The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand

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Title: Kourroglou

Author: George Sand

Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***




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  LIBRAIRIE BLANCHARD
  RUE RICHELIEU, 78

  EDITION J. HETZEL

  LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
  5, RUE DU PONT DE LODI




KOURROGLOU

EPOPEE PERSANE



NOTICE

Kourroglou est toujours, a mes yeux, une oeuvre tres-belle et
tres-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succes dans la _Revue
independante_, ou j'en publiai la traduction abregee. Des raisons
d'amitie me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait
prejudiciable aux interets de la Revue. Mais je protestai et proteste
encore contre l'intelligence des abonnes qui prefererent les romans
nouveaux a ces chants originaux d'une litterature etrangere. C'etait une
initiation a la maniere des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient,
et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut
etre pousse par les epaules vers les decouvertes, si faciles qu'elles
soient.

La suite du poeme, dont j'ai ete forcee de resumer en deux pages les
derniers chants et le denouement superbe, a ete publiee en abrege sur
le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, a Nantes. Cela fait
partie d'une suite de travaux interessants et agreablement presentes,
qui ont paru dans les _Annales de la Societe academique de la
Loire-Inferieure_, sous le titre de _Recherches sur la litterature
orientale_, Nantes, 1847.

Il est a regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues a
celles que j'ai subies, n'ait pas continue son exploration dans cette
litterature persane, une des plus riches et une des plus belles du
monde, assurement, puisqu'on y trouve la maniere d'Homere et celle de
Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naivete dans les
memes recits. On me dira que tout cela est explore deja. J'objecterai
que peu de gens lisent ces poemes dans le texte, et qu'on ne les lit
guere plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M.
Simon, allegees autant que possible des redites et longueurs inevitables
de la maniere orientale, n'ont ete goutees et comprises que des
litterateurs.

Et malgre ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant,
_quoique_ ce soit beau.

GEORGE SAND
Nohant, 24 juin 1833.



PREFACE.

Avez-vous lu Baruch? Peut-etre! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou.
Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou!
Kourroglou a ete traduit du persan (car vous n'etes pas oblige, ni moi
non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que
je ne m'en doutais la semaine derniere? Ah! si j'etais lecteur de mon
etat, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En
vain vous m'alleguerez que Kourroglou a ete traduit du perso-turc
en anglais, et que peut-etre vous ne savez pas l'anglais: c'est une
mauvaise defaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le
sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends,
assez pour essayer de vous faire connaitre Kourroglou, et je commence,
renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment a la traduction
premiere, qui est toujours la meilleure, ayant ete faite par un homme
verse dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman,
perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de
reputation.

Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est
bon que vous sachiez que le fond en est veritable, et que le celebre
Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage
historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont
pleins de sa gloire, et la recit de ses exploits est aussi populaire que
celui de la guerre de Troie au temps d'Homere. Il est vrai qu'un Homere
a manque a notre heros jusqu'a ce jour, et qu'il a fallu la patience,
la curiosite et le genie investigateur d'un Europeen pour rassembler,
resumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes
orientaux debitent aux oreilles ravies et enflammees de leurs auditeurs.
Honneur et graces soient donc rendus a M. Alexandre Chodzko, l'Homere de
Kourroglou. L'epopee de sa vie n'avait jamais ete ecrite, et il n'est
pas bien prouve que Kourroglou lui-meme ait su ecrire; il avait tant
d'autres choses a faire, le vaillant diable a quatre! boire, battre,
etre un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent
de chanter en improvisant; sa poesie et sa voix resonnaient de la Perse
a la Turquie, de Khoi a Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant
de miracles que son cimeterre.

Mais qu'etait-ce donc que Kourroglou? C'etait bien plus qu'un poete,
bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettre, bien plus qu'un pontife,
bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il etait ce qu'il y
a de plus grand... en Perse: il etait bandit. Quand vous aurez fait
connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais
vous conviendrez qu'a moins d'etre Kourroglou, il ne faut pas s'en
meler.

Kourroglou etait (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) "un
Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vecu dans la
seconde moitie du XVIIe siecle; il a rendu son nom illustre en pillant
les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poetiques
l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes
transplantees a differentes epoques du centre de l'Asie aux vastes
paturages qui s'etendent de l'Euphrate a la Meroe, ont religieusement
conserve ses chants et la memoire de ses actions. Il est leur guerrier
modele et leur barde national dans toute l'etendue du terme. On montre
encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, batie
par Kourroglou dans la delicieuse vallee de Salmas, un district de la
province d'Aderbaidjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de reciter
dans une fete les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles
intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur
independance, aux Persans, leurs maitres, quand les deux armees ennemies
sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres,
et defient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama
de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur
Kourroglou. Sous les fenetres du palais du schah, lorsque les trompettes
et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil
levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou,
celui qui a servi de theme a ses poesies lyriques, et sur lequel il
improvisait ordinairement."

M, Chodzko etablit un parallele entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met
point en balance la valeur litteraire de ces deux poetes; l'un ecrivant
une magnifique epopee en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin
au milieu des delices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des
deserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes energiques, mais
decousues et farouches comme sa vie, son caractere et ses compagnons
d'armes. Cependant M. Chodzko s'etonne avec raison que le plus renomme
et le plus populaire des deux (dans une plus vaste etendue de pays, ou
du moins chez des admirateurs plus passionnes et plus nombreux), le
bandit-menestrel Kourroglou, soit reste jusqu'a ce jour inconnu aux
Europeens. C'est apres un sejour de onze ans dans ces contrees, apres
avoir interroge et ecoute attentivement les rapsodes et les bardes qui
passent leur vie a raconter et a chanter au peuple les exploits et les
poesies de Kourroglou, qu'il est parvenu a ecrire la vie epique, et a
transcrire fidelement les hymnes de ce heros barbare. Les versions les
plus exactes, les recits les plus poetiques et les plus complets, il les
a trouves, dit-il, dans la derniere classe du peuple; la ou le souvenir
fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de
ce genre de poesie avaient du necessairement penetrer et se graver
davantage. La nouveaute d'un tel personnage, l'interet de ses aventures,
et surtout la peinture energique dos moeurs et du caractere des tribus
nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un
type ideal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour
que le comite de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et
de l'Irlande ait fait imprimer et publier, a ses frais, les aventures de
Kourroglou. Cette epopee, jointe aux chants des peuples qui habitent les
rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des
Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des
_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau
volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. "As
found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit
menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting
the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with
philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq."

Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue
de l'amusement et de l'interet epique; ce n'est pas seulement un heros
de l'Arioste que la Perse nous revele, c'est toute une histoire de
moeurs, c'est tout un genie national que Kourroglou. C'est le nomade
dans toute sa poesie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique
dans toute son exageration fanfaronne, c'est le brigand de la Perse
dans toute sa ruse, dans toute sa ferocite et dans toute son audace.
Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand
pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontre, meme
chez nous, ou ces qualites sont si fort repandues par le temps qui
court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de
plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colere. Il n'en est pas
moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse posterite. Ces
peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles,
et les enfants revent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme
d'un Tancrede ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est
un vrai chevalier, fidele a son prince ou prosterne devant son Dieu,
Kourroglou ne connait guere d'autre dieu que lui-meme et n'est fidele
qu'a son propre serment. A cet egard, il affiche une loyaute et une
generosite qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la
mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison
deshonore sa vie; mais il la pleure amerement, et le remords lui inspire
le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour penetre jusqu'au
fond de son ame, et fait de lui un etre sympathique par quelque endroit,
c'est sa tendresse exaltee pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin,
le Renaud du poeme. Mais le veritable heros de la vie de Kourroglou, ce
n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas meme le
spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une
femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, pres duquel les coursiers
d'Achille et tous les palefrois renommes de la chevalerie ne sont que
de pauvres poneys. Le poeme s'ouvre par la formation celeste de Kyrat,
comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter
tout le poeme. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me
permettrai d'abreger et de resumer la traduction de M. Chodzko. Quand je
la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.

Le poeme est divise par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues;
meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par
_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_
peut fournir en une seance a l'attention d'un auditoire. Les
Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les
Koran-Khans du Prophete, des bardes de profession qui, en s'accompagnant
de la guitare, recitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes,
maximes et improvisations de leur heros. La memoire de ces chanteurs,
dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; a toute sommation, ils recitent
d'une seule haleine, et durant des heures entieres, sans la moindre
hesitation, a partir du vers qui leur est designe par les auditeurs.



PREMIERE RENCONTRE[1].

[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.]

Kourroglou etait un Turkoman de la tribu de Tuka; son veritable nom
etait Roushan, et celui de son pere Mirza-Serraf. Ce dernier etait au
service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en
qualite de chef des haras de ce prince.

Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'etendent le
long du Jaihoun (l'Oxus), un etalon sortit de la surface des eaux, gagna
la rive, courut vers la troupe des cavales, et apres s'etre accouple a
deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, ou il disparut
pour jamais. Cette etrange nouvelle ne fut pas plus tot rapportee a
Mirza-Serraf, qu'il se rendit a la prairie, et ayant fait des marques
distinctes aux deux juments designees, il recommanda aux gardiens d'en
avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses
livres les details de l'apparition de l'etalon, et enregistra la date
precise de cet evenement.

On sait qu'une jument donne toujours naissance a son poulain etant
debout; quand le terme fut arrive, Mirza-Serraf, qui etait present a
leur naissance, recut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin
qu'ils ne fussent point blesses par leur contact avec la terre.

Il dirigea lui-meme avec le plus grand soin leur premiere education
pendant les deux annees suivantes, et surveilla les progres de leur
croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'etait pas propre a
inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids a la
premiere vue, et leur robe epaisse semblait etre de crin plus que de
poil.

Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf etait de visiter, a tour
de role, tous les haras confies a ses soins, afin de mettre a part les
meilleurs poulains pour les ecuries du prince. Dans cette occasion, les
deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand
le prince vint en personne visiter ses ecuries, il examina attentivement
les chevaux amenes par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, a
l'exception des deux poulains en question.

Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener
en sa presence le chef de ses haras, et s'adressant a lui d'une voix
courroucee: "Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu
donc depourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si
vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que
pretends-tu en m'amenant ces deux miserables haquenees?"

Alors, transporte de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eut les
yeux creves. Cette sentence fut immediatement executee. Un fer rouge fut
applique sur le globe des yeux de l'infortune Mirza, qui fut ainsi prive
pour jamais de la lumiere. Aveugle et desole, il fut reconduit dans sa
maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, etudiait
alors a l'une des ecoles de la ville. Aussitot qu'il eut appris le
chatiment inflige a son pere, baigne de larmes, il accourut vers lui.
"Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui etait un des plus
habiles astrologues de son siecle; j'ai examine ton horoscope, et ma
science infaillible ma decouvert que tu deviendrais un heros celebre. Tu
vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a
infligees. Va a l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: "Seigneur,
tu as fait crever les yeux de mon pere a cause d'un poulain. Sois
misericordieux, et fais-lui present de l'animal; sans cela mon pauvre
pere, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval a monter pour se
rendre a la distribution des aumones qui se font dans ton palais."
Roushan fit ainsi qu'il lui avait ete dit.

Le prince, dont la colere avait eu le temps de se calmer, accorda au
jeune homme la permission d'entrer dans ses ecuries et de prendre celui
des deux poulains condamnes qui lui plairait le mieux.

Roushan choisit celui qui etait gris, parce que son pere lui avait dit
que la jument qui l'avait porte etait d'une plus noble race que l'autre.
De retour a la maison avec le don du prince, Roushan recut de son pere
l'ordre de creuser un souterrain. "Il nous servira d'ecurie, lui dit
celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras
un reservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de
ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront
distribuees en temps convenable a notre poulain, qui mangera sa ration
sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la meme
maniere en temps convenable. Tu maconneras soigneusement la porte et
jusqu'aux moindres fentes de l'ecurie; car il est indispensable que
notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil
de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa
solitude."

Les instructions du pere furent executees par le fils avec la plus
scrupuleuse fidelite. Le poulain fut introduit et enferme dans sa
nouvelle demeure. Il y avait deja trente-huit jours qu'il y demeurait,
cache a tous les regards, lorsqu'au trente-neuvieme la patience de
Roushan fut epuisee. Il s'approcha de l'ecurie, et ayant fait un trou de
la grandeur de l'oeil, il commenca a regarder dans l'interieur.

Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant
comme une lampe; mais la lumiere qui en jaillissait s'affaiblit
instantanement, et puis s'eteignit comme par l'effet du simple regard de
Roushan. Il eut peur, et, refermant precipitamment la petite ouverture,
il retourna vers son pere, auquel il ne dit rien de ce qui etait arrive.
Le lendemain, juste a l'heure ou venait d'expirer le quarantieme jour
de la claustration du poulain, Mirza dit a son fils: "Le temps est
accompli, allons chercher notre cheval et commencons a le dresser."
Ils furent ensemble a l'ecurie. L'aveugle commenca a tater. la robe de
l'animal: il promena sa main sur la tete et sur le cou, sur les jambes
de devant et sur celles de derriere, comme s'il eut cherche quelque
chose, et tout a coup il s'ecria: "Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il
eut mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus
tard qu'hier tu as laisse la lumiere tomber sur le poulain.---Tu
as devine juste, mon pere; mais comment as-tu fait pour decouvrir
cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui
ont ete brisees par suite de ton imprudence." A ces mois le coeur de
Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse.
Mirza lui dit alors: "Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra
jamais approcher de la poussiere que souleveront les pieds de ce
coursier."

Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna a son fils a seller le poulain avec
une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la maniere
suivante: "Tu le feras trotter pendant les quarante premieres nuits sur
les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante
nuits suivantes dans l'eau et les marecages." Quand ceci fut accompli,
Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit
en avant, soit a reculons. L'education du noble animal ayant ete ainsi
completee, il commenca a s'occuper de celle de son fils. "Monte ton
cheval, lui dit-il, fais-moi place derriere toi, et traversons l'Oxus."
Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard experimente initiait son
fils a tous les stratagemes de l'art de l'equitation et du metier des
armes.

"C'est bien, dit-il un jour a Roushan, je suis content de toi. Mais il
nous reste encore une chose a faire. Notre prince vient quelquefois
chasser sur les bords de l'Oxus; c'est la que tu l'attendras. La
premiere fois que tu le verras venir de ton cote, revets toutes les
pieces de ton armure, et, monte sur ton cheval, va hardiment a la
rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: "Prince injuste et
cruel, contemple le cheval a cause duquel tu as fait crever les yeux de
mon pere, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie."

Roushan obeit fidelement a l'ordre de son pere; la premiere fois qu'il
apercut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de
l'Oxus, il revetit son armure et courut droit a lui. Le prince,
emerveille de la beaute peu commune du cheval, aussi bien que de la
noble apparence du cavalier, dit a son vizir: "Quel est ce jeune homme?"
Roushan, invite a s'approcher du prince, ne manqua pas de lui repeter
d'une voix ferme et menacante le discours que son pere lui avait
enseigne, et il ajouta: "Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur
de chevaux. Ecoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes
auxquels on reconnait un cheval de noble race." Cela dit, il improvisa
le chant suivant:

_Improvisation_.--"Je viens, et je te dis: Ecoute, o prince! et apprends
a quoi se fait reconnaitre un noble cheval. Actif et alerte, vois si
ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes,
seches et deliees, sont comme les jambes de la gazelle prete a commencer
sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche
delicate cede a la plus legere pression de la bride, comme la bouche
d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la
meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affame. Son
dos rappelle celui du lievre; sa criniere est douce et soyeuse; son cou
est eleve et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le
monter est entre sa quatrieme et sa cinquieme annee. Sa tete est fine et
petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants
comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de
sa bouche doit approcher de celle du chameau male; ses membres sont
finement dessines, et plutot arrondis qu'allonges. Quand on le sort de
l'ecurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent a ceux de
l'aigle, et il marche avec l'inquiete impatience d'un loup affame. Son
ventre et ses cotes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de
bonne famille prete une oreille obeissante aux lecons de ses parents;
il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la
genealogie et la purete de son sang. Il essaie souvent la vigueur
des articulations de son genou; en un mot, il doit etre ce qu'etait
Mirza-Serraf dans sa jeunesse."

Des que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa
suite: "C'est la le fils de Mirza-Serraf? Hola! qu'il soit arrete!"

Roushan fut immediatement entoure de tous cotes; mais, sans paraitre
s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:

_Improvisation_.--"Ecoutez, mon prince; il me revient en memoire
quelques stances de vers agreables; permettez-moi de vous les reciter."
Le prince y consentit, et ordonna a ses gardes, de ne pas toucher
a Roushan qu'il n'eut dit ses vers. Alors ce dernier commenca
l'improvisation suivante: "Mon prince a donne l'ordre de me punir; mais,
par Allah! je sais comment me defendre; je m'echapperai de ses mains.
En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la
pature a l'aigle vorace et affame, je les rejetterais toutes."

Le prince l'interrompit et lui dit: "Cesse tes vaines bravades; viens,
et sers-moi fidelement, autrement je te ferai mourir."

Roushan chanta alors ainsi:

_Improvisation_.--"Je suis appele Dieu dans ma maison: oui, je suis un
dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lache comme toi. La cruche
a porte l'eau assez longtemps pour toi; mais, a la fin, la cruche s'est
brisee."

Le prince lui dit: "Ton pere a ete mon serviteur pendant cinquante ans.
Dans un moment de colere, j'ai ordonne qu'on lui crevat les yeux. Mais
qui deniera au maitre le droit de punir son esclave, afin de pouvoir
ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras a
m'etre agreable, et je te recompenserai." Roushan repliqua: "Tu as
eteint les yeux de mon pere, et, a ce prix, tu veux me faire riche. Si
Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais
ecoute!"

