The Project Gutenberg EBook of Jim Harrison, boxeur, by Arthur Conan Doyle

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Title: Jim Harrison, boxeur

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 13, 2004 [EBook #13734]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM HARRISON, BOXEUR ***




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Arthur Conan Doyle

JIM HARRISON, BOXEUR

Titre original: Rodney Stone

(1910)


Table des matieres

_Preface_
I -- FRIAR'S OAK
II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
IV -- LA PAIX D'AMIENS
V -- LE BEAU TREGELLIS
VI -- SUR LE SEUIL
VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON
IX -- CHEZ WATTIER
X -- LES HOMMES DU RING
XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
XII -- LE CAFE FLADONG
XIII -- LORD NELSON
XIV -- SUR LA ROUTE
XV -- JEU DELOYAL
XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY
XVII -- AUTOUR DU RING
XVIII -- LA DERNIERE BATAILLE DU FORGERON
XIX -- A LA FALAISE ROYALE
XX -- LORD AVON
XXI -- LE RECIT DU VALET
XXII -- DENOUEMENT


_Preface_


_Dans un roman anterieur qui a ete fort bien accueilli par le
public francais, _La grande Ombre_, Conan Doyle avait aborde
l'epoque de la lutte acharnee entre l'Angleterre et Napoleon. Il
avait accompagne jusque sur le champ de bataille de Waterloo un
jeune villageois arrache au calme des falaises natales par le
desir de proteger le sol national contre le cauchemar de
l'invasion francaise, qui hantait alors les imaginations
britanniques._

_Cette fois, dans une oeuvre nouvelle, la peinture est plus
large._

_C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une
vie intense dans les pages de _Jim Harrison boxeur_, avec son
prince de Galles aux inepuisables dettes, ses dandys elegants et
bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupes avec art autour
de Nelson et de la trop celebre Lady Hamilton, ses champions de
boxe dont les exploits entretiennent au dela de la Manche le gout
des exercices violents, entrainement indispensable a un peuple qui
voulait tenir tete aux grognards de Napoleon, aux marins de nos
escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses emules._

_Le tableau est complet et trace par une plume competente, Conan
Doyle s'appliquant a decrire ce qu'il connait bien et evitant des
lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans
historiques, _Les Refugies_ par exemple._

_Les editions anglaises portent le titre de _Rodney Stone_. C'est,
en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est
cense tenir la plume et evoquer le souvenir des jours de sa
jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone,
s'il est le fil qui relie les feuillets du recit, n'en est jamais
le heros. Ame simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui
conquiert l'interet._

_Le vrai heros du roman, c'est Jim Harrison, eleve par le champion
Harrison qui s'est retire du Ring apres un terrible combat ou il
faillit tuer son adversaire, et etabli forgeron a Friar's Oak._

_N'est-ce pas lui qui entraine Stone a la Falaise Royale, dans le
chateau abandonne, a la suite de la disparition etrange de lord
Avon accuse du meurtre de son frere?_

_N'est-ce pas lui qui devient le protege, et plutot le protecteur,
de miss Hinton, la Polly du theatre de Haymarket, la vieillissante
actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation
dans le gin et le whisky?_

_N'est-ce pas lui que nous voyons, au denouement du roman, fils
avoue et legitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si
faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur
moyen de comedie?_

_N'est-ce pas a lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de
ses rivalites, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues?_

_Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette edition
francaise, preparee par nous de longue main, le titre de _Jim
Harrison boxeur_._

_La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du
roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par
excellence, cher a Byron et au prince de Galles, chef de file des
dandys, ait attendu jusqu'a nos jours un peintre._

_Et voila cependant la premiere fois qu'un de ces romanciers, qui
ont l'oreille des foules, entreprend le recit de la vie et de
l'entrainement d'un grand boxeur d'autrefois._

_Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le
Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur
portraitiste, il faudrait presque dire leur poete._

_Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a
puissamment contribue a developper dans la race britannique ce
mepris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre
forte._

_De la instinctivement la tendance de l'opinion a s'enthousiasmer,
a se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'energie et
en quelque sorte contrepoids a ce qu'il y avait d'affadissant et
d'enervant dans le luxe des petits-maitres, des Corinthiens et des
dandys tout occupes de toilettes et de futilites, en une heure
aussi grave pour la vie nationale anglaise_

_Qu'a cote de l'entretien de cet ideal de bravoure et d'endurance,
il y eut comme revers de la medaille la brutalite des moeurs, la
demoralisation qu'amene l'intervention de l'argent dans ce qui est
humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des
meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas ete bonnes._

_Si nos peres n'ont pas compris le systeme anglais, s'ils n'ont
voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier
Beranger, les hommes de notre generation ont vu plus
equitablement. Ils ont donne a la boxe son droit de cite en France
et repare l'injustice de leurs predecesseurs._

_Voila pourquoi, en ecrivant _Jim Harrison boxeur_, Conan Doyle a
bien merite aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui
se sont de nos jours passionnes pour la boxe. Jim Harrison boxeur
est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre
ceux qui sont deja les fideles resolus du romancier anglais,
toujours assures de trouver dans son oeuvre un interet palpitant
et des emotions saines._

_ALBERT SAVINE._

I -- FRIAR'S OAK


Aujourd'hui, 1er janvier de l'annee 1851, le dix-neuvieme siecle
est arrive a sa moitie, et parmi nous qui avons ete jeunes avec
lui, un bon nombre ont deja recu des avertissements qui nous
apprennent qu'il nous a uses.

Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos tetes grisonnantes et
nous parlons de la grande epoque que nous avons connue, mais quand
c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous eprouvons de
grandes difficultes a nous faire comprendre.

Nous et nos peres qui nous ont precedes, nous avons passe notre
vie dans des conditions fort semblables; mais eux, avec leurs
chemins de fer, leurs bateaux a vapeur, ils appartiennent a un
siecle different.

Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre
les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans
contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la
Liberte s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa
son sang, comment le noble Pitt eut le coeur brise dans ses
efforts pour l'empecher de s'envoler de chez nous pour se refugier
de l'autre cote de l'Atlantique.

Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel traite,
de telle bataille, mais je ne sais ou ils trouveront des details
sur nous-memes, ou ils apprendront quelle sorte de gens nous
etions, quel genre de vie etait le notre et sous quel aspect le
monde apparaissait a nos yeux, quand nos yeux etaient jeunes,
comme le sont aujourd'hui les leurs.

Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas
pourtant que je me propose d'ecrire une histoire.
Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint a peine les
debuts de l'age adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence
d'autrui, je n'ai guere le droit de parler de la mienne.

C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et
bien des annees devaient se passer avant le jour ou je regardai
dans les yeux celle qui fut la mere de mes enfants.

Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont
assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant
que nous allons chercher une echelle, et ces routes que nous
parcourions en tenant leurs petites mains dans les notres, nous
sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.

Mais je parlerai uniquement d'un temps ou l'amour d'une mere etait
le seul amour que je connusse.

Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'etes pas de
ceux pour qui j'ecris.

Mais s'il vous plait de penetrer avec moi dans ce monde oublie,
s'il vous plait de faire connaissance avec le petit Jim, avec le
champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon pere, qui fut un
des fideles de Nelson, si vous tenez a entrevoir ce celebre homme
de mer lui-meme, et Georges qui devint par la suite l'indigne roi
d'Angleterre, si par-dessus tout vous desirez voir mon fameux
oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-maitres, et les
grands champions, dont les noms sont encore familiers a vos
oreilles, alors donnez la main, et... en route.

Mais je dois vous prevenir: si vous vous attendez a trouver sous
la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous
exposez a une desillusion.

Lorsque je jette les yeux sur les etageres qui supportent mes
livres, je reconnais que ceux-la seuls se sont hasardes a ecrire
leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.

Pour moi, je me tiendrais pour tres satisfait si l'on pouvait
juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la
moyenne.

Des hommes d'action auraient peut-etre eu quelque estime pour mon
intelligence et des hommes de tete quelque estime de mon energie.
Voila ce que je peux desirer de mieux sur mon compte.

En dehors d'une aptitude innee pour la musique, et telle que
j'arrive le plus aisement, le plus naturellement, a me rendre
maitre du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune
superiorite dont j'aie lieu de me faire honneur aupres de mes
camarades.

En toutes choses, j'ai ete un homme qui s'arrete a mi-route, car
je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et
avant que la nature eut poudre ma chevelure a sa facon, la nuance
etait intermediaire entre le blanc de lin et le brun.

Il est peut-etre une pretention que je peux hasarder; c'est que
mon admiration pour un homme superieur a moi n'a jamais ete melee
de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et
l'ai comprise telle qu'elle etait.

C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je
me mets a ecrire mes souvenirs.

Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que
possible ma personnalite en dehors du tableau.

Si vous arrivez a me regarder comme un fil mince et incolore, qui
servirait a reunir mes petites perles, vous m'accueillerez dans
les conditions memes ou je desire etre accueilli.

Notre famille, les Stone, etait depuis bien des generations vouee
a la marine et il etait de tradition, chez nous, que l'aine portat
le nom du commandant favori de son pere.

C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre genealogie
jusqu'a l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau a haut
gaillard, a l'avant en eperon, lors de la guerre contre les
Hollandais.

Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons a mon pere Anson
Stone qui a son tour me baptisa Rodney Stone en l'eglise
paroissiale de Saint-Thomas, a Portsmouth, en l'an de grace 1786.

Tout en ecrivant, je regarde par la fenetre de mon jardin,
j'apercois mon grand garcon de fils, et si je venais a appeler
"Nelson!", vous verriez que je suis reste fidele aux traditions de
famille.

Ma bonne mere, la meilleure qui fut jamais, etait la seconde fille
du Reverend John Tregellis, cure de Milton, petite paroisse sur
les confins de la plaine marecageuse de Langstone.

Elle appartenait a une famille pauvre, mais qui jouissait d'une
certaine consideration, car elle avait pour frere aine le fameux
Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant herite d'un opulent
marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des
conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de
Galles.

J'aurai a parler plus longuement de lui par la suite, mais vous
vous souviendrez des maintenant qu'il etait mon oncle et le frere
de ma mere.
Je puis me la representer pendant tout le cours de sa belle
existence, car elle etait toute jeune quand elle se maria.

Elle n'etait guere plus agee quand je la revois dans mon souvenir
avec ses doigts actifs et sa douce voix.

Elle m'apparait comme une charmante femme aux doux yeux de
tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se
redressant quand meme bravement.

Dans mes souvenirs de ce temps-la, je la vois constamment vetue de
je ne sais quelle etoffe de pourpre a reflets changeants, avec un
foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir
ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.

Je la revois encore dans les annees du milieu de sa vie, douce,
aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les
menant a bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde
d'un lieutenant, et reussissant a faire marcher le menage du
cottage du Friar's Oak et a tenir bonne figure dans le monde.

Et maintenant, je n'ai qu'a m'avancer dans le salon, pour la
revoir encore, apres quatre-vingts ans d'une existence de sainte,
en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet
coquettement enrubanne, ses lunettes a monture d'or, son epais
chale de laine borde de bleu.

Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand
elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier
est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez
peut-etre de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez
plus d'un mariage, mais votre mere est la premiere et la derniere
amie. Cherissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour
viendra ou tout acte irraisonne, ou toute parole jetee avec
insouciance, reviendra en arriere se planter comme un aiguillon
dans votre coeur.
Telle etait donc ma mere, et quant a mon pere, la meilleure
occasion pour faire son portrait, c'est l'epoque ou il nous revint
de la Mediterranee.

Pendant toute mon enfance, il n'avait ete pour moi qu'un nom et
une figure dans une miniature que ma mere portait suspendue a son
cou.

Dans les debuts, on me dit qu'il combattait contre les Francais.

Quelques annees plus tard, il fut moins souvent question de
Francais et on parla plus souvent du general Bonaparte.

Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai a la
boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.

C'etait donc la l'ennemi par excellence, celui que mon pere avait
combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans treve.

Pour mon imagination d'enfant, c'etait une affaire d'honneur
d'homme a homme, et je me representais toujours mon pere et cet
homme rase de pres, aux levres minces, aux prises, chancelant,
roulant dans un corps a corps furieux qui durait des annees.

Ce fut seulement apres mon entree a l'ecole de grammaire que je
compris combien il y avait de petits garcons dont les peres
etaient dans le meme cas.

Une fois seulement, au cours de ces longues annees, mon pere
revint a la maison.

Par la, vous voyez ce que c'etait d'etre la femme d'un marin en ce
temps-la.

C'etait aussitot apres que nous eumes quitte Portsmouth pour nous
etablir a Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de
s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider a gagner son nouveau
nom de Lord Saint-Vincent.

Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par
ses recits de batailles et je me souviens, comme si c'etait
d'hier, de l'epouvante que j'eprouvai en voyant une tache de sang
sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point,
provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.

A cette epoque je restai convaincu que ce sang avait jailli du
corps d'un Francais ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur
devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tete.

Ma mere pleura amerement apres son depart.

Quant a moi, je ne fus pas fache de voir son dos bleu et ses
culottes blanches s'eloigner par l'allee du jardin, car je
sentais, en mon insouciance et mon egoisme d'enfant, que nous
etions plus pres l'un de l'autre, quand nous etions ensemble, elle
et moi.

J'etais dans ma onzieme annee quand nous quittames Portsmouth,
pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton,
qui nous fut recommande par mon oncle, Sir Charles Tregellis.

Un de ses amis intimes, Lord Avon, possedait sa residence pres de
la.

Le motif de notre demenagement, c'etait qu'on vivait a meilleur
marche a la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mere de
garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait a distance
du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser a recevoir

C'etait une epoque d'epreuves pour tout le monde, excepte pour les
fermiers. Ils faisaient de tels benefices qu'ils pouvaient, a ce
que j'ai entendu dire, laisser la moitie de leurs terres en
jachere, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur
rapportait le reste.

Le ble se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de
quatre livres un shilling neuf pences.

Nous aurions eu grand peine a vivre, meme dans le paisible cottage
de Friar's Oak sans la part de prises revenant a l'escadre de
blocus sur laquelle servait mon pere.

La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest
n'avait guere que de l'honneur a gagner. Mais les fregates qui les
accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires
caboteurs, et, comme conformement aux regles de service elles
etaient considerees comme dependant de la flotte, le produit de
leurs prises etait reparti au marc le franc.

Mon pere fut ainsi a meme d'envoyer a la maison des sommes
suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon sejour a
l'ecole que dirigeait Mr Joshua Allen.

J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.

Ce fut a l'ecole d'Allen que je fis la connaissance de Jim
Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appele. Il etait le
neveu du champion Harrison, de la forge du village.

Je me le rappelle encore, tel qu'il etait en ce temps-la, avec ses
grands membres degingandes, aux mouvements maladroits comme ceux
d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tete
a toutes les femmes qui passaient.

C'est de ce temps-la que date une amitie qui a dure toute notre
vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue
d'un livre, et de son cote, il m'enseigna la boxe et la lutte, il
m'apprit a chatouiller la truite dans l'Adur, a prendre des lapins
au piege sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi
leste qu'il avait le cerveau lent.

Mais il etait mon aine de deux ans, de sorte que longtemps avant
que j'aie quitte l'ecole, il etait alle aider son oncle a la
forge.

Friar's Oak est situe dans un pli des Dunes et la quarantieme
borne milliaire entre Londres et Brighton est posee sur la limite
meme du village.

Ce n'est qu'un hameau, a l'eglise vetue de lierre, avec un beau
presbytere et une rangee de cottages en briques rouges, dont
chacun est isole par son jardinet.

A une extremite du village se trouvait la forge du champion
Harrison, a l'autre l'ecole de Mr Allen.

Le cottage jaune, un peu a l'ecart de la route, avec son etage
superieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie
fixes dans le platre, c'est celui que nous habitions.

Je ne sais s'il est encore debout.

Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit
propre a subir des changements.

Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche,
etait situee l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John
Cummings.

Ce personnage jouissait d'une tres bonne reputation locale, mais
quand il etait en voyage, il etait sujet a d'etranges
derangements, ainsi qu'on le verra plus tard.

Bien qu'il y eut un courant continu de commerce sur la route, les
coches venant de Brighton en etaient encore trop pres pour faire
halte et ceux de Londres trop presses d'arriver a destination, de
sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brisee, d'une
roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif
des gens du village.

C'etait juste l'epoque ou le prince de Galles venait de construire
a Brighton son bizarre palais pres de la mer.

En consequence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'ecoulait
pas un jour que nous ne vissions defiler a grand bruit, devant nos
portes, une ou deux centaines de phaetons.

Le petit Jim et moi, nous avons passe maintes soirees d'ete
allonges dans l'herbe a contempler tout ce grand monde, a saluer
de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu
d'un nuage de poussiere et les postillons penches en avant, les
trompettes retentissantes, les cochers coiffes de chapeaux bas a
bords tres releves, avec la figure aussi cramoisie que leurs
habits.

Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait
a haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient
ses gros membres mal articules, ses epaules disloquees, ils
l'auraient peut-etre regarde de plus pres et lui auraient accorde
leurs encouragements.

Le petit Jim n'avait connu ni son pere ni sa mere, et toute sa vie
s'etait ecoulee chez son oncle, le champion Harrison. Harrison,
c'etait le forgeron de Friar's Oak.

Il avait recu ce surnom, le jour ou il avait combattu avec Tom
Johnson, qui etait alors en possession de la ceinture
d'Angleterre, et il l'aurait surement battu sans l'apparition des
magistrats du comte de Bedford qui interrompirent la bataille.

Pendant des annees, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur a
combattre et pour son adresse a porter un coup decisif, bien qu'il
ait toujours ete, a ce que l'on dit, lent sur ses jambes.

A la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le
combat par un coup lance a toute volee, qui non seulement rejeta
son adversaire par-dessus la corde d'arriere, mais qui encore le
mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.

Harrison fut, pendant tout ce temps-la, dans un etat voisin de la
folie. Il s'attendait d'heure en heure a se voir prendre au collet
par un agent de Bow Street et condamner a mort.

Cette mesaventure, ajoutee aux prieres de sa femme, le decida a
renoncer pour toujours au champ clos et a reserver sa grande force
musculaire pour le metier ou elle paraissait devoir trouver un
emploi avantageux.

Grace au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait
avoir de l'ouvrage en abondance a Friar's Oak.

Il ne tarda pas longtemps a devenir le plus riche des gens du
village; et quand il se rendait, le dimanche, a l'eglise avec sa
femme et son neveu, c'etait une famille d'apparence aussi
respectable qu'on pouvait le desirer.
Il n'etait point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus,
et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son
rayon d'action, il aurait ete en etat de tenir tete a Jackson ou a
Belcher, dans leurs meilleurs jours.

Sa poitrine etait un tonneau.

Ses avant-bras etaient les plus puissants que j'aie jamais vus,
avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies
luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.

Neanmoins, avec toute cette vigueur, c'etait un homme lent, range,
doux, en sorte que personne n'etait plus aime que lui, dans cette
region campagnarde.

Sa figure aux gros traits, bien rasee, pouvait prendre une
expression fort dure, ainsi que je l'ai vu a l'occasion, mais pour
moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours
un sourire sur les levres, et la bienvenue dans les yeux. Dans
tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne sut que s'il
avait des muscles d'acier, son coeur etait des plus tendres.

Son sujet favori de conversation, c'etait ses rencontres
d'autrefois, mais il se taisait, des qu'il voyait venir sa petite
femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci etait
de lui voir jeter la le marteau et la lime pour retourner au champ
clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'etait
nullement atteinte a cette epoque de la deconsideration qui la
frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue defavorable,
parce que cet etat avait fini par devenir le monopole des coquins
et parce qu'il encourageait les mefaits commis sur l'arene.

Le boxeur honnete et brave a vu lui aussi se former autour de lui
un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et
nobles courses de chevaux.
C'est pour cela que l'Arene se meurt en Angleterre et nous pouvons
supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se
trouvera personne pour leur succeder. Mais il en etait autrement a
l'epoque dont je parle.

L'opinion publique etait des plus favorables aux lutteurs et il y
avait de bonnes raisons pour qu'il en fut ainsi.

On etait en guerre. L'Angleterre avait une armee et une flotte
composees uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour
obeir a leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un
pays ou une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un
soldat.

Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur
batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succombe.

On pensait donc et on pense encore que, les choses etant ainsi,
une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille
hommes pour temoins et que trois millions d'hommes pouvaient
disputer, devait contribuer a entretenir un ideal de bravoure et
d'endurance.

Sans doute, c'etait un exercice brutal, et la brutalite meme en
etait la fin derniere, mais c'etait moins brutal que la guerre qui
doit pourtant lui survivre.

Est-il logique d'inculquer a un peuple des moeurs pacifiques, en
un siecle ou son existence meme peut dependre de son temperament
guerrier?

C'est une question que j'abandonne a des tetes plus sages que la
mienne.

Mais, c'etait ainsi que nous pensions au temps de nos grands-peres
et c'est pourquoi on voyait des hommes d'Etat comme Wyndham, comme
Fox, comme Althorp, se prononcer en faveur de l'Arene.

Ce simple fait, que des personnages considerables se declaraient
pour elle, suffisait a lui seul pour ecarter la canaillerie qui
s'y glissa par la suite.

Pendant plus de vingt ans, a l'epoque de Jackson, de Brain, de
Cribb, des Belcher, de Pearce, de Gully et des autres, les maitres
de l'Arene furent des hommes dont la probite etait au-dessus de
tout soupcon et ces vingt-la etaient justement, comme je l'ai dit,
a l'epoque ou l'Arene pouvait servir un interet national.

Vous avez entendu conter comment Pearce sauva d'un incendie une
jeune fille de Bristol, comment Jackson s'acquit l'estime et
l'amitie des gens les plus distingues de son temps et comment
Gully conquit un siege dans le premier Parlement reforme.

C'etaient ces hommes-la qui determinaient l'ideal. Leur profession
se recommandait d'elle-meme par les conditions qu'elle exigeait,
le succes y etant interdit a quiconque etait ivrogne ou menait une
vie de debauche.

Il y avait, parmi les lutteurs d'alors, des exceptions sans doute,
des bravaches tels que Hickmann, des brutes comme Berks, mais je
repete qu'en majorite, ils etaient d'honnetes gens, portant la
bravoure et l'endurance a un degre incroyable et faisant honneur
au pays qui les avait enfantes.

Ainsi que vous le verrez, la destinee me permit de les frequenter
quelque peu et je parle d'eux en connaissance de cause.

Je puis vous assurer que nous etions fiers de posseder dans notre
village un homme tel que le champion Harrison, et quand des
voyageurs faisaient un sejour a l'auberge, ils ne manquaient pas
d'aller faire un tour a la forge, rien que pour jouir de sa vue.

Il valait bien la peine d'etre regarde, surtout par un soir de
mai, alors que la rouge lueur de la forge tombait sur ses gros
muscles et sur la fiere figure de faucon qu'avait le petit Jim,
pendant qu'ils travaillaient, a tour de bras, un coutre de charrue
tout rutilant et se dessinaient a chaque coup dans un cadre
d'etincelles.

Il frappait un seul coup avec un gros marteau de trente livres
lance a toute volee, pendant que Jim en frappait deux de son
marteau a main.

La sonorite du clunk! clink-clink! clunk! clink-clink! etait un
appel qui me faisait accourir par la rue du village, et je me
disais que tous les deux etant affaires a l'enclume, il y avait
pour moi une place au soufflet.

Je me souviens qu'une fois seulement, au cours de ces annees
passees au village, le champion Harrison me laissa entrevoir un
instant quelle sorte d'homme il avait ete jadis.

Par une matinee d'ete le petit Jim et moi etions debout pres de la
porte de la forge, quand une voiture privee, avec ses quatre
chevaux frais, ses cuivres bien brillants, arriva de Brighton avec
un si joyeux tintamarre de grelots que le champion accourut, un
fer a cheval a demi courbe dans ses pinces, pour y jeter un coup
d'oeil.

Un gentleman, couvert d'une houppelande blanche de cocher, un
Corinthien, comme nous aurions dit en ce temps-la, conduisait et
une demi-douzaine de ses amis, riant, faisant grand bruit, etaient
perches derriere lui.
Peut-etre que les vastes dimensions du forgeron attirerent son
attention, peut-etre fut-ce simple hasard, mais comme il passait,
la laniere du fouet de vingt pieds que tenait le conducteur siffla
et nous l'entendimes cingler d'un coup sec le tablier de cuir du
forgeron.

-- Hola, maitre, cria le forgeron en le suivant du regard, votre
place n'est pas sur le siege, tant que vous ne saurez pas mieux
manier un fouet.

-- Qu'est-ce que c'est? dit le conducteur en tirant sur les renes.

-- Je vous invite a faire attention, maitre, ou bien il y aura un
oeil de moins sur la route ou vous conduisez.

-- Ah! c'est comme cela que vous parlez, vous, dit le conducteur
en placant le fouet dans la gaine et otant ses gants de cheval.
Nous allons causer un peu, mon beau gaillard.

Les gentilshommes sportsmen de ce temps-la etaient d'excellents
boxeurs pour la plupart, car c'etait la mode de suivre le cours de
Mendoza tout comme quelques annees plus tard, il n'y avait pas un
homme de la ville qui n'eut porte le masque d'escrime avec
Jackson.

Avec ce souvenir de leurs exploits, ils ne reculaient jamais
devant la chance d'une aventure de grande route et il arrivait
bien rarement que le batelier ou le marin eussent lieu de se
vanter apres qu'un jeune beau ait mis habit bas pour boxer avec
lui.

Celui-la s'elanca du siege avec l'empressement d'un homme qui n'a
pas de doutes sur l'issue de la querelle et, apres avoir accroche
sa houppelande a collet a la barre de dessus, il retourna
coquettement les manchettes plissees de sa chemise de batiste.
-- Je vais vous payer votre conseil, mon homme, dit-il.

Les amis, qui etaient sur la voiture, savaient, j'en suis certain,
qui etait ce gros forgeron et se faisaient un plaisir de premier
ordre de voir leur camarade donner tete baissee dans le piege.

Ils poussaient des hurlements de satisfaction et lui jetaient a
grands cris des phrases, des conseils.

-- Secouez-lui un peu sa suie, Lord Frederick, criaient-ils.
Servez-lui son dejeuner a ce Jeannot-tout-cru. Roulez-le dans son
tas de cendre. Et depechez-vous, sans quoi vous allez voir son
dos.

Encourage par ces clameurs, le jeune patricien s'avanca vers son
homme.

Le forgeron ne bougea pas, mais ses levres se contracterent avec
une expression farouche pendant que ses gros sourcils
s'abaissaient sur ses yeux percants et gris.

Il avait lache les tenailles et les bras libres etaient ballants.

-- Faites attention, mon maitre, dit-il. Sans cela vous allez vous
faire poivrer.

Il y avait dans cette voix un ton d'assurance, il y avait dans
cette attitude une fermete calme, qui firent deviner le danger au
jeune Lord.

Je le vis examiner son antagoniste attentivement et aussitot ses
mains tomberent, sa figure s'allongea.

-- Pardieu! s'ecria-t-il, c'est Jack Harrison.
-- Lui-meme, mon maitre.

-- Ah! je croyais avoir affaire a quelque mangeur de lard du comte
d'Essex. Eh! eh! mon homme, je ne vous ai pas revu depuis le jour
ou vous avez presque tue Baruch le noir, ce qui m'a coute cent
bonnes livres.

Quels hurlements poussait-on sur la voiture!

-- _Kiss! Kiss!_ Par Dieu! criaient-ils, c'est Jack Harrison
l'assommeur. Lord Frederick etait sur le point de s'en prendre a
l'ex-champion. Flanquez-lui un coup sur le tablier, Fred, et
voyons ce qui arrivera.

Mais le conducteur etait deja remonte sur son siege et riait plus
fort que tous ses camarades.

-- Nous vous laissons aller pour cette fois, Harrison, dit-il.
Sont-ce la vos fils?

-- Celui-ci est mon neveu, maitre.

-- Voici une guinee pour lui. Il ne pourra pas dire que je l'aie
prive de son oncle.

Et ayant mis ainsi les rieurs de son cote par la facon gaie de
prendre les choses, il fit claquer son fouet et l'on partit a fond
de train pour faire en moins de cinq heures le trajet de Londres,
tandis que Harrison, son fer non acheve a la main, rentrait chez
lui en sifflant.

II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE


Tel etait donc le champion Harrison.

Il faut maintenant que je dise quelques mots du petit Jim, non
seulement parce qu'il fut mon compagnon de jeunesse, mais parce
qu'en avancant dans la lecture de ce livre, vous vous apercevrez
que c'est son histoire encore plus que la mienne et qu'il arriva
un temps ou son nom et sa reputation furent sur les levres de tout
le peuple anglais.

Vous prendrez donc votre parti de m'entendre vous exposer son
caractere, tel qu'il etait a cette epoque, et particulierement
vous raconter une aventure tres singuliere qui n'est pas de nature
a s'effacer jamais de notre memoire a tous deux.

On etait bien surpris en voyant Jim avec son oncle et sa tante,
car il avait l'air d'appartenir a une race, a une famille bien
differentes de la leur.

Souvent, je les ai suivis des yeux quand ils longeaient les bas-
cotes de l'eglise le dimanche, tout d'abord l'homme aux epaules
carrees, aux formes trapues, puis la petite femme a la physionomie
et aux regards soucieux et enfin ce bel adolescent aux traits
accentues, aux boucles noires, dont le pas etait si elastique et
si leger qu'il ne paraissait tenir a la terre que par un lien plus
mince que les villageois a la lourde allure dont il etait entoure.

Il n'avait point encore atteint ses six pieds de hauteur, mais
pour peu qu'on se connut en hommes (et toutes les femmes au moins
s'y entendent) il etait impossible de voir ses epaules parfaites,
ses hanches etroites, sa tete fiere posee sur son cou, comme un
aigle sur son perchoir, sans eprouver cette joie tranquille que
nous donnent toutes les belles choses de la nature, cette sorte de
satisfaction de soi que l'on ressent, en leur presence, comme si
l'on avait contribue a leur creation.

Mais nous avons l'habitude d'associer la beaute chez un homme avec
la mollesse.

Je ne vois aucune raison a cette association d'idees; en tout cas,
la mollesse n'apparut jamais chez Jim.

De tous les hommes que j'ai connus, il n'en est aucun dont le
coeur et l'esprit rappelassent davantage la durete du fer.

En etait-il un seul parmi nous qui fut capable d'aller de son pas
ou de le suivre, soit a la course, soit a la nage?

Qui donc, dans toute la campagne des environs, aurait ose se
pencher par-dessus l'escarpement de Wolstonbury et descendre
jusqu'a cent pieds du bord, pendant que la femelle du faucon
battait des ailes a ses oreilles, en de vains efforts, pour
l'ecarter de son nid.

Il n'avait que seize ans et ses cartilages ne s'etaient pas encore
ossifies, quand il se battit victorieusement avec Lee le Gypsy, de
Burgess Hill, qui s'etait donne le surnom de _Coq des dunes du
sud_.

Ce fut apres cela que le champion Harrison entreprit de lui donner
des lecons regulieres de boxe.

-- J'aimerais autant que vous renonciez a la boxe, petit Jim, dit-
il, et madame est de mon avis, mais puisque vous tenez a mordre,
ce ne sera pas ma faute si vous ne devenez pas capable de tenir
tete a n'importe qui du pays du sud.

Et il ne mit pas longtemps a tenir sa promesse.

J'ai deja dit que le petit Jim n'aimait guere ses livres, mais par
la j'entendais des livres d'ecole, car des qu'il s'agissait de
romans de n'importe quel sujet qui touchait de pres ou de loin aux
aventures, a la galanterie, il etait impossible de l'en arracher,
avant qu'il eut fini.

Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains,
Friar's Oak et la forge n'etaient plus pour lui qu'un reve et sa
vie se passait a parcourir l'Ocean, a errer sur les vastes
continents, en compagnie des heros du romancier.

Et il m'entrainait a partager ses enthousiasmes, si bien que je
fus heureux de me faire le _Vendredi_ de ce _Crusoe_, quand il
decida que le petit bois de Clayton etait une ile deserte et que
nous y etions jetes pour une semaine.

Mais lorsque je m'apercus qu'il s'agissait de coucher en plein
air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir
de moutons des dunes, (de chevres sauvages, ainsi qu'il les
denommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait
par le frottement de deux batons, le coeur me manqua et je
retournai aupres de ma mere.

Quant a Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade
semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et
plus sale que son heros, tel qu'on le voit dans les livres a
images.

Heureusement, il n'avait parle que de tenir une semaine, car s'il
s'etait agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant
que son orgueil lui permit de retourner a la maison.

L'orgueil! C'etait la le fond de la nature de Jim.
A mes yeux, c'etait un attribut mixte, moitie vertu, moitie vice.
Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange,
un vice, en ce qu'il lui rend le relevement difficile quand il est
une fois dechu.

Jim etait orgueilleux jusque dans la moelle des os.

Vous vous rappelez la guinee que le jeune Lord lui avait jetee du
haut de son siege. Deux jours apres, quelqu'un la ramassa dans la
boue au bord de la route.

Jim seul avait vu a quel endroit elle etait tombee et il n'avait
meme pas daigne la montrer du doigt a un mendiant.

Il ne s'abaissait pas davantage a donner une explication en
semblable circonstance. Il repondait a toutes les remontrances par
une moue des levres et un eclair dans ses yeux noirs.

Meme a l'ecole, il etait tout pareil. Il se montrait si convaincu
de sa dignite, qu'il imposait aux autres sa conviction.

Il pouvait dire, par exemple, et il le dit, qu'un angle droit
etait un angle qui avait le caractere droit, ou bien mettre Panama
en Sicile. Mais le vieux Joshua Allen n'aurait pas plus songe a
lever sa canne contre lui qu'a la laisser tomber sur moi si
j'avais dit quelque chose de ce genre.

C'etait ainsi. Bien que Jim ne fut le fils de personne, et que je
fusse le fils d'un officier du roi, il me parut toujours qu'il
avait montre de la condescendance en me prenant pour ami.

Ce fut cet orgueil du petit Jim qui nous engagea dans une aventure
a laquelle je ne puis songer sans un frisson.

La chose arriva en aout 1799, ou peut-etre bien dans les premiers
jours de septembre, mais je me rappelle que nous entendions le
coucou dans le bois de Patcham et que, d'apres Jim, c'etait sans
doute pour la derniere fois.

C'etait ma demi-journee de conge du samedi et nous la passames sur
les dunes, comme nous faisions souvent.

Notre retraite favorite etait au-dela de Wolstonbury, ou nous
pouvions nous vautrer sur l'herbe elastique, moelleuse, des
calcaires, parmi les petits moutons de la race Southdown, tout en
causant avec les bergers appuyes sur leurs bizarres houlettes a la
forme antique de crochet, datant de l'epoque ou le Sussex avait
plus de fer que tous les autres comtes de l'Angleterre.

C'etait la que nous etions venus nous allonger dans cette superbe
soiree.

S'il nous plaisait de nous rouler sur le cote gauche, nous avions
devant nous tout le Weald, avec les dunes du Nord se dressant en
courbes verdatres et montrant ca et la une fente blanche comme la
neige, indiquant une carriere de pierre a chaux.

Si nous nous retournions de l'autre cote, notre vue s'etendait sur
la vaste surface bleue du Canal.

Un convoi, je m'en souviens bien, arrivait ce jour meme.

