas les entendre,
soit en la priant d'etre tranquille, et de ne plus rien craindre de la
part de l'_innocent_. Elle s'etait donc persuade d'abord que Zdenko avait
recu et execute fidelement l'ordre de ne jamais se presenter devant ses
yeux. Mais lorsqu'elle avait repris ses promenades solitaires, Albert,
pour la rassurer completement, lui avait jure, avec une mortelle paleur
sur le front, qu'elle ne rencontrerait pas Zdenko, parce qu'il etait parti
pour un long voyage. En effet, personne ne l'avait revu depuis cette
epoque, et on pensait qu'il etait mort dans quelque coin, ou qu'il avait
quitte le pays.

Consuelo n'avait cru ni a cette mort, ni a ce depart. Elle connaissait
trop l'attachement passionne de Zdenko pour regarder comme possible une
separation absolue entre lui et Albert. Quant a sa mort, elle n'y songeait
point sans une profonde terreur qu'elle n'osait s'avouer a elle-meme,
 lorsqu'elle se souvenait du serment terrible que, dans son exaltation,
Albert avait fait de sacrifier la vie de ce malheureux au repos de celle
qu'il aimait, si cela devenait necessaire. Mais elle chassait cet affreux
soupcon, en se rappelant la douceur et l'humanite dont toute la vie
d'Albert rendait temoignage. En outre, il avait joui d'une tranquillite
parfaite depuis plusieurs mois, et aucune demonstration apparente de
la part de Zdenko n'avait rallume la fureur que le jeune comte avait
manifestee un instant. D'ailleurs il l'avait oublie, cet instant
douloureux que Consuelo s'efforcait d'oublier aussi. Il n'avait conserve
des evenements du souterrain que le souvenir de ceux ou il avait ete en
possession de sa raison. Consuelo s'etait donc arretee a l'idee qu'il
avait interdit a Zdenko l'entree et l'approche du chateau, et que par
depit ou par douleur le pauvre homme s'etait condamne a une captivite
volontaire dans l'ermitage. Elle presumait qu'il en sortait peut-etre
seulement la nuit pour prendre l'air ou pour converser sur le
Schreckenstein avec Albert, qui sans doute veillait au moins a sa
subsistance, comme Zdenko avait si longtemps veille a la sienne. En voyant
l'etat de la cellule, Consuelo fut reduite a croire qu'il boudait son
maitre en ne soignant plus sa retraite delaissee; et comme Albert lui
avait encore affirme, en entrant dans la grotte, qu'elle n'y trouverait
aucun sujet de crainte, elle prit le moment ou elle le vit occupe a ouvrir
peniblement la porte rouillee de ce qu'il appelait son eglise, pour aller
de son cote essayer d'ouvrir celle qui conduisait a la cellule de Zdenko,
ou sans doute elle trouverait des traces recentes de sa presence. La porte
ceda des qu'elle eut tourne la clef; mais l'obscurite qui regnait dans
cette cave l'empecha de rien distinguer. Elle attendit qu'Albert fut passe
dans l'oratoire mysterieux qu'il voulait lui montrer et qu'il allait
preparer pour la recevoir; alors elle prit un flambeau, et revint avec
precaution vers la chambre de Zdenko, non sans trembler un peu a l'idee de
l'y trouver en personne. Mais elle n'y trouva pas meme un souvenir de son
existence. Le lit de feuilles et de peaux de mouton avait ete enleve. Le
siege grossier, les outils de travail, les sandales de feutre, tout avait
disparu; et on eut dit, a voir l'humidite qui faisait briller les parois
eclairees par la torche, que cette voute n'avait jamais abrite le sommeil
d'un vivant.

Un sentiment de tristesse et d'epouvante s'empara d'elle a cette
decouverte. Un sombre mystere enveloppait la destinee de ce malheureux,
et Consuelo se disait avec terreur qu'elle etait peut-etre la cause d'un
evenement deplorable. Il y avait deux hommes dans Albert: l'un sage, et
l'autre fou; l'un debonnaire, charitable et tendre; l'autre bizarre,
farouche, peut-etre violent et impitoyable dans ses decisions. Cette sorte
d'identification etrange qu'il avait autrefois revee entre lui et le
fanatique sanguinaire Jean Ziska, cet amour pour les souvenirs de la
Boheme hussite, cette passion muette et patiente, mais absolue et
profonde, qu'il nourrissait pour Consuelo, tout ce qui vint en cet instant
a l'esprit de la jeune fille lui sembla devoir confirmer les plus penibles
soupcons. Immobile et glacee d'horreur, elle osait a peine regarder le sol
nu et froid de la grotte, comme si elle eut craint d'y trouver des traces
de sang.

Elle etait encore plongee dans ces reflexions sinistres, lorsqu'elle
entendit Albert accorder son violon; et bientot le son admirable de
l'instrument lui chanta le psaume ancien qu'elle avait tant desire
d'ecouter une seconde fois. La musique en etait originale, et Albert
l'exprimait avec un sentiment si pur et si large, qu'elle oublia toutes
ses angoisses pour approcher doucement du lieu ou il se trouvait, attiree
et comme charmee par une puissance magnetique.




LIV.


La porte de _l'eglise_ etait restee ouverte; Consuelo s'arreta sur le
seuil pour examiner et le virtuose inspire et l'etrange sanctuaire. Cette
pretendue eglise n'etait qu'une grotte immense, taillee, ou, pour mieux
dire, brisee dans le roc, irregulierement, par les mains de la nature, et
creusee en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques
torches eparses plantees sur des blocs gigantesques eclairaient de reflets
fantastiques les flancs verdatres du rocher, et tremblotaient devant
de sombres profondeurs, ou nageaient les formes vagues des longues
stalactites, semblables a des spectres qui cherchent et fuient tour a tour
la lumiere. Les enormes sediments que l'eau avait deposes autrefois sur
les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantot ils
se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se devorent
les uns les autres, tantot ils partaient du sol et descendaient de la
voute en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler
a des dents colossales herissees a l'entree des gueules beantes que
formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on eut dit d'informes
statues, geantes representations des dieux barbares de l'antiquite. Une
vegetation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des ecailles de
dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes,
des massifs de jeunes cypres plantes recemment dans le milieu de
l'enceinte sur des eminences de terres rapportees qui ressemblaient a des
tombeaux, tout donnait a ce lieu un caractere sombre, grandiose, et
terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment
d'effroi succeda bientot l'admiration. Elle approcha, et vit Albert
debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette
eau, quoique abondante en jaillissement, etait encaissee dans un bassin si
profond, qu'aucun bouillonnement n'etait sensible a la surface. Elle etait
unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes
aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entoure ses marges n'etaient pas
agitees du moindre tressaillement. La source etait chaude a son point de
depart, et les tiedes exhalaisons qu'elle repandait dans la caverne y
entretenaient une atmosphere douce et moite qui favorisait la vegetation.
Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes
se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se
promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'interieur de la
grotte, pour disparaitre dans les enfoncements obscurs qui en reculaient
indefiniment les limites.

Lorsque le comte Albert, qui jusque-la n'avait fait qu'essayer les cordes
de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint a sa rencontre, et
l'aida a franchir les meandres que formait la source, et sur lesquels il
avait jete quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.

En d'autres endroits, des rochers epars a fleur d'eau offraient un passage
facile a des pas exerces. Il lui tendit la main pour l'aider, et la
souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non
du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce
guide mysterieux vers lequel une sympathie irresistible la portait, tandis
qu'une repulsion indefinissable l'en eloignait en meme temps. Arrivee au
bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de
quelques pieds, un objet peu propre a la rassurer. C'etait une sorte
de monument quadrangulaire, forme d'ossements et de cranes humains,
artistement agences comme on en voit dans les catacombes.

"N'en soyez point emue, lui dit Albert, qui la sentit tressaillir. Ces
nobles restes sont ceux des martyrs de ma religion, et ils forment l'autel
devant lequel j'aime a mediter et a prier.

--Quelle est donc votre religion, Albert? dit Consuelo avec une naivete
melancolique. Sont-ce la les ossements des Hussites ou des Catholiques?
Les uns et les autres ne furent-ils pas victimes d'une fureur impie, et
martyrs d'une foi egalement vive? Est-il vrai que vous ayez choisi la
croyance hussite, preferablement a celle de vos parents, et que les
reformes posterieures a celles de Jean Huss ne vous paraissent pas assez
austeres ni assez energiques? Parlez, Albert; que dois-je croire de ce
qu'on m'a dit de vous?

--Si l'on vous a dit que je preferais la reforme des Hussites a celle des
Lutheriens, et le grand Procope au vindicatif Calvin, autant que je
prefere les exploits des Taborites a ceux des soldats de Wallenstein, on
vous a dit la verite, Consuelo. Mais que vous importe ma croyance, a vous
qui, par intuition, pressentez la verite, et connaissez la Divinite mieux
que moi? A Dieu ne plaise que je vous aie attiree dans ce lieu pour
surcharger votre ame pure et troubler votre paisible conscience des
meditations et des tourments de ma reverie! Restez comme vous etes,
Consuelo! Vous etes nee pieuse et sainte; de plus, vous etes nee pauvre
et obscure, et rien n'a tente d'alterer en vous la droiture de la raison
et la lumiere de l'equite. Nous pouvons prier ensemble sans discuter,
vous qui savez tout sans avoir rien appris, et moi qui sais fort peu apres
avoir beaucoup cherche. Dans quelque temple que vous ayez a elever la
voix, la notion du vrai Dieu sera dans votre coeur, et le sentiment de la
vraie foi embrasera votre ame. Ce n'est donc pas pour vous instruire,
mais pour que la revelation passe de vous en moi, que j'ai desire l'union
de nos voix et de nos esprits devant cet autel, construit avec les
ossements de mes peres.

--Je ne me trompais donc pas en pensant que ces nobles restes, comme vous
les appelez, sont ceux des  Hussites precipites par la fureur sanguinaire
des guerres civiles dans la citerne du Schreckenstein, a l'epoque de
votre ancetre Jean Ziska, qui en fit, dit-on, d'horribles represailles. On
m'a raconte aussi qu'apres avoir brule le village, il avait fait combler
le puits. Il me semble que je vois, dans l'obscurite de cette voute,
au-dessus de ma tete, un cercle de pierres taillees qui annonce que nous
sommes precisement au-dessous de l'endroit ou plusieurs fois je suis venue
m'asseoir, apres m'etre fatiguee a vous chercher en vain. Dites, comte
Albert, est-ce en effet le lieu que vous avez, m'a-t-on dit, baptise la
Pierre d'Expiation?

--Oui, c'est ici, repondit Albert, que des supplices et des violences
atroces ont consacre l'asile de ma priere et le sanctuaire de ma douleur.
Vous voyez d'enormes blocs suspendus au-dessus de nos tetes, et d'autres
parsemes sur les bords de la source. La forte main des Taborites les y
lanca, par l'ordre de celui qu'on appelait _le redoutable aveugle_; mais
ils ne servirent qu'a repousser les eaux vers les lits souterrains
qu'elles tendaient a se frayer. La construction du puits fut rompue, et
j'en ai fait disparaitre les ruines sous les cypres que j'y ai plantes; il
eut fallu pouvoir engloutir ici toute une montagne pour combler cette
caverne. Les blocs qui s'entasserent dans le col de la citerne y furent
arretes par un escalier tournant, semblable a celui que vous avez eu le
courage de descendre dans le puits de mon parterre, au chateau des Geants.
Depuis, le travail d'affaissement de la montagne les a serres et contenus
chaque jour davantage. S'il s'en echappe parfois quelque parcelle, c'est
seulement dans les fortes gelees des nuits d'hiver: vous n'avez donc rien
a craindre maintenant de la chute de ces pierres.

--Ce n'est pas la ce qui me preoccupe, Albert, reprit Consuelo en
reportant ses regards sur l'autel lugubre ou il avait pose son
stradivarius. Je me demande pourquoi vous rendez un culte exclusif a la
memoire et a la depouille de ces victimes, comme s'il n'y avait pas eu des
martyrs dans l'autre parti, et comme si les crimes des uns etaient plus
pardonnables que ceux des autres."

Consuelo parlait ainsi d'un ton severe et en regardant Albert avec
mefiance. Le souvenir de Zdenko lui revenait a l'esprit, et toutes ses
questions avaient trait dans sa pensee a une sorte d'interrogatoire de
haute justice criminelle qu'elle lui eut fait subir, si elle l'eut ose.

L'emotion douloureuse qui s'empara tout a coup du comte lui sembla etre
l'aveu d'un remords. Il passa ses mains sur son front, puis les pressa
contre sa poitrine, comme s'il l'eut sentie se dechirer. Son visage
changea d'une maniere effrayante, et Consuelo craignit qu'il ne l'eut
trop bien comprise.

"Vous ne savez pas le mal que vous me faites! s'ecria-t-il enfin en
s'appuyant sur l'ossuaire, et en courbant sa tete vers ces cranes
desseches qui semblaient le regarder du fond de leurs creux orbites. Non,
vous ne pouvez pas le savoir, Consuelo! et vos froides reflexions
reveillent en moi la memoire des jours funestes que j'ai traverses.
Vous ne savez pas que vous parlez a un homme qui a vecu des siecles de
douleur, et qui, apres avoir ete dans la main de Dieu, l'instrument
aveugle de l'inflexible justice, a recu sa recompense et subi son
chatiment. J'ai tant souffert, tant pleure, tant expie ma destinee
farouche, tant repare les horreurs ou la fatalite m'avait entraine, que je
me flattais enfin de les pouvoir oublier. Oublier! c'etait le besoin qui
devorait ma poitrine ardente! c'etait ma priere et mon voeu de tous les
instants! c'etait le signe de mon alliance avec les hommes et de ma
reconciliation avec Dieu, que j'implorais ici depuis des annees, prosterne
sur ces cadavres! Et lorsque je vous vis pour la premiere fois, Consuelo,
je commencai a esperer. Et lorsque vous avez eu pitie de moi, j'ai
commence a croire que j'etais sauve. Tenez, voyez cette couronne de fleurs
fletries et deja pretes a tomber en poussiere, dont j'ai entoure le crane
qui surmonte l'autel. Vous ne les reconnaissez pas; mais moi, je les ai
arrosees de bien des larmes ameres et delicieuses: c'est vous qui les
aviez cueillies, c'est vous qui les aviez remises pour moi au compagnon de
ma misere, a l'hote fidele de ma sepulture. Eh bien, en les couvrant de
pleurs et de baisers, je me demandais avec anxiete si vous pourriez
jamais avoir une affection veritable et profonde pour un criminel tel que
moi, pour un fanatique sans pitie, pour un tyran sans entrailles...

--Mais quels sont donc ces crimes que vous avez commis? dit Consuelo avec
force, partagee entre mille sentiments divers, et enhardie par le profond
abattement d'Albert. Si vous avez une confession a faire, faites-la ici,
faites-la maintenant, devant moi, afin que je sache si je puis vous
absoudre et vous aimer.

--M'absoudre, oui! vous le pouvez; car celui que vous connaissez, Albert
de Rudolstadt, a eu une vie aussi pure que celle d'un petit enfant. Mais
celui que vous ne connaissez pas, Jean Ziska du Calice, a ete entraine
par la colere du ciel dans une carriere d'iniquites!"

Consuelo vit quelle imprudence elle avait commise en reveillant le feu qui
couvait sous la cendre, et en ramenant par ses questions le triste Albert
aux preoccupations de sa monomanie. Ce n'etait plus le moment de les
combattre par le raisonnement: elle s'efforca de le calmer par les moyens
memes que sa demence lui indiquait.

"Il suffit, Albert, lui dit-elle. Si toute votre existence actuelle a ete
consacree a la priere et au repentir, vous n'avez plus rien a expier, et
Dieu pardonne a Jean Ziska.

--Dieu ne se revele pas directement aux humbles creatures qui le servent,
repondit le comte en secouant la tete. Il les abaisse ou les encourage en
se servant des  unes pour le salut ou pour le chatiment des autres. Nous
sommes tous les interpretes de sa volonte, quand nous cherchons a
reprimander ou a consoler nos semblables dans un esprit de charite. Vous
n'avez pas le droit, jeune fille, de prononcer sur moi les paroles de
l'absolution. Le pretre lui-meme n'a pas cette haute mission que l'orgueil
ecclesiastique lui attribue. Mais vous pouvez me communiquer la grace
divine en m'aimant. Votre amour peut me reconcilier avec le ciel, et me
donner l'oubli des jours qu'on appelle l'histoire des siecles passes...
Vous me feriez de la part du Tout-Puissant les plus sublimes promesses,
que je ne pourrais vous croire; je ne verrais en cela qu'un noble et
genereux fanatisme. Mettez la main sur votre coeur, demandez-lui si ma
pensee l'habite, si mon amour le remplit, et s'il vous repond __oui_, ce
_oui_ sera la formule sacramentelle de mon absolution, le pacte de ma
rehabilitation, le charme qui fera descendre en moi le repos, le bonheur,
l'_oubli!_ C'est ainsi seulement que vous pourrez etre la pretresse de
mon culte, et que mon ame sera deliee dans le ciel, comme celle du
catholique croit l'etre par la bouche de son confesseur. Dites que vous
m'aimez, s'ecria-t-il en se tournant vers elle avec passion comme pour
l'entourer de ses bras." Mais elle recula, effrayee du serment qu'il lui
demandait; et il retomba sur les ossements en exhalant un gemissement
profond, et en s'ecriant: "Je savais bien qu'elle ne pourrait pas m'aimer,
que je ne serais jamais pardonne, que je n'_oublierais_ jamais les jours
ou je ne l'ai pas connue!

--Albert, cher Albert, dit Consuelo profondement emue de la douleur qui
le dechirait, ecoutez-moi avec un peu de courage. Vous me reprochez de
vouloir vous leurrer par l'idee d'un miracle, et cependant vous m'en
demandez un plus grand encore. Dieu, qui voit tout, et qui apprecie nos
merites, peut tout pardonner. Mais une creature faible et bornee, comme
moi surtout, peut-elle comprendre et accepter, par le seul effort de sa
pensee et de son devouement, un amour aussi etrange que le votre? Il me
semble que c'est a vous de m'inspirer cette affection exclusive que vous
demandez, et qu'il ne depend pas de moi de vous donner, surtout lorsque je
vous connais encore si peu. Puisque nous parlons ici cette langue mystique
de la devotion qui m'a ete un peu enseignee dans mon enfance, je vous
dirai qu'il faut etre en etat de grace pour etre releve de ses fautes.
Eh bien, l'espece d'absolution que vous demandez a mon amour, la
meritez-vous? Vous reclamez le sentiment le plus pur, le plus tendre, le
plus doux; et il me semble que votre ame n'est disposee ni a la douceur,
ni a la tendresse. Vous y nourrissez les plus sombres pensees, et comme
d'eternels ressentiments.

--Que voulez-vous dire, Consuelo? Je ne vous entends pas.

--Je veux dire que vous etes toujours en proie a des reves funestes, a des
idees de meurtre, a des visions sanguinaires. Vous pleurez sur des crimes
que vous croyez avoir commis il y a plusieurs siecles, et dont vous
cherissez en meme temps le souvenir; car vous les appelez glorieux et
sublimes, vous les attribuez a la volonte du ciel, a la juste colere de
Dieu. Enfin, vous etes effraye et orgueilleux a la fois de jouer dans
votre imagination le role d'une espece d'ange exterminateur. En supposant
que vous ayez ete vraiment, dans le passe, un homme de vengeance et de
destruction, on dirait que vous avez garde l'instinct, la tentation,
et presque le gout de cette destinee affreuse, puisque vous regardez
toujours au dela de votre vie presente, et que vous pleurez sur vous comme
sur un criminel condamne a l'etre encore.

--Non, grace au Pere tout-puissant des ames, qui les reprend et les
retrempe dans l'amour de son sein pour les rendre a l'activite de la vie!
s'ecria Rudolstadt en levant ses bras vers le ciel; non, je n'ai conserve
aucun instinct de violence et de ferocite. C'est bien assez de savoir que
j'ai ete condamne a traverser, le glaive et la torche a la main, ces temps
barbares que nous appelions, dans notre langage fanatique et hardi,
_le temps du zele et de la fureur_. Mais vous ne savez point l'histoire,
sublime enfant; vous ne comprenez pas le passe; et les destinees des
nations, ou vous avez toujours eu sans doute une mission de paix, un role
d'ange consolateur, sont devant vos yeux comme des enigmes. Il faut que
vous sachiez pourtant quelque chose de ces effrayantes verites, et que
vous ayez une idee de ce que la justice de Dieu commande parfois aux
hommes infortunes.

--Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les
ceremonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacre de
part ou d'autre, pour que les nations se soient egorgees au nom de la
divine Eucharistie.

--Vous avez raison de l'appeler divine, repondit Albert en s'asseyant
aupres de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'egalite,
cette ceremonie instituee par un etre divin entre tous les hommes, pour
eterniser le principe de la fraternite, ne merite pas moins de votre
bouche, o vous qui etes l'egale des plus grandes puissances et des plus
nobles creatures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant
il est encore des etres vaniteux et insenses qui vous regarderont comme
d'une race inferieure a la leur, et qui croiront votre sang moins precieux
que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi,
Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je
m'elevais dans ma pensee au-dessus de vous?

--Je vous pardonnerais un prejuge que toute votre caste regarde comme
sacre, et contre lequel je n'ai jamais songe a me revolter, heureuse que
je suis d'etre nee libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les
grands.

--Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez guere; et
vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille aupres d'un homme qui
vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous etiez
proclamee, par droit de naissance, imperatrice de la Germanie. Oh!
laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractere et de mes
principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette celeste pitie qui vous a
amenee ici la premiere fois. Eh bien, ma soeur cherie, reconnaissez donc
dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit
de raisonnements philosophiques), que l'egalite est sainte, que c'est la
volonte du pere des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher a
l'etablir entre eux. Lorsque les peuples etaient fortement attaches aux
ceremonies de leur culte, la communion representait pour eux toute
l'egalite dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres
et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse,
qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et esperer, dans l'avenir
du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation boheme
avait toujours voulu observer les memes rites eucharistiques que les
apotres avaient enseignes et pratiques. C'etait bien la communion antique
et fraternelle, le banquet de l'egalite, la representation du regne de
Dieu, c'est-a-dire de la vie de communaute, qui devait se realiser sur la
face de la terre. Un jour, l'eglise romaine qui avait range les peuples et
les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut separer le chretien
du pretre, la nation du sacerdoce, le peuple du clerge. Elle mit le calice
dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinite
dans des tabernacles mysterieux; et, par des interpretations absurdes, ces
pretres erigerent l'Eucharistie en un culte idolatrique, auquel les
citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils
prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et
la coupe sainte, la coupe glorieuse ou l'indigent allait desalterer et
retremper son ame, fut enfermee dans des coffres de cedre et d'or, d'ou
elle ne sortait plus que pour approcher des levres du pretre. Lui seul
etait digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant
devait s'agenouiller devant lui, et lecher sa main pour manger le pain des
anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'ecria tout d'une
voix: _La coupe! rendez-nous la coupe!_ La coupe aux petits, la coupe
aux enfants, aux femmes, aux pecheurs et aux alienes! la coupe a tous les
pauvres, a tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de
revolte et de ralliement de toute la Boheme. Vous savez le reste,
Consuelo; vous savez qu'a cette idee premiere, qui resumait dans un
symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier
et genereux, vinrent se rattacher, par suite de la persecution, et au
sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les
idees de liberte patriotique et d'honneur national. La conquete de la
coupe entraina les plus nobles conquetes, et crea une societe nouvelle.
Et maintenant si l'histoire, interpretee par des juges ignorants ou
sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumerent
seules ces guerres funestes, soyez sure que c'est un mensonge fait a
Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions
Particulieres vinrent souiller les exploits de nos peres; mais c'etait le
vieil esprit de domination et d'avidite qui rongeait toujours les riches
et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause
sainte. Le peuple, barbare mais sincere, fanatique mais inspire, s'incarna
dans des sectes dont les noms poetiques vous sont connus. Les Taborites,
les Orebites, les Orphelins, les Freres de l'union, c'etait la le peuple
martyr de sa croyance, refugie sur les montagnes, observant dans sa
rigueur la loi de partage et d'egalite absolue, ayant foi a la vie
eternelle de l'ame dans les habitants du monde terrestre, attendant la
venue et le festin de Jesus-Christ, la resurrection de Jean Huss, de Jean
Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient
preche et servi la liberte. Cette croyance n'est point une fiction, selon
moi, Consuelo. Notre role sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose
communement, et nos devoirs s'etendent au dela de la tombe. Quant a
l'attachement etroit et pueril qu'il plait au chapelain, et peut-etre
a mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et
les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours
d'agitation et de fievre, j'aie paru confondre le symbole avec le
principe, la figure avec l'idee, ne me meprisez pas trop, Consuelo. Au
fond de ma pensee je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites
oublies, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres
figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui a des hommes
plus eclaires, s'ils consentaient a ouvrir les yeux, et si le joug de
l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberte.
On a durement et faussement interprete mes sympathies, mes gouts et mes
habitudes. Las de voir la sterilite et la vanite de l'intelligence des
hommes de ce siecle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant
dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces
vagabonds, tous ces enfants desherites des biens de la terre et de
l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir a converser avec eux;
a retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle
insenses, les lueurs fugitives, mais souvent eclatantes, de la logique
divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et reprouves, les
traces profondes, quoique souillees, de la justice et de l'innocence,
sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi,
m'asseoir a la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu
charitablement que je me livrais a des pratiques d'heresie, et meme de
sorcellerie. Que puis-je repondre a de telles accusations? Et quand mon
esprit, frappe de lectures et de meditations sur l'histoire de mon pays,
s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au delire, et qui en etaient
peut-etre, on a eu peur de moi, comme d'un frenetique, inspire par le
diable ... Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous
expliquer cette mysterieuse allegorie, creee par les pretres de toutes les
religions?

--Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassuree et presque persuadee, avait
oublie sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan.
A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois
jamais revoltee ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais
pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchainerait si loin de lui et
de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.

--S'il existait, il ne pourrait etre qu'une creation monstrueuse de ce
Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aime nier que de ne pas
le reconnaitre pour le type et l'ideal de toute perfection, de toute
science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter
le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversite? C'est
une fable qu'il faut renvoyer a l'enfance du genre humain, alors que les
fleaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs
enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits createurs et
souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux
principes presque egaux, puisque le regne d'Eblis devait durer des siecles
innombrables, et ne ceder qu'apres de formidables combats dans les spheres
de l'empyree. Mais pourquoi, apres la predication de Jesus et la lumiere
pure de l'Evangile, les pretres oserent-ils ressusciter et sanctionner
dans l'esprit des peuples cette croyance grossiere de leurs antiques
aieux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interpretation de la
doctrine apostolique, la notion du bien et du mal etait restee obscure
et inachevee dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacre le
principe de division absolue dans les droits et dans les destinees de
l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du
temporel. L'ascetisme chretien exaltait l'ame, et fletrissait le corps.
Peu a peu, le fanatisme ayant pousse a l'exces cette reprobation de la vie
materielle, et la societe ayant garde, malgre la doctrine de Jesus, le
regime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre
et de regner par l'intelligence, tandis que le grand nombre vegeta dans
les tenebres de la superstition. Il arriva alors en realite que les castes
eclairees et puissantes, le clerge surtout, furent l'ame de la societe,
et que le peuple n'en fut que le corps. Quel etait donc, dans ce sens, le
vrai patron des etres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le
diable; car Dieu donnait la vie de l'ame, et proscrivait la vie des sens,
vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers.
Une secte mysterieuse et singuliere reva, entre beaucoup d'autres, de
rehabiliter la vie de la chair, et de reunir dans un seul principe divin
ces deux principes arbitrairement divises. Elle voulut sanctionner
l'amour, l'egalite, la communaute de tous, les elements de bonheur.
C'etait une idee juste et sainte. Quels en furent les abus et les exces,
il n'importe. Elle chercha donc a relever de son abjection le pretendu
principe du mal, et a le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien.
Satan fut absous et reintegre par ces philosophes dans le choeur des
esprits celestes; et par de poetiques interpretations, ils affecterent de
regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des
usurpateurs de gloire et de puissance. C'etait bien vraiment la figure
des pontifes et des princes de l'Eglise, de ceux qui avaient refoule dans
les fictions de l'enfer la religion de l'egalite et le principe du bonheur
pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des
abimes ou il rugissait enchaine, comme le divin Promethee, depuis tant de
siecles. Ses liberateurs n'oserent l'invoquer hautement; mais dans des
formules mysterieuses et profondes, ils exprimerent l'idee de son
apotheose et de son regne futur sur l'humanite, trop longtemps detronee,
avilie et calomniee comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces
explications. Pardonnez-les-moi, chere Consuelo. On m'a represente a vous
comme l'antechrist et l'adorateur du demon; je voulais me justifier, et me
montrer a vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.

--Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux
sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un
pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de
la formule des Lollards.

--Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert."

Et il continua de lui expliquer le sens eleve de ces grandes verites dites
heretiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les
accusations et les arrets de leur mauvaise foi. Il s'anima peu a peu en
revelant les etudes, les contemplations et les reveries austeres qui
l'avaient lui-meme conduit a l'ascetisme et a la superstition, dans
des temps qu'il croyait plus eloignes qu'ils ne l'etaient en effet. En
s'efforcant de rendre cette confession claire et naive, il arriva a
une lucidite d'esprit extraordinaire, parla de lui-meme avec autant de
sincerite et de jugement que s'il se fut agi d'un autre, et condamna les
miseres et les defaillances de sa propre raison comme s'il eut ete depuis
longtemps gueri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de
sagesse, qu'a part la notion du temps, qui semblait inappreciable pour
lui dans le detail de sa vie presente (puisqu'il en vint a se blamer de
s'etre cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres
personnages du passe, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il
etait retombe dans cette aberration), il etait impossible a Consuelo de ne
pas reconnaitre en lui un homme superieur, eclaire de connaissances
plus etendues et d'idees plus genereuses, et plus justes par consequent,
qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontres.

--Peu a peu l'attention et l'interet avec lesquels elle l'ecoutait, la
vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille,
prompte a comprendre, patiente a suivre toute etude, et puissante pour
s'assimiler tout element de connaissance elevee, animerent Rudolstadt
d'une conviction toujours plus profonde, et son eloquence devint
saisissante. Consuelo, apres quelques questions et quelques objections
auxquelles il sut repondre heureusement, ne songea plus tant a satisfaire
sa curiosite naturelle pour les idees, qu'a jouir de l'espece d'enivrement
d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait emue
dans la journee, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait
devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu
pittoresque ou elle se trouvait, avec ses cypres, ses rochers terribles,
et son autel lugubre, lui parut, a la lueur mouvante des torches, une
sorte d'Elysee magique ou se promenaient d'augustes et solennelles
apparitions. Elle tomba, quoique bien eveillee, dans une espece de
somnolence de ces facultes d'examen qu'elle avait tenues un peu trop
tendues pour son organisation poetique. N'entendant plus ce que lui disait
Albert, mais plongee dans une extase delicieuse, elle s'attendrit a l'idee
de ce Satan qu'il lui avait montre comme une grande idee meconnue, et que
son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pale et
douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penchee vers elle la
fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout a
coup elle s'apercut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa
main, qu'il n'etait plus assis a ses cotes, mais qu'il etait debout a deux
pas d'elle, aupres de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'etrange
musique dont elle avait ete deja surprise et charmee.




LV.


Albert fit chanter d'abord a son instrument plusieurs de ces cantiques
anciens dont les auteurs sont ou inconnus chez nous, ou peut-etre oublies
desormais en Boheme, mais dont Zdenko avait garde la precieuse tradition,
et dont le comte avait retrouve la lettre a force d'etudes et de
meditation. Il s'etait tellement nourri l'esprit de ces compositions,
barbares au premier abord, mais profondement touchantes et vraiment belles
pour un gout serieux et eclaire, qu'il se les etait assimilees au point de
pouvoir improviser longtemps sur l'idee de ces motifs, y meler ses propres
idees, reprendre et developper le sentiment primitif de la composition,
et s'abandonner a son inspiration personnelle, sans que le caractere
original, austere et frappant, de ces chants antiques fut altere par son
interpretation ingenieuse et savante. Consuelo s'etait promis d'ecouter et
de retenir ces precieux echantillons de l'ardent genie populaire de la
vieille Boheme. Mais tout esprit d'examen lui devint bientot impossible,
tant a cause de la disposition reveuse ou elle se trouvait, qu'a cause du
vague repandu dans cette musique etrangere a son oreille.

Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est
point le produit de la science et de la reflexion, mais celui d'une
inspiration qui echappe a la rigueur des regles et des conventions. C'est
la musique populaire: c'est celle des paysans particulierement. Que de
belles poesies naissent, vivent, et meurent chez eux, sans avoir jamais eu
les honneurs d'une notation correcte, et sans avoir daigne se renfermer
dans la version absolue d'un theme arrete! L'artiste inconnu qui improvise
sa rustique ballade en gardant ses troupeaux, ou en poussant le soc de sa
charrue (et il en est encore, meme dans les contrees qui paraissent les
moins poetiques), s'astreindra difficilement a retenir et a fixer ses
fugitives idees. Il communique cette ballade aux autres musiciens,
enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent de hameau en
hameau, de chaumiere en chaumiere, chacun la modifiant au gre de son genie
individuel. C'est pour cela que ces chansons et ces romances pastorales,
si piquantes de naivete ou si profondes de sentiment, se perdent pour la
plupart, et n'ont guere jamais plus d'un siecle d'existence dans la
memoire des paysans. Les musiciens formes aux regles de l'art ne
s'occupent point assez de les recueillir. La plupart les dedaignent, faute
d'une intelligence assez pure et d'un sentiment assez eleve pour les
comprendre; d'autres se rebutent de la difficulte qu'ils rencontrent
aussitot qu'ils veulent trouver cette veritable et primitive version, qui
n'existe deja peut-etre plus pour l'auteur lui-meme; et qui certainement
n'a jamais ete reconnue comme un type determine et invariable par ses
nombreux interpretes. Les uns l'ont alteree par ignorance; les autres
l'ont developpee, ornee, ou embellie par l'effet de leur superiorite,
parce que l'enseignement de l'art ne leur a point appris a en refouler les
instincts. Ils ne savent point eux-memes qu'ils ont transforme l'oeuvre
primitive, et leurs naifs auditeurs ne s'en apercoivent pas davantage.
Le paysan n'examine ni ne compare. Quand le ciel l'a fait musicien, il
chante a la maniere des oiseaux, du rossignol surtout dont l'improvisation
est continuelle, quoique les elements de son chant varie a l'infini soient
toujours les memes. D'ailleurs le genie du peuple est d'une fecondite sans
limite[1]. Il n'a pas besoin d'enregistrer ses productions; il produit
sans se reposer, comme la terre qu'il cultive; il cree a toute heure,
comme la nature qui l'inspire.

[Note 1: Si vous ecoutez attentivement les joueurs de cornemuse qui font
le metier de menetriers dans nos campagnes du centre de la France, vous
verrez qu'ils ne savent pas moins de deux on trois cents compositions
du meme genre et du meme caractere, mais qui ne sont jamais empruntees
les unes aux autres; et vous vous assurerez qu'en moins de trois ans, ce
repertoire immense est entierement renouvele. J'ai eu dernierement avec un
de ces menestrels ambulants la conversation suivante:

"Vous avez appris un peu de musique?--Certainement j'ai appris a jouer de
la cornemuse a gros bourdon, et de la musette a clefs.---Ou avez-vous pris
des lecons?--En Bourbonnais, dans les bois.--Quel etait votre maitre?---Un
homme des bois.--Vous connaissez donc les notes?--Je crois bien!--En quel
ton jouez-vous la?--En quel ton? Qu'est-ce que cela veut dire?--N'est-ce
pas en _re_ que vous jouez?--Je ne connais pas le _re_.--Comment donc
s'appellent vos notes?--Elles s'appellent des notes; elles n'ont pas de
noms particuliers.--Comment retenez-vous tant d'airs differents?--On
ecoute!--Qui est-ce qui compose tous ces airs?--Beaucoup de personnes, des
fameux musiciens dans les bois.--Ils en font donc beaucoup?--Ils en font
toujours; ils ne s'arretent jamais.--Ils ne font rien autre chose?--Ils
coupent le bois.--Ils sont bucherons?--Presque tous bucherons. On dit chez
nous que la musique pousse dans les bois. C'est toujours la qu'on la
trouve.--Et c'est la que vous allez la chercher?--Tous les ans. Les
petits musiciens n'y vont pas. Ils ecoutent ce qui vient par les chemins,
et ils le redisent comme ils peuvent. Mais pour prendre l'_accent_
veritable, il faut aller ecouter les bucherons du Bourbonnais.--Et comment
cela leur vient-il?--En se promenant dans les bois, en rentrant le soir a
la maison, en se reposant le dimanche.--Et vous, composez-vous?--Un peu,
mais guere, et ca ne vaut pas grand'chose. Il faut etre ne dans les bois,
et je suis de la plaine. Il n'y a personne qui me vaille pour l'_accent_;
mais pour inventer, nous n'y entendons rien, et nous faisons mieux de ne
pas nous en meler.

Je voulus lui faire dire ce qu'il entendait par l'_accent_. Il n'en put
venir a bout, peut-etre parce qu'il le comprenait trop bien et me jugeait
indigne de le comprendre. Il etait jeune, serieux, noir comme un pifferaro
de la Calabre, allait de fete en fete, jouant tout le jour, et ne dormant
pas depuis trois nuits, parce qu'il lui fallait faire six ou huit lieues
avant le lever du soleil pour se transporter d'un village a l'autre. Il ne
s'en portait que mieux, buvait des brocs de vin a etourdir un boeuf, et ne
se plaignait pas, comme le sonneur de trompe de Walter Scott, d'avoir
_perdu son vent_. Plus il buvait, plus il etait grave et fier. Il jouait
fort bien, et avait grandement raison d'etre vain de son accent. Nous
observames que son jeu etait une modification perpetuelle de chaque theme.
Il fut impossible d'ecrire un seul de ces themes sans prendre note pour
chacun d'une cinquantaine de versions differentes. C'etait la son merite
probablement et son art. Ses reponses a mes questions m'ont fait
retrouver, je crois, l'etymologie du nom de _bourree_ qu'on donne aux
danses de ce pays. _bourree_ est le synonyme de fagot, et les bucherons du
Bourbonnais ont donne ce nom a leurs compositions musicales, comme maitre
Adam donna celui de _chevilles_ a ses poesies.]

Consuelo avait dans le coeur tout ce qu'il faut y avoir de candeur, de
poesie et de sensibilite, pour comprendre la musique populaire et pour
l'aimer passionnement. En cela elle etait grande artiste, et les theories
savantes qu'elle avait approfondies n'avaient rien ote a son genie de
cette fraicheur et de cette suavite qui est le tresor de l'inspiration et
la jeunesse de l'ame. Elle avait dit quelquefois a Anzoleto, en cachette
du Porpora, qu'elle aimait mieux certaines barcarolles des pecheurs de
l'Adriatique que toute la science de _Padre Martini_ et de _maestro
Durante_. Les boleros et les cantiques de sa mere etaient pour elle une
source de vie poetique, ou elle ne se lassait pas de puiser tout au fond
de ses souvenirs cheris. Quelle impression devait donc produire sur elle
le genie musical de la Boheme, l'inspiration de ce peuple pasteur,
guerrier, fanatique, grave et doux au milieu des plus puissants elements
de force et d'activite! C'etaient la des caracteres frappants et tout a
fait neufs pour elle. Albert disait cette musique avec une rare
intelligence de l'esprit national et du sentiment energique et pieux qui
l'avait fait naitre. Il y joignait, en improvisant, la profonde melancolie
et le regret dechirant que l'esclavage, avait imprime a son caractere
personnel et a celui de son peuple; et ce melange de tristesse et de
bravoure, d'exaltation et d'abattement, ces hymnes de reconnaissance unis
a des cris de detresse, etaient l'expression la plus complete et la plus
profonde, et de la pauvre Boheme, et du pauvre Albert.

On a dit avec raison que le but de la musique, c'etait l'emotion. Aucun
autre art ne reveillera d'une maniere aussi sublime le sentiment humain
dans les entrailles de l'homme; aucun autre art ne peindra aux yeux de
l'ame, et les splendeurs de la nature, et les delices de la contemplation,
et le caractere des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les
langueurs de leurs souffrances. Le regret, l'espoir, la terreur, le
recueillement, la consternation, l'enthousiasme, la foi, le doute, la
gloire, le calme, tout cela et plus encore, la musique nous le donne et
nous le reprend, au gre de son genie et selon toute la portee du notre.
Elle cree meme l'aspect des choses, et, sans tomber dans les puerilites
des effets de sonorite, ni dans l'etroite imitation des bruits reels, elle
nous fait voir, a travers un voile vaporeux qui les agrandit et les
divinise, les objets exterieurs ou elle transporte notre imagination.
Certains cantiques feront apparaitre devant nous les fantomes gigantesques
des antiques cathedrales, en meme temps qu'ils nous feront penetrer dans
la pensee des peuples qui les ont baties et qui s'y sont prosternes pour
chanter leurs hymnes religieux. Pour qui saurait exprimer puissamment et
naivement la musique des peuples divers, et pour qui saurait l'ecouter
comme il convient, il ne serait pas necessaire de faire le tour du monde,
de voir les differentes nations, d'entrer dans leurs monuments, de lire
leurs livres, et de parcourir leurs steppes, leurs montagnes, leurs
jardins, ou leurs deserts. Un chant juif bien rendu nous fait penetrer
dans la synagogue; toute l'Ecosse est dans un veritable air ecossais,
comme toute l'Espagne est dans un veritable air espagnol. J'ai ete souvent
ainsi en Pologne, en Allemagne, a Naples, en Irlande, dans l'Inde, et je
connais mieux ces hommes et ces contrees que si je les avais examines
durant des annees! Il ne fallait qu'un instant pour m'y transporter et m'y
faire vivre de toute la vie qui les anime. C'etait l'essence de cette
vie que je m'assimilais sous le prestige de la musique.

Peu a peu Consuelo cessa d'ecouter et meme d'entendre le violon d'Albert.
Toute son ame etait attentive; et ses sens, fermes aux perceptions
directes, s'eveillaient dans un autre monde, pour guider son esprit a
travers des espaces inconnus habites par de nouveaux etres. Elle voyait,
dans un chaos etrange, a la fois horrible et magnifique, s'agiter les
spectres des vieux heros de la Boheme; elle entendait le glas funebre de
la cloche des couvents, tandis que les redoutables Taborites descendaient
du sommet de leurs monts fortifies, maigres, demi-nus, sanglants et
farouches. Puis elle voyait les anges de la mort se rassembler sur les
nuages, le calice et le glaive a la main. Suspendus en troupe serree sur
la tete des pontifes prevaricateurs, elle les voyait verser sur la terre
maudite la coupe de la colere divine. Elle croyait entendre le choc de
leurs ailes pesantes, et le sang du Christ tomber en larges gouttes
derriere eux pour eteindre l'embrasement allume par leur fureur. Tantot
c'etait une nuit d'epouvante et de tenebres, ou elle entendait gemir et
raler les cadavres abandonnes sur les champs de bataille. Tantot c'etait
un jour ardent dont elle osait soutenir l'eclat, et ou elle voyait passer
comme la foudre le redoutable aveugle sur son char, avec son casque rond,
sa cuirasse rouillee, et le bandeau ensanglante qui lui couvrait les yeux.
Les temples s'ouvraient d'eux-memes a son approche; les moines fuyaient
dans le sein de la terre, emportant et cachant leurs reliques et leurs
tresors dans les pans de leurs robes. Alors les vainqueurs apportaient des
vieillards extenues, mendiants, couverts de plaies comme Lazare; des fous
accouraient en chantant et en riant comme Zdenko; les bourreaux souilles
d'un sang livide, les petits enfants aux mains pures, aux fronts
angeliques, les femmes guerrieres portant des faisceaux de piques et des
torches de resine, tous s'asseyaient autour d'une table; et un ange,
radieux et beau comme ceux qu'Albert Durer a places dans ses compositions
apocalyptiques, venait offrir a leurs levres avides la coupe de bois, le
calice du pardon, de la rehabilitation, et de la sainte egalite.

Cet ange reparaissait dans toutes les visions qui passerent en cet instant
devant les yeux de Consuelo. En le regardant bien, elle reconnut Satan, le
plus beau des immortels apres Dieu, le plus triste apres Jesus, le plus
fier parmi les plus fiers. Il trainait apres lui les chaines qu'il avait
brisees; et ses ailes fauves, depouillees et pendantes, portaient les
traces de la violence et de la captivite. Il souriait douloureusement aux
hommes souilles de crimes, et pressait les petits enfants sur son sein.

Tout a coup il sembla a Consuelo que le violon d'Albert parlait, et qu'il
disait par la bouche de Satan: "Non, le Christ mon frere ne vous a pas
aimes plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et
qu'au lieu de m'appeler l'ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi
l'ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le demon, je suis
l'archange de la revolte legitime et le patron des grandes luttes. Comme
le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l'opprime. Quand il
vous promettait le regne de Dieu sur la terre, quand il vous annoncait son
retour parmi vous, il voulait dire qu'apres avoir subi la persecution,
vous seriez recompenses, en conquerant avec lui et avec moi la liberte et
le bonheur. C'est ensemble que nous devions revenir, et c'est ensemble que
nous revenons, tellement unis l'un a l'autre que nous ne faisons plus
qu'un. C'est lui, le divin principe, le Dieu de l'esprit, qui est descendu
dans les tenebres ou l'ignorance m'avait jete, et ou je subissais, dans
les flammes du desir et de l'indignation, les memes tourments que lui ont
fait endurer sur sa croix les scribes et les pharisiens de tous les temps.
Me voici pour jamais avec vos enfants; car il a rompu mes chaines, il a
eteint mon bucher, il m'a reconcilie avec Dieu et avec vous. Et desormais
la ruse et la peur ne seront plus la loi et le partage du faible, mais la
fierte et la volonte. C'est lui, Jesus, qui est le misericordieux, le
doux, le tendre, et le juste: moi, je suis le juste aussi; mais je suis
le fort, le belliqueux, le severe, et le perseverant. O peuple! ne
reconnais-tu pas celui qui t'a parle dans le secret de ton coeur, depuis
que tu existes, et qui, dans toutes tes detresses, t'a soulage en te
disant: Cherche le bonheur, n'y renonce pas! Le bonheur t'est du,
exige-le, et tu l'auras! Ne vois-tu pas sur mon front toutes tes
souffrances, et sur mes membres meurtris la cicatrice des fers que tu as
portes? Bois le calice que je t'apporte, tu y trouveras mes larmes melees
a celles du Christ et aux tiennes; tu les sentiras aussi brulantes, et tu
les boiras aussi salutaires!"

Cette hallucination remplit de douleur et de pitie le coeur de Consuelo.
Elle croyait voir et entendre l'ange dechu pleurer et gemir aupres d'elle.
Elle le voyait grand, pale, et beau, avec ses longs cheveux en desordre
sur son front foudroye, mais toujours fier et leve vers le ciel. Elle
l'admirait en frissonnant encore par habitude de le craindre, et pourtant
elle l'aimait de cet amour fraternel et pieux qu'inspire la vue des
puissantes infortunes. Il lui semblait qu'au milieu de la communion des
freres bohemes, c'etait a elle qu'il s'adressait; qu'il lui reprochait
doucement sa mefiance et sa peur, et qu'il l'attirait vers lui par un
regard magnetique auquel il lui etait impossible de resister. Fascinee,
hors d'elle-meme, elle se leva, et s'elanca vers lui les bras ouverts, en
flechissant les genoux. Albert laissa echapper son violon, qui rendit un
son plaintif en tombant, et recut la jeune fille dans ses bras en poussant
un cri de surprise et de transport. C'etait lui que Consuelo ecoutait
et regardait, en revant a l'ange rebelle; c'etait sa figure, en tout
semblable a l'image qu'elle s'en etait formee, qui l'avait attiree et
subjuguee; c'etait contre son coeur qu'elle venait appuyer le sien, en
disant d'une voix etouffee: "A toi! a toi! ange de douleur; a toi et a
Dieu pour toujours!"

Mais a peine les levres tremblantes d'Albert eurent-elles effleure les
siennes, qu'elle sentit un froid mortel et de cuisantes douleurs glacer et
embraser tour a tour sa poitrine et son cerveau. Enlevee brusquement a son
illusion, elle eprouva un choc si violent dans tout son etre qu'elle se
crut pres de mourir; et, s'arrachant des bras du comte, elle alla tomber
contre les ossements de l'autel, dont une partie s'ecroula sur elle avec
un bruit affreux. En se voyant couverte de ces debris humains, et en
regardant Albert qu'elle venait de presser dans ses bras et de rendre
en quelque sorte maitre de son ame et de sa liberte dans un moment
d'exaltation insensee, elle eprouva une terreur et une angoisse si
horribles, qu'elle cacha son visage dans ses cheveux epars en criant avec
des sanglots: "Hors d'ici! loin d'ici! Au nom du ciel, de l'air, du jour!
O mon Dieu! tirez-moi de ce sepulcre, et rendez-moi a la lumiere du
soleil!"

Albert, la voyant palir et delirer, s'elanca vers elle, et voulut la
prendre dans ses bras pour la porter hors du souterrain. Mais, dans son
epouvante, elle ne le comprit pas; et, se relevant avec force, elle se mit
a fuir vers le fond de la caverne, au hasard et sans tenir compte des
obstacles, des bras sinueux de la source qui se croisaient devant elle, et
qui, en plusieurs endroits, offraient de grands dangers.

"Au nom de Dieu! criait Albert, pas par ici! arretez-vous! La mort est
sous vos pieds! attendez-moi!"

Mais ses cris augmentaient la peur de Consuelo. Elle franchit deux fois le
ruisseau en sautant avec la legerete d'une biche, et sans savoir pourtant
ce qu'elle faisait. Enfin elle heurta, dans un endroit sombre et plante de
cypres, contre une eminence du terrain, et tomba, les mains en avant, sur
une terre fine et fraichement remuee.