_Improvisation_.--"C'est toi-meme qui as construit l'edifice de la ruine
quand tu as prete l'oreille a des calomniateurs. Je prendrai ta vie et
je renverserai ton trone."

Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement:
"Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour detruire mes villes et
pour renverser mon trone?" Roushan improvisa le chant suivant:

"Assez de forfanteries. Que sont a mes yeux trente, soixante, ou meme
cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos precipices et vos
deserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le leopard des montagnes
et des vallees[2]."

[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantee par les Turcs
avant qu'ils s'elancent sur l'ennemi.]

Le prince reprit: "Viens plus pres de moi, ne fuis pas. Je jure par
la tete des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (general
commandant en chef) de mes troupes." Et pendant qu''il parlait ainsi,
il admirait le courage du jeune homme. Roushan repliqua et dit:
"Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au
monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as creve
les yeux [3].

[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]

_Improvisation_.--"Ecoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un
fardeau. De ce jour j'abandonne ma tete aux hasards de la fortune,
comme la feuille d'automne s'abandonne a l'apre souille des vents. Avec
l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y retablir la religion d'Ali,
qui est venere dans ce pays."

Il finissait a peine ces mots, que, se precipitant au milieu de la suite
du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, a la fin convaincu
que toutes les armees de la terre ne pourraient venir a bout de le
vaincre, ordonna a son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et
inutile.

Roushan traversa l'Oxus a la nage et se hata de rejoindre son pere sur
la rive opposee. "Tu m'as venge, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu
t'en recompense! Quittons maintenant cette contree: non loin d'Herat, je
connais une oasis ou tu vas me conduire.

Roushan obeit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de
dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais,
et dit: "O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite
de l'apparition de deux etoiles, l'une a l'orient et l'autre a
l'occident.--Pere, je l'ai trouve!

--Bien! L'oasis ou nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit
qui precede le vendredi sera arrivee, tu veilleras avec ce livre dans la
main, en repetant continuellement la priere qui se trouve a ce passage
du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux
etoiles jusqu'au moment ou elles se rencontreront. Alors tu verras la
surface de l'eau se couvrir d'une ecume blanche. Prends ce vase que
j'ai apporte tout expres, tu y recueilleras soigneusement l'ecume et me
l'apporteras sans delai."

Quand la nuit designee fut venue, Roushan remplit toutes les
instructions de Mirza-Serraf, et deja il revenait avec le vase plein
de l'ecume mysterieuse; mais elle etait si blanche, si legere et
si fraiche, que le jeune homme inexperimente ne put resister a la
tentation: il avala l'ecume. "J'ai accompli toutes tes prescriptions,
dit-il a son pere; l'ecume cependant ne s'est pas montree sur l'eau
de la source." Mirza-Serraf repondit: "L'ecume a paru sur l'eau de la
source; j'en suis certain. Confesse la verite, qu'en as-tu fait?"

Roushan etait sincere; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant
son genou avec ses deux mains: "Qu'as-tu fait, malheureux? s'ecria-t-il.
Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tete! Tu m'as ravi le
bonheur de te revoir. Cette ecume etait un remede precieux et unique, un
collyre qui avait la puissance de guerir ma cecite. J'en aurais employe
une portion pour moi, et je t'eusse laisse boire le reste. Mais les
decrets du sort sont irrevocables; tu deviendras un guerrier invincible
et moi je mourrai aveugle. Tout est consomme, maintenant." Le pauvre
vieillard commenca alors a dicter ses dernieres volontes. "Mes jours
sont comptes, dit-il, desormais tu prendras le nom de Kourroglou, le
fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attaches pour toujours
a ce surnom. Maintenant conduis-moi a Mushad, sur le dos de Kyrat[4],
car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval."

[Footnote 4: Un cheval bai brun.]

Kourroglou placa son vieux pere derriere lui, et marcha vers la ville
sacree de Mushad, ou ils arriverent en peu de temps, grace a la vigueur
surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrasserent
la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils etaient, devinrent _sheahs_
et vrais croyants. Ce fut la aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici
quelles furent ses dernieres paroles: "Aussitot que je serai mort,
rends-toi dans la province d'Aderbaidjan, dont le schah de Perse est
souverain. Il voudra t'attirer a sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne
te revolte pas non plus contre lui."

Il dit et il expira.



DEUXIEME RENCONTRE.

Nous avons traduit textuellement la premiere rencontre pour donner au
lecteur une idee juste de la forme de ce recit. M. Chodzko declare dans
sa preface, en qualite d'etranger, qu'il n'a point pretendu faire de sa
_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne
possedons pas assez cette langue pour adresser des critiques a M.
Chodzko; mais nous la lisons assez pour esperer n'avoir point fait
de contre-sens, et pour nous etre assure que les rapsodies des
Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous etre transmises avec plus de
concision, de franchise et de simplicite. Nous ne savons pas non plus si
le style de M. Chodzko a la veritable couleur orientale; mais on a pu
voir par ce qui precede (rendu mot a mot autant que possible) que c'est
une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune
coquetterie deplacee pour chercher a flatter le gout europeen. C'etait,
je crois, la vraie maniere et la seule bonne.

La seconde _rencontre_ est consacree a faire rencontrer en effet,
Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier pretend avoir
le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitie en voyant un
ennemi si jeune venir tout seul pour le defier, au milieu de quarante
de ses meilleurs garnements. "Le monde entier retentit de ma gloire,
s'ecrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.

"Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Miserable! lui repond
Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas
encore ce que c'est qu'un belier."

Le belier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage
et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se
compare de preference a cet animal dans ses frequentes vanteries, et
quand il a dit: "Je suis Kourroglou le belier," il a tout dit.

Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son
ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les
stances qui lui _viennent a l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable
occasion. Ces stances sont toujours belles d'energie sauvage, et le
refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _"Ne combattrons-nous donc
pas aujourd'hui?"_ En voici une qui ne manque pas de caractere:

"Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui,
_comme un belier_, vienne frapper sa tete contre mon bouclier! Je puis
broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne
combattrons-nous donc pas aujourd'hui?"

Pendant que Kourroglou chante ses trophees, Daly-Hassan examine Kyrat,
l'incomparable Kyrat, le fils de l'etalon-spectre, le coursier fidele,
l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient epris_.
"Fais-moi present de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser
ton sang." Kourroglou repond par de nouvelles provocations, et le combat
s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont
_expedies aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite a travers le
desert. Daly-Hassan reste seul; devore de rage, il se precipite sur son
ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussiere, pousse un cri
_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa
poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tete.
Daly-Hassan se prend a pleurer. "Miserable batard! lui dit Kourroglou,
es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrees?
Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lache! tu verses des larmes pour une
cuilleree de sang!"_

"Guerrier invincible, lui repond Daly-Hassan, _j'ai jure a Dieu et a
moi-meme de servir fidelement l'homme qui pourrait me renverser sur le
dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maitre."

Kourroglou est emu de pitie. Il se leve, rengaine son poignard, et suit
Daly-Hassan dans une caverne ou celui-ci le rend maitre des richesses
immenses qu'il a amassees durant les sept annees de son brigandage.
A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils
demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que
pour augmenter leur tresor en detroussant les voyageurs, et pour enroler
des bandits sous leurs ordres.

Quand ils ont reussi a se composer une bande de 77 hommes, ils chargent
leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur
voyage vers la province d'Aberdaidjan, ils atteignent bientot les
montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux
a la decouverte pour s'assurer d'une retraite sure. Ils trouvent dans
le district de Karadag une magnifique prairie ou ils s'installent avec
leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits repandent bientot
la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enroler sous
leur banniere.

"Il traitait ses gens comme un pere, et la paie qu'il leur faisait etait
si liberale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun
d'eux."

En peu de temps, Kourroglou se voit a la tete de 777 hommes, nombre
sacre qu'il n'eut depasse vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il
lui eut ete possible des lors d'y atteindre.

Cependant le gouverneur de la province commence a s'alarmer du voisinage
de Kourroglou. Il lui depeche un envoye qui, sans fleur de rhetorique,
lui parle ainsi:

"Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu desires parler au souverain
d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as
quelque chose a me dire, je t'ecouterai afin de savoir ce que c'est."

Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il
se ressouvient de la defense que son pere lui a faite, en mourant, de
se revolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoye fort
honnetement, et lui promet d'evacuer le pays sous peu de jours.

Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:

"L'heure du depart est arrivee. Que quiconque veut me suivre dans le
Kurdistan se tienne pret! Qu'il me suive, celui dont les levres veulent
boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre
en pieces le linceul de la mort!"

Les 777 brigands repondirent: "O Kourroglou, nous ne craignons pas la
mort; la ou tu iras, nous irons." Ils partent; ils arrivent dans la
vallee de Gazly-Gull, situee dans le voisinage de Khoi, et debutent par
l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan,
Hussein-Ali-Khan, se met en route a la tete de quinze cents cavaliers
pour aller reprimer ces brigandages. "Ne craignez rien, o mes ames! o
mes _fous_ (_Dalcelar_)!" C'est le nom d'amitie que Kourroglou donne a
ses compagnons, c'est le titre glorieux que le posterite leur conserve:
"Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure." Kourroglou
dit, et revetu de sa cotte de mailles, arme de toutes pieces, il
attend, appuye tranquillement sur sa lance, l'envoye d'Hussein. Aux
interrogations et aux menaces de l'envoye, Kourroglou repond comme de
coutume par une chanson: "Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter
quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es dispose, repond le
serdar, amateur de poesie comme tous les Orientaux." Kourroglou chante
ici une fort belle strophe:

"Voici la verite des verites! Ecoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange
de la mort. Regarde; je suis Azrail. Mes yeux aiment la couleur du sang.
Oui, je suis venu pour arracher les ames des corps; je suis le veritable
Azrail. Nous verrons bientot quelles entrailles, quels cranes seront
fouillee les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour meme,
tu quitteras ce monde; me voici. Comme un veritable Azrail, je viens
arracher les ames."

..........................................................

"Maintenant, j'enseignerai a rire a tes ennemis, et a tes amis a se
lamenter. Contemple en moi Azrail, l'exterminateur des ames"."

Kourroglou s'elance au plus epais de la melee. Il tue tout ce qui est
digne d'etre tue, il pille tout ce qui vaut la peine d'etre pris.

"Kourroglou cependant ne resta pas davantage a Gazly-Gull, il vint se
fixer definitivement a Chamly-Bill; sa gloire se repandit bientot dans
les contrees environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or
et des presents."



TROISIEME RENCONTRE.

Kourroglou se prit de gout pour Chamly-Bill, et y batit une
forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et
de sa liberalite, s'empresserent de se joindre a sa bande. En peu de
temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce
fut la que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub,
qu'il adopta, plus tard, pour son frere. Cet homme avait voyage dans
tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la
description de ce qu'il avait vu.

[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entoure de murs, avec
des tours et des meurtrieres dans les angles. On voit encore aujourd'hui
les ruines du fort de Kourroglou a Chamly-Bill.]

Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour a la ville d'Orfah, vit une
grande foule rassemblee sur la place du marche. Il s'avanca et vit un
jeune garcon, tel que le depeint le poete:

"Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arques. Sa
ceinture est etroite; ses levres ressemblent a un bouton, a une rose
souriantes. Jeune homme, sacrifie ton ame a la beaute! contemple en moi
son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant
de plus belle esperance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du
huitieme ciel! Son pere est boucher de son etat; le fils est une mine de
pierres precieuses."

Khoya-Yakub demanda: "De quel jardin est cette rose? de quelle prairie
est cette plante?" Quelqu'un repondit: "Son pere est boucher du pacha
de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom." Le marchand pensa lors en
lui-meme: "Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un
si beau garcon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, a mon retour a
Chamly-Bill, j'essaie de lui depeindre ce que j'ai vu, il ne me croira
pas." Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix
pour faire le portrait d'Ayvaz.

Apres un voyage de quelques jours, il revint a la forteresse de
Chamly-Bill. Il fut dit a Kourroglou que son frere Khoya-Yakub etait
revenu. Il ordonna aussitot a ses hommes d'aller a sa rencontre, et de
l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui etaient dus. Des qu'il
fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit
asseoir a ses cotes, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains,
comme a son superieur. "Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou;
buvons en l'honneur de l'arrivee de notre frere." Et ils s'assirent, et
ils burent au point que Khoya-Yakub commenca a devenir gris, et sentit
sa tete s'allumer. Kourroglou lui demanda d'ou il venait. Il repondit:
"D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que
mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu la, des hommes plus beaux
et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis
moi, une fete plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu
des echansons plus beaux et plus richement vetus que les miens?--Frere
guerrier, j'ai vu la un jeune garcon que les mains de tous vos jeunes
gens ne sont pas dignes de laver. Voila que tu deviens vieux, et que tu
n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin
de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te
servir et de te succeder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui
et un fils tant que tu vivras?" Il commenca alors a vanter la beaute
d'Ayvaz et sa male physionomie. Kourroglou dit: "Eh quoi! marchand qui
n'es bon a rien! ne pouvais-tu depenser quelques tumans pour payer un
peintre et m'apporter sa ressemblance?" Le marchand sortit une miniature
de son habit et la tendit a Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il
l'eut examinee, _les renes de sa volonte echapperent des mains de sa
patience_, et il s'ecria: "Daly-Hassan, qu'on apprete une chaine et
des fers." Le marchand, etonne, demanda ce que signifiait un ordre
semblable. "Je vais te faire enchainer, miserable!" Pour quelle raison,
et quel est mon crime? Est-ce donc la recompense que tu me donnes pour
t'avoir trouve un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme,
ecoute-moi; je vais partir pour Orfah a l'instant meme; et tu attendras
mon retour, enchaine dans un cachot. Si le jeune garcon justifie
reellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne
couvre pas ta tete d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la
voute des cieux. Mais malheur a toi, si Ayvaz est indigne de tes eloges;
car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton
chatiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois
pas mentir a tes superieurs."

Cela dit, il donna ordre d'enchainer le marchand par le cou et par une
jambe, et de le jeter ensuite en prison.

"Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat." Daly-Hassan mit lui-meme la selle
et le coussin sur le cheval de son maitre, et les attacha sept fois avec
la sangle. "Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous
ne se hasarde de boire de facon a s'enivrer jusqu'a ce que je sois de
retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique
ou du tambourin. Souvenez-vous de cette defense, ou je vous arracherai
de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je
pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je
mourrai ou je reviendrai avec lui. Ecoutez ma chanson.

_Improvisation._--"J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally.
Attendez le jour d'adoption jusqu'a mon retour. Demandez-le en Turquie
et en Syrie jusqu'a mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le
bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux
pieds legers. Tuez des veaux, egorgez des moutons, et nourrissez-vous de
mes troupeaux jusqu'a mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte
l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez
jusqu'a mon retour."

Ayant dit cela, Kourroglou prit conge de ses freres, monta sur Kyrat
et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville
d'Orfah. Il n'en etait plus qu'a un fersakh de distance, quand il se
sentit une faim extreme; et, voyant un berger qui gardait son troupeau
sur la pente d'une colline, il se dit: "Le proverbe est bon: si tu as
faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant reflechissons
un peu de quelle facon j'attraperai a dejeuner." Alors il s'approcha, et
s'ecria: "Que Dieu te benisse, berger! ne peux-tu me donner a dejeuner?"
Le berger leva la tete; et, voyant un guerrier dont l'armure, a elle
seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-meme par-dessus le marche,
il repondit: "Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais
si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher."
Kourroglou dit: "Dans ce desert une goutte de lait vaut le monde entier:
vas-en chercher, et me l'apporte." Le berger etait d'une haute stature
et taille carrement; il tenait dans sa main une enorme massue, dont la
tete etait armee de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux
casses et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle
pesait un men et demi[6]; une courroie, passee dans un trou, la
suspendait a son poignet. Le berger leva la massue: et, a ce signal,
toutes les brebis se reunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui
une ecuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait
contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la
mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour
qu'il put manger, Kourroglou en eut a peine bu quelques cuillerees
qu'il se sentit tres-faible, et dit: "Berger, n'as-tu pas une croute de
pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui
puisse le manger." Kourroglou reprit: "Il porte un nom mangeable; et
pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi." Le berger
dit: "C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai petri pour mes
chiens." Kourroglou dit: "N'importe, apporte-le tel qu'il est." Le
berger repliqua: "Le soleil l'a seche; il est devenu tout a fait dur et
moisi: tu te rompras les dents." Kourroglou dit: "Ne, crains rien, mon
garcon, et donne-le-moi promptement." Un sac de peau etait suspendu au
dos du berger; il l'en ota, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier
etait si prodigieusement affame, qu'il plongea ses deux mains dans le
sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en
morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et
voyant que son hote, qui avait deja prepare de la nourriture pour quinze
personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit a lui-meme: "La faim
l'a rendu fou; car assurement nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout
cela; quand il aura mange cinq ou six cuillerees, il jettera le reste;
avec ce qu'il a apprete pour lui, je pourrais nourrir une semaine
entiere, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau." Pendant ce
temps, Kourroglou emiettait le pain, et en remplissait l'ecuelle. A la
fin, enfoncant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position
verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui etait debout, en
contemplation devant lui. Il lui dit: "Assieds-toi, berger, et mangeons
ensemble." Le berger repliqua: "Beg, tu as prepare toi-meme le repas,
mange-le tout seul, car je ne puis t'aider."