En tete, venait la troupe craintive des navires marchands. Les
fregates, pareilles a des chiens bien dresses, gardaient les
flancs et deux vaisseaux de haut bord, aux formes massives,
roulaient a l'arriere.

Mon imagination planait sur les eaux, a la recherche de mon pere,
quand un mot de Jim la ramena sur l'herbe, comme une mouette qui a
l'aile brisee.

-- Roddy, dit-il, vous avez entendu dire que la Falaise royale est
hantee!

Si je l'avais entendu dire? Mais oui, naturellement. Y avait-il
dans tout le pays des Dunes un seul homme qui n'eut pas entendu
parler du promeneur de la Falaise royale?

-- Est-ce que vous en connaissez l'histoire, Roddy?

-- Mais certainement, dis-je, non sans fierte. Je dois bien la
savoir puisque le pere de ma mere, sir Charles Tregellis, etait
l'ami intime de Lord Avon et qu'il assistait a cette partie de
cartes, quand la chose arriva. J'ai entendu le cure et ma mere en
causer la semaine derniere et tous les details me sont presents a
l'esprit comme si j'avais ete la quand le meurtre fut commis.

-- C'est une histoire etrange, dit Jim, d'un air pensif. Mais
quand j'ai interroge ma tante a ce sujet, elle n'a pas voulu me
repondre. Quant a mon oncle, il m'a coupe la parole des les
premiers mots.

-- Il y a une bonne raison a cela. A ce que j'ai appris, Lord Avon
etait le meilleur ami de votre oncle, et il est bien naturel qu'il
ne tienne pas a parler de son malheur.

-- Racontez-moi l'histoire, Roddy.

-- C'est bien vieux a present. L'histoire date de quatorze ans et
pourtant on n'en a pas su le dernier mot. Il y avait quatre de ces
gens-la qui etaient venus de Londres passer quelques jours dans la
vieille maison de Lord Avon. De ce nombre, etait son jeune frere,
le capitaine Barrington; il y avait aussi son cousin Sir Lothian
Hume; Sir Charles Tregellis, mon oncle, etait le troisieme et Lord
Avon le quatrieme. Ils aiment a jouer de l'argent aux cartes, ces
grands personnages, et ils jouerent, jouerent pendant deux jours
et une nuit. Lord Avon perdit, Sir Lothian perdit, mon oncle
perdit et le capitaine Barrington gagna tout ce qu'il y avait a
gagner. Il gagna leur argent, mais il ne s'en tint pas la, il
gagna a son frere aine des papiers qui avaient une grande
importance pour celui-ci. Ils cesserent de jouer a une heure tres
avancee de la nuit du lundi. Le mardi matin, on trouva le
capitaine Barrington mort, la gorge coupee, a cote de son lit.

-- Et ce fut Lord Avon qui fit cela?

-- On trouva dans le foyer les debris de ses papiers brules. Sa
manchette etait restee prise dans la main serree convulsivement du
mort et son couteau pres du cadavre.

-- Et alors, on le pendit, n'est-ce pas?

-- On mit trop de lenteur a s'emparer de lui. Il attendit jusqu'au
jour ou il vit qu'on lui attribuait le crime et alors il prit la
fuite. On ne l'a jamais revu depuis, mais on dit qu'il a gagne
l'Amerique.

-- Et le fantome se promene.

-- Il y a bien des gens qui l'ont vu.

-- Pourquoi la maison est-elle restee inhabitee?

-- Parce qu'elle est sous la garde de la loi. Lord Avon n'a pas
d'enfants et Sir Lothian Hume, le meme qui etait son partenaire au
jeu, est son neveu et son heritier. Mais il ne peut toucher a
rien, tant qu'il n'aura pas prouve que Lord Avon est mort.
Jim resta un moment silencieux. Il tortillait un brin d'herbe
entre ses doigts.

-- Roddy, dit-il enfin, voulez-vous venir avec moi, ce soir? Nous
irons voir le fantome.

Cela me donna froid dans le dos rien que d'y penser.

-- Ma mere ne voudra pas me laisser aller.

-- Esquivez-vous quand elle sera couchee. Je vous attendrai a la
forge.

-- La Falaise royale est fermee.

-- Je n'aurai pas de peine a ouvrir une des fenetres.

-- J'ai peur, Jim.

-- Vous n'aurez pas peur si vous etes avec moi, Roddy. Je vous
reponds qu'aucun fantome ne vous fera de mal.

Bref, je lui donnai ma parole que je viendrais et je passai tout
le reste du jour avec la plus triste mine que l'on puisse voir a
un jeune garcon dans tout le Sussex.

C'etait bien la une idee du petit Jim.

C'etait son orgueil qui l'entrainait a cette expedition.

Il y allait parce qu'il n'y avait dans tout le pays aucun autre
garcon pour la tenter. Mais moi je n'avais aucun orgueil de ce
genre.
Je pensais absolument comme les autres et j'aurais eu plutot
l'idee de passer la nuit sous la potence de Jacob sur le canal de
Ditchling que dans la maison hantee de la Falaise royale.
Neanmoins, je ne pus prendre sur moi de laisser Jim aller seul.

Aussi, comme je viens de le dire, je rodai autour de la maison, la
figure si pale, si defaite que ma mere me crut malade d'une
indigestion de pommes vertes, et m'envoya au lit sans autre souper
qu'une infusion de the a la camomille.

Toute l'Angleterre etait allee se coucher, car bien peu de gens
pouvaient se payer le luxe de bruler une chandelle.

Lorsque l'horloge eut sonne dix heures et que je regardai par ma
fenetre, on ne voyait aucune lumiere, excepte a l'auberge.

La fenetre n'etait qu'a quelques pieds du sol. Je me glissai donc
au dehors.

Jim etait au coin de la forge ou il m'attendait.

Nous traversames ensemble le pre de John, nous depassames la ferme
de Ridden et nous ne rencontrames en route qu'un ou deux officiers
a cheval.

Il soufflait un vent assez fort et la lune ne faisait que se
montrer par instants, par les fentes des nuages mobiles, de sorte
que notre route etait tantot eclairee d'une lumiere argentee et
tantot enveloppee d'une telle obscurite que nous nous perdions
parmi les ronces et les broussailles qui la bordaient.

Nous arrivames enfin a la porte a claire-voie, flanquee de deux
gros piliers, qui donnait sur la route.

Jetant un regard a travers les barreaux, nous vimes la longue
avenue de chenes et au bout de ce tunnel de mauvais augure, la
maison dont la facade apparaissait blanche pale au clair de la
lune.

Pour mon compte, je m'en serais tenu volontiers a ce coup d'oeil,
ainsi qu'a la plainte du vent de nuit qui soupirait et gemissait
dans les branches.

Mais Jim poussa la porte et l'ouvrit.

Nous avancames en faisant craquer le gravier sous nos pas.

Elle nous dominait de haut, la vieille maison, avec ses nombreuses
petites fenetres qui scintillaient au clair de la lune et son
filet d'eau qui l'entourait de trois cotes.

La porte en voute se trouvait bien en face de nous et sur un des
cotes un volet pendait a un des gonds.

-- Nous avons de la chance, chuchota Jim. Voici une des fenetres
qui est ouverte.

-- Ne trouvez-vous pas que nous sommes alles assez loin, Jim? fis-
je en claquant des dents.

-- Je vous ferai la courte echelle pour entrer.

-- Non, non, je ne veux pas entrer le premier.

-- Alors ce sera moi.

Il saisit fortement le rebord de la fenetre et bientot y posa le
genou.

-- A present, Roddy, tendez-moi les mains.

Et d'une traction, il me hissa pres de lui.

Bientot apres, nous etions dans la maison hantee.

Quel son creux se fit entendre au moment ou nous sautames sur les
planches du parquet.

Il y eut un bruit soudain, suivi d'un echo si prolonge que nous
restames un instant silencieux.

Puis Jim eclata de rire:

-- Quel vieux tambour que cet endroit, s'ecria-t-il. Allumons une
lumiere, Roddy, et regardons ou nous sommes.

Il avait apporte dans sa poche une chandelle et un briquet.

Lorsque la flamme brilla, nous vimes sur nos tetes une voute en
arc.

Tout autour de nous, de grandes etageres en bois supportaient des
plats couverts de poussiere.

C'etait l'office.

-- Je vais vous faire faire le tour, dit Jim, d'un ton gai.

Puis poussant la porte, il me preceda dans le vestibule.
Je me rappelle les hautes murailles lambrissees de chene, garnies
de tetes de daim, qui se projetaient en avant, ainsi qu'un unique
buste blanc, dans un coin, qui me terrifia. Un grand nombre de
pieces s'ouvraient sur ce vestibule.

Nous allames de l'une a l'autre.

Les cuisines, la distillerie, le petit salon, la salle a manger,
toutes etaient pleines de cette atmosphere etouffante de poussiere
et de moisissure.

-- Celle-ci, Jim, dis-je d'une voix assourdie, c'est celle ou ils
ont joue aux cartes, sur cette meme table.

-- Mais oui, et voici les cartes, s'ecria-t-il en rejetant de cote
une piece d'etoffe brune qui couvrait quelque chose, au centre de
la table.

Et en effet, il y avait une pile de cartes a jouer. Au moins une
quarantaine de paquets a ce que je crois, qui etaient restes la
depuis la partie qui avait eu un denouement tragique, avant que je
fusse ne.

-- Je me demande ou va cet escalier, dit Jim.

-- N'y montez pas, Jim, m'ecriai-je en le saisissant par le bras.
Il doit conduire a la chambre du meurtre.

-- Comment le savez-vous?

-- Le cure disait qu'on voyait au plafond... Oh! Jim, vous pouvez
le voir meme a present.

Il leva la chandelle et en effet, il y avait dans le blanc du
plafond une grande tache de couleur foncee.

-- Je crois que vous avez raison, dit-il En tout cas je veux y
aller voir.

-- Ne le faites pas, Jim, m'ecriai-je.

-- Ta! ta! ta! Roddy, vous pouvez rester ici, si vous avez peur.
Je ne m'absenterai pas plus d'une minute. Ce n'est pas la peine
d'aller a la chasse au fantome... a moins que... Grands Dieux! Il
y a quelqu'un qui descend l'escalier.

Je l'entendais, moi aussi, ce pas trainant qui partait de la
chambre au-dessus et qui fut suivi d'un craquement sur les
marches, puis un autre pas, un autre craquement.

Je vis la figure de Jim. On eut dit qu'elle etait sculptee dans
l'ivoire. Il avait les levres entr'ouvertes, les yeux fixes et
diriges sur le rectangle noir que formait l'entree de l'escalier.

Il levait encore la chandelle, mais il avait les doigts agites de
secousses. Les ombres sautaient des murailles au plafond.

Quant a moi, mes genoux se deroberent et je me trouvai accroupi
derriere Jim. Un cri s'etait glace dans ma gorge.

Et le pas continuait a se faire entendre de marche en marche.

Alors, osant a peine regarder de ce cote et pourtant ne pouvant en
detourner mes yeux, je vis une silhouette se dessiner vaguement
dans le coin ou s'ouvrait l'escalier.

Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus entendre les
battements de mon pauvre coeur. Puis, quand je regardai de
nouveau, le fantome avait disparu et la lente succession des
cracs, crac, recommenca sur les marches de l'escalier.

Jim s'elanca apres lui et me laissa seul a demi evanoui, sous le
clair de lune.

Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une minute apres, il revenait,
passait sa main sous mon bras et tantot me portant, tantot me
trainant, il me fit sortir de la maison.

Ce fut seulement lorsque nous fumes en plein air dans la fraicheur
de la nuit qu'il ouvrit la bouche.

-- Pouvez-vous vous tenir debout, Roddy?

-- Oui, mais je suis tout tremblant.

-- Et moi aussi, dit-il, en passant sa main sur son front. Je vous
demande pardon, Roddy. J'ai commis une sottise en vous entrainant
dans une pareille entreprise. Jamais je n'avais cru aux choses de
cette sorte... mais a present je suis convaincu.

-- Est-ce que cela pouvait etre un homme, Jim? demandai-je
reprenant courage, maintenant que j'entendais les aboiements des
chiens dans les fermes.

-- C'etait un esprit, Roddy.

-- Comment le savez-vous?

-- C'est que je l'ai suivi et que je l'ai vu disparaitre dans la
muraille aussi aisement qu'une anguille dans le sable. Eh! Roddy,
qu'avez-vous donc encore?

Toutes mes terreurs m'etaient revenues; tous mes nerfs vibraient
d'epouvante.

-- Emmenez-moi, Jim, emmenez-moi, criai-je.

J'avais les yeux diriges fixement vers l'avenue.

Le regard de Jim suivit leur direction.

Sous l'ombre epaisse des chenes, quelqu'un s'avancait de notre
cote.

-- Du calme, Roddy, chuchota Jim. Cette fois, par le ciel,
advienne que pourra, je vais le prendre au corps.

Nous nous accroupimes et restames aussi immobiles que les arbres
voisins.

Des pas lourds labouraient le gravier mobile et une grande
silhouette se dressa devant nous dans l'obscurite.

Jim s'elanca sur elle, comme un tigre.

-- Vous, en tout cas, vous n'etes pas un esprit, cria-t-il.

L'individu jeta un cri de surprise, bientot suivi d'un grondement
de rage.

-- Qui diable?... hurla-t-il.
Puis il ajouta:

-- Je vous tords le cou si vous ne me lachez pas.

La menace n'aurait peut-etre pas decide Jim a desserrer son
etreinte, mais le son de la voix produisit cet effet.

-- Eh quoi! vous, mon oncle? s'ecria-t-il.

-- Eh! mais, je veux etre beni, si ce n'est pas le petit Jim! Et
celui-la, qui est-ce? Mais c'est le jeune monsieur Rodney Stone,
aussi vrai que je suis un pecheur en vie. Que diable faites-vous
tous deux a la Falaise royale a cette heure de la nuit?

Nous avions gagne ensemble le clair de la lune.

C'etait bien le champion Harrison, avec un gros paquet sous le
bras, et l'air si abasourdi que j'aurais souri si mon coeur
n'etait reste encore convulse par la crainte.

-- Nous faisions des explorations, dit Jim.

-- Une exploration, dites-vous. Eh bien! je ne vous crois guere
capables de devenir des capitaines Cook, ni l'un ni l'autre, car
je n'ai jamais vu des figures aussi semblables a des navets peles.
Eh bien, Jim, de quoi donc avez-vous peur?

-- Je n'ai pas peur, mon oncle, je n'ai jamais eu peur, mais les
esprits sont une chose nouvelle pour moi et...

-- Les esprits?

-- Je suis entre dans la Falaise royale et nous avons vu le
fantome.

Le champion se mit a siffler.

-- Ah! voila de quoi il retourne, n'est-ce pas? dit-il. Est-ce que
vous lui avez parle?

-- Il a disparu avant que je le prisse.

Le champion se remit a siffler.

-- J'ai entendu dire qu'il y avait quelque chose de ce genre, la-
haut, dit-il, mais c'est une affaire de laquelle je vous conseille
de ne pas vous meler. On a assez d'ennuis avec les gens de ce
monde-ci, petit Jim, sans se detourner de sa route pour se creer
des ennuis avec ceux de l'autre monde. Et quant au jeune Mr
Rodney, si sa bonne mere lui voyait cette figure toute blanche,
elle ne le laisserait plus revenir a la forge. Marchez tout
doucement... Je vous reconduirai a Friar's Oak.

Nous avions fait environ un demi-mille, quand le champion nous
rejoignit et je ne pus m'empecher de remarquer qu'il n'avait plus
son paquet sous le bras. Nous etions tout pres de la forge, quand
Jim lui fit la question qui s'etait deja presentee a mon esprit.

-- Qu'est-ce qui vous a amene a la Falaise royale, mon oncle?

-- Eh! quand on avance en age, dit le champion, il se presente
bien des devoirs dont vos pareils n'ont aucune idee. Quand vous
serez arrives, vous aussi, a la quarantaine, vous reconnaitrez
peut-etre la verite de ce que je vous dis.

Ce fut la tout ce que nous pumes tirer de lui, mais malgre ma
jeunesse, j'avais entendu parler de la contrebande qui se faisait
sur la cote, des ballots qu'on transportait la nuit dans des
endroits deserts. En sorte que depuis ce temps-la, quand
j'entendais parler d'une capture faite par les garde-cotes, je
n'etais jamais tranquille tant que je n'avais pas revu sur la
porte de sa forge la face joyeuse et souriante du champion.


III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS


Je vous ai dit quelques mots de Friar's Oak et de la vie que nous
y menions.

Maintenant que ma memoire me reporte a mon sejour d'autrefois,
elle s'y attarderait volontiers, car chaque fil, que je tire de
l'echeveau du passe, en entraine une demi-douzaine d'autres, avec
lesquels il s'etait emmele.

J'hesitais entre deux partis quand j'ai commence, en me demandant
si j'avais en moi assez d'etoffe pour ecrire un livre, et
maintenant voila que je crois pouvoir en faire un, rien que sur
Friar's Oak et sur les gens que j'ai connus dans mon enfance.

Certains d'entre eux etaient rudes et balourds, je n'en doute pas:
et pourtant, vus a travers le brouillard du temps, ils
apparaissent tendres et aimables.

C'etait notre bon cure Mr Jefferson qui aimait l'univers entier a
l'exception de Mr Slack, le ministre baptiste de Clayton, et
c'etait l'excellent Mr Slack qui etait un pere pour tout le monde,
a l'exception de Mr Jefferson, le cure de Friar's Oak.

C'etait Mr Rudin, le refugie royaliste francais qui demeurait plus
haut, sur la route de Pangdean, et qui en apprenant la nouvelle
d'une victoire, avait des convulsions de joie parce que nous
avions battu Bonaparte et des crises de rage parce que nous avions
battu les Francais, de sorte qu'apres la bataille du Nil, il passa
tout un jour dehors, pour donner libre cours a son plaisir, et
tout un autre jour dedans, pour exhaler tout a son aise sa furie,
tantot battant des mains, tantot trepignant.

Je me rappelle tres bien sa personne grele et droite, la facon
deliberee dont il faisait tournoyer sa petite canne.

Ni le froid ni la faim n'etaient de force a l'abattre, et pourtant
nous savions qu'il avait lie connaissance avec l'une et l'autre.
Mais il etait si fier, si grandiloquent dans ses discours, que
personne n'eut ose lui offrir ni un repas, ni un manteau.

Je revois encore sa figure se couvrir d'une tache de rougeur sur
chacune de ses pommettes osseuses, quand le boucher lui faisait
present de quelques cotes de boeuf.

Il ne pouvait faire autrement que d'accepter.

Et pourtant, tout en se dandinant et jetant par-dessus l'epaule un
coup d'oeil au boucher, il disait:

-- Monsieur, j'ai un chien.

Ce qui n'empechait pas que pendant la semaine suivante, c'etait Mr
Rudin et non son chien qui paraissait s'etre arrondi.

Je me rappelle ensuite Mr Paterson, le fermier.

N'etait-ce ce que vous appelleriez aujourd'hui un radical? mais en
ce temps-la, certains le traitaient de _Priestleyiste_, d'autres
de _Foxiste_ et presque tout le monde de traitre.

Assurement, je trouvais a ce moment-la fort condamnable de prendre
un air bougon, a chaque nouvelle d'une victoire anglaise, et quand
on le brula en effigie sous la forme d'un mannequin de paille
devant la porte de sa ferme, le petit Jim et moi nous fumes de la
fete.

Mais nous dumes reconnaitre qu'il fit bonne figure quand il marcha
a nous en habit brun, en souliers a boucles, la colere empourprant
son austere figure de maitre d'ecole.

Ma parole, comme il nous arrangea et comme nous fumes empresses a
nous esquiver sans bruit!

-- Vous qui menez une vie de mensonge, dit-il, vous et vos pareils
qui avez preche la paix pendant pres de deux mille ans et avez
passe tout ce temps a massacrer les gens! Si tout l'argent qu'on
depense a faire perir des Francais etait employe a sauver des
existences anglaises, vous auriez alors le droit de bruler des
chandelles a vos fenetres. Qui etes-vous pour venir ici insulter
un homme qui observe la loi?

-- Nous sommes le peuple d'Angleterre, cria le jeune Mr Ovington,
fils du squire tory.

-- Vous, faineant, qui n'etes bon qu'a jouer aux courses, a faire
battre des coqs? Avez-vous la pretention de parler au nom du
peuple d'Angleterre? C'est un fleuve profond, puissant,
silencieux, vous n'en etes que l'ecume, la pauvre et sotte mousse
qui flotte a sa surface.

Nous le trouvames alors fort blamable, mais en reportant nos
regards en arriere, je me demande si nous n'avions pas nous-memes
grand tort.

Et puis c'etaient les contrebandiers.

Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce
regulier etait devenu impossible entre la France et l'Angleterre,
tout le negoce etait contrebande.

Une nuit, j'allai sur le pre de Saint-John et, m'etant cache dans
l'herbe, je comptai, dans les tenebres, au moins soixante-dix
mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils defilaient
devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.

Pas un de ces animaux qui ne portat ses deux quartauts
d'authentique cognac francais, ou son ballot de soie de Lyon ou de
dentelle de Valenciennes.

Je connaissais leur chef, Dan Scales.

Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier monte, et je me
rappelle leur rencontre de nuit.

-- Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.

-- Oui, Tom. Il va falloir se battre.

Sur quoi, Tom tira son pistolet et brula la cervelle de Dan.

-- C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je
savais Dan trop fort pour moi, car nous nous etions deja mesures
avant.

Ce fut Tom qui paya un poete de Brighton pour composer l'epitaphe
en vers qu'on placa sur la pierre tombale, epitaphe que nous
trouvames tous fort vraie et fort bonne et qui commencait ainsi:

_Helas! avec quelle vitesse vola le plomb fatal_
_Qui traversa la tete du jeune homme._
_Il tomba aussitot, il rendit l'ame._
_Et la mort ferma ses yeux languissants!_
Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut
encore les lire dans le cimetiere de Patcham.

Un jour, un peu apres l'epoque de notre aventure a la Falaise
royale, j'etais assis dans le cottage, occupe a examiner les
curiosites que mon pere avait fixees aux murs, et je souhaitais en
paresseux que j'etais que Mr Lilly fut mort avant d'ecrire sa
grammaire latine, quand ma mere, qui etait assise a la fenetre,
son tricot a la main, jeta un petit cri de surprise.

-- Grands Dieux! fit-elle, comme cette femme a l'air commun!

Il etait si rare d'entendre ma mere exprimer une opinion
defavorable sur qui que ce fut (a moins que ce ne fut sur
Bonaparte) qu'en un bond je traversai la piece et fus a la
fenetre.

Une chaise, attelee d'un poney, descendait lentement la rue du
village et, dans la chaise, etait assise la personne la plus
singulierement faite que j'eusse jamais vue.

Elle etait de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si
fonce que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de
pourpre.

Elle etait coiffee d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui
se balancait.

De dessous les bords, deux yeux noirs effrontes regardaient au
dehors avec une expression de colere et de defi, comme pour dire
aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se
souciaient d'elle.

Son costume consistait en une sorte de pelisse ecarlate, garnie au
cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les renes, pendant
que le poney errait d'un bord a l'autre de la route au gre de son
caprice.

A chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du
grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantot la coiffe et
tantot le bord.

-- Quel terrible spectacle! s'ecria ma mere.

-- Qu'est-ce qui vous choque chez elle?

-- Que le ciel me pardonne si je la juge temerairement, Rodney,
mais je crois que cette femme est ivre.

-- Tiens! fis-je. Elle a arrete sa chaise la-haut, a la forge. Je
vais vous chercher des nouvelles.

Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.

Le champion Harrison venait de ferrer un cheval a la porte de la
forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de
l'animal sous le bras, sa rape a la main, et agenouille parmi les
rognures blanches.

De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un
air d'etonnement comique.

Bientot il jeta sa rape et vint a elle, se tint debout pres de la
roue et hocha la tete en lui parlant.

De mon cote, je me faufilai dans la forge ou le petit Jim achevait
le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et
l'habilete qu'il mettait a tourner les crampons.

Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en
train de causer avec son oncle.

-- Est-ce lui? demanda-t-elle de facon que je l'entendis.

Le champion Harrison affirma d'un signe de tete.

Elle regarda Jim.

Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands,
aussi noirs, aussi remarquables.

Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en depit de sa
face bouffie de sang, cette femme-la avait ete jadis tres belle.

Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si
elle avait joue de la harpe, et elle toucha Jim a l'epaule.

-- J'espere... j'espere que vous allez bien... balbutia-t-elle.

-- Tres bien, madame, dit Jim en promenant ses regards etonnes
d'elle a son oncle.

-- Et vous etes heureux aussi?

-- Oui, madame, je vous remercie.

-- Et vous n'aspirez a rien de plus?

-- Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.

-- Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix severe. Soufflez la
forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu.
Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose a dire,
car elle marqua quelque depit de ce qu'on le renvoyait.

Ses yeux etincelerent, sa tete s'agita, pendant que le forgeron,
tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour
l'apaiser.

Pendant longtemps, ils causerent a demi-voix et elle parut enfin
satisfaite.

-- A demain alors, cria-t-elle tout haut.

-- A demain, repondit-il.

-- Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle
en cinglant le dos du poney.

Le forgeron resta immobile, la rape a la main, en la suivant des
yeux jusqu'a ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la
route blanche.

Alors, il fit demi-tour.

Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.

-- Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux
Erables, au-dela du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un
caprice pour vous, Jim, et peut-etre pourra-t-elle vous etre
utile. Je lui ai promis que vous irez par-la et que vous la verrez
demain.

-- Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas a
lui rendre visite.

-- Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne
pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mene
une existence bien solitaire.

-- De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte?

-- Ah! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y
tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le
jeune maitre Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne
dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir ameliorer son
sort, en agissant ainsi.

-- Eh bien! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi,
dit Jim.

-- Naturellement, il ira, n'est-ce pas, maitre Rodney?

Je finis par donner mon consentement et je revins a la maison
rapporter toutes mes nouvelles a ma mere, qui etait enchantee de
toute occasion de commerages.

Elle hocha la tete, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne
dit pas non et la chose fut entendue.

C'etait une course de quatre bons milles, mais quand vous etiez
arrives, il vous etait impossible de souhaiter une plus jolie
maisonnette.

Partout du chevrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en
bois et des fenetres a grillages.

Une femme a l'air commun nous ouvrit la porte:

-- Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle.
-- Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.

-- Je n'y peux rien, s'ecria la femme d'un ton rude, je vous
repete qu'elle ne peut vous voir.

Nous restames indecis un instant.

-- Peut-etre pourriez-vous l'informer que je suis la, dit enfin
Jim.

-- Le lui dire, comment faire pour le lui dire, a elle qui
n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tire a ses
oreilles. Essayez de lui dire vous-meme, si vous y tenez.

Tout en parlant, elle ouvrit une porte.

A l'autre bout de la piece gisait, ecroulee sur un fauteuil, une
informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs epars dans
tous les sens.

Pour moi, j'etais si jeune que je ne savais si cela etait plaisant
ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il
prenait la chose, il avait la figure toute pale, l'air ecoeure.

-- Vous n'en parlerez a personne, Roddy, dit-il.

-- Non, excepte a ma mere.

-- Je n'en dirai pas un mot, meme a mon oncle. Je pretendrai
qu'elle etait malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous
l'ayons vue dans cet etat de degradation, sans en faire un objet
de propos dans le village. Cela me pese lourdement sur le coeur.

-- Elle etait comme cela hier, Jim.
-- Ah! vraiment? Je ne l'ai pas remarque. Mais je sais qu'elle a
de la bonte dans les yeux et dans le coeur, car j'ai vu cela
pendant qu'elle me regardait. Peut-etre est-ce le manque d'amis
qui l'a reduite a cet etat!

Son entrain en fut eteint pendant plusieurs jours et alors que
l'impression faite en moi s'etait dissipee, ses manieres la firent
renaitre.

Mais ce ne devait pas etre la derniere fois que la dame a la
pelisse rouge reviendrait a notre souvenir.

Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je
consentirais a retourner chez elle avec lui.

-- Mon oncle a recu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec
moi et je serai plus a mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.

Pour moi, toute occasion de sortir etait bienvenue, mais a mesure
que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que
Jim se mettait l'esprit en peine a se demander si quelque chose
n'irait pas encore de travers.

Toutefois, les craintes s'apaiserent bientot, car nous avions a
peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le
seuil du cottage et accourut a notre rencontre par l'allee.

Elle faisait une figure si etrange, avec sa face enflammee et
souriante, enveloppee d'une sorte de mouchoir rouge, que si
j'avais ete seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes a mon
cou.

Jim, lui-meme, s'arreta un instant, comme s'il n'etait pas tres
sur de lui, mais elle nous mis bientot a l'aise par la cordialite
de ses facons.

-- Vous etes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme
solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le
derangement inutile que je vous ai cause mardi. Mais vous avez
ete, vous-memes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la
pensee de votre venue m'avait excitee et la moindre emotion me
jette dans une fievre nerveuse. Mes pauvres nerfs! Vous pouvez
voir vous-memes ce qu'ils font de moi.

Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agitees de secousses.

Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas
dans l'allee.

-- Il faut que vous vous fassiez connaitre de moi et que je vous
connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de tres vieux amis
pour moi, et bien que vous l'ayez oublie, je vous ai tenu dans mes
bras, quand vous etiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme,
ajouta t-elle en s'adressant a moi, comment appelez-vous votre
ami?

-- Le petit Jim, madame.

-- Alors, dussiez-vous me trouver effrontee, je vous appellerai
aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos
privileges, vous savez? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et
nous prendrons ensemble une tasse de the.

Elle nous preceda dans une chambre fort coquette, la meme ou nous
l'avions apercue lors de notre premiere visite.

Au milieu de la piece etait une table couverte d'une nappe
blanche, de brillants cristaux, de porcelaines eblouissantes.

Des pommes aux joues rouges etaient empilees sur un plat qui
occupait le centre.

Une grande assiette, chargee de petits pains fumants, fut aussitot
apportee par la domestique a la figure reveche. Je vous laisse a
penser si nous fimes honneur a toutes ces excellentes choses.

Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos
tasses et de remplir nos assiettes.

Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut
dans une armoire qui se trouvait au bout de la piece et chaque
fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un
leger tintement de verre contre verre.

-- Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table
eut ete desservie, qu'est-ce que vous avez a regarder, comme cela,
tout autour de vous?

-- C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.

-- Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie?

-- Ah! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu
en face de moi.

Il representait une jeune fille grande et mince, aux joues tres
rosees, aux yeux tres tendres, a la toilette si coquette que je
n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains
un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches
du parquet ou elle etait debout.

-- Ah! c'est la plus jolie? dit-elle en riant. Eh bien! avancez-
vous, nous allons lire ce qui est ecrit au bas.

Je fis ce qu'elle me demandait et je lus: "Miss Hinton, dans son
role de Peggy dans la _Mariee de Campagne_, joue a son benefice au
theatre de Haymarket le 14 septembre 1782."

-- C'est une actrice? dis-je.

-- Oh! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela! dit-
elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme! Il n'y a
pas longtemps -- c'etait tout juste l'autre jour -- le duc de
Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre,
a epouse mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice.
Et cette personne-ci, qui est-elle, a votre avis?

Elle se placa au-dessous du portrait, les bras croises sur sa
vaste poitrine, nous regardant tour a tour de ses gros yeux noirs.

-- Eh bien! ou avez-vous les yeux? dit-elle enfin. C'etait moi qui
etais miss Polly Hinton du theatre de Haymarket et peut-etre
n'avez-vous jamais entendu ce nom?

Nous fumes obliges d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.

Et ce seul mot d'actrice avait excite en nous une sensation de
vague horreur, bien naturelle chez des garcons eleves a la
campagne.

Pour nous, les acteurs formaient une classe a part, qu'il fallait
designer par allusions sans la nommer, et la colere du Tout-
Puissant etait suspendue sur leur tete comme un nuage charge de
foudre.

Et en verite ce jugement semblait avoir recu son execution devant
nous, quand nous considerions cette femme et ce qu'elle avait ete.

-- Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a ete blessee,
vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur
votre figure ce qu'on vous aura appris a penser de moi. Tel est
donc le resultat de l'education que vous avez recue, Jim: mal
penser de ce que vous ne comprenez pas! J'aurais voulu que vous
fussiez au theatre ce soir-la, avec le prince Florizel et quatre
ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de
Londres se levant dans le parterre a mon entree en scene. Si Lord
Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas
venue a bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York
Street a Westminster. Et voila que deux petits paysans s'appretent
a mejuger!

L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait
pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni meme a laisser
entendre qu'il fut si en retard que cela sur les grands
personnages de Londres.

-- Je n'ai jamais mis les pieds dans un theatre, dit-il, et je ne
sais rien sur ces gens-la.

-- Ni moi non plus.

-- He! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas
ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes
garcons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en
reine des Peruviens, exhortant ses compatriotes a se soulever
contre les Espagnols, leurs oppresseurs.
Et a l'instant meme, cette femme grossierement tournee et
boursouflee redevint une reine, la plus grandiose, la plus
hautaine que vous ayez jamais pu rever.

Elle s'adressa a nous dans un langage si ardent, avec des yeux si
pleins d'eclairs, des gestes si imperieux de sa main blanche
qu'elle nous tint fascines, immobiles sur nos chaises.

Sa voix, au debut, etait tendre, douce et persuasive, mais elle
prit de l'ampleur, du volume, a mesure qu'elle parlait
d'injustice, d'independance, de la joie qu'il y avait a mourir
pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs
fremissants, que je me sentis tout pret a sortir du cottage et a
donner tout de suite ma vie pour mon pays.

Alors, un changement se produisit en elle.

C'etait maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils
unique et se lamentait sur cette perte.

Sa voix etait pleine de larmes. Son langage etait si simple, si
vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit
gisant devant nous sur le tapis et que nous etions sur le point de
joindre nos paroles de pitie et de souffrances aux siennes.

Et alors, avant meme que nos joues fussent seches, elle redevint
ce qu'elle avait ete.

-- Eh bien! s'ecria-t-elle, que dites-vous de cela? Voila comment
j'etais au temps ou Sally Siddons verdissait de jalousie au seul
nom de Polly Hinton. C'est dans une belle piece, dans _Pizarro_.

-- Et qui l'a ecrite?

-- Qui l'a ecrite? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait
ete ecrite par celui-ci ou celui-la? Mais il y a la quelques
tirades pour celui qui connait la facon de les debiter.

-- Et vous ne jouez plus, madame?

-- Non, Jim, j'ai quitte les planches, quand... quand j'en ai eu
assez. Mais mon coeur y revient quelquefois. Il me semble qu'il
n'y a pas d'odeur comparable a celle des lampes a huile de la
rampe et des oranges du parterre. Mais vous etes triste, Jim.

-- C'est que je pensais a cette pauvre femme et a son enfant.

-- Tut! N'y songez plus. J'aurai tot fait de l'effacer de votre
esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la _Partie de
saute-mouton_. Il faut vous figurer que la mere parle et que c'est
cette effrontee petite dinde qui lui riposte.

Et elle se mit a jouer une piece a deux personnages, alternant si
exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous
figurions avoir reellement deux etres distincts devant nous, la
mere, vieille dame austere, qui tenait la main en cornet
acoustique et sa fille evaporee toujours en l'air.

Sa vaste personne se remuait avec une agilite surprenante.

Elle agitait la tete et faisait la moue en lancant ses repliques a
la vieille personne courbee qui les recevait.