Cette secousse changea la disposition de ses nerfs. Une sorte de stupeur
succeda a son epouvante. Suffoquee, haletante, et ne comprenant plus rien
a ce qu'elle venait d'eprouver, elle laissa le comte la rejoindre et
s'approcher d'elle. Il s'etait elance sur ses traces, et avait eu la
presence d'esprit de prendre a la hate, en passant, une  des torches
plantees sur les rochers, afin de pouvoir au moins l'eclairer au milieu
des detours du ruisseau, s'il ne parvenait pas a l'atteindre avant un
endroit qu'il savait profond, et vers lequel elle paraissait se diriger.
Atterre, brise par des emotions si soudaines et si contraires, le pauvre
jeune homme n'osait ni lui parler, ni la relever. Elle s'etait assise sur
le monceau de terre qui l'avait fait trebucher, et n'osait pas non plus
lui adresser la parole. Confuse et les yeux baisses, elle regardait
machinalement le sol ou elle se trouvait. Tout a coup elle s'apercut que
cette eminence avait la forme et la dimension d'une tombe, et qu'elle
etait effectivement assise sur une fosse recemment recouverte, que
jonchaient quelques branches de cypres a peine fletries et des fleurs
dessechees. Elle se leva precipitamment, et, dans un nouvel acces d'effroi
qu'elle ne put maitriser, elle s'ecria:

"O Albert! qui donc avez-vous enterre ici?

--J'y ai enterre ce que j'avais de plus cher au monde avant de vous
connaitre, repondit Albert en laissant voir la plus douloureuse emotion.
Si c'est un sacrilege, comme je l'ai commis dans un jour de delire et avec
l'intention de remplir un devoir sacre, Dieu me le pardonnera. Je vous
dirai plus tard quelle ame habita le corps qui repose ici. Maintenant vous
etes trop emue, et vous avez besoin de vous retrouver au grand air. Venez,
Consuelo, sortons de ce lieu ou vous m'avez fait dans un instant le plus
heureux et le plus malheureux des hommes.

--Oh! oui, s'ecria-t-elle, sortons d'ici! Je ne sais quelles vapeurs
s'exhalent du sein de la terre; mais je me sens mourir, et ma raison
m'abandonne."

Ils sortirent ensemble, sans se dire un mot de plus. Albert marchait
devant, en s'arretant et en baissant sa torche a chaque pierre, pour que
sa compagne put la voir et l'eviter. Lorsqu'il voulut ouvrir la porte de
la cellule, un souvenir en apparence eloigne de la disposition d'esprit ou
elle se trouvait, mais qui s'y rattachait par une preoccupation d'artiste,
se reveilla chez Consuelo.

"Albert, dit-elle, vous avez oublie votre violon aupres de la source. Cet
admirable instrument qui m'a cause des emotions inconnues jusqu'a ce jour,
je ne saurais consentir a le savoir abandonne a une destruction certaine
dans cet endroit humide."

Albert fit un mouvement qui signifiait le peu de prix qu'il attachait
desormais a tout ce qui n'etait pas Consuelo. Mais elle insista:

"II m'a fait bien du mal, lui dit-elle, et pourtant....

--S'il ne vous a fait que du mal, laissez-le se detruire, repondit-il avec
amertume; je n'y veux plus toucher de ma vie. Ah! il me tarde qu'il soit
aneanti.

--Je mentirais si je disais cela, reprit Consuelo, rendue a un sentiment
de respect pour le genie musical du comte. L'emotion a depasse mes forces,
voila tout; et le ravissement s'est change en agonie. Allez le chercher,
mon ami; je veux moi-meme le remettre avec soin dans sa boite, en
attendant que j'aie le courage de l'en tirer pour le replacer dans vos
mains, et l'ecouter encore."

Consuelo fut attendrie par le regard de remerciement que lui adressa le
comte en recevant cette esperance. Il rentra dans la grotte pour lui
obeir; et, restee seule quelques instants, elle se reprocha sa folle
terreur et ses soupcons affreux. Elle se rappelait, en tremblant et en
rougissant, ce mouvement de fievre qui l'avait jetee dans ses bras; mais
elle ne pouvait se defendre d'admirer le respect modeste et la chaste
timidite de cet homme qui l'adorait, et qui n'osait pas profiter d'une
telle circonstance pour lui dire meme un mot de son amour. La tristesse
qu'elle voyait dans ses traits, et la langueur de sa demarche brisee,
annoncaient assez qu'il n'avait concu aucune esperance audacieuse, ni pour
le present, ni pour l'avenir. Elle lui sut gre d'une si grande delicatesse
de coeur, et se promit d'adoucir par de plus douces paroles l'espece
d'adieux qu'ils allaient se faire en quittant le souterrain.

Mais le souvenir de Zdenko, comme une ombre vengeresse, devait la suivre
jusqu'au bout, et accuser Albert en depit d'elle-meme. En s'approchant de
la porte, ses yeux tomberent sur une inscription en bohemien, dont,
excepte un seul elle comprit aisement tous les mots, puisqu'elle les
savait par coeur. Une main, qui ne pouvait etre que celle de Zdenko, avait
trace a la craie sur la porte noire et profonde: _Que celui a qui on a
fait tort te ..._ Le dernier mot etait inintelligible pour Consuelo; et
cette circonstance lui causa une vive inquietude. Albert revint, serra son
violon, sans qu'elle eut le courage ni meme la pensee de l'aider, comme
elle le lui avait promis. Elle retrouvait toute l'impatience qu'elle avait
eprouvee de sortir du souterrain. Lorsqu'il tourna la clef avec effort
dans la serrure rouillee, elle ne put s'empecher de mettre le doigt sur le
mot mysterieux, en regardant son hote d'un air d'interrogation.

"Cela signifie, repondit Albert avec une sorte de calme, que l'ange
meconnu, l'ami du malheureux, celui dont nous parlions tout a l'heure,
Consuelo....

--Oui, Satan; je sais cela; et le reste?

--Que Satan, dis-je, te pardonne!

--Et quoi pardonner? reprit-elle en palissant.

--Si la douleur doit se faire pardonner, repondit le comte avec une
serenite melancolique, j'ai une longue priere a faire."

Ils entrerent dans la galerie, et ne rompirent plus le silence jusqu'a la
Cave du Moine. Mais lorsque la clarte du jour exterieur vint, a travers le
feuillage, tomber en reflets bleuatres sur le visage du comte, Consuelo
vit que deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient lentement sur ses
joues. Elle en fut affectee; et cependant, lorsqu'il s'approcha d'un air
craintif pour la transporter jusqu'a la sortie, elle prefera mouiller ses
pieds dans cette eau saumatre que de lui permettre de la soulever dans ses
bras. Elle prit pour pretexte l'etat de fatigue et d'abattement ou elle le
voyait, et hasardait deja sa chaussure delicate dans la vase, lorsque
Albert lui dit en eteignant son flambeau:

"Adieu donc, Consuelo! je vois a votre aversion pour moi que je dois
rentrer dans la nuit eternelle, et, comme un spectre evoque par vous un
instant, retourner a ma tombe apres n'avoir reussi qu'a vous faire peur.

--Non! votre vie m'appartient! s'ecria Consuelo en se retournant et en
l'arretant; vous m'avez fait le serment de ne plus rentrer sans moi dans
cette caverne, et vous n'avez pas le droit de le reprendre.

--Et pourquoi voulez-vous imposer le fardeau de la vie humaine au fantome
d'un homme? Le solitaire n'est que l'ombre d'un mortel, et celui qui n'est
point aime est seul partout et avec tous.

--Albert, Albert! vous me dechirez le coeur. Venez, portez-moi dehors.
Il me semble qu'a la pleine lumiere du jour, je verrai enfin clair dans ma
propre destinee."




LVI.


Albert obeit; et quand ils commencerent a descendre de la base du
Schreckenstein vers les vallons inferieurs, Consuelo sentit, en effet,
ses agitations se calmer.

"Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, lui dit-elle en s'appuyant
doucement sur son bras pour marcher; il est bien certain pour moi
maintenant que j'ai eu tout a l'heure un acces de folie dans la grotte.

--Pourquoi vous le rappeler, Consuelo? Je ne vous en aurais jamais parle,
moi; je sais bien que vous voudriez l'effacer de votre souvenir.
Il faudra aussi que je parvienne a l'oublier!

--Mon ami, je ne veux pas l'oublier, mais vous en demander pardon. Si
je vous racontais la vision etrange que j'ai eue en ecoutant vos airs
bohemiens, vous verriez que j'etais hors de sens quand je vous ai cause
une telle surprise et une telle frayeur. Vous ne pouvez pas croire que
j'aie voulu me jouer de votre raison et de votre repos....  Mon Dieu! Le
ciel m'est temoin que je donnerais encore maintenant ma vie pour vous.

--Je sais que vous ne tenez point a la vie, Consuelo! Et moi je sens que
j'y tiendrais avec tant d'aprete, si....

--Achevez donc!

--Si j'etais aime comme j'aime!

--Albert, je vous aime autant qu'il m'est permis de le faire. Je vous
aimerais sans doute comme vous meritez de l'etre, si ...

--Achevez a votre tour!

--Si des obstacles insurmontables ne m'en faisaient pas un crime.

--Et quels sont donc ces obstacles? Je les cherche en vain autour de vous;
je ne les trouve qu'au fond de votre coeur, que dans vos souvenirs sans
doute!

--Ne parlons pas de mes souvenirs; ils sont odieux, et j'aimerais mieux
mourir tout de suite que de recommencer le passe. Mais votre rang dans le
monde, votre fortune, l'opposition et l'indignation de vos parents, ou
voudriez-vous que je prisse le courage d'accepter tout cela? Je ne possede
rien au monde que ma fierte et mon desinteressement; que me resterait-il
si j'en faisais le sacrifice?

--Il te resterait mon amour et le tien, si tu m'aimais; Je sens que
cela n'est point, et je ne te demanderai qu'un peu de pitie. Comment
pourrais-tu etre humiliee de me faire l'aumone de quelque bonheur? Lequel
de nous serait donc prosterne devant l'autre? En quoi ma fortune te
degraderait-elle? Ne pourrions-nous pas la jeter bien vite aux pauvres,
si elle te pesait autant qu'a moi? Crois-tu que je n'aie pas pris des
longtemps la ferme resolution de l'employer comme il convient a mes
croyances et a mes gouts, c'est-a-dire de m'en debarrasser, quand la perte
de mon pere viendra ajouter la douleur de l'heritage a la douleur de la
separation! Eh bien, as-tu peur d'etre riche? j'ai fait voeu de pauvrete.
Crains-tu d'etre illustree par mon nom? c'est un faux nom, et le veritable
est un nom proscrit. Je ne le reprendrai pas, ce serait faire injure a la
memoire de mon pere; mais, dans l'obscurite ou je me plongerai, nul n'en
sera ebloui, je te jure, et tu ne pourras pas me le reprocher. Enfin,
quant a l'opposition de mes parents ... Oh! s'il n'y avait que cet
obstacle! dis-moi donc qu'il n'y en a pas d'autre, et tu verras!

--C'est le plus grand de tous, le seul que tout mon devouement, toute ma
reconnaissance pour vous ne saurait lever.

--Tu mens, Consuelo! Ose jurer que tu ne mens pas! Ce n'est pas la le seul
obstacle."

Consuelo hesita. Elle n'avait jamais menti, et cependant elle eut voulu
reparer le mal qu'elle avait fait a son ami, a celui qui lui avait sauve
la vie, et qui veillait sur elle depuis plusieurs mois avec la sollicitude
d'une mere tendre et intelligente. Elle s'etait flattee d'adoucir ses
refus en invoquant des obstacles qu'elle jugeait, en effet,
insurmontables. Mais les questions reiterees d'Albert la troublaient,
et son propre coeur etait un dedale ou elle se perdait; car elle ne
pouvait pas dire avec certitude si elle aimait ou si elle haissait cet
homme etrange, vers lequel une sympathie mysterieuse et puissante l'avait
poussee, tandis qu'une crainte invincible, et quelque chose qui
ressemblait a l'aversion, la faisaient trembler a la seule idee d'un
engagement.

Il lui sembla, en cet instant, qu'elle haissait Anzoleto. Pouvait-il en
etre autrement, lorsqu'elle le comparait, avec son brutal egoisme, son
ambition abjecte, ses lachetes, ses perfidies, a cet Albert si genereux,
si humain, si pur, et si grand de toutes les vertus les plus sublimes et
les plus romanesques? Le seul nuage qui put obscurcir la conclusion du
parallele, c'etait cet attentat sur la vie de Zdenko, qu'elle ne pouvait
se defendre de presumer. Mais ce soupcon n'etait-il pas une maladie de son
imagination, un cauchemar qu'un instant d'explication pouvait dissiper?
Elle resolut de l'essayer; et, feignant d'etre distraite et de n'avoir pas
entendu la derniere question d'Albert:

"Mon Dieu! dit-elle en s'arretant pour regarder un paysan qui passait a
quelque distance, j'ai cru voir Zdenko."

Albert tressaillit, laissa tomber le bras de Consuelo qu'il tenait sous le
sien, et fit quelques pas en avant. Puis il s'arreta, et revint vers elle
en disant:

"Quelle erreur est la votre, Consuelo! cet homme-ci n'a pas le moindre
trait de ... "

Il ne put se resoudre a prononcer le nom de Zdenko; sa physionomie etait
bouleversee.

"Vous l'avez cru cependant vous-meme un instant, dit Consuelo, qui
l'examinait avec attention.

--J'ai la vue fort basse, et j'aurais du me rappeler que cette rencontre
etait impossible.

--Impossible! Zdenko est donc bien loin d'ici?

--Assez loin pour que vous n'ayez plus rien a redouter de sa folie.

--Ne sauriez-vous me dire d'ou lui etait venue cette haine subite contre
moi, apres les temoignages de sympathie qu'il m'avait donnes?

--Je vous l'ai dit, d'un reve qu'il fit la veille de votre descente
dans le souterrain. Il vous vit en songe me suivre a l'autel, ou vous
consentiez a me donner votre foi; et la vous vous mites a chanter nos
vieux hymnes bohemiens d'une voix eclatante qui fit trembler toute
l'eglise. Et pendant que vous chantiez, il me voyait palir et m'enfoncer
dans le pave de l'eglise, jusqu'a ce que je me trouvasse enseveli et
couche mort dans le sepulcre de mes aieux. Alors il vous vit jeter a la
hate votre couronne de mariee, pousser du pied une dalle qui me couvrit
a l'instant, et danser sur cette pierre funebre en chantant des choses
incomprehensibles dans une langue inconnue, et avec tous les signes de la
joie la plus effrenee et la plus cruelle. Plein de fureur, il se jeta sur
vous; mais vous vous etiez deja envolee en fumee, et il s'eveilla baigne
de sueur et transporte de colere. Il m'eveilla moi-meme car ses cris et
ses imprecations faisaient retentir la voute de sa cellule. J'eus beaucoup
de peine a lui faire raconter son reve, et j'en eus plus encore a
l'empecher d'y voir un sens reel de ma destinee future. Je ne pouvais le
convaincre aisement; car j'etais moi-meme sous l'empire d'une exaltation
d'esprit tout a fait maladive, et je n'avais jamais tente jusqu'alors de
le dissuader lorsque je le voyais ajouter foi a ses visions et a ses
songes. Cependant j'eus lieu de croire, dans le jour qui suivit cette
nuit agitee, qu'il ne s'en souvenait pas, ou qu'il n'y attachait aucune
importance; car il n'en dit plus un mot, et lorsque je le priai d'aller
vous parler de moi, il ne fit aucune resistance ouverte. Il ne pensait
pas que vous eussiez jamais la pensee ni la possibilite de venir me
chercher ou j'etais, et son delire ne se reveilla que lorsqu'il vous vit
l'entreprendre. Toutefois il ne me montra sa haine contre vous qu'au
moment ou nous le rencontrames a notre retour par les galeries
souterraines. C'est alors qu'il me dit laconiquement en bohemien que
son intention et sa resolution etaient de me delivrer de vous (c'etait
son expression), et de vous _detruire_ la premiere fois qu'il vous
rencontrerait seule, parce que vous etiez le fleau de ma vie, et que vous
aviez ma mort ecrite dans les yeux. Pardonnez-moi de vous repeter les
paroles de sa demence, et comprenez maintenant pourquoi j'ai du l'eloigner
de vous et de moi. N'en parlons pas davantage, je vous en supplie; ce
sujet de conversation m'est fort penible. J'ai aime Zdenko comme un autre
moi-meme. Sa folie s'etait assimilee et identifiee a la mienne, au point
que nous avions spontanement les memes pensees, les memes visions, et
jusqu'aux memes souffrances physiques. Il etait plus naif, et partant plus
poete que moi; son humeur etait plus egale, et les fantomes que je
voyais affreux et menacants, il les voyait doux et tristes a travers
son organisation plus tendre et plus sereine que la mienne. La grande
difference qui existait entre nous deux, c'etait l'irregularite de mes
acces et la continuite de son enthousiasme. Tandis que j'etais tour a tour
en proie au delire ou spectateur froid et consterne de ma misere, il
vivait constamment dans une sorte de reve ou tous les objets exterieurs
venaient prendre des formes symboliques; et cette divagation etait
toujours si douce et si affectueuse, que dans mes moments lucides (les
plus douloureux pour moi a coup sur!) j'avais besoin de la demence
paisible et ingenieuse de Zdenko pour me ranimer et me reconcilier avec
la vie.

--O mon ami, dit Consuelo, vous devriez me hair, et je me hais moi-meme,
pour vous avoir prive de cet ami si precieux et si devoue. Mais son exil
n'a-t-il pas dure assez longtemps? A cette heure, il est gueri sans doute
d'un acces passager de violence....

--Il en est gueri ... _probablement!_ dit Albert avec un sourire etrange
et plein d'amertume.

--Eh bien, reprit Consuelo qui cherchait a repousser l'idee de la mort de
Zdenko, que ne le rappelez-vous? Je le reverrais sans crainte, je vous
assure; et a nous deux, nous lui ferions oublier ses preventions contre
moi.

--Ne parlez pas ainsi, Consuelo, dit Albert avec abattement; ce retour est
impossible desormais. J'ai sacrifie mon meilleur ami, celui qui etait mon
compagnon, mon serviteur, mon appui, ma mere prevoyante et laborieuse,
mon enfant naif, ignorant et soumis; celui qui pourvoyait a tous mes
besoins, a tous mes innocents et tristes plaisirs; celui qui me defendait
contre moi-meme dans mes acces de desespoir, et qui employait la force
et la ruse pour m'empecher de quitter ma cellule, lorsqu'il me voyait
incapable de preserver ma propre dignite et ma propre vie dans le monde
des vivants et dans la societe des autres hommes. J'ai fait ce sacrifice
sans regarder derriere moi et sans avoir de remords, parce que je le
devais; parce qu'en affrontant les dangers du souterrain, en me rendant la
raison et le sentiment de mes devoirs, vous etiez plus precieuse, plus
sacree pour moi que Zdenko lui-meme.

--Ceci est un erreur, un blaspheme peut-etre, Albert! Un instant de
courage ne saurait etre compare a toute une vie de devouement.

--Ne croyez pas qu'un amour egoiste et sauvage m'ait donne le conseil
d'agir comme je l'ai fait. J'aurais su etouffer un tel amour dans mon
sein, et m'enfermer dans ma caverne avec Zdenko, plutot que de briser le
coeur et la vie du meilleur des hommes. Mais la voix de Dieu avait parle
clairement. J'avais resiste a l'entrainement qui me maitrisait; je vous
avais fuie, je voulais cesser de vous voir, tant que les reves et les
pressentiments qui me faisaient esperer en vous l'ange de mon salut ne se
seraient pas realises. Jusqu'au desordre apporte par un songe menteur dans
l'organisation pieuse et douce de Zdenko, il partageait mon aspiration
vers vous, mes craintes, mes esperances, et mes religieux desirs.
L'infortune, il vous meconnut le jour meme ou vous vous reveliez! La
lumiere celeste qui avait toujours eclaire les regions mysterieuses de
son esprit s'eteignit tout a coup, et Dieu le condamna en lui envoyant
l'esprit de vertige et de fureur. Je devais l'abandonner aussi; car vous
m'apparaissiez enveloppee d'un rayon de la gloire, vous descendiez vers
moi sur les ailes du prodige, et vous trouviez, pour me dessiller les
yeux, des paroles que votre intelligence calme et votre education
d'artiste ne vous avaient pas permis d'etudier et de preparer. La pitie,
la charite, vous inspiraient, et, sous leur influence miraculeuse, vous
me disiez ce que je devais entendre pour connaitre et concevoir la vie
humaine.

--Que vous ai-je donc dit de si sage et de si fort? Vraiment, Albert,
je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais Dieu meme etait dans le son de votre voix et dans
la serenite de votre regard. Aupres de vous je compris en un instant ce
que dans toute ma vie je n'eusse pas trouve seul. Je savais auparavant que
ma vie etait une expiation, un martyre; et je cherchais l'accomplissement
de ma destinee dans les tenebres, dans la solitude, dans les larmes, dans
l'indignation, dans l'etude, dans l'ascetisme et les macerations. Vous me
fites pressentir une autre vie, un autre martyre, tout de patience, de
douceur, de tolerance et de devouement. Les devoirs que vous me traciez
naivement et simplement, en commencant par ceux de la famille, je les
avais oublies; et ma famille, par exces de bonte, me laissait ignorer mes
crimes. Je les ai repares, grace a vous; et des le premier jour j'ai
connu, au calme qui se faisait en moi, que c'etait la tout ce que Dieu
exigeait de moi pour le present. Je sais bien que ce n'est pas tout, et
j'attends que Dieu se revele sur la suite de mon existence. Mais j'ai
confiance maintenant, parce que j'ai trouve l'oracle que je pourrai
interroger. C'est vous, Consuelo! La Providence vous a donne pouvoir sur
moi, et je ne me revolterai pas contre ses decrets, en cherchant a m'y
soustraire. Je ne devais donc pas hesiter un instant entre la puissance
superieure investie du don de me regenerer, et la pauvre creature passive
qui jusqu'alors n'avait fait que partager mes detresses et subir mes
orages.

--Vous parlez de Zdenko? Mais que savez-vous si Dieu ne m'avait pas
destinee a le guerir, lui aussi? Vous voyez bien que j'avais deja quelque
pouvoir sur lui, puisque j'avais reussi a le convaincre d'un mot, lorsque
sa main etait levee sur moi pour me tuer.

--O mon Dieu, il est vrai, j'ai manque de foi, j'ai eu peur.
Je connaissais les serments de Zdenko. Il m'avait fait malgre moi celui
de ne vivre que pour moi, et il l'avait tenu depuis que j'existe, en mon
absence comme avant et depuis mon retour. Lorsqu'il jurait de vous
_detruire_, je ne pensais meme pas qu'il fut possible d'arreter l'effet de
sa resolution, et je pris le parti de l'offenser, de le bannir, de le
briser, de le _detruire_ lui-meme.

--De le _detruire_, mon Dieu! Que signifie ce mot dans votre bouche,
Albert? Ou est Zdenko?

--Vous me demandez comme Dieu a Cain: Qu'as-tu fait de ton frere?

--O ciel, ciel! Vous ne l'avez pas tue, Albert!"

Consuelo, en laissant echapper cette parole terrible, s'etait attachee
avec energie au bras d'Albert, et le regardait avec un effroi mele d'une
douloureuse pitie. Elle recula terrifiee de l'expression fiere et froide
que prit ce visage pale, ou la douleur semblait parfois s'etre petrifiee.

"Je ne l'ai pas _tue_, repondit-il, et pourtant je lui ai ote la vie, a
coup sur. Oseriez-vous donc m'en faire un crime, vous pour qui je tuerais
peut-etre mon propre pere de la meme maniere; vous pour qui je braverais
tous les remords, et briserais tous les liens les plus chers, les
existences les plus sacrees? Si j'ai prefere, a la crainte de vous voir
assassiner par un fou, le regret et le repentir qui me rongent, avez-vous
assez peu de pitie dans le coeur pour remettre toujours cette douleur sous
mes yeux, et pour me reprocher le plus grand sacrifice qu'il ait ete en
mon pouvoir de vous faire? Ah! Vous aussi, vous avez donc des moments de
cruaute! La cruaute ne saurait s'eteindre dans les entrailles de quiconque
appartient a la race humaine!"

Il y avait tant de solennite dans ce reproche, le premier qu'Albert eut
ose faire a Consuelo, qu'elle en fut penetree de crainte, et sentit, plus
qu'il ne lui etait encore arrive de le faire, la terreur qu'il lui
inspirait. Une sorte d'humiliation, puerile peut-etre, mais inherente au
coeur de la femme, succedait au doux orgueil dont elle n'avait pu se
defendre en ecoutant Albert lui peindre sa veneration passionnee. Elle
se sentit abaissee, meconnue sans doute; car elle n'avait cherche a
surprendre son secret qu'avec l'intention, ou du moins avec le desir de
repondre a son amour s'il venait a se justifier. En meme temps, elle
voyait que dans la pensee de son amant elle etait coupable; car s'il avait
tue Zdenko, la seule personne au monde qui n'eut pas eu le droit de le
condamner irrevocablement, c'etait celle dont la vie avait exige le
sacrifice d'une autre vie infiniment precieuse d'ailleurs au malheureux
Albert.

Consuelo ne put rien repondre: elle voulut parler d'autre chose, et ses
larmes lui couperent la parole. En les voyant couler, Albert, repentant,
voulut s'humilier a son tour; mais elle le pria de ne plus jamais revenir
sur un sujet si redoutable pour son esprit, et lui promit, avec une sorte
de consternation arriere, de ne jamais prononcer un nom qui reveillait en
elle comme en lui les emotions les plus affreuses. Le reste de leur trajet
fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayerent vainement un
autre entretien. Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle
entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme Abraham ou comme Brutus
apres l'accomplissement du sacrifice ordonne par les destins farouches.
Cette tranquillite triste, mais profonde, avec un pareil poids sur
La poitrine, ressemblait a un reste de folie; et Consuelo ne pouvait
justifier son ami qu'en se rappelant qu'il etait fou. Si, dans un combat
a force ouverte contre quelque bandit, il eut tue son adversaire pour la
sauver, elle n'eut trouve la qu'un motif de plus de reconnaissance, et
peut-etre d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre
mysterieux, accompli sans doute dans les tenebres du souterrain; cette
tombe creusee dans le lieu de la priere, et ce farouche silence apres une
pareille crise; ce fanatisme stoique avec lequel il avait ose la conduire
dans la grotte, et s'y livrer lui-meme aux charmes de la musique, tout
cela etait horrible, et Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait
d'entrer dans son coeur. "Quand donc a-t-il pu commettre ce meurtre? Se
demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli
assez profond pour me faire presumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques
gouttes de sang sur les mains, un jour que je lui aurai tendu la mienne.
Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime jusqu'a
La ferocite. Et moi, qui avais tant desire d'inspirer un amour sans
bornes! moi, qui regrettais si amerement d'avoir ete faiblement aimee!
Voila donc l'amour que le ciel me reservait pour compensation!"

Puis elle recommencait a chercher dans quel moment Albert avait pu
accomplir son horrible sacrifice. Elle pensait que ce devait etre pendant
cette grave maladie qui l'avait rendue indifferente a toutes les choses
exterieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et delicats
qu'Albert lui avait prodigues, elle ne pouvait concilier les deux faces
d'un etre si dissemblable a lui-meme et a tous les autres hommes.

Perdue dans ces reveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et
d'un air preoccupe les fleurs qu'Albert avait l'habitude de cueillir en
chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait beaucoup.
Elle ne pensa meme pas a le quitter, pour rentrer seule au chateau et
dissimuler le long tete-a-tete qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert
n'y songeat pas non plus, soit qu'il ne crut pas devoir feindre davantage
avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouverent a
l'entree du chateau face a face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans
doute Albert aussi) vit pour la premiere fois la colere et le dedain
enflammer les traits de cette femme, que la bonte de son coeur empechait
d'etre laide ordinairement, malgre sa maigreur et sa difformite.

"Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle a la
Porporina d'une voix tremblante et saccadee par l'indignation. Nous etions
fort en peine du comte Albert. Son pere, qui n'a pas voulu dejeuner sans
lui, desirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez juge a
propos de lui faire oublier; et quant a vous, il y a dans le salon un
petit jeune homme qui se dit votre frere, et qui vous attend avec une
impatience peu polie."

Apres avoir dit ces paroles etranges, la pauvre Wenceslawa, effrayee de
son courage, tourna le dos brusquement, et courut a sa chambre, ou elle
toussa et pleura pendant plus d'une heure.




LVII.


"Ma tante est dans une singuliere disposition d'esprit, dit Albert a
Consuelo en remontant avec elle l'escalier  du perron. Je vous demande
pardon pour elle, mon amie; soyez sure qu'aujourd'hui meme elle changera
de manieres et de langage.

--Mon frere? dit Consuelo stupefaite de la nouvelle qu'on venait de lui
annoncer, et sans entendre ce que lui disait le jeune comte.

--Je ne savais pas que vous eussiez un frere, reprit Albert, qui avait
ete plus frappe de l'aigreur de sa tante que de cet incident. Sans doute,
c'est un bonheur pour vous de le revoir, chere Consuelo, et je me
rejouis....

--Ne vous rejouissez pas, monsieur le comte, reprit Consuelo qu'un triste
pressentiment envahissait rapidement; c'est peut-etre un grand chagrin
pour moi qui se prepare, et...."

Elle s'arreta tremblante; car elle etait sur le point de lui demander
conseil et protection. Mais elle craignit de se lier trop envers lui, et,
n'osant ni accueillir ni eviter celui qui s'introduisait aupres d'elle a
la faveur d'un mensonge, elle sentit ses genoux plier, et s'appuya en
palissant contre la rampe, a la derniere marche du perron.

"Craignez-vous quelque facheuse nouvelle de votre famille? lui dit Albert,
dont l'inquietude commencait a s'eveiller.

--Je n'ai pas de famille," repondit Consuelo en s'efforcant de reprendre
sa marche.

Elle faillit dire qu'elle n'avait pas de frere; une crainte vague l'en
empecha. Mais en traversant la salle a manger, elle entendit crier sur le
parquet du salon les bottes du voyageur, qui s'y promenait de long en
large avec impatience. Par un mouvement involontaire, elle se rapprocha du
jeune comte, et lui pressa le bras en y enlacant le sien, comme pour se
refugier dans son amour, a l'approche des souffrances qu'elle prevoyait.

Albert, frappe de ce mouvement, sentit s'eveiller en lui des apprehensions
mortelles.

"N'entrez pas sans moi, lui dit-il a voix basse; je devine, a mes
pressentiments qui ne m'ont jamais trompe, que ce frere est votre ennemi
et le mien. J'ai froid, j'ai peur, comme si j'allais etre force de hair
quelqu'un!"

Consuelo degagea son bras qu'Albert serrait etroitement contre sa
poitrine. Elle trembla en pensant qu'il allait peut-etre concevoir une de
ces idees singulieres, une de ces implacables resolutions dont la mort
presumee de Zdenko etait un deplorable exemple pour elle.

"Quittons-nous ici, lui dit-elle en allemand (car de la piece voisine on
pouvait deja l'entendre). Je n'ai rien a craindre du moment present; mais
si l'avenir me menace, comptez, Albert, que j'aurai recours a vous."

Albert ceda avec une mortelle repugnance. Craignant de manquer a la
delicatesse, il n'osait lui desobeir; mais il ne pouvait se resoudre a
s'eloigner de la salle. Consuelo, qui comprit son hesitation, referma les
deux portes du salon en y entrant, afin qu'il ne put ni voir ni entendre
ce qui allait se passer.

Anzoleto (car c'etait lui; elle ne l'avait que trop bien devine a son
audace, et que trop bien reconnu au bruit de ses pas) s'etait prepare a
l'aborder effrontement par une embrassade fraternelle en presence des
temoins. Lorsqu'il la vit entrer seule, pale, mais froide et severe, il
perdit tout son courage, et vint se jeter a ses pieds en balbutiant.
Il n'eut pas besoin de feindre la joie et la tendresse. Il eprouvait
violemment et reellement ces deux sentiments, en retrouvant celle qu'il
n'avait jamais cesse d'aimer malgre sa trahison. Il fondit en pleurs; et,
comme elle ne voulut point lui laisser prendre ses mains, il couvrit de
baisers et de larmes le bord de son vetement. Consuelo ne s'etait pas
attendue a le retrouver ainsi. Depuis quatre mois, elle le revait tel
qu'il s'etait montre la nuit de leur rupture, amer, ironique, meprisable
et haissable entre tous les hommes. Ce matin meme, elle l'avait vu passer
avec une demarche insolente et un air d'insouciance presque cynique. Et
voila qu'il etait a genoux, humilie, repentant, baigne de larmes, comme
dans les jours orageux de leurs reconciliations passionnees; plus beau que
jamais, car son costume de voyage un peu commun, mais bien porte, lui
seyait a merveille, et le hale des chemins avait donne un caractere plus
male a ses traits admirables.

Palpitante comme la colombe que le vautour vient de saisir, elle fut
forcee de s'asseoir et de cacher son visage dans ses mains, pour se
derober a la fascination de son regard. Ce mouvement, qu'Anzoleto prit
pour de la honte, l'encouragea; et le retour des mauvaises pensees vint
bien vite gater l'elan naif de son premier transport. Anzoleto, en fuyant
Venise et les degouts qu'il y avait eprouves en punition de ses fautes,
n'avait pas eu d'autre pensee que celle de chercher fortune; mais en meme
temps il avait toujours nourri le desir et l'esperance de retrouver sa
chere Consuelo. Un talent aussi eblouissant ne pouvait, selon lui, rester
cache bien longtemps, et nulle part il n'avait neglige de prendre des
informations, en faisant causer ses hoteliers, ses guides, ou les
voyageurs dont il faisait la rencontre. A Vienne, il avait retrouve des
personnes de distinction de sa nation, auxquelles il avait confesse son
coup de tete et sa fuite. Elles lui avaient conseille d'aller attendre
plus loin de Venise que le comte Zustiniani eut oublie ou pardonne son
escapade; et en lui promettant de s'y employer, elles lui avaient donne
des lettres de recommandation pour Prague, Dresde et Berlin. En passant
devant le chateau des Geants, Anzoleto n'avait pas songe a questionner son
guide; mais, au bout d'une heure de marche rapide, s'etant ralenti pour
laisser souffler les chevaux, il avait repris la conversation en lui
demandant des details sur le pays et ses habitants. Naturellement le guide
lui avait parle des seigneurs de Rudolstadt, de leur maniere de vivre, des
bizarreries du comte Albert, dont la folie n'etait plus un secret pour
personne, surtout depuis l'aversion que le docteur Wetzelius lui avait
vouee tres-cordialement. Ce guide n'avait pas manque d'ajouter, pour
completer la chronique scandaleuse de la province, que le comte Albert
venait de couronner toutes ses extravagances en refusant d'epouser sa
noble cousine la belle baronne Amelie de Rudolstadt, pour se coiffer d'une
aventuriere, mediocrement belle, dont tout le monde devenait amoureux
cependant lorsqu'elle chantait, parce qu'elle avait une voix
extraordinaire.

Ces deux circonstances etaient trop applicables a Consuelo pour que notre
voyageur ne demandat pas le nom de l'aventuriere; et en apprenant qu'elle
s'appelait Porporina, il ne douta plus de la verite. Il rebroussa chemin
a l'instant meme; et, apres avoir rapidement improvise le pretexte et le
titre sous lesquels il pouvait s'introduire dans ce chateau si bien garde,
il avait encore arrache quelques medisances a son guide. Le bavardage de
cet homme lui avait fait regarder comme certain que Consuelo etait la
maitresse du jeune comte, en attendant qu'elle fut sa femme; car elle
avait ensorcele, disait-on, toute la famille, et, au lieu de la chasser
comme elle le meritait, on avait pour elle dans la maison des egards et
des soins qu'on n'avait jamais eus pour la baronne Amelie.

Ces details stimulerent Anzoleto tout autant et peut-etre plus encore que
son veritable attachement pour Consuelo. Il avait bien soupire apres le
retour de cette vie si douce qu'elle lui avait faite; il avait bien senti
qu'en perdant ses conseils et sa direction, il avait perdu ou compromis
pour longtemps son avenir musical; enfin il etait bien entraine vers elle
par un amour a la fois egoiste, profond, et invincible. Mais a tout cela
vint se joindre la vaniteuse tentation de disputer Consuelo a un amant
riche et noble, de l'arracher a un mariage brillant, et de faire dire,
dans le pays et dans le monde, que cette fille si bien pourvue avait mieux
aime courir les aventures avec lui que de devenir comtesse et chatelaine.
Il s'amusait donc a faire repeter a son guide que la Porporina regnait en
souveraine a Riesenburg, et il se complaisait dans l'esperance puerile de
faire dire par ce meme homme a tous les voyageurs qui passeraient apres
lui, qu'un beau garcon etranger etait entre au galop dans le manoir
inhospitalier des Geants, qu'il n'avait fait que VENIR, VOIR et VAINCRE,
et que, peu d'heures ou peu de jours apres, il en etait ressorti, enlevant
la perle des cantatrices a tres-haut, tres-puissant seigneur le comte de
Rudolstadt.

A cette idee, il enfoncait l'eperon dans le ventre de son cheval, et riait
de maniere a faire croire a son guide que le plus fou des deux n'etait pas
le comte Albert.

La chanoinesse le recut avec mefiance, mais n'osa point l'econduire, dans
l'espoir qu'il allait peut-etre emmener sa pretendue soeur. Il apprit
d'elle que Consuelo etait a la promenade, et eut de l'humeur. On lui fit
servir a dejeuner, et il interrogea les domestiques. Un seul comprenait
quelque peu l'italien, et n'entendit pas malice a dire qu'il avait vu la
signora sur la montagne avec le jeune comte. Anzoleto craignit de trouver
Consuelo hautaine et froide dans les premiers instants. Il se dit que si
elle n'etait encore que l'honnete fiancee du fils de la maison, elle
aurait l'attitude superbe d'une personne fiere de sa position; mais que
si elle etait deja sa maitresse, elle devait etre moins sure de son fait,
et trembler devant un ancien ami qui pouvait venir gater ses affaires.
Innocente, sa conquete etait difficile, partant plus glorieuse; corrompue,
c'etait le contraire; et dans l'un ou l'autre cas, il y avait lieu
d'entreprendre ou d'esperer.

Anzoleto etait trop fin pour ne pas s'apercevoir de l'humeur et de
l'inquietude que cette longue promenade de la Porporina avec son neveu
inspirait a la chanoinesse. Comme il ne vit pas le comte Christian, il
put croire que le guide avait ete mal informe; que la famille voyait avec
crainte et deplaisir l'amour du jeune comte pour l'aventuriere, et que
celle-ci baisserait la tete devant son premier amant.

Apres quatre mortelles heures d'attente, Anzoleto,  qui avait eu le temps
de faire bien des reflexions, et  dont les moeurs n'etaient pas assez
pures pour augurer le bien en pareille circonstance, regarda comme certain
qu'un aussi long tete-a-tete entre Consuelo et son rival attestait une
intimite sans reserve. Il en fut plus hardi, plus determine a l'attendre
sans se rebuter; et apres l'attendrissement irresistible que lui causa son
premier aspect, il se crut certain, des qu'il la vit se troubler et
tomber suffoquee sur une chaise, de pouvoir tout oser. Sa langue se delia
donc bien vite. Il s'accusa de tout le passe, s'humilia hypocritement,
pleura tant qu'il voulut, raconta ses remords et ses tourments, en les
peignant plus poetiques que de degoutantes distractions ne lui avaient
permis de les ressentir; enfin, il implora son pardon avec toute
l'eloquence d'un Venitien et d'un comedien consomme.

D'abord emue au son de sa voix, et plus effrayee de sa propre faiblesse
que de la puissance de la seduction, Consuelo, qui depuis quatre mois
avait fait, elle aussi, des reflexions, retrouva beaucoup de lucidite pour
reconnaitre, dans ces protestations et dans cette eloquence passionnee,
tout ce qu'elle avait entendu maintes fois a Venise dans les derniers
temps de leur malheureuse union. Elle fut blessee de voir qu'il avait
repete les memes serments et les memes prieres, comme s'il ne se fut rien
passe depuis ces querelles ou elle etait si loin encore de pressentir
l'odieuse conduite d'Anzoleto. Indignee de tant d'audace, et de si beaux
discours la ou il n'eut fallu que le silence de la honte et les larmes du
repentir, elle coupa court a la declamation en se levant et en repondant
avec froideur:

"C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonne depuis longtemps, et je ne
vous en veux plus. L'indignation a fait place a la pitie, et l'oubli de
vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus
rien a nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait
interrompre votre voyage pour vous reconcilier avec moi. Votre pardon
vous etait accorde d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre
chemin.

--Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'ecria Anzoleto
veritablement effraye. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite
de me tuer. Non, jamais je ne me resoudrai a vivre sans toi. Je ne le peux
pas, Consuelo. Je l'ai essaye, et je sais que c'est inutile. La ou tu n'es
pas, il n'y a rien pour moi. Ma detestable ambition, ma miserable vanite,
auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice,
et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout;
le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si delicieux (et ou
pourrais-tu en retrouver un semblable toi meme?) est toujours devant mes
yeux; toutes les chimeres dont je veux m'entourer me causent le plus
profond degout. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise,
de notre bateau, de nos etoiles, de nos chants interminables,  de tes
bonnes lecons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, ou j'ai dormi
seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais
pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respectee, meme durant ton
sommeil, enferme tete a tete avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai
ete infame avec les autres, est-ce que je n'ai pas ete un ange aupres de
toi? Et Dieu sait s'il m'en coutait! Oh! n'oublie donc pas tout cela!
Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oublie! Et moi, qui suis un ingrat, un
monstre, un lache, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y
veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais
tu ne m'as jamais aime, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore,
quoique je sois un demon.

--Il est possible, repondit Consuelo, frappee de l'accent de verite qui
avait accompagne ces paroles, que vous ayez un regret sincere de ce
bonheur perdu et souille par vous. C'est une punition que vous devez
accepter, et que je ne dois pas vous empecher de subir. Le bonheur vous a
corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez,
et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon,
oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien a expier ni a
reparer.

--Ah! tu as un coeur de fer! s'ecria Anzoleto, surpris et offense de
tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est
possible que mon arrivee te gene, et que ma presence te pese. Je sais fort
bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour a l'ambition du rang
et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache a toi; et si
je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutte. Je te rappellerai le passe,
et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains.
Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mere
expirante, et que tu m'as renouveles cent fois sur sa tombe et dans les
eglises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout pres l'un
de l'autre, pour ecouter la belle musique et nous parler tout bas. Je
rappellerai humblement a toi seule, prosterne devant toi, des choses que
tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur a nous deux! Je
dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne
savent rien de toi; ils ne savent meme pas que tu as ete comedienne. Eh
bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert
retrouvera la raison pour te disputer a un comedien, ton ami, ton egal,
ton fiance, ton amant. Ah! ne me pousse pas au desespoir, Consuelo!
ou bien ....

--Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit
la jeune fille indignee. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous
remercie d'avoir leve le masque. Oui, graces au ciel, je n'aurai plus ni
regret ni pitie de vous. Je vois ce qu'il y a de fiel dans votre coeur,
de bassesse dans votre caractere, et de haine dans votre amour. Allez,
satisfaites votre depit. Vous me rendrez service; mais, a moins que vous
ne soyez aussi aguerri a la calomnie que vous l'etes a l'insulte, vous ne
pourrez rien dire de moi dont j'aie a rougir."

En parlant ainsi, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et allait
sortir, lorsqu'elle se trouva en face du comte Christian. A l'aspect de ce
venerable vieillard, qui s'avancait d'un air affable et majestueux, apres
avoir baise la main de Consuelo, Anzoleto, qui s'etait elance pour retenir
cette derniere de gre ou de force, recula intimide, et perdit l'audace de
son maintien.




LVIII.


"Chere signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait
un meilleur accueil a monsieur votre frere. J'avais defendu qu'on
m'interrompit, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusitees;
et on m'a trop bien obei en me laissant ignorer l'arrivee d'un hote qui
est pour moi, comme pour toute ma famille, le bienvenu dans cette maison.
Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant a Anzoleto, que je
vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aimee
Porporina. Je vous prie donc de rester ici et d'y passer tout le temps qui
vous sera agreable. Je presume qu'apres une longue separation vous avez
bien des choses a vous dire, et bien de la joie a vous trouver ensemble.
J'espere que vous ne craindrez pas d'etre indiscret, en goutant a loisir
un bonheur que je partage."

Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance a un inconnu.
Depuis longtemps sa timidite s'etait evanouie aupres de la douce Consuelo;
et, ce jour-la, son visage semblait eclaire d'un rayon de vie plus
brillant qu'a l'ordinaire, comme ceux que le soleil epanche sur l'horizon
a l'heure de son declin. Anzoleto fut interdit devant cette sorte de
majeste que la droiture et la serenite de l'ame refletent sur le front
d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les
grands seigneurs; mais il les haissait et les raillait interieurement.
Il n'avait eu que trop de sujets de les mepriser, dans le beau monde ou
il avait vecu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une
dignite si bien portee et une politesse aussi cordiale que celles du
vieux chatelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se
repentit presque d'avoir escroque par une imposture l'accueil paternel
qu'il en recevait. Il craignit surtout que Consuelo ne le devoilat, en
declarant au comte qu'il n'etait pas son frere. Il sentait que dans cet
instant il n'eut pas ete en son pouvoir de payer d'effronterie et de
chercher a se venger.

"Je suis bien touchee de la bonte de monsieur le comte, repondit Consuelo
apres un instant de reflexion; mais mon frere, qui en sent tout le prix,
n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes l'appellent
a Prague, et dans ce moment il vient de prendre conge de moi....

--Cela est impossible! vous vous etes a peine vus un instant, dit le
comte.

--Il a perdu plusieurs heures a m'attendre, reprit-elle, et maintenant
ses moments sont comptes. Il sait bien, ajouta-t-elle en regardant son
pretendu frere d'un air significatif, qu'il ne peut pas rester une minute
de plus ici."

Cette froide insistance rendit a Anzoleto toute la hardiesse de son
caractere et tout l'aplomb de son role.

"Qu'il en arrive ce qu'il plaira au diable ... je veux dire a Dieu!
dit-il en se reprenant; mais je ne saurais quitter ma chere soeur aussi
precipitamment que sa raison et sa prudence l'exigent. Je ne sais aucune
affaire d'interet qui vaille un instant de bonheur; et puisque monseigneur
le comte me le permet si genereusement, j'accepte avec reconnaissance. Je
reste! Mes engagements avec Prague seront remplis un peu plus tard, voila
tout.

--C'est parler en jeune homme leger, repartit Consuelo offensee. Il y a
des affaires ou l'honneur parle plus haut que l'interet....

--C'est parler en frere, repliqua Anzoleto; et toi tu parles toujours en
reine, ma bonne petite soeur.

--C'est parler en bon jeune homme! ajouta le vieux comte en tendant la
main a Anzoleto. Je ne connais pas d'affaires qui ne puissent se remettre
au lendemain. Il est vrai que l'on m'a toujours reproche mon indolence;
mais moi j'ai toujours reconnu qu'on se trouvait plus mal de la
precipitation que de la reflexion. Par exemple, ma chere Porporina,
il y a bien des jours, je pourrais dire bien des semaines, que j'ai une
priere a vous faire, et j'ai tarde jusqu'a present. Je crois que j'ai bien
fait et que le moment est venu. Pouvez-vous m'accorder aujourd'hui l'heure
d'entretien que je venais vous demander lorsque j'ai appris l'arrivee de
monsieur votre frere? Il me semble que cette heureuse circonstance est
venue tout a point, et peut-etre ne sera-t-il pas de trop dans la
conference que je vous propose.

--Je suis toujours et a toute heure aux ordres de votre seigneurie,
repondit Consuelo. Quant a mon frere, c'est un enfant que je n'associe pas
sans examen a mes affaires personnelles....

--Je le sais bien, reprit effrontement Anzoleto; mais puisque monseigneur
le comte m'y autorise, je n'ai pas besoin d'autre permission que la sienne
pour entrer dans la confidence.

--Vous voudrez bien me laisser juge de ce qui convient a vous et a moi,
repondit Consuelo avec hauteur. Monsieur le comte, je suis prete a vous
suivre dans votre appartement, et a vous ecouter avec respect.

--Vous etes bien severe avec ce bon jeune homme, qui a l'air si franc et
si enjoue," dit le comte en souriant; puis, se tournant vers Anzoleto:
"Ne vous impatientez pas, mon enfant, lui dit-il; votre tour viendra. Ce
que j'ai a dire a votre soeur ne peut pas vous etre cache: et bientot,
j'espere, elle me permettra de vous mettre, comme vous dites, dans la
confidence."

Anzoleto eut l'impertinence de repondre a la gaiete expansive du vieillard
en retenant sa main dans les siennes, comme s'il eut voulu s'attacher a
lui, et surprendre le secret dont l'excluait Consuelo. Il n'eut pas le
bon gout de comprendre qu'il devait au moins sortir du salon, pour
epargner au comte la peine d'en sortir lui-meme. Quand il s'y trouva seul,
il frappa du pied avec colere, craignant que cette jeune fille, devenue
si maitresse d'elle-meme, ne deconcertat tous ses plans et ne le fit
econduire en depit de son habilete. Il eut envie de se glisser dans la
maison, et d'aller ecouter a toutes les portes. Il sortit du salon dans ce
dessein; erra dans les jardins quelques moments, puis se hasarda dans les
galeries,  feignant, lorsqu'il rencontrait quelque serviteur, d'admirer la
belle architecture du chateau. Mais, a trois reprises differentes, il vit
passer a quelque distance un personnage vetu de noir, et singulierement
grave, dont il ne se soucia pas beaucoup d'attirer l'attention: c'etait
Albert, qui paraissait ne pas le remarquer, et qui, cependant, ne le
perdait pas de vue. Anzoleto, en le voyant plus grand que lui de toute la
tete, et en observant la beaute serieuse de ses traits, comprit que, de
toutes facons, il n'avait pas un rival aussi meprisable qu'il l'avait
d'abord pense, dans la personne du fou de Riesenburg. Il prit donc le
parti de rentrer dans le salon, et d'essayer sa belle voix dans ce vaste
local, en promenant avec distraction ses doigts sur le clavecin.

"Ma fille, dit le comte Christian a Consuelo, apres l'avoir conduite dans
son cabinet et lui avoir avance un grand fauteuil de velours rouge a
crepines d'or, tandis qu'il s'assit sur un pliant a cote d'elle, j'ai a
vous demander  une grace, et je ne sais pas encore de quel droit je vais
le faire avant que vous ayez compris mes intentions. Puis-je me flatter
que mes cheveux blancs, ma tendre estime pour vous, et l'amitie du noble
Porpora, votre pere adoptif, vous donneront assez de confiance en moi
pour que vous consentiez a m'ouvrir votre coeur sans reserve?"