[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]

[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employe commumnement en Perse.]

Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit a l'oeuvre; ses enormes
et rudes moustaches genaient le passage; et le pain lui sortait de la
bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en
colere, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient
par-dela ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable a l'entree d'une
caverne, et, prenant l'ecuelle de ses deux mains, il avala le contenu
jusqu'a la derniere goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si
disait en lui-meme: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut etre la un
homme, car aucun etre humain ne pourrait avaler une telle quantite de
nourriture. Encore une fois, je le repete, voyons, au nom d'Allah!
ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du
desert[8], ou Satan lui-meme; s'il reste, c'est un fils des hommes. On
dit que la famine incarnee est arrivee sur la terre; c'est la surement
la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout
d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me devorera moi-meme."
Kourroglou pensait en lui-meme: "Comment vais-je faire pour me rendre a
Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monte sur ce
cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour
que je ne sois pas decouvert. Prenons plutot les habits du berger, et
entrons ainsi dans la ville." Il dit donc au berger: "Viens la, et
faisons l'echange de nos habits" Le berger se mit a rire et lui dit:
"Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvrete? Le chale seul qui est sur ta
tete, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est
passe dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon
troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?" Cela dit, il cracha
dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une
facon menacante, il dit a Kourroglou: "Toi, si confiant dans la largeur
de tes epaules, regarde aussi la largeur de mon cou." Kourroglou sourit
et lui dit "Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi;
il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10].
Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il
m'echappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre
echange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les
miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar
et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne
m'oublie pas dans tes prieres. Tu garderas aussi les autres choses qui
m'appartiennent." Le berger dit: "A coup sur cet homme est fou; je
ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg,
deshabille-toi." Kourroglou detacha sa ceinture et ota tous ses habits.
Le berger en lit autant de son cote, et mit les vetements de Kourroglou,
auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur
ses epaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui
dit: "Maintenant donne-moi ta massue;" car il voyait qu'en cas de besoin
elle pourrait lui etre aussi utile qu'un sabre. La prenant a sa main, il
dit: "Berger! ton ame et l'ame de mon cheval.[11]"

[Footnote 8: _Le fantome du desert_, "Guli-Beiaban," le vampire bien
connu des contes orientaux.]

[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au "jus tallionis" du Coran.
Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de
l'argent.]

[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze
francs.]

[Footnote 11: Phrase proverbiale tres usitee chez les Persans, elle
signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin
de toi-meme.]

Le berger repondit: "Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en
paix; tu peux te fier a moi." Et il disait en lui-meme: "Dieu veuille
que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvrete; le cheval et
les vetements me suffiront aussi longtemps que je vivrai."

Kourroglou prit conge du berger, et continua son voyage a pied; le
manteau du berger etait sur ses epaules, la massue dans sa main, Il
apercut bientot la ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant
prononce le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans
une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait
avec amour, priant et soupirant en meme temps. Kourroglou lui demanda en
langue turque: "Quelle viande portes-tu la, que tu la convoites ainsi,
et sembles soupirer apres?" Le Turc repondit: "Es-tu donc etranger,
seigneur, ou viens-tu de quelque contree eloignee?" Kourroglou dit:
"Oui, je viens de loin." Le Turc lui dit alors: "Ne sais-tu pas que dans
les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la
viande qui est chere? J'ai une personne malade chez moi, a laquelle le
medecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je
regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouve
de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai
ete oblige de payer un okha deux piastres, et c'est la ce qui me fait
soupirer." Kourroglou demanda: "Se peut-il que la viande soit aussi
chere?--Oui, en verite, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est
enormement cher." Kourroglou dit en lui-meme: "Bonnes nouvelles pour mon
berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui meme je vendrai
tes moutons." De la Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant
laquelle il apercut une foule de gens, meles ensemble _comme les plis
d'un manteau froisse_: les hommes venaient la pour acheter de la viande,
les femmes pour admirer la beaute d'Ayvaz. Kourroglou desireux de le
voir aussi, regardait par-dessus les epaules de ceux qui etaient devant
lui. Les Turcs, le jugeant d'apres son costume, le prirent pour un
berger et commencerent a le frapper sur la tete. Alors Kourroglou se
baissa dans l'intention de regarder a travers leurs jambes, mais il
s'exposa ainsi a de plus graves insultes. "Je ne puis dompter ces Turcs
grossiers, dit-il; comment puis-je esperer d'enlever Ayvaz?" Il se mit a
coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa
massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant
et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tete frappee eut le crane
brise; celui qui recut le coup sur la jambe eut la jambe cassee; celui
qui le recut sur les epaules resta sur la place.

[Illustration: Il commenca a regarder dans l'interieur. (Page 3.)]

De cette maniere il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand
il l'apercut assis et tenant tristement sa tete dans sa main. Kourroglou
dit dans son coeur: "Un vrai looty [l2] possede six tours; cinq
d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant."
Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une
piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: "Frere, pese-moi un okha
de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement
sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les
rejoindre." Ayvaz se dit: "Voila une bonne pratique pour moi; je vends
un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son
reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont
partis." Ayvaz etait orgueilleux a cause de sa beaute, et il dit avec
aigreur: "Viens ici, approche-toi plus pres, maitre niais? Que veux-tu
dire?" Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plie un de
ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres.
Kourroglou dit: "Jeune espiegle, pourquoi me frappes-tu?" Mais il etait
joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colere de cette preuve
de courage. Ayvaz repartit: "Drole, tu veux deprecier ma marchandise; en
presence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour
un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux
livres." Kourroglou dit: "Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de
la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire,
demanda Ayvaz?--Sot que tu es, repliqua Kourroglou, j'ai neuf cents
moutons a vendre, et je venais ici pour connaitre le prix reel de la
viande, savoir si elle est chere ou bon marche." On dit, avec verite,
que la raison abandonne la tete d'un boucher quand il entend le belement
d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tot entendu parler de neuf cents
moutons, qu'il dit: "_Mon oncle_, je ne savais pas que tu etais un
maitre berger; j'ai ete grossier dans mon langage; tu es en droit de me
couper la langue. Je t'ai frappe, coupe-moi la main, pardonne seulement
ma faute."

[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le
brave venitien et l'aventurier francais.]

[Illustration: A la fin enfoncant la cuiller... (Page 7.)]

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--"Tu frapperas l'ennemi arme, fut-il enveloppe dans un
feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumiere de mes yeux! je ne me fache
pas de semblables bagatelles." Ayvaz dit alors:--"Pour l'amour de Dieu!
mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amene neuf cents
moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persecuter,
et tu seras oblige de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte
qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux
d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon
pere. Nous acheterons a nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls
te donnerons l'argent." Kourroglou repondit: "Va donc, je t'attendrai
ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il
vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles
ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-meme."
Kourroglou repliqua: "Va, et repose-toi sur moi; j'ai ete boucher
dix-sept ans, et je connais mon etat; je vendrai bien a ta place." Ayvaz
laissa la boutique a la garde de Kourroglou, et courut chercher son
pere. Bientot apres, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit
Kourroglou, et pensa en lui-meme: "Comment acheter d'un pareil monstre!
Je suis vraiment effraye de lui." Ainsi ruminant, il allait de long en
large.

Kourroglou le vit et lui dit: "Tu vas et viens comme si tu etais malade;
de quoi as-tu besoin?" Le Turc prit une piastre dans sa poche, et
demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent
sur l'etal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la
meilleure viande: "Prends-la toute!" lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il
y avait quelque tricherie la-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer
de lui, repondit: "Tout ce que j'ai a recevoir, c'est un demi-okha de
mouton, et je n'en prendrai pas davantage." Kourroglou leva sa massue
sur lui, et s'ecria: "Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre
tout." Le Turc dit dans son ame: "Il faut toujours profiter de
l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il
aura evidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai
la viande par terre, et je me sauverai." Il entra dans la boutique
lentement, et avec timidite prit la viande, la mit sur son epaule,
ayant, pendant tout ce temps les yeux fixes sur Kourroglou; ensuite
il quitta la boutique et commenca a courir, et, tout en fuyant, il
regardait souvent derriere lui; mais personne ne le suivait. Il avait
toujours quelque apprehension, et il courait aussi fort que la vitesse
de ses jambes le lui permettait. Il n'etait pas loin de sa maison quand
il rencontra quelques amis, qui lui demanderent la raison de cette hate.
"Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis
dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donne toute une
epaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans
la boutique; allez vite, et il vous les donnera surement." Pendant que
Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce
dernier arrivait a la maison de son pere transporte de joie, et il dit:
"Il est venu a notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je
l'ai retenu, et nous acheterons son troupeau." Son pere, Mir-Ibrahim,
le boucher, se rendit promptement a la boutique, et des qu'il vit
Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de
grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frere en meme
temps. Kourroglou pensa en son coeur: "Je t'entends, coquin, tu veux
m'attraper." Mir-Ibrahim dit: "Beg, votre nom a echappe de ma memoire;
tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre
presence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous
ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous desiraient."
Kourroglou pensait dans son coeur: "Fripon! tu achetes le pain du
boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13]." Et alors il dit: "Mon
nom est Roushan." Il ne disait pas un mensonge, car tel etait vraiment
son nom. Le boucher sur cela commenca a se plaindre: "Comment! nous
aviez-vous oublie? et pourquoi etre reste si longtemps sans voir votre
ami et votre frere?" Kourroglou repondit: "Les moutons que j'avais
coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou
demeure sur les frontieres, a Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a
retenu; mais, grace a Dieu! Kourroglou etant mort, je te fournirai
desormais autant de moutons que tu peux desirer." Mir-Ibrahim, le
boucher, demanda: "Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et
enterre! J'ai moi-meme assiste a ses funerailles." Le boucher dit: "Dieu
soit loue! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de
ce bandit, a defendu a mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que
Kourroglou ne l'enleve et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz
n'est jamais sorti de la forteresse." Kourroglou disait en lui-meme:
"Voyez cette sale tete; il m'a enterre vivant, mais je l'aurai bientot
moi-meme mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'a
la fin du monde."

[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as
trompe.]

Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut
d'abord qu'elle avait ete vendue; mais quand il regarda dans la bourse,
il n'y trouva que douze piastres, et dit: "Berger, puisse ta maison
s'ecrouler!" et alors il se mit a pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la
cause de ses larmes; et lui dit: "Pere, j'ai confie a Roushan douze
quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la piece."
Kourroglou repondit: "J'avais entendu dire que la corporation des
bouchers etait renommee pour son avarice sordide, je vois que cela est
exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoye un
morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze
quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit
troupeau, tu pourras en prendre douze gratis." Quand Mir-Ibrahim
entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. "Retiens ta langue,
imbecile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait
ce que c'est que d'etre un homme; il nous donnera quatorze moutons."
Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en
lui-meme: "Ta bouche est prete, ton gosier est ouvert, il ne manque que
la poire pour jeter dedans; mais la poire?" Mir-Ibrahim dit: "Allons,
Roushan Beg, levons-nous, et allons a la maison; nous appreterons
l'argent, et reglerons nos comptes." Ayvaz ferma la boutique, et ils
s'en allerent tous trois a la maison.

[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on
emploie avec les personnes agees.]

Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait
chercher l'argent. Quand ils se trouverent seuls, Ayvaz s'assit sur un
siege plus eleve que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche
une bouteille et un verre qu'il placa devant lui, et alors, relevant
ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida.
Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait
avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se lechait
les levres. Ayvaz dit: "Roushan, mon oncle, pourquoi leches-tu ainsi tes
levres?" Kourroglou repliqua: "Que je devienne ton esclave! O phenix du
paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?" Ayvaz dit: "N'en
as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin." Kourroglou
reprit: "Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et
laisse-moi le boire." Ayvaz dit alors: "Ce breuvage a cette mauvaise
qualite, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?" Ayvaz
repliqua: "Donnez-en seulement une once a un bouc, et aussitot il
aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en a un
poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le
portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois,
tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as
amene neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te
les prendront de force." Kourroglou dit: "Ayvaz, puisse-je devenir
la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en
recoltons en grande abondance." Ayvaz lui dit: "Comment le fait-on dans
votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse
jusqu'a ce que le jus en soit bien exprime; alors on en remplit un vase
que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'a ce qu'il soit reduit
d'un tiers, et que la quatrieme partie demeure; alors nous jetons dedans
du pain coupe en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts." Ayvaz
dit: "Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la
chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc,
alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le
vois a present; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le
faites-vous dans votre pays, mon oncle?--Nous prenons de la creme, que
nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'a ce
que le beurre paraisse a la surface. On met le beurre dans le pilon, et
l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough
(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y
gouter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras
bu."

[Footnote 15: _Dushab_, pate sucree preparee de la maniere ici decrite,
dont on fait communement usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de
sucre.]

Kourroglou reitera sa demande, jusqu'a ce qu'enfin Ayvaz, touche de
pitie, consentit a lui en donner un verre. "O Dieu! s'ecria-t-il,
maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert a boire de ses
propres mains!" Il vida le verre, et, comme il n'avait mouille qu'une
de ses moustaches, il dit: "Donne-m'en un autre verre, pour l'autre
moustache." Il continua ainsi de boire et eut bientot vide la bouteille
jusqu'a la derniere goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritee:
"N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientot ta
tete s'appesantir." Kourroglou dit: "Mon petit oiseau de paradis! tu ne
penses a personne qu'a toi! regarde-moi aussi." Cela dit, il se leva,
et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans
la niche, il les prit l'une apres l'autre, et les vida jusqu'a la
derniere goutte. Ayvaz s'ecriait: "Ceci n'est pas du vin, mais de
l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!" Kourroglou dit:
"O perroquet du paradis! elles se meleront dans mon ventre." Ayvaz etait
fache et se disait: "Il est ivre, il va bientot tomber endormi; alors,
comment acheterons-nous ses moutons?" Kourroglou prit un siege, et,
regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et
commencant a jouer, dit: "Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi
tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?"
Kourroglou dit: "Quand j'etais un enfant, un simple petit berger, mon
pere fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cedre; il y mit
des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai
appris dessus a jouer un peu." Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou
l'accorda, et elle resonnait sous ses doigts comme un rossignol.
L'enfant emerveille ecoutait avec ravissement. A la fin, reprenant
son sang-froid, il demanda: "Oncle, peux-tu chanter aussi bien que
tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que
pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je
ne chante pas ici, ou chanterais-je donc?" Cela dit, il chanta
l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--"Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du
boucher! Mais il ne faut pas repeter mes paroles. La rosee est descendue
sur les joues de la rose[16]. Tu as vide la coupe, tu es gris, meme
ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais
qui seras bientot le mien."

[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]

Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:

"Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!"

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les
rossignols amoureux chantent, les vallees de Chamly-Bill sont obscurcies
par de nombreuses tentes[17]. C'est la qu'est ma demeure. O fils du
boucher!..."

[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre
piquets et une couverture d'etoffe de laine noire.]

Ici Kourroglou s'arreta et se dit: "Si je terminais cette chanson par le
nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore
berger un peu de temps." Il chanta l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--"Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie
des etres crees doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma fleche
traverse le roc, o fils du boucher!"

Comme il disait ces mots, le pere d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la
chambre avec l'argent destine a l'achat des moutons et dit: "Leve-toi,
Roushan-Beg, et allons ou est le troupeau, afin de terminer notre
marche."

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: "Mir-Ibrahim, l'enfant
ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste a la maison;
le pacha lui a defendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai
dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous
croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous
pas? Je te repete que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois.
Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu
as peur que je te force a etre reconnaissant, quand j'aurai fait don a
Ayvaz de trente moutons."

Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un present
de trente moutons, il perdit la tete. Il donna a Ayvaz un vigoureux
soufflet sur la face, et s'ecria: "Leve-toi, niais, et fais un grand
salut a Roushan-Beg! c'est un homme liberal, c'est un grand homme, et sa
parole est une parole." Ayvaz, qui etait excite par le vin qu'il avait
bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un
frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: "Cet
homme doit etre Kourroglou lui-meme ou quelqu'un de sa bande." Il prit
sa guitare et dit: "Pere, laisse-moi chanter une chanson et je vous
accompagnerai ensuite."

_Improvisation_.--"Pere, ne confonds pas mon entendement! un homme comme
lui ne peut etre un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmene
pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-la. J'ai compare ses paroles
avec ses actions; c'est un fou etrange. Son amitie et sa haine ne durent
qu'un moment. Ce doit etre Kourroglou lui-meme ou Daly-Hassen: _cet
homme ne ressemble certainement pas a ton berger_."

Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: "Cet enfant est penetrant;
c'est le fils qu'il me fallait." Ayvaz continuait ainsi:

_Improvisation_--Pere, ses marchands trafiquent dans les quatre parties
du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent a ses depens. Il n'aime
aucun compte, mais distribue liberalement ses dons par cinq et par
quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-la."

Mir-Ibrahim dit: "Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les
neuf cents moutons?" Ayvaz continua et chanta:

_Improvisation_.--"Renvoyez-le; envoyez-le ou nul oeil ne pourra le
voir. Que pas un hote, pas un voisin ne s'apercoive de sa venue. Qu'on
ne le voie pas meme dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut
etre, croyez-moi, ne peut etre un berger. Le nom d'Ayvaz est attache
a cette chanson. Un signe, en forme de croix, a deja ete brule sur ma
poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tete.

"Pere, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!"

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait devine ce qu'il etait, se pencha
doucement vers lui, et lui dit a l'oreille:

"Mechant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le
troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachees au dos d'un
jeune ane; chacune d'elles contient quantite d'alouettes, de cailles,
de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux
chanteurs. Aussitot que nous serons arrives, je t'en ferai present,
ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, ou ils
chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu ecouteras leur
ramage, tu seras rejoui."