Jim et moi, nous ne pensions guere a nos pleurs et nous nous
tenions les cotes de rire, avant qu'elle eut fini.

-- Voila qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos eclats de
rire. Je ne tenais pas a vous renvoyer a Friar's Oak avec des
mines allongees, car peut-etre on ne vous laisserait pas revenir.

Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un
verre qu'elle posa sur la table.

-- Vous etes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais
cela me desseche la bouche de parler...

Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de
sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant:

-- N'y touchez pas.

Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs
prenant une expression plus douce sous le regard de Jim:

-- Est-ce que je n'en gouterai pas un peu?

-- Je vous prie, n'y touchez pas.

D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et
la leva de telle sorte qu'il me vint l'idee qu'elle allait la
vider d'un trait. Mais elle la lanca au dehors par la fenetre
ouverte et nous entendimes le bruit que fit la bouteille en se
cassant sur l'allee.

-- Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait? Voila longtemps que
personne ne s'inquiete si je bois ou non.

-- Vous etes trop bonne, trop genereuse pour boire, dit-il.

-- Tres bien! s'ecria-t-elle, je suis enchantee que vous ayez
cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim,
que je m'abstienne de brandy? Eh bien! je vais vous faire une
promesse, si vous m'en faites une de votre cote.

-- De quoi s'agit-il, Miss?

-- Pas une goutte ne touchera mes levres, Jim, si vous me
promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il
fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il
neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment
il y a des moments ou je me trouve bien seule.

La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma tres fidelement,
car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon a
la peche ou pour tendre des pieges aux lapins, il se rappelait que
c'etait le jour reserve et se mettait en route pour Anstey-Cross.

Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement
difficile a tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si
la chose avait marche de travers.

Mais au bout d'un certain temps, la victoire etait gagnee. L'on
finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez
longtemps, et dans l'annee qui preceda le retour de mon pere, Miss
Hinton etait devenue une toute autre femme.

Ce n'etaient pas seulement ses habitudes qui etaient changees,
elle avait change elle-meme, elle n'etait plus la personne que
j'ai decrite.

Au bout de douze mois, c'etait une dame d'aussi belle apparence
qu'on put en voir dans le pays.

Jim fut plus fier de cette oeuvre que d'aucune des entreprises de
sa vie, mais j'etais le seul a qui il en parlat.

Il eprouvait a son egard cette affection que l'on ressent envers
les gens a qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de
son cote, car, en l'entretenant, en lui decrivant ce qu'elle avait
vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le
prepara a l'existence plus large qui l'attendait.

Telles etaient leurs relations a l'epoque ou la paix fut conclue
et ou mon pere revint de la mer.


IV -- LA PAIX D'AMIENS


Bien des femmes se mirent a genoux, bien des ames de femme
s'exhalerent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, a
la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la
conclusion des preliminaires de la paix.

Toute l'Angleterre temoigna sa joie le jour par des pavoisements,
la nuit par des illuminations.

Meme dans notre hameau de Friar's Oak, nous deployames avec
enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle a chacune de
nos fenetres et une lanterne transparente, ornee d'un Grand G.R.
(_Georges Roi_), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de
l'auberge.

On etait las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu
affaire a l'Espagne, a la France, a la Hollande, tour a tour ou
reunis.

Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-la, c'etait que
notre petite armee n'etait pas de taille a lutter sur terre avec
les Francais, mais que notre forte marine etait plus que
suffisante pour les vaincre sur mer.

Nous avions acquis un peu de consideration, dont nous avions grand
besoin apres la guerre avec l'Amerique, et, en outre, quelques
colonies qui furent les bienvenues pour le meme motif, mais notre
dette avait continue a s'enfler, nos consolides a baisser et Pitt
lui-meme ne savait ou donner de la tete.

Toutefois, si nous avions su que la paix etait impossible entre
Napoleon et nous, que celle-ci n'etait qu'un entracte entre le
premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensement
en allant jusqu'au bout sans interruption.

Quoi qu'il en soit, les Francais virent rentrer vingt mille bons
marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnerent une
belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de
debarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.

Mon pere, tel que je me le rappelle, etait un petit homme plein
d'endurance et de vigueur, pas tres large, mais quand meme bien
solide et bien charpente.

Il avait la figure si halee qu'elle avait une teinte tirant sur le
rouge des pots de fleurs, et en depit de son age (car il ne
depassait pas quarante ans, a l'epoque dont je parle) elle etait
toute sillonnee de rides, plus profondes pour peu qu'il fut emu,
de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune,
puis un air vieillot.

Il y avait surtout autour de ses yeux un reseau de rides fines,
toutes naturelles chez un homme qui avait passe sa vie a les tenir
demi-clos, pour resister a la fureur du vent et du mauvais temps.

Ces yeux-la etaient peut-etre ce qu'il y avait de plus remarquable
dans sa physionomie. Ils avaient une tres belle couleur bleu clair
qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de
rouille.

La nature avait du lui donner un teint tres blanc, car quand il
rejetait en arriere sa casquette, le haut de son front etait aussi
blanc que le mien, et sa chevelure coupee tres ras avait la
couleur du tan.

Ainsi qu'il le disait avec fierte, il avait servi sur le dernier
de nos vaisseaux qui fut chasse de la Mediterranee en 1797 et sur
le premier qui y fut rentre en 1798.

Il etait sous les ordres de Miller, comme troisieme lieutenant du
_Thesee_, lorsque notre flotte, pareille a une meute d'ardents
_foxhounds_ lances sous bois, volait de la Sicile a la Syrie, puis
de la revenait a Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste
perdue.

Il avait servi avec ce meme brave marin sur le Nil, ou les hommes
qu'il commandait ne cesserent d'ecouvillonner, de charger et
d'allumer jusqu'a ce que le dernier pavillon tricolore fut tombe.
Alors ils leverent l'ancre maitresse et tomberent endormis, les
uns sur les autres, sous les barres du cabestan.

Puis, devenu second lieutenant, il passa a bord d'un de ces
farouches trois-ponts a la coque noircie par la poudre, aux oeils-
de-pont barbouilles d'ecarlate, mais dont les cables de reserve,
passes par-dessous la quille et reunis par-dessus les bastingages,
servaient a maintenir les membrures et qui etaient employes a
porter les nouvelles dans la baie de Naples.

De la, pour recompenser ses services, on le fit passer comme
premier lieutenant sur la fregate l'_Aurore_ qui etait chargee de
couper les vivres a la ville de Genes et il y resta jusqu'a la
paix qui ne fut conclue que longtemps apres.

Comme j'ai bien garde le souvenir de son retour a la maison!

Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois
plus distinctement que les incidents de la semaine derniere, car
la memoire du vieillard est comme des lunettes, ou l'on voit
nettement les objets eloignes et confusement ceux qui sont tout
pres.

Ma mere avait ete prise de tremblements des qu'arriva a nos
oreilles le bruit des preliminaires, car elle savait qu'il pouvait
venir aussi vite que sa lettre.

Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses
continuelles exhortations a me tenir bien propre, bien mis. Et au
moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte,
et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.

Elle avait brode un "Soyez le bienvenu" en lettres blanches sur
fond bleu, entre deux ancres rouges; elle le destinait a le
suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la
porte du cottage.

Il n'etait pas encore sorti de la Mediterranee que ce travail
etait acheve. Tous les matins, elle allait voir s'il etait monte
et pret a etre accroche.

Mais il s'ecoula un delai penible avant la ratification de la paix
et ce ne fut qu'en avril de l'annee suivante qu'arriva le grand
jour.

Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de
printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et
avait fouette de sa douce chanson les noyers en bourgeons derriere
notre cottage.

Le soleil s'etait montre dans l'apres-midi.

J'etais descendu avec ma ligne a peche, car j'avais promis a Jim
de l'accompagner au ruisseau du moulin, quand tout a coup,
j'apercus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux
fumants.

La portiere etait ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mere
et ses petits pieds qui depassaient. Elle avait pour ceinture deux
bras vetus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans
l'interieur.

Alors je courus a la recherche de la devise. Je l'epinglai sur les
massifs, ainsi que nous en etions convenus et quand ce fut fini,
je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la
meme position.

-- Voici Rod, dit enfin ma mere qui se degagea et remit pied a
terre. Roddy, mon cheri, voici votre pere.

Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.

-- Ah! Roddy, mon garcon, vous n'etiez qu'un enfant quand nous
echangeames le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous
aurons a vous traiter tout differemment desormais. Je suis tres
content, content du fond du coeur de vous revoir, mon garcon, et
quant a vous, ma cherie...

Et les bras vetus de bleu sortirent une seconde fois pendant que
le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.

-- Voila du monde qui vient, Anson, dit ma mere en rougissant.
Descendez donc et entrez avec nous.

Alors et soudain, nous fimes tous deux la remarque que pendant
tout ce temps-la, il n'avait remue que les bras et que l'une de
ses jambes etait restee posee sur le siege en face la chaise.

-- Oh! Anson! Anson! s'ecria-t-elle.

-- Peuh! dit-il en prenant son genou entre les mains et le
soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a casse dans la
baie, mais le chirurgien l'a repeche, mis entre des eclisses, il
est reste tout de meme un peu de travers. Ah! quel coeur tendre
elle a! Dieu me benisse, elle est passee du rouge a la paleur!
Vous pouvez bien voir par vous-meme que ce n'est rien.

Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et
s'aidant d'une canne, il parcourut l'allee, passa sous la devise
qui ornait les lauriers et de la franchit le seuil de sa demeure
pour la premiere fois depuis cinq ans.

Lorsque le postillon et moi nous eumes transporte a l'interieur le
coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le
retrouvai assis dans son fauteuil pres de la fenetre, vetu de son
vieil habit bleu, deteint par les intemperies.

Ma mere pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait
la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma
taille et m'attira pres de son siege.

-- Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me
refaire jusqu'a ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de
moi, dit-il.

Il y avait une caronade qui roulait a la derive sur le pont alors
qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant
qu'on eut pu l'amarrer, elle m'avait serre contre le mat.

-- Ah! ah! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs,
voila toutes mes vieilles curiosites, les memes qu'autrefois, la
corne de narval de l'ocean Arctique, et le poisson-soufflet des
Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du _Ca ira_
poursuivi par Lord Hotham. Et vous voila aussi, Mary et vous
Roddy, et bonne chance a la caronade a qui je dois d'etre revenu
dans un port aussi confortable, sans avoir a craindre un ordre
d'embarquement.

Ma mere mit a portee de sa main sa longue pipe et son tabac, de
telle sorte qu'il put l'allumer facilement, et rester assis,
portant son regard tantot sur elle, tantot sur moi, et
recommencant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous
voir.

Si jeune que je fusse, je compris que c'etait le moment auquel il
avait reve pendant bien des heures de garde solitaire et que
l'esperance de gouter pareille joie l'avait soutenu dans bien des
instants penibles.

Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.

Il restait ainsi immobile, l'ame trop pleine pour pouvoir parler,
pendant que l'ombre se faisait peu a peu dans la petite chambre et
que l'on voyait de la lumiere apparaitre aux fenetres de l'auberge
a travers l'obscurite.

Puis, quand ma mere eut allume nos lampes, elle se mit soudain a
genoux et lui aussi, mettant de son cote un genou en terre, ils
s'unirent en une commune priere pour remercier Dieu de ses
nombreuses faveurs.

Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils etaient en ce temps-
la, c'est ce moment de leur vie qui se presente avec le plus de
clarte a mon esprit, c'est la douce figure de ma mere toute
brillante de larmes, avec ses veux bleus diriges vers le plafond
noirci de fumee.

Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa priere, mon pere
balancait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en
ayant une larme aux yeux.

-- Roddy, mon garcon, dit-il apres le souper, voila que vous
commencez a devenir un homme, maintenant. J'espere que vous allez
vous mettre a la mer, comme l'ont fait tous les votres. Vous etes
assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.

-- Et me laisser sans enfant comme j'ai ete sans epoux?

-- Bah! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus a
supprimer des emplois qu'a remplir ceux qui sont vacants,
maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'a
present, a quoi vous a servi votre sejour a l'ecole, Roddy. Vous y
avez passe beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois
neanmoins en mesure de vous mettre a l'epreuve. Avez-vous appris
l'Histoire?

-- Oui, pere, dis-je avec quelque confiance.

-- Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne a la bataille
de Camperdown?

Il hocha la tete d'un air grave, en s'apercevant que j'etais hors
d'etat de lui repondre.

-- Eh bien! il y a dans la flotte des hommes qui n'ont jamais mis
les pieds a l'ecole et qui vous diront que nous avions sept
vaisseaux de 74, sept de 64, et deux de 50 en action. Il y a sur
le mur une gravure qui represente la poursuite du _Ca ira_. Quels
sont les navires qui l'ont pris a l'abordage?

Je fus encore oblige de m'avouer battu.

-- Eh bien! votre papa peut encore vous donner quelques lecons
d'Histoire, s'ecria-t-il en jetant un regard triomphant sur ma
mere. Avez-vous appris la geographie?

-- Oui, pere, dis-je, avec moins d'assurance qu'auparavant.

-- Eh bien, quelle distance y a-t-il de Port-Mahon a Algesiras?

Je ne pus que secouer la tete.

-- Et si vous aviez Wissant a trois lieues a tribord, quel serait
votre port d'Angleterre le plus rapproche?

Je dus encore m'avouer battu.

-- Ah! je trouve que votre geographie ne vaut guere mieux que
votre Histoire, dit-il. A ce compte-la, vous n'obtiendrez jamais
votre certificat. Savez-vous faire une addition? Bon! Alors nous
allons voir si vous etes capable de faire le total de sa part de
prise.

Tout en parlant, il jeta du cote de ma mere un regard malicieux.
Elle posa son tricot et jeta un coup d'oeil attentif sur lui.

-- Vous ne m'avez jamais questionne a ce sujet, Mary? dit-il.

-- La Mediterranee n'est point une station qui ait de l'importance
a ce point de vue, Anson. Je vous ai entendu dire que l'Atlantique
est l'endroit ou l'on gagne les parts de prise et la Mediterranee
celle ou l'on gagne de l'honneur.

-- Dans ma derniere croisiere, j'ai eu ma part de l'un et de
l'autre, grace a mon passage d'un navire de guerre sur une
fregate. Eh bien! Rodney, il y a deux livres pour cent qui me
reviennent, quand les tribunaux de prise auront rendu leur arret.
Pendant que nous tenions Massena bloque dans Genes, nous avons
capture environ soixante-dix schooners, bricks, tartanes, charges
de vin, de provisions, de poudre. Lord Keith fera de son mieux
pour avoir part au gateau, mais ce seront les tribunaux de prise
qui regleront l'affaire. Mettons qu'il me revienne, en moyenne,
environ quatre livres par unite. Que me rapporteront les soixante-
dix prises?

-- Deux cent quatre-vingt livres, repondis-je.

-- Eh! mais, Anson, c'est une fortune, s'ecria ma mere en battant
des mains.

-- Encore une epreuve, Roddy, dit-il en brandissant sa pipe de mon
cote. Il y avait la fregate _Xebec_ au large de Barcelone, ayant a
bord vingt mille dollars d'Espagne, ce qui fait quatre mille deux
cents livres. Sa carcasse pouvait valoir autant, que me revient-il
de cela?

-- Cent livres.

-- Ah! le comptable lui-meme n'aurait pas fait plus vite le
calcul, s'ecria-t-il, enchante. Voici encore un calcul pour vous.
Nous avons passe les detroits et navigue du cote des Acores ou
nous avons rencontre la _Sabina_ revenant de Maurice avec du sucre
et des epices. Douze cents livres pour moi, voila ce qu'elle m'a
valu, Mary, ma cherie. Aussi vous ne salirez plus vos jolis doigts
et vous n'aurez plus a vivre de privations sur ma miserable solde.

Ma mere avait supporte, sans laisser echapper un soupir, ces
longues annees d'efforts, mais maintenant qu'elle en etait
delivree, elle se jeta en sanglotant au cou de mon pere. Il se
passa assez longtemps avant qu'il put songer a reprendre mon
examen arithmetique.

-- Tout cela est a vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la
main sur ses yeux. Par Georges! ma fille, quand ma jambe sera bien
remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de sejour a
Brighton, et si l'on voit sur la _Steyne_ une toilette plus
elegante que la votre, puisse-je ne jamais remettre les pieds sur
un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi
fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou
de geographie?

Je m'evertuai a lui expliquer que l'addition se fait de meme facon
a terre et a bord, mais qu'il n'en est pas de meme de l'Histoire
ou de la geographie.

-- Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire
un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous
suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui
n'eut couru a l'eau salee comme une petite mouette. Lord Nelson
m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.

Ce fut ainsi que mon pere fit sa rentree parmi nous; jamais garcon
de mon age n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.

Bien que mes parents fussent maries depuis fort longtemps, ils
avaient, en realite, passe tres peu de temps ensemble et leur
affection mutuelle etait aussi ardente et aussi fraiche que celle
de deux amants maries d'hier.

J'ai appris depuis que l'homme de mer peut etre grossier,
repugnant, mais ce n'est point par mon pere que je le sais, car
bien qu'il eut passe par des epreuves aussi rudes qu'aucun d'eux,
il etait reste le meme homme, patient, avec un bon sourire et une
bonne plaisanterie pour tous les gens du village.

Il savait se mettre a l'unisson de toute societe, car, d'une part,
il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le cure ou avec sir
James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait
sans facon des heures entieres avec mes humbles amis de la forge,
le champion Harrison, petit Jim et les autres.
Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que
j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les
yeux du petit Jim petillaient comme du feu sous la cendre, tandis
qu'il pretait l'oreille.

Mon pere avait ete mis a la demi-solde, comme la plupart des
officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer
ainsi pres de deux ans avec nous.

Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre desaccord entre
lui et ma mere, excepte une fois.

Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en resulta
des evenements importants, il faut que je vous raconte comment
cela arriva.

Ce fut en somme le point de depart d'une serie de faits qui
influerent non seulement sur ma destinee, mais sur celle de
personnes bien plus considerables.

Le printemps de 1803 fut fort precoce.

Des le milieu d'avril, les chataigniers etaient deja couverts de
feuilles.

Un soir, nous etions tous a prendre le the, quand nous entendimes
un pas lourd a notre porte.

C'etait le facteur qui apportait une lettre pour nous.

-- Je crois que c'est pour moi, dit ma mere.

En effet, l'adresse d'une tres belle ecriture etait: "Mistress
Mary Stone a Friar's Oak", et au milieu se voyait l'empreinte d'un
cachet representant un dragon aile sur la cire rouge, de la
grandeur d'une demi-couronne

-- De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson? demanda-t-elle.

-- J'avais espere que cela viendrait de Lord Nelson, repondit mon
pere. Il serait temps que le petit recoive sa commission, mais si
elle vous est adressee, cela ne peut venir de quelque personnage
de bien grande importance.

-- D'un personnage sans importance! s'ecria-t-elle, feignant
d'etre offensee. Vous aurez a me faire vos excuses, pour ce mot-
la, monsieur, car cette lettre m'est envoyee par un personnage qui
n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frere.

Ma mere avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle
venait a parler de cet etonnant personnage qu'etait son frere.

Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de
sorte que c'etait toujours avec une sensation de profonde
deference que j'entendais prononcer ce nom-la.

Et ce n'etait pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais
qu'entoure de circonstances brillantes, de details
extraordinaires.

Une fois, nous apprenions qu'il etait a Windsor avec le roi,
d'autres fois, qu'il se trouvait a Brighton avec le prince.

Parfois, c'etait sous les traits d'un sportsman que sa reputation
arrivait jusqu'a nous, comme quand son _Meteore_ battit _Egham_ au
duc de Queensberry a Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim
Belcher et le mit a la mode a Londres.

Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami
des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, l'homme qui
s'habillait a la perfection.

Mon pere, toutefois, ne parut pas transporte de la reponse
triomphante que lui fit ma mere.

-- Eh bien, qu'est ce qu'il veut? demanda-t-il d'un ton peu
aimable

-- Je lui ai ecrit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un
homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut-
etre dispose a le pousser.

-- Nous pouvons tres bien nous passer de lui. Il a louvoye pour se
tenir a distance de nous quand le temps etait a l'orage, et nous
n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.

-- Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mere avec chaleur.
Personne n'a meilleur coeur que Charles, mais sa vie s'ecoule si
doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis.
Pendant toutes ces annees, j'etais sure que je n'avais qu'un mot a
dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.

-- Grace a Dieu, vous n'avez pas ete reduite a vous abaisser
ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.

-- Mais il nous faut songer a Rodney.

-- Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir a son
equipement. Il ne lui faut rien de plus.

-- Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence a Londres. Il
pourrait faire connaitre a Rodney tous les grands personnages.
Assurement, vous ne voulez pas nuire a son avancement?

-- Alors, voyons ce qu'il dit, repondit mon pere.

Et voici la lettre dont elle lui donna lecture:

"14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.

"Ma chere soeur Mary,

"En reponse a votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez
pas me regarder comme depourvu de ces beaux sentiments qui font
l'ornement de l'humanite.

"Il est vrai, depuis quelques annees, absorbe comme je l'ai ete
par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris
la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de
la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.

"Pour le moment, je suis au lit, ayant veille fort tard, la nuit
derniere, pour offrir mes hommages a la marquise de Douvres,
pendant son bal, et cette lettre vous est ecrite sous ma dictee
par Ambroise, mon habile coquin de valet.

"Je suis enchante de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney
(mon Dieu! quel nom!), et comme je me mettrai en route la semaine
prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon
voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi
que lui.

"Presentez mes compliments a votre mari.
"Je suis toujours, ma chere soeur Mary,

"Votre frere.

"CHARLES TREGELLIS".

-- Que pensez-vous de cela? s'ecria ma mere triomphante quand elle
eut acheve.

-- Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrement mon pere.

-- Vous etes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure
opinion de lui, quand vous le connaitrez. Mais il dit qu'il sera
ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs
rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les
draps.

Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon pere restait l'air
boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon
etonnement en pensant a ce parent inconnu de Londres, a ce grand
personnage, et a tout ce que sa venue pourrait signifier pour
nous.

V -- LE BEAU TREGELLIS


J'etais dans ma dix-septieme annee et j'etais deja tributaire du
rasoir.

J'avais commence a trouver quelque peu monotone la vie sans
horizon du village et j'aspirais vivement a voir un peu du vaste
univers qui s'etendait au-dela.

Ce besoin, dont je n'osais parler a personne, n'en etait que plus
fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux
yeux de ma mere. Mais desormais il n'y avait pas l'ombre d'un
motif pour que je restasse a la maison, puisque mon pere etait
aupres d'elle.

Aussi avais-je l'esprit tout occupe de la perspective que
m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait
pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de
la vie.

Ainsi que vous le pouvez penser, c'etait vers la profession
paternelle que se dirigeaient mes idees et mes esperances. Jamais
je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes
levres le gout du sel sans eprouver en moi le frisson que
donnaient a mon sang cinq generations de marins.

Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en
ces temps-la devant les yeux d'un jeune garcon habitant sur la
cote.

Au temps de la guerre, je n'avais qu'a aller jusqu'a Wolstonbury
pour apercevoir les voiles des chasse-maree et des corsaires
francais.

Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant
de fort loin jusqu'a moi.

Puis, c'etaient des gens de mer nous racontant comment ils avaient
quitte Londres et s'etaient battus avant la tombee de la nuit, ou
bien, a peine sortis de Portsmouth, s'etaient trouves bord a bord
avec l'ennemi, avant meme d'avoir perdu de vue le phare de Sainte-
Helene.

C'etait l'imminence du danger qui nous rechauffait le coeur en
faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de
l'hiver, ou nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie
Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.

Pour nous, ce n'etaient point de grands amiraux, avec des titres,
des dignites, mais de bons amis a qui nous donnions de preference
notre affection et notre estime.

Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous
n'y auriez pas trouve un seul jeune garcon qui ne brulat du desir
de partir avec eux sous le pavillon a croix rouge.

Mais, maintenant la paix etait venue, et les flottes, qui avaient
balaye le canal de la Mediterranee, etaient immobiles et desarmees
dans nos ports.

Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du cote
de la mer.

Desormais, c'etait a Londres que je pensais le jour, de Londres
que je revais la nuit, l'immense cite, sejour des savants et des
puissants, d'ou venaient ce flot incessant de voitures, ces foules
de pietons poudreux qui defilaient sans interruption devant notre
fenetre.

Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se presenta le premier
a moi.

Aussi, etant tout jeune garcon, je me figurais d'ordinaire la cite
comme une ecurie _gig_antesque ou fourmillaient les voitures, et
d'ou elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la
campagne.

Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que la habitaient les
gens de sports athletiques. Mon pere me dit que la vivaient les
chefs de la marine; ma mere que c'etait la que vivaient son frere
et les amis des grands personnages.

Aussi, en arrivai-je a etre devore d'impatience de voir les
merveilles de ce coeur de l'Angleterre.

Cette venue de mon oncle, c'etait donc la lumiere se frayant
passage a travers les tenebres et pourtant, j'osais a peine
esperer qu'il consentirait a m'introduire, avec lui, dans ces
spheres superieures ou il vivait.

Toutefois, ma mere avait tant de confiance en la bonte naturelle
de mon oncle, ou dans son eloquence a elle, qu'elle avait deja
commence en secret a faire des preparatifs pour mon depart.

Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait a mon
esprit leger, elle etait un veritable supplice pour le caractere
vif et ardent du petit Jim.

Quelques jours seulement apres l'arrivee de la lettre de mon
oncle, nous allames faire un tour sur les dunes, et ce fut alors
que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au coeur.

-- Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney? Je forge un fer a
cheval, je le courbe, je le rogne, je releve les bouts, j'y perce
cinq trous et puis c'est fini. Alors, ca recommence et ca
recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer; je
lime un sabot ou deux et voila la besogne de la journee terminee
et les jours succedent aux jours, sans le moindre changement.
N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde?

Je le regardai, je considerai sa fiere figure d'aigle, sa haute
taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans
tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bati.

-- L'armee ou la marine, voila votre vraie place, Jim.

-- Voila qui est fort bien, s'ecria-t-il. Si vous entrez dans la
marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang
d'officier et vous n'y aurez qu'a commander. Tandis que moi, si
j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est ne pour obeir.

-- Un officier recoit les ordres de ceux qui sont places au-dessus
de lui.

-- Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tete. J'ai vu
ici a l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques annees.
Il nous a montre, dans la salle commune, son dos tout decoupe par
le fouet du contremaitre.

-- Qui l'a commande? ai-je demande.

-- Le capitaine, repondit-il.

-- Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tue sur le coup?

-- La vergue, dit-il.

-- Eh bien, si j'avais ete a votre place, j'aurais prefere cela,
ai-je dit.

Et c'etait la verite.

-- Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le coeur quelque chose
qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige a
parler franchement.

-- Je le sais, vous etes aussi fier que Lucifer.

-- Je suis ne ainsi, Roddy et je ne puis etre autrement. La vie me
serait plus aisee si je le pouvais. J'ai ete fait pour etre mon
propre maitre et il n'y a qu'un endroit au monde ou je puisse
esperer l'etre.

-- Quel est-il, Jim?

-- C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parle, que je me sens
capable d'y trouver mon chemin d'un bout a l'autre. Elle se plait
a en parler, autant que moi a l'entendre. J'ai tout le plan dans
ma tete. Je vois en quelque sorte ou sont les theatres, dans quel
sens coule le fleuve, ou se trouve l'habitation du roi, ou se
trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants.
Je pourrais me faire un nom a Londres.

-- Comment?

-- Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai
aussi. "Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera
pour vous." Voila ce qu'il dit tout le temps et ce que repete mon
oncle. Mais pourquoi attendre? Mon Roddy, je ne resterai pas plus
longtemps dans ce petit village a me ronger le coeur. Je laisserai
mon tablier derriere moi. J'irai chercher fortune a Londres et
quand je reviendrai a Friar's Oak, ce sera dans l'equipage de ce
gentleman que voila.

Tout en parlant, il etendit la main vers une voiture de couleur
cramoisie qui arrivait par la route de Londres, trainee par deux
juments baies attelees en tandem.

Les renes et les harnais etaient de couleur faon clair. Le
gentleman qui conduisait portait un costume assorti a cette teinte
et derriere lui se tenait un valet en livree de couleur foncee.

L'equipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussiere et
je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et pale figure du maitre,
ainsi que les traits bruns et recroquevilles du domestique.

Je n'aurais pas pense a eux une minute de plus, si au moment ou
nous revinmes dans le village, nous n'avions pas apercu de nouveau
la voiture. Elle etait arretee devant l'auberge et les
palefreniers s'occupaient a deteler les chevaux.

-- Jim, m'ecriai-je, je crois que c'est mon oncle.

Et je m'elancai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la
direction de la maison.

Le domestique a figure brune etait debout devant la porte. Il
tenait un coussin sur lequel etait etendu un petit chien de
manchon a la fourrure soyeuse.

-- Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus
douce, la plus engageante, mais me trompe-je en supposant que
c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous
m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre a Mistress Stone
ce billet que son frere, sir Charles Tregellis, vient de confier a
mes soins.

Je fus completement abasourdi par les fioritures du langage de cet
homme; cela ressemblait si peu a tout ce que j'avais entendu!

Il avait la figure ratatinee, de petits yeux noirs tres fureteurs,
dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de
la maison et de ma mere dont la figure etonnee se voyait a la
fenetre.

Mes parents etaient reunis au salon; ma mere nous lut le billet
qui etait ainsi concu:

"Ma chere Mary,

"J'ai fait halte a l'auberge, parce que je suis quelque peu ravage
par la poussiere de vos routes du Sussex.

"Un bain a la lavande me remettra sans doute dans un etat
convenable pour presenter mes compliments a une dame.

"En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.

"Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud,
ou vous aurez mis six gouttes de bon brandy.

"Jamais il n'exista une creature plus aimante ou plus fidele.

"Toujours a toi.

"CHARLES"
-- Qu'il entre, qu'il entre! s'ecria mon pere avec un empressement
cordial et en courant a la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun
a son gout. Six gouttes a la demi-pinte, ca me fait l'effet
d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi,
vous l'aurez ainsi.

Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses
traits reprirent aussitot le masque impassible du serviteur
attentif et respectueux.

-- Monsieur, vous commettez une legere meprise, si vous me
permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai
l'honneur d'etre le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour
Fidelio, il est la sur ce coussin.

-- Ah! c'est le chien, s'ecria mon pere ecoeure. Posez moi ca par
terre a cote du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de
chretiens doivent s'en priver?

-- Chut! Anson, dit ma mere, en prenant le coussin. Vous direz a
Sir Charles qu'on se conformera a ses desirs et que nous sommes
prets a le recevoir des qu'il jugera a propos de venir.

L'homme s'eloigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint
bientot portant un panier plat de couleur brune.

-- C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la
table? Sir Charles a pour habitude de gouter a certains plats et
de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les
apporter quand nous allons en visite.

Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de
verreries et d'argenteries eblouissantes et garnie de plats
appetissants.

Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon pere fut
aussi charme que moi de le voir faire.

-- Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le
coeur aussi solide que les doigts agiles, dit mon pere. N'avez-
vous jamais desire l'honneur de servir votre pays?

-- Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et
je ne desire point avoir d'autre maitre, repondit-il. Mais je vais
a l'auberge chercher son necessaire de toilette, et alors tout
sera pret.

Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il
tenait sous le bras, et il etait suivi a quelque distance par le
gentleman dont l'arrivee avait produit tous ces embarras.

La premiere impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans
la chambre, fut que l'un de ses yeux etait enfle de facon a avoir
le volume d'une pomme.

Je perdis la respiration a la vue de cet oeil monstrueux,
etincelant. Mais bientot, je m'apercus qu'il avait place par-
devant un verre rond qui le grossissait de cette maniere.

Il nous regarda l'un apres l'autre, puis, il s'inclina bien
gracieusement devant ma mere et lui donna un baiser sur la joue.

-- Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chere
Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie
jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne
vous a traitee d'une facon merveilleusement favorable et que je
serais fier de voir ma jolie soeur sur le Mail... Je suis votre
serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main a mon pere. Pas
plus tard que la semaine derniere, j'ai eu l'honneur de diner avec
mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profite de l'occasion pour
citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a garde le souvenir a
l'Amiraute, Monsieur, et j'espere qu'on ne tardera pas a vous
revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze ou vous
serez le maitre... Ainsi donc, voici mon neveu?

Il mit les mains sur mes epaules, d'un geste plein de
bienveillance, et me considera des pieds a la tete.

-- Quel age avez-vous, neveu? demanda-t-il.

-- Dix-sept ans.

-- Vous paraissez plus age. On vous en donnerait dix-huit, au
moins. Je le trouve tres passable, Mary, tout a fait passable. Il
lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre
dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien
qu'une haie en fleurs au mois de mai.

Ainsi, moins d'une minute apres son entree, il s'etait mis en bons
termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grace, tant
d'aisance qu'on eut dit qu'il nous frequentait tous depuis des
annees.

Je pus l'examiner a loisir, tandis qu'il restait debout sur le
tapis du foyer, entre ma mere et mon pere.

Il etait de tres haute taille, avec des epaules bien faites, la
taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et
les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure pale, de
beaux traits, le menton saillant, le nez tres aquilin, de grands
yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un
eclair de malice.

Il portait un habit d'un brun fonce dont le collet montait jusqu'a
ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.

Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des
souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu'a chaque
mouvement ils brillaient.

Son gilet etait de velours noir, ouvert en haut de maniere a
montrer un devant de chemise brode que surmontait une cravate,
large, blanche, plate, qui l'obligeait a tenir sans cesse le cou
tendu.

Il avait une allure degagee, avec un pouce dans l'entournure et
deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.

En l'examinant, j'eus un mouvement de fierte a penser que cet
homme, aux manieres si aisees et si dominatrices, etait mon proche
parent et je pus lire la meme pensee dans l'expression des regards
de ma mere, tandis qu'elle les tournait vers lui.

Pendant tout ce temps-la, Ambroise etait reste pres de la porte,
immobile comme une statue, a costume sombre, a figure de bronze,
tenant toujours sous le bras la caisse a monture d'argent. Il fit
alors quelques pas dans la chambre.

-- Vous conduirai-je a votre chambre a coucher, Sir Charles?
demanda-t-il.

-- Ah! excusez-moi, ma chere Mary, s'ecria mon oncle, je suis
assez vieille mode pour avoir des principes... ce qui est, je
l'avoue, un anachronisme en ce siecle de laisser-aller. L'un d'eux
est de ne jamais perdre de vue ma _batterie de toilette_, quand je
suis en voyage. J'aurais grand peine a oublier le supplice que
j'ai endure, il y a quelques annees, pour avoir neglige cette
precaution. Je rendrai justice a Ambroise, en reconnaissant que
c'etait avant qu'il se chargeat de mes affaires. Je fus contraint
de porter deux jours de suite les memes manchettes. Le troisieme,
mon gaillard fut si emu de ma situation qu'il fondit en larmes et
produisit une paire qu'il m'avait derobee.

Il avait l'air fort grave en disant cela, mais la lueur brillait
petillante dans ses yeux.

Il tendit sa tabatiere ouverte a mon pere, tandis qu'Ambroise
suivait ma mere hors de la piece.

-- Vous prenez rang dans une illustre societe, en plongeant la
votre pouce et votre index, dit-il.

-- Vraiment, Monsieur? dit mon pere brievement.

-- Ma tabatiere est a votre service puisque nous sommes apparentes
par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je
vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus
convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de
nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu
acces, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de
France, et lord Hawkesbury. J'ai pense parfois que j'avais ete un
peu trop empresse pour Lord Hawkesbury.