Attendrie et cependant un peu effrayee de ce debut, Consuelo porta a ses
levres la main du vieillard, et lui repondit avec effusion:

"Oui, monsieur le comte, je vous respecte et vous aime comme si
j'avais l'honneur de vous avoir pour mon pere, et je puis repondre sans
crainte et sans detour a toutes vos questions, en ce qui me concerne
personnellement."

--Je ne vous demanderai rien autre chose, ma chere fille, et je vous
remercie de cette promesse. Croyez-moi incapable d'en abuser, comme je
vous crois incapable d'y manquer.

--Je le crois, monsieur le comte. Daignez parler.

--Eh bien, mon enfant, dit le vieillard avec une curiosite naive et
encourageante, comment vous nommez-vous?

--Je n'ai pas de nom, repondit Consuelo sans hesiter; ma mere n'en portait
pas d'autre que celui de Rosmunda. Au bapteme, je fus appelee Marie de
Consolation: je n'ai jamais connu mon pere.

--Mais vous savez son nom?

--Nullement, monseigneur; je n'ai jamais entendu parler de lui.

--Maitre Porpora vous a-t-il adoptee? Vous a-t-il donne son nom par un
acte legal?

--Non, monseigneur. Entre artistes, ces choses-la ne se font pas, et ne
sont pas necessaires. Mon genereux maitre ne possede rien, et n'a rien a
leguer. Quant a son nom, il est fort inutile a ma position dans le monde
que je le porte en vertu d'un usage ou d'un contrat. Si je le justifie par
quelque talent, il me sera bien acquis; sinon, j'aurai recu un honneur
dont j'etais indigne."

Le comte garda le silence pendant quelques instants; puis, reprenant la
main de Consuelo:

"La noble franchise avec laquelle vous me repondez me donne encore une
plus haute idee de vous, lui dit-il. Ne pensez pas que je vous aie demande
ces details pour vous estimer plus ou moins, selon votre naissance et
votre condition. Je voulais savoir si vous aviez quelque repugnance a dire
la verite, et je vois que vous n'en avez aucune. Je vous en sais un gre
infini, et vous trouve plus noble par votre caractere que nous ne le
sommes, nous autres, par nos titres."

Consuelo sourit de la bonne foi avec laquelle le vieux patricien admirait
qu'elle fit, sans rougir, un aveu si facile. Il y avait dans cette
surprise un reste de prejuge d'autant plus tenace que Christian s'en
defendait plus noblement. Il etait evident qu'il combattait ce prejuge
en lui-meme, et qu'il voulait le vaincre.

"Maintenant, reprit-il, je vais vous faire une question plus delicate
encore, ma chere enfant, et j'ai besoin de toute votre indulgence pour
excuser ma temerite.

--Ne craignez rien, monseigneur, dit-elle; je repondrai a tout avec aussi
peu d'embarras.

--Eh bien, mon enfant ... vous n'etes pas mariee?

--Non, monseigneur, que je sache.

--Et ... vous n'etes pas veuve? Vous n'avez pas d'enfants?

--Je ne suis pas veuve, et je n'ai pas d'enfants, repondit Consuelo qui
eut fort envie de rire, ne sachant ou le comte voulait en venir.

--Enfin, reprit-il, vous n'avez engage votre foi a personne, vous etes
parfaitement libre?

--Pardon, monseigneur; j'avais engage ma foi, avec le consentement et meme
d'apres l'ordre de ma mere mourante, a un jeune garcon que j'aimais depuis
l'enfance, et dont j'ai ete la fiancee jusqu'au moment ou j'ai quitte
Venise.

--Ainsi donc, vous etes engagee? dit le comte avec un singulier melange de
chagrin et de satisfaction.

--Non; monseigneur, je suis parfaitement libre, repondit Consuelo. Celui
que j'aimais a indignement trahi sa foi, et je l'ai quitte pour toujours.

--Ainsi, vous l'avez aime? dit le comte apres une pause.

--De toute mon ame, il est vrai.

--Et ... peut-etre que vous l'aimez encore?...

--Non, monseigneur, cela est impossible.

--Vous n'auriez aucun plaisir a le revoir?

--Sa vue ferait mon supplice.

--Et vous n'avez jamais permis ... il n'aurait pas ose ... Mais vous direz
que je deviens offensant et que j'en veux trop savoir!

--Je vous comprends, monseigneur; et, puisque je suis appelee a me
confesser, comme je ne veux point surprendre votre estime, je vous mettrai
a meme de savoir, a un iota pres, si je la merite ou non. Il s'est permis
bien des choses, mais il n'a ose que ce que j'ai permis. Ainsi, nous avons
souvent bu dans la meme tasse, et repose sur le meme banc. Il a dormi dans
ma chambre pendant que je disais mon chapelet. Il m'a veillee pendant que
j'etais malade. Je ne me gardais pas avec crainte. Nous etions toujours
seuls, nous nous aimions, nous devions nous marier, nous nous respections
l'un l'autre. J'avais jure a ma mere d'etre ce qu'on appelle une fille
sage. J'ai tenu parole, si c'est etre sage que de croire a un homme qui
doit nous tromper, et de donner sa confiance, son affection, son estime, a
qui ne merite rien de tout cela. C'est lorsqu'il a voulu cesser d'etre mon
frere, sans devenir mon mari, que j'ai commence a me defendre. C'est
lorsqu'il m'a ete infidele que je me suis applaudie de m'etre bien
defendue. Il ne tient qu'a cet homme sans honneur de se vanter du
contraire; cela n'est pas d'une grande importance pour une pauvre fille
comme moi. Pourvu que je chante juste, on ne m'en demandera pas davantage.
Pourvu que je puisse baiser sans remords le crucifix sur lequel j'ai jure
a ma mere d'etre chaste, je ne me tourmenterai pas beaucoup de ce qu'on
pensera de moi. Je n'ai pas de famille a faire rougir, pas de freres, pas
de cousins a faire battre pour moi....

--Pas de freres? Vous en avez un!"

Consuelo se sentit prete a confier au vieux comte toute la verite sous
le sceau du secret. Mais elle craignit d'etre lache en cherchant hors
d'elle-meme un refuge contre celui qui l'avait menacee lachement. Elle
pensa qu'elle seule devait avoir la fermete de se defendre et de se
delivrer d'Anzoleto. Et d'ailleurs la generosite de son coeur recula
devant l'idee de faire chasser par son hote l'homme qu'elle avait si
religieusement aime. Quelque politesse que le comte Christian dut savoir
mettre a econduire Anzoleto, quelque coupable que fut ce dernier, elle ne
se sentit pas le courage de le soumettre a une si grande humiliation. Elle
repondit donc a la question du vieillard, qu'elle regardait son frere
comme un ecervele, et n'avait pas l'habitude de le traiter autrement que
comme un enfant.

"Mais ce n'est pas un mauvais sujet? dit le comte.

--C'est peut-etre un mauvais sujet, repondit-elle. J'ai avec lui le moins
de rapports possible; nos caracteres et notre maniere de voir sont
tres-differents. Votre Seigneurie a pu remarquer que je n'etais pas fort
pressee de le retenir ici.

--Il en sera ce que vous voudrez, mon enfant; je vous crois pleine de
jugement. Maintenant que vous m'avez tout confie avec un si noble
abandon....

--Pardon, monseigneur, dit Consuelo; je ne vous ai pas dit tout ce qui
me concerne, car vous ne me l'avez pas demande. J'ignore le motif de
l'interet que vous daignez prendre aujourd'hui a mon existence. Je presume
que quelqu'un a parle de moi ici d'une maniere plus ou moins defavorable,
et que vous voulez savoir si ma presence ne deshonore pas votre maison.
Jusqu'ici, comme vous ne m'aviez interrogee que sur des choses
tres-superficielles, j'aurais cru manquer a la modestie qui convient
a mon role en vous entretenant de moi sans votre permission; mais
puisque vous paraissez vouloir me connaitre a fond, je dois vous dire
une circonstance qui me fera peut-etre du tort dans votre esprit.
Non-seulement il serait possible, comme vous l'avez souvent presume (et
quoique je n'en aie nulle envie maintenant), que je vinsse a embrasser
la carriere du theatre; mais encore il est avere que j'ai debute a Venise,
a la saison derniere, sous le nom de Consuelo ... On m'avait surnommee la
Zingarella, et tout Venise connait ma figure et ma voix.

--Attendez donc! s'ecria le comte, tout etourdi de cette nouvelle
revelation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit a
Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention
Plusieurs fois avec de si pompeux eloges? La plus belle voix, le plus beau
talent qui, de memoire d'homme, se soit revele....

--Sur le theatre de San-Samuel, monseigneur. Ces eloges sont sans doute
bien exageres; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette
meme Consuelo, que j'ai chante dans plusieurs operas, que je suis actrice,
en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si
je merite de conserver votre bienveillance.

Voila des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte
absorbe dans ses reflexions. Avez-vous dit tout cela ici a ... a quelque
autre que moi, mon enfant?

--J'ai a peu pres tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne
sois pas entree dans les details que vous venez d'entendre.

--Ainsi, Albert connait votre extraction, votre ancien amour, votre
profession?

--Oui, monseigneur.

--C'est bien, ma chere signora. Je ne puis trop vous remercier de
l'admirable loyaute de votre conduite a  notre egard, et je vous promets
que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo...
(oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donne des le
commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me
recueillir un peu. Je me sens fort emu. Nous avons encore bien des choses
a nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de
trouble a l'approche d'une decision aussi grave. Faites-moi la grace de
m'attendre ici un instant."

Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit, a travers les portes
dorees garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec
ferveur.

En proie a une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite
d'un entretien qui s'annoncait avec tant de solennite. D'abord, elle avait
pense qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son depit, avait deja fait ce dont
il l'avait menacee; qu'il avait cause avec le chapelain ou avec Hanz, et
que la maniere dont il avait parle d'elle avait eleve de graves scrupules
dans l'esprit de ses hotes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre,
et jusque-la son maintien et ses discours annoncaient un redoublement
d'affection plutot que l'invasion de la defiance. D'ailleurs, la franchise
de ses reponses l'avait frappe comme auraient pu faire des revelations
inattendues; la derniere surtout avait ete un coup de foudre. Et
maintenant il priait, il demandait a Dieu de l'eclairer ou de le soutenir
dans l'accomplissement d'une grande resolution. "Va-t-il me prier de
partir avec mon frere? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle.
Ah! que Dieu me preserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop
delicat, trop bon pour songer a m'humilier. Que voulait-il donc me dire
d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade
avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai merite
peut-etre, et j'accepterai le sermon, ne pouvant repondre avec sincerite
aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une
rude journee; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus
disputer la palme du chant aux jalouses maitresses d'Anzoleto. Je me sens
la poitrine en feu et la gorge dessechee."

Le comte Christian revint bientot vers elle. Il etait calme, et sa pale
figure portait le temoignage d'une victoire remportee en vue d'une noble
intention.

"Ma fille, dit-il a Consuelo en se rasseyant aupres d'elle, apres l'avoir
forcee de garder le fauteuil somptueux qu'elle voulait lui ceder, et sur
lequel elle tronait malgre elle d'un air craintif: il est temps que je
reponde par ma franchise a celle que vous m'avez temoignee. Consuelo, mon
fils vous aime."

Consuelo rougit et palit tour a tour. Elle essaya de repondre. Christian
l'interrompit.

"Ce n'est pas une question que je vous fais, dit-il; je n'en aurais pas le
droit, et vous n'auriez peut-etre pas celui d'y repondre; car je sais que
vous n'avez encourage en aucune facon les esperances d'Albert. Il m'a tout
dit; et je crois en lui, parce qu'il n'a jamais menti, ni moi non plus.

--Ni moi non plus, dit Consuelo en levant les yeux au ciel avec
l'expression de la plus candide fierte. Le comte Albert a du vous dire,
monseigneur....

--Que vous aviez repousse toute idee d'union avec lui.

--Je le devais. Je savais les usages et les idees du monde; je savais que
je n'etais pas faite pour etre la femme du comte Albert, par la seule
raison que je ne m'estime l'inferieure de personne devant Dieu, et que je
ne voudrais recevoir de grace et de faveur de qui que ce soit devant les
hommes.

--Je connais votre juste orgueil, Consuelo. Je le trouverais exagere, si
Albert n'eut dependu que de lui-meme; mais dans la croyance ou vous etiez
que je n'approuverais jamais une telle union, vous avez du repondre comme
vous l'avez fait.

--Maintenant, monseigneur, dit Consuelo en se levant, je comprends le
reste, et je vous supplie de m'epargner l'humiliation que je redoutais.
Je vais quitter votre maison, comme je l'aurais deja quittee si j'avais
cru pouvoir le faire sans compromettre la raison et la vie du comte
Albert, sur lesquelles j'ai eu plus d'influence que je ne l'aurais
souhaite. Puisque vous savez ce qu'il ne m'etait pas permis de vous
reveler, vous pourrez veiller sur lui, empecher les consequences de cette
separation,  et reprendre un soin qui vous appartient plus qu'a moi. Si je
me le suis arroge indiscretement, c'est une faute que Dieu me pardonnera;
car il sait quelle purete de sentiments m'a guidee en tout ceci.

--Je le sais, reprit le comte, et Dieu a parle a ma conscience comme
Albert avait parle a mes entrailles. Restez donc assise, Consuelo, et ne
vous hatez pas de condamner mes intentions. Ce n'est point pour vous
ordonner de quitter ma maison, mais pour vous supplier a mains jointes d'y
rester toute votre vie, que je vous ai demande de m'ecouter.

--Toute ma vie! repeta Consuelo en retombant sur son siege, partagee entre
le bien que lui faisait cette reparation a sa dignite et l'effroi que lui
causait une pareille offre. Toute ma vie! Votre seigneurie ne songe pas a
ce qu'elle me fait l'honneur de me dire.

--J'y ai beaucoup songe ma fille, repondit le comte avec un sourire
melancolique, et je sens que je ne dois pas m'en repentir. Mon fils vous
aime eperdument, vous avez tout pouvoir sur son ame. C'est vous qui me
l'avez rendu, vous qui avez ete le chercher dans un endroit mysterieux
qu'il ne veut pas me faire connaitre, mais ou nulle autre qu'une mere ou
une sainte, m'a-t-il dit, n'eut ose penetrer. C'est vous qui avez risque
votre vie pour le sauver de l'isolement et du delire ou il se consumait.
C'est grace a vous qu'il a cesse de nous causer, par ses absences,
d'affreuses inquietudes. C'est vous qui lui avez rendu le calme, la sante,
la raison, en un mot. Car il ne faut pas se le dissimuler, mon pauvre
enfant etait fou, et il est certain qu'il ne l'est plus. Nous avons passe
presque toute la nuit a causer ensemble, et il m'a montre une sagesse
superieure a la mienne. Je savais que vous deviez sortir avec lui ce
matin. Je l'avais donc autorise a vous demander ce que vous n'avez pas
voulu ecouter.... Vous aviez peur de moi, chere Consuelo! Vous pensiez que
le vieux Rudolstadt, encroute dans ses prejuges nobiliaires, aurait honte
de vous devoir son fils. Eh bien, vous vous trompiez. Le vieux Rudolstadt
a eu de l'orgueil et des prejuges sans doute; il en a peut-etre encore, il
ne veut pas se farder devant vous; mais il les abjure, et, dans l'elan
d'une reconnaissance sans bornes, il vous remercie de lui avoir rendu son
dernier, son seul enfant!"

En parlant ainsi, le comte Christian prit les deux mains de Consuelo dans
les siennes, et les couvrit de baisers en les arrosant de larmes.




LIX.


Consuelo fut vivement attendrie d'une demonstration  qui la rehabilitait a
ses propres yeux et tranquillisait sa conscience. Jusqu'a ce moment, elle
avait eu souvent la crainte de s'etre imprudemment livree a sa generosite
et a son courage; maintenant elle en recevait la sanction et la
recompense. Ses larmes de joie se melerent a celles du vieillard, et
ils resterent longtemps trop emus l'un et l'autre pour continuer la
conversation.

Cependant Consuelo ne comprenait pas encore la proposition qui lui etait
faite, et le comte, croyant s'etre assez explique, regardait son silence
et ses pleurs comme des signes d'adhesion et de reconnaissance.

"Je vais, lui dit-il enfin, amener mon fils a vos pieds, afin qu'il joigne
ses benedictions aux miennes en apprenant l'etendue de son bonheur.

--Arretez, monseigneur! dit Consuelo tout interdite de cette
precipitation. Je ne comprends pas ce que vous exigez de moi. Vous
approuvez l'affection que le comte Albert m'a temoignee et le devouement
que j'ai eu pour lui. Vous m'accordez votre confiance, vous savez que je
ne la trahirai pas; mais comment puis-je m'engager a consacrer toute ma
vie a une amitie d'une nature si delicate? Je vois bien que vous comptez
sur le temps et sur ma raison pour maintenir la sante morale de votre
noble fils, et pour calmer la vivacite de son attachement pour moi. Mais
j'ignore si j'aurai longtemps cette puissance; et d'ailleurs, quand meme
ce ne serait pas une intimite dangereuse pour un homme aussi exalte, je ne
suis pas libre de consacrer mes jours a cette tache glorieuse. Je ne
m'appartiens pas!

--O ciel! que dites-vous, Consuelo? Vous ne m'avez donc pas compris? Ou
vous m'avez trompe en me disant que vous etiez libre, que vous n'aviez ni
attachement de coeur, ni engagement, ni famille?

--Mais, monseigneur, reprit Consuelo stupefaite, j'ai un but, une
vocation, un etat. J'appartiens a l'art auquel je me suis consacree des
mon enfance.

--Que dites-vous, grand Dieu! Vous voulez retourner au theatre?

--Cela, je l'ignore, et j'ai dit la verite en affirmant que mon desir ne
m'y portait pas. Je n'ai encore eprouve que d'horribles souffrances dans
cette carriere orageuse; mais je sens pourtant que je serais temeraire si
je m'engageais a y renoncer. C'a ete ma destinee, et peut-etre ne peut-on
pas se soustraire a l'avenir qu'on s'est trace. Que je remonte sur les
planches, ou que je donne des lecons et des concerts, je suis, je dois
etre cantatrice. A quoi serais-je bonne, d'ailleurs? ou trouverais-je de
l'independance? a quoi occuperais-je mon esprit rompu au travail, et avide
de ce genre d'emotion?

--O Consuelo, Consuelo! s'ecria le comte Christian avec douleur, tout ce
que vous dites la est vrai! Mais je pensais que vous aimiez mon fils, et
je vois maintenant que vous ne l'aimez pas!

--Et si je venais a l'aimer avec la passion qu'il faudrait avoir pour
renoncer a moi-meme, que diriez-vous, monseigneur? s'ecria a son tour
Consuelo impatientee. Vous jugez donc qu'il est absolument impossible a
Une femme de prendre de l'amour pour le comte Albert, puisque vous me
demandez de rester toujours avec lui?

--Eh quoi! me suis-je si mal explique, ou me jugez-vous insense, chere
Consuelo? Ne vous ai-je pas demande votre coeur et votre main pour mon
fils? N'ai-je pas mis a vos pieds une alliance legitime et certainement
honorable? Si vous aimiez Albert, vous trouveriez sans doute dans le
bonheur de partager sa vie un dedommagement a la perte de votre gloire et
de vos triomphes! Mais vous ne l'aimez pas, puisque vous regardez comme
impossible de renoncer a ce que vous appelez votre destinee!"

Cette explication avait ete tardive, a l'insu meme du bon Christian. Ce
n'etait pas sans un melange de terreur et de mortelle repugnance que le
vieux seigneur avait sacrifie au bonheur de son fils toutes les idees de
sa vie, tous les principes de sa caste; et lorsque, apres une longue et
penible lutte avec Albert et avec lui-meme, il avait consomme le
sacrifice, la ratification absolue d'un acte si terrible n'avait pu
arriver sans effort de son coeur a ses levres.

Consuelo le pressentit ou le devina; car au moment ou Christian parut
renoncer a la faire consentir a ce mariage,  il y eut certainement sur le
visage du vieillard une expression de joie involontaire, melee a celle
d'une etrange consternation.

En un instant Consuelo comprit sa situation, et une fierte peut-etre un
peu trop personnelle lui inspira de l'eloignement pour le parti qu'on lui
proposait.

"Vous voulez que je devienne la femme du comte Albert! dit-elle encore
etourdie d'une offre si etrange. Vous consentiriez a m'appeler votre
fille, a me faire porter votre nom, a me presenter a vos parents, a vos
amis?... Ah! monseigneur! combien vous aimez votre fils, et combien votre
fils doit vous aimer!

--Si vous trouvez en cela une generosite si grande, Consuelo, c'est que
votre coeur ne peut en concevoir une pareille, ou que l'objet ne vous
parait pas digne!

--Monseigneur, dit Consuelo apres s'etre recueillie en cachant son visage
dans ses mains, je crois rever. Mon orgueil se reveille malgre moi a
l'idee des humiliations dont ma vie serait abreuvee si j'osais accepter le
sacrifice que votre amour paternel vous suggere.

--Et qui oserait vous humilier, Consuelo, quand le pere et le fils vous
couvriraient de l'egide du mariage et de la famille?

--Et la tante, monseigneur? la tante, qui est ici une mere veritable,
verrait-elle cela sans rougir?

--Elle-meme viendra joindre ses prieres aux notres, si vous promettez de
vous laisser flechir. Ne demandez pas plus que la faiblesse de l'humaine
nature ne comporte. Un amant, un pere, peuvent subir l'humiliation et la
douleur d'un refus. Ma soeur ne l'oserait pas. Mais, avec la certitude du
succes, nous l'amenerons dans vos bras, ma fille.

-Monseigneur, dit Consuelo tremblante, le comte Albert vous avait donc dit
que je l'aimais?

--Non! repondit le comte, frappe d'une reminiscence subite. Albert m'avait
dit que l'obstacle serait dans votre coeur. Il me l'a repete cent fois;
mais moi, je n'ai pu le croire. Votre reserve me paraissait assez fondee
sur votre droiture et votre delicatesse. Mais je pensais qu'en vous
delivrant de vos scrupules, j'obtiendrais de vous l'aveu que vous lui
aviez refuse.

--Et que vous a-t-il dit de notre promenade d'aujourd'hui?

--Un seul mot: "Essayez, mon pere; c'est le seul moyen de savoir si c'est
la fierte ou l'eloignement qui me ferment son coeur."

--Helas, monseigneur, que penserez-vous de moi, si je vous dis que je
l'ignore moi-meme?

--Je penserai que c'est l'eloignement, ma chere Consuelo. Ah! mon fils,
mon pauvre fils! Quelle affreuse destinee est la sienne! Ne pouvoir etre
aime de la seule femme qu'il ait pu, qu'il pourra peut-etre jamais aimer!
Ce dernier malheur nous manquait.

--O mon Dieu! vous devez me hair, monseigneur! Vous ne comprenez pas que
ma fierte resiste quand vous immolez la votre. La fierte d'une fille comme
moi vous parait bien moins fondee; et pourtant croyez que dans mon coeur
il y a un combat aussi violent a cette heure que celui dont vous avez
triomphe vous-meme.

--Je le comprends. Ne croyez pas, signora, que je respecte assez peu la
pudeur, la droiture et le desinteressement, pour ne pas apprecier la
fierte fondee sur de tels tresors. Mais ce que l'amour paternel a su
vaincre (vous voyez que je vous parle avec un entier abandon), je pense
que l'amour d'une femme le fera aussi. Eh bien, quand toute la vie
d'Albert, la votre et la mienne seraient, je le suppose, un combat contre
les prejuges du monde, quand nous devrions en souffrir longtemps et
beaucoup tous les trois, et ma soeur avec nous, n'y aurait-il pas dans
notre mutuelle tendresse, dans le temoignage de notre conscience, et dans
les fruits de notre devouement, de quoi nous rendre plus forts que tout ce
monde ensemble? Un grand amour fait paraitre legers ces maux qui vous
semblent trop lourds pour vous-meme et pour nous. Mais ce grand amour,
vous le cherchez, eperdue et craintive, au fond de votre ame; et vous ne
l'y trouvez pas, Consuelo, parce qu'il n'y est pas.

--Eh bien, oui, la question est la, la tout entiere, dit Consuelo en posant
fortement ses mains contre son coeur; tout le reste n'est rien. Moi aussi
j'avais des prejuges; votre exemple me prouve que c'est un devoir pour
moi de les fouler aux pieds, et d'etre aussi grande, aussi heroique que
vous! Ne parlons donc plus de mes repugnances, de ma fausse honte. Ne
parlons meme plus de mon avenir, de mon art! ajouta-t-elle en poussant un
profond soupir. Cela meme je saurai l'abjurer si ... si j'aime Albert! Car
voila ce qu'il faut que je sache. Ecoutez-moi, monseigneur. Je me le suis
cent fois demande a moi-meme, mais jamais avec la securite que pouvait
seule me donner votre adhesion. Comment aurais-je pu m'interroger
serieusement, lorsque cette question meme etait a mes yeux une folie et un
crime? A present, il me semble que je pourrai me connaitre et me decider.
Je vous demande quelques jours pour me recueillir, et pour savoir si ce
devouement immense que j'ai pour lui, ce respect, cette estime sans bornes
que m'inspirent ses vertus, cette sympathie puissante, cette domination
etrange qu'il exerce sur moi par sa parole, viennent de l'amour ou de
l'admiration. Car j'eprouve tout cela, monseigneur, et tout cela est
combattu en moi par une terreur indefinissable, par une tristesse
profonde, et, je vous dirai tout, o mon noble ami! par le souvenir
d'un amour moins enthousiaste, mais plus doux et plus tendre, qui ne
ressemblait en rien a celui-ci.

--Etrange et noble fille! repondit Christian avec attendrissement; que
de sagesse et de bizarreries dans vos paroles et dans vos idees! Vous
ressemblez sous bien des rapports a mon pauvre Albert, et l'incertitude
agitee de vos sentiments me rappelle ma femme, ma noble, et belle, et
triste Wanda!... O Consuelo! vous reveillez en moi un souvenir bien tendre
et bien amer. J'allais vous dire: Surmontez ces irresolutions, triomphez
de ces repugnances; aimez, par vertu, par grandeur d'ame, par compassion;
par l'effort d'une charite pieuse et ardente, ce pauvre homme qui vous
adore, et qui, en vous rendant malheureuse peut-etre, vous devra son
salut, et vous fera meriter les recompenses celestes! Mais vous m'avez
rappele sa mere, sa mere qui s'etait donnee a moi par devoir et par
amitie! Elle ne pouvait avoir pour moi, homme simple, debonnaire et
timide, l'enthousiasme qui brulait son imagination. Elle fut fidele et
genereuse jusqu'au bout cependant; mais comme elle a souffert! Helas! son
affection faisait ma joie et mon supplice; sa constance, mon orgueil et
mon remords. Elle est morte a la peine, et mon coeur s'est brise pour
jamais. Et maintenant, si je suis un etre nul, efface, mort avant d'etre
enseveli, ne vous en etonnez pas trop Consuelo: j'ai souffert ce que nul
n'a compris, ce que je n'ai dit a personne, et ce que je vous confesse en
tremblant. Ah! plutot que de vous engager a faire un pareil sacrifice, et
plutot que de pousser Albert a l'accepter, que mes yeux se ferment dans la
douleur, et que mon fils succombe tout de suite a sa destinee! Je sais
trop ce qu'il en coute pour vouloir forcer la nature et combattre
l'insatiable besoin des ames! Prenez donc du temps pour reflechir, ma
fille, ajouta le vieux comte en pressant Consuelo contre sa poitrine
gonflee de sanglots, et en baisant son noble front avec un amour de pere.
Tout sera mieux ainsi. Si vous devez refuser, Albert, prepare par
l'inquietude, ne sera pas foudroye, comme il l'eut ete aujourd'hui par
cette affreuse nouvelle."

Ils se separerent apres cette convention; et Consuelo, se glissant dans
les galeries avec la crainte d'y rencontrer Anzoleto, alla s'enfermer dans
sa chambre, epuisee d'emotions et de lassitude.

Elle essaya d'abord d'arriver au calme necessaire, en tachant de prendre
un peu de repos. Elle se sentait brisee; et, se jetant sur son lit, elle
tomba bientot dans une sorte d'accablement plus penible que reparateur.
Elle eut voulu s'endormir avec la pensee d'Albert, afin de la murir en
elle durant ces mysterieuses manifestations du sommeil, ou nous croyons
trouver quelquefois le sens prophetique des choses qui nous preoccupent.
Mais les reves entrecoupes qu'elle fit pendant plusieurs heures ramenerent
sans cesse Anzoleto, au lieu d'Albert, devant ses yeux. C'etait toujours
Venise, c'etait toujours la Corte-Minelli; c'etait toujours son premier
amour, calme, riant et poetique. Et chaque fois qu'elle s'eveillait, le
souvenir d'Albert venait se lier a celui de la grotte sinistre ou le son
du violon, decuple par les echos de la solitude, evoquait les morts, et
pleurait sur la tombe a peine fermee de Zdenko. A cette idee, la peur et
la tristesse fermaient son coeur aux elans de l'affection. L'avenir qu'on
lui proposait ne lui apparaissait qu'au milieu des froides tenebres et des
visions sanglantes, tandis que le passe, radieux et fecond, elargissait sa
poitrine, et faisait palpiter son sein. Il lui semblait qu'en revant ce
passe, elle entendait sa propre voix retentir dans l'espace, remplir la
nature, et planer immense en montant vers les cieux; au lieu que cette
voix devenait creuse, sourde, et se perdait comme un rale de mort dans les
abimes de la terre, lorsque les sons fantastiques du violon de la caverne
revenaient a sa memoire.

Ces reveries vagues la fatiguerent tellement qu'elle se leva pour les
chasser; et le premier coup de la cloche l'avertissant qu'on servirait le
diner dans une demi-heure, elle se mit a sa toilette, tout en continuant a
se preoccuper des memes idees. Mais, chose etrange! Pour la premiere fois
de sa vie, elle fut plus attentive a son miroir, et plus occupee de sa
coiffure, et de son ajustement, que des affaires serieuses dont elle
cherchait la solution. Malgre elle, elle se faisait belle et desirait de
l'etre. Et ce n'etait pas pour eveiller les desirs et la jalousie de deux
amants rivaux, qu'elle sentait cet irresistible mouvement de coquetterie;
elle ne pensait, elle ne pouvait penser qu'a un seul. Albert ne lui avait
jamais dit un mot sur sa figure. Dans l'enthousiasme de sa passion, il la
croyait plus belle peut-etre qu'elle n'etait reellement; mais ses pensees
etaient si elevees et son amour si grand, qu'il eut craint de la profaner
en la regardant avec les yeux enivres d'un amant ou la satisfaction
scrutatrice d'un artiste. Elle etait toujours pour lui enveloppee d'un
nuage que son regard n'osait percer, et que sa pensee entourait encore
d'une aureole eblouissante. Qu'elle fut plus ou moins bien, il la voyait
toujours la meme. Il l'avait vue livide, decharnee, fletrie, se debattant
contre la mort, et plus semblable a un spectre qu'a une femme. Il avait
alors cherche dans ses traits, avec attention et anxiete, les symptomes
plus ou moins effrayants de la maladie; mais il n'avait pas vu si elle
avait eu des moments de laideur, si elle avait pu etre un objet d'effroi
et de degout. Et lorsqu'elle avait repris l'eclat de la jeunesse et
l'expression de la vie, il ne s'etait pas apercu qu'elle eut perdu ou
gagne en beaute. Elle etait pour lui, dans la vie comme dans la mort,
l'ideal de toute jeunesse, de toute expression sublime, de toute beaute
unique et incomparable. Aussi Consuelo n'avait-elle jamais pense a lui, en
s'arrangeant devant son miroir.

Mais quelle difference de la part d'Anzoleto! Avec quel soin minutieux il
l'avait regardee, jugee et detaillee dans son imagination, le jour ou il
s'etait demande si elle n'etait pas laide! Comme il lui avait tenu compte
des moindres graces de sa personne, des moindres efforts qu'elle avait
faits pour plaire! Comme il connaissait ses cheveux, son bras, son pied,
sa demarche, les couleurs qui embellissaient son teint, les moindres plis
que formait son vetement! Et avec quelle vivacite ardente il l'avait
louee! avec quelle voluptueuse langueur il l'avait contemplee! La chaste
fille n'avait pas compris alors les tressaillements de son propre coeur.
Elle ne voulait pas les comprendre encore, et cependant, elle les
ressentait presque aussi violents, a l'idee de reparaitre devant ses yeux.
Elle s'impatientait contre elle-meme, rougissait de honte et de depit,
s'efforcait de s'embellir pour Albert seul; et pourtant elle cherchait la
coiffure, le ruban, et jusqu'au regard qui plaisaient a Anzoleto. Helas!
helas! se dit-elle en s'arrachant de son miroir lorsque sa toilette fut
finie, il est donc vrai que je ne puis penser qu'a lui, et que le bonheur
passe exerce sur moi un pouvoir plus entrainant que le mepris present et
les promesses d'un autre amour! J'ai beau regarder l'avenir, sans lui il
ne m'offre que terreur et desespoir. Mais que serait-ce donc avec lui?
Ne sais-je pas bien que les beaux jours de Venise ne peuvent revenir,
Que l'innocence n'habiterait plus avec nous, que l'ame d'Anzoleto est a
Jamais corrompue, que ses caresses m'aviliraient, et que ma vie serait
empoisonnee a toute heure par la honte, la jalousie, la crainte et le
regret?

En s'interrogeant a cet egard avec severite, Consuelo reconnut qu'elle ne
se faisait aucune illusion, et qu'elle n'avait pas la plus secrete emotion
de desir pour Anzoleto. Elle ne l'aimait plus dans le present, elle le
redoutait et le haissait presque dans un avenir ou sa perversite ne
pouvait qu'augmenter; mais dans le passe elle le cherissait a un tel point
que son ame et sa vie ne pouvaient s'en detacher. Il etait desormais
devant elle comme un portrait qui lui rappelait un etre adore et des jours
de delices, et, comme une veuve qui se cache de son nouvel epoux pour
regarder l'image du premier, elle sentait que le mort etait plus vivant
que l'autre dans son coeur.




LX.


Consuelo avait trop de jugement et d'elevation dans l'esprit pour ne pas
savoir que des deux amours qu'elle inspirait, le plus vrai, le plus noble
et le plus precieux, etait sans aucune comparaison possible celui
d'Albert. Aussi, lorsqu'elle se retrouva entre eux, elle crut d'abord
avoir triomphe de son ennemi. Le profond regard d'Albert, qui semblait
penetrer jusqu'au fond de son ame, la pression lente et forte de sa main
loyale, lui firent comprendre qu'il savait le resultat de son entretien
avec Christian, et qu'il attendait son arret avec soumission et
reconnaissance. En effet, Albert avait obtenu plus qu'il n'esperait,
et cette irresolution lui etait douce aupres de ce qu'il avait craint,
tant il etait eloigne de l'outrecuidante fatuite d'Anzoleto. Ce dernier,
au contraire, s'etait arme de toute sa resolution. Devinant a peu pres ce
qui se passait autour de lui, il s'etait determine a combattre pied a
pied, dut-on le pousser par les epaules hors de la maison. Son attitude
degagee, son regard ironique et hardi, causerent a Consuelo le plus
profond degout; et lorsqu'il s'approcha effrontement pour lui offrir la
main, elle detourna la tete, et prit celle que lui tendait Albert pour se
placer a table.

Comme a l'ordinaire, le jeune comte alla s'asseoir en face de Consuelo,
Et le vieux Christian la fit mettre a sa gauche, a la place qu'occupait
autrefois Amelie, et qu'elle avait toujours occupee depuis. Mais, au lieu
du chapelain qui etait en possession de la gauche de Consuelo, la
chanoinesse invita le pretendu frere a se mettre entre eux; de sorte que
les epigrammes ameres d'Anzoleto purent arriver a voix basse a l'oreille
de la jeune fille, et que ses irreverentes saillies purent scandaliser
comme il le souhaitait le vieux pretre, qu'il avait deja entrepris.

Le plan d'Anzoleto etait bien simple. Il voulait se rendre odieux et
insupportable a ceux de la famille qu'il pressentait hostiles au mariage
projete, afin de leur donner par son mauvais ton, son air familier, et ses
paroles deplacees, la plus mauvaise idee de l'entourage et de la parente
de Consuelo. "Nous verrons, se disait-il, s'ils avaleront _le frere_ que
je vais leur servir."

Anzoleto, chanteur incomplet et tragedien mediocre, avait les instincts
d'un bon comique. Il avait deja bien assez vu le monde pour savoir prendre
par imitation les manieres elegantes et le langage agreable de la bonne
compagnie; mais ce role n'eut servi qu'a reconcilier la chanoinesse avec
la basse extraction de la fiancee, et il prit le genre oppose avec
d'autant plus de facilite qu'il lui etait plus naturel. S'etant bien
assure que Wenceslawa, en depit de son obstination a ne parler que
l'allemand, la langue de la cour et des sujets bien pensants, ne perdait
pas un mot de ce qu'il disait en italien, il se mit a babiller a tort et
a travers, a feter le bon vin de Hongrie, dont il ne craignait pas les
effets, aguerri qu'il etait de longue main contre les boissons les plus
capiteuses, mais dont il feignit de ressentir les chaleureuses influences
pour se donner l'air d'un ivrogne invetere.

Son projet reussit a merveille. Le comte Christian, apres avoir ri d'abord
avec indulgence de ses bouffonnes saillies, ne sourit bientot plus qu'avec
effort, et eut besoin de toute son urbanite seigneuriale, de toute son
affection paternelle, pour ne pas remettre a sa place le deplaisant futur
beau-frere de son noble fils. Le chapelain, indigne, bondit plusieurs fois
sur sa chaise, et murmura en allemand des exclamations qui ressemblaient a
des exorcismes. Sa refection en fut horriblement troublee, et de sa vie il
ne digera plus tristement. La chanoinesse ecouta toutes les impertinences
de son hote avec un mepris contenu et une assez maligne satisfaction. A
chaque nouvelle sottise, elle levait les yeux vers son frere, comme pour
le prendre a temoin; et le bon Christian baissait la tete, en s'efforcant
de distraire, par une reflexion assez maladroite, l'attention des
auditeurs. Alors la chanoinesse regardait Albert; mais Albert etait
impassible. Il ne paraissait ni voir ni entendre son incommode et joyeux
convive.

La plus cruellement oppressee de toutes ces personnes etait sans contredit
la pauvre Consuelo. D'abord elle crut qu'Anzoleto avait contracte, dans
une vie de debauche, ces manieres echevelees, et ce tour d'esprit cynique
qu'elle ne lui connaissait pas; car il n'avait jamais ete ainsi devant
elle. Elle en fut si revoltee et si consternee qu'elle faillit quitter la
table. Mais lorsqu'elle s'apercut que c'etait une ruse de guerre, elle
retrouva le sang-froid qui convenait a son innocence et a sa dignite. Elle
ne s'etait pas immiscee dans les secrets et dans les affections de cette
famille, pour conquerir par l'intrigue le rang qu'on lui offrait. Ce rang
n'avait pas flatte un instant son ambition, et elle se sentait bien forte
de sa conscience contre les secretes inculpations de la chanoinesse. Elle
savait, elle voyait bien que l'amour d'Albert et la confiance de son pere
etaient au-dessus d'une si miserable epreuve. Le mepris que lui inspirait
Anzoleto, lache et mechant dans sa vengeance, la rendait plus forte
encore. Ses yeux rencontrerent une seule fois ceux d'Albert, et ils se
comprirent. Consuelo disait: _Oui_, et Albert repondait: _Malgre tout!_

"Ce n'est pas fait! dit tout bas a Consuelo Anzoleto, qui avait surpris et
commente ce regard.

--Vous me faites beaucoup de bien, lui repondit Consuelo, et je vous
remercie."

Ils parlaient entre leurs dents ce dialecte rapide de Venise qui ne semble
compose que de voyelles, et ou l'ellipse est si frequente que les Italiens
de Rome et de Florence ont eux-memes quelque peine a le comprendre a la
premiere audition.

"Je concois que tu me detestes dans ce moment-ci, reprit Anzoleto, et que
tu te crois sure de me hair toujours. Mais tu ne m'echapperas pas pour
cela.

--Vous vous etes devoile trop tot, dit Consuelo.

--Mais non trop tard, reprit Anzoleto.--Allons, _padre mio benedetto_,
dit-il en s'adressant au chapelain, et en lui poussant le coude de maniere
a lui faire verser sur son rabat la moitie du vin qu'il portait a ses
levres, buvez donc plus courageusement ce bon vin qui fait autant de bien
au corps et a l'ame que celui de la sainte messe!--Seigneur comte, dit-il
au vieux Christian en lui tendant son verre, vous tenez la en reserve,
du cote de votre coeur, un flacon de cristal jaune qui reluit comme le
soleil. Je suis sur que si j'avalais seulement une goutte du nectar qu'il
contient, je serais change en demi-dieu.

--Prenez garde, mon enfant, dit enfin le comte en posant sa main maigre
chargee de bagues sur le col taillade du flacon: le vin des vieillards
ferme quelquefois la bouche aux jeunes gens.

--Tu enrages a en etre jolie comme un lutin, dit Anzoleto en bon et clair
italien a Consuelo, de maniere a etre entendu de tout le monde. Tu me
rappelles la _Diavolessa_ de Galuppi, que tu as si bien jouee a Venise
l'an dernier.--Ah ca, seigneur comte, pretendez-vous garder bien longtemps
ici ma soeur dans votre cage doree, doublee de soie? C'est un oiseau
chanteur, je vous en avertis, et l'oiseau qu'on prive de sa voix perd
bientot ses plumes. Elle est fort heureuse ici; je le concois; mais ce bon
public qu'elle a frappe de vertige la redemande a grands cris la-bas. Et
quant a moi, vous me donneriez votre nom, votre chateau; tout le vin de
votre cave; et votre respectable chapelain par-dessus le marche, que je ne
voudrais pas renoncer a mes quinquets, a mon cothurne, et a mes roulades.

--Vous etes donc comedien aussi, vous? dit la chanoinesse avec un dedain
sec et froid.

--Comedien, baladin pour vous servir, _illustrissima_, repondit Anzoleto
sans se deconcerter.

--A-t-il du talent? demanda le vieux Christian a Consuelo avec une
tranquillite pleine de douceur et de bienveillance.

--Aucun, repondit Consuelo en regardant son adversaire d'un air de pitie.

--Si cela est, tu t'accuses toi-meme, dit Anzoleto; car je suis ton eleve.
J'espere pourtant, continua-t-il en venitien, que j'en aurai assez pour
brouiller tes cartes.

--C'est a vous seul que vous ferez du mal, reprit Consuelo dans le meme
dialecte. Les mauvaises intentions souillent le coeur, et le votre perdra
plus a tout cela que vous ne pouvez me faire perdre dans celui des autres.

--Je suis bien aise de voir que tu acceptes le defi. A l'oeuvre donc, ma
belle guerriere! Vous avez beau baisser la visiere de votre casque, je
vois le depit et la crainte briller dans vos yeux.

--Helas! vous n'y pouvez lire qu'un profond chagrin a cause de vous. Je
croyais pouvoir oublier que je vous dois du mepris, et vous prenez a tache
de me le rappeler.

--Le mepris et l'amour vont souvent fort bien ensemble.

--Dans les ames viles.

--Dans les ames les plus fieres; cela s'est vu et se verra toujours."

Tout le diner alla ainsi. Quand on passa au salon, la chanoinesse, qui
paraissait determinee a se divertir de l'insolence d'Anzoleto, pria
celui-ci de lui chanter quelque chose. Il ne se fit pas prier; et, apres
avoir promene vigoureusement ses doigts nerveux sur le vieux clavecin
gemissant, il entonna une des chansons energiques dont il rechauffait les
petits soupers de Zustiniani. Les paroles etaient lestes. La chanoinesse
ne les entendit pas, et s'amusa de la verve avec laquelle il les debitait.
Le comte Christian ne put s'empecher d'etre frappe de la belle voix et
De la prodigieuse facilite du chanteur. Il s'abandonna avec naivete au
plaisir de l'entendre; et quand le premier air fut fini, il lui en demanda
un second. Albert, assis aupres de Consuelo, paraissait absolument sourd,
et ne disait mot. Anzoleto s'imagina qu'il avait du depit, et qu'il se
sentait enfin prime en quelque chose. Il oublia que son dessein etait
de faire fuir les auditeurs avec ses gravelures musicales; et, voyant
d'ailleurs que, soit innocence de ses hotes, soit ignorance du dialecte,
c'etait peine perdue, il se livra du besoin d'etre admire, en chantant
pour le plaisir de chanter; et puis il voulut faire voir a Consuelo qu'il
avait fait des progres. Il avait gagne effectivement dans l'ordre de
puissance qui lui etait assigne. Sa voix avait perdu deja peut-etre sa
premiere fraicheur, l'orgie en avait efface le veloute de la jeunesse;
mais il etait devenu plus maitre de ses effets, et plus habile dans l'art
de vaincre les difficultes vers lesquelles son gout et son instinct le
portaient toujours. Il chanta bien, et recut beaucoup d'eloges du comte
Christian, de la chanoinesse, et meme du chapelain, qui aimait beaucoup
les _traits_, et qui croyait la maniere de Consuelo trop simple et trop
naturelle pour etre savante.

"Vous disiez qu'il n'avait pas de talent, dit le comte a cette derniere;
vous etes trop severe ou trop modeste pour votre eleve. Il en a beaucoup,
et je reconnais enfin en lui quelque chose de vous."

Le bon Christian voulait effacer par ce petit triomphe d'Anzoleto
l'humiliation que sa maniere d'etre avait causee a sa pretendue soeur.
Il insista donc beaucoup sur le merite du chanteur, et celui-ci, qui
aimait trop a briller pour ne pas etre deja fatigue de son vilain role,
se remit au clavecin apres avoir remarque que le comte Albert devenait de
plus en plus pensif. La chanoinesse, qui s'endormait un peu aux longs
morceaux de musique, demanda une autre chanson venitienne; et cette fois
Anzoleto en choisit une qui etait d'un meilleur gout. Il savait que les
airs populaires etaient ce qu'il chantait le mieux. Consuelo n'avait pas
elle-meme l'accentuation piquante du dialecte aussi naturelle et aussi
caracterisee que lui, enfant des lagunes, et chanteur mime par excellence.

Il contrefaisait avec tant de grace et de charme, tantot la maniere rude
et franche des pecheurs de l'Istrie, tantot le laisser-aller spirituel
et nonchalant des gondoliers de Venise, qu'il etait impossible de ne
pas le regarder et l'ecouter avec un vif interet. Sa belle figure, mobile
et penetrante, prenait tantot l'expression grave et fiere, tantot
l'enjouement caressant et moqueur des uns et des autres. Le mauvais gout
coquet de sa toilette, qui sentait son venitien d'une lieue, ajoutait
encore a l'illusion, et servait a ses avantages personnels, au lieu de
leur nuire en cette occasion. Consuelo, d'abord froide, fut bientot forcee
de jouer l'indifference et la preoccupation. L'emotion la gagnait de plus
en plus. Elle revoyait tout Venise dans Anzoleto, et dans cette Venise
tout l'Anzoleto des anciens jours, avec sa gaiete, son innocent amour, et
sa fierte enfantine. Ses yeux se remplissaient de larmes, et les traits
enjoues qui faisaient rire les autres penetraient son coeur d'un
attendrissement profond.

Apres les chansons, le comte Christian demanda des cantiques.

"Oh! pour cela, dit Anzoleto, je sais tous ceux qu'on chante a Venise;
mais ils sont a deux voix, et si ma soeur, qui les sait aussi, ne veut
pas les chanter avec moi, je ne pourrai satisfaire vos seigneuries."

On pria aussitot Consuelo de chanter. Elle s'en defendit longtemps,
quoiqu'elle en eprouvat une vive tentation. Enfin, cedant aux instances
de ce bon Christian, qui s'evertuait a la reconcilier avec son frere en
se montrant tout reconcilie lui-meme, elle s'assit aupres d'Anzoleto, et
commenca en tremblant un de ces longs cantiques a deux parties, divises
en strophes de trois vers, que l'on entend a Venise, dans les temps de
devotion, durant des nuits entieres, autour de toutes les madones des
carrefours. Leur rhythme est plutot anime que triste; mais, dans la
monotonie de leur refrain et dans la poesie de leurs paroles, empreintes
d'une piete un peu paienne, il y a une melancolie suave qui vous gagne
peu a peu et finit par vous envahir.

Consuelo les chanta d'une voix douce et voilee, a l'imitation des femmes
de Venise, et Anzoleto avec l'accent un peu rauque et guttural des jeunes
gens du pays. Il improvisa en meme temps sur le clavecin un accompagnement
faible, continu, et frais, qui rappela a sa compagne le murmure de l'eau
sur les dalles, et le souffle du vent dans les pampres. Elle se crut a
Venise, au milieu d'une belle nuit d'ete, seule au pied d'une de ces
Chapelles en plein air qu'ombragent des berceaux de vignes, et qu'eclaire
une lampe vacillante refletee dans les eaux legerement ridees du canal:
Oh! quelle difference entre l'emotion sinistre et dechirante qu'elle avait
eprouvee le matin en ecoutant le violon d'Albert, au bord d'une autre onde
immobile, noire, muette, et pleine de fantomes, et cette vision de Venise
au beau ciel, aux douces melodies, aux flots d'azur sillonnes de rapides
flambeaux ou d'etoiles resplendissantes! Anzoleto lui rendait ce
magnifique spectacle, ou se concentrait pour elle l'idee de la vie et de
la liberte; tandis que la caverne, les chants bizarres et farouches de
l'antique Boheme, les ossements eclaires de torches lugubres et refletes
dans une onde pleine peut-etre des memes reliques effrayantes; et au
milieu de tout cela, la figure pale et ardente de l'ascetique Albert,
la pensee d'un monde inconnu, l'apparition d'une scene symbolique, et
l'emotion douloureuse d'une fascination incomprehensible, c'en etait trop
pour l'ame paisible et simple de Consuelo. Pour entrer dans cette region
des idees abstraites, il lui fallait faire un effort dont son imagination
vive etait capable, mais ou son etre se brisait, torture par de
mysterieuses souffrances et de fatigants prestiges. Son organisation
meridionale, plus encore que son education, se refusait a cette initiation
austere d'un amour mystique. Albert etait pour elle le genie du Nord,
profond, puissant, sublime parfois, mais toujours triste, comme le vent
des nuits glacees et la voix souterraine des torrents d'hiver. C'etait
l'ame reveuse et investigatrice qui interroge et symbolise toutes choses,
les nuits d'orage, la course des meteores, les harmonies sauvages de la
foret, et l'inscription effacee des antiques tombeaux. Anzoleto, c'etait
au contraire la vie meridionale, la matiere embrasee et fecondee par
le grand soleil, par la pleine lumiere, ne tirant sa poesie que de
l'intensite de sa vegetation, et son orgueil que de la richesse de son
principe organique. C'etait la vie du  sentiment avec l'aprete aux
jouissances, le sans-souci et le sans-lendemain intellectuel des artistes,
une sorte d'ignorance ou d'indifference de la notion du bien et du mal,
le bonheur facile, le mepris ou l'impuissance de la reflexion; en un mot,
l'ennemi et le contraire de l'idee.