Ayvaz alors pleura et dit: "Je ne puis m'en defendre, viens, pere,
allons.--Oui, allons, mon enfant, notre ami Roushan-Beg empechera bien
que tu sois arrete aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un
esclave avec nous."

Ainsi, apres avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz,
Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de
distance d'Orfah, ils arriverent a la montagne dont il a ete parle, sur
laquelle le berger faisait paitre ses moutons. Quand le boucher apercut
de loin le troupeau, il fut rejoui dans son coeur et dit: "Est-ce la ton
troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commencons donc notre marche. Nous
conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y
a de moutons gras et en bon etat; combien de maigres et
d'estropies.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien
as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf
cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de betail
maigre, male ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon etat.
Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore
agnele.--Bien, as-tu achete ces moutons ou les as-tu eleves?--Un menteur
est pire qu'un chien, et je te dirai la verite: j'en ai achete la
moitie, et j'ai eleve moi-meme l'autre moitie.--Combien veux-tu les
vendre la piece?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit
celui qui ment. Je te dirai la simple verite. Je les ai achetes cinq
piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au
moins une piastre de profit dans le marche. Je ne desire pas en avoir
davantage avec toi."

Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque
parole qu'ils prononcaient. Il dit tout bas, a son pere: "Je lui ai fait
boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un
mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans delai, pere, et
lorsqu'il l'aura recu, il ne pourra plus se retracter, quand meme il
recouvrerait la raison."

Mir-Ibrahim ouvrit le sac ou etait l'argent, qu'il compta et versa
ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que
plus de la moitie etait deja payee et que le compte avancait rapidement,
dit dans son coeur: "Comment me debarrasserai-je de ce fripon de Turc?"
Il possedait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait
serrer entre ses doigts une piece de monnaie assez fort pour en effacer
l'empreinte. Ayant ainsi efface une piastre, il la jeta avec colere
devant le boucher et s'ecria: "Ceci est de la fausse monnaie." Mais
la ruse n'avait pas echappe a l'oeil percant d'Ayvaz, qui dit:
"Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunte la moitie
de cet argent; pourquoi l'alteres-tu mechamment?" Kourroglou repliqua:
"Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins
d'ouvriers de la monnaie ont oublie de frapper les chiffres du sultan
sur la piastre; et il faudra que je perde dessus." En disant ces mots,
il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritee: "Il
y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons,
et je vous vendrai l'autre." Et il s'eloigna. Les prieres du boucher
furent inutiles, et Kourroglou etait sur le point de partir, lorsque
Mir-Ibrahim, au desespoir, dit a son fils: "Puisses-tu mourir jeune[18],
Ayvaz; va, cours apres lui, et prie-le de venir terminer le marche;
peut-etre t'ecoutera-t-il."

[Footnote 18: "Mourir dans ton jeune age", _djeuen merg skeyi_, et aussi
_merghi tu_ "tue la mort", sont deux etranges expressions de tendresse
employees par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de
quelqu'un ou le flatter.]

Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains,
il le supplia, en disant: "Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas
fache, et reviens." Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint,
et s'assit a sa premiere place. Quand l'argent fut tout compte,
on s'apercut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit:
"Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les
conduirons a la ville, ou je lui paierai le reste de la somme. Tu
dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin." Kourroglou
repliqua: "Je n'irai pas a Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui
y passent la nuit avec de l'argent sont assassines. Il faut que tu me
payes ici meme.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je
ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant,
sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je
courrai a la ville chercher le reste de l'argent."

Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de
Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.

Kourroglou, sous pretexte d'aller chercher les quatre cages qu'il
avait promises a Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il
retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept
armes_. Alors il demanda au berger: "Ou est mon cheval?--Oh! puisse ta
maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-meme. Je l'ai
attache par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il
est mort ou vivant." Kourroglou lui dit: "Miserable! je souillerai le
tombeau de ton pere! Tu as fait du mal a mon cheval, fils de chien!" Et
il courut sans delai vers le ravin, ou il vit son Kyrat attache d'une
telle facon, qu'il ne pouvait bouger. Il detacha les liens de son
cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrasse sur les deux
yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de
piastres, qu'il attacha derriere la selle avec des courroies.
"Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et
partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientot
ici, et tu seras demonte par un seul coup de sa massue.--Frotte les
yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?" Ayvaz l'examina
attentivement. "Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-meme;
seulement son habit n'est pas le meme."

Il commenca a pleurer, et s'ecria: O ma mere! o mon pere! ou etes-vous?"
Ses larmes et ses prieres lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa
selle, le placa derriere lui, et ayant lie un shawl autour de son corps
et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier a sa ceinture. Ensuite il
donna un coup d'eperon a son cheval, le fouetta, et emporta sa proie.
Le credule esclave du boucher pensait que tout cela n'etait qu'un jeu.
Cependant il courut apres lui et cria: "Treve a ce jeu, treve a cette
plaisanterie." A la fin il se facha, sortit un poignard du fourreau, et
l'elevant devant Kourroglou, il dit: "Laissez l'enfant, ou je vous passe
ce fer a travers le corps." Kourroglou dit: "Voyez ce reptile! Il faut
que je montre quelque merci envers lui." Alors il lanca sa massue apres
lui, et le crane de l'esclave fut ecrase comme la tete d'un pavot.

Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de
frayeur, il commenca a reciter les prieres des mourants. Kourroglou lui
ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il delia sa bourse,
en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: "Berger, as-tu vu
un chameau[19]?" Le berger repliqua: "Je n'ai pas meme vu un mouton."
Kourroglou dit: "Berger, tu vas conduire a l'instant ce troupeau a la
ville; pendant ce temps j'enleverai Ayvaz." Ainsi le berger conduisit
son troupeau a Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz a
Chamly-Bill. L'enfant desole criait douloureusement: "Malheur a moi! je
laisse ma tante derriere moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur
a eux, malheur a moi!" Ses yeux etaient rouges et enfles comme des
pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--"Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne
tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!"

[Footnote 19: "Avez-vous vu le chameau?" _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte
perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.]

Ce dernier, en reponse, fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_--"Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je
retenir mes larmes, o Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de
mes chagrins; comment puis-je m'empecher d'etre triste?"

Alors Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--"Je revenais des champs, je revenais des deserts, et
je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai separe de
ton vieux pere; Ayvaz, ne pleure pas."

Ayvaz chanta ainsi:

_Improvisation_.--"Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as dechire
le fond de mon coeur; tu as courbe sous le chagrin le dos de mon pere.
Comment puis-je m'empecher de pleurer, o Kourroglou?

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--"Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je
pas pour toi un pere, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas,
Ayvaz."

Ayvaz chanta alors:

_Improvisation_.--"Mes fleurs, je vous ai laissees dans le jardin!
J'ai laisse derriere moi des beautes dont la ceinture merite d'etre
embrassee, j'ai laisse derriere moi mon nom et ma famille! Comment
puis-je retenir mes larmes, o Kourroglou?"

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--"Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras
pleurer moi-meme comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras
un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure
plus."

Ayvaz dit: "J'ai oui dire que tu etais un guerrier; tu dois alors me
traiter comme il convient a un guerrier. Je ne puis dire si tu es un
homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empecher de pleurer?"

Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans
l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuerent leur
voyage a Chamly-Bill.

Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher
l'argent, et dit a sa femme: "J'ai rencontre aujourd'hui un berger qui
est un grand niais. J'etais a court de quelques tumans pour payer les
moutons, et je lui ai laisse Ayvaz en otage. Va, et tache de trouver
l'argent promptement." Sa femme court chez quelques parents et amis; et,
ayant obtenu la somme necessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci
remonta a la hate sur sa chetive rosse, et retourna vite au troupeau.
Mais a peine avait-il passe la porte, qu'il vit le berger entrant dans
la ville avec ce meme troupeau. "Berger, tu es un fripon, un voleur! De
quel droit amenes-tu mes moutons a la ville? Je les ai achetes, je les
ai payes." Le berger dit: "Je ne te comprends pas." Mir-Ibrahim demanda:
"Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu reves comme si tu avais
la fievre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est
celui que tu nommes Roushan-Beg.--Miserable! ne m'avez-vous pas
vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris
l'argent?--Arriere, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriete de
Reyhan l'Arabe, et je les amene en ville pour les traire. Les brebis que
l'on trait dans la place du marche se vendent un meilleur prix."

A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir a la peau. Il
descendit pour tater les mamelles des brebis, et s'apercut qu'elles
avaient toutes du lait. Il dit: "Ce hableur, Roushan-Beg, me disait,
en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des males ou des
brebis qui n'avaient jamais porte. Sans aucun doute, c'etait Kourroglou,
qui, apres m'avoir trompe, doit avoir emmene Ayvaz avec lui. N'as-tu pas
vu deux jeunes garcons sur la montagne?" Le berger dit: "Oui, j'ai vu
deux jeunes garcons jouant et luttant ensemble sur la montagne."

Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hate, et courut au galop. Il
ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta
clouee a son palais; il commenca a frapper ses tempes si violemment
qu'il tomba de cheval. Dans son desespoir, il se jeta sur la terre; et,
repandant de la poussiere sur sa tete, s'ecria: "Malheur a moi! il m'a
enleve mon fils."

Mir-Ibrahim fut trouve dans cet etat deplorable par Reyhan l'Arabe. Ce
dernier etait un riche seigneur, qui se rendait au dela des montagnes
pour chasser, accompagne de cent soixante cavaliers. Quand il se fut
approche, et qu'il eut examine les choses, il reconnut son beau-frere
dans l'homme ainsi desole: "Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces
larmes, et que signifie ce desespoir?" Le pauvre pere, que la douleur
privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: "Il l'a
emmene... il l'a emmene!..." Reyhan l'Arabe demanda en colere: "Fils
d'un pere brule, qui, et par qui enleve?" Une demi-heure se passa avant
que Mir-Ibrahim eut recouvre ses sens, et il dit: "Je l'ai vendu a
Kourroglou; il l'a enleve, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui
as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriete." Ce ne
fut qu'apres de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans
son coeur: "Kourroglou, tu es un miserable, tu as passe ta main[20]
crasseuse sur ma tete, et enleve le gibier de mes reserves." Il appela
ses cavaliers, et dit: "Enfants, je vais courir apres lui; suivez-moi."
Alors ils galoperent a la poursuite de Kourroglou, guides par les traces
des pas de son cheval.

[Footnote 20: C'est-a-dire: tu m'as trompe et deshonore.]

Reyhan l'Arabe etait monte sur une jument. Kourroglou continuait de
marcher, sans etre averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses
oreilles. C'etait un signe certain de la presence de la jument, a
environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: "Mon Kyrat
doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout
appris, et me poursuit maintenant." Il regarda le ciel, et vit quelques
oies sauvages passer au-dessus de sa tete. Kourroglou pensa: "Je vais
decocher une fleche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai
vainqueur; mais si la fleche revient seule, Ayvaz ne sera pas a moi." Il
prit une fleche de son carquois; et, apres l'avoir placee sur son arc,
il l'envoya dans l'air. En tres-peu de temps, l'oie descendit, et vint
tomber aux pieds de son cheval.

Kourroglou se sentit tres-heureux; il arracha une couple des plus belles
plumes de l'oie, et, otant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de
plumet, a sa calotte. Ayvaz dit: "Tu as fait des trous, avec ces plumes,
dans ma calotte; j'ai une belle niece qui m'en fera une neuve.--O mon
fils! repliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma
maison, tes habits seront d'or et de soie." En entendant cela, Ayvaz
pleura amerement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson
suivante:

_Improvisation_.--"Que ta tete semble belle avec cette plume! c'est
comme la tete d'une grue male. Je la garderai[21], je veillerai
soigneusement sur elle. Je t'ai cherche dans le ciel, et je t'ai trouve
sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquee de tes
sourcils a ete dessinee par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en
age, tu as quinze ans, o jeune garcon! A tous ces ornements un seul
manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le
modele d'un guerrier. Je couvrirai ta tete d'une calotte d'or. O ma
jeune grue! ne pleure plus." Apres une pause, Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--"Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en
moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le belier_. Je suis
bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, a la tete de grue, ne pleure
plus."

[Footnote 21: _Terbatics_ "Je tournerai autour de ta tete", expression
prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin
de le prevenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui,
et on en fait ensuite present aux pauvres, ou bien on le fait pendre.
Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant,
baisent le pan de sa robe ou son eperon; ils demandent comme la plus
grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de la
l'expression _dourer beguerden_, c'est-a-dire "j'implore, je demande sur
tout ce qu'il y a de plus sacre".]

Retournons maintenant a Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement
tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi
que Kourroglou y venait pour la premiere fois, et par consequent ne
connaissait pas les localites. Il y avait une passe etroite au-dessus
d'un precipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose
ressemblant a un pont jete dessus_. Avant que Kourroglou put avoir passe
ce pont, Reyhan l'Arabe y etait arrive en faisant un detour, et il
se posta a l'entree meme. Kourroglou, voyant que sa route etait
interceptee, se determina a gravir la montagne rapide qui surplombait le
pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses eperons et le fouetta; Kyrat
grimpa comme une chevre sauvage, et fut bientot debout sur le sommet.
Kourroglou, regardant alors de tous cotes, ne vit rien que les murs
perpendiculaires des precipices horribles. On ne voyait aucun passage;
seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin
large de douze metres et de cent metres de long. Kourroglou demeura a
mediter sur ce qu'il y avait a faire.

Reyhan l'Arabe alors dit a ses gens: "Mes enfants, mes ames, pas un pas
de plus. Restez ou vous etes: pas un de vous ne pourrait monter au
lieu ou est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il
descende."

A tout evenement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la
montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade,
Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: "O Dieu! si le jour
de ma mort est arrive, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites." Il
regarda alors Kyrat, et son coeur fut rejoui quand il vit que son cheval
paissait et mangeait l'herbe avec appetit, signe evident que sa sante
s'ameliorait, grace a l'intercession de la sainte ame d'Ali. Il alla
examiner le ravin, large de douze metres, et pensa: "Quel que puisse
etre le resultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,
nous sommes sauves; s'il ne le peut, alors nous perirons tous trois
miserablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brises en mille pieces au fond du
precipice. Je ne puis attendre plus longtemps." Il sauta sur son cheval,
lia Ayvaz a sa ceinture avec un chale, et improvisa a son cheval le
chant suivant:

_Improvisation._--"O mon coursier! ton pere etait bedou, ta mere kholan.
Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ne me laisse pas
ici, parmi les mecreants et les ennemis, au milieu du noir brouillard.
Sus! sus! mon ame, Kyrat, emporte-moi a Chamly-Bill!"

Aussitot que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit a
rire et cria d'en bas: "Bien, maudit! tu as dit tes dernieres paroles;
mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos
mains." Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:

_Improvisation._--"Helas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu
seras couvert de harnais de soie a ta droite et a ta gauche; je ferai
ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derriere avec de l'or pur.
Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond,
aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon
cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu
pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arriere-petit-fils de
Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi a Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai
tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder expres
pour toi. Nous nous rejouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux.
O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus!
porte-moi a Chamly-Bill."

[Footnote 22: Litteralement: "Tu arracheras les yeux du scelerat."]

[Footnote 23: Duldul: nom du celebre cheval arabe qui appartenait a Ali,
gendre de prophete.]

Ayant fini ce chant, Kourroglou commenca a promener Kyrat. Reyhan
l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou preparait son
cheval a franchir le ravin, il dit a ses hommes: "Voulez-vous parier que
Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce precipice? Son grand courage
me plait. Je vous prends a temoin que s'il franchit le ravin, je me
garderai de persecuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui
laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres
disperses et les ensevelirai avec honneur." Il dit ces mots, et il
regarda la montagne tout le temps a travers un telescope. Kourroglou
continuait a promener Kyrat jusqu'a ce que l'ecume parut dans ses
naseaux. Enfin, il choisit une place ou il avait assez d'espace pour
sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.

Le brave Kyrat s'elanca et s'arreta sur le bord meme du precipice; ses
quatre jambes etaient rassemblees entre elles _comme les feuilles d'un
bouton de rose_. Il hesita un instant, prit de l'elan, et sauta de
l'autre cote du ravin; il retomba meme deux metres plus loin qu'il
n'etait necessaire.

Reyhan l'Arabe s'ecria: "Bravo! benis soient la mere qui a sevre et le
pere qui a eleve un tel homme."

Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tete; il
ne regarda pas meme en arriere, comme s'il ne fut rien arrive
d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.

Reyhan l'Arabe dit a ses hommes: "Mes amis, mes enfants! un loup a qui
l'on n'ote pas sa premiere proie s'enhardit et revient plus rapace que
jamais. Kourroglou a enleve aujourd'hui le fils de mon beau-frere;
demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui
montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc."

Sur cela, ils s'elancerent a sa poursuite. Aussitot que Reyhan l'Arabe
apercut Kourroglou, il cria: "Roi, parviendrais-tu a t'echapper jusqu'a
Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore." Kourroglou pensa: "Ce brigand
ne veut pas me laisser en paix." Il fit descendre Ayvaz de cheval,
examina la selle, les etriers, resserra la sangle, et retourna
au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: "Que veux-tu de moi,
mecreant?--Ecoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passe ta
main crasseuse sur ma tete." Kourroglou demanda: "Veux-tu combattre avec
moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre
comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes a tes cavaliers de
sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire,
tu consens a te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il
convient a des hommes.