-- Je suis immensement touche de cet honneur, Monsieur, dit mon
pere en regardant d'un air mefiant par-dessous ses sourcils en
broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux
petillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.

-- Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un
homme a sa tabatiere a offrir; ni l'un ni l'autre ne doivent
s'offrir a la legere. C'est une faute contre le gout, j'irai meme
jusqu'a dire contre les bonnes moeurs. L'autre jour, pas plus
tard, comme j'etais installe chez Wattier, ayant pres de moi, sur
ma table, tout ouverte ma tabatiere de _macouba_ premier choix, un
eveque irlandais y fourra ses doigts impudents: "Garcon, m'ecriai-
je, ma tabatiere a ete salie. Faites-la disparaitre." L'individu
n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais
cette classe de la societe doit etre tenue a la distance
convenable.

-- Un eveque! s'ecria mon pere, vous marquez bien haut votre ligne
de demarcation.

-- Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais desirer une
meilleure epitaphe sur ma tombe.

Pendant ce temps, ma mere etait descendue et l'on se mit a table.

-- Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre
en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa
direction et je suis tenu de me derober a vos excellentes cuisines
de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voila a quoi
se reduit la chiche nourriture que me permet cet Ecossais.

-- Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les
vents levantins soufflent en force, dit mon pere. Du porc sale et
des biscuits pleins de vers avec une cote de mouton de Barbarie
bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors a
votre regime de jeune.

Aussitot mon oncle se mit a faire des questions sur le service a
la mer.

Pendant tout le repas, mon pere lui donna des details sur le Nil,
sur le blocus de Toulon, sur le siege de Genes, sur tout ce qu'il
avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hesitat sur le choix d'un
mot, mon oncle le lui suggerait aussitot et il n'etait pas aise de
voir lequel des deux s'entendait le mieux a l'affaire.

-- Non, je ne lis pas ou je lis tres peu, dit-il quand mon pere
eut exprime son etonnement de le voir si bien au fait. La verite
est que je ne saurais prendre un imprime sans y trouver une
allusion a moi: "Sir Ch. T. fait ceci" ou "Sir Ch. T. dit cela".
Aussi, ai-je cesse de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma
situation, les connaissances vous viennent d'elles-memes. Dans la
matinee, c'est le duc d'York qui me parle de l'armee. Dans
l'apres-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine,
ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en
sorte que je n'ai guere besoin du _Times_ ou du _Morning-
Chronicle_.

Cela l'entraina a parler du grand monde de Londres, a donner a mon
pere des details sur les hommes qui etaient ses chefs a
l'Amiraute, a ma mere, des details sur les belles de la ville, sur
les grandes dames de chez Almack.

Il s'exprimait toujours dans le meme langage fantaisiste, si bien
qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au serieux. Je
crois qu'il etait flatte de l'impression qu'il nous produisait en
nous tenant suspendus a ses levres.

Il avait sur certains une opinion favorable, defavorable sur
d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le
personnage le plus eleve dans son estime, celui qui devait servir
de mesure pour tous, n'etait autre que sir Charles Tregellis en
personne.

-- Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela
s'entend, et meme avec vous, je ne saurais parler en toute
franchise, etant avec lui sur le pied d'une intimite
confidentielle.

-- Que Dieu le benisse et le garde de tout mal! s'ecria mon pere.

-- On est charme de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il
faut venir a la campagne pour trouver le loyalisme sincere, car a
la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie
narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me
suis toujours donne pour son fils. Il aime a se dire que le Prince
a dans son entourage un homme de gout.

-- Et le Prince, demanda ma mere, a-t-il bonne tournure?

-- C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi.
Et il n'est pas depourvu de gout dans l'habillement, bien qu'il ne
tarde pas a tomber dans la negligence, si je reste longtemps loin
de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son
habit.

A ce moment-la, nous etions tous assis devant le feu, car la
soiree etait devenue d'un froid glacial.

La lampe etait allumee, ainsi que la pipe de mon pere.

-- Je suppose, dit-il, que c'est votre premiere visite a Friar's
Oak?

La physionomie de mon oncle prit aussitot une expression de
gravite severe.

-- C'est ma premiere visite depuis bien des annees, dit-il. La
derniere fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est
peu probable que j'en perde le souvenir.

Je savais qu'il parlait de sa visite a la Falaise royale a
l'epoque de l'assassinat et je vis a la figure de ma mere qu'elle
savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon pere n'avait jamais
entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oubliee.

-- Vous etiez-vous installe a l'auberge?

-- J'etais descendu chez l'infortune Lord Avon. C'etait a l'epoque
ou il fut accuse d'avoir egorge son frere cadet et ou il s'enfuit
du pays.

Nous gardames tous le silence.

Mon oncle resta le menton appuye sur sa main, regardant le feu,
d'un air pensif.

Je n'ai aujourd'hui encore qu'a fermer les yeux pour le revoir, sa
fiere et belle figure illuminee par la flamme, pour revoir aussi
mon bon pere, bien fache d'avoir reveille un souvenir aussi
terrible et lui lancant de petits coups d'oeil entre les bouffees
de sa pipe.

-- Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est
certainement arrive de perdre, par une bataille, par un naufrage,
un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser a lui,
sous l'influence journaliere de la vie, et puis de voir son
souvenir se reveiller soudain, par un mot, par un detail qui vous
reporte au passe, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi
cuisant qu'au premier jour de votre perte.

Mon pere approuva d'un signe de tete.

-- Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis lie
d'amitie entiere avec aucun homme -- je ne parle pas des femmes --
si ce n'est cette fois-la. Lord Avon et moi, nous etions a peu
pres du meme age. il etait peut-etre mon aine de quelques annees,
mais nos gouts, nos idees, nos caracteres etaient analogues, si ce
n'est qu'il avait un certain air de fierte que je n'ai jamais
trouve chez aucun autre. En laissant de cote les petites
faiblesses d'un jeune homme riche et a la mode, les indiscretions
d'une jeunesse doree, j'aurais pu jurer qu'il etait aussi honnete
qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.

-- Alors comment est-il arrive a commettre un tel crime! demanda
mon pere.

Mon oncle hocha ta tete.

-- Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle
se presente plus nettement que jamais a mon esprit.

Toute legerete avait disparu de ses manieres et il etait devenu
soudain un homme melancolique et serieux.

-- Est-il certain qu'il l'a commis, Charles? demanda ma mere.

Mon oncle haussa les epaules.

-- Je voudrais parfois penser qu'il n'en fut pas ainsi. Je crus
parfois que ce fut son orgueil meme, exaspere jusqu'a la rage, qui
l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme
que nous avions perdue.

-- Non, repondit mon pere, je n'en ai jamais entendu parler.

-- Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous
n'ayons jamais su comment elle se termina.

"Nous avions joue tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon,
son frere, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.

"Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait
pas de la meilleure reputation et qu'il etait presque entierement
aux mains des preteurs juifs.

"Sir Lothian s'est acquis depuis un renom deshonorant -- c'est
meme Sir Lothian qui a tue Lord Carton d'une balle, dans l'affaire
de Chalk Farm -- mais a cette epoque-la, il n'y avait rien a lui
reprocher.

"Le plus age de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous jouames
sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu'a ce que le capitaine
eut gagne tout l'argent sur table. Nous etions tous entames, mais
notre hote l'etait encore beaucoup plus que nous.

"Cette nuit-la, je vais vous dire des choses qu'il me serait
penible de repeter devant un tribunal, je me sentais agite hors
d'etat de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.

"Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais
que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva
a mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui
venait du cote de la chambre occupee par le capitaine Barrington.

"Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le
corridor.

"Sans allumer de lumiere, j'ouvris ma porte et je jetai un regard
au dehors, croyant que quelqu'un s'etait trouve mal. C'etait Lord
Avon qui se dirigeait vers moi.

"D'une main, il tenait une chandelle degoutante. De l'autre, il
portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son
metallique.

"Sa figure etait decomposee, bouleversee a tel point que ma
question se glaca sur mes levres.

"Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et
ferma sa porte sans bruit.

"Le lendemain, en me reveillant, je le trouvai pres de mon lit.

"-- Charles, dit-il, je ne puis supporter l'idee que vous ayez
perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.

"Vainement je repondis par des eclats de rire a sa delicatesse
exageree. Vainement je lui declarai que si j'avais gagne, j'aurais
ramasse mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver etrange que je
n'eusse point le droit de payer apres avoir perdu.

"-- Ni moi ni mon frere, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est
la. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.

"Il ne voulut entendre aucune raison et s'elanca comme un fou hors
de la chambre. Mais peut-etre ces details vous sont-ils connus et
Dieu sait comme ils me sont penibles a rappeler.

Mon pere restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe
fumante qu'il tenait a la main.

-- Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.

-- Eh bien! soit. J'avais acheve ma toilette en une heure, a peu
pres, car en ce temps-la, j'etais moins exigeant qu'aujourd'hui et
je me retrouvais avec sir Lothian Hume au dejeuner. Il avait ete
temoin de la meme scene que moi. Il avait hate de voir le
capitaine Barrington et de s'enquerir pourquoi il avait charge son
frere de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire,
quand tout a coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je
vis...

Mon oncle etait devenu tres pale tant ce souvenir etait distinct.
Il passa la main sur ses yeux.

"Le plafond etait d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et
ca et la des fentes noires et de chacune de ces fentes... Mais
voila qui vous donnerait des reves, Mary. Je me bornerai a dire
que je m'elancai dans l'escalier qui conduisait directement a la
chambre du capitaine. Nous l'y trouvames gisant, la gorge coupee
si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de
chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait a Lord Avon. On
trouva dans les doigts crispes du mort une manchette brodee. Elle
appartenait a Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers
charbonnes. Ces papiers appartenaient a Lord Avon. O mon pauvre
ami! a quel degre de folie avez-vous du arriver pour commettre une
pareille action?

-- Et qu'a dit Lord Avon? s'ecria mon pere.

-- Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les
yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arreter, jusqu'au moment
ou se ferait une enquete en due forme. Mais quand le tribunal du
Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le
constable vint pour lui notifier son arrestation.

"On ne le trouva pas. Il avait fui.

"Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante a
Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amerique, mais on ne
sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume
que celui ou on pourra prouver son deces, car il est son plus
proche parent, et jusqu'a ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni
du domaine.

Le recit de cette sombre histoire avait jete sur nous un froid
glacial.

Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai
qu'elles etaient aussi blanches que ses manchettes.

-- Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un
air pensif. Ce n'etait point un joyeux sejour, meme avant que
cette affaire le rendit plus sombre encore. Jamais scene ne fut
mieux preparee pour une telle tragedie. Mais dix-sept ans se sont
passes et peut-etre meme que ce terrible plafond...

-- Il porte toujours la tache, dis-je.

Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus etonne, car ma
mere n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse
nuit.

Ils resterent a me regarder, les yeux immobiles de stupefaction, a
mesure que je faisais mon recit et mon coeur s'enfla d'orgueil
quand mon oncle dit que nous nous etions comportes vaillamment et
qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre age,
capables d'une attitude aussi ferme.

-- Mais quant a ce fantome, dit-il, ce dut etre un produit de
votre imagination. C'est une faculte qui nous joue des tours
etranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut
les desirer, je ne pourrais repondre de ce qui m'arriverait, s'il
me fallait demeurer a minuit sous ce plafond tache de sang.

-- Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je
vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement
que j'entends les petillements des buches. En outre, nous n'avons
pu etre trompes tous les deux.

-- Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous
n'avez pas discerne les traits?

-- Il faisait trop noir.

-- Rien qu'un individu?

-- La silhouette noire d'un seul.

-- Et il a battu en retraite en montant l'escalier?

-- Oui.

-- Et il a disparu dans la muraille?

-- Oui.

-- Dans quelle partie de la muraille? dit fort haut une voix
derriere nous.

Ma mere jeta un cri. Mon pere laissa tomber sa pipe sur le tapis
du foyer.

J'avais fait demi-tour, l'haleine coupee.

C'etait le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans
l'ombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en
avant, en pleine lumiere, fixant ses yeux flamboyants sur les
miens.

-- Que diable signifie cela? s'ecria mon oncle.

Il fut etrange de voir s'effacer cet eclair de passion du visage
d'Ambroise.

L'expression reservee du valet la remplaca.

Ses yeux petillaient encore, mais, l'un apres l'autre, chacun de
ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.

-- Je vous demande pardon, sir Charles, j'etais venu voir si vous
aviez des ordres a me donner et je ne voulais pas interrompre le
recit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y etre
laisse entrainer malgre moi.

-- Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-meme, dit mon
oncle.

-- Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous
rappelez quelle etait ma situation vis-a-vis de Lord Avon.

Il y avait un certain accent de dignite dans son langage. Ambroise
sortit apres s'etre incline.

-- Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle,
reprenant soudain son ton leger. Quand un homme s'entend a
preparer une tasse de chocolat, a faire un noeud de cravate, comme
Ambroise sait le faire, il a droit a quelque consideration. Le
fait est que le pauvre garcon etait le domestique de Lord Avon,
qu'il etait a la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai
parle et qu'il est tres devoue a son ancien maitre. Mais voila que
mes propos tournent au genre triste, Mary, ma soeur, et
maintenant, si vous le preferez, nous reviendrons aux toilettes de
la comtesse Lieven et aux commerages de Saint-James.


VI -- SUR LE SEUIL


Ce soir-la, mon pere m'envoya de bonne heure au lit, malgre mon
vif desir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon
attention.

Sa figure, ses manieres, la facon grandiose et imposante dont il
faisait aller et venir ses mains blanches, son air de superiorite
aisee, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'etonnait,
m'emerveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la
conversation devait rouler sur moi-meme, sur mon avenir.

Cela fut cause qu'on m'expedia dans ma chambre, ou m'arrivait
tantot la basse profonde de la voix paternelle, tantot la voix
richement timbree de mon oncle, et aussi, de temps a autre, le
doux murmure de la voix de ma mere.

J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain reveille par
le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par
l'etreinte de deux bras chauds.

La joue de ma mere etait contre la mienne.

J'entendais tres bien la detente de ses sanglots et dans
l'obscurite je sentais le frisson et le tremblement qui
l'agitaient. Une faible lueur filtrait a travers les lames de la
jalousie et me permettait de voir qu'elle etait vetue de blanc et
que sa chevelure noire etait eparse sur ses epaules.

-- Vous ne nous oublierez pas, Roddy? Vous ne nous oublierez pas?

-- Pourquoi, ma mere? Qu'y a-t-il?

-- Votre oncle, Roddy... Il va vous emmener, vous enlever a nous.

-- Quand cela, ma mere?

-- Demain.

Que Dieu me pardonne, mais mon coeur bondit de joie, tandis que le
sien, qui etait tout contre, se brisait de douleur.

-- Oh! ma mere, m'ecriai-je. A Londres?

-- A Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous presenter au Prince
de Galles. Le lendemain, a Londres, ou vous serez en presence de
ces grands personnages, ou vous devrez apprendre a regarder de
haut ces pauvres gens, ces simples creatures aux moeurs
d'autrefois, votre pere et votre mere.

Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si
fort que malgre l'amour-propre et l'energie de mes dix-sept ans,
et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer
sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre
chagrin finit par faire place aux rires.

-- Charles serait flatte s'il voyait quel accueil gracieux nous
faisons a sa bonte, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous
allez certainement le reveiller.

-- Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis-
je.

-- Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se
faire que ce soit la votre unique et plus grande chance dans la
vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre
votre nom mentionne parmi ceux des puissants amis de Charles.
Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez
entendu raconter, ce soir, a quelles suites terribles cela peut
conduire.

-- Je vous le promets, ma mere.

-- Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous etes
jeune et vous n'en avez pas l'habitude.

-- Oui, ma mere.

-- Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'oterez
point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir
fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez a votre toilette,
Roddy, de maniere a faire honneur a votre oncle, car c'est une des
choses qui ont le plus contribue a sa reputation. Vous n'aurez
qu'a vous conformer a ses conseils. Mais, s'il se presente des
moments ou vous ne soyez pas en rapport avec de grands
personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne,
car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre
habit bleu, il ferait votre ete repasse et reborde. J'ai sorti vos
habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez
voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec
les souliers a boucles. Faites bien attention en marchant dans les
rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en
nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et
n'oubliez pas vos prieres du soir, oh! mon cher garcon, car
l'epoque des tentations approche et je ne serai plus aupres de
vous pour vous encourager.

Ce fut ainsi que ma mere, me tenant enlace dans ses bras bien doux
et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de
l'autre, afin de me preparer a l'importante epreuve qui
m'attendait.

Mon oncle ne parut pas le lendemain au dejeuner, mais Ambroise lui
prepara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans
sa chambre.

Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il etait si beau avec sa
chevelure frisee, ses dents bien blanches, son monocle a effet
bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux
rieurs, que je ne pouvais detacher de lui mes regards.

-- Eh bien! mon neveu, s'ecria-t-il, que dites-vous de la
perspective de venir a la ville avec moi?

-- Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de
l'interet que vous me temoignez.

-- Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit etre
des plus distingues pour etre en harmonie avec tout ce qui
m'entoure.

-- C'est une buche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit
mon pere.

-- Nous commencerons par en faire une buche polie et alors, nous
n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez
constamment viser a etre dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire
de richesse, vous m'entendez. La richesse a elle seule ne suffit
point. Price le Dore a quarante mille livres de rente, mais il
s'habille d'une facon deplorable, et je vous assure qu'en le
voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure
me choqua si fort que je fus oblige d'entrer chez Vernet pour
prendre un brandy a l'orange. Non, c'est une affaire de gout
naturel, a quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de
gens plus experimentes que vous.

-- Je crains, Charles, dit ma mere, que la garde-robe de Roddy ne
soit d'un campagnard.

-- Nous aurons bientot pourvu a cela, des que nous serons arrives
a la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de
faire pour lui, repondit mon oncle. Nous le tiendrons a l'ecart
jusqu'a ce qu'il ait quelques habits a mettre.

Cette facon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de
la rougeur aux joues de ma mere, mais mon oncle s'en apercut a
l'instant, car il avait le coup d'oeil le plus prompt a remarquer
les moindres bagatelles.

-- Ces habits sont tres convenables, a Friar's Oak, ma soeur Mary,
dit-il. Neanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils
pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains,
je me charge de regler l'affaire.

-- Combien faut-il par an a un jeune homme, demanda mon pere, pour
s'habiller?

-- Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme
a la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, repondit
mon oncle.

Je vis la figure de mon pauvre pere s'allonger.

-- Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit oblige de garder
ses habits faits a la campagne. Meme avec l'argent de mes parts de
prise...

-- Bah! bah! s'ecria mon oncle, je dois deja a Weston un peu plus
d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques
centaines de plus? Si mon neveu vient avec moi, c'est a moi a
m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser
a toute discussion sur ce point.

Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute
opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques
remerciements, mais il y coupa court.

-- A propos, puisque me voici a Friar's Oak, il y a une autre
petite affaire que j'aurais a terminer, dit-il. Il y a ici, je
crois, un lutteur nomme Harrison, qui aurait, a une certaine
epoque, ete capable de detenir le championnat. En ce temps-la, le
pauvre Avon et moi, nous etions ses soutiens ordinaires. Je serais
enchante de pouvoir lui dire un mot.

Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du
village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'oeil
comme les gens se mettaient aux portes et aux fenetres pour nous
regarder.

Le champion Harrison etait debout devant sa forge et il ota son
bonnet en voyant mon oncle entrer.

-- Que Dieu me benisse, monsieur! Qui se serait attendu a vous
voir a Friar's Oak? Ah! sir Charles, combien de souvenirs passes
votre vue fait renaitre!

-- Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit
mon oncle en l'examinant des pieds a la tete. Eh! Avec une semaine
d'entrainement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose
que vous ne pesez pas plus de deux cents a deux cent vingt livres?

-- Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine; mais
les poumons et les membres sont en parfait etat et si ma bonne
femme me deliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps a me
mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernierement
de Bristol des sujets merveilleux.

-- Oui, le jaune de Bristol a ete la couleur gagnante depuis peu.
Comment allez-vous, mistress Harrison? Vous ne vous souvenez pas
de moi, je pense?

Elle etait sortie de la maison et je remarquai que sa figure
fletrie -- sur laquelle une scene terrifiante de jadis avait du
imprimer sa marque -- prenait une expression dure, farouche, en
regardant mon oncle.

-- Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis,
dit-elle. Vous n'etes pas venu, j'espere, aujourd'hui pour tenter
de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonnee.

-- Voila comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa
large main sur l'epaule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et
elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure epouse et plus
laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne
propre a encourager les sports. Ca, c'est un fait.

-- Sport! s'ecria la femme avec aprete. C'est un charmant sport
pour vous, sir Charles, qui faites agreablement vos vingt milles
en voiture a travers champs avec votre panier a dejeuner et vos
vins, pour retourner gaiement a Londres, a la fraicheur du soir,
avec une bataille savamment livree comme sujet de conversation.
Songez a ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues
heures immobile, a ecouter le bruit des roues de la chaise qui me
ramenerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-meme. A
certains autres, on l'aidait a rentrer, ou bien on le
transportait, et c'etait uniquement grace a ses habits que je le
reconnaissais.

-- Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur
l'epaule. J'ai ete parfois mal arrange en mon temps, mais cela n'a
jamais, ete aussi grave que cela.

-- Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte
que le premier coup frappe a la porte, soit pour annoncer que
l'autre est mort, que mon mari sera amene a la barre et juge pour
meurtre.

-- Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit
Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est
l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous
pensions qu'il avait ecope une fois de trop. Oui, mais elle a ma
parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes
tant qu'elle ne me l'aura pas permis.

-- Vous garderez votre chapeau sur votre tete, comme un honnete
homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la
maison.

-- Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de
resolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez eprouve
quelque envie de gouter au sport d'autrefois, dit mon oncle,
j'avais une bonne chose a vous mettre sous la main.

-- Bah! monsieur, cela ne sert a rien, dit Harrison, mais tout de
meme, je serais heureux d'en savoir quelques mots.

-- On a decouvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres,
par la-bas, du cote de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a
baptise le Crabe a cause de sa facon de se battre.

Harrison hocha la tete.

-- Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur.
-- C'est extremement probable, car il n'a jamais paru dans le
Prize-Ring. Mais on a une haute idee de lui dans l'Ouest et il
peut tenir tete a n'importe lequel des Belcher avec les gants de
boxe.

-- Ca, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.

-- On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat prive avec
Noah James du Cheshire.

-- Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le
garde du corps, dit Harrison. Moi-meme, je l'ai vu revenir a la
charge cinquante fois, apres avoir eu la machoire brisee en trois
endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.

-- On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le
champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir
l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au defi de
trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai
repondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en
avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis
des annees et qui etait capable de faire regretter a son homme
d'avoir fait le voyage de Londres.

"-- Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il repondu,
vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je
mettrai sur Wilson a deux contre un.

"Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.

-- C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la
tete. Rien ne me serait plus agreable, mais vous avez vous-meme
entendu ce qu'elle disait.

-- Eh bien! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut
tacher de trouver un poulain qui promette. Je serai content
d'avoir votre avis a ce sujet. A propos, j'occuperai la place de
president a un souper de la Fantaisie, qui aura lieu a l'auberge
de la "Voiture et des Chevaux" a Saint Martin's Lane, vendredi
prochain. Je serai tres heureux de vous avoir parmi les invites.
Hola! Qui est celui-ci?

Et aussitot, il mit son lorgnon a son oeil.

Le petit Jim etait sorti de la forge son marteau a la main. Il
avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le
col etait ouvert, et dont les manches etaient relevees.

Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un
regard de connaisseur.

-- C'est mon neveu, Sir Charles.

-- Est-ce qu'il demeure avec vous?

-- Ses parents sont morts.

-- Est-il jamais alle a Londres?

-- Non, Sir Charles, il est reste avec moi, depuis le temps ou il
n'etait pas plus haut que ce marteau.

Mon oncle s'adressa au petit Jim.

-- Je viens d'apprendre que vous n'etes jamais alle a Londres,
dit-il. Votre oncle vient a un souper que je donne a la Fantaisie,
vendredi prochain. Vous serait-il agreable d'etre des notres?

Les yeux du petit Jim etincelerent de plaisir.
-- Je serais enchante d'y aller, monsieur.

-- Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis
fache de vous contrarier, mon garcon, mais il y a des raisons pour
lesquelles je prefere vous voir rester ici avec votre tante.

-- Bah! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.

-- Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un
luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je
suis absent.

Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la
forge.

De mon cote, je m'y glissai pour tacher de le consoler et le
mettre au courant des changements extraordinaires qui s'etaient
produits dans mon existence.

Mais je n'en etais pas a la moitie de mon recit que Jim, ce brave
coeur, avait deja commence a oublier son propre chagrin, pour
participer a la joie que me causait cette bonne fortune.

Mon oncle me rappela dehors.

La voiture, avec ses deux juments attelees en tandem, nous
attendait devant le cottage.

Ambroise avait mis a leurs places le panier a provisions, le chien
de manchon et le precieux necessaire de toilette. Il avait grimpe
par derriere. Pour moi, apres une cordiale poignee de mains de mon
pere, apres que ma mere m'eut une derniere fois embrasse en
sanglotant, je pris ma place sur le devant a cote de mon oncle.
-- Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.

Et apres une legere secousse, un coup de fouet et un tintement de
grelots, nous commencames notre voyage.

A travers les annees, avec quelle nettete, je revois ce jour de
printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que
rafraichit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu
dans lequel j'etais arrive de l'enfance a la virilite.

Je vois aussi a la porte du jardin quelques personnes, ma mere qui
tourne la tete vers le dehors et agite un mouchoir, mon pere en
habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne
et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.

Tout le village etait sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir
en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et
pour aller visiter le prince dans son propre palais.

Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de meme
John Cummings poste sur le seuil de l'auberge.

Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux maitre d'ecole. Il me
montrait aux gens comme pour leur dire: "voila ce qu'on devient en
passant par mon ecole."

Pour achever le tableau, croiriez-vous qu'a la sortie meme du
village, nous passames tout pres de miss Hinton l'actrice, dans le
meme phaeton attele du meme poney que quand je la vis pour la
premiere fois, et si differente de ce qu'elle etait ce jour-la!

Je me dis que si meme le petit Jim n'eut fait que cela, il ne
devait pas croire que sa jeunesse s'etait ecoulee sterilement a la
campagne.
Elle s'etait mise en route pour le voir, c'etait certain, car ils
s'entendaient mieux que jamais.

Elle ne leva pas meme les yeux. Elle ne vit pas le geste que je
lui adressai de la main.

Ainsi donc, des que nous eumes tourne la courbe de la route, le
petit village disparut de notre vue; puis par dela le creux que
forment les dunes, par dela les clochers de Patcham et de Preston,
s'etendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton
au centre duquel les etranges domes et les minarets orientaux du
pavillon du Prince.

Le premier etranger venu aurait trouve de la beaute dans ce
tableau, mais pour moi, il representait le monde, le vaste et
libre univers.

Mon coeur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau,
quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il
glisse sous la voute du ciel au-dessus de la verdure des
compagnes.

Il peut venir un jour ou il jettera un regard de regret sur le nid
confortable dans la baie d'epine, mais songe-t-il a cela, quand le
printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang,
quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir l'eclat du
soleil par l'ombre malencontreuse de ses ailes.


VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE


Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je
sentais qu'a chaque instant, il tournait les yeux de mon cote et
je me disais avec un certain malaise qu'il commencait deja a se
demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il
s'etait laisse entrainer a une faute involontaire, quand il avait
cede aux sollicitations de sa soeur et avait consenti a faire voir
au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il
vivait.

-- Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu? demanda-t-il soudain.

-- Oui, monsieur, un peu.

-- Voix de baryton, a ce que je croirais?

-- Oui, monsieur.

-- Votre mere m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont la des
talents qui vous rendront service aupres du Prince. On est
musicien dans sa famille. Votre education a ete ce qu'elle pouvait
etre dans une ecole de village. Apres tout, dans la bonne societe,
on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et
c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas
mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile,
comme _sub tegmine fagi_ ou _habet faenun in cornu_. Cela releve la
conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton
exige que vous ne soyez pas un erudit, mais il y a quelque grace a
laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez-
vous faire des vers?

-- Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur.
-- Un petit dictionnaire de rimes vous coutera une demi-couronne.
Les vers de societe sont d'un grand secours a un jeune homme. Si
vous avez de votre cote les dames, peu importe qui sera contre
vous. Il faut apprendre a ouvrir une porte, a entrer dans une
chambre, a presenter une tabatiere, en tenant le couvercle souleve
avec l'index de la main qui la presente. Il vous faut acquerir la
facon dont on fait la reverence a un homme, ce qui exige qu'on
garde un soupcon de dignite, et la facon de la faire a une femme,
ou on ne saurait mettre trop d'humilite, sans negliger toutefois
d'y ajouter un leger abandon. Il vous faut acquerir avec les
femmes des manieres qui soient a la fois suppliantes et
audacieuses. Avez-vous quelque excentricite?

Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question,
comme si c'etait la une qualite des plus ordinaires.

-- En tout cas, vous avez un rire agreable, seduisant. Mais le
meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricite, et pour peu que
vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de
vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait reste
toute sa vie un simple particulier, si on ne s'etait pas avise
qu'il avait une tabatiere pour chaque jour de l'annee et qu'il
s'etait enrhume par la faute de son valet de chambre, qui l'avait
laisse partir par une froide journee d'hiver avec une mince
tabatiere en porcelaine de Sevres, au lieu d'une tabatiere
d'epaisse ecaille. Voila qui l'a tire de la foule, comme vous le
voyez, et l'on s'est souvenu de lui. La plus petite particularite
caracteristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute
l'annee sur votre servante, ou celle d'eteindre tous les soirs
votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut
pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma
part, ce qui m'a fait arriver ou je suis, c'est la rigueur de mes
jugements en matiere de toilette, de decorum. Je ne me donne point
pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par
exemple, je vous presente au Prince en gilet de nankin,
aujourd'hui: quelles seront a votre avis les consequences de ce
fait?

A ne consulter que mes craintes, le resultat devait etre une
deconfiture pour moi, mais je ne le dis point.

-- Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle a Londres.
Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine
prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en
gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure tres penible.
Ma cravate se defit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de
Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les
deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela
ait ebranle ma situation? Le soir meme, il y avait par douzaines
dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate
denouee. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait
pas a l'heure presente une seule cravate nouee dans tout le
royaume, et un grand art se serait perdu prematurement. Vous ne
vous etes pas encore applique a le pratiquer?

Je convins que non.

-- Il faudrait vous y mettre maintenant que vous etes jeune. Je
vous enseignerai moi-meme le _coup d'archet_. En y consacrant
quelques heures dans la journee, des heures qui d'ailleurs
seraient perdues, vous pouvez etre parfaitement cravate dans votre
age mur. Le tour de main consiste simplement a tenir le menton
tres en l'air, tandis que vous superposez les plis en descendant
vers la machoire inferieure.

Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait
toujours dans ses yeux d'un bleu fonce cet eclair de fine malice
qui me faisait juger que cet humour, qui lui etait propre, etait
une excentricite consciente, ayant selon moi sa source dans une
extreme severite dans le gout, mais portee volontairement jusqu'a
une exageration grotesque, pour les memes raisons qui le
poussaient a me conseiller quelque excentricite personnelle.

Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parle de son
malheureux ami, Lord Avon, le soir precedent, et l'emotion qu'il
avait montree en racontant cette horrible histoire, je fus heureux
qu'il battit dans sa poitrine un coeur d'homme, quelque peine
qu'il se donnat pour le cacher.

Et le hasard voulut que je fusse a tres peu de temps de la, dans
le cas d'y jeter un regard furtif, car un evenement fort inattendu
nous arriva au moment ou nous passions devant l'Hotel de la
Couronne.

Un essaim de palefreniers et de grooms arriva a nous.

Mon oncle, jetant les renes, prit Fidelio de dessus le coussin
qu'il occupait sous le siege.

-- Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.

Mais il ne recut pas de reponse.

Le siege de derriere etait vide. Plus d'Ambroise.

Nous pouvions a peine en croire nos yeux, quand nous mimes pied a
terre: il en etait pourtant ainsi.

Ambroise etait certainement monte a sa place, la-bas a Friar's
Oak, d'ou nous etions venus d'un trait, a toute la vitesse que
pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il
disparu?

-- Il sera tombe dans un acces, s'ecria mon oncle. Je
rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Ou est le patron
de l'hotel? La, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sur a
Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval
chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'epargne
aucune peine! A present, neveu, nous allons luncher. Puis, nous
monterons au pavillon.

Mon oncle etait fort agite de la perte de son domestique, d'autant
plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de
changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.

Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mere, je brossai
soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.

J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers a boucles
d'argent, a la pensee que j'allais etre mis en la presence de ce
grand et terrible personnage, le Prince de Galles.

Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancee a fond de
train, a travers Friar's Oak. J'avais ote et agite mon chapeau,
comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes reves les
plus extravagants, il ne m'etait jamais venu a l'esprit que je
serais appele un jour a me trouver face-a-face avec lui et a
repondre a ses questions.

Ma mere m'avait enseigne a le regarder avec respect, etant un de
ceux que Dieu a destines a regner sur nous, mais mon oncle sourit
quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.

-- Vous etes assez grand pour voir les choses telles qu'elles
sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage
certain que vous vous trouvez dans le cercle intime ou j'entends
vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi
le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en
lui. Jamais chapeau n'abrita plus etrange reunion de qualites
contradictoires. C'est un homme toujours presse, quoiqu'il n'ait
jamais rien a faire. Il fait des embarras a propos de choses qui
ne le regardent pas, et il neglige ses devoirs les plus
manifestes. Il se montre genereux envers des gens auxquels il ne
doit rien, mais il a ruine ses fournisseurs en se refusant a payer
ses dettes les plus legitimes. Il temoigne de l'affection a des
gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son pere lui
inspire de l'aversion, sa mere de l'horreur, et il n'adresse
jamais la parole a sa femme. Il se pretend le premier gentleman de
l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposte en blackboulant ses
amis a leur club et en le mettant a l'index a Newmarket, comme
suspect d'avoir triche sur un cheval. Il passe son temps a
exprimer de nobles sentiments et a les contredire par des actes
ignobles. Il raconte sur lui-meme des histoires si grotesques
qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule
dans ses veines. Et malgre tout cela, il sait parfois faire preuve
de dignite, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouve en cet
homme des elans de generosite qui m'ont fait oublier les fautes
qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation
qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins
fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et
maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous-
meme une opinion.

Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque
temps, car mon oncle marchait avec une grande dignite, tenant
d'une main son mouchoir brode et de l'autre balancant negligemment
sa canne a bout d'ambre nuageux.

Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaitre et
se decouvraient aussitot sur son passage.

Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du
pavillon, nous apercumes un magnifique equipage de quatre chevaux
noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire,
d'age moyen, coiffe d'un vieux bonnet qui portait la trace des
intemperies.

Je ne remarquai rien, qui put le distinguer d'un conducteur
ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus
grande aisance avec une coquette petite femme perchee a cote de
lui sur le siege.

-- Hello! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramene,
s'ecria-t-il.

Mon oncle fit un salut et adressa un sourire a la dame.

-- Je l'ai coupee en deux pour faire un tour a Friar's Oak, dit-
il. J'ai ma voiture legere et deux nouvelles juments de demi-sang,
des bai Demi-Cleveland.

-- Que dites-vous de mon attelage de noirs?

-- Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous? Ne sont-ils pas
diablement chics? s'ecria la petite femme.

-- Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du
Sussex. Les paturons un peu gros a mon avis. J'aime a faire du
chemin.

-- Faire du chemin? s'ecria la petite femme avec une extreme
vehemence. Quoi! Quoi! Que le...

Elle se livra a des propos que je n'avais jamais entendu
jusqu'alors meme dans la bouche d'un homme.

-- Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous
aurions commande, prepare et mange notre diner avant que vous
soyez la pour en reclamer votre part.

-- Par Georges, Letty a raison, s'ecria l'homme. Est-ce que vous
partez demain?

-- Oui, Jack.

-- Eh bien! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai
partir mes betes de la place du chateau, a neuf heures moins le
quart. Vous vous mettrez en route des que l'horloge sonnera neuf
heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si
vous arrivez seulement a me voir avant que nous passions le pont
de Westminster, je vous paie une belle piece de cent livres.
Sinon, l'argent est a moi. On joue ou on paie, est-ce tenu?

-- Parfaitement! dit mon oncle.

Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.

Comme je le suivais, je vis la femme prendre les renes, pendant
que l'homme se retournait pour nous regarder et lancait un jet de
jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.

-- C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus
riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre; il n'y a pas sur
les routes un professionnel plus expert a manier les renes et la
langue et sa femme Lady Letty ne s'entend pas moins a l'un qu'a
l'autre.

-- C'est terrible de l'entendre? dis-je.

-- Oui! c'est son genre d'excentricite. Nous en avons tous. Elle
divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de pres,
ayez les yeux ouverts et la bouche close.

Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la
porte, s'inclinerent profondement, pendant que nous passions au
milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tete et
paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de
l'assurance, bien que mon coeur battit a coups rapides.
De la, on passa dans un hall haut et vaste, decore a l'orientale,
qui s'harmonisait avec les domes et les minarets du dehors.

Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant
tranquillement, formant des groupes ou l'on causait a voix basse.

Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu, a figure rouge,
qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs
d'importance, accourut au devant de mon oncle.

-- J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la
voix comme s'il s'agissait d'affaires d'Etat, _Es ist vollendet_,
ca veut tire: j'en suis fenu a pout.

-- Tres bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et
faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu'a mon
dernier diner a Carlton House.

-- Ah! _mein Gott_, fous croyez que je barle te cuisine. C'est te
l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui
faut cent mille livres. Tis pour cent et le double a rembourser
quand le Royal papa mourra. _Alles ist fertig_. Goldsmidt, de la
Haye, s'en est charche et le puplic de Hollande a souscrit la
somme.

-- Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle,
pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles a quelque
nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince.
Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet saute aux
champignons. C'est lui qui regle les affaires d'argent du prince.

-- Le cuisinier! m'ecriai-je tout abasourdi.

-- Vous paraissez surpris, mon neveu?

-- Je me serais figure qu'une banque respectable...

Mon oncle approcha ses levres de mon oreille.

-- Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en meler, dit-il a
voix basse... Ah! Mellish. Le prince est-il chez lui?

-- Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpelle.

-- Y a-t-il quelqu'un avec lui?

-- Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.

-- Alors, nous allons entrer.

Je le suivis a travers la plus etrange succession de chambres ou
brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit
l'effet d'etre tres riche, tres merveilleuse, et dont j'aurais
peut-etre aujourd'hui une opinion bien differente.

Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et
d'ecarlate. Des dragons et des monstres dores se tortillaient sur
les corniches et dans les angles.

De quelque cote que se portassent nos regards, d'innombrables
miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille, a mine
fiere, a figure pale, et du jeune homme si timide qui marchait a
cote de lui.

A la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvames
dans l'appartement prive du prince.

Deux gentlemen se prelassaient dans une attitude pleine d'aisance
sur de somptueux fauteuils. A l'autre bout de la piece, un
troisieme personnage etait debout entre eux sur de belles et
fortes jambes qu'il tenait ecartees et il avait les mains croisees
derriere son dos.

Le soleil les eclairait par une fenetre laterale et je me rappelle
encore tres bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour,
l'autre en pleine lumiere, et la troisieme, a moitie dans l'ombre,
a moitie au soleil.

Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez
un peu rouge, des yeux noirs etincelants, l'autre une figure
austere, reveche, encadree par les hauts collets de son habit et
par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul
tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se
fixerent, car je savais qu'il devait etre le Prince de Galles.

Georges etait alors dans sa quarante et unieme annee et avec
l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paraitre moins
age.

Sa vue suffit a me mettre a l'aise, car c'etait un personnage a
joyeuse mine, beau en depit de sa tournure replete et
congestionnee, avec ses yeux rieurs et ses levres boudeuses et
mobiles.

Il avait le bout du nez releve, ce qui accentuait l'air de
bonhomie qui dominait en lui, en depit de sa dignite.

Il avait les joues pales et bouffies, comme un homme qui vit trop
bien et qui se donne trop peu d'exercice.

Il etait vetu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane
tres collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies a
l'ecuyere, et portait une immense cravate blanche.
-- Hello! Tregellis, s'ecria-t-il du ton le plus gai, des que mon
oncle franchit le seuil.

Mais soudain, le sourire s'eteignit sur sa figure et la colere
brilla dans ses yeux.

-- Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrite.

Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette
explosion etait due a ma presence.

Mais son regard allait a un objet plus eloigne; en regardant
autour de nous, nous vimes un homme en habit marron et en perruque
negligee.

Il nous avait suivis de si pres que le valet de pied l'avait
laisse passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.

Il avait la figure tres rouge et dans son emotion, il froissait
bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait a la main.

-- Eh! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'ecria le
prince. Comment? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon
interieur? Ou est Mellish? ou est Townshend? Que diable fait donc
Tom Tring?

-- J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit
hors de propos. Mais il me faut de l'argent... Du moins, un
acompte de mille livres me suffirait.

-- Il vous faut... il vous faut. Vuillamy, voila un singulier
langage. Je paie mes dettes quand je le juge a propos et je
n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le.
Mettez-le dehors.
-- Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de
votre papa, geignit le petit homme.

Et pendant que le valet l'emmenait, nous pumes l'entendre repeter
au milieu des eclats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre
l'affaire au banc de papa.

-- Ce devrait etre le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre,
n'est-ce pas, Sherry, repondit le prince, car il faudrait y mettre
bon nombre de sujets de Sa Majeste. Je suis enchante de vous
revoir, Tregellis, mais reellement vous devriez bien faire plus
d'attention a ceux que vous trainez sur vos jupons. Hier meme,
nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris a
propos de quelques interets en retard et le diable sait quoi. "Mon
brave garcon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je
vous mettrai a la ration", et l'affaire a ete reglee.

-- Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire
leur etait exposee par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.

Le prince eclata en imprecations contre les Communes avec une
energie sauvage qu'on n'aurait guere attendue de ce personnage a
figure haineuse et florissante.

-- Que le diable les emporte! s'ecria-t-il. Apres tous leurs
sermons et m'avoir jete a la figure la vie exemplaire de mon pere,
il leur a fallu payer ses dettes a lui, un million de livres ou
peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille
livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes freres: York est
commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je?
Colonel d'un mechant regiment de dragons, sous les ordres de mon
propre frere cadet! C'est ma mere qui est au fond de tout cela.
Elle a toujours fait son possible pour me tenir a l'ecart. Mais
quel est celui que vous avez amene, hein, Tregellis?

Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.

-- C'est le fils de ma soeur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il
vient avec moi a Londres et j'ai cru bien faire en commencant par
le presenter a Votre Altesse Royale.

-- C'est tres bien! C'est tres bien! dit le prince avec un sourire
bienveillant, en me passant familierement la main sur l'epaule.
Votre mere vit-elle encore?

-- Oui, Sir, dis-je.

-- Si vous etes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais
mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut
que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous
defendiez la glorieuse Constitution anglaise.

Me rappelant avec energie qu'il s'etait emporte contre les
Communes, je ne pus m'empecher de sourire et je vis Sheridan
mettre la main devant ses levres.

-- Vous n'avez qu'a faire cela, a faire preuve de fidelite a votre
parole, a eviter les dettes, a faire regner l'ordre dans vos
affaires, pour mener une existence heureuse et respectee. Que fait
votre pere, monsieur Stone? Il est dans la marine royale? J'en ai
moi-meme ete un peu. Je ne vous ai jamais raconte, Tregellis,
comment nous avions pris a l'abordage le sloop de guerre francais
_La Minerve?_

-- Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis
echangeaient des sourires derriere le dos du prince.

-- Il deployait son drapeau tricolore, ici meme, devant les
fenetres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une
impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que
je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot,
vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de
quatre a chaque bord et un canon de six a l'avant.

-- Et puis, Sir? et puis? s'ecria Francis, qui avait l'air d'un
homme irascible au rude langage.

-- Vous me permettrez de faire ce recit de la facon qu'il me
convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne.
Comme j'allais vous le dire, notre artillerie etait si legere que,
je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche
de mon habit, notre decharge de tribord et dans une autre, celle
de babord. Nous approchames du gros navire francais. Nous recumes
son feu et nous ecorchames sa peinture avant de tirer. Mais cela
ne servit a rien. Par Georges! autant eut valu canonner un mur de
terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses
filets leves, mais nous sautames a l'abordage et nous tapames du
marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement
des plus vifs. Nous finimes par repousser son equipage dans la
soute. On cloua solidement les ecoutilles et on remorqua le bateau
jusqu'a Seaham. Surement vous etiez alors avec nous, Sherry?

-- J'etais a Londres a cette epoque, dit gravement Sheridan.

-- Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis?

-- Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire
ce recit.

-- Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je
prefere la rapiere. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez
entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'Eon. Je l'ai
tenu quarante minutes a la pointe de mon epee chez Angelo. C'etait
une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de
souplesse dans le poignet pour lui. "Je remercie Dieu qu'il y ait
un bouton au fleuret de Votre Altesse", dit-il, quand nous eumes
fini notre escrime. A propos, vous etes quelque peu duelliste,
Tregellis? Combien de fois etes-vous alle sur le terrain?

-- J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu
d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je
me suis mis au tennis. Un accident penible survint la derniere
fois que j'allai sur le pre et cela m'en degouta.

-- Vous avez tue votre homme.

-- Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit ou Weston
s'etait surpasse. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer:
il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en
a fait soixante depuis cette epoque et pas un qui en approchat. La
disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la
premiere fois que je le vis, et quant a la taille...

-- Mais le duel, Tregellis! s'ecria le prince.

-- Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot
que j'etais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel
j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il
avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'ecurie. Je tirai le
premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de
desespoir. "Touche! un chirurgien! un chirurgien! criaient-ils.
"Non! un tailleur! un tailleur!" dis-je, car il y avait un double
trou dans les basques de mon chef-d'oeuvre. Toute reparation etait
impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son
pareil.

Sur l'invitation du prince, je m'etais assis dans un coin sur un
tabouret ou je ne demandais pas mieux que de rester inapercu a
ecouter les propos de ces hommes.

C'etait chez tous la meme verve extravagante, assaisonnee de
nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une
difference: tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours
une sorte d'humour dans leurs exagerations, Francis tendait
toujours a la mechancete et le Prince a l'eloge de soi.

Finalement on se mit a parler de musique.

Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement detourne les
propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui
quel etait mon gout et voulut absolument me faire asseoir devant
un petit piano, tout incruste de nacre, qui se trouvait dans un
coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il
chantait.

Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre:
_L'Anglais ne triomphe que pour sauver_.

Il le chanta d'un bout a l'autre avec une assez belle voix de
basse.

Les assistants s'y joignirent en choeur et applaudirent
vigoureusement quand il eut fini.

-- Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigte excellent et
je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de
l'Opera, disait l'autre jour qu'il aimerait mieux me ceder son
baton qu'a n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello! Voici
Charite Fox. C'est bien extraordinaire.

Il s'etait elance avec une grande vivacite pour aller donner une
poignee de mains a un personnage d'une tournure remarquable qui
venait d'entrer.

Le nouveau venu etait un homme replet, solidement bati, vetu avec
une telle simplicite qu'elle allait jusqu'a la negligence.

Il avait des manieres gauches et marchait en se balancant.

Il devait avoir depasse la cinquantaine et sa figure cuivree aux
traits durs etait deja profondement ridee, soit par l'age, soit
par les exces.

Je n'ai jamais vu de traits ou les caracteres de l'ange et ceux du
demon soient si visiblement unis.

En haut c'etait le front haut, large du philosophe; puis des yeux
percants, spirituels sous des sourcils epais, denses.

En bas etait la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en
gros bourrelets sur sa cravate.

Ce front, c'etait celui de l'homme d'Etat, Charles Fox, le
penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti
liberal pendant les vingt annees les plus hasardeuses de son
existence.

Cette machoire, c'etait celle de l'homme prive, Charles Fox, le
joueur, le libertin, l'ivrogne.

Toutefois, il n'ajouta jamais a ses vices le pire des vices,
l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi a decouvert que ses
qualites. On eut dit que, par un bizarre caprice, la nature avait
reuni deux ames dans un seul corps et que la meme constitution
contint l'homme le meilleur et le plus vicieux de son siecle.

-- Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la
main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conquete.
-- Au diable, Charlie, vous savez que je coule a fond ou surnage
avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.

Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'etait pas
convaincu jusqu'a ce point-la que le Prince fut aussi constant
dans ses principes.

-- Pitt est alle a vous, Sir, a ce que l'on m'a dit.

-- Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire a la vue de
ce museau pointu qui cherche continuellement a fouiller dans mes
affaires. Lui et Addington se sont remis a eplucher mes dettes.
Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mepris pour moi qu'il
ne se conduirait pas autrement.

Je conclus, d'apres le sourire qui voltigeait sur la figure
expressive de Sheridan, que c'etait justement ce qu'avait fait
Pitt. Mais ils se jeterent a corps perdu dans la politique, non
sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de
marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.

Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour a tour
l'objet des maledictions du Prince, en depit des excellents
conseils qu'il m'avait donnes vis-a-vis de la Constitution
anglaise.

-- Et on m'accorde si peu que je suis hors d'etat de m'occuper de
mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites a payer a de
vieux domestiques et autres choses du meme genre et j'ai grand-
peine a gratter l'argent necessaire pour ces choses-la. Cependant
mon...

En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air
important.

"Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt
remboursable a la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour
vous, ni pour moi, Charlie. Nous commencons a grossir
monstrueusement.

-- La goutte m'empeche de prendre le moindre exercice, dit Fox.

-- Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en
ote, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas a nous voir,
Tregellis, que nous ayons ete capables de tout ce que nous avons
fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh!
Charlie?

Fox sourit et hocha la tete!

"Vous vous rappelez comment, nous sommes arrives en poste a
Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique,
Tregellis. Nous avons enferme les postillons sous le siege, et
nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi
le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa
barriere sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit
bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire a un boxeur
de profession et s'est empresse de nous ouvrir le chemin.

-- A propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne a la
Fantaisie un souper a l'hotel la "Voiture et des Chevaux" vendredi
prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez a la
ville, on serait tres heureux si vous condescendiez a faire un
tour parmi nous.

-- Je n'ai pas vu une lutte depuis celle ou Tom Tyne, le tailleur,
a tue Earl, il y a environ quatorze ans; J'ai jure de n'en plus
voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole.
Naturellement je me suis trouve incognito aux environs du ring,
mais jamais comme Prince de Galles.
-- Nous serions immensement fiers, si vous vouliez bien venir
incognito a notre souper, Sir.

-- C'est bien! c'est bien! Sherry, prenez note de cela. Nous
serons a Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous
savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte
de Chester.

-- Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon
oncle.

-- A propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un
pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a-
t-il de vrai dans cela?

-- Oh! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier
de livres. Il s'est entiche de ce nouveau boxeur de Winchester,
Crab Wilson, et moi j'ai a trouver un homme capable de le battre.
N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans, a environ treize
stone (52 kilos).

-- Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince; qu'il s'agisse
d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des
coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sur
en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse
battre Wilson le Crabe de Gloucester?

Je fus stupefait de voir quel interet, quelle competence tous ces
grands personnages temoignaient au sujet du ring.

Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des
principaux boxeurs de l'epoque -- Belcher, Mendoza, Jackson, Sam
le Hollandais -- mais encore, il n'y avait pas de lutteur si
obscur dont ils ne connussent en detail les prouesses et l'avenir.

On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de
leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur a frapper, de leur
constitution.

Qui donc, a voir Sheridan et Fox occupes a discuter si vivement si
Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, etait en etat ou non de
se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait
devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que
l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des
comedies les plus spirituelles et d'un des discours les plus
eloquents de sa generation?

Le nom du champion Harrison fut un des premiers jetes dans la
discussion.

Fox, qui avait une haute opinion des qualites de Wilson le Crabe,
estima que la seule chance qu'eut mon oncle, etait de reussir a
faire reparaitre le vieux champion sur le terrain.

-- Il est peut-etre lent a se deplacer sur ses quilles, mais il
combat avec sa tete, et ses coups valent les ruades de cheval.
Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la
premiere mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des
spectateurs. S'il n'est pas absolument vanne, Tregellis, il est
votre espoir.

Mon oncle haussa les epaules.

-- Si le pauvre Avon etait ici, nous pourrions faire quelque chose
grace a lui, car il avait ete le patron de Harrison, et cet homme
lui etait devoue. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et
maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le
malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre
et je dois me mettre a sa recherche. Je remercie Votre Altesse
Royale pour la bonte qu'elle a eue de recevoir mon neveu de facon
aussi bienveillante.
-- A vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra
quoi qu'il arrive que j'aille a la ville, car il y a un pauvre
diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a
ecrit dans sa detresse. Si je peux reunir quelques centaines de
livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr
Stone, la vie entiere s'ouvre devant vous, et j'espere qu'elle
sera telle que votre oncle puisse en etre fier. Vous honorerez le
roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez-
moi bien, evitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que
l'honneur est chose sacree.

Et j'emportai ainsi l'impression derniere que me laisserent sa
figure pleine de sensualite, de bonhomie, sa haute cravate, et ses
larges cuisses vetues de basane.

Nous traversames de nouveau les chambres singulieres avec leurs
monstres dores. Nous passames entre la haie somptueuse des valets
de pied et j'eprouvai un certain soulagement a me retrouver au
grand air, en face de la vaste mer bleue et a recevoir sur la
figure le souffle frais de la brise du soir.


VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON


Mon oncle et moi, nous nous levames de bonne heure, le lendemain,
mais il etait d'assez mechante humeur, n'ayant aucune nouvelle de
son domestique Ambroise.

Il etait bel et bien devenu pareil a ces sortes de fourmis dont
parlent les livres, et qui sont si accoutumees a recevoir leur
nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand
elles sont livrees a elles-memes.

Il fallut l'aide d'un homme procure par le maitre d'hotel et du
domestique de Fox, qui avait ete envoye la tout expres, pour que
mon oncle put enfin terminer sa toilette.

-- Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il
eut fini de dejeuner. Je ne suis pas en mesure d'etre battu.
Regardez par la fenetre et dites-moi si les Lade sont en vue.

-- Je vois un _four-in-hand_ rouge sur la place. Il y a un
attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siege.

-- Notre tandem est-il sorti?

-- Il est a la porte.

-- Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme
jamais vous n'en avez vu.

Il s'arreta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de
conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.

-- Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en
arriere ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez
vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le
comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curacao comme a
l'ordinaire! Allons, mes cheries, vous en aurez tout votre saoul,
avant que d'etre arrivees au pont de Westminster.

-- Dois-je placer le necessaire de toilette? demanda le maitre
d'hotel.

Je vis l'embarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il
resta fidele a ses principes.

-- Mettez-le sous le siege, le siege de devant, dit-il. Mon neveu,
il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible.
Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc? Non, si
vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez
cette sous-ventriere, Thomas. Avez-vous graisse les moyeux comme
je vous l'avais recommande? Tres bien. Alors, montez, mon neveu,
nous allons les voir partir.

Un veritable rassemblement s'etait forme dans l'ancienne place:
hommes, femmes, negociants en habit de couleur foncee, _beaux_ de
la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-la,
bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle etaient
les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match
entre eux etait un evenement assez considerable pour defrayer les
conversations pendant longtemps.

-- Le Prince sera fache de n'avoir point assiste au depart, dit
mon oncle. Il ne se montre guere avant midi. Ah! Jack, bonjour.
Votre serviteur, madame. Voici une belle journee pour un voyage en
voiture.

Comme notre tandem venait se ranger cote a cote avec le "four-in-
hand", avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la
soie au soleil, un murmure d'admiration s'eleva de la foule.

Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le
harnachement de la meme nuance, realisait le fouet corinthien,
pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples,
son chapeau blanc, sa figure grossiere et halee aurait pu figurer
en bonne place dans une reunion de professionnels, ranges sur une
meme ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avisat de
deviner en lui un des plus riches proprietaires fonciers de
l'Angleterre.

C'etait un siecle d'excentriques et il avait pousse ses
originalites a un point qui surprenait meme les plus avances, en
epousant la maitresse d'un fameux detrousseur de grands chemins,
lorsque la potence etait venue se dresser entre elle et son amant.

Elle etait perchee a cote de lui, ayant l'air extremement chic en
son chapeau a fleurs et son costume gris de voyage, et, devant
eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur
lesquels glissaient ca et la quelques reflets dores autour de
leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la
poussiere de leurs sabots dans leur impatience de partir.

-- Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de
Westminster, quand il se sera ecoule un quart d'heure.

-- Je parie cent autres livres que nous vous depasserons, repondit
mon oncle.

-- Tres bien, voici le moment. Bonjour.

Il fit entendre un _tokk_ de la langue, agita ses renes, salua de
son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle
de la place avec une habilete pratique qui fit eclater les
applaudissements de la foule.

Nous entendimes s'affaiblir les bruits des roues sur le pave
jusqu'a ce qu'ils se perdissent dans l'eloignement.

Le quart d'heure, qui s'ecoula jusqu'au moment ou le premier coup
de neuf heures sonna a l'horloge de la paroisse, me parut un des
plus longs qu'il y ait eus.

Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon siege, mais la
figure calme et pale et les grands yeux bleus de mon oncle
exprimaient autant de tranquillite et de reserve que s'il eut ete
le plus indifferent des spectateurs.

Mais il n'en etait pas moins attentif. Il me sembla que le coup de
cloche et le coup de fouet fussent partis en meme temps, non point
en s'allongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tete qui
nous lanca a une allure furieuse, a grand bruit, sur notre
parcours de cinquante milles.

J'entendis un grondement derriere nous. Je vis les lignes fuyantes
des fenetres garnies de figures attentives. Des mouchoirs
voltigerent.

Puis nous fumes bientot sur la belle route blanche, qui decrivit
sa courbe en avant de nous, bordee de chaque cote par les pentes
vertes des dunes.

J'avais ete muni d'une provision de shillings pour que les gardes-
barrieres ne nous arretassent pas, mais mon oncle tira sur la
bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie
difficile de la route qui se termina a la cote de Clayton.

Alors, il les laissa aller.
Nous franchimes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John.
C'est a peine si l'on entrevit, en passant, le cottage jaune ou
vivaient ceux qui m'etaient si chers.

Jamais je n'avais voyage a une telle allure, jamais je n'ai
ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs
qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques betes qui
devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous
leurs fers et sonner les roues de notre legere voiture, qui
bondissait, volait derriere elles.

-- Il y a une longue cote de quatre milles d'ici a Hand Cross, dit
mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je
les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes betes
aient une rupture du coeur. Ce sont des animaux de sang et ils
galoperaient jusqu'a ce qu'ils tombent, si j'etais assez brute
pour les laisser faire. Levez-vous sur le siege, mon neveu, et
dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.

Je me dressai, en m'aidant de l'epaule de mon oncle, mais sur une
longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-etre, je n'apercus
rien. Pas le moindre signe d'un _four-in-hand_.

-- S'il a fait galoper ses betes sur toutes ces montees, elles
seront a bout de forces avant d'arriver a Croydon.

-- Ils sont quatre contre deux.

-- J'en suis bien sur, l'attelage noir de Sir John forme un bel et
bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux a devorer l'espace
comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, la-bas ou sont les tours.
Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant
que nous abordons la montee, mon neveu. Regardez-moi l'action de
ce cheval de tete: avez-vous jamais vu rien de plus aise, de plus
beau?
Nous montames la cote au petit trot mais, meme a cette allure,
nous vimes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture
enorme aux larges roues, a la capote de toile, s'arreter pour nous
regarder d'un air ebahi. Tout pres Hand Cross, on depassa la
diligence royale de Brighton qui s'etait mise en route des sept
heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui
marchaient dans la poussiere et qui nous applaudirent au passage.

A Hand Cross, nous apercumes au vol le vieux proprietaire de
l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'epices, mais
maintenant la pente etait en sens inverse et nous nous mimes a
courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.

-- Savez-vous conduire, mon neveu?

-- Tres peu, monsieur.

-- On ne saurait apprendre a conduire sur la route de Brighton.

-- Comment cela, monsieur?

-- C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu'a les laisser
aller et elles m'auront bientot amene dans Westminster. Il n'en a
pas toujours ete ainsi. Quand j'etais tout jeune, on pouvait
apprendre a manoeuvrer ses vingt yards de renes, ici tout comme
ailleurs. Il n'y a reellement pas de nos jours de belles occasions
de conduire, plus au sud que le comte de Leicester. Trouvez-moi un
homme capable de faire marcher ou de retenir ses betes sur le
parcours d'un vallon du comte d'York, voila l'homme dont on peut
dire qu'il a ete a bonne ecole.

Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du
village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes
rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de
meme de bonnes occasions de bien conduire sur la route.

A chaque courbe, je jetais un coup d'oeil en avant pour decouvrir
nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter
beaucoup, et il s'occupait a me donner des conseils, ou il melait
tant de termes du metier que j'avais de la peine a le comprendre.

-- Gardez un doigt pour chaque rene, disait-il, sans quoi elles
risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait
l'eventail, plus vos betes montrent de bonne volonte. Mais, si
vous tenez a mettre quelque animation dans votre voiture,
arrangez-vous pour que votre meche cingle justement celui qui en a
besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air apres qu'elle a
touche. J'ai vu un conducteur rechauffer les cotes a un voyageur
de l'imperiale derriere lui, chaque fois qu'il essayait de toucher
son cheval de cote. Je crois que ce sont eux qui soulevent cette
poussiere par-la bas.

Une longue etendue de route se dessinait devant nous, rayee par
les ombres des arbres qui la bordaient.

A travers la campagne verte, un cours d'eau paresseux trainait
lentement son eau bleue et passait sous un pont devant nous.

Au-dela se voyait une plantation de jeunes sapins, puis, par-
dessus sa silhouette olive, s'elevait un tourbillon blanc, qui se
deplacait rapidement, comme une trainee de nuages par un jour de
bise.

-- Oui, oui, ce sont eux, s'ecria mon oncle, et il est impossible
que d'autres voyagent de ce train-la. Allons, neveu, nous aurons
fait la moitie du chemin, lorsque nous aurons franchi le mole au
pont de Kimberham, et nous avons fait ce trajet en deux heures
quatorze minutes. Le prince a fait le parcours a Carlton House
avec trois chevaux en tandem en quatre heures et demie. La
premiere moitie est la plus penible et nous pourrons gagner du
temps sur lui, si tout va bien. Il nous faut regagner l'avance
d'ici a Reigate.

Et l'on se lanca a fond.

On eut dit que les juments baies devinaient ce que signifiait ce
flocon blanc qui etait en avant. Elles s'allongeaient comme des
levriers.

Nous depassames un phaeton a deux chevaux qui se rendait a Londres
et nous le laissames derriere comme s'il eut ete immobile.

Les arbres, les clotures, les cottages defilaient confusement a
nos cotes.

Nous entendimes les gens jeter des cris dans les champs,
convaincus que c'etait un attelage affole.

La vitesse s'accelerait a chaque instant. Les fers faisaient un
cliquetis de castagnettes. Les crinieres jaunes voltigeaient, les
roues bourdonnaient. Toutes les jointures, tous les rivets
craquaient, gemissaient pendant que la voiture oscillait et se
balancait au point que je dus me cramponner a la barre de cote.

Mon oncle ralentit l'allure et regarda sa montre lorsque nous
apercumes les tuiles grises et les maisons d'un rouge sale de
Reigate dans la depression qui etait devant nous.

-- Nous avons fait les six derniers milles en moins de vingt
minutes, dit-il, maintenant nous avons du temps devant nous et un
peu d'eau au "Lion Rouge" ne leur fera pas de mal. Palefrenier,
est-il passe un _four-in-hand_ rouge?

-- Vient de passer a l'instant.

-- A quelle allure?

-- Au triple galop, monsieur. A accroche la roue d'une voiture de
boucher au coin de la Grande-Rue et a ete hors de vue avant que le
garcon boucher ait eu le temps de voir ce qui l'avait heurte.

-- Z-z-zack! fit la longue meche.

Et nous voila repartis a toute volee.

C'etait jour de marche a Red Hill.

La route etait encombree de charrettes de legumes, de bandes de
boeufs des chars a bancs des fermiers.

C'etait un vrai plaisir de voir mon oncle se glisser a travers
cette melee.

Nous ne fimes que traverser la place du marche, parmi les cris des
hommes, les hurlements des femmes, la fuite des volailles.

Puis, nous fumes de nouveau en rase campagne, ayant devant nous la
longue et raide descente de la route de Red Hill.

Mon oncle brandit son fouet, en lancant le cri percant de l'homme
qui voit ce qu'il cherchait.

Le nuage de poussiere roulait sur la pente en face de nous, et au
travers, nous entrevimes vaguement le dos de nos adversaires ainsi
qu'un eclair de cuivres polis et une ligne ecarlate.

-- La partie est a moitie gagnee, mon neveu. Maintenant, il s'agit
de les depasser. En avant, mes jolies petites. Par Georges! Kitty
n'a-t-elle pas chavire?

Le cheval de tete etait pris d'une boiterie soudaine.

En un instant, nous fumes a bas de la voiture, a genoux pres de
lui.

Ce n'etait qu'une pierre qui s'etait enfouie entre la fourchette
et le fer, mais il nous fallut une ou deux minutes pour la
deloger.

Lorsque nous reprimes nos places, les Lade avaient contourne la
courbure de la cote et etaient hors de vue.

-- Quelle malchance, grommela mon oncle, mais, ils ne pourront pas
nous echapper.

Pour la premiere fois, il cingla les juments, car jusqu'alors, il
s'etait borne a faire voltiger le fouet au-dessus de leur tete.

-- Si nous les rattrapons dans les premiers milles, nous pourrons
nous passer de leur compagnie pour le reste du trajet.

Les juments commencaient a donner des signes d'epuisement.

Leur respiration etait courte et rauque. Leurs belles robes
etaient collees par la moiteur.

Au sommet de la cote, elles reprirent pourtant leur bel elan.

-- Ou diable sont-ils passes? s'ecria mon oncle. Pouvez-vous
apercevoir quelques traces d'eux sur la route, mon neveu?

Nous avons devant nous un long ruban blanc parseme de voitures et
de charrettes allant de Croydon a Red Hill, mais du gros _four-in-
hand_ rouge, pas le moindre indice.

-- Les voila! ils se sont derobes! ils se sont derobes! cria-t-il
en dirigeant les juments vers une route de traverse qui
s'embranchait sur la droite de celle que nous avions parcourue.

Et, en effet, au sommet d'une courbe, sur notre droite
apparaissait le _four-in-hand_, dont les chevaux redoublaient
d'efforts.

Nos juments allongerent leur allure et la distance qui nous
separait d'eux commenca a diminuer lentement. Je vis que je
pouvais distinguer le ruban noir du chapeau blanc de Sir John, que
je pouvais compter les plis de son manteau et je finis par
distinguer les jolis traits de sa femme quand elle se tourna de
notre cote.

-- Nous sommes sur la petite route qui va de Godstone a
Warlingham, dit mon oncle. Il aura juge, a ce qu'il me semble,
qu'il gagnerait du temps a quitter la route des voitures de
maraichers. Mais nous, nous avons une maudite colline a doubler.
Vous aurez de quoi vous distraire, mon neveu, si je ne me trompe.

Pendant qu'il parlait, je vis tout a coup disparaitre les roues du
_four-in-hand_, puis ce fut le corps, puis les deux personnes
placees sur le siege et cela aussi brusquement, aussi promptement
que s'ils avaient rebondi sur trois marches d'un _gig_antesque
escalier.

Un moment apres nous etions arrives au meme endroit.

La route s'etendait en bas de nous, raide, etroite, descendant en
longs crochets dans la vallee. Le _four-in-hand_ degringolait par-
la de toute la vitesse de ses chevaux.

-- Je m'en doutais, s'ecria mon oncle, puisqu'il n'use pas de
serre-frein, pourquoi en userais-je? A present, mes cheries, un
bon coup de collier et nous allons leur montrer la couleur de
notre arriere-train.

Nous passames par-dessus la crete et descendimes a une allure
enragee la cote ou la grosse voiture rouge roulait devant nous
avec un bruit de tonnerre.

Nous etions deja dans son nuage de poussiere, si bien que nous
pouvions a peine distinguer dans le centre une tache d'un rouge
sale qui se balancait en roulant, mais dont le contour devenait de
plus en plus net a chaque foulee.

Nous entendions aisement le claquement du fouet en avant de nous,
ainsi que la voix percante de Lady Lade qui encourageait les
chevaux.

Mon oncle etait tres calme, mais un coup d'oeil de cote que je
lancai sur lui, me fit voir ses levres pincees, ses yeux brillants
et une petite tache rouge sur chacune de ses joues pales.

Il n'etait nullement necessaire de presser les juments, car elles
avaient deja pris une allure qu'il eut ete impossible de moderer
ou de regler.

La tete de notre premier cheval arriva au niveau de la roue de
derriere, puis de celle de devant. Puis, sur un parcours de cent
yards on ne gagna pas un pouce.

Alors, d'un nouvel elan, le cheval de tete se placa cote a cote
avec le cheval noir du cote de la roue, et notre roue de devant se
trouva a moins d'un pouce de leur roue de derriere.

-- En voila de la poussiere, dit tranquillement mon oncle.

-- Eventez-les, Jack, eventez-les, cria la dame.

Il se dressa et cingla ses chevaux.

-- Attention, Tregellis, clama-t-il. Gare au danger de verser qui
attend quelqu'un.

Nous etions parvenus a nous placer exactement sur la meme ligne
qu'eux et les roues de devant vibraient a l'unisson. Il n'y avait
pas six pouces de trop dans la route et, a chaque instant, je
m'attendais a entendre le bruit d'un accrochage. Mais alors, comme
nous sortions de la poussiere, je pus voir devant nous, et mon
oncle, le voyant aussi, se mit a siffler entre les dents.

A deux cents pas environ, en avant de nous, il y avait un pont
avec des poteaux et des barres de bois de chaque cote. La route se
retrecissait en s'en rapprochant, de sorte qu'il etait evidemment
impossible a deux voitures de passer de front. Il fallait que
l'une cedat la place a l'autre. Deja nos roues etaient a la
hauteur de leurs chevaux.

-- Je suis en tete, cria mon oncle. Il faut les retenir, Lade.

-- Jamais de la vie, hurla celui-ci.
-- Non, par Georges, cria sa femme, donnez-leur du fouet, Jack.
Tapez a tour de bras.

Il me parut que nous etions lances ensemble dans l'eternite.

Mais mon oncle fit la seule chose qui fut capable de nous sauver.