Entre ces deux hommes, dont chacun etait lie a un milieu antipathique a
celui de l'autre, Consuelo etait aussi peu vivante, aussi peu capable
d'action et d'energie qu'une ame separee de son corps. Elle aimait le
beau, elle avait soif d'un ideal. Albert le lui enseignait, et le lui
offrait. Mais Albert, arrete dans le developpement de son genie par un
principe maladif, avait trop donne a la vie de l'intelligence. Il
connaissait si peu la necessite de la vie reelle, qu'il avait souvent
perdu la faculte de sentir sa propre existence. Il n'imaginait pas que
les idees et les objets sinistres avec lesquels il s'etait familiarise
pussent, sous l'influence de l'amour et de la vertu, inspirer d'autres
sentiments a sa fiancee que l'enthousiasme de la foi et l'attendrissement
du bonheur. Il n'avait pas prevu, il n'avait pas compris qu'il
l'entrainait dans une atmosphere ou elle mourrait, comme une plante
des tropiques dans le crepuscule polaire. Enfin il ne comprenait pas
l'espece de violence qu'elle eut ete forcee de faire subir a son etre
pour s'identifier au sien.

Anzoleto, tout au contraire, blessant l'ame et revoltant l'intelligence de
Consuelo par tous les points, portait du moins dans sa vaste poitrine,
epanouie au souffle des vents genereux du midi, tout l'air vital dont la
_Fleur des Espagnes_, comme il l'appelait jadis, avait besoin pour se
ranimer. Elle retrouvait en lui toute une vie de contemplation animale,
ignorante et delicieuse; tout un monde de melodies naturelles, claires et
faciles; tout un passe de calme, d'insouciance, de mouvement physique,
d'innocence sans travail, d'honnetete sans efforts, de piete sans
reflexion. C'etait presque une existence d'oiseau. Mais n'y a-t-il pas
beaucoup de l'oiseau dans l'artiste, et ne faut-il pas aussi que l'homme
boive un peu a cette coupe de la vie commune a tous les etres pour etre
complet et mener a bien le tresor de son intelligence?

Consuelo chantait d'une voix toujours plus douce et plus touchante, en
s'abandonnant par de vagues instincts aux distinctions que je viens de
faire a sa place, trop longuement sans doute. Qu'on me le pardonne! Sans
cela comprendrait-on par quelle fatale mobilite de sentiment cette jeune
fille si sage et si sincere, qui haissait avec raison le perfide Anzoleto
un quart d'heure auparavant, s'oublia au point d'ecouter sa voix,
d'effleurer sa chevelure, et de respirer son souffle avec une sorte de
delice? Le salon etait trop vaste pour etre jamais fort eclaire, on le
sait deja; le jour baissait d'ailleurs. Le pupitre du clavecin, sur lequel
Anzoleto avait laisse un grand cahier ouvert, cachait leurs tetes aux
Personnes assises a quelque distance; et leurs tetes se rapprochaient
l'une de l'autre de plus en plus. Anzoleto, n'accompagnant plus que d'une
main, avait passe son autre bras autour du corps flexible de son amie, et
l'attirait insensiblement contre le sien. Six mois d'indignation et de
douleur s'etaient effaces comme un reve de l'esprit de la jeune fille.
Elle se croyait a Venise; elle priait la Madone de benir son amour pour le
beau fiance que lui avait donne sa mere, et qui priait avec elle, main
contre main, coeur contre coeur. Albert etait sorti sans qu'elle s'en
apercut, et l'air etait plus leger, le crepuscule plus doux autour d'elle.
Tout a coup elle sentit a la fin d'une strophe les levres ardentes de son
Premier fiance sur les siennes. Elle retint un cri; et, se penchant sur le
clavier, elle fondit en larmes.

En ce moment le comte Albert rentra, entendit ses sanglots, et vit la
Joie insultante d'Anzoleto. Le chant interrompu par l'emotion de la jeune
artiste n'etonna pas autant les autres temoins de cette scene rapide.
Personne n'avait vu le baiser; et chacun concevait que le souvenir de son
enfance et l'amour de son art lui eussent arrache des pleurs. Le comte
Christian s'affligeait un peu de cette sensibilite, qui annoncait tant
d'attachement et de regrets pour des choses dont il demandait le
sacrifice. La chanoinesse et le chapelain s'en rejouissaient, esperant
que ce sacrifice ne pourrait s'accomplir. Albert ne s'etait pas encore
demande si la comtesse de Rudolstadt pouvait redevenir artiste ou cesser
de l'etre. Il eut tout accepte, tout permis, tout exige meme, pour qu'elle
fut heureuse et libre dans la retraite, dans le monde ou au theatre, a son
choix. Son absence de prejuges et d'egoisme allait jusqu'a l'imprevoyance
des cas les plus simples. Il ne lui vint donc pas a l'esprit que Consuelo
put songer a s'imposer des sacrifices pour lui qui n'en voulait aucun.
Mais en ne voyant pas ce premier  fait, il vit au dela, comme il voyait
toujours; il penetra au coeur de l'arbre, et mit la main sur le ver
rongeur. Le veritable titre d'Anzoleto aupres de Consuelo, le veritable
but qu'il poursuivait, et le veritable sentiment qu'il inspirait, lui
furent reveles en un instant. Il regarda attentivement cet homme qui lui
etait antipathique, et sur lequel jusque la il n'avait pas voulu jeter
les yeux parce qu'il ne voulait pas hair le frere de Consuelo. Il vit en
lui un amant audacieux, acharne, et dangereux. Le noble Albert ne songea
pas a lui-meme; ni le soupcon ni la jalousie n'entrerent dans son coeur.
Le danger etait tout pour Consuelo; car, d'un coup d'oeil profond et
lucide, cet homme, dont le regard vague et la vue delicate ne supportaient
pas le soleil et ne discernaient ni les couleurs ni les formes, lisait
au fond de l'ame et penetrait, par la puissance mysterieuse de la
divination, dans les plus secretes pensees des mechants et des fourbes. Je
n'expliquerai pas d'une maniere naturelle ce don etrange qu'il possedait
parfois. Certaines facultes (non approfondies et non definies par la
science) resterent chez lui incomprehensibles pour ses proches, comme
elles le sont pour l'historien qui vous les raconte, et qui, a l'egard de
ces sortes de choses, n'est pas plus avance, apres cent ans ecoules, que
ne le sont les grands esprits de son siecle, Albert, en voyant a nu l'ame
egoiste et vaine de son rival, ne se dit pas: Voila mon ennemi; mais il se
dit: Voila l'ennemi de Consuelo. Et, sans rien faire paraitre de sa
decouverte, il se promit de veiller sur elle, et de la preserver.




LXI.


Aussitot que Consuelo vit un instant favorable, elle sortit du salon, et
alla dans le jardin. Le soleil etait couche, et les premieres etoiles
brillaient sereines et blanches dans un ciel encore rose vers l'occident,
deja noir a l'est. La jeune artiste cherchait a respirer le calme dans
cet air pur et frais des premieres soirees d'automne. Son sein etait
oppresse d'une langueur voluptueuse; et cependant elle en eprouvait des
remords, et appelait au secours de sa volonte toutes les forces de son
ame. Elle eut pu se dire: "_Ne puis-je donc savoir si j'aime ou si je
hais?_" Elle tremblait, comme si elle eut senti son courage l'abandonner
dans la crise la plus dangereuse de sa  vie; et, pour la premiere fois,
elle ne retrouvait pas en elle cette droiture de premier mouvement, cette
sainte confiance dans ses intentions, qui l'avaient toujours soutenue
dans ses epreuves. Elle avait quitte le salon pour se derober a la
fascination qu'Anzoleto exercait sur elle, et elle avait eprouve en
meme temps comme un vague desir d'etre suivie par lui. Les feuilles
commencaient a tomber. Lorsque le bord de son vetement les faisait crier
derriere elle, elle s'imaginait entendre des pas sur les siens, et, prete
a fuir, n'osant se retourner, elle restait enchainee a sa place par une
puissance magique.

Quelqu'un la suivait, en effet, mais sans oser et sans vouloir se montrer:
c'etait Albert. Etranger a toutes ces petites dissimulations qu'on appelle
les convenances, et se sentant par la grandeur de son amour au-dessus de
toute mauvaise honte, il etait sorti un instant apres elle, resolu de la
proteger a son insu, et d'empecher son seducteur de la rejoindre. Anzoleto
avait remarque cet empressement naif, sans en etre fort alarme. Il avait
trop bien vu le trouble de Consuelo, pour ne pas regarder sa victoire
comme assuree; et, grace a la fatuite que de faciles succes avaient
developpee en lui, il etait resolu a ne plus brusquer les choses, a ne
plus irriter son amante, et a ne plus effaroucher la famille. "Il n'est
plus necessaire de tant me presser, se disait-il. La colere pourrait lui
donner des forces. Un air de douleur et d'abattement lui fera perdre le
reste de courroux qu'elle a contre moi. Son esprit est fier, attaquons ses
sens. Elle est sans doute moins austere qu'a Venise; elle s'est civilisee
ici. Qu'importe que mon rival soit heureux un jour de plus? Demain elle
est a moi; cette nuit peut-etre! Nous verrons bien. Ne la poussons pas par
la peur a quelque resolution desesperee. Elle ne m'a pas trahi aupres
d'eux. Soit pitie, soit crainte, elle ne dement pas mon role de frere; et
les grands parents, malgre toutes mes sottises, paraissent resolus a me
supporter pour l'amour d'elle. Changeons donc de tactique. J'ai ete plus
vite que je n'esperais. Je puis bien faire halte."

Le comte Christian, la chanoinesse et le chapelain furent donc fort
surpris de lui voir prendre tout d'un coup de tres-bonnes manieres, un ton
modeste, et un maintien doux et prevenant. Il eut l'adresse de se plaindre
tout bas au chapelain d'un grand mal de tete, et d'ajouter qu'etant fort
sobre d'habitude, le vin de Hongrie, dont il ne s'etait pas mefie au
diner, lui avait porte au cerveau. Au bout d'un instant, cet aveu fut
communique en allemand a la chanoinesse et au comte, qui accepta cette
espece de justification avec un charitable empressement. Wenceslawa fut
d'abord moins indulgente; mais les soins que le comedien se donna pour lui
plaire, l'eloge respectueux qu'il sut faire, a propos, des avantages
de la noblesse, l'admiration qu'il montra pour l'ordre etabli dans le
chateau, desarmerent promptement cette ame bienveillante et incapable de
rancune. Elle l'ecouta d'abord par desoeuvrement, et finit par causer avec
lui avec interet, et par convenir avec son frere que c'etait un excellent
et charmant jeune homme. Lorsque Consuelo revint de sa promenade, une
heure s'etait ecoulee, pendant laquelle Anzoleto n'avait pas perdu son
temps. Il avait si bien regagne les bonnes graces de la famille, qu'il
etait sur de pouvoir rester autant de jours au chateau qu'il lui en
faudrait pour arriver a ses fins. Il ne comprit pas ce que le vieux comte
disait a Consuelo en allemand; mais il devina, aux regards tournes vers
lui, et a l'air de surprise et d'embarras de la jeune fille, que Christian
venait de faire de lui le plus complet eloge, en la grondant un peu de ne
pas marquer plus d'interet a un frere aussi aimable.

"Allons, signora, dit la chanoinesse, qui, malgre son depit contre la
Porporina, ne pouvait s'empecher de lui vouloir du bien, et qui, de plus,
croyait accomplir un acte de religion; vous avez boude votre frere a
diner, et il est vrai de dire qu'il le meritait bien dans ce moment-la.
Mais il est meilleur qu'il ne nous avait paru d'abord. Il vous aime
tendrement, et vient de nous parler de vous a plusieurs reprises avec
toute sorte d'affection, meme de respect. Ne soyez pas plus severe que
nous. Je suis sure que s'il se souvient de s'etre grise a diner, il en est
tout chagrin, surtout a cause de vous. Parlez-lui donc, et ne battez pas
froid a celui qui vous tient de si pres par le sang. Pour mon compte,
quoique mon frere le baron d'Albert, qui etait fort taquin dans sa
jeunesse, m'ait fachee bien souvent, je n'ai jamais pu rester une heure
brouillee avec lui."

Consuelo, n'osant confirmer ni detruire l'erreur de la bonne dame, resta
comme atterree a cette nouvelle attaque d'Anzoleto, dont elle comprenait
bien la puissance et l'habilete.

"Vous n'entendez pas ce que dit ma soeur? dit Christian au jeune homme; je
vais vous le traduire en deux mots. Elle reproche a Consuelo de faire trop
la petite maman avec vous; et je suis sur que Consuelo meurt d'envie de
faire la paix. Embrassez-vous donc, mes enfants. Allons, vous, jeune
homme, faites le premier pas; et si vous avez eu autrefois envers elle
quelques torts dont vous vous repentiez, dites-le-lui afin qu'elle vous le
pardonne."

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois; et, saisissant la main
tremblante de Consuelo, qui n'osait la lui retirer:

"Oui, dit-il, j'ai eu de grands torts envers elle, et je m'en repens si
amerement, que tous mes efforts pour m'etourdir a ce sujet ne servent qu'a
briser mon coeur de plus en plus. Elle le sait bien; et si elle n'avait pas
une ame de fer, orgueilleuse comme la force, et impitoyable comme la
vertu, elle aurait compris que mes remords m'ont bien assez puni. Ma
soeur, pardonne-moi donc, et rends-moi ton amour; ou bien je vais partir
aussitot, et promener mon desespoir, mon isolement et mon ennui par toute
la terre. Etranger partout, sans appui, sans conseil, sans affection, je
ne pourrai plus croire a Dieu, et mon egarement retombera sur ta tete."

Cette homelie attendrit vivement le comte, et arracha des larmes a la
bonne chanoinesse.

"Vous l'entendez, Porporina, s'ecria-t-elle; ce qu'il vous dit est
tres-beau et tres-vrai. Monsieur le chapelain, vous devez, au nom de la
religion, ordonner a la signora de se reconcilier avec son frere."

Le chapelain allait s'en meler. Anzoleto n'attendit pas le sermon, et,
saisissant Consuelo dans ses bras, malgre sa resistance et son effroi,
il l'embrassa passionnement a la barbe du chapelain et a la grande
edification de l'assistance. Consuelo, epouvantee d'une tromperie si
impudente, ne put s'y associer plus longtemps.

"Arretez! dit-elle, monsieur le comte, ecoutez-moi!..."

Elle allait tout reveler, lorsque Albert parut. Aussitot l'idee de
Zdenko revint glacer de crainte l'ame prete a s'epancher. L'implacable
Protecteur de Consuelo pouvait vouloir la debarrasser, sans bruit et sans
deliberation, de l'ennemi contre lequel elle allait l'invoquer. Elle
palit, regarda Anzoleto d'un air de reproche douloureux, et la parole
expira sur ses levres.

A sept heures sonnantes, on se remit a table pour souper. Si l'idee de ces
frequents repas est faite pour oter l'appetit a mes delicates lectrices,
je leur dirai que la mode de ne point manger n'etait pas en vigueur dans
ce temps-la et dans ce pays-la. Je crois l'avoir deja dit: on mangeait
lentement, copieusement, et souvent, a Riesenburg. La moitie de la journee
se passait presque a table; et j'avoue que Consuelo, habituee des son
enfance, et pour cause, a vivre tout un jour avec quelques cuillerees de
riz cuit a l'eau, trouvait ces homeriques repas mortellement longs. Pour
la premiere fois, elle ne sut point si celui-ci dura une heure, un instant
ou un siecle. Elle ne vivait pas plus qu'Albert lorsqu'il etait seul au
fond de sa grotte. Il lui semblait qu'elle etait ivre, tant la honte
d'elle-meme, l'amour et la terreur, agitaient tout son etre. Elle ne
mangea point, n'entendit et ne vit rien autour d'elle. Consternee comme
quelqu'un qui se sent rouler dans un precipice, et qui voit se briser une
a une les faibles branches qu'il voulait saisir pour arreter sa chute,
elle regardait le fond de l'abime, et le vertige bourdonnait dans son
cerveau. Anzoleto etait pres d'elle; il effleurait son vetement, il
pressait avec des mouvements convulsifs son coude contre son coude, son
pied contre son pied. Dans son empressement a la servir, il rencontrait
ses mains, et les retenait dans les siennes pendant une seconde; mais
cette rapide et brulante pression resumait tout un siecle de volupte. Il
lui disait a la derobee de ces mots qui etouffent, il lui lancait de ces
regards qui devorent. Il profitait d'un instant fugitif comme l'eclair
pour echanger son verre avec le sien, et pour toucher de ses levres le
cristal que ses levres avaient touche. Et il savait etre tout de feu
pour elle, tout de marbre aux yeux des autres. Il se tenait a merveille,
parlait convenablement, etait plein d'egards attentifs pour la
chanoinesse, traitait le chapelain avec respect, lui offrait les meilleurs
morceaux des viandes qu'il se chargeait de decouper avec la dexterite et
la grace d'un convive habitue a la bonne chere. Il avait remarque que le
saint homme etait gourmand, que sa timidite lui imposait a cet egard de
frequentes privations; et celui-ci se trouva si bien de ses preferences,
qu'il souhaita voir le nouvel ecuyer-tranchant passer le reste de ses
jours au chateau des Geants.

On remarqua qu'Anzoleto ne buvait que de l'eau; et lorsque le chapelain,
par echange de bons procedes, lui offrit du vin, il repondit assez haut
pour etre entendu:

"Mille graces! on ne m'y prendra plus. Votre beau vin est un perfide avec
lequel je cherchais a m'etourdir tantot. Maintenant, je n'ai plus de
chagrins, et je reviens a l'eau, ma boisson habituelle et ma loyale amie."

On prolongea la veillee un peu plus que de coutume. Anzoleto chanta
encore; et cette fois il chanta pour Consuelo. Il choisit les airs favoris
de ses vieux auteurs, qu'elle lui avait appris elle-meme; et il les dit
avec tout le soin, avec toute la purete de gout et de delicatesse
d'intention qu'elle avait coutume d'exiger de lui. C'etait lui rappeler
encore les plus chers et les plus purs souvenirs de son amour et de son art.

Au moment ou l'on allait se separer, il prit un instant favorable pour lui
dire tout bas:

"Je sais ou est ta chambre; on m'en a donne une dans la meme galerie.
A minuit, je serai a genoux a ta porte, j'y resterai prosterne jusqu'au
jour. Ne refuse pas de m'entendre un instant. Je ne veux pas reconquerir
ton amour, je ne le merite pas. Je sais que tu ne peux plus m'aimer, qu'un
autre est heureux, et qu'il faut que je parte. Je partirai la mort dans
l'ame, et le reste de ma vie est devoue aux furies! Mais ne me chasse pas
sans m'avoir dit un mot de pitie, un mot d'adieu. Si tu n'y consens pas,
je partirai des la pointe du jour, et ce sera fait de moi pour jamais!

--Ne dites pas cela, Anzoleto. Nous devons nous quitter ici, nous dire un
eternel adieu. Je vous pardonne, et je vous souhaite....

--Un bon voyage! reprit-il avec ironie; puis, reprenant aussitot son ton
hypocrite: Tu es impitoyable, Consuelo. Tu veux que je sois perdu, qu'il
ne reste pas en moi un bon sentiment, un bon souvenir. Que crains-tu?
Ne t'ai-je pas prouve mille fois mon respect et la purete de mon amour?
Quand on aime eperdument, n'est-on pas esclave, et ne sais-tu pas qu'un
mot de toi me dompte et m'enchaine? Au nom du ciel, si tu n'es pas la
maitresse de cet homme que tu vas epouser, s'il n'est pas le maitre de ton
appartement et le compagnon inevitable de toutes tes nuits...

--Il ne l'est pas, il ne le fut jamais," dit Consuelo avec l'accent de la
fiere innocence.

Elle eut mieux fait de reprimer ce mouvement d'un orgueil bien fonde, mais
trop sincere en cette occasion. Anzoleto n'etait pas poltron; mais il
aimait la vie, et s'il eut cru trouver dans la chambre de Consuelo un
gardien determine, il fut reste fort paisiblement dans la sienne. L'accent
de verite qui accompagna la reponse de la jeune fille l'enhardit tout a
fait.

"En ce cas, dit-il, je ne compromets pas ton avenir. Je serai si prudent,
si adroit, je marcherai si legerement, je te parlerai si bas, que ta
reputation ne sera pas ternie. D'ailleurs, ne suis-je pas ton frere?
Devant partir a l'aube du jour, qu'y aurait-il d'extraordinaire a ce que
j'aille te dire adieu?

--Non! non! ne venez pas! dit Consuelo epouvantee. L'appartement du
comte Albert n'est pas eloigne; peut-etre a-t-il tout devine... Anzoleto,
si vous vous exposez... je ne reponds pas de votre vie. Je vous parle
serieusement, et mon sang se glace dans mes veines!"

Anzoleto sentit en effet sa main, qu'il avait prise dans la sienne,
devenir plus froide que le marbre.

"Si tu discutes, si tu parlementes a ta porte, tu exposes mes jours,
dit-il en souriant; mais si ta porte est ouverte, si nos baisers sont
muets, nous ne risquons rien. Rappelle-toi que nous avons passe des nuits
ensemble sans eveiller un seul des nombreux voisins de la Corte-Minelli.
Quant a moi, s'il n'y a pas d'autre obstacle que la jalousie du comte, et
pas d'autre danger que la mort...."

Consuelo vit en cet instant le regard du comte Albert, ordinairement si
vague, redevenir clair et profond en s'attachant sur Anzoleto. Il ne
pouvait entendre; mais il semblait qu'il entendit avec les yeux. Elle
retira sa main de celle d'Anzoleto, en lui disant d'une voix etouffee:

"Ah! si tu m'aimes, ne brave pas cet homme terrible!

--Est-ce pour toi que tu crains dit Anzoleto rapidement.

--Non, mais pour tout ce qui m'approche et me menace.

--Et pour tout ce qui t'adore, sans doute? Eh bien, soit. Mourir a tes
yeux, mourir a tes pieds; oh! je ne demande que cela. J'y serai a minuit;
resiste, et tu ne feras que hater ma perte.

--Vous partez demain, et vous ne prenez conge de personne? dit Consuelo en
voyant qu'il saluait le comte et la chanoinesse sans leur parler de son
depart.

--Non, dit-il; ils me retiendraient, et, malgre moi, voyant tout conspirer
pour prolonger mon agonie, je cederais. Tu leur feras mes excuses et mes
adieux. Les ordres sont donnes a mon guide pour que mes chevaux soient
prets a quatre heures du matin."

Cette derniere assertion etait plus que vraie. Les regards singuliers
d'Albert depuis quelques heures n'avaient pas echappe a Anzoleto. Il
etait resolu a tout oser; mais il se tenait pret pour la fuite en cas
d'evenement. Ses chevaux etaient deja selles dans l'ecurie, et son guide
avait recu l'ordre de ne pas se coucher.

Rentree dans sa chambre, Consuelo fut saisie d'une veritable epouvante.
Elle ne voulait point recevoir Anzoleto, et en meme temps elle craignait
qu'il fut empeche de venir la trouver. Toujours ce sentiment double, faux,
insurmontable, tourmentait sa pensee, et mettait son coeur aux prises avec
sa conscience. Jamais elle ne s'etait sentie si malheureuse, si exposee,
si seule sur la terre. "O mon maitre Porpora, ou etes-vous? s'ecriait-elle.
Vous seul pourriez me sauver; vous seul connaissez mon  mal et les perils
auxquels je suis livree. Vous seul etes rude, severe, et mefiant, comme
devrait l'etre un ami et un pere, pour me retirer de cet abime ou je
tombe!... Mais n'ai-je pas des amis autour de moi? N'ai-je pas un pere dans
le comte Christian? La chanoinesse ne serait-elle pas une mere pour moi, si
j'avais le courage de braver ses prejuges et de lui ouvrir mon coeur? Et
Albert n'est-il pas mon soutien, mon frere, mon epoux, si je consens a dire
un mot! Oh! oui, c'est lui qui doit etre mon sauveur; et je le crains!
et je le repousse!... Il faut que j'aille les trouver tous les trois,
ajoutait-elle en se levant et en marchant avec agitation dans sa chambre.
Il faut que je m'engage avec eux, que je m'enchaine a leurs bras
protecteurs, que je m'abrite sous les ailes de ces anges gardiens. Le
repos, la dignite, l'honneur, resident avec eux; l'abjection et le
desespoir m'attendent aupres d'Anzoleto. Oh! oui! il faut que j'aille leur
faire la confession de cette affreuse journee, que je leur dise ce qui se
passe en moi, afin qu'ils me preservent et me defendent de moi-meme. Il
faut que je me lie a eux par un serment, que je dise ce _oui_ terrible qui
mettra une invincible barriere entre moi et mon fleau! J'y vais!..."

Et, au lieu d'y aller, elle retombait epuisee sur sa chaise, et pleurait
avec dechirement son repos perdu, sa force brisee.

"Mais quoi! disait-elle, j'irai leur faire un nouveau mensonge! j'irai leur
offrir une fille egaree, une epouse adultere! car je le suis par le coeur,
et la bouche qui jurerait une immuable fidelite au plus sincere des hommes
est encore toute brulante du baiser d'un autre; et mon coeur tressaille
d'un plaisir impur rien que d'y songer! Ah! mon amour meme pour l'indigne
Anzoleto est change comme lui. Ce n'est plus cette affection tranquille
et sainte avec laquelle je dormais heureuse sous les ailes que ma mere
etendait sur moi du haut des cieux. C'est un entrainement lache et
impetueux comme l'etre qui l'inspire. Il n'y a plus rien de grand ni de
vrai dans mon ame. Je me mens a moi-meme depuis ce matin, comme je mens aux
autres. Comment ne leur mentirais-je pas desormais a toutes les heures de
ma vie? Present ou absent, Anzoleto sera toujours devant mes yeux; la seule
pensee de le quitter demain me remplit de douleur, et dans le sein d'un
autre je ne reverais que de lui. Que faire, que devenir?"

L'heure s'avancait avec une affreuse rapidite, avec une affreuse lenteur.
"Je le verrai, se disait-elle. Je lui dirai que je le hais, que je le
meprise, que je ne veux jamais le revoir. Mais non, je mens encore; car je
ne le lui dirai pas; ou bien, si j'ai ce courage, je me retracterai un
instant apres. Je ne puis plus meme etre sure de ma chastete; il n'y croit
plus, il ne me respectera pas. Et moi, je ne crois plus a moi-meme, je ne
crois plus a rien. Je succomberai par peur encore plus que par faiblesse.
Oh! plutot mourir que de descendre ainsi dans ma propre estime, et de
donner ce triomphe a la ruse et au libertinage d'autrui, sur les instincts
sacres et les nobles desseins que Dieu avait mis en moi!"

Elle se mit a sa fenetre, et eut veritablement l'idee de se precipiter,
pour echapper par la mort a l'infamie dont elle se croyait deja souillee.
En luttant contre cette sombre tentation, elle songea aux moyens de salut
qui lui restaient. Materiellement parlant, elle n'en manquait pas, mais
tous lui semblaient entrainer d'autres dangers. Elle avait commence par
verrouiller la porte par laquelle Anzoleto pouvait venir. Mais elle ne
connaissait encore qu'a demi cet homme froid et personnel, et, ayant vu des
preuves de son courage physique, elle ne savait pas qu'il etait tout a fait
depourvu du courage moral qui fait affronter la mort pour satisfaire la
passion. Elle pensait qu'il oserait venir jusque la, qu'il insisterait pour
etre ecoute, qu'il ferait quelque bruit; et elle savait qu'il ne fallait
qu'un souffle pour attirer Albert. Il y avait aupres de sa chambre un
cabinet avec un escalier derobe, comme dans presque tous les appartements
du chateau; mais cet escalier donnait a l'etage inferieur, tout aupres de
la chanoinesse. C'etait le seul refuge qu'elle put chercher contre l'audace
imprudente d'Anzoleto; et, pour se faire ouvrir, il fallait tout confesser,
meme d'avance, afin de ne pas donner lieu a un scandale, que la bonne
Wenceslawa, dans sa frayeur, pourrait bien prolonger. Il y avait encore le
jardin; mais si Anzoleto, qui paraissait avoir explore tout le chateau avec
soin, s'y rendait de son cote, c'etait courir a sa perte.

En revant ainsi, elle vit de la fenetre de son cabinet, qui donnait sur une
cour de derriere, de la lumiere aupres des ecuries. Elle examina un homme
qui rentrait et sortait de ces ecuries sans eveiller les autres serviteurs,
et qui paraissait faire des apprets de depart. Elle reconnut a son costume
le guide d'Anzoleto, qui arrangeait ses chevaux conformement a ses
instructions. Elle vit aussi de la lumiere chez le gardien du pont-levis,
et pensa avec raison qu'il avait ete averti par le guide d'un depart dont
l'heure n'etait pas encore fixee. En observant ces details, et en se
livrant a mille conjectures, a mille projets, Consuelo concut un dessein
assez etrange et fort temeraire. Mais comme il lui offrait un terme moyen
entre les deux extremes qu'elle redoutait, et lui ouvrait en meme temps
une nouvelle perspective sur les evenements de sa vie, il lui parut une
veritable inspiration du ciel. Elle n'avait pas de temps a employer pour en
examiner les moyens et les suites. Les uns lui parurent se presenter par
l'effet d'un hasard providentiel; les autres lui semblerent pouvoir etre
detournes. Elle se mit a ecrire ce qui suit, fort a la hate, comme on peut
croire, car l'horloge, du chateau venait de sonner onze heures:

"Albert, je suis forcee de partir. Je vous cheris de toute mon ame, vous le
savez. Mais il y a dans mon. etre des contradictions, des souffrances, et
des revoltes  que je ne puis expliquer ni a vous ni a moi-meme. Si je vous
voyais en ce moment, je vous dirais que je me fie a vous, que je vous
abandonne le soin de mon avenir, que je consens a etre votre femme. Je vous
dirais peut-etre que je le veux. Et pourtant je vous tromperais, ou je
ferais un serment temeraire; car mon coeur n'est pas assez purifie de
l'ancien amour, pour vous appartenir des a present, sans effroi, et pour
meriter le votre sans remords. Je fuis; je vais a Vienne, rejoindre ou
attendre le Porpora, qui doit y etre ou y arriver dans peu de jours, comme
sa lettre a votre pere vous l'a annonce dernierement. Je vous jure que je
vais chercher aupres de lui l'oubli et la haine du passe, et l'espoir d'un
avenir dont vous etes pour moi la pierre angulaire. Ne me suivez pas; je
vous le defends, au nom de cet avenir que votre impatience compromettrait
et detruirait peut-etre. Attendez-moi, et tenez-moi le serment que vous
m'avez fait de ne pas retourner sans moi a... Vous me comprenez! Comptez
sur moi, je vous l'ordonne; car je m'en vais avec la sainte esperance de
revenir ou de vous appeler bientot. Dans ce moment je fais un reve affreux.
Il  me semble que quand je serai seule avec moi-meme, je me reveillerai
digne de vous. Je ne veux point que mon frere me suive. Je vais le tromper,
lui faire prendre une route opposee a celle que je prends moi-meme. Sur
tout ce que vous avez de plus cher au monde, ne contrariez en rien mon
projet, et croyez-moi sincere. C'est a cela que je verrai si vous m'aimez
veritablement, et si je puis sacrifier sans rougir ma pauvrete a votre
richesse, mon obscurite a votre rang, mon ignorance a la science de votre
esprit. Adieu! mais non: au revoir, Albert. Pour vous prouver que je ne
m'en vais pas irrevocablement, je vous charge de rendre votre digne et
chere tante favorable a notre union, et de me conserver les bontes de votre
pere, le meilleur, le plus respectable des hommes! Dites-lui la verite sur
tout ceci. Je vous ecrirai de Vienne."

L'esperance de convaincre et de calmer par une telle lettre un homme
aussi epris qu'Albert etait temeraire sans doute, mais non deraisonnable.
Consuelo sentait revenir, pendant qu'elle lui ecrivait, l'energie de sa
volonte et la loyaute de son caractere. Tout ce qu'elle lui ecrivait, elle
le pensait. Tout ce qu'elle annoncait, elle allait le faire. Elle croyait a
la penetration puissante et presque a la seconde vue d'Albert; elle n'eut
pas espere de le tromper; elle etait sure qu'il croirait en elle, et que,
son caractere donne, il lui obeirait ponctuellement. En ce moment, elle
jugea les choses, et Albert lui-meme, d'aussi haut que lui.

Apres avoir plie sa lettre sans la cacheter, elle jeta sur ses epaules son
manteau de voyage, enveloppa sa tete dans un voile noir tres-epais, mit
de fortes chaussures, prit sur elle le peu d'argent qu'elle possedait, fit
un mince paquet de linge, et, descendant sur la pointe du pied avec
d'incroyables precautions, elle traversa les etages inferieurs, parvint a
l'appartement du comte Christian, se glissa jusqu'a son oratoire, ou elle
savait qu'il entrait regulierement a six heures du matin. Elle deposa la
lettre sur le coussin ou il mettait son livre avant de s'agenouiller par
terre. Puis, descendant jusqu'a la cour, sans eveiller personne, elle
marcha droit aux ecuries.

Le guide, qui n'etait pas trop rassure de se voir seul en pleine nuit dans
un grand chateau ou tout le monde dormait comme les pierres, eut d'abord
peur de cette femme noire qui s'avancait sur lui comme un fantome. Il
recula jusqu'au fond de son ecurie, n'osant ni crier ni l'interroger: c'est
ce que voulait Consuelo. Des qu'elle se vit hors de la portee des regards
et de la voix (elle savait d'ailleurs que ni des fenetres d'Albert ni de
celles d'Anzoleto on n'avait vue sur cette cour), elle dit au guide:

"Je suis la soeur du jeune homme que tu as amene ici ce matin. Il m'enleve.
C'est convenu avec lui depuis un instant, mets vite une selle de femme sur
son cheval: il y en a ici plusieurs. Suis-moi a Tusta sans dire un seul
mot, sans faire un seul pas qui puisse apprendre aux gens du chateau que
je me sauve. Tu seras paye double. Tu as l'air etonne? Allons, depeche!
A peine serons-nous rendus a la ville, qu'il faudra que tu reviennes ici
avec les memes chevaux pour chercher mon frere."

Le guide secoua la tete.

"Tu seras paye triple."

Le guide fit un signe de consentement.

"Et tu le rameneras bride abattue a Tusta, ou je vous attendrai."

Le guide hocha encore la tete.

"Tu auras quatre fois autant a la derniere course qu'a la premiere."

Le guide obeit. En un instant le cheval que devait monter Consuelo fut
prepare en selle de femme.

"Ce n'est pas tout, dit Consuelo en sautant dessus avant meme qu'il fut
bride entierement; donne-moi ton chapeau, et jette ton manteau par-dessus
le mien. C'est pour un instant.

--J'entends, dit l'autre, c'est pour tromper le portier; c'est facile! Oh!
ce n'est pas la premiere fois que j'enleve une demoiselle! Votre amoureux
paiera bien, je pense, quoique vous soyez sa soeur, ajouta-t-il d'un air
narquois.

--Tu seras bien paye par moi la premiere. Tais-toi. Es-tu pret?

--Je suis a cheval.

--Passe le premier, et fais baisser le pont."

Ils le franchirent au pas, firent un detour pour ne point passer sous les
murs du chateau, et au bout d'un quart d'heure gagnerent la grande route
sablee. Consuelo n'avait jamais monte a cheval de sa vie. Heureusement,
celui-la, quoique vigoureux, etait d'un bon caractere. Son maitre l'animait
en faisant claquer sa langue, et il prit un galop ferme et soutenu, qui, a
travers bois et bruyeres, conduisit l'amazone a son but au bout de deux
heures.

Consuelo lui retint la bride et sauta a terse a l'entree de la ville.

"Je ne veux pas qu'on me voie ici, dit-elle au guide en lui mettant dans la
main le prix convenu pour elle et pour Anzoleto. Je vais traverser la ville
a pied, et j'y prendrai chez des gens que je connais une voiture qui me
conduira sur la route de Prague. J'irai vite, pour m'eloigner le plus
possible, avant le jour, du pays ou ma figure est connue; au jour, je
m'arreterai, et j'attendrai mon frere.

--Mais en quel endroit?

--Je ne puis le savoir. Mais dis-lui que ce sera a un relais de poste.
Qu'il ne fasse pas de questions avant dix lieues d'ici. Alors il demandera
partout madame Wolf; c'est le premier nom venu; ne l'oublie pas pourtant.
Il n'y a qu'une route pour Prague?

--Qu'une seule jusqu'a ...

--C'est bon. Arrete-toi dans le faubourg pour faire rafraichir tes chevaux.
Tache qu'on ne voie pas la selle de femme; jette ton manteau dessus; ne
reponds a aucune question, et repars. Attends! encore un mot: dis a mon
frere de ne pas hesiter, de ne pas tarder, de s'esquiver sans etre vu.
Il y a danger de mort pour lui au chateau.

--Dieu soit avec vous, la jolie fille! repondit le guide, qui avait eu le
temps de rouler entre ses doigts l'argent qu'il venait de recevoir. Quand
mes pauvres chevaux devraient en crever, je suis content de vous avoir
rendu service.--Je suis pourtant fache, se dit-il quand elle eut disparu
dans l'obscurite, de ne pas avoir apercu le bout de son nez; je voudrais
savoir si elle est assez jolie pour se faire enlever. Elle m'a fait peur
d'abord avec son voile noir et son pas resolu; aussi ils m'avaient fait
tant de contes a l'office, que je ne savais plus ou j'en etais.  Sont-ils
superstitieux et simples, ces gens-la, avec leurs revenants et leur homme
noir du chene de Schreckenstein! Bah! j'y ai passe plus de cent fois, et
je ne l'ai jamais vu! J'avais bien soin de baisser la tete, et de regarder
du cote du ravin quand je passais au pied de la montagne."

En faisant ces reflexions naives, le guide, apres avoir donne l'avoine a
ses chevaux, et s'etre administre a lui-meme, dans un cabaret voisin, une
large pinte d'hydromel pour se reveiller, reprit le chemin de Riesenburg,
sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espere et prevu tout
en lui recommandant de faire diligence. Le brave garcon, a mesure qu'il
s'eloignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque
dont il venait d'etre l'entremetteur. Peu a peu les vapeurs de la nuit, et
peut-etre aussi celles de la boisson fermentee, lui firent paraitre cette
aventure plus merveilleuse encore. "Il serait plaisant, pensait-il, que
cette femme noire fut un homme, et cet homme le revenant du chateau, le
fantome noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais
tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a jure l'avoir vu plus de
dix fois dans son ecurie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du
vieux baron d'Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant!
la rencontre et la societe de ces etres-la est toujours suivie de quelque
malheur. Si mon pauvre grison a porte Satan cette nuit, il en mourra pour
sur. Il me semble qu'il jette deja du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne
prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au
chateau, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donne,
je ne vais pas trouver des feuilles seches dans ma poche. Et si l'on venait
me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au
lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de
moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me
quittant, comme si elle se fut enfoncee sous terre."




LXII.


Anzoleto n'avait pas manque de se lever a minuit, de prendre son stylet, de
se parfumer, et d'eteindre son flambeau. Mais au moment ou il crut pouvoir
ouvrir sa porte sans bruit (il avait deja remarque que la serrure etait
douce et fonctionnait tres discretement), il fut fort etonne de ne pouvoir
imprimer a la clef le plus leger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et
s'y epuisa de fatigue, au risque d'eveiller quelqu'un en secouant trop
fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre
issue; la fenetre donnait sur les jardins a une elevation de cinquante
pieds, parfaitement nue et impossible a franchir; la seule pensee en
donnait le vertige.

"Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto apres avoir encore
inutilement essaye d'ebranler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait
bon signe; sa peur me repondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte
Albert, tous deux me le paieront a la fois!"

II prit le parti de se rendormir. Le depit l'en empecha; et peut-etre
Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert etait l'auteur
de cette precaution, lui seul n'etait pas dupe, dans la maison, de ses
rapports fraternels avec Consuelo. Cette derniere avait paru veritablement
epouvantee en l'avertissant de prendre garde a _cet homme terrible_.
Anzoleto avait beau se dire qu'etant fou, le jeune comte ne mettrait
peut-etre pas de suite dans ses idees, ou qu'etant d'une illustre
naissance, il ne voudrait pas, suivant le prejuge du temps, se commettre
dans une partie d'honneur avec un comedien; ces suppositions ne le
rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien
maitre de lui-meme; et quant a ses prejuges, il fallait qu'ils ne fussent
pas fort enracines pour lui permettre de vouloir epouser une comedienne.
Anzoleto commenca donc a craindre serieusement d'avoir maille a partir avec
lui, avant d'en venir a ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire
en pure perte. Ce denouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il
avait appris a manier l'epee, et se flattait de tenir tete a quelque homme
de qualite que ce fut. Neanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne
dormit pas.

Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et
peu apres sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficulte. Il ne faisait
pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec
aussi peu de ceremonie, Anzoleto crut que le moment decisif etait venu.
Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut
aussitot, a la lueur du crepuscule, son guide qui lui faisait signe de
parler bas et de ne pas faire de bruit.

"Que veux-tu dire avec tes simagrees, et que me veux-tu, imbecile? Dit
Anzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?

--Eh! par ou, si ce n'est pas la porte, mon bon seigneur?

--La porte etait fermee a clef.

--Mais vous aviez laisse la clef en dehors.

--Impossible! la voila sur ma table.

--Belle merveille! il y en a une autre.

--Et qui donc m'a joue le tour de m'enfermer ainsi? Il n'y avait qu'une
clef hier soir: serait-ce toi, en venant chercher ma valise?

--Je jure que ce n'est pas moi, et que je n'ai pas vu de clef.

--Ce sera donc le diable! Mais que me veux-tu avec ton air affaire et
mysterieux? Je ne t'ai pas fait appeler.

--Vous ne me laissez pas le temps de parler! Vous me voyez, d'ailleurs, et
vous savez bien sans doute ce que je vous veux. La signora est arrivee sans
encombre a Tusta, et, suivant ses ordres, me voici avec mes chevaux pour
vous y conduire."

Il fallut bien quelques instants pour qu'Anzoleto comprit de quoi il
s'agissait; mais il s'accommoda assez vite de la verite pour empecher que
son guide, dont les craintes superstitieuses s'effacaient d'ailleurs avec
les ombres de la nuit, ne retombat dans ses perplexites a l'egard d'une
malice du diable. Le drole avait commence par examiner et par faire sonner
sur les paves de l'ecurie l'argent de Consuelo, et il se tenait pour
content de son marche avec l'enfer. Anzoleto comprit a demi-mot, et pensa
que la fugitive avait ete de son cote surveillee de maniere a ne pouvoir
l'avertir de sa resolution; que, menacee, poussee a bout peut-etre par son
jaloux, elle avait saisi un moment propice pour dejouer tous ses efforts,
s'evader et prendre la clef des champs.

"Quoi qu'il en soit, dit-il, il n'y a ni a douter ni a balancer. Les avis
qu'elle me fait donner par cet homme, qui l'a conduite sur la route de
Prague, sont clairs et precis. Victoire! si je puis toutefois sortir d'ici
pour la rejoindre sans etre force de croiser l'epee!"

Il s'arma jusqu'aux dents: et, tandis qu'il s'appretait a la hate, il
envoya son guide en eclaireur pour voir si les chemins etaient libres.
Sur sa reponse que tout le monde paraissait encore livre au sommeil,
excepte le gardien du pont qui venait de lui ouvrir, Anzoleto descendit
sans bruit, remonta a cheval, et ne rencontra dans les cours qu'un
palefrenier, qu'il appela pour lui donner quelque argent, afin de ne pas
laisser a son depart l'apparence d'une fuite.

"Par saint Wenceslas! dit ce serviteur au guide, voila une etrange chose,
les chevaux sont couverts de sueur en sortant de l'ecurie comme s'ils
avaient couru toute la nuit.

--C'est votre diable noir qui sera venu les panser, repondit l'autre.

--C'est donc cela, reprit le palefrenier, que j'ai entendu un bruit
epouvantable toute la nuit de ce cote-la! Je n'ai pas ose venir voir; mais
j'ai entendu la herse crier, et le pont-levis s'abattre, tout comme je vous
vois dans ce moment-ci: si bien que j'ai cru que c'etait vous qui partiez,
et que je ne m'attendais guere a vous revoir ce matin."

Au pont-levis, ce fut une autre observation du gardien.

"Votre seigneurie est donc double? demanda cet homme en se frottant les
yeux. Je l'ai vue partir vers minuit, et je la vois encore une fois.

--Vous avez reve, mon brave homme, dit Anzoleto en lui faisant aussi une
gratification. Je ne serais pas parti sans vous prier de boire a ma sante.

--Votre seigneurie me fait trop d'honneur, dit le portier, qui ecorchait un
peu l'italien.

--C'est egal, dit-il au guide dans sa langue, j'en ai vu deux cette nuit!

--Et prends garde d'en voir quatre la nuit prochaine, repondit le guide en
suivant Anzoleto au galop sur le pont: Le diable noir fait de ces tours-la
aux dormeurs de ton espece."

Anzoleto, bien averti et bien renseigne par son guide, gagna Tusta ou
Tauss; car c'est, je crois, la meme ville. Il la traversa apres avoir
congedie son homme et prit des chevaux de poste, s'abstint de faire aucune
question durant dix lieues, et, au terme, designe, s'arreta pour dejeuner
(car il n'en pouvait plus), et pour demander une madame Wolf qui devait
etre par la avec une voiture.

Personne ne put lui en donner des nouvelles, et pour cause.

Il y avait bien une madame Wolf dans le village; mais elle etait etablie
depuis cinquante ans dans la ville, et tenait une boutique de mercerie.
Anzoleto, brise, extenue, pensa que Consuelo n'avait pas juge a propos de
s'arreter en cet endroit. Il demanda une voiture a louer, il n'y en avait
pas. Force lui fut de remonter a cheval, et de faire une nouvelle course
a franc etrier. Il regardait comme impossible de ne pas rencontrer a
chaque instant la bienheureuse voiture, ou il pourrait s'elancer et se
dedommager de ses anxietes et de ses fatigues. Mais il rencontra fort peu
de voyageurs, et dans aucune voiture il ne vit Consuelo. Enfin, vaincu par
l'exces de la lassitude, et ne trouvant de voiture de louage nulle part,
il prit le parti de s'arreter, mortellement vexe, et d'attendre dans une
bourgade, au bord de la route, que Consuelo vint le rejoindre; car il
pensait l'avoir depassee. Il eut le loisir de maudire, tout le reste du
jour et toute la nuit suivante, les femmes, les auberges, les jaloux et
les chemins. Le lendemain, il trouva une voiture publique de passage, et
continua de courir vers Prague, sans etre plus heureux. Nous le laisserons
cheminer vers le nord, en proie a une veritable rage et a une mortelle
impatience melee d'espoir, pour revenir un instant nous-memes au chateau,
et voir l'effet du depart de Consuelo sur les habitants de cette demeure.

On peut penser que le comte Albert n'avait pas plus dormi que les deux
autres personnages de cette brusque aventure. Apres s'etre muni d'une
double clef de la chambre d'Anzoleto, il l'avait enferme de dehors, et ne
s'etait plus inquiete de ses tentatives, sachant bien qu'a moins que
Consuelo elle-meme ne s'en melat, nul n'irait le delivrer. A l'egard de
cette premiere possibilite dont l'idee le faisait fremir, Albert eut
l'excessive delicatesse de ne pas vouloir faire d'imprudente decouverte.

"Si elle l'aime a ce point, pensa-t-il, je n'ai plus a lutter; que mon sort
s'accomplisse! Je le saurai assez tot, car elle est sincere; et demain elle
refusera ouvertement les offres que je lui ai faites aujourd'hui. Si elle
est seulement persecutee et menacee par cet homme dangereux, la voila du
moins pour une nuit a l'abri de ses poursuites. Maintenant, quelque bruit
furtif que j'entende autour de moi, je ne bougerai pas, et je ne me rendrai
point odieux; je n'infligerai pas a cette infortunee le supplice de la
honte, en me montrant devant elle sans etre appele. Non! je ne jouerai
point le role d'un espion lache, d'un jaloux soupconneux, lorsque jusqu'ici
ses refus, ses irresolutions, ne m'ont donne aucun droit sur elle. Je ne
sais qu'une chose, rassurante pour mon honneur, effrayante pour mon amour;
c'est que je ne serai pas trompe. Ame de celle que j'aime, toi qui resides
a la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et dans les
entrailles du Dieu universel, si, a travers les mysteres et les ombres de
la pensee humaine, tu peux lire en moi a cette heure, ton sentiment
interieur doit te dire que j'aime trop pour ne pas croire a ta parole!"

Le courageux Albert tint religieusement l'engagement qu'il venait de
prendre avec lui-meme; et bien qu'il crut entendre les pas de Consuelo a
l'etage inferieur au moment de sa fuite, et quelque autre bruit moins
explicable du cote de la herse, il souffrit, pria, et contint de ses mains
jointes son coeur bondissant dans sa poitrine.

Lorsque le jour parut, il entendit marcher et ouvrir les portes du cote
d'Anzoleto.

"L'infame, se dit-il, la quitte sans pudeur et sans precaution! Il semble
qu'il veuille afficher sa victoire! Ah! le mal qu'il me fait ne serait
rien, si une autre ame, plus precieuse et plus chere que la mienne, ne
devait pas etre souillee par son amour."

A l'heure ou le comte Christian avait coutume de se lever, Albert se rendit
aupres de lui, avec l'intention, non de l'avertir de ce qui se passait,
mais de l'engager a provoquer une nouvelle explication avec Consuelo. Il
etait sur qu'elle ne mentirait pas. Il pensait qu'elle devait desirer cette
explication, et s'appretait a la soulager de son trouble, a la consoler
meme de sa honte, et a feindre une resignation qui put adoucir l'amertume
de leurs adieux. Albert ne se demandait pas ce qu'il deviendrait apres. Il
sentait que ou sa raison, ou sa vie, ne supporterait pas un pareil coup, et
il ne craignait pas d'eprouver une douleur au-dessus de ses forces.