--Soit, battons-nous donc comme des hommes." Kourroglou, qui voyait que
les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, ranges en
ligne, dit dans son coeur: "Malgre ses promesses, je ne puis me fier a
la parole des Sunnites; commencons donc par eloigner d'ici au moins une
partie de ses cavaliers. Ecoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de
chanter avant le combat. Voici mon chant:

_Improvisation._--"Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armee contre
moi seul. Ou est ton honneur, ou est ta valeur si vantee? Pourquoi
cherches-tu a detruire mon ame? Guerrier Reyhan, tu es fou!"

Le son de sa voix, aussi bien que le chant, etaient si terribles, que
les cavalieres de Reyhan furent frappes de peur. Kourroglou continua:

_Improvisation_.--"Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc.
Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tete comme un belier
contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le
crache alors avec mepris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre
aujourd'hui?"

Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurerent l'un a
l'autre: "Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'echappera
au tranchant du sabre de Kourroglou." Plusieurs d'eux prirent la fuite.
Kourroglou dit dans son coeur: "Est-ce ainsi? Fuyez donc." Et il
improvisa.

_Improvisation_.--"Donne ordre a ton armee de se diviser par bataillons.
Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq
cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en
verite."

Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul
resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.

_Improvisation_.--"Un guerrier ne chasse pas ses freres guerriers dans
le couvert. Il menace avec son epee egyptienne bien affilee, elevee en
l'air. Pense a toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu
n'as jamais eprouve la force du belier, le front de Kourroglou; tu n'as
jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu
fou?"

Reyhan l'Arabe etait un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa
gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'ecria:
"Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers." Sa
reponse fut: "Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent resister a
un hibou comme toi." Cela dit, Reyhan lanca sa jument arabe sur le
railleur. Kourroglou, de son cote, donna de l'eperon a Kyrat. Le choc
fut terrible.

Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employees tour a
tour, et cependant aucun avantage ne fut remporte de part et d'autre.
Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe etait un homme d'un courage et d'une
habilete superieurs.

Ils s'approcherent plusieurs fois a cheval poitrine contre poitrine et
dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan
tirait Kourroglou afin de le desarconner, et criait: "Tu n'emmeneras
pas Ayvaz." Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait:
"J'emmenerai Ayvaz."

Ils descendirent de cheval en meme temps et commencerent a lutter a
pied, le cou enlace avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la
jambe. On aurait dit deux chameaux[24] males se battant ensemble. Le
soleil commencait deja a baisser. Kourroglou se sentait fatigue de la
puissante resistance de son ennemi, et s'ecria dans son coeur: "O Dieu!
preserve-moi de malheur, o Ali!" Cela dit, il eleva Reyhan l'Arabe en
l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant
son couteau, il se preparait a lui couper la tete; mais il dit dans son
coeur: "S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce
serait pitie de tuer un si brave jeune homme."

[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus feroces que
ceux de taureaux, de beliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches
oisifs en Perse parient souvent a leur sujet. Il est presque impossible
de ne pas eprouver une sorte de plaisir sauvage a etre temoin de ces
combats. Ces deux enormes corps, tout en se battant, demeurent presque
sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlaces l'un l'autre ne donnent
signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux tetes avec des
yeux presque hors de leur orbites, des bouches ecumantes, d'affreux
rugissements completent le tableau.]

Il regarda son visage, mais il etait rouge, tranquille, et ne laissait
voir aucun changement. Alors il detacha la courroie qui etait derriere
sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan.
Ce dernier dit: "Au moment ou tu lancais ton cheval pour franchir le
precipice, je te faisais present d'Ayvaz. J'ai ete infidele a ma parole,
et pour un peche si enorme, le malheur tombe sur ma tete coupable."
Kourroglou repliqua: "En verite, nul autre homme que moi n'osera te
poursuivre, J'ai pitie de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai
seulement lie tes mains et tes jambes. Si une armee me poursuivait,
elle ne serait pas assez hardie pour continuer apres t'avoir vu ainsi
garrotte."

Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant
remonte sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il placa Ayvaz
derriere lui, et ils arriverent ainsi a Chamly-Bill. Les sentinelles
de Kourroglou le virent venir de loin et informerent les bandits de
l'arrivee de leur maitre. Sept cent soixante-dix-sept hommes allerent a
sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fut chercher une robe d'honneur
pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout
le temps de l'absence de Kourroglou, avait ete enchaine et confine dans
une sombre prison, fut amene devant lui. Il le recut tendrement, lui
ota ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitot que Khoya-Yakub fut
revenu, il le revetit d'un superbe habillement, et l'invita a s'asseoir
pres de lui, a la place d'honneur.

Les bandits s'enquirent avec empressement des details de la capture
d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement a la fin,
n'epargnant pas les louanges a Reyhan sur sa force et son courage. Il
dit son conte en vers et en prose, fidele a sa coutume de dire la verite
a la face des gens, disant a un poltron qu'il etait un poltron, a un
brave qu'il etait un brave. Voici une des improvisations faites en
l'honneur de Reyhan:

_Improvisation_.--"Freres, Aghas! un homme doit etre un homme comme
Reyhan. Il a arrache des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier
est d'argent; il repand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni
mon ame a la sienne. Il a grave a la fois dans mon coeur le respect et
l'attachement. Un homme juste doit etre comme Reyhan. Puisse chaque pere
avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui
pour compagnons! Il merite d'etre le frere de Kourroglou. Un homme juste
doit etre un homme comme Reyhan[25]."

[Footnote 25: Le texte de cette belle piece de poesie sert d'exemple
de la force des participes turcs, qui ne peut etre egalee dans aucune
langue europeenne.]

Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nomme chef des
echansons; le vin coula, les mets tomberent comme la pluie, et toute la
bande festoya ensemble.



QUATRIEME RENCONTRE.

Le chapitre qui precede nous a paru si colore et si original, que nous
n'avons pas eu le courage de l'abreger beaucoup. Au ton heroique se mele
dans le recit la gaiete rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans
toutes les oeuvres naives, un compose de terrible et de bouffon. Le
dejeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet,
une scene de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frere Jean des
Entommeures et de Panurge en meme temps, dans les niaiseries malicieuses
qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son
vin? Mais bientot viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enleve,
et la, il y a la simplicite elevee de la forme biblique. Enfin,
l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le precipice
finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.

La rencontre suivante penetre plus avant dans les moeurs et usages de
l'Orient. La princesse Nighara est toute une revelation de l'ideal de la
femme dans ces contrees. Ideal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas
le notre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-etre
ici le lieu de donner comme preface a ce chapitre un travail que M.
Chodzko nous a communique sur les pratiques, usages, superstitions,
idees religieuses et sociales qui defraient la vie mysterieuse des
harems. Mais nous craignons de nuire a l'interet que peut inspirer
Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons a la fin
de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent a
l'appui.

La quatrieme rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme
elle en traite fort longuement, nous abregerons le plus possible, ayant
regret, toutefois, a tout ce que nous passerons sous silence.

Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant
pas a l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la
suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de
le faire connaitre au lecteur, d'autant plus qu'il y a la un trait
d'affinite avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffine dans tous ses
details par l'ingenieuse exageration des Orientaux. On a du remarquer
aussi dans le chapitre precedent la superiorite de l'invention persane,
a propos de Kourroglou effacant, par la seule pression de ses doigts,
l'effigie d'une monnaie d'or. Les heros de chez nous se contentent de
briser la piece en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le
veritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.

Voila donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa
ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du
bandit. _Mon coeur eclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le
voila parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait
aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: "Voila un
beau garcon!" Demurchi lui presente sa requete. "_Mon ame_, lui repond
le maitre, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux
laches.--Amis, dit-il a ses chasseurs, _j'ai trouve ici mon gibier _."
Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _a la maniere des chameaux
males_, et lui fait oter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire
son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tete de
Demurchi, se place a distance, tend son arc, et fait passer les soixante
fleches de son carquois a travers l'anneau.

Content de voir que Demurchi n'a pas sourcille, il dit a ses compagnons:
"Mes ames, mes enfants, que celui qui m'aime contribue a equiper
Demurchi-Oglou." A l'instant meme, nos bandits, sans aucune crainte de
passer pour communistes, se depouillent chacun de son habillement, de
son armure ou du harnachement de son cheval, "et il lui fut donne tant
de choses, qu'en un instant l'etranger se trouva riche."

On l'emmene a Chamly-Bill, on feta sa venue; Kourroglou improvise pour
lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:

"Personne sur la terre ne connaitrait mes hauts faits sans mes jolies
chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la
passion d'un gain egoiste ne s'est jamais elevee dans mon ame."

[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)]

"Mais ecoutez maintenant, s'ecrie le rapsode, l'histoire de la princesse
Nighara, fille du sultan de Constantinople."

La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est eprise
de lui sur sa brillante reputation. Un jour qu'elle etait sortie pour se
promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous
les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer
de leur tete le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed
(c'est-a-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait la, se dit en
lui-meme: "Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle
princesse?" Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la
princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eut
fait etrangler par ses eunuques, s'il n'eut eu l'heureuse inspiration de
lui dire, tout en la suppliant, qu'il etait natif d'Erzeroum. Aussitot
la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrees un certain
Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hate de se donner
pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or a
poignees, et lui remet, pour son maitre, son propre portrait avec une
lettre ainsi concue:

"O toi qui es appele Kourroglou! la gloire de ton nom a jete un charme
sur nos contrees. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis,
afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'eprouve
un ardent desir de te voir. Si tu as du courage, viens a Istambul, et
enleve-moi."

Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se presente aux sentinelles qui
s'emparent de lui et le conduisent a Kourroglou. Celui-ci lui trouve
bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel echanson Ayvaz lui
chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la
forme de celui qu'on a vu au chapitre precedent, entre Kourroglou et
Khoya-Yakub. "As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai
pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas
vu.--As-tu vu une plus belle fete, etc.--Mais, o Kourroglou! j'ai vu,
a Istambul, la princesse Nighara!" Kourroglou dresse l'oreille, lit le
billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant
Belly-Ahmed enchaine dans un cachot, comme il avait fait pour
Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa facon d'agir.

[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)]

Ayant passe les portes de la ville (Constantinople), il descendit
de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval
(descendant a coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon),
sachant bien qu'il pourrait eveiller, par sa beaute, la convoitise des
etrangers, ou _craignant qu'on ne jetat sur lui quelque charme_, "avait
l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un ane, de rebrousser
son poil, d'emmeler sa criniere, enfin de se donner l'apparence et la
demarche d'une rosse."

Kourroglou vit une femme decrepite dont le dos _avait la forme courbee
de la nouvelle lune_, et connut a son air que c'etait une sorciere. Il
lui demande l'hospitalite. Elle s'excuse sur sa pauvrete. Il lui donne
de l'or, elle s'attendrit. Mais arrives a la maison de la vieille,
Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse,
qu'il est oblige de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La
dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebatir
une _belle grande porte_. L'ecurie etait confortable; mais il n'y
avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces seches.
Heureusement Kyrat n'etait pas degoute, et, comme son maitre, mangeait
ce qui se trouvait, _pourvu que ce fut un peu moins dur que la pierre_.

Kourroglou trouva la maison propre et bien aeree, mais depourvue de
tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutot que de tapis.
Une chambre honorable doit en avoir un en laine etendu au milieu, deux
etroits en drap feutre, places de chaque cote du premier, dans le sens
de la longueur, et un quatrieme en pur feutre, appele le serendaz, place
en travers sur le tout. C'est la qu'un gentleman persan boit, mange,
cause, et digere convenablement. "Mere, dit Kourroglou a la vieille, va
m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de
la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du
Khorassan. Voici encore une poignee d'argent."

Il s'installe bientot sur ses beaux tapis, ote son armure, dont la
vieille suspend une a une les diverses pieces a la muraille, et lui
donne encore une poignee d'argent pour qu'elle aille acheter une robe
neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite
Kourroglou _ne peut la regarder_. "Voici un vrai fils pour moi! dit la
sorciere. Puisse-je rencontrer une douzaine de tels enfants!" Elle s'en
va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur,
et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher a son hote
delicat sa bouche edentee. Sous pretexte de l'arrivee prochaine de douze
pretendus amis qu'il doit regaler, Kourroglou lui commande un enorme
souper, riz, beurre, epices et viandes en abondance, le tout dans un
grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut
rempli et pret a servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de
laver Kyrat; il s'etait lave aussi les pieds et les mains, avait recite
devotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon pere de famille, et
se sentait grand appetit. Il alla chercher lui-meme a la cuisine la
montagne de riz et de viande, et apres que son hotesse eut etendu sur
lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit
sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit a jeter des poignees de
viande dans sa bouche comme dans une caverne.

Au milieu de ce repas pantagruelesque, dont le recit detaille et repete
doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes
le declament a un auditoire de pauvres diables maigres et affames,
Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agreablement. "Ma vieille, je
veux dire ma jeune beaute (car la sorciere trouve la premiere epithete
grossiere et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur
que le souffle de la destruction ne vienne a s'elever dans ton estomac,
et que je n'aie a rendre compte de toi au jour du jugement." La vieille
se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour
vivre une semaine et regaler encore ses voisines. Elle disait s'etre
rassasiee a la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand
elle vit la devastation que son hote portait dans l'edifice, elle
craignit d'aller se coucher a jeun, et plongea sa main decharnee dans
le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un acces de toux
durant lequel Kourroglou mit a sec le fond du plat; et quand elle voulut
ramasser ses nappes, elle s'apercut avec effroi que la nappe de cuir
avait disparu, "Qu'en as-tu fait, mon fils?--Etait-ce donc la nappe? dit
Kourroglou; j'ai trouve le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu
quelque peine a l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Helas! pensa
la vieille, mon hote n'est autre que la famine personnifiee. Si sa faim
recommence, il avalera mon pauvre corps."

Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya
beaucoup la vieille. "De quoi t'inquietes-tu? lui dit-il; si tu veux
sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me
marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point."

Couchee dans la meme chambre, la vieille, pensant que son hote avait
de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mange_, ne put fermer
l'oeil. "Veilles-tu, mere?

--Helas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.

--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur.

--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins.

--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es
Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse
Nighara."

_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. "Allons, n'aie pas
peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassuree? Quand un enfant
crie, sa mere lui dit pour le faire taire: "Tais-toi, ou le loup viendra
te manger;" et l'enfant crie encore. La mere dit: "Voici le leopard;"
l'enfant crie plus fort. La mere dit alors: "Voici Kourroglou qui va
t'emporter;" l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.

Kourroglou jure par le plus pur esprit du Createur du ciel et de la
terre qu'il la traitera comme sa propre mere si elle ne le trahit pas;
mais que, dans le cas contraire, fut-elle assise dans le septieme ciel,
il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand meme elle
se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il
l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pieces.

Des le matin, Kourroglou va au bazar et y achete un habit blanc pareil a
celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait
graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente
guitare dont le manche se devisse et se retire a volonte. Il met le
cachet et l'instrument ainsi demonte dans sa poche, et, muni de ses
moyens de seduction, il aborde un fakir et le prie de venir reciter a
sa mere mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amene chez la
vieille, il lui ordonne d'ecrire sous sa dictee une lettre de passe
moyennant laquelle il se presentera comme un _mollah_, un _chavush_,
c'est-a-dire un pelerin de la Mecque, un saint homme envoye par le
sultan a sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui
croit Kourroglou incapable de lire l'ecriture, le trompe, et ecrit a
la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand
coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le
fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'epaule du secretaire infidele,
l'etrangle a demi, le reduit a l'obeissance, scelle la lettre avec le
cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discretion du
fakir, lui donne un tel coup sur la tete, _qu'elle s'aplatit comme un
livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre,
donne un coup de pied au mur qui s'ecroule et ensevelit le cadavre sous
ses ruines. On ne peut pas mieux expedier une affaire; mais le recit en
est fort long et fort curieux, a cause des sentences et des formes du
dialogue, mele toujours de plaisanteries et de ferocite.

La vieille criait et se frappait la poitrine, "Jamais le sang innocent
n'avait ete repandu dans ma maison, et tu l'as souillee!--Veux-tu donc
que je te tue aussi, infidele sunnite? lui repond Kourroglou, et que je
fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps fletri?"

Kourroglou se revet du costume blanc des mollahs, entoure sa tete de
plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son
poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le baton de
voyage dans l'autre, il franchit, grace a la feinte lettre et au sceau
apocryphe du sultan, les portes sacrees du palais. "De cette maniere,
dit le rapsode avec un melange de sympathie et d'indignation, il fut
permis a ce larron des larrons d'entrer dans le harem... a cet homme
capable de couper le sein d'une mere nourrissant son enfant!"

Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins
fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et
des fontaines qui s'elancaient en jets. Kourroglou plia son manteau en
quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pieces d'eau, le rosaire a
la main, les yeux a demi fermes, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne
l'empechait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle
Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite.

Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne
paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans
son vin. "Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayee.--Homme! s'ecrie
Kourroglou, quel nom est-ce la? ne peux-tu, fille impure, me saluer du
nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine
de chausser sa pantoufle a demi pour venir au devant du royal chavush
Roushan, envoye ici de la Mecque par le sultan Murad?"

Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit a une recompense
immediate. Un khan, en pareille circonstance, detache ordinairement sa
riche ceinture, et la presente au messager. La suivante de Nighara court
au kiosque, et commence par s'emparer du chale et des bijoux de la
princesse qui etaient poses sur le tapis. "Es-tu ivre? dit la princesse
etonnee d'une semblable audace.--C'est toi-meme qui es ivre, repond
l'autre sans se deconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la
nouvelle qu'un saint homme est arrive de la Mecque avec un message pour
toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les
rayons vers le soleil_."

"Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions
sacrees que ceux qui vont au devant d'un pelerin de la Mecque sont
preserves d'etre brules par la flamme de l'enfer, si la poussiere des
sabots de son cheval tombe seulement sur eux."

Pendant ce temps, Kourroglou avait ote sa robe et son turban de pelerin;
il avait mis son bonnet sur l'oreille, a la facon des dandys kajjares,
rajuste les plis de son bel habit vert-olive, et noue gracieusement le
cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de
son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit
le saint homme transforme en un superbe brigand a grandes moustaches,
elle commenca, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la
suivante qui s'etait ainsi trompee, et sous pretexte qu'elle avait du
recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une
vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou,
qui essayait de justifier la suivante en se declarant un _amoureux sans
argent_, incapable de seduire personne par des presents, elle lui
donna un grand coup de pied dans la poitrine. "Princesse, dirent les
suivantes, c'est une pitie de te voir ainsi profaner ton joli pied
contre la poitrine non lavee de ce miserable.--Taisez-vous, sottes
filles, dit le bandit sans se deconcerter; vous ne savez pas que mon
sein est plus precieux que le talon de votre maitresse."

Alors il prit sa guitare et improvisa:

"Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette.
Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une fleche au fond de mon
coeur."

Nighara etait indignee. Kourroglou chanta encore:

"Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le
coing embaume et la grenade vermeille, etc."

Au lieu de s'adoucir a de tels compliments, la farouche Nighara fait
un signe a ses femmes, et aussitot une grele de coups tombe sur
l'audacieux. "Dieu vous preserve, s'ecrie en cet endroit le rapsode, de
tomber sous les ongles d'une femme irritee!"

En un instant les vetements de Kourroglou volerent en pieces:
"Princesse, dit-il, si tu n'as pitie de moi, montre au moins quelque
merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses a
force de me battre." La princesse dit a ses suivantes: "Allons prendre
un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions
battre encore cet imposteur." Mais en retournant vers son kiosque, elle
regarda en arriere, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva
beau. Aussitot il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de
verges, reprit sa guitare et chanta:

"O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre?
Tu m'as renverse sur le visage. Puissent tes yeux etre remplis de
larmes!"

Nighara, qui ne pouvait detacher ses yeux de ce male visage, se fait
apporter du vin.

"Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le," lui chante encore
Kourroglou.

En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goute depuis son
depart de Chamly-Bill, oubliait toutefois son desespoir amoureux "pour
se lecher les levres." Nighara, emue de pitie, lui fit apporter un
bassin de baume _mumiah_, en disant: "Je ne desire pas ta mort; bois et
va-t'en."

Kourroglou gouta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. "Ah! saint
homme, tu bois la liqueur defendue par le Prophete, dit la princesse
irritee de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras
pour nous divertir; apres quoi nous te battrons encore et te jetterons
dehors." Nighara disparait, et revient avec ses femmes, qui apportent
des tapis, des vins et des mets divers. On etend les tapis sur le gazon,
on sert le festin au bord de la fontaine. La demarche de la princesse
etait pleine d'agrements et de graces, et, malgre sa fureur, elle
avait arrange ou plutot derange sa toilette pour etre plus seduisante.
Kourroglou chanta:

"O aghas, mes freres! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de
mes yeux. L'Armenien aime sa croix, bien que son prophete ait souffert
sur la croix! Voyez comme elle a orne ses cheveux noirs, auxquels elle a
permis de tomber sur son cou delicat! Elle est venue!"

"Elle est venue pour m'apprendre la beaute. Nighara est venue pour tuer
Kourroglou; elle est venue!"

La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous,
elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage;
seulement, ses facons d'agir etaient un peu plus energiques. Elle le fit
battre de nouveau, et cette fois si serieusement, que Kourroglou, vaincu
par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'etonner ici
de voir ce heros, dont la force fabuleuse detruisait des legions et
se frayait un passage au milieu des armees, pousser la douceur et la
soumission envers le beau sexe jusqu'a se laisser mettre en lambeaux, ni
plus ni moins que n'eut fait Don Quichotte, le modele de la chevalerie?
Cet ensemble de force et de tendresse caracterise Kourroglou d'un bout a
l'autre du poeme. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais
ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la piece
d'eau, la traverse a la nage, en elevant sa guitare au-dessus de sa
tete, et gagnant le milieu, ou l'eau jaillissait d'un pilier de marbre,
il s'assit en cet endroit.

Les femmes commencerent a lui jeter des pierres, "O Belli-Ahmed! tu m'as
trompe, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aime."

Alors il se mit a chanter, et la, vraiment, il lui dit de si belles
choses, que son sein commence a palpiter, et qu'elle l'ecoute "avec un
plaisir toujours croissant.

"Le soleil est leve sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des
fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi
n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui
touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel."



CINQUIEME RENCONTRE.

Le soir approchait. La fraicheur de l'eau calmait les souffrances
de Kourroglou. La princesse se dit: "Il repete sans cesse le nom de
Kourroglou. Ah! si c'etait lui-meme! Parle, avoue la verite, lui
dit-elle, es-tu Kourroglou?" Et comme il l'assurait, elle reprit:
"Kourroglou est, dit-on, de la meme taille que mon pere le sultan. Je
vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi,
je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus
grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle
est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de
paille pour te grossir."

Kourroglou dit: "Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe,
j'essaierai la robe."

Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe.
Elle semblait avoir ete faite pour lui. Alors ils jeterent leur main
autour du cou l'un de l'autre, et entrerent dans le pavillon, ou,
suivant la coutume turque, ils burent dans la meme coupe. Alors la
princesse dit: "As-tu amene ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai
amene.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon
que Kyrat."

Kourroglou voyant les progres qu'il faisait dans le coeur de la
princesse se mit a chanter:

"Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes
montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraicheur sur mon coeur
embrase! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est
tout entiere d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que
l'azur du ciel. Ses yeux sont enivres d'amour et de vin.

"Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces
bosquets? Je ne puis marcher en liberte dans le monde, car le monde est
trop etroit pour moi."

Kourroglou ayant combine son plan avec la princesse, reprit ses habits
de mollah et sortit du harem comme il y etait entre. Il fut arrete a la
porte par les gardes, qui lui dirent: "Saint homme, puisque tu as acces
aupres de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire
toucher notre paie; car, depuis le depart du sultan son pere, nous
n'avons pas recu une obole.

--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en
attendant, pour lui marquer votre mecontentement, vous devez abandonner
vos postes, et vous refuser a escorter la princesse."

Ayant donne cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille
hotesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le
ramene a l'etable, prepare lui-meme la selle, et, au lever du soleil,
en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de
la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui
conseille de se cacher afin de n'etre point persecutee a cause de lui,
et monte sur Kyrat, suivi par le poulain attache a son etrier, il s'en
va sur la route attendre Nighara, qui bientot arrive dans son chariot.
Il l'enleve des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec
elle dans le desert. La, tombant de fatigue, il s'etend sur le gazon et
cede au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps.
"Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois
journees, le plus long est de sept journees. Mais ecoute, ma bien-aimee.
Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi
se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est a
moitie chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand
l'ennemi est tout pres de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'ecume
lui vient a la bouche." La princesse se plaint vainement du long somme
dont son amant la menace en plein desert et au milieu des dangers. Il
faut que Kourroglou dorme ou qu'il perisse; a cette robuste organisation
il faut un repos semblable a celui de la mort. Elle examine Kyrat avec
inquietude, et quand elle a vu signaler le depart et la marche de
l'ennemi, quand elle a remarque ses sabots grattant la terre et sa
bouche couverte d'ecume, elle eveille Kourroglou, ainsi qu'elle a ete
avertie par lui de le faire. Aussitot il se leve, rattache les sangles
de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied
ferme le jeune sultan Burji, qui accourt a la delivrance de sa soeur
Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'epouvante dans
le coeur des guerriers du prince, et bientot, s'elancant au milieu
d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan,
resolu a reconquerir sa soeur, s'elance seul contre lui. "Que faire? dit
Kourroglou dans son coeur; si je tue le frere de ma bien-aimee, elle ne
me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume." Nighara se prend
a pleurer. "O Kourroglou! je n'ai qu'un frere, ne le tue pas.--Mon amie,
ne crains rien," dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: "Le chef de
tes ecuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serre
les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle.
Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi."

Le Turc credule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps,
Kourroglou s'approche avec precaution, le renverse, s'assied sur lui et
feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: "Le sultan mon
pere n'avait qu'une fille et un fils; tu enleves l'une, tu vas tuer
l'autre. Toute la famille va etre eteinte.--Je t'accorde la vie a
condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant
qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le
Koran; je sais par coeur toutes les formules usitees dans les mariages."
Le prince prononce avec lui la priere nuptiale consacree par le Koran,
et lui accorde sa soeur. Kourroglou le releve, l'embrasse au front, et
lui dit: "Desormais, au nom et par l'autorite du sultan Murad ton pere,
je gouverne et regne a Chamly-Bill. Ou aurait-il trouve un meilleur
parti pour sa fille?"

En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara
traversent encore quelques aventures. Ils penetrent dans le camp d'un
jeune Europeen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever a son
epoux. Kourroglou est force de detruire sa suite et de piller ses
tresors; il est meme au moment de le tuer pour lui apprendre a vivre,
lorsque Nighara, touchee de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver,
et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel cache dans l'anneau
qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se
soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait a cheval aussi
bien que lui-meme, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi
rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une
riche redevance, et la, encore, Nighara obtint grace de la vie pour le
marchand.

Elle blamait beaucoup son epoux de commettre toutes ces violences. Il
lui repondit avec la franchise d'un honnete Turcoman: _Je ne laboure ni
ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument etait sans replique.
Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent a
leur rencontre avec des acclamations, des chants et des decharges de
mousqueterie. "Guerrier, dit la princesse a Kourroglou, lequel d'entre
eux est Ayvaz? Montre-le-moi.

Improvisation de Kourroglou:

"Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et
preserve mon ame du lit de feu de la jalousie. Regarde, voila Ayvaz;
mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main etincelle un bouclier
hezzare. Le miel de l'eloquence est sur sa langue; et _la ligne du
pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils.
Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garcon de
quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tete. Ce cavalier est Ayvaz,
oui, Ayvaz lui-meme."

Il presenta alors son epouse a ses compagnons en leur disant: "Nous
devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;" et
Nighara s'etant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les
sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacree de Kourroglou
se prosternerent devant elle, "O Dieu! s'ecria Kourroglou, sois beni
et ton nom glorifie! Je dois a ta seule bonte d'avoir realise mes plus
cheres esperances!" Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:

"Les nuages de l'adversite ont ete dissipes par la foi de Kourroglou.
Ils se sont evanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz."

Nighara fit son entree couchee sur les riches coussins d'un palanquin
d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou
vinrent a sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le
harem. Belly-Ahmed fut tire de sa prison et recompense par un des
premiers grades dans la troupe. Ce meme jour, on celebra le mariage
de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maitre donna une femme. Les
musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par
torrents, et il coule encore a cette heure, dit ordinairement le _khan_
pour clore cette rapsodie.



SIXIEME RENCONTRE.

Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades
connus sous le nom de Haniss. Elle est composee de trente mille familles
qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de
ces chefs consacre sa vie a quelque objet favori. L'un aime les beaux
velements, un autre prefere les femmes, et un troisieme est passionne
pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha,
aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau
cheval, il n'epargnait ni argent ni peine pour se le procurer.

Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses ecuries, et, apres avoir examine
plusieurs de ses chevaux, il dit a son vizir: "Certainement, aucun roi,
dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une ecurie
comme celle-ci." Le vizir repliqua: "Aucun roi, il est vrai, n'a
d'ecurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval a Chamly-Bill, du
nom de Kyrat, et Keyvan lui-meme, celui qui gouverne les sept cieux, ne
possede pas son pareil.--O mon vizir! je suis pret a donner tout ce
que j'ai pour acquerir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile.
Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilite de lui
prendre son cheval de force.--Vizir, a l'homme qui m'amenera ce cheval
je donnerai la moitie de mon pouvoir; s'il dit: "Ce n'est pas assez," je
lui donnerai la moitie de mes richesses; et si cela meme ne le contente
pas, j'ai sept filles, il aura la liberte de choisir la plus belle pour
sa femme. Va, et fais proclamer a son de trompe, dans la direction des
quatre vents, a tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: "Qu'il
soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui
m'amenera Kyrat."

Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nomme Hamza, dont
la tete et les sourcils etaient chauves, et qui etait marque de petite
verole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut aupres
du vizir nu-pieds et a peine vetu. "Que proclame-t-on ainsi,
vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, a toi, vilaine tete chauve?--Je
demande seulement de quoi il s'agit?" Le vizir le mit au fait, et
ajouta: "L'homme qui reussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit
Hamza; douze livres d'ecorce de melon d'eau que l'on me donne a manger
chaque jour dans les cuisines suffisent a mon appetit." Le pacha promet
de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept
filles pour femme a celui qui lui amenera Kyrat. Aussitot Hamza dressa
les oreilles. "Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il
consentait a me donner la plus jeune...--Celui qui amenera le cheval
aura le droit de choisir." Hamza se frappa la poitrine avec ses
deux mains, et dit: "Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui
choisira.--En verite? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura
Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa presence." Le
vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette
proclamation, il ne s'est encore trouve personne qui voulut en profiter.
Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.

Hamza fut introduit devant le pacha. "Est-ce toi, pauvre tete felee, qui
as promis de m'amener Kyrat?--Moi-meme; mais que me donneras-tu pour
cela, pacha?--Je te donnerai la moitie de mes richesses.--Je n'ai pas
besoin de richesses,--Je te donnerai la moitie de mon pouvoir.--Je n'ai
pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes
filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire a tes paroles.--Que
puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran,
que, dans le cas ou tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune
de tes sept femmes." Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: "Je suis
depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la
vie dans cette expedition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire,
je ramene le cheval, j'aurai ta fille." Le pacha dit: "Tu l'auras;" et
il baisa le Koran.

Hamza partit en hate pour Chamly-Bill, ou l'arrivee d'un pauvre diable
comme lui fut a peine remarquee. Apres un mois de sejour dans ce lieu,
il pensa dans son coeur: "Tachons de pecher Daly-Ahmed avec l'hamecon
de l'amitie. Je trouverai peut-etre ainsi moyen de m'introduire dans
l'ecurie." Il entra alors dans la cour de l'ecurie avec circonspection
et a pas lents. Apres avoir dechire sa chemise sur sa poitrine, il
ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit a pleurer et a
gemir a haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un
nuage. Daly-Mehter, ecuyer de Kourroglou, passait justement de ce cote;
il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier.
Son coeur fut emu de pitie. Tout le monde sait que les fous[26] sont
tres-portes a la pitie: "Pourquoi cries-tu ainsi, tete chauve?" Hamza
repondit: "Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et etranger;
grace a la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre a
son service. Je desirerais pourtant trouver un maitre qui put me donner
un morceau de pain." Daly-Mehter pensa: "Tout le monde vit du pain de
Kourroglou; je prendrai cet homme a l'ecurie, et je le nourrirai." Pour
commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase
d'eau chaude, il lava la tete d'Hamza, et, l'ayant nettoye entierement,
il lui donna ses vieux habits pour se vetir. Hamza le chauve montra tant
de zele et d'habilete dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui
echappait d'etonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette ecurie
etait Kyrat, qui etait attache, par une jambe, a une chaine dont
Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monte
habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval etait aussi
attache separement, et la clef de son cadenas etait dans la poche de
Daly-Mehter.

[Footnote 26: Par allusion a la signification litterale du mot _daly_,
fou, tete faible.]

Toutes ces circonstances furent bientot connues de Hamza, qui commenca a
desesperer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un
jour a l'ecurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un
miserable en guenilles et a tete pelee, qui etrillait Kyrat avec une
brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'etaient jamais
vus auparavant. Kyrat etait tendu comme un arc, sous la pression de la
puissante main de Hamza; et sa robe etait toute luisante, par le fait
de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et
pensa dans son coeur: "L'homme sous le bras duquel Kyrat est plie ainsi
ne peut pas etre un homme ordinaire." Il cria: "Chien pele, tu vas
emporter la peau du cheval: est-ce la la maniere de l'etriller?"
Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur
Kourroglou, il cria: "Que viens-tu faire dans cette ecurie? Va-t'en,
vagabond." Car, il lui avait ete enjoint par Daly-Mehter de ne permettre
a personne d'entrer dans l'ecurie. Kourroglou dit: "Fou, comment oses-tu
lever ta main sur moi?" Daly-Mehter fut tire de son sommeil par ce
bruit. Il se releva, et salua son maitre: "Quel est cet homme que tu as
engage a mon service?--Puisse-je devenir ta victime! Des milliers
de gens vivent de ton pain. Cette tete chauve est tres-habile et
tres-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes
largesses.--Je ne refuse mon pain a personne; qu'il en mange autant
qu'il voudra; mais, a juger de ses jambes et de toute son allure, je
n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh!
non, seigneur; s'il etait de fer, on ne pourrait faire plus de cinq
aiguilles de ce pauvre diable!"

Hamza comprit alors que c'etait la Kourroglou, il jeta son marteau a
terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule.
Kourroglou, avant de quitter l'ecurie, dit a Daly-Mehter: "Attache
toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance a
personne." Il ne poussa pas plus loin cette enquete.