Grace a un effort desespere, nous pouvions encore depasser la
voiture juste en face de l'entree du pont.

Il se dressa, fouetta vigoureusement a droite et a gauche les
juments, qui, affolees par cette sensation inconnue de douleur se
lancerent avec une fureur extreme.

Nous descendimes a grand bruit, criant tous ensemble a tue-tete
dans une sorte de folie passagere, a ce qu'il me semble, mais nous
avancions quand meme d'une facon constante et nous etions deja
parvenus en avant des chevaux de tete, quand nous nous elancames
sur le pont. Je jetai un regard en arriere sur la voiture. Je vis
Lady Lade grincant de toutes ses petites dents blanches, se jeter
elle-meme en avant et tirer des deux mains sur les renes de cote.

-- En travers Jack, en travers ces... Qu'ils ne puissent passer.

Si elle avait execute cette manoeuvre un instant plus tot, nous
nous serions heurtes violemment contre le parapet de bois, nous
l'aurions abattu pour etre precipites dans le profond ravin qui
s'ouvrait au-dessous.

Mais il en fut autrement, ce ne fut point la hanche robuste du
cheval noir qui etait en tete qui fut en contact avec notre roue,
mais son avant-train, dont le poids n'etait point suffisant pour
nous faire devier.
Je vis soudain une entaille humide et rouge s'ouvrir sur sa robe
noire.

Une minute apres, nous volions sur la pente de la route.

Le _four-in-hand_ s'etait arrete.

Sir John Lade et sa femme, qui avaient mis pied a terre, pansaient
ensemble la blessure du cheval.

-- A votre aise, maintenant, belles petites, s'ecria mon oncle en
reprenant sa place sur le siege et en jetant un coup d'oeil par-
dessus son epaule. Je n'aurais pas cru Sir John Lade capable d'un
tour pareil. Jeter un de ses chevaux de tete en travers sur la
route! Je ne tolere pas une mauvaise plaisanterie de cette sorte,
il aura de mes nouvelles demain.

-- C'est la petite dame, dis-je.

Le front de mon oncle s'eclaircit et il se mit a rire.

-- C'etait la petite Letty, n'est-ce pas? J'aurais du m'en douter.
Il y a un souvenir du defunt et regrette Jack Seize Cordes dans ce
tour-la. Bah! ce sont des messages d'une toute autre sorte que
j'envoie a une dame. Ainsi donc, mon neveu, nous allons continuer
notre route en rendant grace a notre bonne etoile de ce qu'elle
nous ramene par-dessus la Tamise sans un os de casse.

Nous nous arretames au "Levrier" a Croydon ou les deux bonnes
petites juments furent epongees, caressees, nourries.

Apres quoi, prenant une allure aisee, on traversa Norbury et
Streatham.

A la fin, les champs se firent moins nombreux, les murailles plus
longues, les villas de la banlieue de moins en moins espacees
jusqu'a se toucher et nous voyageames entre deux rangees de
maisons avec des boutiques aux etalages qui en occupent les angles
et ou la circulation etait d'une activite toute nouvelle pour moi.

C'etait un torrent qui se dirigeait vers le centre en grondant.

Puis soudain, nous nous trouvames sur un large pont au-dessous
duquel coulait un fleuve maussade aux eaux couleur de cafe noir.
Des peniches aux poupes ventrues allaient a la derive a sa
surface.

A droite et a gauche s'allongeait une rangee, ca et la,
interrompue, irreguliere de maisons aux couleurs multiples
s'etendant sur chaque bord aussi loin que portait ma vue.

-- Ceci est l'edifice du Parlement, mon neveu, dit mon oncle, en
me le designant avec son fouet. Les tours noires font partie de
l'abbaye de Westminster... Comment va Votre Grace? Comment va?...
C'est le duc de Norfolk, ce gros homme en habit bleu sur sa jument
a queue tressee. Voici la Tresorerie a gauche, puis les Horse-
Guards, et l'Amiraute a cette porte surmontee de dauphins sculptes
dans la pierre.

Je me figurais, comme un jeune homme eleve a la campagne que
j'etais, que Londres etait simplement une accumulation de maisons,
mais je fus etonne de voir apparaitre dans leurs intervalles des
pentes vertes, de beaux arbres a l'aspect printanier.

-- Oui, ce sont les jardins prives, dit mon oncle, et voici la
fenetre par ou Charles fit le dernier pas, celui qui le conduisit
a l'echafaud. Vous ne croiriez pas que les juments ont fait
cinquante milles, n'est-ce pas? Voyez comme elles vont, les
petites cheries, pour faire honneur a leur maitre. Regardez cette
barouche, cet homme aux traits anguleux, qui regarde par la
portiere. C'est Pitt qui se rend a la Chambre. Maintenant nous
entrons dans Pall Mail. Ce grand batiment a gauche c'est Carlton
House, le palais du prince. Voici Saint-James, ce vaste sejour
enfume ou il y a une horloge et ou les deux sentinelles en habit
rouge montent la garde devant la porte. Et voici la fameuse rue
qui porte le meme nom. Mon neveu, la se trouve le centre du monde.
C'est dans cette rue que debouche Jermyn Street. Enfin nous voici
pres de ma petite boite et nous avons mis bien moins de cinq
heures pour venir de la vieille place de Brighton.


IX -- CHEZ WATTIER


La demeure qu'occupait mon oncle dans Jermyn Street etait toute
petite, cinq pieces et un grenier.

-- Un cuisinier et un cottage, disait-il, voila a quoi se
reduisent les besoins d'un homme sage.

D'autre part, elle etait meublee avec la delicatesse et le gout
qui distinguaient son caractere, si bien que ses amis les plus
opulents trouvaient dans son charmant petit logis de quoi les
degouter de leurs somptueuses demeures.

Le grenier meme, qui etait devenu ma chambre a coucher, etait la
plus parfaite merveille de grenier qu'on put imaginer.

De beaux et precieux bibelots occupaient tous les coins de chaque
piece. La maison tout entiere etait devenue un veritable musee en
miniature qui aurait enchante un connaisseur.

Mon oncle expliquait la presence de toutes ces jolies choses par
un haussement d'epaules et un geste d'indifference.

-- Ce sont de petits cadeaux, disait-il, mais ce serait une
indiscretion de ma part de dire autre chose.

A Jermyn Street, un billet nous attendait, qu'Ambroise avait deja
envoye.

Au lieu de dissiper le mystere de sa disparition, il ne fit que le
rendre plus impenetrable.

Il etait ainsi concu:
"Mon cher Sir Charles Tregellis,

"Je ne cesserai jamais de regretter que les circonstances m'aient
mis dans la necessite absolue de quitter votre service d'une
maniere aussi brusque, mais il est survenu pendant notre voyage de
Friar's Oak a Brighton un incident qui ne me laissait pas d'autre
alternative que cette resolution.

"J'espere, toutefois, que mon absence ne sera peut-etre que
passagere.

"La recette de l'empois pour les devants de chemises est dans le
coffre-fort de la banque Drummond.

"Votre tres obeissant serviteur,

"AMBROISE."

-- Alors, je suppose qu'il me faudra le remplacer de mon mieux,
dit mon oncle, d'un air mecontent, mais que diable a-t-il pu lui
arriver qui l'ait oblige a me quitter lorsque nous descendions la
cote au grand trot dans ma voiture? Je ne trouverai jamais son
pareil pour me battre mon chocolat ou pour mes cravates. Je suis
desole. Mais pour le moment, mon ami, il faut que nous fassions
venir Weston pour vous equiper. Ce n'est pas le role d'un
gentleman d'aller dans un magasin. C'est le magasin qui doit venir
trouver le gentleman. Jusqu'a ce que vous ayez vos habits, il
faudra rester en retraite.

La prise des mesures fut une ceremonie des plus solennelles et des
plus serieuses, mais ce ne fut rien encore a cote de l'essayage,
qui eut lieu deux jours plus tard. Mon oncle fut veritablement au
supplice pendant que chaque piece du vetement etait mise en place
et que lui et Weston discutaient a propos de la moindre couture,
des revers, des basques, et que je finissais par avoir le vertige,
a force de pirouetter devant eux.

Puis, au moment ou je m'en croyais quitte, survint le jeune Mr
Brummel qui promettait d'etre plus difficile encore que mon oncle,
et il fallut rebattre a fond toute l'affaire entre eux.

C'etait un homme d'assez belle prestance, avec une figure longue,
un teint clair, des cheveux chatains et de petits favoris roux.

Ses manieres etaient langoureuses, son accent trainant, et tout en
eclipsant mon oncle par le style extravagant de son langage, il
lui manquait cet air viril et decide qui percait a travers tout ce
qu'affectait mon parent.

-- Comment? Georges, s'ecria mon oncle, je vous croyais avec votre
regiment?

-- J'ai renvoye mes papiers, dit l'autre avec son accent trainant.

-- Je me doutais que cela finirait ainsi.

-- Oui, le dixieme avait recu l'ordre de partir pour Manchester et
on ne devait compter guere que je me rendrais en un tel endroit.
Enfin, j'ai trouve un major monstrueusement butor.

-- Comment cela?

-- Il supposait que j'etais au fait de cet absurde exercice,
Tregellis, comme vous le pensez bien, j'avais tout autre chose
dans l'esprit. Je n'eprouvais aucune difficulte a trouver ma place
a la parade, car il y avait un troupier au nez rouge sur fond gris
de puce et j'avais remarque que ma place etait juste devant lui.
Cela m'epargnait une infinite d'ennuis. Mais l'autre jour, quand
je vins a la parade, je galopai devant une ligne, puis devant une
autre, sans pouvoir parvenir a decouvrir mon homme au gros nez.
Alors, comme je ne savais quel parti prendre, justement je
l'apercois tout seul sur les flancs et je me suis naturellement
mis devant lui. Il parait qu'il avait ete mis la pour garder la
place et le major s'oublia jusqu'au point de me dire que je
n'entendais rien a mon metier.

Mon oncle se mit a rire et Brummel a me regarder des pieds a la
tete, avec ses grands yeux d'homme difficile.

-- Voila qui ira passablement, dit-il, marron et bleu. Ce sont des
nuances tout a fait convenables pour un vetement. Mais un gilet a
fleurs aurait ete mieux.

-- Je ne trouve pas, dit mon oncle avec vivacite.

-- Mon cher Tregellis, vous etes infaillible en fait de cravates,
mais vous me permettrez d'avoir ma maniere de juger en fait de
gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu'il est, mais quelques
fleurettes rouges lui donneraient le dernier chic de la perfection
dont il a besoin.

Ils discuterent pendant dix bonnes minutes en s'appuyant de
nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournant autour de
moi, la tete penchee, le lorgnon fiche dans l'oeil.

J'eprouvai un soulagement quand ils finirent par se mettre
d'accord au moyen d'un compromis.

-- Il ne faudrait qu'aucune de mes paroles n'ebranlat votre
confiance dans le jugement de sir Charles, Mr Stone, me dit
Brummel avec un grand serieux.
Je lui promis qu'il n'en serait rien.

-- Si vous etiez mon neveu, je pense que vous vous conformeriez a
mon gout, mais tel que vous voila, vous ferez fort bonne figure.
L'annee derniere, il vint a la ville un jeune cousin qu'on
recommandait a mes soins. Mais il ne voulait accepter aucun
conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dans
Saint-James street, vetu d'un habit de couleur tabac a priser qui
avait ete coupe par un tailleur de campagne. Il me fit un salut.
Naturellement, je savais ce que je me devais a moi-meme. Je le
regardai de haut en bas. Cela suffit a mettre fin a ses projets de
reussir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieur
Stone?

-- Du Sussex, monsieur.

-- Du Sussex? Ah! c'est la que j'envoie blanchir mon linge. Il y a
une personne qui s'entend parfaitement a empeser et qui demeure
pres de Hayward's Heath. J'envoie deux chemises a la fois. Quand
on en envoie davantage, cela excite cette femme et distrait son
attention. Tout ce que je peux souffrir de la campagne, c'est son
blanchissage. Mais je serais enormement ennuye s'il me fallait y
vivre. Qu'est-ce qu'on peut bien y faire?

-- Vous ne chassez pas, Georges?

-- Quand je chasse, c'est a la femme. Mais surement, Charles, vous
ne donnez pas dans les chiens.

-- Je suis sorti avec les Belvoir l'hiver dernier.

-- Les Belvoir? Avez-vous entendu conter comment j'ai roule
Rutland? L'histoire a couru les clubs tous ces mois-ci. Je pariai
avec lui que mon carnier serait plus lourd que le sien. Il fit
trois livres et demie, mais je tuai son pointer couleur de foie et
il fut oblige de payer. Mais pour parler chasse, quel amusement
peut-on trouver a courir de tous cotes au milieu d'une foule de
paysans crasseux qui galopent. Chacun son gout, mais avec une
fenetre chez Brooks le jour et un coin confortable a la table de
Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et de mon corps
sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j'ai plume
Montague le brasseur?

-- Je n'etais pas a la ville.

-- Je lui ai gagne huit mille livres en une seance: "Desormais,
monsieur le brasseur, lui dis-je, je boirai de votre biere."
"Toute la canaille de Londres en boit", m'a-t-il repondu. C'etait
une impolitesse monstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent
pas perdre avec grace. Allons, je pars. Je vais payer a ce juif de
King quelques petits interets. Est-ce que vous allez de ce cote?
Alors, bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club
ou au Mail, sans doute?

Et il s'en alla a petits pas a ses affaires.

-- Ce jeune homme est destine a prendre ma place, dit gravement
mon oncle apres le depart de Brummel. Il est tres jeune, il n'a
pas d'ancetres et il s'est fraye la route par son aplomb
imperturbable, son gout naturel et l'extravagance de son langage.
Il n'a pas son pareil pour etre impertinent avec la plus parfaite
politesse. Avec son demi-sourire, sa facon de remonter les
sourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de ces
matins. Deja on cite son opinion dans les clubs en concurrence
avec la mienne. Bah! chaque homme a son jour et quand je serai
convaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverra
plus, car il n'est pas dans ma nature d'accepter le second rang
apres n'importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cet
habillement marron et bleu vous pourrez penetrer partout. Donc, si
vous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis-a-vis
et je vous montrerai quelque peu la ville.
Comment decrire tout ce que nous vimes, tout ce que nous fimes
dans cette charmante journee de printemps?

Pour moi, il me semblait que j'etais transporte dans un monde
feerique et mon oncle m'apparaissait comme un bienveillant
magicien en habit a large col et a longues basques qui m'en
faisait les honneurs.

Il me montra les rues du West-End, avec leurs belles voitures,
leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, les hommes en habit
de couleur sombre, tout ce monde se croisant, allant, venant d'un
pas presse, se croisant encore comme des fourmis dont vous auriez
bouleverse le nid d'un coup de canne.

Jamais mon imagination n'aurait pu concevoir ces rangees infinies
de maisons et ce flot incessant de vies qui roulait entre elles.

Puis, nous descendimes par le Strand ou la cohue etait plus dense
encore. Nous franchimes enfin Temple Bar, penetrant ainsi dans la
Cite, bien que mon oncle me priat de n'en parler a personne: il ne
tenait pas a ce que cela fut su dans le public.

La je vis la Bourse et la Banque et le cafe Lloyd avec ses
negociants en habits bruns, aux figures apres, les employes
toujours presses, les enormes chevaux et les voituriers actifs.

C'etait un monde bien different de celui que nous avions quitte,
celui du West-End, le monde de l'energie et de la force, ou le
desoeuvre et l'inutile n'eussent pas trouve place.

Malgre mon jeune age, je compris que la puissance de la Grande-
Bretagne etait la, dans cette foret de navires marchands, dans les
ballots que l'on montait par les fenetres des magasins, dans ces
chariots charges qui grondaient sur les paves de galets.
C'etait la, dans la cite de Londres, que se trouvait la racine
principale qui avait donne naissance a l'Empire, a sa fortune au
magnifique epanouissement.

La mode peut changer, ainsi que le langage et les moeurs, mais
l'esprit d'entreprise que recele cet espace d'un mille ou deux en
carre ne saurait changer, car s'il se fletrit, tout ce qui en est
issu est condamne a se fletrir egalement.

Nous lunchames chez Stephen, l'auberge a la mode, dans Bond
Street, ou je vis une file de _tilburys_ et de chevaux de selle
qui s'allongeait depuis la porte jusqu'au bout de la rue.

De la nous allames au Mail, dans le parc de Saint-James, puis chez
Brookes ou etait le grand club whig, et enfin on retourna chez
Wattier ou se donnaient rendez-vous pour jouer les gens a la mode.

Partout, je vis les memes types d'hommes a tournures raides, aux
petits gilets.

Tous temoignaient la plus grande deference a mon oncle et, pour
lui etre agreable, m'accueillaient avec une bienveillante
tolerance.

Les propos etaient toujours dans le genre de ceux que j'avais deja
entendus au Pavillon. On s'entretenait de politique, de la sante
du roi. On causait de l'extravagance du Prince, de la guerre, qui
paraissait prete a eclater de nouveau, des courses de chevaux et
du ring.

Je m'apercus ainsi que l'excentricite etait la aussi a la mode,
comme me l'avait dit mon oncle, et si les continentaux nous
regardent encore aujourd'hui comme une nation de toques, c'est
sans doute une tradition qui remonte a l'epoque ou les seuls
voyageurs qu'il leur arrivat de voir appartenaient a la classe
avec laquelle je me trouvais alors en contact.

C'etait un age d'heroisme et de folie.

D'une part, les menaces incessantes de Bonaparte avaient appele au
premier plan des hommes de guerre, des marins, des hommes d'Etat
tels que Pitt, Nelson, et plus tard Wellington.

Nous etions grands par les armes et nous n'allions guere tarder a
l'etre dans les lettres, car Scott et Byron furent dans leur temps
les plus grandes puissances de l'Europe.

D'autre part, un grain de folie reelle ou simulee etait un
passeport qui vous ouvrait les portes fermees devant la sagesse ou
la vertu.

L'homme qui etait capable d'entrer dans un salon en marchant sur
les mains, l'homme qui s'etait lime les dents afin de siffler
comme un cocher, l'homme qui pensait toujours a haute voix de
facon a tenir toujours ses hotes dans un frisson d'apprehension,
tels etaient les gens qui arrivaient sans peine a se placer au
premier plan de la societe de Londres.

Et il n'etait pas possible de tracer une distinction entre
l'heroisme et la folie, car bien peu de gens etaient capables
d'echapper entierement a la contagion de l'epoque.

En un temps ou le Premier etait un grand buveur, le leader de
l'opposition un debauche, ou le prince de Galles reunissait ces
attributs, on aurait eu grand peine a trouver un homme dont le
caractere fut egalement irreprochable en public et dans sa vie
privee.

En meme temps, cette epoque-la, avec tous ses vices, etait une
epoque d'energie et vous serez heureux si dans la votre le pays
produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scott et
Wellington.

Ce soir-la, comme j'etais chez Wattier, aupres de mon oncle, sur
un de ces sieges capitonnes de velours rouge, l'on me montra un de
ces types singuliers dont la renommee et les excentricites ne sont
point encore oubliees du monde contemporain.

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes, ses miroirs et ses
lustres, etait bondee de ces citadins au sang vif, a la voix
bruyante, tous en toilette du soir de couleur sombre, en bas
blancs, en devants de chemise de batiste et leurs petits chapeaux
a ressort sous le bras.

-- Ce vieux gentleman a figure couperosee, aux jambes greles, me
dit mon oncle, c'est le marquis de Queensberry. Sa chaise a fait
un trajet de dix-neuf milles en une heure dans un match contre le
comte Taafe, et il a envoye un message a cinquante milles de
distance, en trente minutes, en le faisant passer de mains en
mains dans une balle de cricket. L'homme, avec lequel il cause,
est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclure le
prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoir
declare et retire la monte de son jockey Sam Chifney. Voici le
capitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde en
matiere d'entrainement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles
en vingt et une heures. Vous n'avez qu'a regarder ses mollets pour
vous convaincre que la nature l'a fait expres pour cela. Il y a
ici un autre marcheur. C'est l'homme au gilet a fleurs qui est
debout pres du feu. C'est le _beau_ Whalley qui a fait le voyage
de Jerusalem en long habit bleu, bottes a l'ecuyere et gants de
peau.

-- Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur? demandai-je tout etonne.
-- Parce que c'etait sa fantaisie, dit-il, et cette promenade l'a
fait entrer dans la societe, ce qui vaut mieux que d'etre entre a
Jerusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l'homme au grand nez
aquilin. C'est l'homme qui se leve tous les jours a six heures du
soir et a la cave la mieux pourvue de tabac a priser de l'Europe.
C'est lui qui a ordonne a son domestique de mettre une demi-
douzaine de bouteilles de sherry a cote de son lit et de le
reveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui est
capable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d'argumenter
avec un eveque. L'homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, est
le general Scott qui vit de pain grille et d'eau et qui a gagne
deux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune Lord
Blandfort qui, l'autre jour, a paye dix-huit cents livres un
exemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

-- Soir, Tregellis.

Un homme d'un certain age, a l'air hagard, s'etait arrete devant
nous et me toisait des pieds a la tete.

-- Quelque jeune blanc-bec que Charlie aura ramasse a la campagne,
murmura-t-il. Il n'a pas une tournure a lui faire honneur. Quitte
la ville, Tregellis?

-- Pendant quelques jours.

-- Hein! fit l'homme en reportant sur mon oncle son regard
endormi. Il a l'air au plus mal. Il repartira pour la campagne les
pieds en avant, un de ces jours, s'il ne se met pas a enrayer.

Il hocha la tete et s'eloigna.

-- Il ne faut pas prendre l'air mortifie, dit mon oncle en
souriant. C'est le vieux Lord Dudley et il a pour genre de penser
tout haut. On s'en fachait souvent, mais on n'y fait plus
d'attention maintenant. Tenez, la semaine derniere, comme il
dinait chez Lord Elgin, il a prie la compagnie d'agreer ses
excuses pour la mauvaise qualite de la cuisine. Comme vous le
voyez, il se croyait a sa propre table. Cela lui donne une place a
part dans la societe. C'est a lord Harewood qu'il s'est cramponne
pour le moment. La particularite de Harewood, c'est de copier le
prince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous le
collet de son habit, croyant que la queue commencait a passer de
mode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, l'homme laid,
comme on le nommait a Paris. L'autre, c'est Lord Foley, qu'on
surnomme le numero onze en raison de la minceur de ses jambes.

-- Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

-- Oui, il va venir nous trouver bientot. Ce jeune homme a
certainement de l'avenir. Remarquez-vous la facon dont il regarde
autour de lui, de dessous ses paupieres, comme si c'etait par
condescendance qu'il est venu. Les petites poses sont
insupportables, mais quand elles sont poussees jusqu'aux derniers
extremes, elles deviennent respectables. Comment va, Georges?

-- Avez-vous entendu ce qu'on dit de Vereker Merton? demanda
Brummel qui se promenait avec un ou deux autres beaux sur ses
talons. Il s'est sauve avec la cuisiniere de son pere et l'a bel
et bien epousee.

-- Qu'a fait Lord Merton?

-- Il les a felicites chaleureusement et a reconnu qu'il avait
toujours meconnu l'esprit de son fils. Il va habiter avec le jeune
couple et consent a une forte pension, a la condition que la
mariee continue a exercer sa profession. A propos, Tregellis, il
court des bruits que vous seriez sur le point de vous marier?

-- Je ne crois pas, repondit mon oncle. Ce serait une faute que
d'accabler une seule personne sous des attentions que tant
d'autres seraient enchantees de se partager.

-- Ma facon de voir absolument, et exprimee de la maniere la plus
heureuse! s'ecria Brummel. Est-ce juste de briser une douzaine de
coeurs pour donner a un seul l'ivresse du ravissement? Je pars la
semaine prochaine pour le continent.

-- Les recors, demanda un de ses voisins.

-- Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non, c'est pour combiner
l'agrement et l'instruction. En outre, il est necessaire d'aller a
Paris pour nos petites affaires et s'il y a des chances pour
qu'une nouvelle guerre eclate, il serait bon de s'en assurer une
provision.

-- C'est parfaitement juste, dit mon oncle, qui semblait avoir a
coeur de ne pas se laisser surpasser en extravagance par Brummel.
Je faisais ordinairement venir mes gants soufre du Palais-Royal.
En 93, quand la guerre a eclate, j'en ai ete prive pendant neuf
ans. Si je n'avais pas loue un lougre tout expres pour en
introduire en contrebande, j'aurais peut-etre ete reduit a notre
cuir tanne d'Angleterre.

-- Les Anglais sont superieurs pour fabriquer un fer a repasser ou
un tisonnier, mais tout ce qui demande plus de delicatesse est
hors de leur portee.

-- Nos tailleurs sont bons, s'ecria mon oncle, mais nos etoffes
laissent a desirer par le gout et la variete. La guerre nous a
rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interdit les voyages.
Il n'y a rien qui vaille comme les voyages pour former
l'intelligence. L'annee derniere, par exemple, je suis tombe sur
de nouvelles etoffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, a
Venise. C'etait jaune avec les plus jolis chatoiements rouges
qu'on put trouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n'avais
pas voyage? J'en emportai avec moi et pendant quelque temps cela
fit fureur.

-- Le prince s'en eprit aussi.

-- Oui, en general, il se conforme a ma direction. L'annee
derniere, nous etions habilles d'une facon si semblable qu'on nous
prenait souvent l'un pour l'autre. Ce que je dis la n'est pas a
mon avantage, mais c'etait ainsi. Il se plaint souvent que les
memes choses ne vont pas si bien sur lui que sur moi. Mais puis-je
faire la reponse qui se presente d'elle-meme? A propos, Georges,
je ne vous ai pas vu au bal de la marquise de Douvres.

-- Oui, j'y etais et j'y suis reste environ un quart d'heure. Je
suis surpris que vous ne m'y ayez pas vu. Toutefois, je ne suis
pas alle plus loin que l'entree, car une preference injuste donne
lieu a de la jalousie.

-- J'y suis alle des la premiere heure, dit mon oncle, car j'avais
entendu dire qu'il y aurait des debutantes fort passables. Je suis
toujours enchante quand je trouve l'occasion de faire un
compliment a quelqu'une d'entre elles. C'est une chose qui est
arrivee, mais rarement, car j'ai un ideal que je maintiens bien
haut.

C'est ainsi que causaient ces personnages singuliers.

Pour moi, en les regardant tour a tour, je ne pouvais m'imaginer
pourquoi ils n'eclataient pas de rire au nez l'un de l'autre.

Bien loin de la, leur conversation etait fort grave et semee d'un
nombre infini de petites reverences. A chaque instant, ils
ouvraient et fermaient leurs tabatieres, deployaient des mouchoirs
brodes.
Un veritable rassemblement s'etait forme autour d'eux et je
m'apercus fort bien que cette conversation avait ete consideree
comme un match entre les deux hommes que l'on regardait comme des
arbitres se disputant l'empire de la mode.

Le marquis de Queensberry y mit fin en passant son bras sous celui
de Brummel et l'emmenant, pendant que mon oncle faisait saillir
son devant de chemise en batiste a dentelles et agitait ses
manchettes, comme s'il etait satisfait de la figure qu'il avait
faite dans la partie.

Quarante-sept ans se sont ecoules, depuis que j'ecoutais ce cercle
de dandys; et maintenant ou sont leurs petits chapeaux, leurs
gilets mirobolants et leurs bottes, devant lesquelles on eut pu
faire son noeud de cravate.

Ils menaient d'etranges existences ces gens-la, et ils moururent
d'etrange facon, quelques-uns de leurs propres mains, d'autres
dans la misere, d'autres dans la prison pour dettes, et d'autres
enfin, comme ce fut le cas pour le plus brillant d'entre eux, a
l'etranger, dans une maison de fous.

-- Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon oncle quand nous
passames par une porte ouverte qui se trouvait sur notre trajet.

J'y jetai un coup d'oeil et je vis une rangee de petites tables
couvertes de serge verte, autour desquelles etaient assis de
petits groupes.

A un bout, il y avait une table plus longue d'ou partait un
murmure continuel de voix.

-- Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrez ici, dit mon oncle,
a moins que vous n'ayez des nerfs et du sang-froid. Ah! Sir
Lothian, j'espere que la chance est de votre cote?
Un homme de haute taille, mince, a figure dure et severe, s'etait
avance de quelques pas hors de la piece.

Sous ses sourcils touffus, petillaient deux yeux, vifs, gris,
fureteurs.

Ses traits grossiers etaient profondement creuses aux joues et aux
tempes comme du silex ronge par l'eau.

Il etait entierement vetu de noir et je remarquai qu'il avait un
balancement des epaules comme s'il avait bu.

-- Perdu comme un demon, dit-il d'un ton saccade.

-- Aux des?

-- Non, au whist.

-- Vous n'avez pas du etre fortement atteint a ce jeu-la?

-- Ah! vous croyez, dit-il d'une voix grognonne, en jouant cent
livres la levee et mille le point, et perdant cinq heures de
suite. Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mon oncle fut evidemment frappe de l'air hagard qu'avait la
physionomie de l'autre homme.

-- J'espere que vous n'en etes pas trop mal en point.

-- Assez mal. Je n'aime pas trop a parler de cela. A propos,
Tregellis, avez-vous trouve deja votre homme pour cette lutte?

-- Non.
-- Il me semble que vous lanternez depuis bien longtemps. Vous
savez, on joue ou l'on paie. Je demanderai le forfait si vous n'en
venez pas au fait.

-- Si vous fixez une date, j'amenerai mon homme, Sir Lothian, dit
mon oncle avec froideur.

-- Mettons quatre semaines a partir d'aujourd'hui, si cela vous
convient.

-- Parfaitement, le 18 mai.

-- J'espere que d'ici ce jour-la, j'aurai change de nom.

-- Comment cela? demanda mon oncle etonne.

-- Il se pourrait fort bien que je devienne Lord Avon.

-- Quoi! Est-ce que vous auriez des nouvelles? demanda mon oncle
d'une voix ou je remarquai un tremblement.

-- J'ai envoye mon agent a Montevideo. Il croit avoir la preuve
que Lord Avon y est mort. En tout cas, il est absurde de supposer
que parce qu'un assassin se derobe a la justice...

-- Je ne vous permets pas d'employer ce terme-la, Sir Lothian, dit
mon oncle d'un ton sec.

-- Vous etiez la aussi bien que moi: Vous savez qu'il etait le
meurtrier.

-- Je vous repete que vous ne le direz pas.

Les petits yeux gris et mechants de sir Lothian durent s'abaisser
devant la colere imperieuse qui brillait dans ceux de mon oncle.

-- Eh bien! Meme en laissant cela de cote, il est monstrueux que
le titre et les domaines restent ainsi en suspens pour toujours.
Je suis l'heritier, Tregellis, et j'entends faire valoir mes
droits.

-- Je suis, et vous le savez bien, l'ami intime de Lord Avon, dit
mon oncle avec raideur. Sa disparition n'a en rien diminue mon
affection pour lui et tant que son sort n'aura pas ete etabli
d'une maniere certaine, je ferai tout mon possible pour que ses
droits a lui soient egalement respectes.

-- Ses droits, c'est de tomber au bout d'une longue corde et
d'avoir l'echine brisee, repondit sir Lothian.

Et alors, changeant subitement de manieres, il posa la main sur la
manche de mon oncle:

-- Allons, allons, Tregellis! J'etais son ami autant que vous,
dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faits et il est un peu
tard, aujourd'hui, pour nous chamailler a ce propos. Votre
invitation reste fixee a vendredi soir?

-- Certainement.

-- J'amenerai avec moi Wilson le Crabe et nous arrangerons
definitivement les conditions de notre petit pari.

-- Tres bien, sir Lothian. J'espere vous voir.

Ils se saluerent.
Mon oncle s'arreta un instant a le suivre des yeux pendant qu'il
se melait a la foule.

-- Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardi cavalier, le meilleur
tireur au pistolet de toute l'Angleterre, mais... homme dangereux.


X -- LES HOMMES DU RING


Ce fut a la fin de ma premiere semaine passee a Londres, que mon
oncle donna un souper a la Fantaisie, comme c'etait l'habitude des
gentlemen de cette epoque, qui voulaient faire figure dans ce
public comme Corinthiens et patrons de sport.

Il avait invite non seulement les principaux champions de
l'epoque, mais encore les personnages a la mode qui
s'interessaient le plus au ring: Mr Flechter Reid, lord Say and
Sele, sir Lothian Hume, sir John Lade, le colonel Montgomery, sir
Thomas Apreece, l'honorable Berkeley Craven, et bien d'autres.

Le bruit s'etait deja repandu dans les clubs que le prince serait
present et l'on recherchait avec ardeur les invitations.

La _Voiture et les Chevaux_ etait une maison bien connue des gens
de sport.

Elle avait pour proprietaire un ancien professionnel, pugiliste de
valeur.

L'amenagement en etait primitif autant qu'il le fallait pour
satisfaire le bohemien le plus accompli.

Une des modes les plus curieuses, qui aient disparu maintenant,
voulait que les gens, blases sur le luxe et la haute vie, eussent
l'air de trouver un plaisir piquant a descendre jusqu'aux degres
les plus bas de l'echelle sociale.

Aussi, les maisons de nuit et les tapis francs de Covent-Garden et
de Haymarket reunissaient-ils souvent sous leurs voutes enfumees
une illustre compagnie.

C'etait pour ces gens-la un changement que de tourner le dos a la
cuisine de Weltjie ou d'Ude, au chambertin du vieux Q... pour
aller diner dans une maison ou se reunissaient des
commissionnaires pour y manger une tranche de boeuf et la faire
descendre au moyen d'une pinte d'ale bue a la cruche d'etain.

Une foule grossiere s'etait amassee dans la rue pour voir entrer
les champions.

Mon oncle m'avertit de surveiller mes poches pendant que nous la
traversions.

A l'interieur etait une piece tendue de rideaux d'un rouge
d'etain, au sol sable, aux murs garnis de gravures representant
des scenes de pugilat et des courses de chevaux. Des tables aux
taches brunes, produites par les liqueurs, etaient disposees ca et
la.

Autour d'une d'elles, une demi-douzaine de gaillards a l'aspect
formidable etaient assis, tandis que l'un d'eux, celui qui avait
l'air le plus brutal, y etait perche balancant les jambes. Devant
eux etait un plateau charge de petits verres et de pots d'etain.

-- Les amis avaient soif, monsieur, aussi leur ai-je apporte un
peu d'ale, de delie-langues, dit a demi-voix l'hotelier. J'espere
que vous n'y trouverez pas d'inconvenient.

-- Vous avez tres bien fait, Bob. Comment ca va-t-il, vous tous?
Comment allez-vous, Maddox? et vous, Baldwin? Ah! Belcher, je suis
enchante de vous voir.

Les champions se leverent et oterent leur chapeau a l'exception de
l'individu assis sur la table qui continua a balancer ses jambes
et a regarder tres froidement et bien en face mon oncle.

-- Comment ca va, Berks?

-- Pas trop mal et vous?

-- Dites: monsieur, quand vous parlez a un m'sieur, dit Belcher et
aussitot, donnant une brusque secousse a la table, il lanca Berks
presque entre les bras de mon oncle.

-- He Jem, pas de ca! dit Berks d'un ton bourru.

-- Je vous apprendrai les bonnes manieres, Joe, puisque votre pere
a oublie de le faire. Vous n'etes pas ici pour boire du tord-
boyaux dans un sale taudis, mais vous etes en presence de nobles
personnes, de Corinthiens a la derniere mode, et vous devez vous
regler sur leurs facons.