Il trouva son pere au moment ou il entrait dans son oratoire. La lettre
posee sur le coussin frappa leurs yeux en meme temps. Ils la saisirent et
la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterre, croyant que son fils ne
supporterait pas l'evenement; mais Albert, qui s'etait prepare a un plus
grand malheur, fut calme, resigne et ferme dans sa confiance.

"Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est
vrai et ma foi inebranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette
promesse, mon pere, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je
serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquietudes si elles
s'emparent de moi.

--Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu
de tes peres. Tu as accepte d'autres croyances, et je ne te les ai jamais
reprochees avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien
souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle
je t'ai promis, dans la nuit qui a precede celle-ci, de faire tout ce qui
dependrait de moi pour que ton amour fut ecoute et sanctifie par un noeud
respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais
encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens
ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas a moi dans cette
heure solennelle qui decidera peut-etre dans les cieux des destinees de ton
amour sur la terre? O toi, mon noble enfant, a qui l'Eternel a conserve
toutes les vertus, malgre les epreuves qu'il a laisse subir a ta foi
premiere! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouille a mes cotes sur la
tombe de ta mere, et priant comme un jeune ange ce maitre souverain dont tu
ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'elever ta voix vers lui,
pour que la mienne ne soit pas inutile?

--Mon pere, repondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si
notre foi differe quant a la forme et aux dogmes, nos ames restent toujours
d'accord sur un principe eternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse
et de bonte, un ideal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai
jamais cesse d'adorer.--O divin crucifie, dit-il en s'agenouillant aupres
de son pere devant l'image de Jesus; toi que les hommes adorent comme le
Verbe, et que je revere comme la plus noble et la plus pure manifestation
de l'amour universel parmi nous! entends ma priere, toi dont la pensee
vit eternellement en Dieu et en nous! Benis les instincts justes et les
intentions droites! Plains la perversite qui triomphe, et soutiens
l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra!
Mais, o Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont
d'autre force et d'autre consolation que ton passage et ton exemple sur la
terre!"




LXIII.


Anzoleto poursuivait sa route vers Prague en pure perte; car aussitot
apres avoir donne a son guide les instructions trompeuses qu'elle jugeait
necessaires au succes de son entreprise, Consuelo avait pris, sur la
gauche, un chemin qu'elle connaissait, pour avoir accompagne deux fois en
voiture la baronne Amelie a un chateau voisin de la petite ville de Tauss.
Ce chateau etait le but le plus eloigne des rares courses qu'elle avait eu
occasion de faire durant son sejour a Riesenburg. Aussi l'aspect de ces
parages et la direction des routes qui les traversaient, s'etaient-ils
presentes naturellement a sa memoire, lorsqu'elle avait concu et realise
a la hate le temeraire projet de sa fuite. Elle se rappelait qu'en la
promenant sur la terrasse de ce chateau, la dame qui l'habitait lui
avait dit, tout en lui faisant admirer la vaste etendue des terres qu'on
decouvrait au loin: Ce beau chemin plante que vous voyez la-bas, et qui se
perd a l'horizon, va rejoindre la route du Midi, et c'est par la que nous
nous rendons a Vienne. Consuelo, avec cette indication et ce souvenir
precis, etait donc certaine de ne pas s'egarer, et de regagner a une
certaine distance la route par laquelle elle etait venue en Boheme. Elle
atteignit le chateau de Biola, longea les cours du parc, retrouva sans
peine, malgre l'obscurite, le chemin plante; et avant le jour elle avait
reussi a mettre entre elle et le point dont elle voulait s'eloigner une
distance de trois lieues environ a vol d'oiseau. Jeune, forte, et habituee
des l'enfance a de longues marches, soutenue d'ailleurs par une volonte
audacieuse, elle vit poindre le jour sans eprouver beaucoup de fatigue.
Le ciel etait serein, les chemins secs, et couverts d'un sable assez doux
aux pieds. Le galop du cheval, auquel elle n'etait point habituee, l'avait
un peu brisee; mais on sait que la marche, en pareil cas, est meilleure
que le repos, et que, pour les temperaments energiques, une fatigue delasse
d'une autre.

Cependant, a mesure que les etoiles palissaient, et que le crepuscule
achevait de s'eclaircir, elle commencait a s'effrayer de son isolement.
Elle s'etait sentie bien tranquille dans les tenebres. Toujours aux aguets,
elle s'etait crue sure, en cas de poursuite, de pouvoir se cacher avant
d'etre apercue; mais au jour, forcee de traverser de vastes espaces
decouverts, elle n'osait plus suivre la route battue; d'autant plus qu'elle
vit bientot des groupes se montrer au loin, et se repandre comme des points
noirs sur la raie blanche que dessinait le chemin au milieu des terres
encore assombries. Si peu loin de Riesenburg, elle pouvait etre reconnue
par le premier passant; et elle prit le parti de se jeter dans un sentier
qui lui sembla devoir abreger son chemin, en allant couper a angle droit le
detour que la route faisait autour d'une colline. Elle marcha encore ainsi
pres d'une heure sans rencontrer personne, et entra dans un endroit boise,
ou elle put esperer de se derober facilement aux regards.

"Si je pouvais ainsi gagner, pensait-elle, une avance de huit a dix lieues
sans etre decouverte, je marcherais ensuite tranquillement sur la grande
route; et, a la premiere occasion favorable, je louerais une voiture et des
chevaux."

Cette pensee lui fit porter la main a sa poche pour y prendre sa bourse,
Et calculer ce qu'apres son genereux paiement au guide qui l'avait fait
Sortir de Riesenburg, il lui restait d'argent pour entreprendre ce long et
Difficile voyage. Elle ne s'etait pas encore donne le temps d'y reflechir;
et si elle eut fait toutes les reflexions que suggerait la prudence,
eut-elle resolu cette fuite aventureuse? Mais quelles furent sa surprise
et sa consternation, lorsqu'elle trouva sa bourse beaucoup plus legere
qu'elle ne l'avait suppose! Dans son empressement, elle n'avait emporte
tout au plus que la moitie de la petite somme qu'elle possedait; ou bien
elle avait donne au guide, dans l'obscurite, des pieces d'or pour de
l'argent; ou bien encore, en ouvrant sa bourse pour le payer, elle avait
laisse tomber dans la poussiere de la route une partie de sa fortune.
Tant il y a qu'apres avoir bien compte et recompte sans pouvoir se faire
illusion sur ses faibles ressources, elle reconnut qu'il fallait faire a
pied toute la route de Vienne.

Cette decouverte lui causa un peu de decouragement, non pas a cause de la
fatigue, qu'elle ne redoutait point, mais a cause des dangers, inseparables
pour une jeune femme, d'une aussi longue route pedestre. La peur que
jusque la elle avait surmontee, en se persuadant que bientot elle pourrait
se mettre dans une voiture a l'abri des aventures de grand chemin, commenca
a parler plus haut qu'elle ne l'avait prevu dans l'effervescence de ses
idees; et, comme vaincue pour la premiere fois de sa vie par l'effroi de sa
misere et de sa faiblesse, elle se mit a marcher precipitamment, cherchant
les taillis les plus sombres pour se refugier en cas d'attaque.

Pour comble d'inquietude, elle s'apercut bientot qu'elle ne suivait plus
aucun sentier battu, et qu'elle marchait au hasard dans un bois de plus en
plus profond et desert. Si cette morne solitude la rassurait a certains
egards, l'incertitude de sa direction lui faisait apprehender de revenir
sur ses pas et de se rapprocher a son insu du chateau des Geants. Anzoleto
y etait peut-etre encore: un soupcon, un accident, une idee de vengeance
contre Albert pouvaient l'y avoir retenu. D'ailleurs Albert lui-meme
n'etait-il pas a craindre dans ce premier moment de trouble et de
desespoir? Consuelo savait bien qu'il se soumettrait a son arret; mais
si elle allait se montrer aux environs du chateau, et qu'on vint dire au
jeune comte qu'elle etait encore la, a portee d'etre atteinte et ramenee,
n'accourrait-il pas pour la vaincre  par ses supplications et ses larmes?
Fallait-il exposer ce noble jeune homme, et sa famille, et sa propre
fierte, au scandale et au ridicule d'une entreprise avortee aussitot que
concue? Le retour d'Anzoleto viendrait peut-etre d'ailleurs ramener au bout
de quelques jours les embarras inextricables et les dangers d'une situation
qu'elle venait de trancher par un coup de tete hardi et genereux. Il
fallait donc tout souffrir et s'exposer a tout plutot que de revenir a
Riesenburg.

Resolue de chercher attentivement la direction de Vienne, et de la suivre
a tout prix, elle s'arreta dans un endroit couvert et mysterieux, ou une
petite source jaillissait entre des rochers ombrages de vieux arbres.
Les alentours semblaient un peu battus par de petits pieds d'animaux.
Etaient-ce les troupeaux du voisinage ou les betes de la foret qui
Venaient boire parfois a cette fontaine cachee? Consuelo s'en approcha,
et, s'agenouillant sur les pierres humectees, trompa la faim, qui
commencait a se faire sentir, en buvant de cette eau froide et limpide.
Puis, restant pliee sur ses genoux, elle medita un peu sur sa situation.

"Je suis bien folle et bien vaine, se dit-elle, si je ne puis realiser ce
que j'ai concu. Eh quoi! sera-t-il dit que la fille de ma mere se soit
effeminee dans les douceurs de la vie, au point de ne pouvoir plus braver
le soleil, la faim, la fatigue, et les perils? J'ai fait de si beaux reves
d'indigence et de liberte au sein de ce bien-etre qui m'oppressait, et dont
j'aspirais toujours a sortir! Et voila que je m'epouvante des les premiers
pas? N'est-ce pas la le metier pour lequel je suis nee, "courir, patir, et
oser?" Qu'y a-t-il de change en moi depuis le temps ou je marchais avant le
jour avec ma pauvre mere, souvent a jeun! et ou nous buvions aux petites
fontaines des chemins pour nous donner des forces? Voila vraiment une belle
Zingara, qui n'est bonne qu'a chanter sur les theatres, a dormir sur le
duvet, et a voyager en carrosse! Quels dangers redoutais-je avec ma mere?
Ne me disait-elle pas, quand nous rencontrions des gens de mauvaise mine:
"Ne crains rien; ceux qui ne possedent rien n'ont rien qui les menace, et
les miserables ne se font pas la guerre entre eux?" Elle etait encore jeune
et belle dans ce temps la! est-ce que je l'ai jamais vue insultee par les
passants? Les plus mechants hommes respectent les etres sans defense. Et
comment font tant de pauvres filles mendiantes qui courent les chemins, et
qui n'ont que la protection de Dieu? Serais-je comme ces demoiselles qui
n'osent faire un pas dehors sans croire que tout l'univers, enivre de leurs
charmes, va se mettre a les poursuivre! Est-ce a dire que parce qu'on est
seule, et les pieds sur la terre commune, on doit etre avilie, et renoncer
a l'honneur quand on n'a pas le moyen de s'entourer de gardiens? D'ailleurs
ma mere etait forte comme un homme; elle se serait defendue comme un lion.
Ne puis-je pas etre courageuse et forte, moi qui n'ai dans les veines que
du bon sang plebeien? Est-ce qu'on ne peut pas toujours se tuer quand on
est menacee de perdre plus que la vie? Et puis, je suis encore dans un pays
tranquille, dont les habitants  sont doux et charitables; et quand je serai
sur des terres inconnues, j'aurai bien du malheur si je ne rencontre pas, a
l'heure du danger, quelqu'un de ces etres droit et genereux, comme Dieu en
place partout pour servir de providence aux faibles et aux opprimes.
Allons! Du courage. Pour aujourd'hui je n'ai a lutter que contre la faim.
Je ne veux entrer dans une cabane, pour acheter du pain, qu'a la fin de
cette journee, quand il fera sombre et que je serai bien loin, bien loin.
Je connais la faim, et je sais y resister, malgre les eternels festins
auxquels on voulait m'habituer a Riesenburg. Une journee est bientot
passee. Quand la chaleur sera venue, et mes jambes epuisees, je me
rappellerai l'axiome philosophique que j'ai si souvent entendu dans mon
enfance: "Qui dort dine." Je me cacherai dans quelque trou de rocher, et
je te ferai bien voir, o ma pauvre mere qui veilles sur moi et voyages
invisible a mes cotes, a cette heure, que je sais encore faire la sieste
sans sofa et sans coussins!"

Tout en devisant ainsi avec elle-meme, la pauvre enfant oubliait un peu ses
peines de coeur. Le sentiment d'une grande victoire remportee sur elle-meme
lui faisait deja paraitre Anzoleto moins redoutable. Il lui semblait meme
qu'a partir du moment ou elle avait dejoue ses seductions, elle sentait son
ame allegee de ce funeste attachement; et, dans les travaux de son projet
romanesque, elle trouvait une sorte de gaiete melancolique, qui lui faisait
repeter tout bas a chaque instant: "Mon corps souffre, mais il sauve mon
ame. L'oiseau qui ne peut se defendre a des ailes pour se sauver, et, quand
il est dans les plaines de l'air, il se rit des pieges et des embuches."

Le souvenir d'Albert, l'idee de son effroi et de sa douleur, se
presentaient differemment a l'esprit de Consuelo; mais elle combattait de
toute sa force l'attendrissement qui la gagnait a cette pensee. Elle avait
forme la resolution de repousser son image, tant qu'elle ne se serait pas
mise a l'abri d'un repentir trop prompt et d'une tendresse imprudente.

"Cher Albert, ami sublime, disait-elle, je ne puis m'empecher de soupirer
profondement quand je me represente ta souffrance! Mais c'est a Vienne
seulement que je m'arreterai a la partager et a la plaindre. C'est a
Vienne que je permettrai a mon coeur de me dire combien il te venere et te
regrette!"

"Allons, en marche!" se dit Consuelo en essayant de se lever. Mais deux ou
trois fois elle tenta en vain d'abandonner cette fontaine si sauvage et si
jolie, dont le doux bruissement semblait l'inviter a prolonger les instants
de son repos. Le sommeil, qu'elle avait voulu remettre a l'heure de midi,
appesantissait ses paupieres; et la faim, qu'elle n'etait plus habituee a
supporter aussi bien qu'elle s'en flattait, la jetait dans une irresistible
defaillance. Elle voulait en vain se faire illusion a cet egard. Elle
n'avait presque rien mange la veille; trop d'agitations et d'anxietes ne
lui avaient pas permis d'y songer. Un voile s'etendait sur ses yeux; une
sueur froide et penible alanguissait tout son corps. Elle ceda a la
fatigue sans en avoir conscience; et tout en formant une derniere
resolution de se relever et de reprendre sa marche, ses membres
s'affaisserent sur l'herbe, sa tete retomba sur son petit paquet de voyage,
et elle s'endormit profondement. Le soleil, rouge et chaud, comme il est
parfois dans ces courts etes de Boheme, montait gaiement dans le ciel; la
fontaine bouillonnait sur les cailloux, comme si elle eut voulu bercer de
sa chanson monotone le sommeil de la voyageuse, et les oiseaux voltigeaient
en chantant aussi leurs refrains babillards au-dessus de sa tete.




LXIV.


Il y avait presque trois heures que l'oublieuse fille reposait ainsi,
lorsqu'un autre bruit que celui de la fontaine et des oiseaux jaseurs la
tira de sa lethargie. Elle entr'ouvrit les yeux sans avoir la force de se
relever, sans comprendre encore ou elle etait, et vit a deux pas d'elle un
homme courbe sur les rochers, occupe a boire a la source comme elle avait
fait elle-meme, sans plus de ceremonie et de recherche que de placer sa
bouche au courant de l'eau. Le premier sentiment de Consuelo fut la
frayeur; mais le second coup d'oeil jete sur l'hote de sa retraite lui
rendit la confiance. Car, soit qu'il eut deja regarde a loisir les traits
de la voyageuse durant son sommeil, soit qu'il ne prit pas grand interet a
cette rencontre, il ne paraissait pas faire beaucoup d'attention a elle.
D'ailleurs, c'etait moins un homme qu'un enfant; il paraissait age de
quinze ou seize ans tout au plus, etait fort petit, maigre, extremement
jaune et hale, et sa figure, qui n'etait ni belle ni laide, n'annoncait
rien dans cet instant qu'une tranquille insouciance.

Par un mouvement instinctif, Consuelo ramena son voile sur sa figure, et ne
changea pas d'attitude, pensant que si le voyageur ne s'occupait pas d'elle
plus qu'il ne semblait dispose a le faire, il valait mieux feindre de
dormir que de s'attirer des questions embarrassantes. A travers son voile,
elle ne perdait cependant pas un des mouvements de l'inconnu, attendant
qu'il reprit son bissac et son baton deposes sur l'herbe, et qu'il
continuat son chemin.

Mais elle vit bientot qu'il etait resolu a se reposer aussi, et meme a
dejeuner, car il ouvrit son petit sac de pelerin, et en tira un gros
morceau de pain bis, qu'il se mit a couper avec gravite et a ronger a
belles dents, tout en jetant de temps en temps sur la dormeuse un regard
assez timide, et en prenant le soin de ne pas faire de bruit en ouvrant et
en fermant son couteau a ressort, comme s'il eut craint de la reveiller en
sursaut. Cette marque de deference rendit une pleine confiance a Consuelo,
et la vue de ce pain que son compagnon mangeait de si bon coeur, reveilla
en elle les angoisses de la faim. Apres s'etre bien assuree, a la toilette
delabree de l'enfant et a sa chaussure poudreuse, que c'etait un pauvre
voyageur etranger au pays, elle jugea que la Providence lui envoyait un
secours inespere, dont elle devait profiter. Le morceau de pain etait
enorme, et l'enfant pouvait, sans rabattre beaucoup de son appetit, lui en
ceder une petite portion. Elle se releva donc, affecta de se frotter les
yeux comme si elle s'eveillait a l'instant meme, et regarda le jeune gars
d'un air assure, afin de lui imposer, au cas ou il perdrait le respect dont
jusque la il avait fait preuve.

Cette precaution n'etait pas necessaire. Des qu'il vit la dormeuse debout,
l'enfant se troubla un peu, baissa les yeux, les releva avec effort a
plusieurs reprises, et enfin, enhardi par la physionomie de Consuelo qui
demeurait irresistiblement bonne et sympathique, en depit, du soin qu'elle
prenait de la composer, il lui adressa la parole d'un son de voix si doux
et si harmonieux, que la jeune musicienne fut subitement impressionnee en
sa faveur.

"Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il en souriant, vous voila donc enfin
reveillee? Vous dormiez la de si bon  coeur, que si ce n'eut ete la crainte
d'etre impoli, j'en aurais fait autant de mon cote.

--Si vous etes aussi obligeant que poli, lui repondit Consuelo en prenant
un ton maternel, vous allez me rendre un petit service.

--Tout ce que vous voudrez, reprit le jeune voyageur, a qui le son de voix
de Consuelo parut egalement agreable et penetrant.

--Vous allez me vendre un petit morceau de votre dejeuner, repartit
Consuelo, si vous le pouvez sans vous priver.

--Vous le vendre! s'ecria l'enfant tout surpris et en rougissant: oh! Si
j'avais un dejeuner, je ne vous le vendrais pas! je ne suis pas aubergiste;
mais je voudrais vous l'offrir et vous le donner.

--Vous me le donnerez donc, a condition que je vous donnerai en echange de
quoi acheter un meilleur dejeuner.

--Non pas, non pas, reprit-il. Vous moquez-vous? Etes-vous trop fiere pour
accepter de moi un pauvre morceau de pain? Helas! vous voyez, je n'ai que
cela a vous offrir.

--Eh bien, je l'accepte, dit Consuelo en tendant la main; votre bon coeur
me ferait rougir d'y mettre de la fierte.

--Tenez, tenez! ma belle demoiselle, s'ecria le jeune homme tout joyeux.
Prenez le pain et le couteau, et taillez vous-meme. Mais n'y mettez pas de
facons, au moins! Je ne suis pas gros mangeur, et j'en avais la pour toute
ma journee.

--Mais aurez-vous la facilite d'en acheter d'autre pour votre journee?

--Est-ce qu'on ne trouve pas du pain partout? Allons, mangez donc, si vous
voulez me faire plaisir!"

Consuelo ne se fit pas prier davantage; et, sentant bien que ce serait mal
reconnaitre l'elan fraternel de son amphitryon que de ne pas manger en sa
compagnie, elle se rassit non loin de lui, et se mit a devorer ce pain, au
prix duquel les mets les plus succulents qu'elle eut jamais goutes a la
table des riches lui parurent fades et grossiers.

"Quel bon appetit vous avez! dit l'enfant; cela fait plaisir a voir. Eh
bien, j'ai du bonheur de vous avoir rencontree; cela me rend tout content.
Tenez, croyez-moi, mangeons-le tout; nous retrouverons bien une maison sur
la route aujourd'hui, quoique ce pays semble un desert.

--Vous ne le connaissez donc pas? dit Consuelo d'un air d'indifference.

--C'est la premiere fois que j'y passe, quoique je connaisse la route de
Vienne a Pilsen, que je viens de faire, et que je reprends maintenant pour
retourner la-bas.

--Ou, la-bas? a Vienne?

--Oui, a Vienne; est-ce que vous y allez aussi?"

Consuelo, incertaine si elle accepterait ce compagnon de voyage, ou si elle
l'eviterait, feignit d'etre distraite pour ne pas repondre tout de suite.

"Bah! qu'est-ce que je dis? reprit le jeune homme. Une belle demoiselle
comme vous n'irait pas comme cela toute seule a Vienne. Cependant vous etes
en voyage; car vous avez un paquet comme moi, et vous etes a pied comme
moi!"

Consuelo, decidee a eluder ses questions jusqu'a ce qu'elle vit a quel
point elle pouvait se fier a lui, prit le parti de repondre a une
interrogation par une autre.

"Est-ce que vous etes de Pilsen? lui demanda-t-elle.

--Non, repondit l'enfant qui n'avait aucun instinct ni aucun motif de
mefiance; je suis de Rohrau en Hongrie; mon pere y est charron de son
metier.

--Et comment voyagez-vous si loin de chez vous? Vous ne suivez donc pas
l'etat de votre pere?

--Oui et non. Mon pere est charron, et je ne le suis pas; mais il est en
meme temps musicien, et j'aspire a l'etre.

--Musicien? Bravo! c'est un bel etat!

--C'est peut-etre le votre aussi?

--Vous n'alliez pourtant pas etudier la musique a Pilsen, qu'on dit etre
une triste ville de guerre?

--Oh, non! J'ai ete charge d'une commission pour cet endroit-la, et je m'en
retourne a Vienne pour tacher d'y gagner ma vie, tout en continuant mes
etudes musicales.

--Quelle partie avez-vous embrassee? la musique vocale ou instrumentale?

--L'une et l'autre jusqu'a present. J'ai une assez  bonne voix; et tenez,
j'ai la un pauvre petit violon sur lequel je me fais comprendre. Mais mon
ambition est grande, et je voudrais aller plus loin que tout cela.

--Composer, peut-etre?

--Vous l'avez dit. Je n'ai dans la tete que cette maudite composition. Je
vais vous montrer que j'ai encore dans mon sac un bon compagnon de voyage;
c'est un gros livre que j'ai coupe par morceaux, afin de pouvoir en
emporter quelques fragments en courant le pays; et quand je suis fatigue de
marcher, je m'assieds dans un coin et j'etudie un peu; cela me repose.

--C'est fort bien vu. Je parie que c'est le _Gradus ad Parnassum_ de Fuchs?

--Precisement. Ah! je vois bien que vous vous y connaissez, et je suis sur
a present que vous etes musicienne,  vous aussi. Tout a l'heure, pendant
que vous dormiez, je vous regardais, et je me disais: Voila une figure qui
n'est pas allemande; c'est une figure meridionale, italienne peut-etre; et
qui plus est, c'est une figure d'artiste! Aussi vous m'avez fait bien
plaisir en me demandant de mon pain; et je vois maintenant que vous avez
l'accent etranger, quoique vous parliez l'allemand on ne peut mieux.

--Vous pourriez vous y tromper. Vous n'avez pas non plus la figure
allemande, vous avez le teint d'un Italien, et cependant....

--Oh! vous etes bien honnete, mademoiselle. J'ai le teint d'un Africain, et
mes camarades de choeur de Saint-Etienne avaient coutume de m'appeler le
Maure. Mais pour en revenir a ce que je disais, quand je vous ai trouvee la
dormant toute seule au milieu du bois, j'ai ete un peu etonne. Et puis je
me suis fait mille idees sur vous: c'est peut-etre, pensais-je, ma bonne
etoile qui m'a conduit ici pour y rencontrer une bonne ame qui peut m'etre
secourable. Enfin ... vous dirai-je tout?

--Dites sans rien craindre.

--Vous voyant trop bien habillee et trop blanche de visage pour une pauvre
coureuse de chemins, voyant cependant que vous aviez un paquet, je me suis
imagine que vous deviez etre quelque personne attachee a une autre personne
etrangere ... et artiste! Oh! une grande artiste, celle-la, que je cherche
a voir, et dont la protection serait mon salut et ma joie. Voyons,
mademoiselle, avouez-moi la verite! Vous etes de quelque chateau voisin,
et vous alliez ou vous veniez de faire quelque commission aux environs? Et
vous connaissez certainement, oh, oui! vous devez connaitre le chateau des
Geants.

--Riesenburg? Vous allez a Riesenburg?

--Je cherche a y aller, du moins; car je me suis si bien egare dans ce
maudit bois, malgre les indications qu'on m'avait donnees a Klatau, que je
ne sais si j'en sortirai. Heureusement vous connaissez Riesenburg, et vous
aurez la bonte de me dire si j'en suis encore bien loin.

--Mais que voulez-vous aller faire, a Riesenburg?

--Je veux aller voir la Porporina.

--En verite!"

Et Consuelo, craignant de se trahir devant un voyageur qui pourrait parler
d'elle au chateau des Geants, se reprit pour demander d'un air indifferent:

"Et qu'est-ce que cette Porporina, s'il vous plait?

--Vous ne le savez pas? Helas! je vois bien que vous etes tout a fait
etrangere en ce pays. Mais, puisque vous etes musicienne et que vous
connaissez le nom de Fuchs, vous connaissez bien sans doute celui du
Porpora?

--Et vous, vous connaissez le Porpora?

--Pas encore, et c'est parce que je voudrais le connaitre que je cherche a
obtenir la protection de son eleve fameuse et cherie, la signora Porporina.

--Contez-moi donc comment cette idee vous est venue. Je pourrai peut-etre
chercher avec vous a approcher de ce chateau et de cette Porporina.

--Je vais vous conter toute mon histoire. Je suis, comme je vous l'ai dit,
fils d'un brave charron, et natif d'un petit bourg aux confins de
l'Autriche et de la Hongrie. Mon pere est sacristain et organiste de son
village; ma mere, qui a ete cuisiniere chez le seigneur de notre endroit, a
une belle voix; et mon pere, pour se reposer de son travail, l'accompagnait
le soir sur la harpe. Le gout de la musique m'est venu ainsi tout
naturellement, et je me rappelle que mon plus grand plaisir, quand j'etais
tout petit enfant, c'etait de faire ma partie dans nos concerts de famille
sur un morceau de bois que je raclais avec un bout de latte, me figurant
que je tenais un violon et un archet dans mes mains et que j'en tirais
des sons magnifiques. Oh, oui! il me semble encore que mes cheres buches
n'etaient pas muettes, et qu'une voix divine, que les autres n'entendaient
pas, s'exhalait autour de moi et m'enivrait des plus celestes melodies.

"Notre cousin Franck, maitre d'ecole a Haimburg, vint nous voir, un jour
que je jouais ainsi de mon violon imaginaire, et s'amusa de l'espece
d'extase ou j'etais plonge. Il pretendit que c'etait le presage d'un talent
prodigieux, et il m'emmena a Haimburg, ou, pendant trois ans, il me donna
une bien rude education musicale, je vous assure! Quels beaux points
d'orgue, avec traits et fioritures, il executait avec son baton a marquer
la mesure, sur mes doigts et sur mes oreilles! Cependant je ne me rebutais
pas. J'apprenais a lire, a ecrire; j'avais un violon veritable, dont
j'apprenais aussi l'usage elementaire, ainsi que les premiers principes du
chant, et ceux de la langue latine. Je faisais d'aussi rapides progres
qu'il m'etait possible avec un maitre aussi peu endurant que mon cousin
Franck.

"J'avais environ huit ans, lorsque le hasard, ou plutot la Providence, a
laquelle j'ai toujours cru en bon chretien, amena chez mon cousin
M. Reuter, le maitre de chapelle de la cathedrale de Vienne. On me presenta
a lui comme une petite merveille, et lorsque j'eus dechiffre facilement un
morceau a premiere vue, il me prit en amitie, m'emmena a Vienne, et me fit
entrer a Saint-Etienne comme enfant de choeur.

"Nous n'avions la que deux heures de travail par jour; et, le reste du
temps, abandonnes a nous-memes, nous pouvions vagabonder en liberte. Mais
la passion de la musique etouffait en moi les gouts dissipes et la paresse
de l'enfance. Occupe a jouer sur la place avec mes camarades, a peine
entendais-je les sons de l'orgue, que je quittais tout pour rentrer dans
l'eglise, et me delecter a ecouter les chants et l'harmonie. Je m'oubliais
le soir dans la rue, sous les fenetres d'ou partaient les bruits
entrecoupes d'un concert, ou seulement les sons d'une voix agreable;
j'etais curieux, j'etais avide de connaitre et de comprendre tout ce qui
frappait mon oreille. Je voulais surtout composer. A treize ans, sans
connaitre aucune des regles, j'osai bien ecrire une messe dont je montrai
la partition a notre maitre Reuter. Il se moqua de moi, et me conseilla
d'apprendre avant de creer. Cela lui etait bien facile a dire. Je n'avais
pas le moyen de payer un maitre, et mes parents etaient trop pauvres pour
m'envoyer l'argent necessaire a la fois a mon entretien et a mon education.
Enfin, je recus d'eux un jour six florins, avec lesquels j'achetai le livre
que vous voyez, et celui de Mattheson; je me mis a les etudier avec ardeur,
et j'y pris un plaisir extreme. Ma voix progressait et passait pour la plus
belle du choeur. Au milieu des doutes et des incertitudes de l'ignorance
que je m'efforcais de dissiper, je sentais bien mon cerveau se developper,
et des idees eclore en moi; mais j'approchais avec effroi de l'age ou il
faudrait, conformement aux reglements de la chapelle, sortir de la
maitrise, et me voyant sans ressources, sans protection, et sans maitres,
je me demandais si ces huit annees de travail a la cathedrale n'allaient
pas etre mes dernieres etudes, et s'il ne faudrait pas retourner chez mes
parents pour y apprendre l'etat de charron. Pour comble de chagrin,
je voyais bien que maitre Reuter, au lieu de s'interesser a moi, ne me
traitait plus qu'avec durete, et ne songeait qu'a hater le moment fatal de
mon renvoi. J'ignore les causes de cette antipathie, que je n'ai meritee en
rien. Quelques-uns de mes camarades avaient la legerete de me dire qu'il
etait jaloux de moi, parce qu'il trouvait dans mes essais de composition
une sorte de revelation du genie musical, et qu'il avait coutume de hair et
de decourager les jeunes gens chez lesquels il decouvrait un elan superieur
au sien propre. Je suis loin d'accepter cette vaniteuse interpretation
de ma disgrace; mais je crois bien que j'avais commis une faute en lui
montrant mes essais. Il me prit pour un ambitieux sans cervelle et un
presomptueux impertinent.

--Et puis, dit Consuelo en interrompant le narrateur, les vieux precepteurs
n'aiment pas les eleves qui ont l'air de comprendre plus vite qu'ils
n'enseignent. Mais dites-moi votre nom, mon enfant.

--Je m'appelle Joseph.

--Joseph qui?

--Joseph Haydn.

--Je veux me rappeler ce nom, afin de savoir un jour, si vous devenez
quelque chose, a quoi m'en tenir sur l'aversion de votre maitre, et sur
l'interet que m'inspire votre histoire. Continuez-la, je vous prie."

Le jeune Haydn reprit en ces termes, tandis que Consuelo, frappee
Du rapport de leurs destinees de pauvres et d'artistes, regardait
attentivement la physionomie de l'enfant de choeur. Cette figure chetive
et bilieuse prenait, dans l'epanchement du recit, une singuliere animation.
Ses yeux bleus petillaient d'une finesse a la fois maligne et
bienveillante, et rien dans sa maniere d'etre et de dire n'annoncait un
esprit ordinaire.




LXV.


"Quoi qu'il en soit des causes de l'antipathie de maitre Reuter, il me la
temoigna bien durement, et pour une faute bien legere. J'avais des ciseaux
neufs, et, comme un veritable ecolier, je les essayais sur tout ce qui me
tombait sous la main. Un de mes camarades ayant le dos tourne, et sa longue
queue, dont il etait tres-vain, venant toujours a balayer les caracteres
que je tracais avec de la craie sur mon ardoise, j'eus une idee rapide,
fatale! ce fut l'affaire d'un instant. Crac! voila mes ciseaux ouverts,
voila la queue par terre. Le maitre suivait tous mes mouvements de son oeil
de vautour. Avant que mon pauvre camarade se fut apercu de la perte
douloureuse qu'il venait de faire, j'etais deja reprimande, note d'infamie,
et renvoye sans autre forme de proces.

"Je sortis de maitrise au mois de novembre de l'annee derniere, a sept
heures du soir, et me trouvai sur la place, sans argent et sans autre
vetement que les mechants habits que j'avais sur le corps. J'eus un moment
de desespoir. Je m'imaginai, en me voyant gronde et chasse avec tant de
colere et de scandale, que j'avais commis une faute enorme. Je me mis a
pleurer de toute mon ame cette meche de cheveux et ce bout de ruban tombes
sous mes fatals ciseaux. Mon camarade, dont j'avais ainsi deshonore le
chef, passa aupres de moi en pleurant aussi. Jamais on n'a repandu tant de
larmes, jamais on n'a eprouve tant de regrets et de remords pour une queue
a la prussienne. J'eus envie d'aller me jeter dans ses bras, a ses pieds!
Je ne l'osai pas, et je cachai ma honte dans l'ombre. Peut-etre le pauvre
Garcon pleurait-il ma disgrace encore plus que sa chevelure.

"Je passai la nuit sur le pave; et, comme je soupirais, le lendemain matin,
en songeant a la necessite et a l'impossibilite de dejeuner, je fus aborde
par Keller, le perruquier de la maitrise de Saint-Etienne. Il venait de
coiffer maitre Reuter, et celui-ci, toujours furieux contre moi, ne lui
avait parle que de la terrible aventure de la queue coupee. Aussi le
facetieux Keller, en apercevant ma piteuse figure, partit d'un grand eclat
de rire, et m'accabla de ses sarcasmes.--"Oui-da! me cria-t-il d'aussi loin
qu'il me vit, voila donc le fleau des perruquiers, l'ennemi general et
particulier de tous ceux qui, comme moi, font profession d'entretenir
la beaute de la chevelure! He! mon petit bourreau des queues, mon bon
saccageur de toupets! venez ici un peu que je coupe tous vos beaux cheveux
noirs, pour remplacer toutes les queues qui tomberont sous vos coups!"
J'etais desespere, furieux. Je cachai mon visage dans mes mains, et, me
croyant l'objet de la vindicte publique, j'allais m'enfuir, lorsque le bon
Keller m'arretant: "Ou allez-vous ainsi, petit malheureux? me dit-il d'une
voix adoucie; Qu'allez-vous devenir sans pain, sans amis, sans vetements,
et avec un pareil crime sur la conscience? Allons, j'ai pitie de vous,
surtout a cause de votre belle voix, que j'ai pris si souvent plaisir a
entendre a la cathedrale: venez chez moi. Je n'ai pour moi, ma femme et mes
enfants, qu'une chambre au cinquieme etage. C'est encore plus qu'il ne nous
en faut, car la mansarde que je loue au sixieme n'est pas occupee. Vous
vous en accommoderez, et vous mangerez avec nous jusqu'a ce que vous ayez
trouve de l'ouvrage; a condition toutefois que vous respecterez les cheveux
de mes clients, et que vous n'essaierez pas vos grands ciseaux sur mes
perruques."

"Je suivis mon genereux Keller, mon sauveur, mon pere! Outre le logement et
la table, il eut la bonte, tout pauvre artisan qu'il etait lui-meme, de
m'avancer quelque argent afin que je pusse continuer mes etudes. Je louai
un mauvais clavecin tout ronge des vers; et, refugie dans mon galetas avec
mon Fuchs et mon Mattheson, je me livrai sans contrainte a mon ardeur pour
la composition. C'est de ce moment que je puis me considerer comme le
protege de la Providence. Les six premieres sonates d'Emmanuel Bach ont
fait mes delices pendant tout cet hiver, et je crois les avoir bien
comprises. En meme temps, le ciel, recompensant mon zele et ma
perseverance, a permis que je trouvasse un peu d'occupation pour vivre et
m'acquitter envers mon cher hote. J'ai joue de l'orgue tous les dimanches a
la chapelle du comte de Haugwitz, apres avoir fait le matin ma partie de
premier violon a l'eglise des Peres de la Misericorde. En outre, j'ai
trouve deux protecteurs. L'un est un abbe qui fait beaucoup de vers
italiens, tres-beaux a ce qu'on assure, et qui est fort bien vu de sa
majeste et l'imperatrice-reine. On l'appelle M. de Metastasio; et comme il
demeure dans la meme maison que Keller et moi, je donne des lecons a
une jeune personne qu'on dit etre sa niece. Mon autre protecteur est
monseigneur l'ambassadeur de Venise.

--Il signor Corner? demanda Consuelo vivement.

--Ah! vous le connaissez? reprit Haydn; c'est M. l'abbe de Metastasio qui
m'a introduit dans cette maison. Mes petits talents y ont plu, et son
excellence m'a promis de me faire avoir des lecons de maitre Porpora, qui
est en ce moment aux bains de Manensdorf avec madame Wilhelmine, la femme
ou la maitresse de son excellence. Cette promesse m'avait comble de joie;
devenir l'eleve d'un aussi grand professeur, du premier maitre de chant de
l'univers! Apprendre la composition, les principes purs et corrects de
l'art italien! Je me regardais comme sauve, je benissais mon etoile, je
me croyais deja un grand maitre moi-meme. Mais, helas! Malgre les bonnes
intentions de son excellence, sa promesse n'a pas ete aussi facile a
realiser que je m'en flattais; et si je ne trouve une recommandation
plus puissante aupres du Porpora, je crains bien de ne jamais approcher
seulement de sa personne. On dit que cet illustre maitre est d'un caractere
bizarre; et qu'autant il se montre attentif, genereux et devoue a certains
eleves, autant il est capricieux et cruel pour certains autres. Il parait
que maitre Reuter n'est rien au prix du Porpora, et je tremble a la seule
idee de le voir. Cependant, quoiqu'il ait commence par refuser net les
propositions de l'ambassadeur a mon sujet, et qu'il ait signifie ne vouloir
plus faire d'eleves, comme je sais que monseigneur Corner insistera,
j'espere encore, et je suis determine a subir patiemment les plus cruelles
mortifications, pourvu qu'il m'enseigne quelque chose en me grondant.

--Vous avez forme la, dit Consuelo, une salutaire resolution. On ne vous a
pas exagere les manieres brusques et l'aspect terrible de ce grand maitre.
Mais vous avez raison d'esperer; car si vous avez de la patience, une
soumission aveugle, et les veritables dispositions musicales que je
pressens en vous, si vous ne perdez pas la tete au milieu des premieres
bourrasques, et que vous reussissiez a lui montrer de l'intelligence et de
la rapidite de jugement, au bout de trois ou quatre lecons, je vous promets
qu'il sera pour vous le plus doux et le plus consciencieux des maitres.
Peut-etre meme, si votre coeur repond, comme je le crois, a votre
esprit, Porpora deviendra pour vous un ami solide, un pere equitable et
bienfaisant.

--Oh! vous me comblez de joie. Je vois bien que vous le connaissez,
et vous devez aussi connaitre sa fameuse eleve, la nouvelle comtesse
de Rudolstadt ... la Porporina....

--Mais ou avez-vous donc entendu parler de cette Porporina, et
qu'attendez-vous d'elle?

--J'attends d'elle une lettre pour le Porpora, et sa protection active
aupres de lui, quand elle viendra a Vienne; car elle va y venir sans doute
apres son mariage avec le riche seigneur de Riesenburg.

--D'ou savez-vous ce mariage?

--Par le plus grand hasard du monde. Il faut vous dire que, le mois
dernier, mon ami Keller apprit qu'un parent qu'il avait a Pilsen venait de
mourir, lui laissant un peu de bien. Keller n'avait ni le temps ni le moyen
de faire le voyage, et n'osait s'y determiner, dans la crainte que la
succession ne valut pas les frais de son deplacement et la perte de son
temps. Je venais de recevoir quelque argent de mon travail. Je lui ai
offert de faire le voyage, et de prendre en main ses interets. J'ai
donc ete a Pilsen; et, dans une semaine que j'y ai passee, j'ai eu la
satisfaction de voir realiser l'heritage de Keller. C'est peu de chose sans
doute, mais ce peu n'est pas a dedaigner pour lui; et je lui rapporte les
titres d'une petite propriete qu'il pourra faire vendre ou exploiter selon
qu'il le jugera a propos. En revenant de Pilsen, je me suis trouve hier
soir dans un endroit qu'on appelle Klatau, et ou j'ai passe la nuit. Il y
avait eu un marche dans la journee, et l'auberge etait pleine de monde.
J'etais assis aupres d'une table ou mangeait un gros homme, qu'on traitait
de docteur Wetzelius, et qui est bien le plus grand gourmand et le plus
grand bavard que j'aie jamais rencontre. "Savez-vous la nouvelle? disait-il
a ses voisins: le comte Albert de Rudolstadt, celui qui est fou, archi-fou,
et quasi enrage, epouse la maitresse de musique de sa cousine, une
aventuriere, une mendiante, qui a ete, dit-on, comedienne en Italie, et qui
s'est fait enlever par le vieux musicien Porpora, lequel s'en est degoute
et l'a envoyee faire ses couches a Riesenburg. On a tenu l'evenement fort
secret; et d'abord, comme on ne comprenait rien a la maladie et aux
convulsions de la demoiselle que l'on croyait tres-vertueuse, on m'a fait
appeler comme pour une fievre putride et maligne. Mais a peine avais-je
tate le pouls de la malade, que le comte Albert, qui savait sans doute a
quoi s'en tenir sur cette vertu-la, m'a repousse en se jetant sur moi comme
un furieux, et n'a pas souffert que je rentrasse dans l'appartement. Tout
s'est passe fort secretement. Je crois que la vieille chanoinesse a fait
l'office de sage-femme; la pauvre dame ne s'etait jamais vue a pareille
fete. L'enfant a disparu. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que le jeune
comte, qui, vous le savez tous, ne connait pas la mesure du temps, et prend
les mois pour des annees, s'est imagine etre le pere de cet enfant-la, et a
parle si energiquement a sa famille, que, plutot que de le voir retomber
dans ses acces de fureur, on a consenti a ce beau mariage."

--Oh! c'est horrible, C'est infame! s'ecria Consuelo hors d'elle-meme;
c'est un tissu d'abominables calomnies et d'absurdites revoltantes!

--Ne croyez pas que j'y aie ajoute foi un instant, repartit Joseph Haydn;
la figure de ce vieux docteur etait aussi sotte que mechante, et, avant
qu'on l'eut dementi, j'etais deja sur qu'il ne debitait que des faussetes
et des folies. Mais a peine avait-il acheve son conte, que cinq ou six
jeunes gens qui l'entouraient ont pris le parti de la jeune personne; et
c'est ainsi que j'ai appris la verite. C'etait a qui louerait la beaute, la
grace, la pudeur, l'esprit et l'incomparable talent de la Porporina. Tous
approuvaient la passion du comte Albert pour elle, enviaient son bonheur,
et admiraient le vieux comte d'avoir consenti a cette union. Le docteur
Wetzelius a ete traite de radoteur et d'insense; et comme on parlait de la
grande estime de maitre Porpora pour une eleve a laquelle il a voulu donner
son nom, je me suis mis dans la tete d'aller a Riesenburg, de me jeter aux
pieds de la future ou peut-etre de la nouvelle comtesse (car on dit que le
mariage a ete deja celebre, mais qu'on le tient encore secret pour ne pas
indisposer la cour), et de lui raconter mon histoire, pour obtenir d'elle
la faveur de devenir l'eleve de son illustre maitre."

Consuelo resta quelques instants pensive; les dernieres paroles de Joseph a
propos de la cour l'avaient frappee. Mais revenant bientot a lui:

"Mon enfant, lui dit-elle, n'allez point a Riesenburg, vous n'y trouveriez
pas la Porporina. Elle n'est point mariee avec le comte de Rudolstadt, et
rien n'est moins assure que ce mariage-la. Il en a ete question, il est
vrai, et je crois que les fiances etaient dignes l'un de l'autre; mais la
Porporina, quoiqu'elle eut pour le comte Albert une amitie solide, une
estime profonde et un respect sans bornes, n'a pas cru devoir se decider
legerement a une chose aussi serieuse. Elle a pese, d'une part, le tort
qu'elle ferait a cette illustre famille, en lui faisant perdre les bonnes
graces et peut-etre la protection de l'imperatrice, en meme temps que
l'estime des autres seigneurs et la consideration de tout le pays; de
l'autre, le mal qu'elle se ferait a elle-meme, en renoncant a exercer l'art
divin qu'elle avait etudie avec passion et embrasse avec courage. Elle
s'est dit que le sacrifice etait grand de part et d'autre, et qu'avant de
s'y jeter tete baissee, elle devait consulter le Porpora, et donner au
jeune comte le temps de savoir si sa passion resisterait a l'absence; de
sorte qu'elle est partie pour Vienne a l'improviste, a pied, sans guide et
presque sans argent, mais avec l'esperance de rendre le repos et la raison
a celui qui l'aime, et n'emportant, de toutes les richesses qui lui etaient
offertes, que le temoignage de sa conscience et la fierte de sa condition
d'artiste.

--Oh! c'est une veritable artiste, en effet! c'est une forte tete et une
ame noble, si elle a agi ainsi! s'ecria Joseph en fixant ses yeux brillants
sur Consuelo; et si je ne me trompe pas, c'est a elle que je parle, c'est
devant elle que je me prosterne.

--C'est elle qui vous tend la main et qui vous offre son amitie, ses
conseils et son appui aupres du Porpora; car nous allons faire route
ensemble, a ce que je vois; et si Dieu nous protege, comme il nous a
proteges jusqu'ici l'un et l'autre, comme il protege tous ceux qui ne se
reposent qu'en lui, nous serons bientot a Vienne, et nous prendrons les
lecons du meme maitre.

--Dieu soit loue! s'ecria Haydn en pleurant de joie, et en levant les bras
au ciel avec enthousiasme; je devinais bien, en vous regardant dormir,
qu'il y avait en vous quelque chose de surnaturel, et que ma vie, mon
avenir, etaient entre vos mains."




LXVI.


Quand les deux jeunes gens eurent fait une plus ample connaissance, en
revenant de part et d'autre sur les details de leur situation dans un
entretien amical, ils songerent aux precautions et aux arrangements a
prendre pour retourner a Vienne. La premiere chose qu'ils firent fut de
tirer leurs bourses et de compter leur argent. Consuelo etait encore la
plus riche des deux; mais leurs fonds reunis pouvaient fournir de quoi
faire agreablement la route a pied, sans souffrir de la faim et sans
coucher a la belle etoile. Il ne fallait pas songer a autre chose, et
Consuelo en avait deja pris son parti. Cependant, malgre la gaiete
philosophique qu'elle montrait a cet egard, Joseph etait soucieux et
pensif.

"Qu'avez-vous? lui dit-elle; vous craignez peut-etre l'embarras de ma
compagnie. Je gage pourtant que je marche mieux que vous.

--Vous devez tout faire mieux que moi, repondit-il; ce n'est pas la ce qui
m'inquiete. Mais je m'attriste et je m'epouvante quand je songe que vous
etes jeune et belle, et que tous les regards vont s'attacher sur vous avec
convoitise, tandis que je suis si petit et si chetif que, bien resolu a me
faire tuer pour vous, je n'aurai peut-etre pas la force de vous preserver.

--A quoi allez-vous songer, mon pauvre enfant? Si j'etais assez belle pour
fixer les regards des passants, je pense qu'une femme qui se respecte sait
imposer toujours par sa contenance....

--Que vous soyez laide ou belle, jeune ou sur le retour, effrontee ou
modeste, vous n'etes pas en surete sur ces routes couvertes de soldats et
de vauriens de toute espece. Depuis que la paix est faite, le pays est
inonde de militaires qui retournent dans leurs garnisons, et surtout de ces
volontaires aventuriers qui, se voyant licencies, et ne sachant plus ou
trouver fortune, se mettent a piller les passants, a ranconner les
campagnes, et a traiter les provinces en pays conquis. Notre pauvrete nous
met a l'abri de leur talent de ce cote-la; mais il suffit que vous soyez
femme pour eveiller leur brutalite. Je pense serieusement a changer de
route; et, au lieu de nous en aller par Piseck et Budweiss, qui sont des
places de guerre offrant un continuel pretexte au passage des troupes
licenciees et autres qui ne valent guere mieux, nous ferons bien de
descendre le cours de la Moldaw, en suivant les gorges de montagnes a peu
pres desertes, ou la cupidite et les brigandages de ces messieurs ne
trouvent rien qui puisse les amorcer. Nous cotoierons la riviere jusque
vers Reichenau, et nous entrerons tout de suite en Autriche par Freistadt.
Une fois sur les terres de l'Empire, nous serons proteges par une police
Moins impuissante que celle de la Boheme.

--Vous connaissez donc cette route-la?

--Je ne sais pas meme s'il y en a une; mais j'ai une petite carte dans ma
poche, et j'avais projete, en quittant Pilsen, d'essayer de m'en revenir
par les montagnes, afin de changer et de voir du pays.

--Eh bien soit! votre idee me parait bonne, dit Consuelo en regardant la
carte que Joseph venait d'ouvrir. Il y a partout des sentiers pour les
pietons et des chaumieres pour recueillir les gens sobres et courts
d'argent. Je vois la, en effet, une chaine de montagnes qui nous conduit
jusqu'a la source de la Moldaw, et qui continue le long du fleuve.