Plus Hamza restait attache a l'ecurie, plus il reconnaissait
l'impossibilite de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: "Si ce n'est
Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est pere du second, et sa
mere etait une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni
l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais
a connaitre la verite, il ne me l'otera pas, apres que je l'aurai
epousee."

Pendant la nuit il appreta la selle de Durrat et tous les harnais qui
en dependaient. Daly-Mehter etait ivre quand il revint du palais de
Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amerement, le visage appuye
sur ses mains, comme s'il etait devenu veuf, il demanda: "Qu'as-tu,
Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empecher de pleurer? Chaque nuit
tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit:
Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Helas! qu'est-ce que
cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?"

Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'ecurie, et s'en fut au cellier
de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant
Hamza et lui dit: "Bois, tete chauve." Hamza remplit un vase jusqu'au
bord, et le tendit a Daly-Mehter. "Seigneur, essaie le premier; que je
voie comment tu bois." Daly-Mehter vida le vase jusqu'a la derniere
goutte, et dit: "Voici la maniere de boire." Hamza remplit le vase a
son tour, et l'ayant approche de ses levres, il donna une secousse si
adroite, qu'il repandit tout le breuvage par-dessus son epaule, sans que
Daly-Mehter s'en apercut. De cette maniere, il grisa si bien l'ecuyer,
que ce dernier a la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans
son coeur: "Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons."
Il ota donc ses vieux habits, et ayant depouille Daly-Mehter, il changea
de vetements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la cle de la
chaine de Durrat, conduisit le cheval hors de l'ecurie, lui mit la
selle sur le dos, et s'en fut comme une etoile Filante sur la route qui
conduisait au camp de la tribu de Haniss.

Kourroglou vint de bonne heure a l'ecurie; il n'avait point de ceinture,
car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat a sa place ordinaire,
mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tete chauve
l'avait vole. Il appela l'ecuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les
yeux, et salua. "Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur
toi? Quel est ce tour de jongleur?"

Le pauvre ecuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux.
"Ou est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmene pour le promener ou
le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'etait un voleur de chevaux?
Vite, que l'on selle Kyrat!"

Kourroglou, arme, monta au sommet de la plus proche montagne, sur
laquelle ses sentinelles avancees etaient postees; il examina le pays, a
l'aide d'un telescope, jusqu'a ce qu'il decouvrit enfin le fuyard. Il le
vit volant comme une fleche vers ses tentes.

Il fut transporte de rage et rugit sur la montagne: "Miserable voleur,
ou fuis-tu, ou fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y
suivrai, et je m'emparerai de toi."

La voix de Kourroglou, quand il etait en colere, pouvait s'entendre a un
mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: "O pere celeste,
la vie est douce: Malheur, malheur a moi!" Il regarda devant lui, et
vit un village a peu de distance. Il dit dans son coeur: "Si je pouvais
gagner ce village, mon ame pourrait encore etre sauvee." On voyait un
profond ravin a l'entree du village. "Qui peut dire, pensa Hamza, si,
avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brule mon
pere!_"

Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier etait absent, et les
roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat a
la porte, et entra dans le batiment desert. La, il trouva la robe du
meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tete aux
pieds.

On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont
comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas tres-claire
pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda:
"Meunier, ou est le cavalier qui monte le cheval attache a ta porte?

--O mon agha! le cavalier s'est precipite ici, saisi d'une telle
crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue."

Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: "Tiens mon
cheval." Il tira alors son poignard, et courut a la recherche du voleur.
Kyrat avait cette qualite, qu'il obeissait en toute chose a quiconque le
recevait en depot de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un
enfant. Hamza, qui n'etait pas sot, jeta la robe de meunier a bas, et
sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre
tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourne sens dessus dessous tout ce
qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une ame, sortit et vit
Durrat a la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par
terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre
forme, monte sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: "J'ai fait la un marche
capital! plaise a Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop
tard!" Et il s'ecria: "Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble
guerrier?--Nous allons revenir a la maison, mais nous irons au pas, les
chevaux sont fatigues.--Ou dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu
m'as offense sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne
plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherche le cheval dans le
ciel, mais, Dieu soit loue, je l'ai trouve sur la terre. Tu as daigne me
faire present de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie
et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je
t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis,
sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier,
je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout
ce que je possede t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse.
Ce que je desire ne t'appartient pas: je te ferai connaitre la verite.
J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la
donner pour femme, en echange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je
languissais de desespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmene
Kyrat, et tu es toi-meme la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre
heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi
seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tete de
Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de
courage montrerais-je aux yeux de ma fiancee?"

Les prieres et les promesses de Kourroglou ne servirent a rien. Hamza
jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval.
Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit:
"Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient a la memoire."

_Improvisation_.--"Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau
pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitte tes mains, tu
dois te frapper la tete de douleur, Kourroglou!"

Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter
ainsi:

_Improvisation_.--"Tu as du demander Kyrat a Dieu meme. La queue de
Kyrat etait un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'etait monter le
bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans
une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une
pierre sur mon ame, et m'entraine dans l'abime. Je suis un paysan, un
meunier, loin de moi cette epee, Kourroglou, tu devras maintenant crier
"du ble, du ble[27]!"

[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de
leur moulin font connaitre qu'ils n'ont plus rien a moudre.]

Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: "Sans Kyrat je ne merite pas
d'etre un guerrier."

Hamza dit: "O Kourroglou! tes paroles ont brule mon foie. Va a
Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps,
tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de
Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'epouserai la fille du pacha; mais je
te jure que de meme que j'ai recu Kyrat de tes propres mains, de meme je
te rendrai de mes propres mains les renes et le cheval.--Comment puis-je
savoir, o Hamza-Beg, si tu es sincere ou non dans tes paroles?--Je jure
par le plus pur etre de Dieu. J'ai l'ame noble, et je te le repete
encore, je conduirai moi-meme Kyrat par la bride, et je te le rendrai."

[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]

Cela dit, il tourna la tete de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la
tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aime cheval jusqu'a ce
qu'il eut disparu dans l'eloignement. Triste, et les yeux baisses, il
retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits etaient
sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramene
par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monte sur
Durrat, ils se dirent entre eux: "Kourroglou aura ete attrape par cette
adroite tete pelee." Ils eurent peur de la colere de Kourroglou, et se
disperserent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se
cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et
dit: "Agha, tu as fait un bon marche; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le
voleur?--Va-t'en, sot enfant!" Le jeune homme effraye s'eloigna.

Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui
suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce
temps, il dit: "Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que
j'aille la-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat."

Il se leva, revetit l'habit d'un Aushik, et, apres avoir pris conge de
sa femme, il partit.

En s'approchant du camp des Haniss, il se preparait a passer une large
riviere, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval
qui l'avait franchie en un saut, d'une rive a l'autre. Il dit dans son
coeur: "Nul cheval au monde, excepte mon Kyrat, ne pourrait accomplir
une chose semblable. Hamza a du venir ici avec lui."

Etant entre dans le camp, il mit un temps considerable a faire le tour
des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les
limites. Fidele a son role, il chantait tout le temps de sa plus belle
voix, charmant et egayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses
chansons etaient a l'eloge du cheval.

Cette nouvelle parvint bientot aux oreilles du pacha; ce seigneur etait
de mauvaise humeur, parce que depuis le jour ou Kyrat lui avait ete
amene par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui etait
attache dans l'ecurie et ne souffrait que personne s'approchat de lui,
si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fut amene en sa
presence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir
dans sa tente. "On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux:
tu arrives justement dans un lieu ou tu peux voir une ecurie qui n'a pas
sa pareille dans tout l'univers." Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne
le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier etait absent, il chanta
l'eloge suivant:

_Improvisation_.--"Laissez-moi chanter l'eloge d'un cheval arabe. Sa
criniere doit etre comme si elle etait de fils de soie; ses pieds ne
doivent pas etre charnus. Ils sont exactement entoures de peau; ses
sabots ont l'air d'avoir ete tournes; ses fers ne doivent pas peser plus
d'un okha d'argent; il doit etre robuste et d'une taille moyenne; son
cou doit etre long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de
l'ecurie, il bondit et se joue de mille manieres."--Bravo, Aushik! cria
le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _methode_.
Le celebre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amene possede toutes les qualites que
tu as enumerees; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si mechant
et si fou, que je ne puis pas le monter.

Kourroglou dit: "Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur a
monter.--Pour quelle raison?"

Kourroglou chanta ainsi:

_Improvisation_.--"Un noble cheval marche hardiment, comme s'il
cherchait a renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si
fort les renes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun
repos a ses mains. Le cheval d'un guerrier-belier doit etre fou comme
son maitre."

Le pacha appela ses serviteurs: "Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je
desire qu'il ecoute ces belles louanges du cheval."

Hamza-Beg avait epouse la plus jeune fille du pacha, et il avait ete
eleve au rang de grand vizir.

Il vint, vetu d'un riche habit de fourrure; son turban etait du plus
beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.

Il entra, et, saluant a peine de la tete le pacha, il s'assit sans qu'on
le lui dit et s'etendit sur son siege.

Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de
gravite dans un homme qui, six mois auparavant, n'etait qu'un marmiton.
Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson
glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il placa la main sur
son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois misericordieux et ne me
trahis pas! Hamza-Beg, en reponse, placa la main sur ses yeux, ce qui
voulait dire: "Ne crains rien et prends patience[29]!"

[Footnote 29: La conversation par signes est portee a une grande
perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite a un
certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer
sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas.
"Je jure que je suis innocent", s'ecria l'accuse, croisant sur sa
poitrine ses deux poings fermes avec un seul doigt leve en avant. Les
executeurs etaient prets, regardant le beglerberg, qui, de son cote,
fixait les yeux sur la poitrine de l'accuse: "Tu es coupable, drole,
s'ecria-t-il.--Sur ta tete bienheureuse, je suis innocent", repondit
l'accuse, croisant ses poings comme auparavant, avec cette difference
qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetes en avant. Ils
continuerent ainsi, l'accuse apres chaque menace du beglerberg, croisant
ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts leves. Enfin,
quand apres une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa
poitrine avec tous les doigts etendus, le beglerberg dit: "Allons,
laissez-le aller. Peut-etre est-il reellement innocent. Retourne a ta
maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi." Quand
je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques
riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication
suivante: l'accuse avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui
donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait
promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que
lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]

Le pacha dit: "Nul doute que l'Aushik ne soit lui-meme un bon cavalier."
Il se tourna vers Kourroglou et dit: "Aushik, serais-tu dans le cas de
monter mon cheval?" Kourroglou se mit a pleurer et a se plaindre de ce
qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait
et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: "N'aie pas peur. Tu
auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait
remis a ta veuve et a tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu
peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme
recompense." Kourroglou dit: "Puisse le pacha nager dans le bonheur, et
puisse son regne etre long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu
vivre de longs jours, seigneur!" Le pacha donna ordre au vizir d'aller
chercher Kyrat.

Le ruse Hamza-Beg pourvut a tout: voyant que Kourroglou n'avait point
d'armes avec lui, il reussit, en sellant Kyrat, a cacher une massue sous
les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida
ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient a peine pour
conduire Kyrat hors de l'ecurie, tant il etait devenu gras et sauvage,
apres six mois de repos. L'ecume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou
vit tout et chanta:

_Improvisation_.--"O toi que j'ai eu pour la premiere fois entre mes
mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es
tombe entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chere de
toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec
quinze livres de fer. Quand tu es courrouce, tu ne touches pas a ta
nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de
quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chere des choses de ma vie,
viens!"

Le pacha dit: "Aushik, ma patience est epuisee; je t'ordonne de monter
ce cheval a l'instant meme."

Kourroglou dit: "Je suis sur que le cheval me tuera. Beni soit le sel
que tu m'as donne; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu
peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande a la
protection des quatre premiers khalifes." En disant ces mots, le pacha
mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents
tumans. Ce dernier dit: "Longue vie au pacha!" et il alla vers Kyrat.
Hamza-Beg lui tendit les renes de ses propres mains, et lui dit tout
bas: "Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse
que je t'ai faite il y a six mois est remplie." Kourroglou lui dit a
l'oreille: "Pour cette conduite genereuse, je te jure, aussi longtemps
que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi." Hamza-Beg
dit: "Prends le sabre suspendu a la selle, attache-le a ta ceinture,
tu trouveras aussi une massue sous les housses." Kourroglou monta
sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner
au-dessus de sa tete. Hamza-Beg recula, comme s'il etait effraye, et se
cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint
si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa presence d'esprit. Il
faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le
rappela: "Aushik, donne-moi le cheval; il me parait tres-doux, ce matin:
laisse-moi essayer de le monter." Kourroglou dit dans son coeur: "Je te
laisserais plutot monter sur mon propre cou;" et il ajouta tout
haut: "Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je
descendrai.".

_Improvisation_.--"Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil a
Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas a celui qui
est monte sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrete que tous les trente
fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore a moi.

"Il a franchi une grande riviere; j'ai reconnu l'empreinte de ses
pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux
brulants. Je remercie Dieu de te revoir, o mon Kyrat, bonheur de ma vie;
tu es encore a moi."

[Illustration: Chien pele, tu vas emporter la peau du cheval. (Page
21.)]

Le pacha dit: "Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde
comme un habile cavalier." Kourroglou passa deux fois au galop pres de
l'endroit ou etait le pacha. "Bien, maintenant donne-le-moi, je veux
l'essayer moi-meme.--Pacha, tu ne le monteras pas."

Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: "Ce fou ne veut pas me rendre
le cheval. Si c'etait Kourroglou lui-meme?" Hamza-Beg repondit: "Comment
puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton sejour a
Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont
ete occupes tout le temps a trouver quelque moyen de derober Kyrat.
Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui
pourrait jamais tous les connaitre?" Le pacha, tournant son visage
vers Kourroglou, dit: "Allons, amene ici le cheval, je veux le monter
maintenant." Kourroglou dit: "Sante au pacha! un air me vient dans la
tete; ecoute-moi:

_Improvisation_.--"Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur.
Le coeur du cavalier met en lui ses delices. Ses genoux sont noirs, son
cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui
ses delices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau
_kosahk_[31]; quand il est en bon etat, son dos doit etre aussi large
que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derriere est telle
qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses
delices en lui."

[Footnote 30: Espece de chameau tres-estimee en Perse.]

[Footnote 31: Autre espece de chameau.]

Le pacha dit: "Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai deja dit que
nous en avions assez; descends. Je desire monter Kyrat moi-meme."
Kourroglou sourit avec mepris, et dit:

"Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu
penser a monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi." Le pacha dit:
"Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse
d'obeir. J'ai peur, en verite, que cet homme ne soit Kourroglou.
Pourquoi lui as-tu donne le cheval?" Le pacha dit: "Allons, vite,
descends, Aushik, es-tu sourd?" Kourroglou dit: "Pacha, je me rappelle
un air; ecoute-moi:

_Improvisation_.--"Le cheval est a moi. Je ferai couvrir son precieux
dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une riviere de
vin rouge. C'est l'elu de Kourroglou, l'elu entre cinq cents chevaux.
Le coeur met en lui ses delices. Quand le chef des palefreniers,
Daly-Mehter, s'approche de lui, il se leve sur ses jambes de derriere,
et le palefrenier, pour le panser, est oblige de le frapper sur la
bouche avec un baton."

[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)]

"Alors tu es Kourroglou, s'ecria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai
cherche dans le ciel, et je t'ai trouve sur la terre. Je vais te faire
mettre en pieces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi
sur la terre."

Hamza-Beg, voyant que la querelle s'echauffait et que les choses, selon
toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir a
quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: "Hamza-Beg,
viens la, voici Kourroglou!" Hamza-Beg repliqua: "Oui, tu l'as dit; mais
que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseille de ne pas lui
mettre le cheval entre les mains?" Le pacha fut epouvante, mais il
continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou
chanta ainsi:

_Improvisation._--"Hassan-Pacha, ne te fie pas trop a ton pouvoir. J'ai
plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes
et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur
mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste desert. J'aurai vos corps
enveloppes de la tete aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous
tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds
djezzairs[32] sur leurs epaules. Montrez-moi le heros qui puisse tendre
mon arc. Avancez, heroiques beliers! voyons si vous pouvez frapper un
bouclier avec vos tetes. Je puis macher le fer et le cracher ensuite
vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes
couvertes sur leurs cretes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille
hommes de chaque tribu sous ma banniere. Je puis seul montrer cent mille
ingenieuses devises."

[Footnote 32: Longue arquebuse appelee aussi shamtal; elle porte a une
grande distance.]

Le pacha commanda alors a ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur
cela, s'ecria: "O Ali!" Et tirant l'epee du fourreau, il fondit sur les
nomades, comme un loup affame sur un troupeau. Des monceaux de cadavres
s'eleverent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit
dans son coeur: "Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je
lui montre ma gratitude d'une maniere sensible. Je tuerai son beau-pere,
afin qu'il regne desormais sur la tribu de Haniss." Alors, donnant de
l'eperon a Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il
lui aplatit le crane comme la tete d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de
son maitre, et, otant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat,
ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers.
Kourroglou dit: "Hamza-Beg, si j'ai tue le pacha, c'etait seulement
pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre
desir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir."

Kourroglou, ayant etabli solidement l'autorite de son ami sur les tribus
de Haniss, le quitta pour retourner a Chamly-Bill. En passant a travers
les camps les plus eloignes, il jeta un regard dans l'interieur de
quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitot, et lui reprocherent
la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'interieur des
tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la
femme de Hamza-Beg etait la. "Elle y est," fut la reponse. "Combien de
filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariee a Hamza; les
six autres ne sont pas mariees.--Amenez-les ici, et faites-les placer en
rang; je desire les voir." Quand ses ordres eurent ete executes, il dit:
"Celle-la seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est
pour moi une fille, une soeur."

Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la placa derriere
lui sur sa selle. Il dit a l'eunuque: "Si Hamza-Beg demande ce qu'est
devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenee a
Chamly-Bill pour son ancien maitre, Daly-Mehter."

Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'a ce qu'il fut
arrive chez lui. Tous les bandits vinrent a sa rencontre. Kourroglou dit
a Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du
pacha dans son propre harem. Aussitot que Daly-Mehter parut, Kourroglou
dit: "Ecoute-moi, ecuyer, j'ai ete irrite contre toi a cause de Kyrat.
Faisons la paix. J'ai amene la fille de Hassan-Pacha pour toi." Alors,
se tournant vers Ayvaz, il dit: "Qu'aucune depense ne soit epargnee. Il
faut que tu prepares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme
d'un rang eleve; elle doit etre honoree."

Les ceremonies et les illuminations durerent pendant sept jours a
Chamly-Bill. A la fin du septieme jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter
fut conduite dans sa demeure.



SEPTIEME RENCONTRE.

L'histoire d'Hamza-Beg a ete un peu longue; mais il nous semble que si
la sultane Scheherazade l'eut racontee au sultan Schaariar, il ne s'en
serait pas plaint plus que des autres, et n'eut pas fait couper la tete
feconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui etait
advenu de la tete chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive a un
episode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brievete
et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce heros, et a
partir de ce moment on voit le signe de la colere divine se lever a son
horizon et envahir peu a peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en
fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit meme qu'il raconte
sans figure et sans complaisantes metaphores, comme a regret et penetre
d'effroi, le crime de son heros. Mais l'admirable instinct philosophique
qui est dans la conscience des poetes populaires se revele dans
l'enchainement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que
ce sont des episodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie
errante. Non; la memoire populaire est un artiste ingenieux, un poete
qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions
pense que la vie de Kourroglou n'etait qu'un conte heroique et comique;
mais arrives a la septieme rencontre, et voyant ensuite se derouler
la suite de ses derniers succes, puis de ses imprudences, puis de ses
revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'a sa
mort deplorable, nous avons reconnu que c'etait la un veritable poeme,
avec son sens philosophique, sa moralite et sa personnification de
l'etre humain (d'une race peut-etre en particulier), dans un individu
poetique. Nul doute que Kourroglou a existe, et que le fond de son
histoire est authentique: c'est le Napoleon de la race nomade; et s'il
est deja devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettres, deux
siecles equivalent peut-etre a deux mille ans. Mais la tradition fait
l'histoire d'apres les memes regles morales qu'observent les hommes de
genie pour l'ecrire. Elle comprend qu'un heros n'est qu'une incarnation
plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera
donc ni vertus, ni vices, ni facultes qui ne soient en rapport avec ceux
de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les precipices et les
fleuves a la course de son cheval, massacrant a lui seul une armee,
mangeant et buvant comme les heros de Rabelais, est au fond de ce milieu
fantastique un homme tres-reel, un caractere tres-sainement developpe.
C'est ainsi qu'a procede Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour
cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a cree plusieurs
chefs-d'oeuvre.

Kourroglou etait marque en naissant d'un signe de grandeur. Il avait
de grandes choses a faire, pour lui-meme et pour sa race: venger le
supplice de son pere et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps
du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son
temps, il est ne temeraire et orgueilleux. Une ardente curiosite, une
vanite secrete l'ont deja prive d'une partie des avantages que son pere
le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce pere, ce magicien
(qui, entre nous, me parait etre une personnification du Destin, tout
puissant et aveugle comme lui), lui avait prepare, par ses savantes
incantations, un cheval qui l'eut porte jusqu'au ciel; car il avait des
ailes, et c'est un regard d'irresistible curiosite de Kourroglou qui
les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier
cheval du monde, a dit le pere; mais ce ne sera plus Pegase, et ses
pieds rapides sont pour jamais enchaines a la terre.

Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'eternelle douleur et la
mort de son pere. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase
l'ecume d'une source mysterieuse; mais l'ecume le tente, il la boit, et
le pere ne reverra plus la lumiere des cieux. "A partir de ce jour,
tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de
l'aveugle," c'est-a-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et
ta condamnation. Tu as venge ton pere, mais tu l'as laisse perir; tu
seras le plus grand guerrier de ton siecle, mais tu seras maudit; tu
porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prosperites, et, comme
ton pere, tu finiras miserablement.

Jusqu'ici nous avons vu reussir, comme par miracle, toutes les
audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemble mille hommes de
chaque tribu, il s'est bati une forteresse que nul souverain n'ose plus
attaquer. Il a enleve Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse;
mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent
soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaitre la joie et l'orgueil de
la paternite. Chacune de ses entreprises sera couronnee de succes en
apparence, et sera expiee dans l'ensemble mysterieux de sa vie par de
poignantes douleurs. On verra bientot (et on l'a vu deja par ce cri de
l'ame qui lui echappe au milieu de ses plus menacantes improvisations:
_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalite attachee
a tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le
perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera chatie. Ses grandes
facultes, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit
de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidite,
la ruse, la volupte, l'intemperance, la soif du sang, tout ce qui l'a
fait grand et heureux parmi les heros de sa race, va l'abandonner peu a
peu, parce qu'il a abuse de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode
turcoman, faites-moi le plaisir de m'ecouter en bons Turcomans; oui,
c'etaient la des dons du ciel! Il etait le plus grand des fourbes. Honte
a lui! il va devenir confiant et sincere, parce qu'une fois il a fait un
mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embuches, et
l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire a lui! mais une fois il a
tendu le piege a celui qu'il devait respecter, et desormais il sera pris
dans ses propres filets: malheur a lui! Il etait bandit et meurtrier,
rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: desormais le poignard
sera toujours leve sur lui. Malheur au fils de l'aveugle!

Voila, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du
rapsode, pour comprendre la septieme rencontre et la suite des jours de
Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple a notre aide.

Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de detrousser les
marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'a lui refuser un
modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il
n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant
appris a le connaitre, allaient desormais au-devant de ses desirs, et ne
se faisaient plus tirer l'oreille pour s'executer. Kourroglou etait si
sur de son fait, qu'il s'en allait tout seul, deguise, le plus souvent
en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et
quand il s'etait un peu diverti aux depens de ses hotes, quand il leur
avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit:
"Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours la ou on l'attend
le moins; peut-etre est-il deja parmi vous; mais, pour sur, il y sera
bientot." Alors le sycophante, en les voyant palir, renfoncait sa
guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: "Voila
Kourroglou!" Aussitot les marchands de se prosterner, de se frapper
la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! "Guerrier,
disaient-ils, nous savons que tu as porte le tribut a cinq cents tumans;
mais si tu exiges le double, nous te le donnerons a condition que
nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan." On se rappelle que ce
Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par
Kourroglou, s'est attache a lui par reconnaissance, a grossi son armee
par de nombreux enrolements, et qu'il se distingue dans toutes les
entreprises. Mais il parait que sa cruaute est excessive. Lorsque
Kourroglou, toujours fidele aux lois qu'il a instituees, a repondu aux
marchands: "Oh non! c'est bien assez!" il revient vers ses compagnons,
et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en lechant ses
moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission
d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur
arracher quelques barils de vin par-dessus le marche. Mais Kourroglou
lui repond: "Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la
moitie de la religion!" Et il rentre a Chamly-Bill les poches pleines
d'or et le coeur de bons sentiments.

Mais, helas! il est arrive ce jour nefaste ou le heros doit etre mis a
la plus rude epreuve, et ou sa vanite doit dechainer les maledictions
suspendues sur sa tete. Il faut suivre ce recit dans l'original.

"Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou
avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurerent a Chamly-Bill,
buvant et festoyant, jusqu'a ce que les celliers et les cuisines de
Kourroglou fussent completement vides. Le sommelier et le cuisinier
vinrent ensemble l'annoncer a Kourroglou, et dirent: "Tes hotes ont
mange et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas meme laisse les
croutes ou la lie."

Kourroglou envoya ses gardes roder dans le voisinage, et bientot apres,
on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, arme de pied en
cap, il se dirigea vers la prairie.

Il regarda et vit une immense caravane campee sur ses paturages. Tout
annoncait que le marchand etait un homme puissamment riche. Et dans une
tente dressee pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant
au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'a eux, et dit: "Salam!" Un des
Turcs l'apercut, et dit: "Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux
pas descendre.--D'ou viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu deja reconnaitre
Kourroglou?--Bien, cela est tout a fait different. Kourroglou est un
grand homme; nous lui paierons un tribut pour le sejour que nous avons
fait sur ses terres." Kourroglou crut que le marchand voulait se
debarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'etait pas leve pour
lui temoigner son respect quand le nom de Kourroglou etait sorti de
ses levres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait
toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors
froidement: "Retiens ton bras, Kourroglou." La pointe de la lance avait
deja effleure la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval
et s'arreta. Le Turc dit: "Tu devrais jeter un voile de femme sur ton
visage. Il ne convient pas a des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu
raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne
merites pas ta renommee. Un homme brave donne a son ennemi le temps de
se mettre en garde. C'est le role d'une femme de combattre sans avertir
et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie
de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval.
Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je delivre le
_collier du monde de tes etreintes rapaces_, des prieres seront dites
pour ton ame. Si, au contraire, tu reussis a me tuer, tu prendras toutes
les richesses et les marchandises rassemblees en ce lieu."

Kourroglou ecouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il
attendit donc qu'il plut au marchand de s'armer et de monter a cheval.
Quand cela fut fait, le Turc dit: "Kourroglou, tu dois commencer; tu
es libre de m'attaquer de telle maniere et avec telle arme qu'il te
plaira."

Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques
differentes; mais elles furent toutes parees ou repoussees.

Le Turc s'ecria: "Viens plus pres, prends-moi par la ceinture, et vois
si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais a eprouver ta
force." Kourroglou saisit le marchand a la ceinture et tacha de le
desarconner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eut
ete cousu.

Le Turc dit: "C'est maintenant a mon tour; laisse-moi te faire eprouver
ma force." Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle
facon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et meme un de ses
pieds avait deja perdu l'etrier.

Le Turc, comme s'il dedaignait de profiter de sa victoire, lacha la
ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il
invita Kourroglou a entrer sous sa tente et a devenir son hote.

Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans
la tente comme un rat, et prit humblement un siege. Il se sentait si
honteux, qu'il osait a peine respirer. Le Turc baissa la tete comme
auparavant, et se remit a jouer au trictrac avec son compagnon.
Kourroglou vit que le Turc etait un homme plein de courage et de
noblesse. Fidele a son habitude de dire en face a l'homme brave qu'il
etait brave, et au poltron qu'il etait poltron, il accorda sa guitare,
et chanta au marchand l'air suivant:

_Improvisation._--"J'ai demande a ses esclaves et a ses serviteurs qui
il etait. Ils ont tous repondu: C'est le seigneur des seigneurs, un
marchand guerrier. Il possede plus d'or qu'on n'en peut trouver dans
Alep ou dans Damas. C'est le lion du desert. Son coursier est couvert de
la depouille du leopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi
ou sur un ami. J'ai lance mon cheval contre lui, j'ai leve ma massue
au-dessus de sa tete. Le marchand alors a pousse un cri, et s'est elance
de sa place."

Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une maniere significative
(car il etait evident que le chanteur mentait par habitude de se
vanter). Kourroglou dit dans son coeur: "Le maudit se raille de moi." Il
reprit ainsi:

_Improvisation_.--"O mon Dieu, tu l'as cree sans defaut. Il n'est le
serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est
imperieux et superbe. Il a amasse des montagnes de marchandises, et il
s'est repose. Il a jete un regard a son compagnon, et il a souri. Il a
baisse la tete, et il a joue au trictrac."

Le Turc dit: "Guerrier Kourroglou, pour ta poesie, je te paierai un
tribut de cinq cents tumans." Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de
cet homme qui l'avait vaincu. Aussitot qu'il entendit parler de cinq
cents tumans, son cerveau recouvra la sante; il fut transporte de joie,
et improvisa ainsi:

_Improvisation_.--"Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche,
sur ses epaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chante un air. Le
marchand m'a donne cinq cents tumans pour recompense."

Le Turc ayant verse l'argent devant le chanteur, il dit: "Voici mon
tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu
merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes
d'aliments prepares. Si tu ne veux pas venir, et que tu preferes t'en
aller, tu es le maitre." Kourroglou dit: "J'aimerais mieux partir, si tu
daignais me le permettre."

Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit conge de son hote,
et retourna a Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le
feliciterent de sa victoire. Kourroglou dit: "Ne m'insultez pas, chiens
que vous etes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de
mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer,
et, de plus, il m'a paye mon sang avec cet argent."

Il ordonna a ses gardes de veiller le moment du depart du marchand et de
le lui annoncer.

A partir de ce moment, Kourroglou sent decroitre la conscience de sa
force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: "Ne
veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes a la fin de
l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient
interceptees, et nous ne trouverions plus de voyageurs a ranconner.
Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'apercois une caravane:
allons!" Kourroglou repond: "Retire-toi! le premier marchand etait un
homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut etre fou."

Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il etait
continuellement tourmente par l'idee de la superiorite du Turc qui
l'avait vaincu. Il resolut de voir encore une fois son heureux
adversaire. Apres bien des perquisitions, il sut le jour ou le marchand
devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe
de montagnes, de l'autre cote du la ville ou passait la route. Le Turc
etait seul, a cheval, ayant laisse sa caravane derriere lui, a quelque
distance. Kourroglou se sentit transporte de fureur; il poussa son
cheval sur le marchand, le jeta a bas de sa selle, et coupa la tete de
_l'homme renverse_. Il sentit bientot sa rage se calmer, et, _fache de
ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi:

_Improvisation_.--"Begs, ecoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je
rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affame. Je soufflais comme
la brise du matin. Je me suis place en embuscade sur sa route, non loin
d'Erzeroum; j'ai coupe sa tete a Erzengan. J'ai rencontre un marchand."

L'ayant depouille de ses vetements, Kourroglou vit que ce n'etait pas un
Turc, mais un Armenien, et il chanta:

_Improvisation_.--"Sa mort m'a delivre de mille maux. Je l'ai acceptee
avec delices, comme un bouquet de roses. J'ai depouille le corps, et
j'ai vu que c'etait un Armenien. Oh! que les montagnes se couvrent
de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]!
Kourroglou, que ton bras soit desseche! J'ai rencontre un marchand."

[Footnote 33: Pour laver le deshonneur d'avoir traitreusement attaque
l'homme sans defense. Les Persans haissent, a cause de quelques
differences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les
chretiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une
consolation dans la pensee qu'il a trouve que son superieur a tous
egards n'etait pas un sunnite, mais un Armenien. (_Note de U.
Chodzko_.)

Cet Armenien est evidemment le plus grand personnage du roman de
Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce heros, si superieur a
Kourroglou lui-meme par son sang-froid, son courage, sa force et sa
generosite, soit reste chretien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce
seulement par exces de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un
si grand role? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara
s'attendrir tres-particulierement, jusqu'a vouloir se donner la mort,
pour un voyageur europeen que Kourroglou menacait de sa fureur. Il faut
bien que dans ces tetes poetiques de l'Orient le chretien soit un etre
superieur, en depit de la repulsion fanatique.]

Cette derniere strophe, si courte et si bizarre, nous parait la plus
belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la
concision mysterieuse du style biblique. L'ame coupable s'y devoile en
voulant cacher sa honte et son effroi sous des metaphores. L'orgueil
blesse, la colere, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du
meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les mechantes passions
acceptent la mort de l'homme juste et genereux _comme un bouquet de
roses_. Puis aussitot le desespoir du maudit etouffe l'hymne impie. _Oh!
que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur
les yeux de Cain. _Kourroglou, que ton bras soit desseche!_ Et le bon
refrain si bete et si sombre: "J'ai rencontre un marchand!" _en dit plus
qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des
ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naif, a l'imitation
de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai
rencontre un marchand_, qui vient si a point, qui resume si bien le
souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer a soi-meme, et qui, ne
cherchant ni le naif, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre a la
grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait etre un grand
poete. Il ne pensait qu'a la rime et trouvait l'effet. M'est avis
qu'aujourd'hui nous faisons le contraire.


A partir de ce moment, la fatalite s'appesantit sur Kourroglou. Apres
quelques exploits ou ses imprudences le mettent a deux doigts de sa
perte et ou il succomberait sans l'heroique secours d'Ayvaz et de ses
compagnons, il est fait prisonnier, traine a la queue d'un cheval,
nourri des os qu'on lui jette comme a un chien, enfin attache a un
poteau pour mourir sous le fouet et le baton. Il echappe pourtant
a cette epreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en
revolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs
amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est force de leur
livrer est d'une haute poesie epique; sa douleur, son amour pour Ayvaz,
son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu
vieux, s'eprend encore d'une princesse etrangere et veut l'enlever.
Surpris et jete dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un
homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il
est retire de l'abime et delivre a grand' peine. Mais l'esprit du grand
homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle
comme Samson, apres avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et des lors la
mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore
de la grandeur et le montrent puissant et resigne. Il y a de l'analogie
entre la fin de ce poeme et celle de la legende des quatre fils Aymon.

Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse epopee de
Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas
priver l'amie qui nous a aide a traduire du plaisir de la donner
elle-meme au lecteur dans une publication complete.



FIN DE KOURROGLOU.





End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***

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