-- J'ai ete considere toujours comme une maniere de noble
personne, moi-meme, dit Berks la langue epaisse, mais si par
hasard j'avais dit ou fait quelque chose que je ne doive pas...

-- Voyons, la, Berks, c'est tres bien, s'ecria mon oncle, qui
avait a coeur d'arranger les choses et de couper court a toute
querelle au debut de la soiree. Voici d'autres de nos amis.
Comment ca va-t-il, Apreece? et vous aussi, colonel? Eh bien!
Jackson, vous paraissez avoir gagne immensement. Bonsoir, Lade,
j'espere que Lady Lade ne s'est pas trouvee trop mal de notre
charmante promenade en voiture? Ah! Mendoza, vous avez l'air
aujourd'hui en assez bonne forme pour jeter votre chapeau par-
dessus les cordes. Sir Lothian, je suis heureux de vous voir. Vous
trouverez ici quelques vieux amis.

Parmi la foule mobile des Corinthiens et des boxeurs qui se
pressaient dans la piece, j'avais entrevu la carrure solide et la
face epanouie du champion Harrison.

Sa vue me fit l'effet d'une bouffee d'air de la dune du Sud qui
avait penetre jusque dans cette chambre au plafond bas, sentant
l'huile, et je courus pour lui serrer la main.

-- Ah! maitre Rodney. Ou bien dois-je vous appeler monsieur Stone,
comme je le suppose? Vous etes si change qu'on ne vous
reconnaitrait pas. J'ai bien de la peine a croire que c'est
veritablement vous qui veniez si souvent tirer le soufflet, quand
le petit Jim et moi nous etions a l'enclume. Eh! comme vous voila
beau, pour sur!

-- Quelles nouvelles apportez-vous de Friar's Oak? demandai-je
avec empressement.

-- Votre pere est venu faire un tour chez moi pour causer de vous,
et il me dit que la guerre va eclater de nouveau, et qu'il espere
vous voir a Londres dans peu de jours, car il doit se rendre ici
pour visiter Lord Nelson et se mettre en quete d'un vaisseau.
Votre mere se porte bien. Je l'ai vue dimanche a l'eglise.

-- Et Petit Jim?

La figure bonhomme du champion Harrison s'assombrit.

-- Il s'etait mis serieusement en tete de venir ici, ce soir, mais
j'avais des raisons pour ne pas le desirer, de sorte qu'il y a un
nuage entre nous. C'est le premier, et cela me pese, maitre
Rodney. Entre nous, j'ai de tres bonnes raisons pour desirer qu'il
reste avec moi et je suis sur qu'avec sa fierte de caractere et
ses idees, il n'arriverait jamais a retrouver son equilibre une
fois qu'il aurait goute de Londres. Je l'ai laisse la-bas, avec
une besogne suffisante pour le tenir occupe jusqu'a mon retour
pres de lui.

Un homme de haute taille, de proportions superbes et tres
elegamment vetu, s'avancait vers nous.

Il nous regarda fixement, tout surpris, et tendit la main a mon
interlocuteur.

-- Eh quoi? Jack Harrison? Une vraie resurrection. D'ou venez-
vous?

-- Enchante de vous voir, Jackson, dit mon ami. Vous avez l'air
aussi jeune et aussi solide que jamais.

-- Mais oui, merci, j'ai depose la ceinture le jour ou je n'ai
plus trouve personne avec qui je puisse lutter, et je me suis mis
a donner des lecons.

-- Et moi j'exerce le metier de forgeron, par la-bas, dans le
Sussex.

-- Je me suis souvent demande pourquoi vous n'avez pas guigne ma
ceinture. Je vous le dis franchement, d'homme a homme, je suis
tres content que vous ne l'ayez pas fait.

-- Eh bien! C'est tres beau de votre part de parler ainsi,
Jackson. Je l'aurais peut-etre essaye, mais la bonne femme s'y est
opposee. Elle a ete une excellente epouse pour moi, et je n'ai pas
un mot a dire contre elle. Mais je me sens quelque peu isole, car
tous ces jeunes gens ont paru depuis mon temps.

-- Vous pourriez en battre quelques-uns encore, dit Jackson en
palpant les biceps de mon ami. Jamais on ne vit meilleure etoile
dans un ring de vingt-quatre pieds. Ce serait une vraie fete que
de vous voir aux prises avec certains de ces jeunes. Voulez-vous
que je vous engage contre eux?

Les yeux d'Harrison etincelerent a cette idee, mais il secoua la
tete.

-- C'est inutile, Jackson, j'ai promis a ma vieille. Voila
Belcher. N'est-ce pas ce jeune gaillard a belle tournure, a
l'habit si voyant.

-- Oui, c'est Jem, vous ne l'avez pas vu, c'est un joyau.

-- Je l'ai entendu dire. Quel est ce tout jeune, qui est pres de
lui? Il m'a l'air d'un solide gars.

-- C'est un nouveau qui vient de l'Ouest. On le nomme Wilson le
Crabe.

Harrison le considera avec interet.

-- J'ai entendu parler de lui. On organise un match sur lui,
n'est-ce pas?

-- Oui, Sir Lothian Hume, le gentleman a figure maigre que l'on
voit la-bas, l'a retenu contre l'homme de sir Charles Tregellis.
Nous allons apprendre des nouvelles de ce match ce soir, a ce
qu'il parait. Jem Belcher s'attend a de beaux exploits de la part
de Wilson le Crabe. Voici Tom le frere de Belcher. Il cherche
aussi un engagement. On dit qu'il est plus vif que Jem avec les
gants, mais qu'il ne frappe pas aussi dur. J'etais en train de
parler de votre frere, Jem.

-- Le petit fera son chemin, dit Belcher qui s'etait approche.
Pour le moment, il se joue plutot qu'il ne se bat, mais quand il
aura jete sa gourme, je le tiens contre n'importe lequel de ceux
qui sont sur la liste. Il y a dans Bristol, en ce moment, autant
de champions qu'il y a de bouteilles dans un cellier. Nous en
avons recu deux de plus -- Gully et Pearse --qui feront souhaiter
a vos tourtereaux de Londres, qu'ils retournent bientot dans leur
pays de l'Ouest.

-- Voici le Prince, dit Jackson, a un bourdonnement confus qui
vint de la porte.

Je vis Georges s'avancer a grands fracas avec un sourire
bienveillant sur sa face pleine de bonhomie.

Mon oncle lui souhaita la bienvenue et lui amena quelques
Corinthiens pour les lui presenter.

-- Nous aurons des ennuis, vieux, dit Belcher a Jackson. Berks
boit du gin a meme la cruche et vous savez quel cochon ca fait
quand il est saoul.

-- Il faut lui mettre un bouchon, papa, dirent plusieurs des
autres boxeurs. Quand il est a jeun on ne peut pas dire qu'il est
un charmeur, mais quand il est charge, il n'y a plus moyen de le
supporter.

Jackson, en raison de ses prouesses et du tact dont il faisait
preuve, avait ete choisi comme ordonnateur en chef de tout ce qui
concernait le corps des boxeurs, qui le designait habituellement
sous le nom de commandant en chef.

Lui et Belcher s'approcherent de la table sur laquelle Berks
s'etait perche.

Le coquin avait deja la figure allumee, les yeux lourds et
injectes.
-- Il faut bien vous tenir ce soir, Berks, dit Jackson. Le Prince
est ici et...

-- Je ne l'ai pas encore apercu, dit Berks quittant la table en
chancelant. Ou est-il, patron? Allez lui dire que Joe Berks serait
tres fier de le secouer par la main.

-- Non, pas de ca, Joe, dit Jackson en posant la main sur la
poitrine de Berks qui faisait un effort pour se frayer passage
dans la foule. Vous ferez bien de vous tenir a votre place. Sinon
nous vous mettrons a un endroit ou vous ferez autant de bruit
qu'il vous plaira.

-- Ou est-il cet endroit, patron?

-- Dans la rue, par la fenetre. Nous entendons avoir une soiree
tranquille, comme Jem Belcher et moi nous allons vous le montrer,
si vous pretendez nous faire voir de vos tours de Whitechapel.

-- Doucement, patron, grogna Berks, surement j'ai toujours eu la
reputation de me conduire comme il faut.

-- C'est ce que j'ai toujours dit, Berks, et tachez de vous
conduire comme si vous l'etiez. Mais voici que notre souper est
pret. Le Prince et Lord Sele font leur entree. Deux a deux, mes
gars, et n'oubliez pas dans quelle societe vous etes.

Le repas fut servi dans une grande salle ou le drapeau de la
Grande-Bretagne et des devises en grand nombre decoraient les
murs.

Les tables etaient arrangees de facon a former les trois cotes
d'un carre.

Mon oncle occupait le centre de la plus grande et avait le Prince
a sa droite, Lord Sele a sa gauche. Il avait eu la sage precaution
de repartir les places a l'avance, de maniere a repartir les
gentlemen parmi les professionnels et a eviter le danger de mettre
cote a cote deux ennemis, comme celui de placer un homme, qui
avait ete recemment vaincu, a cote de son vainqueur.

Quant a moi, j'avais d'un cote le champion Harrison et de l'autre
un gros gaillard a figure epanouie qui m'apprit qu'il se nommait
Bill War, qu'il etait proprietaire d'un public house a l'Unique
Tonne dans Jermyn Street, et qu'il etait un des plus rudes
champions de la liste.

-- C'est ma viande qui me perd, monsieur, me dit-il. Ca me pousse
sur le corps avec une rapidite surprenante. Je devrais me battre a
treize stone huit onces et je suis arrive au poids de dix-sept. Ce
sont les affaires qui en sont la cause. Il faut que je reste
derriere le comptoir toute la journee et pas moyen de refuser une
tournee de peur de facher un client. Voila qui a perdu plus d'un
champion avant moi.

-- Vous devriez prendre ma profession, dit Harrison. Je me suis
fait forgeron et je n'ai pas pris un demi-stone de plus en quinze
ans.

-- Chez nous, les uns se mettent a un metier, les autres a un
autre, mais le plus grand nombre se font tenanciers de bars pour
leur compte.

-- Voyez Will Wood que j'ai battu en quarante rounds au beau
milieu d'une tempete de neige par la-bas, du cote de Navestock. Il
conduit une voiture de louage. Le petit Firby, ce bandit, est
garcon de cafe a present. Dick Humphries... il est marchand de
charbon, il a toujours tenu a etre distingue. Georges Ingleston
est voiturier chez un brasseur. Mais quand on vit a la campagne,
il y a au moins une chose qu'on ne risque pas, c'est d'avoir des
jeunes Corinthiens et des etourneaux de bonne famille toujours
devant vous a vous provoquer en face.

C'etait bien le dernier inconvenient auquel, selon moi, fut expose
un professionnel fameux par ses victoires, mais plusieurs
gaillards a figures bovines, qui etaient de l'autre cote de la
table, approuverent de la tete.

-- Vous avez raison, Bill, dit l'un d'eux. Personne n'a autant que
moi d'ennuis avec eux. Un beau soir, les voila qui entrent dans
mon bar, echauffes par le vin. "C'est vous qui etes Tom Owen, le
boxeur, que dit l'un d'eux" "A votre service, Monsieur, que je
reponds." "Eh bien, attrapez ca," dit-il, et voila une bourrade
sur le nez, ou bien ils me lancent une gifle du revers de la main,
a travers les chopes, ou bien c'est autre chose. Alors, ils
peuvent aller brailler partout qu'ils ont tape sur Tom Owen.

-- Est-ce que vous ne leur debouchez pas quelques fioles en
recompense? demanda Harrison.

-- Je ne discute jamais avec eux; je leur dis: "A present,
Messieurs, ma profession est celle de boxeur et je ne me bats pas
pour l'amour de l'art, pas plus qu'un medecin ne vous drogue pour
rien, pas plus qu'un boucher ne vous fait cadeau de ses tranches
de rumsteak. Faites une petite bourse, mon maitre, et je vous
promets de vous faire honneur. Mais ne vous figurez pas que vous
aller sortir d'ici, vous faire gorger a l'oeil par un champion de
poids moyen."

-- C'est aussi comme cela que je fais, Tom, dit son gros voisin.
S'ils mettent une guinee sur le comptoir -- ils n'y manquent pas
quand ils ont beaucoup bu -- je leur donne ce que j'estime valoir
une guinee et je ramasse l'argent.

-- Mais s'ils ne le font pas.
-- Eh bien! dans ce cas, il s'agit d'une attaque ordinaire contre
un fidele sujet de Sa Majeste, le nomme William War. Je les traine
devant le magistrat le lendemain. Ca leur coute huit jours ou
vingt shillings.

Pendant ce temps, le souper avancait a grand train.

C'etait un de ces repas solides et peu compliques qui etaient a la
mode au temps de nos grands-peres et cela vous expliquera, a
certains d'entre vous, pourquoi ils n'ont jamais connu ces
parents-la.

De larges tranches de boeuf, des selles de mouton, des langues
fumees, des pates de veau et de jambon, des dindons, des poulets,
des oies, toutes les sortes de legumes, un defile de sherrys
ardents, de grosses ales, tel etait le fond principal du festin.

C'etait la meme viande et la meme cuisine devant laquelle auraient
pu s'attabler, quatorze siecles auparavant, leurs ancetres
norvegiens et germains.

Et a vrai dire, comme je contemplais a travers la vapeur des plats
ces rangees de trognes farouches et grossieres, ces larges
epaules, qui s'arrondissaient par-dessus la table, j'aurais pu
croire que j'assistais a une de ces plantureuses bombances de
jadis, ou les sauvages convives rongeaient la viande jusqu'a l'os,
puis, en leurs jeux meurtriers, jetaient leurs restes a la tete de
leurs captifs.

Ca et la, la figure plus pale et les traits aquilins d'un
Corinthien rappelaient de plus pres le type normand, mais en
grande majorite ces faces stupides, lourdes, aux joues rebondies,
faces d'hommes pour qui la vie etait une bataille, evoquaient la
sensation la plus exacte possible dans notre milieu, de ce que
devaient etre ces farouches pirates, ces corsaires qui nous
portaient dans leurs flancs.
Et cependant, lorsque j'examinais attentivement, un a un, chacun
des hommes que j'avais en face de moi, il m'etait aise de voir que
les Anglais, bien qu'ils fussent dix contre un, n'avaient pas ete
les seuls maitres du terrain, mais que d'autres races s'etaient
montrees capables de produire des combattants dignes de se mesurer
avec les plus forts.

Sans doute, il n'y avait personne dans l'assistance qui fut
comparable a Jackson ou a Belcher, pour la beaute des proportions
et la bravoure. Le premier etait remarquable par la structure
magnifique, l'etroitesse de sa taille, la largeur herculeenne de
ses epaules. Le second avait la grace d'une antique statue
grecque, une tete dont plus d'un sculpteur eut voulu reproduire la
beaute. Il avait dans les reins, les membres, l'epaule, cette
longueur, cette finesse de lignes qui lui donnaient l'agilite,
l'activite de la panthere.

Deja, pendant que je le regardais, j'avais cru voir sur sa
physionomie comme une ombre tragique.

Je pressentais en quelque sorte l'evenement qui devait arriver
quelques mois plus tard, cette balle de raquette dont le choc lui
fit perdre pour toujours la vue d'un cote.

Mais, avec son coeur fier, il ne se laissa pas arracher son titre
sans lutte.

Aujourd'hui encore, vous pouvez lire le detail de ce combat ou le
vaillant champion, n'ayant qu'un oeil et mis ainsi hors d'etat de
juger exactement la distance, lutta pendant trente-cinq minutes
contre son jeune et formidable adversaire, et alors, dans
l'amertume de sa defaite, on l'entendit exprimer son chagrin au
sujet de l'ami qui l'avait soutenu de toute sa fortune.

Si a cette lecture, vous n'etes pas emu, c'est qu'il doit manquer
en vous certaine chose indispensable pour faire de vous un homme.

Mais, s'il n'y avait autour de la table aucun homme capable de
tenir tete a Jackson ou a Jem Belcher, il y en avait d'autres
d'une race, d'un type differents, possedant des qualites qui
faisaient d'eux de dangereux boxeurs.

Un peu plus loin dans la piece, j'apercus la face noire et la tete
crepue de Bill Richmond portant la livree rouge et or de valet de
pied.

Il etait destine a etre le predecesseur des Molineaux, des Sutton,
de toute cette serie de boxeurs noirs qui ont fait preuve de cette
vigueur de muscle, de cette insensibilite a la douleur qui
caracterisent l'Africain et lui assurent un avantage tout
particulier, dans le sport du ring. Il pouvait aussi se glorifier
d'avoir ete le premier Americain de naissance qui eut conquis des
lauriers sur le ring anglais.

Je vis aussi la figure aux traits fins de Dan Mendoza le juif, qui
venait alors de quitter la vie active.

Il laissait derriere lui une reputation d'elegance, de science
accomplie qui depuis lors, jusqu'a ce jour, n'a point ete
surpassee.

La seule critique qu'on put lui faire etait de ne pas frapper avec
assez de force. C'etait certes un reproche qu'on n'eut point
adresse a son voisin, dont la figure allongee, le nez aquilin, les
yeux noirs et brillants indiquaient clairement qu'il appartenait a
la meme vieille race.

Celui-la, c'etait le formidable Sam, le Hollandais qui se battait
au poids de neuf stone six onces, mais neanmoins, possedait une
telle vigueur dans ses coups, que par la suite, ses admirateurs
consentaient a le patronner contre le champion de quatorze stone,
a la condition qu'ils fussent tous deux lies a cheval sur un banc.

Une demi-douzaine d'autres figures juives au teint bleme
prouvaient avec quelle ardeur les Juifs de Houndsditch et de
Whitechapel s'etaient adonnes a ce sport de leur pays adoptif et
qu'en cette carriere, comme en d'autres plus serieuses de
l'activite humaine, ils etaient capables de se mesurer avec les
plus forts.

Ce fut mon voisin War qui mit le plus grand empressement a me
faire connaitre ces celebrites, dont la reputation avait retenti
dans nos plus petits villages du Sussex.

-- Voici, dit-il, Andrew Gamble le champion irlandais. C'est lui
qui a battu Noah James de la Garde, et qui a ensuite ete presque
tue par Jem Belcher dans le creux du banal de Wimbledon, tout pres
de la potence d'Abbershaw. Les deux qui viennent apres lui sont
aussi des Irlandais, Jack O'Donnell et Bill Ryan. Quand vous
trouvez un bon irlandais, vous ne sauriez rien trouver de mieux,
mais ils sont terriblement traitres. Ce petit gaillard a figure
narquoise, c'est Cab Baldwin, le fruitier, celui qu'on appelle
l'orgueil de Westminster. Il n'a que cinq pieds sept pouces et ne
pese que neuf stone cinq, mais il a autant de coeur qu'un geant.
Il n'a jamais ete battu, et il n'y a personne, ayant son poids a
un stone pres, qui soit capable de le battre, excepte le seul Sam
le Hollandais. Voici Georges Maddox, un autre de la meme couvee,
un des meilleurs boxeurs qui aient jamais mis habit bas. Ce
personnage a l'air comme il faut, et qui mange avec une
fourchette, celui qui a la tournure d'un Corinthien, a cela pres
que la bosse de son nez n'est pas tout a fait a sa place, c'est
Dick Humphries, le meme qui etait le Coq des poids moyens jusqu'au
jour ou Mendoza vint lui couper la crete. Vous voyez cet autre a
la tete grisonnante et des cicatrices sur la figure?

-- Eh mais, c'est Tom Faulkner, le joueur de cricket, s'ecria
Harrison, en regardant dans la direction qu'indiquait le doigt de
War. C'est le joueur le plus agile des Midlands et quand il etait
en pleine vigueur, il n'y avait guere de boxeurs en Angleterre qui
fussent capables de lui tenir tete.

-- Vous avez raison, Jack Harrison. Il fut un des trois qui se
presenterent, lorsque les trois champions de Birminghan porterent
un defi aux trois champions de Londres. C'est un arbre toujours
vert, ce Tom. Eh bien, il avait cinquante cinq ans passes quand il
defia et battit en cinquante minutes Jack Hornhill qui avait assez
d'endurance pour venir a bout de bien des jeunes. Il est
preferable de rendre des points en poids qu'en annees.

-- La jeunesse aura son compte, dit de l'autre cote de la table
une voix chevrotante. Oui, mes maitres, les jeunes auront leur
compte.

L'homme, qui venait de parler, etait le personnage le plus
extraordinaire qu'il y eut dans cette salle ou s'en trouvaient de
si extraordinaires.

Il etait vieux, tres vieux, si vieux meme qu'il echappait a toute
comparaison et personne n'eut ete en etat de dire son age, d'apres
sa peau momifiee et ses yeux de poisson.

Quelques rares cheveux gris etaient epars sur son crane jauni.
Quant a ses traits, ils avaient a peine quelque chose d'humain,
tant ils etaient deformes, car les rides profondes et les poches
flasques de l'extreme vieillesse etaient venues s'ajouter sur une
figure qui avait toujours ete d'une laideur grossiere et que bien
des coups avaient acheve de petrir et d'ecraser.

Des le commencement du repas, j'avais remarque cet etre-la, qui
appuyait sa poitrine contre le bord de la table, comme pour y
trouver un soutien necessaire, et qui epluchait, d'une main
tremblante, les mets places devant lui.

Mais, peu a peu, comme ses voisins le faisaient boire
copieusement, ses epaules reprirent de leur carrure. Son dos se
raidit, ses yeux s'allumerent, et il regarda autour de lui,
d'abord avec surprise, comme s'il ne se rappelait pas bien comment
il etait venu la, puis avec une expression d'interet veritablement
croissant.

Il ecoutait, en se faisant de sa main un cornet acoustique, les
conversations de ceux qui l'entouraient.

-- C'est le vieux Buckhorse, dit a demi-voix le champion Harrison.
Il etait exactement comme cela, il y a vingt ans, quand j'entrai
pour la premiere fois dans le ring. Il y eut un temps ou il etait
la terreur de Londres.

-- Oui, il l'etait, dit Bill War. Il se battait comme un cerf dix-
cors et il avait une telle endurance qu'il se laissait jeter a
terre d'un coup de poing, par le premier fils de famille venu,
pour une demi-couronne. Il n'avait pas a menager sa figure, voyez-
vous, car il a toujours ete l'homme le plus laid d'Angleterre.
Mais voila bien pres de soixante ans qu'on lui a fendu l'oreille
et il a fallu lui flanquer plus d'une raclee pour lui faire
comprendre enfin que la force le quittait.

-- La jeunesse aura son compte, mes maitres, ronronnait le vieux
en secouant pitoyablement la tete.

-- Remplissez-lui son verre, dit War. Eh! Tom, versez-lui une
goutte de tord-boyaux a ce vieux Buckhorse. Rechauffez-lui le
coeur.

Le vieux versa un verre de gin dans sa gorge ridee. Cela produisit
sur lui un effet extraordinaire.

Une lueur brilla dans chacun de ses yeux eteints.

Une legere rougeur se montra sur ses joues cireuses.

Ouvrant sa bouche edentee, il lanca soudain un son tout
particulier, argentin comme celui d'une cloche au son musical.

De rauques eclats de rire de toute la compagnie y repondirent. Des
figures allumees se pencherent en avant les unes des autres pour
apercevoir le veteran.

-- C'est Buckhorse, cria-t-on, c'est Buckhorse qui ressuscite.

-- Riez si vous voulez, mes maitres, s'ecria-t-il dans son jargon
de Lewkner Lane en levant ses deux mains maigres et sillonnees de
veines. Il ne se passera pas longtemps avant que vous voyiez mes
griffes qui ont cogne sur la boule de Figg et sur celle de Jack
Broughton et celle de Harry Gray et bien d'autres boxeurs fameux
qui se battaient pour gagner leur pain, avant que vos peres
fussent capables de manger leur soupe.

La compagnie se remit a rire et a encourager le veteran, par des
cris ou l'intonation railleuse n'etait pas depourvue de sympathie.

-- Servez-les bien, Buckhorse, arrangez-les donc. Racontez leur
comment les petits s'y prenaient de votre temps.

Le vieux gladiateur jeta autour de lui un regard des plus
dedaigneux.

-- Eh! d'apres ce que je vois, dit-il de son fausset aigu et
chevrotant, il y en a parmi vous qui ne sont pas capables de faire
partir une mouche posee sur de la viande. Vous auriez fait de tres
bonnes femmes de chambre, la plupart d'entre vous, mais vous vous
etes trompes de chemin, quand vous etes entres dans le ring.

-- Donnez-lui un coup de torchon par la bouche, dit une voix
enrouee.

-- Joe Berks, dit Jackson, je me chargerais d'epargner au bourreau
la peine de te rompre le cou, si Son Altesse royale n'etait pas
presente.

-- Ca se peut bien, patron, dit le coquin a moitie ivre, qui se
redressa en chancelant. Si j'ai dit quelque chose qui ne convienne
pas a un m'sieu comme il faut...

-- Asseyez-vous, Berks, cria mon oncle d'un ton si imperieux que
l'individu retomba sur sa chaise.

-- Eh bien! Lequel de vous regarderait en face Tom Slack, pepia le
vieux, ou bien Jack Broughton, lui qui a dit au vieux duc de
Cumberland qu'il se chargeait de demolir la garde du roi de
Prusse, a raison d'un homme par jour, tous les jours du mois de
l'annee, jusqu'a ce qu'il fut venu a bout de tout le regiment, et
le plus petit de ces gardes avait six pieds de long. Lequel
d'entre vous aurait ete capable de se remettre d'aplomb apres le
coup de torchon que donna le gondolier italien a Bob Wittaker?

-- Qu'est-ce que c'etait, Buckhorse? crierent plusieurs voix.

-- Il vint ici d'un pays etranger, et il etait si large qu'il se
mettait de profil pour passer par une porte. Il y etait force sur
ma parole, et il etait si fort que partout ou il cognait, il
fallait que l'os parte en morceaux et quand il eut casse deux ou
trois machoires, on crut qu'il n'y aurait personne dans le pays en
mesure de se lever contre lui. Pour lors, le roi s'en mele. Il
envoie un de ses gentilshommes trouver Figg pour lui dire: "Il y a
un petit qui casse un os a chaque fois qu'il touche et ca fait peu
d'honneur aux gars de Londres, s'ils le laissent partir sans lui
avoir flanque une rossee." Comme ca Figg se leve et il dit: "Je ne
sais pas, mon maitre. Il peut bien casser la gueule a n'importe
qui des gens de son pays, mais je lui amenerai un gars de Londres
a qui il ne cassera pas la machoire quand meme il se servirait
d'un marteau pilon." J'etais avec Figg au cafe Slaughter, qui
existait alors, quand il a dit ca au gentilhomme du roi: et j'y
vais, oui, j'y vais.

Apres ces mots, il lanca de nouveau ce cri singulier qui
ressemblait a un son de cloche. Sur quoi les Corinthiens et les
boxeurs se mirent de nouveau a rire et a l'applaudir.

-- Son Altesse... c'est-a-dire le comte de Chester... serait
charme d'entendre jusqu'au bout votre recit Buckhorse, dit mon
oncle a qui le prince venait de parler a voix basse.

-- Eh bien, Altesse Royale, voici ce qui se passa. Au jour venu,
tout le monde se rassembla dans l'amphitheatre de Figg, le meme
qui se trouvait a Tottenham Court. Bob Wittaker etait la, et ce
grand bandit de gondolier italien y etait aussi. Il y avait
egalement la tout le beau monde. Ils etaient plus de vingt mille
entasses qu'on aurait cru a voir leurs tetes, comme des pommes de
terre dans un tonneau faisant des rangees sur les bancs tout
autour. Et Jack Figg etait la en personne pour veiller a ce qu'on
jouat franc jeu dans cette lutte, avec un coquin de l'etranger.
Tout le peuple etait entasse en cercle, sauf qu'a un endroit il y
avait un passage pour que les messieurs de la noblesse pussent
aller prendre leurs places assises. Quant au ring, il etait en
charpente, comme c'etait la coutume alors, et eleve d'une hauteur
d'homme par-dessus la tete des gens. Bon! quand Bob eut ete mis en
face de ce geant italien, je lui dis: "Bob! donnez-lui un bon coup
dans les soufflets", parce que j'avais bien vu qu'il etait aussi
enfle qu'une galette au fromage. Alors, Bob marche et comme il
s'avance vers l'etranger, il recoit un rude coup sur la boule.
J'entendis le bruit sourd que ca fit et j'entendis passer quelque
chose tout pres de moi, mais quand je regardai, l'Italien etait en
train de se tater les muscles au milieu de la scene, mais quant a
Bob, impossible de l'apercevoir, pas plus que s'il n'etait jamais
venu la.

L'auditoire etait suspendu aux levres du vieux boxeur.

-- Eh bien! crierent une douzaine de voix, eh bien, Buckhorse!
Est-ce qu'il l'avait avale, quoi enfin?

-- Eh bien, mes garcons, voila justement ce que je me demandais
quand tout a coup, je vois deux jambes qui se dressaient en l'air,
au milieu du public, a une bonne distance de la. Je reconnus les
jambes de Bob, parce qu'il portait une sorte de culotte jaune avec
des rubans bleus aux genoux. Le bleu, c'etait sa couleur. Alors,
on le remit sur le bon bout. Oui, on lui fraya un passage et on
l'applaudit pour lui donner du courage, quoiqu'il n'en eut jamais
manque. Tout d'abord il etait si ebloui qu'il ne savait pas s'il
etait a l'eglise ou dans la prison du Maquignon, mais quand je
l'eus mordu aux deux oreilles, il se secoua et revint a lui. "Nous
allons nous y remettre, Buck" qu'il dit. "Il vous a marque" dis-
je. Et il cligna de l'oeil ou de ce qui lui en restait. Alors
l'Italien lance de nouveau son poing, mais Bob fait un bond de
cote et lui envoie un coup en pleine viande, avec toute la force
que Dieu lui avait donnee.

-- Eh bien? Eh bien?

-- Eh bien! L'Italien avait recu ca en plein sur la gorge et ca le
fit ployer en deux comme une mesure de deux pieds. Alors, il se
redresse et lance un cri. Jamais vous n'avez entendu chanter
Gloria! Alleluia! de cette force-la. Et voila que d'un bond, il
saute a bas de l'estrade et enfile le passage libre de toute la
vitesse de ses pattes. Tout le public se leve et part avec lui
aussi vite qu'on pouvait, mais on riait, on riait! Tout le chenil
etait plein de gens sur trois de front, qui se tenaient les flancs
comme s'ils eussent eu peur de se casser en deux. Bon, nous lui
fimes la chasse le long de Holborn jusque dans Fleet-Street, puis
dans Cheapside, plus loin que la Bourse, et on ne le rattrapa
qu'au bureau d'embarquement ou il s'informait a quelle heure avait
lieu le premier depart pour l'etranger.

Les rires redoublerent, on fit tinter les verres sur la table,
quand le vieux Buckhorse eut acheve son histoire.

Je vis le Prince de Galles remettre quelque chose au garcon qui
s'approcha et glissa l'objet dans la main du veteran. Il cracha
dessus avant de le fourrer dans sa poche.

Pendant ce temps-la, la table avait ete desservie. Elle etait
maintenant parsemee de bouteilles et de verres, et l'on
distribuait de longues pipes de terre et des paquets de tabac.

Mon oncle ne fumait point, parce qu'il croyait que cette habitude
noircissait les dents, mais un bon nombre de Corinthiens, et le
Prince fut des premiers, donnerent l'exemple en allumant leurs
pipes.

Toute contrainte avait disparu.

Les boxeurs professionnels, allumes par le vin, s'interpellaient
bruyamment d'un bout a l'autre des tables en envoyant a grands
cris leurs souhaits de bienvenue a leurs amis qui se trouvaient a
l'autre bout de la piece.

Les amateurs, se mettant a l'unisson de la compagnie, n'etaient
guere moins bruyants et, discutant a haute voix les merites des
uns et des autres, critiquaient a la face des professionnels leur
maniere de se battre et faisaient des paris sur les rencontres
futures.

Au milieu de ce sabbat retentit un coup frappe d'un air
autoritaire sur la table. Mon oncle se leva pour prendre la
parole.

Tel qu'il etait debout, sa figure pale et calme, le corps si bien
pris, je ne l'avais jamais vu sous un aspect si avantageux pour
lui, car avec toute son elegance, il paraissait posseder un empire
inconteste sur ces farouches gaillards.

On eut dit un chasseur qui va et vient sans souci, au milieu d'une
meute qui bondit et aboie.

Il exprima son plaisir de voir un si grand nombre de bons
sportsmen reunis, et reconnut l'honneur qui avait ete fait tant a
ses invites qu'a lui-meme, par la presence, ce soir-la, d'une
illustre personnalite qu'il devait mentionner sous le nom de comte
de Chester.

Il etait fache que la saison ne lui eut pas permis de servir du
gibier sur la table, mais il y avait autour d'elle de si beau
gibier qu'on n'en regrettait pas l'absence.

Applaudissements et rires.

Selon lui, le sport du ring avait contribue a developper ce mepris
de la douleur et du danger qui avait tant de fois contribue au
salut du pays dans les temps passes et qui allait redevenir
necessaire s'il devait en croire ce qu'il avait entendu.

Si un ennemi debarquait sur nos rivages, alors, avec notre armee
si peu nombreuse, nous serions dans la necessite de compter sur la
bravoure naturelle a la race, bravoure pliee a la perseverance par
la vue et la pratique des sports virils.
En temps de paix egalement, les regles du ring avaient ete utiles,
en ce qu'elles consolidaient les principes du jeu loyal, en ce
qu'elles rendaient l'opinion publique hostile a l'usage du couteau
ou des coups de bottes si repandu a l'etranger.

Il concluait en demandant que l'on but au succes de la Fantaisie,
en associant a ce toast le nom de John Jackson, le digne
representant et le type de ce qu'il y avait de plus admirable dans
la boxe anglaise.

Jackson ayant repondu avec une promptitude et un a-propos
qu'aurait pu lui envier plus d'un homme public, mon oncle se leva
encore une fois.

-- Nous sommes reunis, ce soir, dit-il, non seulement pour
celebrer les gloires passees du ring professionnel, mais encore
pour organiser des rencontres prochaines. Il serait aise,
maintenant que les patrons et les boxeurs sont groupes sous ce
toit, de regler quelques accords. J'en ai moi-meme donne l'exemple
en faisant avec Sir Lothian Hume un match dont les conditions vont
vous etre communiquees par ce gentleman.

Sir Lothian se leva, un papier a la main.

-- Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les
conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne
s'est jamais battu pour un prix, s'engage a une rencontre qui aura
lieu le 18 mai de la presente annee avec tout homme, quel que soit
son poids, qui aura ete choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix
de Sir Charles Tregellis est limite a un homme au-dessous de vingt
ans ou au-dessus de trente-cinq de maniere a exclure Belcher et
les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont
de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront
payees par le gagnant a son homme. Qui se dedira, paiera.
C'etait chose curieuse que de voir avec quelle gravite tous ces
gens-la, boxeurs et amateurs, penchaient la tete et jugeaient les
conditions du match.

-- On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est age de
vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais dispute de prix dans un
combat regulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru
pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.

-- Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.

-- C'est precisement pour ce motif, Sir John, que je mise a deux
contre un en sa faveur.

-- Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille
et le poids de Wilson?

-- Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone
dix.

-- Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour
n'importe quel bipede, dit Jackson au milieu des murmures
approbateurs des professionnels.

-- Lisez les regles du combat, Sir Lothian.