--C'est le plus grand Boehmer-Wald, dont les cimes les plus elevees se
trouvent la et servent de frontiere entre la Baviere et la Boheme. Nous le
rejoindrons facilement en nous tenant toujours sur ces hauteurs; elles nous
indiquent qu'a droite et a gauche sont les vallees qui descendent vers
les deux provinces. Puisque, Dieu  merci, je n'ai plus affaire a cet
introuvable chateau des Geants, je suis sur de vous bien diriger, et de ne
pas vous faire faire plus de chemin qu'il ne faut.

--En route donc! dit Consuelo; je me sens tout a fait reposee. Le sommeil
et votre bon pain m'ont rendu mes forces, et je peux encore faire au
moins deux milles aujourd'hui. D'ailleurs j'ai hate de m'eloigner de
ces environs, ou je crains toujours de rencontrer quelque visage de
connaissance.

--Attendez, dit Joseph; j'ai une idee singuliere qui me trotte par la
cervelle.

--Voyons-la.

--Si vous n'aviez pas de repugnance a vous habiller en homme, votre
incognito serait assure, et vous echapperiez a toutes les mauvaises
suppositions qu'on pourra faire dans nos gites sur le compte d'une jeune
fille voyageant seule avec un jeune garcon.

--L'idee n'est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez
riches pour faire des emplettes. Ou trouverais-je d'ailleurs des habits a
ma taille?

--Ecoutez, je n'aurais pas eu cette idee si je ne m'etais senti pourvu de
ce qu'il fallait pour la mettre a execution. Nous sommes absolument de la
meme taille, ce qui fait plus d'honneur a vous qu'a moi; et j'ai dans
mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous deguisera
parfaitement. Voici l'histoire de cet habillement: c'est un envoi de ma
brave femme de mere, qui, croyant me faire un cadeau tres-utile, et voulant
me savoir equipe convenablement pour me presenter a l'ambassade, et donner
des lecons aux demoiselles, s'est avisee de me faire faire dans son village
un costume des plus elegants, a la mode de chez nous. Certes, le costume
est pittoresque, et les etoffes bien choisies; vous allez voir! Mais
imaginez-vous l'effet que j'aurais produit a l'ambassade, et le fou rire
qui se serait empare de la niece de M. de Metastasio, si je m'etais montre
avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant! J'ai remercie ma
pauvre mere de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le
costume a quelque paysan au depourvu, ou a quelque comedien en voyage.
Voila pourquoi je l'ai emporte avec moi; mais par bonheur je n'ai pu
trouver l'occasion de m'en defaire. Les gens de ce pays-ci pretendent que
la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou
turc.

--Eh bien, l'occasion est trouvee, s'ecria Consuelo en riant; votre idee
etait excellente, et la comedienne en voyage s'accommode de votre habit a
la turque, qui ressemble assez a un jupon. Je vous achete ceci a credit
toutefois, ou pour mieux dire a condition que vous allez etre le caissier
de notre _chatouille_, comme dit le roi de Prusse de son tresor, et que
vous m'avancerez la depense de mon voyage jusqu'a Vienne.

--Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en
se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste a savoir si
l'habit vous est commode. Je vais m'enfoncer dans ce bois, tandis que vous
entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d'un cabinet de toilette
sur et spacieux.

--Allez, et paraissez sur la scene, repondit Consuelo en lui montrant la
foret: moi, je rentre dans la coulisse.

Et, se retirant dans les rochers, tandis que son respectueux compagnon
s'eloignait consciencieusement, elle proceda sur-le-champ a sa
transformation. La fontaine lui servit de miroir lorsqu'elle sortit de sa
retraite, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'elle y vit apparaitre
le plus joli petit paysan que la race slave eut jamais produit. Sa taille
fine et souple comme un jonc jouait dans une large ceinture de laine rouge;
et sa jambe, deliee comme celle d'une biche, sortait modestement un peu
au-dessus de la cheville des larges plis du pantalon. Ses cheveux noirs,
qu'elle avait persevere a ne pas poudrer, avaient ete coupes dans sa
maladie, et bouclaient naturellement autour de son visage. Elle y passa ses
doigts pour leur donner tout a fait la negligence rustique qui convient a
un jeune patre; et, portant son costume avec l'aisance du theatre, sachant
meme, grace a son talent mimique, donner tout a coup une expression de
simplicite sauvage a sa physionomie, elle se trouva si bien deguisee que le
courage et la securite lui vinrent en un instant. Ainsi qu'il arrive aux
acteurs des qu'ils ont revetu leur costume, elle se sentit dans son role,
et s'identifia meme avec le personnage qu'elle allait jouer, au point
d'eprouver en elle-meme comme l'insouciance, le plaisir d'un vagabondage
innocent, la gaite, la vigueur et la legerete de corps d'un garcon faisant
l'ecole buissonniere.

Elle eut a siffler trois fois avant que Haydn, qui s'etait eloigne dans le
bois plus qu'il n'etait necessaire, soit pour temoigner son respect, soit
pour echapper a la tentation de tourner ses yeux vers les fentes du rocher,
revint aupres d'elle. Il fit un cri de surprise et d'admiration en la
voyant ainsi; et meme, quoiqu'il s'attendit a la retrouver bien deguisee,
il eut peine a en croire ses yeux dans le premier moment. Cette
transformation embellissait prodigieusement Consuelo: et en meme temps
elle lui donnait un aspect tout different pour l'imagination du jeune
musicien.

L'espece de plaisir que la beaute de la femme produit sur un adolescent est
toujours mele de frayeur; et le vetement qui en fait, meme aux yeux du
moins chaste, un etre si voile et si mysterieux, est pour beaucoup dans
cette impression de trouble et d'angoisse. Joseph etait une ame pure,
et, quoi qu'en aient dit quelques biographes, un jeune homme chaste et
craintif. Il avait ete ebloui en voyant Consuelo, animee par les rayons du
soleil qui l'inondaient, dormir au bord de la source, immobile comme une
belle statue. En lui parlant, en l'ecoutant, son coeur s'etait senti agite
de mouvements inconnus, qu'il n'avait attribues qu'a l'enthousiasme et a la
joie d'une si heureuse rencontre. Mais dans le quart d'heure qu'il avait
passe loin d'elle dans le bois, pendant cette mysterieuse toilette, il
avait eprouve de violentes palpitations. La premiere emotion etait revenue;
et il s'approchait, resolu a faire de grands efforts pour cacher encore
sous un air d'insouciance et d'enjouement le trouble mortel qui s'elevait
dans son ame.

Le changement de costume, si bien _reussi_ qu'il semblait etre un veritable
changement de sexe, changea subitement aussi la disposition d'esprit du
jeune homme.  Il ne sentit plus en apparence que l'elan fraternel d'une
vive amitie improvisee entre lui et son agreable compagnon de voyage. La
meme ardeur de courir et de voir du pays, la meme securite quant aux
dangers de la route, la meme gaiete sympathique, qui animaient Consuelo
dans cet instant, s'emparerent de lui; et ils se mirent en marche a travers
bois et prairies, aussi legers que deux oiseaux de passage.

Cependant, apres quelques pas, il oublia qu'elle etait garcon, en lui
voyant porter sur l'epaule, au bout d'un baton, son petit paquet de hardes,
grossi des habillements de femme dont elle venait de se depouiller. Une
contestation s'eleva entre eux a ce sujet. Consuelo pretendait qu'avec son
sac, son violon, et son cahier du _gradus ad Parnassum_, Joseph etait bien
assez charge. Joseph, de son cote, jurait qu'il mettrait tout le paquet
de Consuelo dans son sac, et qu'elle ne porterait rien. Il fallut qu'elle
cedat; mais, pour la vraisemblance de son personnage, et afin qu'il y eut
apparence d'egalite entre eux, il consentit a lui laisser porter le violon
en bandouliere.

"Savez-vous, lui disait Consuelo pour le decider a cette concession, qu'il
faut que j'aie l'air de votre serviteur, ou tout au moins de votre guide?
car je suis un paysan, il n'y a pas a dire; et vous, vous etes un citadin.

--Quel citadin! repondait Haydn en riant. Je n'ai pas mal la tournure du
garcon perruquier de Keller!"

Et en disant ceci, le bon jeune homme se sentait un peu mortifie de ne
pouvoir se montrer a Consuelo sous un accoutrement plus coquet que ses
habits fanes par le soleil et un peu delabres par le voyage.

"Non! vous avez l'air, dit Consuelo pour lui oter ce petit chagrin, d'un
fils de famille ruine reprenant le chemin de la maison paternelle avec son
garcon jardinier, compagnon de ses escapades.

--Je crois bien que nous ferons mieux de jouer des roles appropries a notre
situation, reprit Joseph. Nous ne pouvons passer que pour ce que nous
sommes (vous du moins pour le moment), de pauvres artistes ambulants; et,
comme c'est la coutume du metier de s'habiller comme on peut, avec ce
que l'on trouve, et selon l'argent qu'on a; comme on voit souvent les
troubadours de notre espece trainer par les champs la defroque d'un
marquis ou celle d'un soldat, nous pouvons bien avoir, moi, l'habit noir
rape d'un petit professeur, et vous la toilette, inusitee dans ce pays-ci,
d'un villageois de la Hongrie. Nous ferons meme bien de dire si l'on nous
interroge, que nous avons ete dernierement faire une tournee de ce cote-la.
Je pourrai parler _ex professo_ du celebre village de Rohran que personne
ne connait, et de la superbe ville de Haimburg dont personne ne se soucie.
Quant a vous, comme votre petit accent si joli vous trahira toujours, vous
ferez bien de ne pas nier que vous etes Italien et chanteur de profession.

--A propos, il faut que nous ayons des noms de guerre, c'est l'usage: le
votre est tout trouve pour moi. Je dois, conformement a mes manieres
italiennes, vous appeler Beppo, c'est l'abreviation de Joseph.

--Appelez-moi comme vous voudrez. J'ai l'avantage d'etre aussi inconnu
sous un nom que sous un autre. Vous, c'est different. II vous faut un nom
absolument: lequel choisissez-vous?

--La premiere abreviation venitienne venue, Nello, Maso, Renzo, Zoto....
Oh! non pas celui-la, s'ecria-t-elle apres avoir laisse echapper par
habitude la contraction enfantine du nom d'Anzoleto.

--Pourquoi pas celui-la? reprit Joseph qui remarqua l'energie de son
exclamation.

--Il me porterait malheur. On dit qu'il y a des noms comme cela.

--Eh bien donc, comment vous baptiserons-nous?

--Bertoni. Ce sera un nom italien quelconque, et une espece de diminutif du
nom d'Albert.

--Il signor Bertoni! cela fait bien! dit Joseph en s'efforcant de sourire."

Mais ce souvenir de Consuelo pour son noble fiance lui enfonca un poignard
dans le coeur. Il la regarda marcher devant lui, leste et degagee:

"A propos, se dit-il pour se consoler, j'oubliais que c'est un garcon!"




LXVII.


Ils trouverent bientot la lisiere du bois, et se dirigerent vers le
sud-est. Consuelo marchait la tete nue, et Joseph, voyant le soleil
enflammer son teint blanc et uni, n'osait en exprimer son chagrin. Le
chapeau qu'il portait lui-meme n'etait pas neuf, il ne pouvait pas le lui
offrir; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne voulait pas l'exprimer;
mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut
remarque de sa compagne.

"Voila une singuliere idee, lui dit-elle. Il parait que vous trouvez le
temps couvert et la plaine ombragee? Cela me fait penser que je n'ai rien
sur la tete; mais comme je n'ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais
bien des manieres de me les procurer a peu de frais."

En parlant ainsi, elle arracha a un buisson un rameau de pampre sauvage,
et, le roulant sur lui-meme, elle s'en fit un chapeau de verdure.

"Voila qu'elle a l'air d'une Muse, pensa Joseph, et le garcon disparait
encore!" Ils traverserent un village, ou, apercevant une de ces boutiques
ou l'on vend de tout, il y entra precipitamment sans qu'elle put prevoir
son dessein, et en sortit bientot avec un petit chapeau de paille a larges
bords retrousses sur les oreilles comme les portent les paysans des vallees
danubiennes.

"Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant
cette nouvelle coiffure, songez que le pain pourra bien manquer vers la fin
du voyage.

--Le pain vous manquer! s'ecria Joseph vivement; j'aimerais mieux tendre
la main aux voyageurs, faire des cabrioles sur les places publiques pour
recevoir des gros sous! que sais-je? Oh! non, vous ne manquerez de rien
avec moi." Et voyant que son enthousiasme etonnait un peu Consuelo, il
ajouta en tachant de rabaisser ses bons sentiments: "Songez, signor
Bertoni, que mon avenir depend de vous, que ma fortune est dans vos mains,
et qu'il est de mes interets de vous ramener saine et sauve a maitre
Porpora."

L'idee que son compagnon pouvait bien tomber subitement amoureux d'elle
Ne vint pas a Consuelo. Les femmes chastes et simples ont rarement ces
previsions, que les coquettes ont, au contraire, en toute rencontre,
peut-etre a cause de la preoccupation ou elles sont d'en faire naitre la
cause. En outre, il est rare qu'une femme tres-jeune ne regarde pas comme
un enfant un homme de son age. Consuelo avait deux ans de plus qu'Haydn,
et ce dernier etait si petit et si malingre qu'on lui en eut donne a peine
quinze. Elle savait bien qu'il en avait davantage; mais elle ne pouvait
s'aviser de penser que son imagination et ses sens fussent deja eveilles
par l'amour. Elle s'apercut cependant d'une emotion extraordinaire lorsque,
s'etant arretee pour reprendre haleine dans un autre endroit, d'ou elle
admirait un des beaux sites qui s'offrent a chaque pas dans ces regions
elevees, elle surprit les regards de Joseph attaches sur les siens avec une
sorte d'extase.

"Qu'avez-vous, ami Beppo? lui dit-elle naivement. Il me semble que vous
etes soucieux, et je ne puis m'oter de l'idee que ma compagnie vous
embarrasse.

--Ne dites pas cela! s'ecria-t-il avec douleur; c'est manquer d'estime pour
moi, c'est me refuser votre confiance et votre amitie que je voudrais payer
de ma vie.

--En ce cas, ne soyez pas triste, a moins que vous n'ayez quelque autre
sujet de chagrin que vous ne m'avez pas confie."

Joseph tomba dans un morne silence, et ils marcherent longtemps sans qu'il
put trouver la force de le rompre. Plus ce silence se prolongeait, plus le
jeune homme en ressentait d'embarras; il craignait de se laisser deviner.
Mais il ne trouvait rien de convenable a dire pour renouer la conversation.
Enfin, faisant un grand effort sur lui-meme:

"Savez-vous, lui dit-il, a quoi je songe tres-serieusement?

--Non, je ne le devine pas, repondit Consuelo, qui, pendant tout ce temps,
s'etait perdue dans ses propres preoccupations, et qui n'avait rien trouve
d'etrange a son silence.

--Je pensais, chemin faisant, que, si cela ne vous ennuyait pas, vous
devriez m'enseigner l'italien. Je l'ai commence avec des livres cet hiver;
mais, n'ayant personne pour me guider dans la prononciation, je n'ose pas
articuler un seul mot devant vous. Cependant je comprends ce que je lis, et
si, pendant notre voyage, vous etiez assez bonne pour me forcer a secouer
ma mauvaise honte, et pour me reprendre a chaque syllabe, il me semble que
j'aurais l'oreille assez musicale pour que votre peine ne fut pas perdue.

--Oh! de tout mon coeur, repondit Consuelo. J'aime qu'on ne perde pas
un seul des precieux instants de la vie pour s'instruire; et comme on
s'instruit soi-meme en enseignant, il ne peut etre que tres-bon pour nous
deux de nous exercer a bien prononcer la langue musicale par excellence.
Vous me croyez Italienne, et je ne le suis pas, quoique j'aie tres-peu
d'accent dans cette langue. Mais je ne la prononce vraiment bien qu'en
chantant; et quand je voudrai vous faire saisir l'harmonie des sons
italiens, je chanterai les mots qui vous presenteront des difficultes.
Je suis persuadee qu'on ne prononce mal que parce qu'on entend mal. Si
votre oreille percoit completement les nuances, ce ne sera plus pour vous
qu'une affaire de memoire de les bien repeter.

--Ce sera donc a la fois une lecon d'italien et une lecon de chant! s'ecria
Joseph.--Et une lecon qui durera cinquante lieues! pensa-t-il dans son
ravissement. Ah! ma foi, vive l'art! le moins dangereux, le moins ingrat
de tous les amours!"

La lecon commenca sur l'heure, et Consuelo, qui eut d'abord de la peine
A ne pas eclater de rire a chaque mot que Joseph disait en italien,
s'emerveilla bientot de la facilite et de la justesse avec lesquelles il
se corrigeait. Cependant le jeune musicien, qui souhaitait avec ardeur
d'entendre la voix de la cantatrice, et qui n'en voyait pas venir
l'occasion assez vite, la fit naitre par une petite ruse. Il feignit
d'etre embarrasse de donner a l'_a_ italien la franchise et la nettete
convenables, et il chanta une phrase de Leo ou le mot _felicita_ se
trouvait repete plusieurs fois. Aussitot Consuelo, sans s'arreter, et sans
etre plus essoufflee que si elle eut ete assise a son piano, lui chanta
la phrase a plusieurs reprises. A cet accent si genereux et si penetrant
qu'aucun autre ne pouvait, a cette epoque, lui etre compare dans le monde,
Joseph sentit un frisson passer dans tout son corps, et froissa ses mains
l'une contre l'autre avec un mouvement convulsif et une exclamation
passionnee.

"A votre tour, essayez donc," dit Consuelo sans s'apercevoir de ses
transports.

Haydn essaya la phrase et la dit si bien que son jeune professeur battit
des mains.

"C'est a merveille, lui dit-elle avec un accent de franchise et de bonte.
Vous apprenez vite, et vous avez une voix magnifique.

--Vous pouvez me dire la-dessus tout ce qu'il vous plaira, repondit Joseph;
mais moi je sens que je ne pourrai jamais vous rien dire de vous-meme.

--Et pourquoi donc?" dit Consuelo.

Mais, en se retournant vers lui, elle vit qu'il avait les yeux gros
de larmes, et qu'il serrait encore ses mains, en faisant craquer les
phalanges, comme un enfant folatre et comme un homme enthousiaste.

"Ne chantons plus, lui dit-elle. Voici des cavaliers qui viennent a notre
rencontre.

--Ah! mon Dieu, oui, taisez-vous! s'ecria Joseph tout hors de lui. Qu'ils
ne vous entendent pas! car ils mettraient pied a terre, et vous salueraient
a genoux.

--Je ne crains pas ces melomanes; ce sont des garcons bouchers qui portent
des veaux en croupe.

--Ah! baissez votre chapeau, detournez la tete! dit Joseph en se
rapprochant d'elle avec un sentiment de jalousie exaltee. Qu'ils ne vous
voient pas! qu'ils ne vous entendent pas! que personne autre que moi ne
vous voie et ne vous entende!"

Le reste de la journee s'ecoula dans une alternative d'etudes serieuses et
de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph eprouvait une
joie enivrante, et ne savait s'il etait le plus tremblant des adorateurs
de la beaute, ou le plus rayonnant des amis de l'art. Tour a tour idole
resplendissante et camarade delicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et
transportait tout son etre. Vers le soir il s'apercut qu'elle se trainait
avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que,
depuis plusieurs heures, malgre les frequentes haltes qu'ils faisaient
sous les ombrages du chemin, elle se sentait brisee de lassitude; mais
elle voulait qu'il en fut ainsi; et n'eut-il pas ete demontre qu'elle
devait s'eloigner de ce pays au plus vite, elle eut encore cherche, dans
le mouvement et dans l'etourdissement d'une gaite un peu forcee, une
distraction contre le dechirement de son coeur. Les premieres ombres du
soir, en repandant de la melancolie sur la campagne, ramenerent les
sentiments douloureux qu'elle combattait avec un si grand courage. Elle se
representa la morne soiree qui commencait au chateau des Geants, et la
nuit, peut-etre terrible, qu'Albert allait passer. Vaincue par cette idee,
elle s'arreta involontairement au pied d'une grande croix de bois, qui
marquait, au sommet d'une colline nue, le theatre de quelque miracle ou de
quelque crime traditionnels.

"Helas! vous etes plus fatiguee que vous ne voulez en convenir, lui dit
Joseph; mais notre etape touche a sa fin, car je vois briller au fond de
cette gorge les lumieres d'un hameau. Vous croyez peut-etre que je n'aurais
pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez....

--Mon enfant, lui repondit-elle en souriant, vous etes bien fier de votre
sexe. Je vous prie de ne pas tant mepriser le mien, et de croire que j'ai
plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-meme. Je suis
essoufflee d'avoir grimpe ce sentier, voila tout; et si je me repose, c'est
que j'ai envie de chanter.

--Dieu soit loue! s'ecria Joseph: chantez donc la, au pied de la croix.
Je vais me mettre a genoux.... Et cependant, si cela allait vous fatiguer
davantage!

--Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de
dire ici un verset de cantique que ma mere me faisait chanter avec elle,
soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou
une croix plantee comme celle-ci a la jonction de quatre sentiers."

L'idee de Consuelo etait encore plus romanesque qu'elle ne voulait le
dire. En songeant a Albert, elle s'etait represente cette faculte quasi
surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre a distance. Elle
s'imagina fortement qu'a cette heure meme il pensait a elle, et la voyait
peut-etre; et, croyant trouver un allegement a sa peine en lui parlant par
un chant sympathique a travers la nuit et l'espace, elle monta sur les
pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du
cote de l'horizon derriere lequel devait etre Riesenburg, elle donna sa
voix dans toute son etendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

"Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant a lui-meme lorsqu'elle eut
fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que
le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables a celle-ci?
Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable a ce qui m'est
revele aujourd'hui? O musique! Sainte musique! o genie de l'art! que tu
m'embrases, et que tu m'epouvantes!"

Consuelo redescendit de la pierre, ou comme une madone elle avait dessine
sa silhouette elegante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour,
inspiree a la maniere d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, a
travers les bois, les montagnes et les vallees, assis sur la pierre du
Schreckenstein, calme, resigne, et rempli d'une sainte esperance. "Il m'a
entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a
comprise, et maintenant il va rentrer au chateau, embrasser son pere, et
peut-etre s'endormir paisiblement."

"Tout va bien," dit-elle a Joseph sans prendre garde a son delire
d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle deposa un baiser sur le bois grossier de
la croix. Peut-etre en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert
eprouva-t-il comme une commotion electrique qui detendit les ressorts de sa
volonte sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mysterieuses
de son ame les delices d'un calme divin. Peut-etre fut-ce le moment precis
du profond et bienfaisant sommeil ou il tomba, et ou son pere, inquiet et
matinal, eut la satisfaction de le retrouver plonge le lendemain au retour
de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient apercu les feux dans l'ombre n'etait qu'une
vaste ferme ou ils furent recus avec hospitalite. Une famille de bons
laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de
bois brut, a laquelle on leur fit place, sans difficulte comme sans
empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda a
peine. Ces braves gens, fatigues d'une longue et chaude journee de travail,
prenaient leur repas en silence, livres a la beate jouissance d'une
alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper delicieux.
Joseph oublia de manger, occupe qu'il etait a regarder cette pale et noble
figure de Consuelo au milieu de ces larges faces halees de paysans, douces
et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour
d'eux, et ne faisaient guere un plus grand bruit de machoires en ruminant
avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix,
aussitot qu'il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant
les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu'ils le
jugeraient a propos. Les femmes qui les servaient s'assirent a leurs
places, des qu'ils se furent tous leves, et se mirent a souper avec les
enfants. Plus animees et plus curieuses, elles retinrent et questionnerent
les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu'il tenait tout prets
pour les satisfaire, et ne s'ecarta guere de la verite, quant au fond, en
leur disant que lui et son camarade etaient de pauvres musiciens ambulants.

"Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, repondit une des plus
jeunes, vous nous auriez fait danser!"

Elles examinerent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garcon, et
qui affectait, pour bien remplir son role, de les regarder avec des yeux
hardis et bien eveilles. Elle avait soupire un instant en se representant
la douceur de ces moeurs patriarcales dont sa profession active et
vagabonde l'eloignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se
tenir debout derriere leurs maris, les servir avec respect, et manger
ensuite leurs restes avec gaite, les unes allaitant un petit, les autres
esclaves deja, par instinct, de leurs jeunes garcons, s'occupant d'eux
avant de songer a leurs filles et a elles-memes, elle ne vit plus dans tous
ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la necessite; les
males enchaines a la terre, valets de charrue et de bestiaux; les femelles
enchainees au maitre, c'est-a-dire a l'homme, cloitrees a la maison,
servantes a perpetuite, et condamnees a un travail sans relache au milieu
des souffrances et des embarras de la maternite. D'un cote le possesseur
de la terre, pressant ou ranconnant le travailleur jusqu'a lui oter le
necessaire dans les profits de son aride labeur; de l'autre l'avarice et la
peur qui se communiquent du maitre au tenancier, et condamnent celui-ci a
gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa
propre vie. Alors cette serenite apparente ne sembla plus a Consuelo que
l'abrutissement du malheur ou l'engourdissement de la fatigue; et elle se
dit qu'il valait mieux etre artiste ou bohemien, que seigneur ou paysan,
puisqu'a la possession d'une terre comme a celle d'une gerbe de ble
s'attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la
cupidite. _Viva la liberta!_ dit-elle a Joseph, a qui elle exprimait ses
pensees en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la
vaisselle a grand bruit, et qu'une vieille impotente tournait son rouet
avec la regularite d'une machine.

Joseph etait surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand
tant bien que mal. Il apprit d'elles que le chef de la famille, qu'il avait
vu habille en paysan, etait d'origine noble, et avait eu un peu de fortune
et d'education dans sa jeunesse; mais que, ruine entierement dans la guerre
de la Succession, il n'avait plus eu d'autres ressources pour elever sa
nombreuse famille que de s'attacher comme fermier a une abbaye voisine.
Cette abbaye le ranconnait horriblement, et il venait de payer le droit de
mitre, c'est-a-dire l'impot leve par le fisc imperial sur les communautes
religieuses a chaque mutation d'abbe. Cet impot n'etait jamais paye en
realite que par les vassaux et tenanciers des biens ecclesiastiques, en
surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme
etaient serfs, et ne s'estimaient pas plus malheureux que le chef qui les
employait. Le fermier du fisc etait juif; et, renvoye, de l'abbaye qu'il
tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il etait
venu dans la matinee reclamer et toucher une somme qui etait l'epargne
de plusieurs annees. Entre les pretres catholiques et les exacteurs
israelites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels hair et redouter le
plus.

"Voyez, Joseph, dit Consuelo a son compagnon; ne vous disais-je pas bien
que nous etions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d'impot
sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plait?"

L'heure du coucher etant venue, Consuelo eprouvait tant de fatigue qu'elle
s'endormit sur un banc a la porte de la maison. Joseph profita de ce moment
pour demander des lits a la fermiere.

"Des lits, mon enfant? repondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en
donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour
deux."

Cette reponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda
Consuelo; et, voyant qu'elle n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta
son emotion.

"Mon camarade est tres-fatigue, dit-il, et si vous pouvez lui ceder un
petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la
grange ou dans l'etable me suffira.

--Eh bien, si cet enfant est malade, par humanite nous lui donnerons un lit
dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites a
votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter
decemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la meme piece, le
mettraient a la raison.

--Je vous reponds de la douceur et de l'honnetete de mon camarade; reste
a savoir s'il ne preferera pas encore dormir dans le foin que dans une
chambre ou vous etes tant de monde."

II fallut bien que le bon Joseph reveillat le signor Bertoni pour lui
proposer cet arrangement. Consuelo n'en fut pas effarouchee comme il
s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison
reposaient dans la meme piece que le pere et le gendre, elle y serait plus
en surete que partout ailleurs; et ayant souhaite le bonsoir a Joseph, elle
se glissa derriere les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit
designe, ou, prenant a peine le temps de se deshabiller, elle s'endormit
profondement.




LXVIII.


Cependant, apres les premieres heures de ce sommeil accablant, elle fut
reveillee par le bruit continuel qui se faisait autour d'elle. D'un cote,
la vieille grand'mere, dont le lit touchait presque au sien, toussait et
ralait sur le ton le plus aigu et le plus dechirant; de l'autre, une
jeune femme allaitait son petit enfant et chantait pour le rendormir;
les ronflements des hommes ressemblaient a des rugissements; un autre
enfant, quatrieme dans un lit, pleurait en se querellant avec ses freres;
les femmes se relevaient pour les mettre d'accord, et faisaient plus
de bruit encore par leurs reprimandes et leurs menaces. Ce mouvement
perpetuel, ces cris d'enfants, la malproprete, la mauvaise odeur et la
chaleur de l'atmosphere chargee de miasmes epais, devinrent si desagreables
a Consuelo, qu'elle n'y put tenir longtemps. Elle se rhabilla sans bruit,
et, profitant d'un moment ou tout le monde etait endormi, elle sortit de la
maison, et chercha un coin pour dormir jusqu'au jour.

Elle se flattait de dormir mieux en plein air. Ayant passe la nuit
precedente a marcher, elle ne s'etait pas apercue du froid; mais, outre
qu'elle etait dans une disposition d'accablement bien differente de
l'excitation de son depart, le climat de cette region elevee se manifestait
deja plus apre qu'aux environs de Riesenburg. Elle sentit le frisson la
saisir, et un horrible malaise lui fit craindre de ne pouvoir supporter
une suite de journees de marche et de nuits sans repos, dont le debut
s'annoncait si desagreablement. C'est en vain qu'elle se reprocha d'etre
devenue princesse dans les douceurs de la vie de chateau: elle eut donne
le reste de ses jours en cet instant pour une heure de bon sommeil.

Cependant, n'osant rentrer dans la maison de peur d'eveiller et
d'indisposer ses hotes, elle chercha la porte des granges; et, trouvant
l'etable ouverte a demi, elle y penetra a tatons. Un profond silence y
regnait. Jugeant cet endroit desert, elle s'etendit sur une creche remplie
de paille dont la chaleur et l'odeur saine lui parurent delicieuses.

Elle commencait a s'endormir, lorsqu'elle sentit sur son front une haleine
chaude et humide, qui se retira avec un souffle violent et une sorte
d'imprecation etouffee. La premiere frayeur passee, elle apercut, dans le
crepuscule qui commencait a poindre, une longue figure et deux formidables
cornes au-dessus de sa tete: c'etait une belle vache qui avait passe le cou
au ratelier, et qui, apres l'avoir flairee avec etonnement, se retirait
avec epouvante. Consuelo se tapit dans le coin, de maniere a ne pas la
contrarier, et dormit fort tranquillement. Son oreille fut bientot habituee
a tous les bruits de l'etable, au cri des chaines dans leurs anneaux, au
mugissement des genisses et au frottement des cornes contre les barres de
la creche. Elle ne s'eveilla meme pas lorsque les laitieres entrerent pour
faire sortir leurs betes et les traire en plein air. L'etable se trouva
vide; l'endroit sombre ou Consuelo s'etait retiree avait empeche qu'on ne
la decouvrit; et le soleil etait leve lorsqu'elle ouvrit de nouveau les
yeux. Enfoncee dans la paille, elle gouta encore quelques instants le
bien-etre de sa situation, et se rejouit de se sentir rafraichie et
reposee, prete a reprendre sa marche sans effort et sans inquietude.

Lorsqu'elle sauta a bas de la creche pour chercher Joseph, le premier objet
qu'elle rencontra fut Joseph lui-meme, assis vis-a-vis d'elle sur la creche
d'en face.

"Vous m'avez donne bien de l'inquietude, cher signor Bertoni, lui dit-il.
Lorsque les jeunes filles m'ont appris que vous n'etiez plus dans la
chambre, et qu'elles ne savaient ce que vous etiez devenue, je vous ai
cherchee partout, et ce n'est qu'en desespoir de cause que je suis revenu
ici ou j'avais passe la nuit, et ou je vous ai trouvee, a ma grande
surprise. J'en etais sorti dans l'obscurite du matin, et ne m'etais pas
avise de vous decouvrir, la vis-a-vis de moi, blottie dans cette paille et
sous le nez de ces animaux qui eussent pu vous blesser. Vraiment, signora,
vous etes temeraire, et vous ne songez pas aux perils de toute espece que
vous affrontez.

--Quels perils, mon cher Beppo? dit Consuelo en souriant et en lui tendant
la main. Ces bonnes vaches ne sont pas des animaux bien feroces, et je leur
ai fait plus de peur qu'elles ne pouvaient me faire de mal.

--Mais, signora, reprit Joseph en baissant la voix, vous venez au milieu
de la nuit vous refugier dans le premier endroit qui se presente.
D'autres hommes que moi pouvaient se trouver dans cette etable, quelque
Vagabond moins respectueux que votre fidele et devoue Beppo, quelque serf
grossier!... Si, au lieu de la creche ou vous avez dormi, vous aviez choisi
l'autre, et qu'au lieu de moi vous y eussiez eveille en sursaut quelque
soldat ou quelque rustre!"

Consuelo rougit en songeant qu'elle avait dormi si pres de Joseph et toute
seule avec lui dans les tenebres; mais cette honte ne fit qu'augmenter sa
confiance et son amitie pour le bon jeune homme.

"Joseph, lui dit-elle, vous voyez que, dans mes imprudences, le ciel ne
m'abandonne pas, puisqu'il m'avait conduite aupres de vous. C'est lui qui
m'a fait vous rencontrer hier matin au bord de la fontaine ou vous m'avez
donne votre pain, votre confiance et votre amitie; c'est lui encore qui a
place, cette nuit, mon sommeil insouciant sous votre sauvegarde
fraternelle."

Elle lui raconta en riant la mauvaise nuit qu'elle avait passee dans la
chambre commune avec la bruyante famille de la ferme, et combien elle
s'etait sentie heureuse et tranquille au milieu des vaches.

"II est donc vrai, dit Joseph, que les animaux ont une habitation plus
agreable et des moeurs plus elegantes que l'homme qui les soigne!

--C'est a quoi je songeais tout en m'endormant sur cette creche. Ces betes
ne me causaient ni frayeur ni degout, et je me reprochais d'avoir contracte
des habitudes tellement aristocratiques, que la societe de mes semblables
et le contact de leur indigence me fussent devenus insupportables. D'ou
vient cela, Joseph? Celui qui est ne dans la misere devrait, lorsqu'il y
retombe, ne pas eprouver cette repugnance dedaigneuse a laquelle j'ai cede.
Et quand le coeur ne s'est pas vicie dans l'atmosphere de la richesse,
pourquoi reste-t-on delicat d'habitudes, comme je l'ai ete cette nuit en
fuyant la chaleur nauseabonde et la confusion bruyante de cette pauvre
couvee humaine?

--C'est que la proprete, l'air pur et le bon ordre domestique sont sans
doute des besoins legitimes et imperieux pour toutes les organisations
choisies, repondit Joseph. Quiconque est ne artiste a le sentiment du beau
et du bien, l'antipathie du grossier et du laid. Et la misere est laide!
Je suis paysan, moi aussi, et mes parents m'ont donne le jour sous le
chaume; mais ils etaient artistes: notre maison, quoique pauvre et petite,
etait propre et bien rangee. Il est vrai que notre pauvrete etait voisine
de l'aisance, tandis que l'excessive privation ote peut-etre jusqu'au
sentiment du mieux.

--Pauvres gens! dit Consuelo. Si j'etais riche, je voudrais tout de suite
leur faire batir une maison; et si  j'etais reine, je leur oterais ces
impots, ces moines et ces juifs qui les devorent.

--Si vous etiez riche, vous n'y penseriez pas; et si vous etiez nee reine,
vous ne le voudriez pas. Ainsi va le monde!

--Le monde va donc bien mal!

--Helas oui! et sans la musique qui transporte l'ame dans un monde ideal,
il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans
celui-ci.

--Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu'a soi. Joseph, il
faudrait devenir, riche et rester humain.

--Et comme cela ne parait guere possible, il faudrait, du moins, que tous
les pauvres fussent artistes.

--Vous n'avez pas la une mauvaise idee, Joseph. Si les malheureux avaient
tous le sentiment et l'amour de l'art pour poetiser la souffrance et
embellir la misere, il n'y aurait plus ni malproprete, ni decouragement,
ni oubli de soi-meme, et alors les riches ne se permettraient plus de
tant fouler et mepriser les miserables. On respecte toujours un peu les
artistes.

--Eh! vous m'y faites songer pour la premiere fois, reprit Haydn. L'art
peut donc avoir un but bien serieux, bien utile pour les hommes?...

--Aviez-vous donc pense jusqu'ici que ce n'etait qu'un amusement?

--Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur,
une fievre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres... Si
vous savez ce  que c'est, dites-le-moi.

--Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-meme; mais c'est
quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et
n'oublions pas le violon, votre unique propriete, ami Beppo, la source de
votre future opulence."

Ils commencerent par faire leurs petites provisions pour le dejeuner qu'ils
meditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand
Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermiere sourit, et refusa sans
affectation, quoique avec fermete. Quelles que fussent les instances de
Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et meme elle surveilla ses
jeunes hotes de maniere a ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus leger
don aux enfants.

"Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur a Joseph qui
insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le
malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalite.

--Cette fierte-la me semble un peu outree, dit Joseph a sa compagne
lorsqu'ils furent sur le chemin. Il y a plus d'orgueil que de charite
dans le sentiment qui les anime.

--Je n'y veux voir que de la charite, repondit Consuelo, et j'ai le
coeur gros de honte et de repentir en songeant que je n'ai pu supporter
l'incommodite de cette maison qui n'a pas craint d'etre souillee et
surchargee par la presence du vagabond que je represente. Ah! maudite
recherche! sotte delicatesse des enfants gates de ce monde! tu es une
maladie, puisque tu n'es la sante pour les uns qu'au detriment des autres!

--Pour une grande artiste comme vous l'etes, je vous trouve trop sensible
aux choses d'ici-bas, lui dit Joseph. Il me semble qu'il faut a l'artiste
un peu plus d'indifference et d'oubli de tout ce qui ne tient pas a sa
profession. On disait dans l'auberge de Klatau, ou j'ai entendu parler de
vous et du chateau des Geants, que le comte Albert de Rudolstadt etait un
grand philosophe dans sa bizarrerie. Vous avez senti, signora, qu'on ne
pouvait etre artiste et philosophe en meme temps; c'est pourquoi vous avez
pris la fuite. Ne vous affectez donc plus du malheur des humains, et
reprenons notre lecon d'hier.

--Je le veux bien, Beppo; mais sachez auparavant que le comte Albert est un
plus grand artiste que nous, tout philosophe qu'il est.

--En verite! Il ne lui manque donc rien pour etre aime? reprit Joseph avec
un soupir.

--Rien a mes yeux que d'etre pauvre et sans naissance, repondit Consuelo."

Et doucement gagnee par l'attention que Joseph lui pretait, stimulee par
d'autres questions naives qu'il lui adressa en tremblant, elle se laissa
entrainer au plaisir de lui parler assez longuement de son fiance. Chaque
reponse amenait une explication, et, de details en details, elle en vint a
lui raconter minutieusement toutes les particularites de l'affection
qu'Albert lui avait inspiree. Peut-etre cette confiance absolue en un jeune
homme qu'elle ne connaissait que depuis la veille eut-elle ete inconvenante
en toute autre situation. Il est vrai que cette situation bizarre etait
seule capable de la faire naitre. Quoi qu'il en soit, Consuelo ceda a un
besoin irresistible de se rappeler a elle-meme et de confier a un coeur ami
les vertus de son fiance; et, tout en parlant ainsi, elle sentit, avec la
meme satisfaction qu'on eprouve a faire l'essai de ses forces apres une
maladie grave, qu'elle aimait Albert plus qu'elle ne s'en etait flattee en
lui promettant de travailler a n'aimer que lui. Son imagination s'exaltait
sans inquietude, a mesure qu'elle s'eloignait de lui; et tout ce qu'il y
avait de beau, de grand et de respectable dans son caractere, lui apparut
sous un jour plus brillant, lorsqu'elle ne sentit plus en elle la crainte
de prendre trop precipitamment une resolution absolue. Sa fierte ne
souffrait plus de l'idee qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle
fuyait, elle renoncait en quelque sorte aux avantages materiels attaches a
cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer a
l'affection dominante de son ame. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule
fois sur ses levres, et elle s'apercut encore avec plaisir qu'elle n'avait
pas meme songe a faire mention de lui dans le recit de son sejour en
Boheme.

Ces epanchements, tout deplaces et temeraires qu'ils pussent etre,
amenerent les meilleurs resultats. Ils firent comprendre a Joseph combien
l'ame de Consuelo etait serieusement occupee; et les esperances vagues
qu'il pouvait avoir involontairement concues s'evanouirent comme des
songes, dont il s'efforca meme de dissiper le souvenir. Apres une ou deux
heures de silence qui succederent a cet entretien anime, il prit la ferme
resolution de ne plus voir en elle ni une belle sirene, ni un dangereux et
problematique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont
les conseils et l'amitie etendraient sur toute sa vie une heureuse
influence.

Autant pour repondre a sa confiance que pour mettre a ses propres desirs
une double barriere, il lui ouvrit son ame, et lui raconta comme quoi, lui
aussi, etait engage, et pour ainsi dire fiance. Son roman de coeur etait
moins poetique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce
roman dans la vie de Haydn, il n'etait pas moins pur et moins noble. Il
avait temoigne de l'amitie a la fille de son genereux hote, le perruquier
Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:

"Joseph, je me fie a toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que
tu ne lui es pas indifferent. Si tu es aussi loyal que laborieux et
reconnaissant, quand tu auras assure ton existence, tu seras mon gendre."

Dans un mouvement de gratitude exaltee, Joseph avait promis, jure!... et
quoique sa fiancee ne lui inspirat pas la moindre passion, il se regardait
comme enchaine pour jamais.

Il raconta ceci avec une melancolie qu'il ne put vaincre en songeant a la
difference de sa position reelle et des reves enivrants auxquels il lui
fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un
amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la detromper;
et son estime, son abandon complet dans la loyaute et la purete de Beppo en
augmenterent d'autant.

Leur voyage ne fut donc trouble par aucune de ces crises et de ces
explosions que l'on eut pu presager en voyant partir ensemble pour un
tete-a-tete de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui
pouvaient garantir l'impunite, deux jeunes gens aimables, intelligents, et
remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimat pas la fille
de Keller, il consentit a laisser prendre sa fidelite de conscience pour
une fidelite de coeur; et quoiqu'il sentit encore parfois l'orage gronder
dans son sein, il sut si bien l'y maitriser, que sa chaste compagne,
dormant au fond des bois sur la bruyere, gardee par lui comme par un chien
fidele, traversant a ses cotes des solitudes profondes, loin de tout regard
humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la meme grange ou dans
la meme grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des
merites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers
livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux
baignes de larmes en se rappelant sa traversee du Boehmer-Wald avec
Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de
voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva a une rude
epreuve. Lorsque le temps etait beau, les chemins faciles, et la lune
brillante, ils adoptaient la vraie et bonne maniere de voyager pedestrement
sans courir les risques des mauvais gites. Ils s'etablissaient dans quelque
lieu tranquille et abrite pour y passer la journee a causer, a diner, a
faire de la musique et a dormir. Aussitot que la soiree devenait froide,
ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course
jusqu'au jour. Ils echappaient ainsi a la fatigue d'une marche au soleil,
aux dangers d'etre examines curieusement, a la malproprete et a la depense
des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez frequente dans la
partie elevee du Boehmer-Wald ou la Moldaw prend sa source, les forcait de
chercher un abri, ils se retiraient ou ils pouvaient, tantot dans la cabane
de quelque serf, tantot dans les hangars de quelque chatellenie. Ils
fuyaient avec soin les cabarets, ou ils eussent pu trouver plus facilement
a se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers,
et des scenes bruyantes.

Un soir donc, presses par l'orage, ils entrerent dans la hutte d'un
chevrier, qui, pour toute demonstration d'hospitalite, leur dit en baillant
et en etendant les bras du cote de sa bergerie:

"Allez au foin."

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume
de faire, et Joseph allait s'installer a distance dans un autre coin,
lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement.
D'autres jurements repondirent a l'imprecation du dormeur, et Joseph,
effraye de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras
pour etre sur que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensee
fut de sortir; mais la pluie ruisselait a grand bruit sur le toit de
planches de la hutte, et tout le monde etait rendormi.

"Restons, dit Joseph a voix basse, jusqu'a ce que la pluie ait cesse. Vous
pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai pres de
vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitot que le
temps redeviendra supportable, je vous eveillerai, et nous nous glisserons
dehors."

Consuelo n'etait pas fort rassuree; mais il y avait plus de danger a sortir
tout de suite qu'a rester. Le chevrier et ses hotes remarqueraient cette
crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupcons, ou sur leur
sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes
etaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la
campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces reflexions,
se tint tranquille; mais elle enlaca son bras a celui de Joseph, par un
sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondee en sa
sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils
Se disposaient a partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons
inconnus, qui se leverent et s'entretinrent a voix basse dans un argot
incomprehensible. Apres avoir souleve de lourds paquets qu'ils chargerent
sur leurs dos, ils se retirerent en echangeant avec le chevrier quelques
mots allemands qui firent juger a Joseph qu'ils faisaient la contrebande,
et que leur hote etait dans la confidence. Il n'etait guere que minuit,
la lune se levait, et, a la lueur d'un rayon qui tombait obliquement
sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils
s'occupaient a les cacher sous leurs manteaux. En meme temps, elle s'assura
qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-meme l'y
laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider
dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage a la
frontiere, connu, disait-il, de lui seul.

"Si tu nous trompes, au premier soupcon je te fais sauter la cervelle,"
lui dit un de ces hommes a figure energique et grave.

Ce fut la derniere parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesures firent
craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau
voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait
dans l'eloignement.

"Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le
bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des
gens qui evitent les regards encore plus que nous.

--Et a cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger,
repondit Consuelo. Quand vous les avez heurtes dans l'obscurite, vous avez
bien fait de ne rien repondre a leurs jurements; ils vous ont pris pour
un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-etre craints comme des
espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grace a Dieu, il n'y a
plus rien a craindre, et nous voila enfin seuls.

--Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant a regret le bras de Consuelo se
detacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons."

Consuelo avait ete plus fatiguee par la peur que par la marche; elle etait
si habituee a dormir sous la garde de son ami, qu'elle ceda au sommeil.
Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, apres bien des agitations,
l'habitude de dormir aupres d'elle, ne put cette fois gouter aucun repos.
Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne
pendant deux heures, ces emotions de terreur et de jalousie qui avaient
reveille toute l'intensite de son amour, et jusqu'a cette derniere parole
que Consuelo lui disait en s'endormant: "Nous voila enfin seuls!"
allumaient en lui une fievre brulante. Au lieu de se retirer au fond de la
hutte pour lui temoigner son respect, comme il avait accoutume de faire,
voyant qu'elle-meme ne songeait pas a s'eloigner de lui, il resta assis a
ses cotes; et les palpitations de son coeur devinrent si violentes, que
Consuelo eut pu les entendre, si elle n'eut pas ete endormie. Tout
l'agitait, le bruit melancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les
sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la
toiture, et venaient eclairer faiblement le visage pale de Consuelo encadre
dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de
farouche qui passe de la nature exterieure dans le coeur de l'homme
quand la vie est sauvage autour de lui. Il commencait a se calmer et a
s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit
sur la fougere, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui etait venu
s'agenouiller et se rechauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir
pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en
voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de
Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son
visage et ses cheveux dans l'eau glacee du torrent. Il semblait vouloir se
purifier des pensees coupables qui avaient embrase son cerveau.

Consuelo vint bientot l'y joindre, et faire la meme ablution pour dissiper
l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec
l'atmosphere du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle
s'etonna de voir Haydn si defait et si triste.

"Oh! pour le coup, frere Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi
bien que moi les fatigues et les emotions; vous voila aussi pale que ces
petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

--Et vous, vous etes aussi fraiche que ces belles roses sauvages qui ont
l'air de rire sur ses bords, repondit Joseph. Je crois bien que je sais
braver la fatigue, malgre ma figure terne; mais l'emotion, il est vrai,
signora, que je ne sais guere la supporter."

Il fut triste pendant toute la matinee; et lorsqu'ils s'arreterent pour
manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide,
sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si
ingenues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put
s'empecher de lui faire une reponse ou entrait un grand depit contre
lui-meme et contre sa propre destinee.

"Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien
malheureux; car j'approche tous les jours un peu plus de Vienne, ou ma
destinee est engagee, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime pas ma
fiancee; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je
tiendrai parole.

--Serait-il possible? s'ecria Consuelo, frappee de surprise. En ce cas, mon
pauvre Beppo, nos destinees, que je croyais conformes en bien des points,
sont donc entierement opposees; car vous courez vers une fiancee que vous
n'aimez pas, et moi, je fuis un fiance que j'aime. Etrange fortune! qui
donne aux uns ce qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils
cherissent."

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien
que cette reponse ne lui etait pas dictee par le soupcon de sa temerite et
le desir de lui donner une lecon. Mais la lecon n'en fut que plus efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui
montrant, par un cri du coeur, sincere et profond, qu'elle en aimait un
autre sans distraction et sans defaillance.

Ce fut la derniere folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le
raclant avec force, il oublia cette nuit orageuse. Quand ils se remirent en
route, il avait completement abjure un amour impossible, et les evenements
qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du devouement et de
l'amitie. Lorsque Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle
tachait de l'ecarter par de douces paroles:

"Ne vous inquietez pas de moi, lui repondait-il. Si je suis condamne a
n'avoir pas d'amour pour ma femme, du moins j'aurai de l'amitie pour elle,
et l'amitie peut consoler de l'amour, je le sens mieux que vous ne croyez!"




LXIX.


Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il
avait combattues; car il y prit les meilleures lecons d'italien, et meme
les meilleures notions de musique qu'il eut encore eues dans sa vie. Durant
les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires
ombrages du Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se revelerent l'un a l'autre
tout ce qu'ils possedaient d'intelligence et de genie. Quoique Joseph Haydn
eut une belle voix et sut en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il
jouat agreablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit
bientot, en ecoutant chanter Consuelo, qu'elle lui etait infiniment
superieure comme virtuose, et qu'elle eut pu faire de lui un chanteur
habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facultes de Haydn ne
se bornaient pas a cette branche de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu
avance dans la pratique, tandis qu'en theorie il exprimait des idees si
elevees et si saines, lui dit un jour en souriant:

"Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher a l'etude du chant; car
si vous venez a vous passionner pour la profession de chanteur, vous
sacrifierez peut-etre de plus hautes facultes qui sont en vous. Voyons
donc un peu vos compositions! Malgre mes longues et severes etudes de
contre-point avec un aussi grand maitre que le Porpora, ce que j'ai appris
ne me sert qu'a bien comprendre les creations du genie, et je n'aurai plus
le temps, quand meme j'en aurais l'audace, de creer moi-meme des oeuvres de
longue haleine; au lieu que si vous avez le genie createur, vous devez
suivre cette route, et ne considerer le chant et l'etude des instruments
que comme vos moyens materiels."

Depuis que Haydn avait rencontre Consuelo, il est bien vrai qu'il ne
songeait plus qu'a se faire chanteur. La suivre ou vivre aupres d'elle,
la retrouver partout dans sa vie nomade, tel etait son reve ardent
depuis quelques jours. Il fit donc difficulte de lui montrer son dernier
manuscrit, quoiqu'il l'eut avec lui, et qu'il eut acheve de l'ecrire en
allant a Pilsen. Il craignait egalement et de lui sembler mediocre en ce
genre, et de lui montrer un talent qui la porterait a combattre son envie
de chanter. Il ceda enfin, et, moitie de gre, moitie de force, se laissa
arracher le cahier mysterieux. C'etait une petite sonate pour piano, qu'il
destinait a ses jeunes eleves. Consuelo commenca par la lire des yeux, et
Joseph s'emerveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple
lecture que si elle l'eut entendu executer. Ensuite elle lui fit essayer
divers passages sur le violon, et chanta elle-meme ceux qui etaient
possibles pour la voix. J'ignore si Consuelo devina, d'apres cette bluette,
le futur auteur de _la Creation_ et de tant d'autres productions eminentes;
mais il est certain qu'elle pressentit un bon maitre, et elle lui dit, en
lui rendant son manuscrit:

"Courage, Beppo! tu es un artiste distingue, et tu peux etre un grand
compositeur, si tu travailles. Tu as des idees, cela est certain. Avec des
idees et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et
triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le maitre qu'il te faut.
Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton baton de
commandement est ta plume. Tu ne dois pas obeir, mais imposer. Quand on
peut etre l'ame de l'oeuvre, comment songe-t-on a se ranger parmi les
machines? Allons! maestro en herbe, n'etudiez plus le trille et la cadence
avec votre gosier. Sachez ou il faut les placer, et non comment il faut les
faire. Ceci regarde votre tres-humble servante et subordonnee, qui vous
retient le premier role de femme que vous voudrez bien ecrire pour un
mezzo-soprano.

--O Consuelo _de mi alma!_ s'ecria Joseph, transporte de joie et
d'esperance; ecrire pour vous, etre compris et exprime par vous! Quelle
gloire, quelles ambitions vous me suggerez! Mais non, c'est un reve,
une folie. Enseignez-moi a chanter. J'aime mieux m'exercer a rendre, selon
votre coeur et votre intelligence, les idees d'autrui, que de mettre sur
vos levres divines des accents indignes de vous!

--Voyons, voyons, dit Consuelo, treve de ceremonie. Essayez-vous a
improviser, tantot sur le violon, tantot avec la voix. C'est ainsi que
l'ame vient sur les levres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez
le souffle divin, ou si vous n'etes qu'un ecolier adroit, farci de
reminiscences."

Haydn lui obeit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'etait pas savant, et
qu'il y avait de la jeunesse, de la fraicheur et de la simplicite dans ses
idees premieres. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut desormais
lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la
maniere de s'en servir.

Ils s'amuserent ensuite a dire ensemble des petits duos italiens qu'elle
lui fit connaitre, et qu'il apprit par coeur.

"Si nous venons a manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il
nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir
mettre nos talents a l'epreuve, si elle nous prend pour des vagabonds
coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui deshonorent la profession,
les malheureux! Soyons donc prets a tout evenement. Ma voix, en la prenant
tout a fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garcon avant la
mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes
que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise
etude. Ces faceties populaires sont pleines de verve et de sentiment
original; et quant a mes vieux chants espagnols, c'est du genie tout pur,
du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les idees engendrent les
idees."

Ces etudes furent delicieuses pour Haydn. C'est la peut-etre qu'il concut
le genie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard
pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait a
ces lecons tant de gaiete, de grace, d'animation et d'esprit, que le bon
jeune homme, ramene a la petulance et au bonheur insouciant de l'enfance,
oubliait ses pensees d'amour, ses privations, ses inquietudes, et
souhaitait que cette education ambulante ne finit jamais.

Nous ne pretendons pas faire l'itineraire du voyage de Consuelo et d'Haydn.
Peu familiarise avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions
peut-etre des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans
les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que
la premiere moitie de ce voyage fut, en somme, plus agreable que penible,
jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de
rapporter.

Ils avaient suivi, des la source, la rive septentrionale de la Moldaw,
parce qu'elle leur avait semble la moins frequentee et la plus pittoresque.
Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissee qui
se prolonge en s'abaissant dans la meme direction que le Danube; mais
quand ils furent a la hauteur de Schenau, voyant la chaine de montagnes
s'abaisser vers la plaine, ils regretterent de n'avoir pas suivi l'autre
rive du fleuve, et par consequent l'autre bras de la chaine qui s'eloignait
en s'elevant du cote de la Baviere. Ces montagnes boisees leur offraient
plus d'abris naturels et de sites poetiques que les vallees de la Boheme.
Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forets, ils s'amusaient
a chasser les petits oiseaux a la glu et au lacet; et quand, apres leur
sieste, ils trouvaient leurs pieges approvisionnes de ce menu gibier, ils
faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait
somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous pretexte que ces
oiseaux musiciens etaient des confreres.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gue, et ne le trouvaient
pas; la riviere etait rapide, encaissee, profonde, et grossie par les
pluies des jours precedents. Ils rencontrerent enfin un abordage auquel
etait amarree une petite barque gardee par un enfant. Ils hesiterent un
peu a s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant
eux et marchander le passage. Ces hommes se diviserent apres s'etre dit
adieu. Trois se preparerent a suivre la rive septentrionale de la Moldaw,
tandis que les deux autres entrerent dans le bateau. Cette circonstance
determina Consuelo.

"Rencontre a droite, rencontre a gauche, dit-elle a Joseph; autant vaut
traverser, puisque c'etait notre intention."

Haydn hesitait encore et pretendait que ces gens avaient mauvaise mine, le
parler haut et des manieres brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait
vouloir dementir cette opinion defavorable, fit arreter le batelier, et,
s'adressant a Consuelo:

"He! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui
faisant signe d'un air de bienveillance enjouee; le bateau n'est pas bien
charge, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

--Bien oblige, Monsieur, repondit Haydn; nous profiterons de votre
permission.

--Allons, mes enfants, reprit celui qui avait deja parle, et que son
compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!"

Joseph, a peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus
regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et
de curiosite. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annoncait que douceur
et gaiete; sa voix etait agreable, ses manieres polies, et Consuelo prenait
confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.

"Vous etes musicien, mon garcon? dit-il bientot a cette derniere.

--Pour vous servir, mon bon Monsieur, repondit Joseph.

--Vous aussi? dit M. Mayer a Joseph; et, lui montrant Consuelo:--C'est
votre frere, sans doute? ajouta-t-il.

--Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de meme
nation, et il entend peu l'allemand.

--De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujours
Consuelo.

--De l'Italie, Monsieur, repondit encore Haydn.

--Venitien, Genois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en
articulant chacune de ces denominations dans le dialecte qui s'y rapporte,
avec une admirable facilite.

--Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes
d'Italiens, repondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer
par un silence prolonge; moi je suis de Venise.

--Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du
dialecte familier a Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez
quitte?

--Six mois seulement.

--Et vous courez le pays en jouant du violon?

--Non; c'est lui qui accompagne, repondit Consuelo en montrant Joseph; moi
je chante.

--Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flute, ni tambourin?

--Non; cela m'est inutile.

--Mais si vous etes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce
pas?

--Oh! certainement, s'il le fallait!

--Mais vous ne vous en souciez pas?

--Non, j'aime mieux chanter.

--Et vous avez raison; cependant vous serez force d'en venir la, ou de
changer de profession, du moins pendant un certain temps.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que votre voix va bientot muer, si elle n'a commence deja. Quel age
avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?

--Quelque chose comme cela.

--Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite
grenouille, et il n'est pas sur que vous redeveniez un rossignol. C'est
une epreuve douteuse pour un garcon que de passer de l'enfance a la
jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre
place, j'apprendrais a jouer du fifre; avec cela on trouve toujours a
gagner sa vie.

--Je verrai, quand j'en serai la.

--Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant a Joseph en allemand, ne
jouez-vous que du violon?

--Pardon, Monsieur, repondit Joseph qui prenait confiance a son tour en
voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras a Consuelo; je joue un
peu de plusieurs instruments.

--Lesquels, par exemple?

--Le piano, la harpe, la flute; un peu de tout quand je trouve l'occasion
d'apprendre.

--Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme
vous faites; c'est un rude metier. Je vois que votre compagnon, qui est
encore plus jeune et plus delicat que vous, n'en peut deja plus, car il
boite.

--Vous avez remarque cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarque
aussi, quoique sa compagne n'eut pas voulu avouer l'enflure et la
souffrance de ses pieds.

--Je l'ai tres-bien vu se trainer avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.

--An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous
un air d'indifference philosophique: on n'est pas ne pour avoir toutes ses
aises, et quand il faut souffrir, on souffre!

--Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnete en se fixant!
Je n'aime pas a voir des enfants intelligents et doux, comme vous me
paraissez l'etre, faire le metier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui
a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais,
mes petits amis. On se tue et on se corrompt a courir les aventures.
Souvenez-vous de ce que je vous dis la.

--Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire
affectueux; nous en profiterons peut-etre.

--Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer a Consuelo, qui
avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et
venitienne, s'etait mise a naviguer."

La barque touchait au rivage, apres avoir fait un biais assez considerable
a cause du courant de l'eau qui etait un peu rude. M. Mayer adressa un
adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son
compagnon silencieux les empecha de payer leur part au batelier. Apres les
remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrerent dans un sentier qui
conduisait vers les montagnes, tandis que les deux etrangers suivaient
la rive aplanie du fleuve dans la meme direction.

"Ce M. Mayer me parait un brave homme, dit Consuelo en se retournant une
derniere fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sure
que c'est un bon pere de famille.

--Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir
debarrassee de ses questions.

--Il aime a causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyage.
C'est un cosmopolite, a en juger par sa facilite a prononcer les divers
dialectes. De quel pays peut-il etre?

--Il a l'accent saxon, quoiqu'il parle bien le bas autrichien. Je le crois
du nord de l'Allemagne, Prussien peut-etre!

--Tant pis; je n'aime guere les Prussiens, et le roi Frederic encore moins
que toute sa nation, d'apres tout ce que j'ai entendu raconter de lui au
chateau des Geants.

--En ce cas, vous vous plairez a Vienne; ce roi batailleur et philosophe
n'a de partisans ni a la cour, ni a la ville."

En devisant ainsi, ils gagnerent l'epaisseur des bois, et suivirent des
sentiers qui tantot se perdaient sous les sapins, et tantot cotoyaient
un amphitheatre de montagnes accidentees. Consuelo trouvait ces monts
hyrcinio-carpathiens plus agreables que sublimes; apres avoir traverse
maintes fois les Alpes, elle n'eprouvait pas les memes transports que
Joseph, qui n'avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions
de celui-ci le portaient donc a l'enthousiasme, tandis que sa compagne se
sentait plus disposee a la reverie. D'ailleurs Consuelo etait tres-fatiguee
ce jour-la, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne
point affliger Joseph, qui ne s'en affligeait deja que trop.

Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et apres le repas et la
musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientot Consuelo,
quoiqu'elle eut baigne longtemps ses pieds delicats dans le cristal des
fontaines, a la maniere des heroines de l'idylle, sentit ses talons se
dechirer sur les cailloux, et fut contrainte d'avouer qu'elle ne pouvait
faire son etape de nuit. Malheureusement le pays etait tout a fait desert
de ce cote-la: pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant
de la Moldaw. Joseph etait desespere. La nuit etait trop froide pour
permettre le repos en plein air. A une ouverture entre deux collines, ils
apercurent enfin des lumieres au bas du versant oppose. Cette vallee, ou
ils descendirent, c'etait la Baviere; mais la ville qu'ils apercevaient
etait plus eloignee qu'ils ne l'avaient pense: il semblait au desole Joseph
qu'elle reculait a mesure qu'ils marchaient. Pour comble de malheur, le
temps se couvrait de tous cotes, et bientot une pluie fine et froide se mit
a tomber. En peu d'instants elle obscurcit tellement l'atmosphere, que les
lumieres disparurent, et que nos voyageurs, arrives, non sans peril et sans
peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel cote se diriger.
Ils etaient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient a s'y
trainer en la descendant toujours, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une
voiture qui venait a leur rencontre. Joseph n'hesita pas a l'aborder pour
demander des indications sur le pays et sur la possibilite d'y trouver un
gite.

"Qui va la? lui repondit une voix forte; et il entendit en meme temps
claquer la batterie d'un pistolet: Eloignez-vous, ou je vous fais sauter
la tete!

--Nous ne sommes pas bien redoutables, repondit Joseph sans se deconcerter.
Voyez! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu'un
renseignement.

--Eh mais! s'ecria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitot pour
celle de l'honnete M. Mayer, ce sont mes petits droles de ce matin; je
reconnais l'accent de l'aine. Etes-vous la aussi, le gondolier? ajouta-t-il
en venitien et en appelant Consuelo.

--C'est moi, repondit-elle dans le meme dialecte. Nous nous sommes egares,
et nous vous demandons, mon bon Monsieur, ou nous pourrons trouver un
palais ou une ecurie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.

--Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous etes a deux grands milles
au moins de toute espece d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un
chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai pitie de vous: montez dans ma
voiture; je puis vous y donner deux places sans me gener. Allons, point de
facons, montez!

--Monsieur, vous etes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de
l'hospitalite de ce brave homme mais vous allez vers le nord, et nous vers
l'Autriche.

--Non, je vais a l'ouest. Dans une heure au plus je vous deposerai a
Biberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l'Autriche.
Cela meme abregera votre route. Allons, decidez-vous, si vous ne trouvez
pas de plaisir a recevoir la pluie, et a nous retarder.

--Eh bien, courage et confiance!" dit Consuelo tout bas a Joseph; et ils
monterent dans la voiture.

Ils remarquerent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont
l'une conduisait, l'autre, qui etait M. Mayer, occupait la banquette de
derriere. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture etait une
chaise a six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouette
par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son
collier, en secouant la tete avec impatience.




LXX.


"Quand je vous le disais! s'ecria M. Mayer, reprenant son propos ou il
l'avait laisse le matin: y a-t-il un metier plus rude et plus facheux que
celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le
soleil ne luit pas toujours, et votre destinee est aussi variable que
l'atmosphere.

--Quelle destinee n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le
ciel est inclement, la Providence met des coeurs secourables sur notre
route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes tentes de l'accuser.

--Vous avez de l'esprit, mon petit ami, repondit Mayer; vous etes de ce
beau pays ou tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni
votre belle voix ne vous empecheront de mourir de faim dans ces tristes
provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un
pays riche et civilise, sous la protection d'un grand prince.

--Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

--Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.

--Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn?
n'est-on pas aussi bien protege dans ses Etats?...

--Eh! sans doute, repondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa Majeste
Marie-Therese deteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vous
Serez chasses de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours,
comme vous voila."

En ce moment, Consuelo revit, a peu de distance, dans une profondeur
De terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumieres qu'elle avait
apercues, et fit part de son observation a Joseph, qui sur-le-champ
manifesta a M. Mayer le desir de descendre, pour gagner ce gite plus
rapproche que la ville de Biberek."

"Cela? repondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumieres? Ce sont des
lumieres, en effet; mais elles n'eclairent d'autres gites que des marais
dangereux ou bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous
jamais vu des feux follets?

--Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les
petits lacs de la Boheme.

--Eh bien, mes enfants, ces lumieres que vous voyez ne sont pas autre
chose.

M. Mayer reparla longtemps encore a nos jeunes gens de la necessite de se
fixer, et du peu de ressources qu'ils trouveraient a Vienne, sans toutefois
determiner le lieu ou il les engageait a se rendre. D'abord Joseph fut
frappe de son obstination, et craignit qu'il n'eut decouvert le sexe de sa
compagne; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme a un garcon
(allant jusqu'a lui dire qu'elle ferait mieux d'embrasser l'etat militaire,
quand elle serait en age, que de trainer la semelle a travers champs) le
rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer etait un de ces
cerveaux faibles, a idees fixes, qui repetent un jour entier le premier
propos qui leur est venu a l'esprit en s'eveillant. Consuelo, de son cote,
le prit pour un maitre d'ecole, ou pour un ministre protestant qui n'avait
en tete qu'educations, bonnes moeurs et proselytisme.

Au bout d'une heure, ils arriverent a Biberek, par une nuit si obscure
qu'ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s'arreta dans une cour
d'auberge, et aussitot M. Mayer fut aborde par deux hommes qui le tirerent
a part pour lui parler. Lorsqu'ils entrerent dans la cuisine, ou Consuelo
et Joseph etaient occupes a se secher et a se rechauffer aupres du feu,
Joseph reconnut dans ces deux personnages, les memes qui s'etaient separes
de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l'avait traversee,
les laissant sur la rive gauche. L'un des deux etait borgne, et l'autre,
quoiqu'il eut ses deux yeux, n'avait pas une figure plus agreable. Celui
qui avait passe l'eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient
retrouve dans la voiture, vint les rejoindre: le quatrieme ne parut pas.
Ils parlerent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo
elle-meme qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur
eux une sorte d'autorite et influencer tout au moins leurs decisions; car,
apres un entretien assez anime a voix basse, sur les dernieres paroles
qu'il leur dit, ils se retirerent, a l'exception de celui que Consuelo, en
le designant a Joseph, appelait _le silencieux_: c'etait celui qui n'avait
point quitte M. Mayer.

Haydn s'appretait a faire servir le souper frugal de sa compagne et le
sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers
eux, les invita a partager son repas, et insista avec tant de bonhomie
qu'ils n'oserent le refuser. Il les emmena dans la salle a manger, ou ils
trouverent un veritable festin, du moins c'en etait un pour deux pauvres
enfants prives de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d'une
marche assez penible. Cependant Consuelo n'y prit part qu'avec retenue;
la bonne chere que faisait M. Mayer, l'empressement avec lequel les
domestiques paraissaient le servir, et la quantite de vin qu'il absorbait,
ainsi que son muet compagnon, la forcaient a rabattre un peu de la haute
opinion qu'elle avait prise des vertus presbyteriennes de l'amphitryon.
Elle etait choquee surtout du desir qu'il montrait de faire boire Joseph
et elle-meme au dela de leur soif, et de l'enjouement tres-vulgaire avec
lequel il les empechait de mettre de l'eau dans leur vin. Elle voyait avec
plus d'inquietude encore que, soit distraction, soit besoin reel de
reparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commencait a devenir
plus communicatif et plus anime qu'elle ne l'eut souhaite. Enfin elle prit
un peu d'humeur lorsqu'elle trouva son compagnon insensible aux coups de
coude qu'elle lui donnait pour arreter ses frequentes libations; et lui
retirant son verre au moment ou M. Mayer allait le remplir de nouveau:

"Non, Monsieur, lui dit-elle, non; permettez-nous de ne pas vous imiter;
cela ne nous convient pas.

--Vous etes de droles de musiciens! s'ecria Mayer en riant, avec son air
de franchise et d'insouciance; des musiciens qui ne boivent pas! Vous etes
les premiers de ce caractere que je rencontre!

--Et vous, Monsieur, etes-vous musicien? dit Joseph. Je gage que vous
l'etes! Le diable m'emporte si vous n'etes pas maitre de chapelle de
quelque principaute saxonne!

--Peut-etre, repondit Mayer en souriant; et voila pourquoi vous m'inspirez
de la sympathie, mes enfants.

--Si Monsieur est un maitre, reprit Consuelo, il y a trop de distance
entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour
l'interesser bien vivement.

--Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu'on ne
pense, dit Mayer; et il y a de tres-grands maitres, voire des maitres de
chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commence par chanter
dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures,
j'ai entendu partir d'un coin de la montagne, sur la rive gauche de la
Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec
accompagnement de ritournelles agreables, et meme savantes sur le violon!
Eh bien, cela m'est arrive, tandis que je dejeunais sur un coteau avec mes
amis. Et cependant quand j'ai vu descendre de la colline les musiciens
qui venaient de me charmer, j'ai ete fort surpris de trouver en eux deux
pauvres enfants, l'un vetu en petit paysan, l'autre ... bien gentil, bien
simple, mais peu fortune en apparence.... Ne soyez donc ni honteux ni
surpris de l'amitie que je vous temoigne, mes petits amis, et faites-moi
celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.

--Monsieur, maestro! s'ecria Joseph tout joyeux et tout a fait gagne, je
veux boire a la votre. Oh! Vous etes un veritable musicien, j'en suis
certain, puisque vous avez ete enthousiasme du talent de ... du signor
Bertoni, mon camarade.

--Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatientee en lui
arrachant son verre; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien.
Nous n'avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin
gate la voix; vous devez donc nous encourager a rester sobres, au lieu de
chercher a nous debaucher.

--Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replacant au milieu de
la table la carafe qu'il avait mise derriere lui. Oui, menageons la voix,
c'est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre age ne comporte, ami
Bertoni, et je suis bien aise d'avoir fait cette epreuve de vos bonnes
moeurs. Vous irez loin, je le vois a votre prudence autant qu'a votre
talent. Vous irez loin, et je veux avoir l'honneur et le merite d'y
contribuer."

Alors le pretendu professeur, se mettant a l'aise, et parlant avec un air
de bonte et de loyaute extreme, leur offrit de les emmener avec lui a
Dresde, ou il leur procurerait les lecons du celebre Hasse et la protection
Speciale de la reine de Pologne, princesse electorale de Saxe.

Cette princesse, femme d'Auguste III, roi de Pologne, etait precisement
eleve du Porpora. C'etait une rivalite de faveur entre ce maitre et le
_Sassone_[1], aupres de la souveraine dilettante, qui avait ete la premiere
cause de leur profonde inimitie. Lors meme que Consuelo eut ete disposee a
chercher fortune dans le nord de l'Allemagne, elle n'eut pas choisi pour
son debut cette cour, ou elle se serait trouvee en lutte avec l'ecole et la
coterie qui avaient triomphe de son maitre. Elle en avait assez entendu
parler a ce dernier dans ses heures d'amertume et de ressentiment, pour
etre, en tout etat de choses, fort peu tentee de suivre le conseil du
professeur Mayer.

[Note 1: Surnom que les Italiens donnaient a Jean-Adolphe Hasse, qui etait
Saxon.]

Quant a Joseph, sa situation etait fort differente. La tete montee par
Le souper, il se figurait avoir rencontre un puissant protecteur et le
promoteur de sa fortune future. La pensee ne lui venait pas d'abandonner
Consuelo pour suivre ce nouvel ami; mais, un peu gris comme il l'etait,
Il se livrait a l'esperance de le retrouver un jour. Il se fiait a sa
bienveillance, et l'en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de
joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l'en
applaudit que davantage, soit qu'il ne voulut pas le chagriner en lui
faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo,
qu'il fut lui-meme un tres-mediocre musicien. L'erreur ou il etait
tres-reellement sur le sexe de cette derniere, quoiqu'il l'eut entendue
chanter, achevait de lui demontrer qu'il ne pouvait pas etre un professeur
bien exerce d'oreille, puisqu'il s'en laissait imposer comme eut pu le
faire un serpent de village ou un professeur de trompette.

Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu'ils se laissassent emmener a
Dresde. Tout en refusant, Joseph ecoutait ses offres d'un air ebloui,
et faisait de telles promesses de s'y rendre le plus tot possible, que
Consuelo se vit forcee de detromper M. Mayer sur la possibilite de cet
arrangement.

"Il n'y faut pas songer quant a present, dit-elle d'un ton tres-ferme;
Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-meme avez
d'autres projets. Mayer renouvela ses offres seduisantes, et fut surpris de
la trouver inebranlable, ainsi que Joseph, a qui la raison revenait lorsque
le signor Bertoni reprenait la parole."

Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n'avait fait qu'une courte
apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo
profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilite a ecouter les
belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.

"Ai-je donc dit quelque chose de trop? dit Joseph effraye.

--Non, reprit-elle; mais c'est deja une imprudence que de faire societe
aussi longtemps avec des inconnus. A force de me regarder, on peut
s'apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garcon.
J'ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les
tenir le plus possible sous la table, il eut ete impossible qu'on ne
remarquat point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs
n'avaient ete absorbes, l'un par la bouteille, et l'autre par son propre
babil. Maintenant le plus prudent serait de nous eclipser, et d'aller
dormir dans une autre auberge; car je ne suis pas tranquille avec ces
nouvelles connaissances qui semblent vouloir s'attacher a nos pas.

--Eh quoi! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans
saluer et sans remercier cet honnete homme, cet illustre professeur,
peut-etre? Qui sait si ce n'est pas le grand Hasse lui-meme que nous
venons d'entretenir.

--Je vous reponds que non; et si vous aviez eu votre tete, vous auriez
remarque une foule de lieux communs miserables qu'il a dits sur la musique.
Un maitre ne parle point ainsi. C'est quelque musicien des derniers rangs
de l'orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais
pourquoi je crois voir, a sa figure, qu'il n'a jamais souffle que dans du
cuivre; et, a son regard de travers, on dirait qu'il a toujours un oeil
sur son chef d'orchestre.

--_Corno_, ou _clarino secondo_, s'ecria Joseph en eclatant de rire, ce
n'en est pas moins un convive agreable.

--Et vous, vous ne l'etes guere, repliqua Consuelo avec un peu d'humeur;
allons, degrisez-vous, et faisons nos adieux; mais partons.

--La pluie tombe a torrents; ecoutez comme elle bat les vitres!

--J'espere que vous n'allez pas vous endormir sur cette table? dit Consuelo
en le secouant pour l'eveiller."

M, Mayer rentra en cet instant.

"En voici bien d'une autre! s'ecria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir
coucher ici et repartir demain pour Chamb; mais voila mes amis qui me font
rebrousser chemin, et qui pretendent que je leur suis necessaire pour une
affaire d'interet qu'ils ont a Passaw. Il faut que je cede! Ma foi, mes
enfants, si j'ai un conseil a vous donner, puisqu'il me faut renoncer au
plaisir de vous emmener a Dresde, c'est de profiter de l'occasion. J'ai
toujours deux places a vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la
leur. Nous serons demain matin a Passaw, qui n'est qu'a six milles d'ici.
La, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez pres de la frontiere
d'Autriche, et vous pourrez meme descendre le Danube en bateau jusqu'a
Vienne, a peu de frais et sans fatigue."

Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de
Consuelo. L'occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le
Danube etait une ressource a laquelle ils n'avaient point encore pense.
Consuelo accepta donc, voyant d'ailleurs que Joseph n'entendrait rien aux
precautions a prendre pour la securite de leur gite ce soir-la. Dans
l'obscurite, retranchee au fond de la voiture, elle n'avait rien a craindre
des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu'on
arriverait a Passaw avant le jour. Joseph fut enchante de sa determination.
Cependant Consuelo eprouvait je ne sais quelle repugnance, et la tournure
des amis de M. Mayer lui deplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si
eux aussi etaient musiciens.

"Tous plus ou moins, lui repondit-il laconiquement."

Ils trouverent les voitures attelees, les conducteurs sur leur banquette,
et les valets d'auberge, fort satisfaits des liberalites de M. Mayer,
s'empressant autour de lui pour le servir jusqu'au dernier moment. Dans un
intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un
gemissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers
Joseph, qui n'avait rien remarque; et ce gemissement s'etant repete une
seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant
personne ne parut s'apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte
a quelque chien ennuye de sa chaine. Mais quoi qu'elle fit pour s'en
distraire, elle en recut une impression sinistre. Ce cri etouffe au milieu
des tenebres, du vent, et de la pluie, parti d'un groupe de personnes
animees ou indifferentes, sans qu'elle put savoir precisement si c'etait
une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de
tristesse. Elle pensa tout de suite a Albert; et comme si elle eut cru
pouvoir participer a ces revelations mysterieuses dont il semblait doue,
elle s'effraya de quelque danger suspendu sur la tete de son fiance ou sur
la sienne propre.

Cependant la voiture roulait deja. Un nouveau cheval plus robuste encore
que le premier la trainait avec vitesse. L'autre voiture, egalement rapide,
marchait tantot devant, tantot derriere. Joseph babillait sur nouveaux
frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s'endormir, faisant semblant
de dormir deja pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l'inquietude, et elle tomba
dans un profond sommeil. Lorsqu'elle s'eveilla, Joseph dormait aussi, et
M. Mayer etait enfin silencieux. La pluie avait cesse, le ciel etait pur,
et le jour commencait a poindre. Le pays avait un aspect tout a fait
inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paraitre
a l'horizon les cimes d'une chaine de montagnes qui ressemblait au
Boehmer-Wald.

A mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec
surprise la position de ces montagnes, qui eussent du se trouver a sa
gauche, et qui se trouvaient a sa droite. Les etoiles avaient disparu,
et le soleil, qu'elle s'attendait a voir lever devant elle, ne se montrait
pas encore. Elle pensa que ce qu'elle voyait etait une autre chaine que
celle du Boehmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n'osait adresser la
parole au conducteur de la voiture, seul personnage eveille qui s'y trouvat
en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une cote assez rapide, et le bruit
des roues s'amortit dans le sable humide des ornieres. Ce fut alors que
Consuelo entendit tres-distinctement, le meme sanglot sourd et douloureux
qu'elle avait entendu dans la cour de l'auberge a Biberek. Cette voix
semblait partir de derriere elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit
que le dossier de cuir contre lequel elle etait appuyee. Elle crut etre
en proie a une hallucination; et, ses pensees se reportant toujours sur
Albert, elle se persuada avec angoisse qu'en cet instant meme il etait a
l'agonie, et qu'elle recueillait, grace a la puissance incomprehensible de
l'amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et dechirant
de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s'empara tellement de son cerveau,
qu'elle se sentit defaillir; et, craignant de suffoquer tout a fait, elle
demanda au conducteur, qui s'arretait pour faire souffler son cheval a
mi-cote, la permission de monter le reste a pied. Il y consentit, et
mettant pied a terre lui-meme, il marcha aupres du cheval en sifflant.

Cet homme etait trop bien habille pour etre un voiturier de profession.
Dans un mouvement qu'il fit, Consuelo crut voir qu'il avait des pistolets
a sa ceinture. Cette precaution dans un pays aussi desert que celui ou
ils se trouvaient, n'avait rien que de naturel; et d'ailleurs la forme de
la voiture, que Consuelo examina en marchant a cote de la roue, annoncait
qu'elle portait des marchandises. Elle etait trop profonde pour qu'il n'y
eut pas, derriere la banquette du fond, une double caisse, comme celles ou
l'on met les valeurs et les depeches. Cependant elle ne paraissait pas
tres-chargee, un seul cheval la trainait sans peine. Une observation qui
frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s'allonger devant
elle; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout a fait sorti de
l'horizon au point oppose ou elle eut du le voir, si la voiture eut marche
dans la direction de Passaw.

"De quel cote allons-nous donc? demanda-t-elle au conducteur en se
rapprochant de lui avec empressement: nous tournons le dos a l'Autriche.

--Oui, pour une demi-heure, repondit-il avec beaucoup de tranquillite; nous
revenons sur nos pas, parce que le pont de la riviere que nous avons a
traverser est rompu, et qu'il nous faut faire un detour d'un demi-mille
pour en retrouver un autre."

Consuelo, un peu tranquillisee, remonta dans la voiture, echangea quelques
paroles indifferentes avec M. Mayer, qui s'etait eveille, et qui se
rendormit bientot (Joseph ne s'etait pas derange un moment de son somme),
et l'on arriva au sommet de la cote. Consuelo vit se derouler devant elle
un long chemin escarpe et sinueux, et la riviere dont lui avait parle le
conducteur se montra au fond d'une gorge; mais aussi loin que l'oeil
pouvait s'etendre, on n'apercevait aucun pont, et l'on marchait toujours
vers le nord. Consuelo inquiete et surprise ne put se rendormir.

Une nouvelle montee se presenta bientot, le cheval semblait tres-fatigue.
Les voyageurs descendirent tous, excepte Consuelo, qui souffrait toujours
des pieds. C'est alors que le gemissement frappa de nouveau ses oreilles,
mais si nettement et a tant de reprises differentes, qu'elle ne put
l'attribuer davantage a une illusion de ses sens; le bruit partait sans
aucun doute du double fond de la voiture. Elle l'examina avec soin, et
decouvrit, dans le coin ou s'etait toujours tenu M. Mayer, une petite
lucarne de cuir en forme de guichet, qui communiquait avec ce double fond.
Elle essaya de la pousser, mais elle n'y reussit pas. Il y avait une
serrure, dont la clef etait probablement dans la poche du pretendu
professeur.

Consuelo, ardente et courageuse dans ces sortes d'aventures, tira de
Son gousset un couteau a lame forte et bien coupante, dont elle s'etait
munie en partant, peut-etre par une inspiration de la pudeur, et avec
l'apprehension vague de dangers auxquels le suicide peut toujours
soustraire une femme energique. Elle profita d'un moment ou tous les
voyageurs etaient en avant sur le chemin, meme le conducteur, qui n'avait
plus rien a craindre de l'ardeur de son cheval; et elargissant, d'une main
prompte et assuree, la fente etroite que presentait la lucarne a son point
de jonction avec le dossier, elle parvint a l'ecarter assez pour y coller
son oeil et voir dans l'interieur de cette case, mysterieuse. Quels furent
sa surprise et son effroi, lorsqu'elle distingua, dans cette logette
etroite et sombre, qui ne recevait d'air et de jour que par une fente
pratiquee en haut, un homme d'une taille athletique, baillonne, couvert de
sang, les mains et les pieds etroitement lies et garrottes, et le corps
replie sur lui-meme, dans un etat de gene et de souffrances horribles!
Ce qu'on pouvait distinguer de son visage etait d'une paleur livide, et il
paraissait en proie aux convulsions de l'agonie.




LXXI.


Glacee d'horreur, Consuelo sauta a terre; et, allant rejoindre Joseph, elle
lui pressa le bras a la derobee, pour qu'il s'eloignat du groupe avec elle.
Lorsqu'ils eurent une avance de quelques pas:

"Nous sommes perdus si nous ne prenons la fuite a l'instant meme, lui
dit-elle a voix basse; ces gens-ci sont des voleurs et des assassins. Je
viens d'en avoir la preuve. Doublons le pas, et jetons-nous a travers
champs; car ils ont leurs raisons pour nous tromper comme ils le font."

Joseph crut qu'un mauvais reve avait trouble l'imagination de sa compagne.
Il comprenait a peine ce qu'elle lui disait. Lui-meme se sentait appesanti
par une langueur inusitee; et les tiraillements d'estomac qu'il eprouvait
lui faisaient croire que le vin qu'il avait bu la veille etait frelate par
l'aubergiste et mele de mechantes drogues capiteuses. Il est certain qu'il
n'avait pas fait une assez notable infraction a sa sobriete habituelle pour
se sentir assoupi et abattu comme il l'etait.

"Chere signora, repondit-il, vous avez le cauchemar, et je crois l'avoir en
vous ecoutant. Quand meme ces braves gens seraient des bandits, comme il
vous plait de l'imaginer, quelle riche capture pourraient-ils esperer en
s'emparant de nous?

--Je l'ignore, mais j'ai peur; et si vous aviez vu comme moi un homme
assassine dans cette meme voiture ou nous voyageons...."

Joseph ne put s'empecher de rire; car cette affirmation de Consuelo avait
en effet l'air d'une vision.

"Eh! ne voyez-vous donc pas tout au moins qu'ils nous egarent? reprit-elle
avec feu; qu'ils nous conduisent vers le nord, tandis que Passaw et le
Danube sont derriere nous? Regardez ou est le soleil, et voyez dans quel
desert nous marchons, au lieu d'approcher d'une grande ville!"

La justesse de ces observations frappa enfin Joseph, et commenca a dissiper
la securite, pour ainsi dire lethargique, ou il etait plonge.

"Eh bien, dit-il, avancons; et s'ils ont l'air de vouloir nous retenir
malgre nous, nous verrons bien leurs intentions.

--Et si nous ne pouvons leur echapper tout de suite, du sang-froid, Joseph,
entendez-vous? Il faudra jouer au plus fin, et leur echapper dans un autre
moment."

Alors elle le tira par le bras, feignant de boiter plus encore que la
souffrance ne l'y forcait, et gagnant du terrain neanmoins. Mais ils ne
purent faire dix pas de la sorte sans etre rappeles par M. Mayer, d'abord
d'un ton amical, bientot avec un accent plus severe, et enfin comme ils
n'en tenaient pas compte, par les jurements energiques des autres. Joseph
tourna la tete, et vit avec terreur un pistolet braque sur eux par le
conducteur qui accourait a leur poursuite.

"Ils vont nous tuer, dit-il a Consuelo en ralentissant sa marche.

--Sommes-nous hors de portee? lui dit-elle avec sang-froid, en l'entrainant
toujours et en commencant a courir.

--Je ne sais, repondit Joseph en tachant de l'arreter; croyez-moi, le
moment n'est pas venu. Ils vont tirer sur vous.

--Arretez-vous, ou vous etes morts, cria le conducteur qui courait plus
vite qu'eux, et les tenait a portee du pistolet, le bras etendu.

--C'est le moment de payer d'assurance, dit Consuelo en s'arretant;
Joseph, faites et dites comme moi. Ah! Ma foi, dit-elle a haute voix en se
retournant, et en riant avec l'aplomb d'une bonne comedienne, si je n'avais
pas trop de mal aux pieds pour courir davantage, je vous ferais bien voir
que la plaisanterie ne prend pas."

Et, regardant Joseph qui etait pale comme la mort, elle affecta de rire
Aux eclats, en montrant cette figure bouleversee aux autres voyageurs qui
s'etaient rapproches d'eux.

"Il l'a cru! s'ecria-t-elle avec une gaiete parfaitement jouee. Il l'a cru,
mon pauvre camarade! Ah! Beppo, je ne te croyais pas si poltron. Eh!
monsieur le professeur, voyez donc Beppo, qui s'est imagine tout de bon que
monsieur voulait lui envoyer une balle!"

Consuelo affectait de parler venitien, tenant ainsi en respect par sa
gaiete l'homme au pistolet, qui n'y entendait rien. M. Mayer affecta de
rire aussi.

Puis, se tournant vers le conducteur:

"Quelle est donc cette mauvaise plaisanterie? lui dit-il non sans un
clignement d'oeil que Consuelo observa tres-bien. Pourquoi effrayer ainsi
ces pauvres enfants?

Je voulais savoir s'ils avaient du coeur, repondit l'autre en remettant ses
pistolets dans son ceinturon.

--Helas! dit malignement Consuelo, monsieur aura maintenant une triste
opinion de toi, mon ami Joseph. Quant a moi, je n'ai pas eu peur,
rendez-moi justice! monsieur Pistolet.

--Vous etes un brave, repondit M. Mayer; vous feriez un joli tambour, et
vous battriez la charge a la tete d'un regiment, sans sourciller au milieu
de la mitraille.

--Ah! cela, je n'en sais rien, repliqua-t-elle; peut-etre aurais-je eu
peur, si j'avais cru que monsieur voulut nous tuer tout de bon. Mais nous
autres Venitiens, nous connaissons tous les jeux, et on ne nous attrape pas
comme cela.

--C'est egal, la mystification est de mauvais gout, reprit M. Mayer."

Et, adressant la parole au conducteur, il parut le gronder un peu; mais
Consuelo n'en fut pas dupe, et vit bien aux intonations de leur dialogue
qu'il s'agissait d'une explication dont le resultat etait qu'on croyait
s'etre mepris sur son intention de fuir.

Consuelo etant remontee dans la voiture avec les autres:

"Convenez, dit-elle en riant a M. Mayer, que votre conducteur a pistolets
est un drole de corps! Je vais l'appeler a present _signor Pistola_.
Eh bien, pourtant, monsieur le professeur, convenez que ce n'etait pas bien
neuf, ce jeu-la!

--C'est une gentillesse allemande, dit monsieur Mayer; on a plus d'esprit
que cela a Venise, n'est-ce pas?

--Oh! savez-vous ce que des Italiens eussent fait a votre place pour nous
jouer un bon tour? Ils auraient fait entrer la voiture dans le premier
buisson venu de la route, et ils se seraient tous caches. Alors, quand nous
nous serions retournes, ne voyant plus rien, et croyant que le diable avait
tout emporte, qui eut ete bien attrape? moi, surtout qui ne peux plus me
trainer; et Joseph aussi, qui est poltron comme une vache du Boehmer-Wald,
et qui se serait cru abandonne dans ce desert."

M. Mayer riait de ses faceties enfantines qu'il traduisait a mesure au
_signor Pistola_, non moins egaye que lui de la simplicite du _gondolier_.
Oh! vous etes par trop madre! repondait Mayer; on ne se frottera plus a
vous faire des niches! Et Consuelo, qui voyait l'ironie profonde de ce faux
bonhomme percer enfin sous son air jovial et paternel, continuait de son
cote a jouer ce role du niais qui se croit malin, accessoire connu de tout
melodrame.

Il est certain que leur aventure en etait un assez serieux; et, tout en
faisant sa partie avec habilete, Consuelo sentait qu'elle avait la fievre.
Heureusement c'est dans la fievre qu'on agit, et dans la stupeur qu'on
succombe.

Elle se montra des lors aussi gaie qu'elle avait ete reservee jusque-la; et
Joseph, qui avait repris toutes ses facultes, la seconda fort bien. Tout en
paraissant ne pas douter qu'ils approchassent de Passaw, ils feignirent
d'ouvrir l'oreille aux propositions d'aller a Dresde, sur lesquelles
M. Mayer ne manqua pas de revenir. Par ce moyen, ils gagnerent toute sa
confiance, et le mirent a meme de trouver quelque expedient pour leur
avouer honnetement qu'il les y menait sans leur permission. L'expedient fut
bientot trouve. M. Mayer n'etait pas novice dans ces sortes d'enlevements.
Il y eut un dialogue anime en langue etrangere entre ces trois individus,
M. Mayer, le signor Pistola, et le silencieux. Et puis tout a coup ils se
mirent a parler allemand, et comme s'ils continuaient le meme sujet:

"Je vous le disais bien; s'ecria M. Mayer, nous avons fait fausse route; a
preuve que leur voiture ne reparait pas. Il y a plus de deux heures que
nous les avons laisses derriere nous, et j'ai eu beau regarder a la montee,
je n'ai rien apercu.

--Je ne la vois pas du tout! dit le conducteur en sortant la tete de la
voiture, et en la rentrant d'un air decourage."

Consuelo avait fort bien remarque, des la premiere montee, la disparition
de cette autre voiture avec laquelle on etait parti de Bibereck.

"J'etais bien sur que nous etions egares, observa Joseph; mais je ne
voulais pas le dire.

--Eh! pourquoi diable ne le disiez-vous pas? reprit le silencieux,
affectant un grand deplaisir de cette decouverte.

--C'est que cela m'amusait! dit Joseph, inspire par l'innocent
machiavelisme de Consuelo; c'est drole de se perdre en voiture! je croyais
que cela n'arrivait qu'aux pietons.

--Ah bien! voila qui m'amuse aussi, dit Consuelo. Je voudrais a present que
nous fussions sur la route de Dresde!

--Si je savais ou nous sommes, repartit M. Mayer, je me rejouirais avec
vous, mes enfants; car je vous avoue que j'etais assez mecontent d'aller a
Passaw pour le bon plaisir de messieurs mes amis, et je voudrais que nous
nous fussions assez detournes pour avoir un pretexte de borner la notre
complaisance envers eux.

--Ma foi, monsieur le professeur, dit Joseph, il en sera ce qu'il vous
plaira; ce sont vos affaires. Si nous ne vous genons pas, et si vous voulez
toujours de nous pour aller a Dresde, nous voila tout prets a vous suivre,
fut-ce au bout du monde. Et toi, Bertoni, qu'en dis-tu?

--J'en dis autant, repondit Consuelo. Vogue la galere!

--Vous etes de braves enfants! repondit Mayer en cachant sa joie sous son
air de preoccupation; mais je voudrais bien savoir pourtant ou nous sommes.

--Ou que nous soyons, il faut nous arreter, dit le conducteur; le cheval
n'en peut plus. Il n'a rien mange depuis hier soir, et il a marche toute la
nuit. Nous ne serons faches, ni les uns ni les autres, de nous restaurer
aussi. Voici un petit bois. Nous avons encore quelques provisions; halte!"

On entra dans le bois, le cheval fut detele. Joseph et Consuelo offrirent
leurs services avec empressement; on les accepta sans mefiance. On pencha
la chaise sur ses brancards; et, dans ce mouvement, la position du
prisonnier invisible devenant sans doute plus douloureuse, Consuelo
l'entendit encore gemir; Mayer l'entendit aussi, et regarda fixement
Consuelo pour voir si elle s'en etait apercue. Mais, malgre la pitie qui
dechirait son coeur, elle sut paraitre sourde et impassible. Mayer fit
le tour de la voiture, Consuelo, qui s'etait eloignee, le vit ouvrir a
l'exterieur une petite porte de derriere, jeter un coup d'oeil dans
l'interieur de la double caisse, la refermer, et remettre la clef dans sa
poche.

"_La marchandise est-elle avariee?_ cria le silencieux a M. Mayer.

--Tout est bien, repondit-il avec une indifference brutale, et il fit tout
disposer pour le dejeuner.

--Maintenant, dit Consuelo rapidement a Joseph en passant aupres de lui,
fais comme moi et suis tous mes pas."

Elle aida a etendre les provisions sur l'herbe, et a deboucher les
bouteilles. Joseph l'imita en affectant beaucoup de gaiete; M. Mayer vit
avec plaisir ces serviteurs volontaires se devouer a son bien-etre. Il
aimait ses aises, et se mit a boire et a manger ainsi que ses compagnons
avec des manieres plus gloutonnes et plus grossieres qu'il n'en avait
montre la veille. Il tendait a chaque instant son verre a ses deux nouveaux
pages, qui, a chaque instant, se levaient, se rasseyaient, et repartaient
pour courir, de cote et d'autre, epiant le moment de courir une fois
pour toutes, mais attendant que le vin et la digestion rendissent moins
clairvoyants ces gardiens dangereux. Enfin, M. Mayer, se laissant aller sur
l'herbe et deboutonnant sa veste, offrit au soleil sa grosse poitrine ornee
de pistolets; le conducteur alla voir si le cheval mangeait bien, et le
silencieux se mit a chercher dans quel endroit du ruisseau vaseux au bord
duquel on s'etait arrete, cet animal pourrait boire. Ce fut le signal de la
delivrance. Consuelo feignit de chercher aussi. Joseph s'engagea avec elle
dans les buissons; et, des qu'ils se virent caches dans l'epaisseur du
feuillage, ils prirent leur course comme deux lievres a travers bois. Ils
n'avaient plus guere a craindre les balles dans ce taillis epais; et quand
ils s'entendirent rappeler, ils jugerent qu'ils avaient pris assez d'avance
pour continuer sans danger.

"II vaut pourtant mieux repondre, dit Consuelo en s'arretant; cela
detournera les soupcons, et nous donnera le temps d'un nouveau trait de
course."

Joseph, repondit donc:

"Par ici, par ici! il y a de l'eau!

--Une source, une source!" cria Consuelo.

Et courant aussitot a angle droit, afin de derouter l'ennemi, ils
repartirent legerement. Consuelo ne pensait plus a ses pieds malades et
enfles, Joseph avait triomphe du narcotique que M. Mayer lui avait verse
la veille. La peur leur donnait des ailes.

Ils couraient ainsi depuis dix minutes, dans la direction opposee a celle
qu'ils avaient prise d'abord, et ne se donnant pas le temps d'ecouter
les voix qui les appelaient de deux cotes differents, lorsqu'ils trouverent
la lisiere du bois, et devant eux un coteau rapide bien gazonne qui
s'abaissait jusqu'a une route battue, et des bruyeres semees de massifs
d'arbres.

"Ne sortons pas du bois, dit Joseph. Ils vont venir ici, et de cet endroit
eleve ils nous verront dans quelque sens que nous marchions.

Consuelo hesita un instant, explora le pays d'un coup d'oeil rapide, et lui
dit:

"Le bois est trop petit pour nous cacher longtemps. Devant nous il y a une
route, et l'esperance d'y rencontrer quelqu'un.

--Eh! s'ecria Joseph, c'est la meme route que nous suivions tout a l'heure.
Voyez! elle fait le tour de la colline et remonte sur la droite vers le
lieu d'ou nous sommes partis. Que l'un des trois monte a cheval, et il nous
rattrapera avant que nous ayons gagne le bas du terrain.

--C'est ce qu'il faut voir, dit Consuelo. On court vite en descendant. Je
vois quelque chose la-bas sur le chemin, quelque chose qui monte de ce
cote. Il ne s'agit que de l'atteindre avant d'etre atteints nous-memes.
Allons!"

Il n'y avait pas de temps a perdre en deliberations. Joseph se fia aux
inspirations de Consuelo: la colline fut descendue par eux en un instant,
et ils avaient gagne les premiers massifs, lorsqu'ils entendirent les voix
de leurs ennemis a la lisiere du bois. Cette fois, ils se garderent de
repondre, et coururent encore, a la faveur des arbres et des buissons,
jusqu'a ce qu'ils rencontrerent un ruisseau encaisse, que ces memes arbres
leur avaient cache. Une longue planche servait de pont; ils traverserent,
et jeterent ensuite la planche au fond de l'eau.

Arrives a l'autre rive, ils la descendirent, toujours proteges par une
epaisse vegetation; et, ne s'entendant plus appeler, ils jugerent qu'on
avait perdu leurs traces, ou bien qu'on ne se meprenait plus sur leurs
intentions, et qu'on cherchait a les atteindre par surprise. Mais bientot
la vegetation du rivage fut interrompue, et ils s'arreterent, craignant
d'etre vus. Joseph avanca la tete avec precaution parmi les dernieres
broussailles, et vit un des brigands en observation a la sortie du bois, et
l'autre (vraisemblablement le signor Pistola, dont ils avaient deja eprouve
la superiorite a la course), au bas de la colline, non loin de la riviere.
Tandis que Joseph s'assurait de la position de l'ennemi, Consuelo s'etait
dirigee du cote de la route; et tout a coup elle revint vers Joseph:

"C'est une voiture qui vient, lui dit-elle, nous sommes sauves! Il faut la
joindre avant que celui qui nous poursuit se soit avise de passer l'eau."

Ils coururent dans la direction de la route en droite ligne, malgre la
nudite du terrain; la voiture venait a eux au galop.

"Oh! mon Dieu! dit Joseph, si c'etait l'autre voiture, celle des complices?

--Non, repondit Consuelo, c'est une berline a six chevaux, deux postillons,
et deux courriers; nous sommes sauves, te dis-je, encore un peu de
courage."

Il etait bien temps d'arriver au chemin; le Pistola avait retrouve
l'empreinte de leurs pieds sur le sable au bord du ruisseau. Il avait la
force et la rapidite d'un sanglier. Il vit bientot dans quel endroit la
trace disparaissait, et les pieux qui avaient assujetti la planche. Il
devina la ruse, franchit l'eau a la nage, retrouva la marque des pas sur la
rive, et, les suivant toujours, il venait de sortir des buissons; il voyait
les deux fugitifs traverser la bruyere ... mais il vit aussi la voiture; il
comprit leur dessein, et, ne pouvant plus s'y opposer, il rentra dans les
broussailles et s'y tint sur ses gardes.

Aux cris des deux jeunes gens, qui d'abord furent pris pour des mendiants,
la berline ne s'arreta pas. Les voyageurs jeterent quelques pieces de
monnaie; et leurs courriers d'escorte, voyant que nos fugitifs, au lieu de
les ramasser, continuaient a courir en criant a la portiere, marcherent sur
eux au galop pour debarrasser leurs maitres de cette importunite. Consuelo,
essoufflee et perdant ses forces comme il arrive presque toujours au moment
du succes, ne pouvait faire sortir un son de son gosier, et joignait les
mains d'un air suppliant, en poursuivant les cavaliers, tandis que Joseph,
cramponne a la portiere, au risque de manquer prise et de se faire ecraser,
criait d'une voix haletante:

"Au secours! au secours! nous sommes poursuivis; au voleur! a l'assassin!"

Un des deux voyageurs qui occupaient la berline parvint enfin a comprendre
ces paroles entrecoupees, et fit signe a un des courriers qui arreta les
postillons. Consuelo, lachant alors la bride de l'autre courrier a laquelle
elle s'etait suspendue, quoique le cheval se cabrat et que le cavalier la
menacat de son fouet, vint se joindre a Joseph; et sa figure animee par la
course frappa les voyageurs, qui entrerent en pourparler.

"Qu'est-ce que cela signifie, dit l'un des deux: est-ce une nouvelle
maniere de demander l'aumone! On vous a donne, que voulez-vous encore?
ne pouvez-vous repondre?"

Consuelo etait comme prete a expirer. Joseph, hors d'haleine, ne pouvait
que dire:

"Sauvez-nous, sauvez-nous! et il montrait le bois et la colline sans
reussir a retrouver la parole.

--Ils ont l'air de deux renards forces a la chasse, dit l'autre voyageur;
attendons que la voix leur revienne." Et les deux seigneurs, magnifiquement
equipes, les regarderent en souriant d'un air de sang-froid qui contrastait
avec l'agitation des pauvres fugitifs.

Enfin, Joseph reussit a articuler encore les mots de voleurs et
d'assassins; aussitot les nobles voyageurs se firent ouvrir la voiture, et,
s'avancant sur le marche-pied, regarderent de tous cotes, etonnes de ne
rien voir qui put motiver une pareille alerte. Les brigands s'etaient
caches, et la campagne etait deserte et silencieuse. Enfin, Consuelo,
revenant a elle, leur parla ainsi, en s'arretant a chaque phrase pour
respirer:

"Nous sommes deux pauvres musiciens ambulants; nous avons ete enleves par
des hommes que nous ne connaissons pas, et qui, sous pretexte de nous
rendre service, nous ont fait monter dans leur voiture et voyager toute
la nuit. Au point du jour, nous nous sommes apercus qu'on nous trompait, et
qu'on nous menait vers le nord, au lieu de suivre la route de Vienne. Nous
avons voulu fuir; ils nous ont menaces, le pistolet a la main. Enfin, ils
se sont arretes dans les bois que voici, nous nous sommes echappes, et nous
avons couru vers votre voiture. Si vous nous abandonnez ici, nous sommes
perdus; ils sont a deux pas de la route, l'un dans les buissons, les autres
dans le bois.

--Combien sont-ils donc? demanda un des courriers.

--Mon ami, dit en francais un des voyageurs auquel Consuelo s'etait
adressee parce qu'il etait plus pres d'elle, sur le marchepied, apprenez
que cela ne vous regarde pas. Combien sont-ils? voila une belle question!
Votre devoir est de vous battre si je vous l'ordonne, et je ne vous charge
point de compter les ennemis.

--Vraiment, voulez-vous vous amuser a pourfendre? reprit en francais
l'autre seigneur; songez, baron, que cela prend du temps.

--Ce ne sera pas long, et cela nous degourdira. Voulez-vous etre de la
partie, comte?

--Soit! si cela vous amuse. Et le comte prit avec une majestueuse indolence
son epee dans une main, et dans l'autre deux pistolets dont la crosse etait
ornee de pierreries.

--Oh! vous faites bien, Messieurs," s'ecria Consuelo, a qui l'impetuosite
de son coeur fit oublier un instant son humble role, et qui pressa de ses
deux mains le bras du comte.

Le comte, surpris d'une telle familiarite de la part d'un petit drole de
cette espece, regarda sa manche d'un air de degout railleur, la secoua,
et releva ses yeux avec une lenteur meprisante sur Consuelo qui ne put
s'empecher de sourire, en se rappelant avec quelle ardeur le comte
Zustiniani et tant d'autres illustrissimes Venitiens lui avaient demande,
en d'autres temps, la faveur de baiser une de ces mains dont l'insolence
paraissait maintenant si choquante. Soit qu'il y eut en elle, en cet
instant, un rayonnement de fierte calme et douce qui dementait les
apparences de sa misere, soit que sa facilite a parler la langue du bon ton
en Allemagne fit penser qu'elle etait un jeune gentilhomme travesti, soit
enfin que le charme de son sexe se fit instinctivement sentir, le comte
changea de physionomie tout a coup, et, au lieu d'un sourire de mepris, lui
adressa un sourire de bienveillance. Le comte etait encore jeune et beau;
on eut pu etre ebloui des avantages de sa personne, si le baron ne l'eut
surpasse en jeunesse, en regularite de traits, et en luxe de stature.
C'etaient les deux plus beaux hommes de leur temps, comme on le disait
d'eux, et probablement de beaucoup d'autres.

Consuelo, voyant les regards expressifs du jeune baron s'attacher aussi sur
elle avec une expression d'incertitude, de surprise et d'interet, detourna
leur attention de sa personne en leur disant:

"Allez, Messieurs, ou plutot venez; nous vous servirons de guides. Ces
bandits ont dans leur voiture un malheureux cache dans un compartiment de
la caisse, enferme comme dans un cachot. Il est la pieds et poings lies,
mourant, ensanglante, et un baillon dans la bouche. Allez le delivrer;
cela convient a de nobles coeurs comme les votres!

--Vive Dieu, cet enfant est fort gentil! s'ecria le baron, et je vois,
cher comte, que nous n'avons pas perdu notre temps a l'ecouter. C'est
peut-etre un brave gentilhomme que nous allons tirer des mains de ces
bandits.

--Vous dites qu'ils sont la? reprit le comte en montrant le bois.

--Oui, dit Joseph; mais ils sont disperses, et si vos seigneuries veulent
bien ecouter mon humble avis, elles diviseront l'attaque. Elles monteront
la cote dans leur voiture, aussi vite que possible, et, apres avoir tourne
la colline, elles trouveront a la hauteur du bois que voici, et tout a
l'entree, sur la lisiere opposee, la voiture ou est le prisonnier, tandis
que je conduirai messieurs les cavaliers directement par la traverse. Les
bandits ne sont que trois; ils sont bien armes; mais, se voyant pris des
deux cotes a la fois, ils ne feront pas de resistance.

--L'avis est bon, dit le baron. Comte, restez dans la voiture, et
faites-vous accompagner de votre domestique. Je prends son cheval. Un de
ces enfants vous servira de guide pour savoir en quel lieu il faut vous
arreter. Moi, j'emmene celui-ci avec mon chasseur. Hatons-nous; car si nos
brigands ont l'eveil, comme il est probable, ils prendront les devants.

--La voiture ne peut vous echapper, observa Consuelo; leur cheval est sur
les dents."

Le baron sauta sur celui du domestique du comte, et ce domestique monta
derriere la voiture.

"Passez, dit le comte a Consuelo, en la faisant entrer la premiere, sans
se rendre compte a lui-meme de ce mouvement de deference. Il s'assit
pourtant dans le fond, et elle resta sur le devant. Penche a la portiere
pendant que les postillons prenaient le grand galop, il suivait de l'oeil
son compagnon qui traversait le ruisseau a cheval, suivi de son homme
d'escorte, lequel avait pris Joseph en croupe pour passer l'eau. Consuelo
n'etait pas sans inquietude pour son pauvre camarade, expose au premier
feu; mais elle le voyait avec estime et approbation courir avec ardeur a ce
poste perilleux. Elle le vit remonter la colline, suivi des cavaliers qui
eperonnaient vigoureusement leurs montures, puis disparaitre sous le bois.
Deux coups de feu se firent entendre, puis un troisieme.... La berline
tournait le monticule. Consuelo, ne pouvant rien savoir, eleva son ame
a Dieu; et le comte, agite d'une sollicitude analogue pour son noble
compagnon, cria en jurant aux postillons:

"Mais forcez donc le galop, canailles! ventre a terre!..."




LXXII.


Le _signor Pistola_, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui
dont Consuelo l'avait gratifie, car nous ne l'avons pas trouve assez
interessant de sa personne pour faire des recherches a cet egard, avait vu,
du lieu ou il etait cache, la berline s'arreter aux cris des fugitifs.
L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le _Silencieux_,
avait fait, du haut de la colline, la meme observation et la meme
reflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux
moyens de se sauver. Avant que le baron eut traverse le ruisseau, Pistola
avait gagne du chemin, et s'etait deja tapi dans le bois. Il les laissa
passer, et leur tira par derriere deux coups de pistolet, dont l'un perca
le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez
legerement. Le baron tourna bride, l'apercut, et, courant sur lui,
l'etendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans
les epines en jurant, et suivit Joseph qui arriva a la voiture de M. Mayer
presque en meme temps que celle du comte. Ce dernier avait deja saute a
terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le
temps a cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la
serrure de la caisse ou etait renferme le prisonnier. Consuelo aida avec
transport a couper les cordes et le baillon de ce malheureux, qui ne se
vit pas plus tot delivre qu'il se jeta a terre prosterne devant ses
liberateurs, et remerciant Dieu. Mais, des qu'il eut regarde le baron,
il se crut retombe de Charybde en Scylla.

Ah! monsieur le baron de Trenk! s'ecria-t-il, ne me perdez pas, ne me
livrez pas. Grace, grace pour un pauvre deserteur, pere de famille!
Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet
autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arreter. Oh!
faites-moi grace!

--Faites-lui grace, monsieur le baron de Trenk! s'ecria Consuelo sans
savoir a qui elle parlait, ni de quoi il s'agissait.

--Je te fais grace, repondit le baron; mais a condition que tu vas
t'engager par les plus epouvantables serments a ne jamais dire de qui
tu tiens la vie et la liberte."

Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s'enveloppa
soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu'un oeil.

"Etes-vous blesse? dit le comte.

--Non, repondit-il en rabattant son chapeau sur son visage; mais si nous
rencontrons ces pretendus brigands, je ne me soucie pas d'etre reconnu.
Je ne suis deja pas tres-bien dans les papiers de mon gracieux souverain:
il ne me manquerait plus que cela!

--Je comprends ce dont il s'agit, reprit le comte; mais soyez sans crainte,
je prends tout sur moi.

--Cela peut sauver ce deserteur des verges et de la potence, mais non pas
moi d'une disgrace. N'importe! on ne sait pas ce qui peut arriver; il faut
obliger ses semblables a tout risque. Voyons, malheureux! peux-tu tenir sur
tes jambes! Pas trop, a ce que je vois. Tu es blesse?

--J'ai recu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.

--Enfin, peux-tu deguerpir?

--Oh! oui, monsieur l'aide de camp.

--Ne m'appelle pas ainsi, drole, tais-toi; va-t'en! Et nous, cher comte,
faisons de meme: il me tarde d'avoir quitte ce bois. J'ai abattu un des
recruteurs; si le roi le savait, mon affaire serait bonne!... quoique apres
tout, je m'en moque! ajouta-t-il en levant les epaules.

--Helas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au deserteur, si
on l'abandonne ici, il sera bientot repris. Il a les pieds enfles par les
cordes, et peut a peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est pale
et defait!

--Nous ne l'abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attaches
sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il a son domestique; et,
s'adressant au deserteur:--Monte sur cette bete, je te la donne, et ceci
encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner
l'Autriche?

--Oui, oui, Monseigneur!

--Veux-tu aller a Vienne?

--Oui, Monseigneur.

--Veux-tu reprendre du service?

--Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.

--Va-t'en trouver Sa Majeste l'imperatrice-reine: elle recoit tout le monde
un jour par semaine. Dis-lui que c'est le comte Hoditz qui lui fait present
d'un tres-beau grenadier, parfaitement dresse a la prussienne.

--J'y cours, Monseigneur.

--Et n'aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre
par mes gens, et je te renvoie en Prusse.

--J'aimerais mieux mourir tout de suite. Oh! si les miserables m'avaient
laisse l'usage des mains, je me serais tue quand ils m'ont repris.

--Decampe!

Oui, Monseigneur."

Il acheva d'avaler le contenu de la gourde, la rendit a Joseph, l'embrassa,
sans savoir qu'il lui devait un service bien plus important, se prosterna
devant le comte et le baron, et, sur un geste d'impatience de celui-ci qui
lui coupa la parole, il fit un grand signe de croix, baisa la terre, et
monta a cheval avec l'aide des domestiques, car il ne pouvait remuer les
pieds; mais a peine fut-il en selle, que, reprenant courage et vigueur, il
piqua des deux et se mit a courir bride abattue sur la route du midi.

"Voila qui achevera de me perdre, si on decouvre jamais que je vous ai
laisse faire, dit le baron au comte. C'est egal, ajouta-t-il avec un grand
eclat de rire; l'idee de faire cadeau a Marie-Therese d'un grenadier de
Frederic est la plus charmante du monde. Ce drole, qui a envoye des balles
aux houlans de l'imperatrice, va en envoyer aux cadets du roi de Prusse!
Voila des sujets bien fideles, et des troupes bien choisies!

--Les souverains n'en sont pas plus mal servis. Ah ca, qu'allons-nous faire
de ces enfants?

--Nous pouvons dire comme le grenadier, repondit Consuelo, que, si vous
nous abandonnez ici, nous sommes perdus.

--Je ne crois pas, repondit le comte, qui mettait dans toutes ses paroles
une sorte d'ostentation chevaleresque, que nous vous ayons donne lieu
jusqu'ici de mettre en doute nos sentiments d'humanite. Nous allons vous
emmener jusqu'a ce que vous soyez assez loin d'ici pour ne plus rien
craindre. Mon domestique, que j'ai mis a pied, montera sur le siege de la
voiture, dit-il en s'adressant au baron; et il ajouta d'un ton plus bas:
--Ne preferez-vous pas la societe de ces enfants a celle d'un valet qu'il
nous faudrait admettre dans la voiture, et devant lequel nous serions
obliges de nous contraindre davantage?

--Eh! sans doute, repondit le baron; des artistes, quelque pauvres qu'ils
soient, ne sont deplaces nulle part. Qui sait si celui qui vient de
retrouver son violon dans ces broussailles, et qui le remporte avec tant de
joie, n'est pas un Tartini en herbe? Allons, troubadour! dit-il a Joseph
qui venait effectivement de ressaisir son sac, son instrument et ses
manuscrits sur le champ de bataille, venez avec nous, et, a notre premier
gite, vous nous chanterez ce glorieux combat ou nous n'avons trouve
personne a qui parler.

--Vous pouvez vous moquer de moi a votre aise, dit le comte lorsqu'ils
furent installes dans le fond de la voiture, et les jeunes gens vis-a-vis
d'eux (la berline roulait deja rapidement vers l'Autriche), vous qui avez
abattu une piece de ce gibier de potence.

--J'ai bien peur de ne l'avoir pas tue sur le coup, et de le retrouver
quelque jour a la porte du cabinet de Frederic: je vous cederais donc cet
exploit de grand coeur.

--Moi qui n'ai meme pas vu l'ennemi, reprit le comte, je vous l'envie
sincerement, votre exploit; je prenais gout a l'aventure, et j'aurais eu
du plaisir a chatier ces droles comme ils le meritent. Venir saisir des
deserteurs et lever des recrues jusque sur le territoire de la Baviere,
aujourd'hui l'alliee fidele de Marie-Therese! c'est d'une insolence qui
n'a pas de nom!

--Ce serait un pretexte de guerre tout trouve, si on n'etait las de se
battre, et si le temps n'etait a la paix pour le moment. Vous m'obligerez
donc, monsieur le comte, en n'ebruitant pas cette aventure, non-seulement
a cause de mon souverain, qui me saurait fort mauvais gre du role que j'y
ai joue, mais encore a cause de la mission dont je suis charge aupres de
votre imperatrice. Je la trouverais fort mal disposee a me recevoir, si je
l'abordais sous le coup d'une pareille impertinence de la part de mon
gouvernement.

--Ne craignez rien de moi, repondit le comte; vous savez que je ne suis pas
un sujet zele, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux....

--Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte? L'amour et
la fortune ont couronne vos voeux; au lieu que moi.... Ah! combien nos
destinees sont dissemblables jusqu'a present, malgre l'analogie qu'elles
presentent au premier abord!"

En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entoure de
diamants, et se mit a le contempler avec des yeux attendris, et en poussant
de profonds soupirs, qui donnerent un peu envie de rire a Consuelo. Elle
trouva qu'une passion si peu discrete n'etait pas de bon gout, et railla
interieurement cette maniere de grand seigneur.

"Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de
ne pas entendre, et y faisait meme son possible), je vous supplie de
n'accorder a personne la confiance dont vous m'avez honore, et surtout de
ne montrer ce portrait a nul autre qu'a moi. Remettez-le dans sa boite, et
songez que cet enfant entend le francais aussi bien que vous et moi.

--A propos! s'ecria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo
s'etait bien gardee de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de
ces deux petits garcons, nos racoleurs? Dites, que vous proposaient-ils
pour vous engager a les suivre?

--En effet, dit le comte, je n'y songeais pas, et maintenant je ne
m'explique pas leur fantaisie; eux qui ne cherchent a enroler que des
hommes dans la force de l'age, et d'une stature demesuree, que
pouvaient-ils faire de deux petits enfants?"

Joseph raconta que le pretendu Mayer s'etait donne pour musicien, et leur
avait continuellement parle de Dresde et d'un engagement a la chapelle de
l'electeur.

"Ah! m'y voila! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais!
Ce doit etre un nomme N..., ex-chef de musique militaire, aujourd'hui
recruteur pour la musique des regiments prussiens. Nos indigenes ont la
tete si dure, qu'ils ne reussiraient pas a jouer juste et en mesure, si Sa
Majeste, qui a l'oreille plus delicate que feu le roi son pere, ne tirait
de la Boheme et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes.
Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau, a son maitre
En lui amenant, outre le deserteur repeche sur vos terres, deux petits
musiciens a mine intelligente; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde
et les delices de la cour n'etait pas mal trouve, pour commencer. Mais vous
n'eussiez pas seulement apercu Dresde, mes enfants, et, bon gre, mal
gre, vous eussiez ete incorpores dans la musique de quelque regiment
d'infanterie seulement pour le reste de vos jours.

--Je sais a quoi m'en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait,
repondit Consuelo; j'ai entendu parler des abominations de ce regime
militaire, de la mauvaise foi et de la cruaute des enlevements de recrues.
Je vois, a la maniere dont le pauvre grenadier etait traite par ces
miserables, qu'on ne m'avait rien exagere. Oh! le grand Frederic!...

--Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, que
Sa Majeste ignore les moyens, et ne connait que les resultats.

--Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo animee par
une indignation irresistible. Oh! Je le sais, monsieur le baron, les rois
n'ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu'on fait pour leur
plaire.

--Le drole a de l'esprit! s'ecria le comte en riant; mais soyez prudent,
mon joli petit tambour, et n'oubliez pas que vous parlez devant un officier
superieur du regiment ou vous deviez peut-etre entrer.

--Sachant me taire, monsieur le comte, je ne revoque jamais en doute la
discretion d'autrui.

--Vous l'entendez, baron! il vous promet le silence que vous n'aviez pas
songe a lui demander! Allons, c'est un charmant enfant.

--Et je me fie a lui de tout mon coeur, repartit le baron. Comte, vous
devriez l'enroler, vous, et l'offrir comme page a Son Altesse.

--C'est fait, s'il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter
cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien? Ah! mon
enfant! il ne s'agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le
rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain
de briques pilees, mais de porter la queue et l'eventail d'une dame
admirablement belle et gracieuse, d'habiter un palais de fees, de presider
aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent
bien ceux du grand Frederic! Etes-vous tente? Ne me prenez-vous pas pour un
Mayer?

--Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique? demanda
Consuelo en souriant.

--C'est la margrave douairiere de Bareith, princesse de Culmbach, mon
illustre epouse, repondit le comte Hoditz; c'est maintenant la chatelaine
de Roswald en Moravie."

Consuelo avait cent fois entendu raconter a la chanoinesse Wenceslawa de
Rudolstadt la genealogie, les alliances et l'histoire anecdotique de toutes
les principautes et aristocraties grandes et petites de l'Allemagne et des
pays circonvoisins; plusieurs de ces biographies l'avaient frappee, et
entre autres celle du comte Hoditz-Roswald, seigneur morave tres-riche,
chasse et abandonne par un pere irrite de ses deportements, aventurier
tres-repandu dans toutes les cours de l'Europe; enfin, grand-ecuyer et
amant de la margrave douairiere de Bareith, qu'il avait epousee en secret,
enlevee et conduite a Vienne, de la en Moravie, ou, ayant herite de son
pere, il l'avait mise recemment a la tete d'une brillante fortune. La
chanoinesse etait revenue souvent sur cette histoire, qu'elle trouvait fort
scandaleuse parce que la margrave etait princesse suzeraine, et le comte
simple gentilhomme; et c'etait pour elle un sujet de se dechainer contre
les mesalliances et les mariages d'amour. De son cote, Consuelo, qui
cherchait a comprendre et a bien connaitre les prejuges de la caste
nobiliaire, faisait son profit de ces revelations et ne les oubliait pas.
La premiere fois que le comte Hoditz s'etait nomme devant elle, elle avait
ete frappee d'une vague reminiscence, et maintenant elle avait presentes
toutes les circonstances de la vie et du mariage romanesque de cet
aventurier celebre. Quant au baron de Trenk, qui n'etait alors qu'au
debut de sa memorable disgrace, et qui ne presageait guere son epouvantable
avenir, elle n'en avait jamais entendu parler. Elle ecouta donc le comte
etaler avec un peu de vanite le tableau de sa nouvelle opulence. Raille
et meprise dans les petites cours orgueilleuses de l'Allemagne, Hoditz
avait longtemps rougi d'etre regarde comme un pauvre diable enrichi par
sa femme. Heritier de biens immenses, il se croyait desormais rehabilite
en etalant le faste d'un roi dans son comte morave, et produisait avec
complaisance ses nouveaux titres a la consideration ou a l'envie de minces
souverains beaucoup moins riches que lui. Rempli de bons procedes et
d'attentions delicates pour sa margrave, il ne se piquait pourtant pas
d'une scrupuleuse fidelite envers une femme beaucoup plus agee que lui; et
soit que cette princesse eut, pour fermer les yeux, les bons principes et
le bon gout du temps, soit qu'elle crut que l'epoux illustre par elle ne
pouvait jamais ouvrir les yeux sur le declin de sa beaute, elle ne le
genait point dans ses fantaisies.

Au bout de quelques lieues, on trouva un relais prepare expres a l'avance
pour les nobles voyageurs. Consuelo et Joseph voulurent descendre et
prendre conge d'eux; mais ils s'y opposerent, pretextant la possibilite
de nouvelles entreprises de la part des recruteurs repandus dans le pays.

"Vous ne savez pas, leur dit Trenk (et il n'exagerait rien), combien cette
race est habile et redoutable. En quelque lieu de l'Europe civilisee que
vous mettiez le pied, si vous etes pauvre et sans defense, si vous avez
quelque vigueur ou quelque talent, vous etes expose a la fourberie ou a la
violence de ces gens-la. Ils connaissent tous les passages de frontieres,
tous les sentiers de montagnes, toutes les routes de traverse, tous les
gites equivoques, tous les coquins dont ils peuvent esperer assistance et
main-forte au besoin. Ils parlent toutes les langues, tous les patois, car
ils ont vu toutes les nations et fait tous les metiers. Ils excellent a
manier un cheval, a courir, nager, sauter par-dessus les precipices
comme de vrais bandits. Ils sont presque tous braves, durs a la fatigue,
menteurs, adroits et impudents, vindicatifs, souples et cruels. C'est le
rebut de l'espece humaine, dont l'organisation militaire du feu roi de
Prusse, _Gros-Guillaume_, a fait les pourvoyeurs les plus utiles de sa
puissance, et les soutiens les plus importants de sa discipline. Ils
rattraperaient un deserteur au fond de la Siberie, et iraient le chercher
au milieu des balles de l'armee ennemie, pour le seul plaisir de le ramener
en Prusse et de l'y faire pendre pour l'exemple. Ils ont arrache de l'autel
un pretre qui disait sa messe, parce qu'il avait cinq pieds dix pouces; ils
ont vole un medecin a la princesse electorale; ils ont mis en fureur dix
fois le vieux margrave de Bareith, en lui enlevant son armee composee de
vingt ou trente hommes, sans qu'il ait ose en demander raison ouvertement;
ils ont fait soldat a perpetuite un gentilhomme francais qui allait voir sa
femme et ses enfants aux environs de Strasbourg; ils ont pris des Russes a
la czarine Elisabeth, des houlans au marechal de Saxe, des pandours a
Marie-Therese, des magnats de Hongrie, des seigneurs polonais, des
chanteurs italiens, et des femmes de toutes les nations, nouvelles
Sabines mariees de force a des soldats. Tout leur est bon; outre leurs
appointements et leurs frais de voyages qui sont largement retribues, ils
ont une prime de tant par tete, que dis-je! de tant par pouce et par ligne
de stature....

--Oui! dit Consuelo, ils fournissent de la chair humaine a tant par once!
Ah! votre grand roi est un ogre!... Mais soyez tranquille, monsieur le
baron, dites toujours; vous avez fait une belle action en rendant la
liberte a notre pauvre deserteur. J'aimerais mieux subir les supplices
qui lui etaient destines, que de dire une parole qui put vous nuire."

Trenk, dont le fougueux caractere ne comportait pas la prudence, et qui
etait deja aigri par les rigueurs et les injustices incomprehensibles de
Frederic a son egard, trouvait un amer plaisir a devoiler devant le comte
Hoditz les forfaits de ce regime dont il avait ete temoin et complice,
dans un temps de prosperite, ou ses reflexions n'avaient pas toujours
ete aussi equitables et aussi severes. Maintenant persecute secretement,
quoique en apparence il dut a la confiance du roi de remplir une mission
diplomatique importante aupres de Marie-Therese, il commencait a detester
son maitre, et a laisser paraitre ses sentiments avec trop d'abandon. Il
rapporta au comte les souffrances, l'esclavage et le desespoir de cette
nombreuse milice prussienne, precieuse a la guerre, mais si dangereuse
durant la paix, qu'on en etait venu, pour la reduire, a un systeme de
terreur et de barbarie sans exemple. Il raconta l'epidemie de suicide qui
s'etait repandue dans l'armee, et les crimes que commettaient des soldats,
honnetes et devots d'ailleurs, dans le seul but de se faire condamner a
mort pour echapper a l'horreur de la vie qu'on leur avait faite.

"Croiriez-vous, dit-il, que les rangs _surveilles_ sont ceux qu'on
recherche avec le plus d'ardeur? Il faut que vous sachiez que ces rangs
surveilles sont composes de recrues etrangeres, d'hommes enleves, ou de
jeunes gens de la nation prussienne, lesquels, au debut d'une carriere
militaire qui ne doit finir qu'avec la vie, sont generalement en proie,
durant les premieres annees, au plus horrible decouragement. On les divise
par rangs, et on les fait marcher, soit en paix, soit en guerre, devant une
rangee d'hommes plus soumis ou plus determines, qui ont la consigne de
tirer chacun sur celui qui marche devant lui, si ce dernier montre la
plus legere intention de fuir ou de resister. Si le rang charge de cette
execution la neglige, le rang place derriere, qui est encore choisi parmi
de plus insensibles et de plus farouches ( car il y en a parmi les vieux
soldats endurcis et les volontaires, qui sont presque tous des scelerats),
ce troisieme rang, dis-je, est charge de tirer sur les deux premiers;
et ainsi de suite, si le troisieme rang faiblit dans l'execution. Ainsi,
chaque rang de l'armee a, dans la bataille l'ennemi en face et l'ennemi
sur ses talons, nulle part des semblables, des compagnons, ou des freres
d'armes. Partout la violence, la mort et l'epouvante! C'est avec cela, dit
le grand Frederic, qu'on forme des soldats invincibles. Eh bien, une place
dans ces premiers rangs est enviee et recherchee par le jeune militaire
prussien; et sitot qu'il y est place, sans concevoir la moindre esperance
de salut, il se debande et jette ses armes, afin d'attirer  sur lui les
balles de ses camarades. Ce mouvement de desespoir en sauve plusieurs, qui,
risquant le tout pour le tout, et bravant les plus insurmontables dangers,
parviennent a s'echapper, et souvent passent a l'ennemi. Le roi ne s'abuse
pas sur l'horreur que son joug de fer inspire a l'armee, et vous savez
peut-etre son mot au duc de Brunswick, son neveu, qui assistait a une de
ses grandes revues, et ne se lassait pas d'admirer la belle tenue et les
superbes manoeuvres de ses troupes. "--La reunion et l'ensemble de tant de
beaux hommes vous surprend? lui dit Frederic; et moi, il y a quelque chose
qui m'etonne bien davantage!--Quoi donc? dit le jeune duc.--C'est que nous
soyons en surete, vous et moi, au milieu d'eux, repondit le roi."

"Baron, cher baron, reprit le comte Hoditz, ceci est le revers de la
medaille. Rien ne se fait miraculeusement chez les hommes. Comment Frederic
serait-il le plus grand capitaine de son temps s'il avait la douceur des
colombes? Tenez! n'en parlez pas davantage. Vous m'obligeriez a prendre son
parti, moi son ennemi naturel, contre vous, son aide de camp et son favori.

--A la maniere dont il traite ses favoris dans un jour de caprice, on peut
juger, repondit Trenk, de sa facon d'agir avec ses esclaves! Ne parlons
plus de lui, vous avez raison; car, en y songeant, il me prend une envie
diabolique de retourner dans le bois, et d'etrangler de mes mains ses zeles
pourvoyeurs de chair humaine, a qui j'ai fait grace par une sotte et lache
prudence."

L'emportement genereux du baron plaisait a Consuelo; elle ecoutait avec
interet ses peintures animees de la vie militaire en Prusse; et, ne sachant
pas qu'il entrait dans cette courageuse indignation un peu de depit
personnel, elle y voyait l'indice d'un grand caractere. Il y avait de la
grandeur reelle neanmoins dans l'ame de Trenk. Ce beau et fier jeune homme
n'etait pas ne pour ramper. Il y avait bien de la difference, a cet egard,
entre lui et son ami improvise en voyage, le riche et superbe Hoditz. Ce
dernier, ayant fait dans son enfance la terreur et le desespoir de ses
precepteurs, avait ete enfin abandonne a lui-meme; et quoiqu'il eut passe
l'age des bruyantes incartades, il conservait dans ses manieres et dans ses
propos quelque chose de pueril qui contrastait avec sa stature herculeenne
et son beau visage un peu fletri par quarante annees pleines de fatigues et
de debauches. Il n'avait puise l'instruction superficielle qu'il etalait
de temps en temps, que dans les romans, la philosophie a la mode, et la
frequentation du theatre. Il se piquait d'etre artiste, et manquait de
discernement et de profondeur en cela comme en tout. Pourtant son grand
air, son affabilite exquise, ses idees fines et riantes, agirent bientot
sur l'imagination du jeune Haydn, qui le prefera au baron, peut-etre aussi
a cause de l'attention plus prononcee que Consuelo accordait a ce dernier.

Le baron, au contraire, avait fait de bonnes etudes; et si le prestige des
cours et l'effervescence de la jeunesse l'avaient souvent etourdi sur la
realite et la valeur des grandeurs humaines, il avait conserve au fond de
l'ame cette independance de sentiments et cette equite de principes que
donnent les lectures serieuses et les nobles instincts developpes par
l'education. Son caractere altier avait pu s'engourdir sous les caresses et
les flatteries de la puissance; mais il n'avait pu plier assez pour qu'a la
moindre atteinte de l'injustice, il ne se relevat fougueux et brulant. Le
beau page de Frederic avait trempe ses levres a la coupe empoisonnee; mais
l'amour, un amour absolu, temeraire, exalte, etait venu ranimer son audace
et sa perseverance. Frappe dans l'endroit le plus sensible de son coeur, il
avait releve la tete, et bravait en face le tyran qui voulait le mettre a
genoux.

A l'epoque de notre recit, il paraissait age d'une vingtaine d'annees
tout au plus. Une foret de cheveux bruns, dont il ne voulait pas faire le
sacrifice a la discipline puerile de Frederic, ombrageait son large front.
Sa taille etait superbe, ses yeux etincelants, sa moustache noire comme
l'ebene, sa main blanche comme l'albatre, quoique forte comme celle d'un
athlete, et sa voix fraiche et male comme son visage, ses idees, et les
esperances de son amour. Consuelo songeait a cet amour mysterieux qu'il
avait a chaque instant sur les levres, et qu'elle ne trouvait plus ridicule
a mesure qu'elle observait, dans ses elans et ses reticences, le melange
d'impetuosite naturelle et de mefiance trop fondee qui le mettait en guerre
continuelle avec lui-meme et avec sa destinee. Elle eprouvait, en depit
d'elle-meme, une vive curiosite de connaitre la dame des pensees d'un
si beau jeune homme, et se surprenait a faire des voeux sinceres et
romanesques pour le triomphe de ces deux amants. Elle ne trouva point la
journee longue, comme elle s'y etait attendue dans un genant face a face
avec deux inconnus d'un rang si different du sien. Elle avait pris a
Venise la notion, et a Riesenburg l'habitude de la politesse, des manieres
Douces et des propos choisis qui sont le beau cote de ce qu'on appelait
exclusivement dans ce temps-la la bonne compagnie. Tout en se tenant sur la
reserve, et ne parlant pas, a moins d'etre interpellee, elle se sentit donc
fort a l'aise, et fit ses reflexions interieurement  sur tout ce qu'elle
entendit. Ni le baron ni le comte ne parurent s'apercevoir de son
deguisement. Le premier ne faisait guere attention ni a elle ni a Joseph.
S'il leur adressait quelques mots, il continuait son propos en se
retournant vers le comte; et bientot, tout en parlant avec entrainement, il
ne pensait plus meme a celui-ci, et semblait converser avec ses propres
pensees, comme un esprit qui se nourrit de son propre feu. Quant au comte,
il etait tour a tour grave comme un monarque, et semillant comme une
marquise francaise. Il tirait des tablettes de sa poche, et prenait des
notes avec le serieux d'un penseur ou d'un diplomate; puis il les relisait
en chantonnant, et Consuelo voyait que c'etaient de petits versiculets dans
un francais galant et doucereux. Il les recitait parfois au baron, qui les
declarait admirables sans les avoir ecoutes. Quelquefois il consultait
Consuelo d'un air debonnaire, et lui demandait avec une fausse modestie:

"Comment trouvez-vous cela, mon petit ami? Vous comprenez le francais,
n'est-ce pas?"

Consuelo, impatientee de cette feinte condescendance qui paraissait
chercher a l'eblouir, ne put resister a l'envie de relever deux ou trois
fautes qui se trouvaient dans un quatrain _a la beaute_. Sa mere lui avait
appris a bien phraser et a bien enoncer les langues qu'elle-meme chantait
facilement et avec une certaine elegance. Consuelo, studieuse, et cherchant
dans tout l'harmonie, la mesure et la nettete que lui suggerait son
organisation musicale, avait trouve dans les livres la clef et la regle de
ces langues diverses. Elle avait surtout examine avec soin la prosodie,
en s'exercant a traduire des poesies lyriques, et en ajustant des paroles
etrangeres sur des airs nationaux, pour se rendre compte du rhythme et de
l'accent. Elle etait ainsi parvenue a bien connaitre les regles de la
versification dans plusieurs langues, et il ne lui fut pas difficile de
relever les erreurs du poete morave.

Emerveille de son savoir, mais ne pouvant se resoudre a douter du sien
propre, Hoditz consulta le baron, qui se porta competent pour donner
gain de cause au petit musicien. De ce moment, le comte s'occupa d'elle
exclusivement, mais sans paraitre se douter de son age veritable ni de son
sexe. Il lui demanda seulement ou _il_ avait ete eleve, pour savoir si bien
les lois du Parnasse.

"A l'ecole gratuite des maitrises de chant de Venise, repondit-elle
laconiquement.

--Il parait que les etudes de ce pays-la sont plus fortes que celles de
l'Allemagne; et votre camarade, ou a-t-il etudie?

--A la cathedrale de Vienne, repondit Joseph.

--Mes enfants, reprit le comte, je crois que vous avez tous deux beaucoup
d'intelligence et d'aptitude. A notre premier gite, je veux vous examiner
sur la musique; et si vous tenez ce que vos figures et vos manieres
promettent, je vous engage pour mon orchestre ou mon theatre de Roswald.
Je veux tout de bon vous presenter a la princesse mon epouse; qu'en
diriez-vous? hein! Ce serait une fortune pour des enfants comme vous."

Consuelo avait ete prise d'une forte envie de rire en entendant le comte se
proposer d'examiner Haydn et elle-meme sur la musique. Elle ne put que
s'incliner respectueusement avec de grands efforts pour garder son
serieux. Joseph, sentant davantage les consequences avantageuses pour lui
d'une nouvelle protection, remercia et ne refusa pas. Le comte reprit
ses tablettes, et lut a Consuelo la moitie d'un petit opera italien
singulierement detestable, et plein de barbarismes, qu'il se promettait
de mettre lui-meme en musique et de faire representer pour la fete de sa
femme par ses acteurs, sur son theatre, dans son chateau, ou, pour mieux
dire, dans sa residence; car, se croyant prince par le fait de sa margrave,
il ne parlait pas autrement.

Consuelo poussait de temps en temps le coude de Joseph pour lui faire
remarquer les bevues du comte, et, succombant sous l'ennui, se disait en
elle-meme que, pour s'etre laisse seduire par de tels madrigaux, la fameuse
beaute du margraviat hereditaire de Bareith, apanage de Culmbach, devait
etre une personne bien eventee, malgre ses titres, ses galanteries et ses
annees.

Tout en lisant et en declamant, le comte croquait des bonbons pour
s'humecter le gosier et en offrait sans cesse aux jeunes voyageurs, qui,
n'ayant rien mange depuis la veille, et mourant de faim, acceptaient, faute
de mieux, cet aliment plus propre a la tromper qu'a la satisfaire, tout en
se disant que les dragees et les rimes du comte etaient une bien fade
nourriture.

Enfin, vers le soir, on vit paraitre a l'horizon les forts et les fleches
de cette ville de Passaw ou Consuelo avait pense le matin ne pouvoir jamais
arriver. Cet aspect, apres tant de dangers et de terreurs, lui fut presque
aussi doux que l'eut ete en d'autres temps celui de Venise; et lorsqu'elle
traversa le Danube, elle ne put se retenir de donner une poignee de main a
Joseph.

"Est-il votre frere? lui demanda le comte, qui n'avait pas encore songe a
lui faire cette question.

--Oui, Monseigneur, repondit au hasard Consuelo, pour se debarrasser de sa
curiosite.

--Vous ne vous ressemblez pourtant pas, dit le comte.

--Il y a tant d'enfants qui ne ressemblent pas a leur pere! repondit
gaiement Joseph.

--Vous n'avez pas ete eleves ensemble?

Non, monseigneur. Dans notre condition errante, on est eleve ou l'on peut
et comme l'on peut.

--Je ne sais pourquoi je m'imagine pourtant, dit le comte a Consuelo, en
baissant la voix, que vous etes _bien ne_. Tout dans votre personne et
votre langage annonce une distinction naturelle.

--Je ne sais pas du tout comment je suis ne, monseigneur, repondit-elle en
riant. Je dois etre ne musicien de pere en fils; car je n'aime au monde que
la musique.

--Pourquoi etes-vous habille en paysan de Moravie?

--Parce que, mes habits s'etant uses en voyage, j'ai achete dans une foire
de ce pays-la ceux que vous voyez.

--Vous avez donc ete en Moravie? a Roswald, peut-etre?

-Aux environs, oui, monseigneur, repondit Consuelo avec malice, j'ai apercu
de loin, et sans oser m'en approcher, votre superbe domaine, vos statues,
vos cascades, vos jardins, vos montagnes, que sais-je? des merveilles, un
palais de fees!

--Vous avez vu tout cela! s'ecria le comte emerveille de ne l'avoir pas su
plus tot, et ne s'apercevant pas que Consuelo, lui ayant entendu decrire
pendant deux heures les delices de sa residence, pouvait bien en faire la
description apres lui, en surete de conscience. Oh! cela doit vous donner
envie d'y revenir! dit-il.

--J'en grille d'envie a present que j'ai le bonheur de vous connaitre,
repondit Consuelo, qui avait besoin de se venger de la lecture de son opera
en se moquant de lui."

Elle sauta legerement de la barque sur laquelle on avait traverse le
fleuve, en s'ecriant avec un accent germanique renforce:

"O Passaw! je te salue!"

La berline les conduisit a la demeure d'un riche seigneur, ami du comte,
absent pour le moment, mais dont la maison leur etait destinee pour
pied-a-terre. On les attendait, les serviteurs etaient en mouvement pour le
souper, qui leur fut servi promptement. Le comte, qui prenait un plaisir
extreme a la conversation de son petit musicien (c'est ainsi qu'il appelait
Consuelo), eut souhaite l'emmener a sa table; mais la crainte de faire une
inconvenance qui deplut au baron l'en empecha. Consuelo et Joseph se
trouverent fort contents de manger a l'office, et ne firent nulle
difficulte de s'asseoir avec les valets. Haydn n'avait encore jamais ete
traite plus honorablement chez les grands seigneurs qui l'avaient admis
a leurs fetes; et, quoique le sentiment de l'art lui eut assez eleve le
coeur pour qu'il comprit l'outrage attache a cette maniere d'agir, il se
rappelait sans fausse honte que sa mere avait ete cuisiniere du comte
Harrach, seigneur de son village. Plus tard, et parvenu au developpement
de son genie, Haydn ne devait pas etre mieux apprecie comme homme par ses
protecteurs, quoiqu'il le fut de toute l'Europe comme artiste. Il a passe
vingt-cinq ans au service du prince Esterhazy; et quand nous disons au
service, nous ne voulons pas dire que ce fut comme musicien seulement.
Paer l'a vu, une serviette au bras et l'epee au cote, se tenir derriere
La chaise de son maitre, et remplir les fonctions de maitre d'hotel,
c'est-a-dire de premier valet, selon l'usage du temps et du pays.

Consuelo n'avait point mange avec les domestiques depuis les voyages de son
enfance avec sa mere la Zingara. Elle s'amusa beaucoup des grands airs de
ces laquais de bonne maison, qui se trouvaient humilies de la compagnie de
deux petits bateleurs, et qui, tout en les placant a part a une extremite
de la table, leur servirent les plus mauvais morceaux. L'appetit et leur
sobriete naturelle les leur firent trouver excellents; et leur air enjoue
ayant desarme ces ames hautaines, on les pria de faire de la musique pour
egayer le dessert de messieurs les laquais. Joseph se vengea de leurs
dedains en leur jouant du violon avec beaucoup d'obligeance; et Consuelo
elle-meme, ne se ressentant presque plus de l'agitation et des souffrances
de la matinee, commencait a chanter, lorsqu'on vint leur dire que le comte
et le baron reclamaient la musique pour leur propre divertissement.

Il n'y avait pas moyen de refuser. Apres le secours que ces deux seigneurs
leur avaient donne, Consuelo eut regarde toute defaite comme une
ingratitude; et d'ailleurs s'excuser sur la fatigue et l'enrouement eut ete
un mechant pretexte, puisque ses accents, montant de l'office au salon,
venaient de frapper les oreilles des maitres.

Elle suivit Joseph, qui etait, aussi bien qu'elle, en train de prendre en
bonne part toutes les consequences de leur pelerinage; et quand ils furent
entres dans une belle salle, ou, a la lueur de vingt bougies, les deux
seigneurs achevaient, les coudes sur la table, leur dernier flacon de
vin de Hongrie, ils se tinrent debout pres de la porte, a la maniere des
musiciens de bas etage, et se mirent a chanter les petits duos italiens
qu'ils avaient etudies ensemble sur les montagnes.

"Attention! dit malicieusement Consuelo a Joseph avant de commencer; songe
que M. le comte va nous examiner sur la musique. Tachons de nous en bien
tirer!"

Le comte fut tres flatte de cette reflexion; le baron avait place sur son
assiette retournee le portrait de sa dulcinee mysterieuse, et ne semblait
pas dispose a ecouter.

Consuelo n'eut garde de donner sa voix et ses moyens. Son pretendu sexe ne
comportait pas des accents si veloutes, et l'age qu'elle paraissait avoir
sous son deguisement ne permettait pas de croire qu'elle eut pu parvenir a
un talent consomme. Elle se fit une voix d'enfant un peu rauque, et comme
usee prematurement par l'abus du metier en plein vent. Ce fut pour elle
un amusement que de contrefaire aussi les maladresses naives et les
temerites d'ornement ecourte qu'elle avait entendu faire tant de fois aux
enfants des rues de Venise. Mais quoiqu'elle jouat merveilleusement cette
parodie musicale, il y eut tant de gout naturel dans ses faceties, le duo
fut chante avec tant de nerf et d'ensemble, et ce chant populaire etait si
frais et si original, que le baron, excellent musicien, et admirablement
organise pour les arts, remit son portrait dans son sein, releva la tete,
s'agita sur son siege, et finit par battre des mains avec vivacite,
s'ecriant que c'etait la musique la plus vraie et la mieux sentie qu'il eut
jamais entendue. Quant au comte Hoditz, qui etait plein de Fuchs, de Rameau
et de ses auteurs classiques, il gouta moins ce genre de composition et
cette maniere de les rendre. Il trouva que le baron etait un barbare du
Nord, et ses deux proteges des ecoliers assez intelligents, mais qu'il
serait force de tirer, par ses lecons, de la crasse de l'ignorance. Sa
manie etait de former lui-meme ses artistes, et il dit d'un ton sentencieux
en secouant la tete:

"II y a du bon; mais il y aura beaucoup a reprendre. Allons! allons! Nous
corrigerons tout cela!"

Il se figurait que Joseph et Consuelo lui appartenaient deja, et faisaient
partie de sa chapelle. Il pria ensuite Haydn de jouer du violon; et comme
celui-ci n'avait aucun sujet de cacher son talent, il dit a merveille
un air de sa composition qui etait remarquablement bien ecrit pour
l'instrument. Le comte fut, cette fois, tres-satisfait.

"Toi, dit-il, ta place est trouvee. Tu seras mon premier violon, tu feras
parfaitement mon affaire. Mais tu t'exerceras aussi sur la viole d'amour.
J'aime par-dessus tout la viole d'amour. Je t'enseignerai comment on en
tire parti.

--Monsieur le baron est-il content aussi de mon camarade? dit Consuelo a
Trenk, qui etait redevenu pensif.

--Si content, repondit-il, que si je fais quelque sejour a Vienne, je ne
veux pas d'autre maitre que lui.

--Je vous enseignerai la viole d'amour, reprit le comte, et je vous demande
la preference.

--J'aime mieux le violon et ce professeur-la," repartit le baron, qui, dans
ses preoccupations, avait une franchise incomparable.

Il prit le violon, et joua de memoire avec beaucoup de purete et
d'expression quelques passages du morceau que Joseph venait de dire; puis
le lui rendant:

"Je voulais vous faire voir, lui dit-il avec une modestie tres-reelle, que
je ne suis bon qu'a devenir votre ecolier mais que je puis apprendre avec
attention et docilite."

Consuelo le pria de jouer autre chose, et il le fit sans affectation.
Il avait du talent, du gout et de l'intelligence. Hoditz donna des eloges
exageres a la composition du morceau.

"Elle n'est pas tres-bonne, repondit Trenk, car elle est de moi; je l'aime
pourtant, parce qu'elle a plu a _ma princesse_."

Le comte fit une grimace terrible pour l'avertir de peser ses paroles.
Trenk n'y prit pas seulement garde, et, perdu dans ses pensees, il fit
courir l'archet sur les cordes pendant quelques instants; puis jetant le
violon sur la table, il se leva, et marcha a grands pas en passant sa main
sur son front. Enfin il revint vers le comte, et lui dit:

"Je vous souhaite le bonsoir, mon cher comte. Je suis force de partir
avant le jour, car la voiture que j'ai fait demander doit me prendre ici
a trois heures du matin. Puisque vous y passez toute la matinee, je ne vous
reverrai probablement qu'a Vienne. Je serai heureux de vous y retrouver, et
de vous remercier encore de l'agreable bout de chemin que vous m'avez fait
faire en votre compagnie. C'est de coeur que je vous suis devoue pour la
vie."

Ils se serrerent la main a plusieurs reprises, et, au moment de quitter
l'appartement, le baron, s'approchant de Joseph, lui remit quelques pieces
d'or en lui disant:

"C'est un a-compte sur les lecons que je vous demanderai a Vienne; vous me
trouverez a l'ambassade de Prusse."

Il fit un petit signe de tete a Consuelo, en lui disant:

"Toi, si jamais je te retrouve tambour ou trompette dans mon regiment,
nous deserterons ensemble, entends-tu?"

Et il sortit, apres avoir encore salue le comte.

FIN DU TOME DEUXIEME.







End of Project Gutenberg's Consuelo, Volume 2 (1861), by George Sand

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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