-- Le combat aura lieu le mardi 18 mai, a dix heures du matin,
dans un endroit qui sera fixe posterieurement. Le ring sera un
carre de vingt pieds de cote. Ni l'un ni l'autre des combattants
ne se retirera a moins d'un coup decisif reconnu pour tel par les
arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis
sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour
les departager. Cela est-il conforme a vos desirs, Sir Charles?

Mon oncle acquiesca d'un signe de tete.

-- Avez-vous quelque chose a dire, Wilson?

Le jeune pugiliste, qui etait d'une structure singuliere dans sa
maigreur efflanquee, avec une figure accidentee, osseuse, passa
ses doigts dans sa chevelure coupee court.

-- Si ca vous plait, monsieur, dit-il avec le leger zezaiement des
campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de cote, c'est un
peu etroit pour un homme de treize stone.

Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.

-- Combien vous faudrait-il, Wilson?

-- Vingt-quatre, Sir Lothian.

-- Avez-vous quelque objection, Sir Charles?

-- Aucune.

-- Avez-vous encore quelque chose a demander, Wilson?

-- Si ca vous plait, monsieur, je ne serais pas fache de savoir
avec qui je vais me battre.

-- A ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement designe
votre champion, Sir Charles.

-- J'ai l'intention de ne le faire que le matin meme du combat. Je
crois que le texte meme de notre pari me reconnait ce droit.

-- Certainement, vous pouvez en faire usage.

-- C'est mon intention et je serais immensement oblige envers Mr
Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le depot des enjeux.

Ce gentleman s'etant empresse de donner son consentement, toutes
les formalites que comportaient ces modestes tournois furent
accomplies.

Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, etant echauffes par le
vin, echangeaient des regards de colere d'un bord a l'autre des
tables.

La lumiere penetrant a travers les spirales grises de la fumee du
tabac eclairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les
faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'etait
jadis elevee pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte
deloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte a
Hornchurch, se ranima de nouveau.

Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se
battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir
que Mendoza avait ete vaincu loyalement.

Joe Berks, qui etait devenu de plus en plus bruyant et agressif a
mesure que la soiree s'avancait, tenta de monter sur la table, en
proferant d'horribles blasphemes, pour en venir aux mains avec un
vieux Juif nomme Yussef le batailleur, qui s'etait lance a corps
perdu dans la discussion.

Il n'en eut pas fallu beaucoup plus pour que le souper se terminat
par une bataille generale et acharnee et ce ne fut que grace aux
efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes
plus froids, plus rassis, que nous n'assistames pas a une melee.
Alors, cette question une fois ecartee, surgit a la place celle
des pretentions rivales pour les championnats de differents poids.

Des propos encoleres furent de nouveau echanges. Des defis etaient
dans l'air.

Il n'y avait pas de limite precise entre les poids legers, moyens
et lourds et, cependant, c'etait une affaire importante, pour le
classement d'un boxeur de savoir s'il serait cote comme le plus
lourd des poids legers, ou le plus leger des poids lourds.

L'un se posait comme le champion de dix stone; l'autre etait pret
a accepter n'importe quel match a onze stone, mais se refusait a
aller jusqu'a douze, ce qui aurait eu pour resultat de le mettre
aux prises avec l'invincible Jem Belcher.

Faulkner se donnait comme le champion des veterans, et l'on
entendit meme resonner a travers le tumulte le singulier coup de
cloche du vieux Buckhorse, declarant qu'il portait un defi a
n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant
moins de sept stone.

Mais malgre ces eclaircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le
champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il etait
absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la
soiree sans desagrements. Il m'avait conseille, dans le cas ou la
chose prendrait une mauvaise tournure, de me refugier sous la
table, quand le maitre de l'auberge entra d'un pas presse et remit
un billet a mon oncle.

Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en
relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.

Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire
aux levres:
-- Gentlemen, dit-il, il y a en bas un etranger qui attend et
exprime le desir d'engager un combat decisif avec le meilleur
boxeur qu'il y ait dans la salle.


XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES


Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise
silencieuse puis d'un eclat de rire general.

On pouvait argumenter pour savoir quel etait le champion pour
chaque poids, mais il etait absolument certain que les champions
de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un defi
assez audacieux pour s'adresser a tous, sans exception, sans
distinction de poids ou d'age etait de nature telle qu'on ne
pouvait y voir qu'une farce, mais c'etait une farce qui pouvait
couter cher au plaisant.

-- Est-ce pour tout de bon? demanda mon oncle.

-- Oui, sir Charles, repondit l'hotelier. L'homme attend en bas.

-- C'est un chevreau, crierent plusieurs boxeurs, quelque gamin
qui nous fait poser.

-- Ne le croyez pas, repondit l'hotelier. C'est un Corinthien a la
derniere mode, a en juger par son habillement, et il parle
serieusement ou je ne me connais pas en hommes.

Mon oncle s'entretint quelques instants a voix basse avec le
Prince de Galles.

-- Eh bien! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas tres
avancee et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui desire montrer
son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion.
-- Quel est son poids, Bill? demanda Jem Belcher.

-- Il a pres de six pieds et je le classerai dans les treize stone
quand il sera deshabille.

-- Poids lourd. Qui est-ce qui le prend? s'ecria Jackson.

Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'a
Sam le Hollandais.

La salle retentissait de cris enroues, des propos de ceux qui se
pretendaient qualifies pour ce choix.

Une bataille, alors qu'ils etaient echauffes par le vin et murs
pour en decoudre, et surtout une bataille devant une societe aussi
choisie, devant le Prince lui-meme, c'etait une chance qui ne se
presentait pas souvent a eux.

Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des
plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur
dignite d'accepter un engagement ainsi improvise.

-- Eh bien! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui,
remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaisee:
C'est au president de choisir.

-- Votre Altesse Royale a peut-etre un champion en vue, demanda
mon oncle.

-- Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge
et les yeux de plus en plus ternes, je me presenterais moi-meme si
ma position etait differente. Vous m'avez vu avec les gants
Jackson. Vous connaissez ma forme?

-- J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et
j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.

-- Peut-etre Jem Belcher consentirait-il a nous donner une seance.

Belcher secoua sa belle tete en souriant.

-- Voici mon frere Tom ici present qui n'a jamais saigne a
Londres. Il ferait un match plus equitable.

-- Qu'on me le donne a moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce
soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera a
prendre ma place. Ce gibier-la, c'est pour moi, mes maitres.
Laissez-le-moi si vous tenez a voir comment on prepare une tete de
veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai
avec Tom Belcher et apres, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou
tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.

Il etait clair que Berks s'etait mis dans un etat tel qu'il
fallait qu'il se battit avec quelqu'un.

Sa figure grossiere etait tendue.

Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses mechants yeux
gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en
quete d'une querelle.

Ses grosses mains rouges etaient serrees en poings noueux. Il en
brandit un d'un air menacant tout en promenant autour des tables
son regard d'ivrogne.

-- Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe
Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais
et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse
Royale et de la compagnie, je le designerai comme notre champion
en cette occasion.

-- Vous me faites grand honneur, s'ecria l'individu qui se leva en
chancelant et commenca a oter son habit. Si je ne l'avale pas en
cinq minutes, puisse-je ne jamais revoir le Shroshire.

-- Un instant, Berks, crierent plusieurs amateurs. Dans quel
endroit la lutte aura-t-elle lieu?

-- Ou vous voudrez, mes maitres, je me battrai dans la fosse d'un
scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous
voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.

-- Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement.
Ou donc aller? dit mon oncle.

-- Sur mon ame, Tregellis, s'ecria le Prince, je crois que notre
ami l'inconnu aurait son avis a donner sur l'affaire. Ce serait
lui manquer completement d'egards que de ne pas lui laisser le
choix des conditions.

-- Vous avez raison, Sir, il faut le faire monter.

-- Voila qui est bien facile, car il franchit justement le seuil.

Je jetai un regard autour de moi et j'apercus un jeune homme de
haute taille, fort bien vetu, couvert d'un grand manteau de voyage
de couleur brune et coiffe d'un chapeau de feutre noir.

Une seconde apres, il se tourna et je saisis convulsivement le
bras du champion Harrison.

-- Harrison, fis-je d'une voix haletante, c'est le petit Jim.

Et cependant des le premier moment, il m'etait venu a l'esprit que
la chose etait possible, qu'elle etait meme probable.

Je crois qu'elle s'etait egalement presentee a l'esprit
d'Harrison, car je remarquai une expression serieuse, puis agitee
sur sa physionomie, des qu'il fut question d'un inconnu qui etait
en bas.

En ce moment, des que se fut calme le murmure de surprise et
d'admiration cause par la figure et la tournure de Jim, Harrison
se leva en gesticulant avec vehemence.

-- C'est mon neveu Jim, gentlemen, cria-t-il. Il n'a pas vingt
ans, et s'il est ici, je n'y suis pour rien.

-- Laissez-le tranquille, Harrison, s'ecria Jackson. Il est assez
grand pour repondre lui-meme.

-- Cette affaire est allee assez loin, dit mon oncle. Harrison, je
crois que vous etes trop bon sportsman pour vous opposer a ce que
votre neveu prouve qu'il tient de son oncle.

-- Il est bien different de moi, s'ecria Harrison au comble de
l'embarras. Mais je vais vous dire, gentlemen, ce que je puis
faire. J'avais decide de ne plus remettre les pieds dans un ring.
Je me mesurerai volontiers avec Joe Berks, rien que pour divertir
un instant la societe.

Le petit Jim s'avanca et posa la main sur l'epaule du champion.

-- Il le faut, oncle, dit-il a mi-voix mais de facon que je
l'entendis, je suis fache d'aller contre vos desirs, mais mon
parti est pris, et j'irai jusqu'au bout.

Harrison secoua ses vastes epaules.

-- Jim, Jim, vous ne vous doutez pas de ce que vous faites. Mais
je vous ai deja entendu tenir ce langage et je sais que cela finit
toujours par ce qui vous plait.

-- J'espere, Harrison, que vous avez renonce a votre opposition?
demanda mon oncle.

-- Puis-je prendre sa place?

-- Vous ne voudriez pas qu'on dise que j'ai porte un defi et que
j'ai laisse a un autre le soin de le tenir? dit tout bas Jim.
C'est mon unique chance. Au nom du ciel, ne vous mettez pas en
travers de ma route.

La large figure, ordinairement impassible, du forgeron etait
bouleversee par la lutte des emotions contradictoires.

A la fin, il abattit brusquement son poing sur la table.

-- Ce n'est point ma faute, s'ecria-t-il, ca devait arriver et
c'est arrive. Jim, au nom du ciel, mon garcon, rappelez-vous vos
distances et tenez-vous a bonne portee d'un homme qui pourrait
vous rendre seize livres.

-- J'etais certain qu'Harrison ne s'obstinerait pas quand il
s'agit de sport, dit mon oncle. Nous sommes heureux que vous soyez
venu, car nous pourrons nous entendre et prendre les arrangements
necessaires en vue de votre defi si digne d'un sportsman.

-- Contre qui vais-je me battre? dit Jim en jetant un regard sur
toutes les personnes presentes qui etaient toutes debout en ce
moment.

-- Jeune homme, vous verrez a qui vous avez affaire, avant que la
partie soit engagee a fond, cria Berks en se frayant passage par
des poussees inegales a travers la foule. Vous aurez besoin d'un
ami pour jurer qu'il vous reconnait avant que j'aie fini, voyez-
vous?

Jim le toisa et le degout se peignit sur tous les traits de sa
figure.

-- Assurement, vous n'allez pas me mettre aux prises avec un homme
ivre? dit-il. Ou est Jem Belcher?

-- Me voici, jeune homme.

-- Je serais heureux de m'essayer avec vous, si je le puis.

-- Mon garcon, il faut percer par degres jusqu'a moi. On ne monte
pas d'un bond d'un bout a l'autre de l'echelle, on la gravit
echelon par echelon. Montrez-vous digne d'etre un adversaire pour
moi, et je vous donnerai votre tour.

-- Je vous suis fort oblige.

-- Et votre air me plait, je vous veux du bien, dit Belcher en lui
tendant la main.

Ils etaient assez semblables entre eux, tant de figure que de
proportions, a cela pres que le champion de Bristol avait quelques
annees de plus.

Il s'eleva un murmure d'admiration quand on vit cote a cote ces
deux corps de haute taille, sveltes, et ces traits aux angles vifs
et bien marques.

-- Avez-vous fait choix de quelque endroit pour le combat? demanda
mon oncle.

-- Je m'en rapporte a vous, monsieur, dit Jim.

-- Pourquoi n'irait-on pas a Five's Court? suggera sir John.

-- Soit, allons a Five's Court.

Mais cela ne faisait pas du tout le compte de l'hotelier. Il
voyait dans cet heureux incident l'occasion de moissonner une
recolte nouvelle dans les poches de la depensiere compagnie.

-- Si vous le voulez bien, s'ecria-t-il, il n'est pas necessaire
d'aller aussi loin. Mon hangar a voitures derriere la cour est
vide et vous ne trouverez jamais d'endroit plus favorable pour se
cogner.

Une exclamation unanime s'eleva en faveur du hangar a voitures et
ceux qui etaient pres de la porte s'esquiverent en toute hate dans
l'espoir de s'emparer des meilleures places.

Mon gros voisin, Bill War, tira Harrison a l'ecart.

-- J'empecherais ca, si j'etais a votre place.

-- Si je le pouvais, je le ferais. Je ne desire pas du tout qu'il
se batte. Mais, quand il s'est mis quelque chose en tete il est
impossible de le lui oter.

Tous les combats qu'avait livres le pugiliste, si on les avait mis
ensemble, ne l'auraient pas mis dans une semblable agitation.

-- Alors chargez-vous de lui et prenez l'eponge, quand les choses
commenceront a tourner mal. Vous connaissez le record de Joe
Berks?

-- Il a commence depuis mon depart.

-- Eh bien! C'est une terreur. Il n'y a que Belcher qui puisse
venir a bout de lui. Vous voyez vous-meme l'homme: six pieds et
quatorze stone. Avec cela, le diable au corps. Belcher l'a battu
deux fois, mais la seconde il lui a fallu se donner bien du mal.

-- Bon, bon, il nous faut en passer par la. Vous n'avez pas vu le
petit Jim sortir ses muscles. Sans quoi, vous auriez meilleure
opinion de ses chances. Il n'avait guere que seize ans quand il
rossa le Coq des Dunes du Sud, et depuis, il a fait bien du
chemin.

La compagnie sortait a flots par la porte et descendait a grand
bruit les marches.

Nous nous melames donc au courant.

Il tombait une pluie fine et les lumieres jaunes des fenetres
faisaient reluire le pavage en cailloux de la cour.

Comme il faisait bon respirer cet air frais et humide, en sortant
de l'atmosphere empestee de la salle du souper.
A l'autre bout de la cour, s'ouvrait une large porte qui se
dessinait vivement a la lumiere des lanternes de l'interieur.

Par cette porte entra le flot des amateurs et des combattants qui
se bousculaient dans leur empressement, pour se placer au premier
rang.

De mon cote, avec ma taille plutot petite, je n'aurais rien vu, si
je n'avais rencontre un seau retourne sur lequel je me plantai en
m'adossant au mur.

La piece etait vaste avec un plancher en bois et une ouverture en
carre dans la toiture. Cette ouverture etait festonnee de tetes,
celles des palefreniers et des garcons d'ecurie qui regardaient de
la chambre aux harnais, situee au-dessus.

Une lampe de voiture etait suspendue a chaque coin et une tres
grosse lanterne d'ecurie pendait au bout d'une corde attachee a
une maitresse poutre.

Un rouleau de cordage avait ete apporte et quatre hommes, sous la
direction de Jackson, avaient ete postes pour le tenir.

-- Quel espace leur donnez-vous? demanda mon oncle.

-- Vingt-quatre pieds, car ils sont tous deux fort grands,
Monsieur.

-- Tres bien. Et une demi-minute apres chaque round, je suppose.
Je serai un des arbitres, si Sir Lothian Hume veut etre l'autre et
vous Jackson, vous tiendrez la montre et vous servirez d'arbitre
supreme.

Tous les preparatifs furent faits avec autant de celerite que
d'exactitude par ces hommes experimentes.

Mendoza et Sam le Hollandais furent charges de Berks. Petit Jim
fut confie aux soins de Belcher et de Jack Harrison.

Les eponges, les serviettes et une vessie pleine de brandy furent
passees de mains en mains, pour etre mises a la disposition des
seconds.

-- Voici votre homme, s'ecria Belcher. Arrivez, Berks, ou bien
nous allons vous chercher.

Jim parut dans le ring, nu jusqu'a la ceinture, un foulard de
couleur noue autour de la taille.

Un cri d'admiration echappa aux spectateurs quand ils virent les
belles lignes de son corps, et je criai comme les autres.

Il avait les epaules plutot tombantes que massives, mais il avait
les muscles a la bonne place, faisant des ondulations longues et
douces, du cou a l'epaule, et de l'epaule au coude.

Son travail a l'enclume avait donne a ses bras leur plus haut
degre de developpement.

La vie salubre de la campagne avait revetu d'un luisant brillant
sa peau d'ivoire qui refletait la lumiere des lampes.

Son expression indiquait un grand entrain, la confiance. Il avait
cette sorte de demi-sourire farouche que je lui avais vu bien des
fois dans le cours de notre adolescence et qui indiquait, sans
l'ombre d'un doute pour moi, la determination d'un orgueil dur
comme fer.
Il perdrait connaissance, longtemps avant que le courage
l'abandonnat.

Pendant ce temps, Joe Berks s'etait avance d'un air fanfaron et
s'etait arrete les bras croises entre ses seconds, dans l'angle
oppose.

Son expression n'avait rien de la hate, de l'ardeur de son
adversaire et sa peau d'un blanc mat, aux plis profonds sur la
poitrine et sur les cotes, prouvait, meme a des yeux
inexperimentes, comme les miens, qu'il n'etait pas un boxeur
manquant d'entrainement.

Certes une vie passee a boire des petits verres et a se donner du
bon temps l'avait rendu bouffi et lourd.

D'autre part, il etait fameux par son adresse, par la force de son
coup, de sorte que meme devant la superiorite de l'age et de la
condition, les paris furent a trois contre un en sa faveur.

Sa figure charnue, rasee de pres, exprimait la ferocite autant que
le courage.

Il restait immobile, fixant mechamment Jim de ses petits yeux
injectes de sang, portant un peu en avant ses larges epaules,
comme un matin farouche tire sur sa chaine.

Le brouhaha des paris s'etait augmente, couvrant tous les autres
bruits. Les hommes se jetaient leurs appreciations d'un cote a
l'autre du hangar, agitaient les mains en l'air pour attirer
l'attention ou pour faire signe qu'ils acceptaient un pari.

Sir John Lade, debout au premier rang, criait les sommes tenues
contre Jim et les evaluait liberalement avec ceux qui jugeaient
d'apres l'apparence de l'inconnu.
-- J'ai vu Berks se battre, disait-il a l'honorable Berkeley
Craven. Ce n'est pas un blanc bec de campagnard qui battra un
homme possesseur d'un pareil record.

-- Il se peut que ce soit un blanc bec de campagnard, dit l'autre,
mais on m'a tenu pour un bon juge en fait de bipedes ou de
quadrupedes et je vous le dis, Sir John, je n'ai jamais vu de ma
vie homme qui parut mieux en forme. Pariez-vous toujours contre
moi?

-- Trois contre un.

-- Chaque unite compte pour cent livres.

-- Tres bien, Craven! les voila partis. Berks! Berks! Bravo!
Berks! Bravo! Je crois bien Berkeley que j'aurai a vous faire
verser ces cent livres.

Les deux hommes s'etaient mis debout face-a-face, l'un aussi leger
qu'une chevre, avec son bras gauche bien en dehors, et le bras
droit en travers du bas de sa poitrine, tandis que Berks tenait
les deux bras a demi ployes et les pieds presque sur la meme
ligne, de facon a pouvoir porter en arriere l'un ou l'autre.

Pendant une minute, ils se regarderent.

Puis Berks baissant la tete et lancant un coup de sa facon qui
etait de passer sa main par-dessus celle de l'autre, poussa
brusquement Jim dans son coin.

Ce fut une glissade en arriere plutot qu'un Knock-down mais on vit
un mince filet de sang couler au coin de la bouche de Jim.

En un instant, les seconds prirent leurs hommes et les
entrainerent dans leur coin.

-- Vous est-il egal de doubler notre enjeu? dit Berkeley Craven,
qui allongeait le cou pour apercevoir Jim.

-- Quatre contre un sur Berks! Quatre contre un sur Berks!
crierent les gens du ring.

-- L'inegalite s'est accrue, comme vous voyez. Tenez-vous quatre
contre un en centaines?

-- Parfaitement, Sir John!

-- On dirait que vous comptez davantage sur lui, maintenant qu'il
a eu un Knock-down.

--Il a ete bouscule par un coup, mais il a pare tous ceux qui lui
ont ete portes et je trouve qu'il avait une mine a mon gre quand
il s'est releve.

-- Bon! Moi j'en tiens pour le vieux boxeur. Les voici de nouveau.
Il a appris un joli jeu, et il se couvre bien, mais ce n'est pas
toujours celui qui a les meilleures apparences qui gagne.

Ils etaient aux prises pour la seconde fois et je trepignais
d'agitation sur mon seau.

Il etait evident que Berks pretendait l'emporter de haute lutte,
tandis que Jim, conseille par les deux hommes les plus
experimentes de l'Angleterre, comprenait fort bien que la tactique
la plus sure consistait a laisser le coquin gaspiller sa force et
son souffle en pure perte.

Il y avait quelque chose d'horrible dans l'energie que mettait
Berks a lancer ses coups et a accompagner chaque coup d'un
grognement sourd.

Apres chacun d'eux, je regardais Jim comme j'aurais regarde un
navire echoue sur la plage du Sussex, apres chaque vague succedant
a une autre vague, qui venait de monter en grondant et chaque fois
je m'attendais a le revoir cruellement abime.

Mais la lumiere de la lanterne me montrait chaque fois la figure
aux traits fins de l'adolescent, avec la meme expression alerte,
les yeux bien ouverts, la bouche serree, pendant qu'il recevait
les coups sur l'avant-bras ou que, baissant subitement la tete, il
les laissait passer en sifflant par-dessus son epaule.

Mais Berks avait autant de ruse que de violence.

Graduellement, il fit reculer Jim dans un angle du carre de
cordes, d'ou il lui etait impossible de s'echapper et des qu'il
l'y eut enferme, il se jeta sur lui comme un tigre.

Ce qui se passa alors dura si peu de temps, que je ne saurais le
detailler dans son ordre, mais je vis Jim se baisser rapidement
sous les deux bras lances a toute volee. En meme temps, j'entendis
un bruit sec, sonore, et je vis Jim danser au centre du ring,
Berks gisant sur le cote, une main sur un oeil.

Quelles clameurs! Les professionnels, les Corinthiens, le Prince,
les valets d'ecurie, l'hotelier, tout le monde criait a tue-tete.

Le vieux Buckhorse sautillait pres de moi, sur une caisse, et de
sa voix criarde, piaillait des critiques et des conseils en un
jargon de ring etrange et vieilli que personne ne comprenait.

Ses yeux eteints brillaient. Sa face parcheminee fremissait
d'excitation et son bruit musical de cloche domina le vacarme.

Les deux hommes furent entraines vivement dans leurs coins.

Un des seconds les epongeait tandis que l'autre agitait une
serviette, devant leur figure. Eux-memes, les bras ballants, les
jambes allongees, absorbaient autant d'air que leurs poumons
pouvaient en contenir pendant le court intervalle qui leur etait
accorde.

-- Que pensez-vous de votre blanc bec campagnard? cria Craven
triomphant. Avez-vous jamais rien vu de plus magistral?

-- Ce n'est certes point un Jeannot, dit Sir John en hochant la
tete. A combien tenez-vous pour Berks, Lord Sele?

-- A deux contre un.

-- Je vous le prends a cent par unite.

-- Voila Sir John qui se couvre, s'ecria mon oncle, en se
retournant vers nous avec un sourire.

-- Allez! dit Jackson.

Ce round-la fut notablement plus court que le precedent.

Evidemment, Berks avait recu la recommandation d'engager la lutte
de pres a tout prix, pour profiter de l'avantage que lui donnait
sa superiorite de poids, avant que l'avantage que donnait a son
adversaire sa superiorite de forme put faire son effet.

D'autre part, Jim, apres ce qui s'etait passe dans le dernier
round, etait moins dispose a faire de grands efforts pour le tenir
a distance d'une longueur de bras.

Il visa a la tete de Berks qui se lancait a fond, le manqua et
recut a rebours un violent coup en plein corps, qui lui imprima
sur les cotes, en haut, la marque en rouge de quatre phalanges.

Comme ils se rapprochaient, Jim saisit a l'instant sous son bras
la tete spherique de son adversaire et y appliqua deux coups du
bras ploye, mais grace a son poids le professionnel le fit sauter
par-dessus lui et tous deux roulerent a terre, cote a cote,
essouffles.

Mais Jim se releva d'un bond et se rendit dans son coin, tandis
que Berks, etourdi par ses exces de ce soir, se dirigeait vers son
siege en s'appuyant d'un bras sur Mendoza et de l'autre sur Sam le
Hollandais.

-- Soufflets de forge a raccommoder, s'ecria Jem Belcher. Et
maintenant qui tient quatre contre un?

-- Donnez-nous le temps d'oter le couvercle de notre poivriere,
dit Mendoza. Nous entendons qu'il y en ait pour la nuit.

-- Voila qui en a bien l'air! dit Jack Harrison. Il a deja un oeil
de ferme. Je tiens un contre un que mon garcon gagne.

-- Combien? crierent plusieurs voix.

-- Deux livres quatre shillings trois pence, dit Harrison comptant
tout ce qu'il possedait en ce monde.

Jackson cria une fois de plus.
-- Allez!

Tous deux furent d'un bond a la marque, Jim avec autant de ressort
et de confiance et Berks avec un ricanement fixe sur sa face de
bouledogue et un eclair de feroce malice dans l'oeil qui pouvait
lui servir.

Sa demi-minute ne lui avait pas rendu tout son souffle et sa vaste
poitrine velue se soulevait, s'abaissant avec un haletement
rapide, bruyant comme celui d'un chien courant qui n'en peut plus.

-- Allez-y, mon garcon, bourrez-le sans relache, hurlerent Belcher
et Harrison.

-- Menagez votre souffle, Berks! Menagez votre souffle, criaient
les Juifs.

Ainsi donc nous assistames a un renversement de tactique, car
cette fois c'etait Jim qui se lancait avec toute la vigueur de la
jeunesse, avec une energie que rien n'avait entamee, tandis que
Berks, le sauvage, payait a la nature la dette qu'il avait
contractee, en l'outrageant tant de fois.

Il ouvrait la bouche. Il avait des gargouillements dans la gorge,
sa figure s'empourprait dans les efforts qu'il faisait pour
respirer tout en etendant son long bras gauche et reployant son
bras droit en travers, pour parer les coups de son nerveux
antagoniste.

-- Laissez-vous tomber quand il frappera, cria Mendoza. Laissez-
vous tomber et prenez un instant de repos.

Mais il n'y avait pas de sournoiserie ni de changement dans le jeu
de Berks.
Il avait toujours ete une courageuse brute qui dedaignait de
s'effacer devant un adversaire, tant qu'il pouvait tenir sur ses
jambes.

Il tint Jim a distance avec ses longs bras et si bien que Jim
bondit autour de lui pour trouver une ouverture, il etait arrete
comme s'il avait eu devant une barre de fer de quarante pouces.

Maintenant, chaque instant gagne etait un avantage pour Berks.

Deja il respirait plus librement et la teinte bleuatre s'effacait
sur sa figure.

Jim devinait que les chances d'une prompte victoire allaient lui
glisser entre les doigts. Il revint, il multiplia ses attaques
rapides comme l'eclair, sans pouvoir vaincre la resistance passive
que lui opposait le professionnel experimente.

C'etait alors que la science du ring trouvait son application.
Heureusement pour Jim, il avait derriere lui deux maitres de cette
science.

-- Portez votre gauche sur sa marque, mon garcon, et visez a la
tete avec le droit, crierent-ils.

Jim entendit et agit a l'instant.

-- Pan!

Son poing gauche arriva juste a l'endroit ou la courbe des cotes
de son adversaire quittait le sternum.

La violence du coup fut attenuee de moitie par le coude de Berks,
mais elle eut pour resultat de lui faire porter la tete en avant.

-- Pan! fit le poing droit, avec un son clair, net, d'une boule de
billard qui en heurte une autre.

Berks chancela, battit l'air de ses bras, pivota et s'abattit en
une vaste masse de chair sur le sol.

Ses seconds s'elancerent aussitot et le mirent sur son seant. Sa
tete se balancait inconsciemment d'une epaule a l'autre et finit
meme par tomber en arriere le menton tendu vers le plafond.

Sam le Hollandais lui fourra la vessie de brandy entre les dents,
pendant que Mendoza le secouait avec fureur en lui hurlant des
injures aux oreilles; mais ni l'alcool ni les injures ne pouvaient
le faire sortir de cette insensibilite sereine.

Le mot: "Allez!" fut prononce au moment prescrit et les Juifs,
voyant que l'affaire etait finie, lacherent la tete de leur homme
qui retomba avec bruit sur le plancher. Il y resta etendu, ses
gros bras, ses fortes jambes allonges, pendant que les Corinthiens
et les professionnels s'empressaient d'aller plus loin secouer la
main de son vainqueur.

De mon cote, j'essayai aussi de fendre la foule, mais ce n'etait
pas une tache aisee pour l'homme le plus faible qu'il y eut dans
la piece.

Tout autour de moi, des discussions animees s'engageaient entre
amateurs et professionnels sur la performance de Jim et sur son
avenir.

-- C'est le plus beau debut que j'aie jamais vu, depuis le jour ou
Jem Belcher se battit pour la premiere fois avec Paddington Jones
a Wormwood Scrubbs, il y aura de cela quatre ans au dernier avril,
dit Berkeley Craven. Vous lui verrez la ceinture autour du corps,
avant qu'il ait vingt-cinq ans, ou je ne me connais pas en hommes.

-- Cette belle figure que voila me coute bel et bien cinq cents
livres, grommelait Sir John Lade. Qui aurait cru qu'il tapait
d'une facon si cruelle?

-- Malgre cela, disait un autre, je suis convaincu que si Joe
Berks avait ete a jeun, il l'aurait mange. En outre, le jeune gars
etait en plein entrainement, tandis que l'autre etait pret a
eclater comme une pomme de terre trop cuite, s'il avait ete
touche. Je n'ai jamais vu un homme aussi mou et avec le souffle en
pareille condition. Mettez les hommes a l'entrainement et votre
casseur de tetes sera comme une poule devant un cheval.

Quelques-uns furent de l'avis de celui qui venait de parler.
D'autres furent d'un avis contraire, de sorte qu'une discussion
passionnee s'engagea autour de moi.

Pendant qu'elle marchait, le prince partit et comme a un signal
donne, la majorite de la compagnie gagna la porte.

Cela me permit d'arriver enfin jusqu'au coin ou Jim finissait sa
toilette pendant que le champion Harrison, avec des larmes de joie
sur les joues, l'aidait a remettre son pardessus.

-- En quatre rounds! ne cessait-il de repeter dans une sorte
d'extase. Joe Berks en quatre rounds! Et il en a fallu quatorze a
Jem Belcher!

-- Eh bien! Roddy, cria Jim en me tendant la main, je vous l'avais
bien dit que j'irais a Londres et que je m'y ferais un nom.

-- C'etait splendide, Jim!

-- Bon vieux Roddy! J'ai vu dans le coin votre figure, vos yeux
fixes sur moi. Vous n'etes pas change avec tous vos beaux habits
et vos vernis de Londres.

-- C'est vous qui avez change, Jim. J'ai eu de la peine a vous
reconnaitre quand vous etes entre dans la salle.

-- Et moi aussi, dit le forgeron. Ou avez-vous pris tout ce beau
plumage, Jim? Je sais pour sur que ce n'est pas votre tante qui
vous aura aide a faire les premiers pas vers le ring et ses prix.

-- Miss Hinton a ete une amie pour moi, la meilleure amie que
j'aie jamais eue!

-- Hum! je m'en doutais, grommela le forgeron. Eh bien! Jim, je
n'y suis pour rien et vous, Jim, vous aurez a me rendre temoignage
sur ce point quand nous retournerons a la maison. Je ne sais pas
trop ce que... Mais ce qui est fait est fait et on n'y peut plus
rien... Apres tout, elle est... A present que le diable emporte ma
langue maladroite.

Je ne saurais dire si c'etait l'effet du vin qu'il avait bu au
souper ou l'excitation que lui causait la victoire du petit Jim,
mais Harrison etait tres agite et sa physionomie d'ordinaire
placide avait une expression de trouble extreme.

Ses manieres semblaient tour a tour trahir la jubilation et
l'embarras.

Jim l'examinait avec curiosite et evidemment, se demandait ce qui
pouvait se cacher derriere ces phrases hachees et ces longs
silences.

Pendant ce temps, le hangar aux voitures avait ete debarrasse.

Jem Belcher etait reste a causer d'un air fort grave avec mon
oncle.

-- C'est parfait, Belcher, dit mon oncle, a portee de mon oreille.

-- Je me ferais un vrai plaisir de m'en charger, monsieur, dit le
fameux pugiliste.

Et tous deux se dirigerent vers nous.

-- Je desirais vous demander, Jim Harrison, si vous consentiriez a
etre mon champion dans le combat avec Wilson le Crabe, de
Gloucester, dit mon oncle.

-- Ce que je desire, sir Charles, c'est la chance de faire mon
chemin.

-- Il y a de gros enjeux, de tres gros enjeux sur l'_event_, dit
mon oncle. Vous recevrez deux cents livres si vous gagnez. Cela
vous convient-il?

-- Je combattrai pour l'honneur et parce que je veux qu'on
m'estime digne de me mettre en ligne avec Jem Belcher.

Belcher se mit a rire de bon coeur.

-- Vous prenez le chemin pour y arriver, jeune homme, dit-il, mais
c'etait chose assez aisee pour vous, ce soir, de battre un homme
qui avait bu et qui n'etait pas en forme.

-- Je ne tenais pas du tout a me battre avec lui, dit Jim en
rougissant.

-- Oh! je sais que vous avez assez de courage pour vous battre
avec n'importe quel bipede. J'en etais sur des que mes yeux se
sont arretes sur vous. Mais je vous rappelle que quand vous aurez
a vous battre avec Wilson, vous aurez affaire a l'homme de l'Ouest
qui donne les plus belles promesses et l'homme le plus fort de
l'Ouest sera sans doute l'homme le plus fort de l'Angleterre. Il a
les mouvements aussi vifs et la portee de bras aussi longue que
vous, et il s'entraine jusqu'a sa demi-once de graisse. Je vous en
avertis des maintenant, voyez-vous, parce que si je dois me
charger de vous...

-- Vous charger de moi?

-- Oui, dit mon oncle, Belcher a consenti a vous entrainer pour la
prochaine lutte, si vous consentiez a l'accepter.

-- Certainement, et je vous en suis tres reconnaissant, dit Jim
avec empressement; a moins que mon oncle ne veuille bien
m'entrainer, il n'y a personne que je choisisse plus volontiers.

-- Non, Jim, je resterai avec vous quelques jours, mais Belcher en
sait bien plus long que moi en fait d'entrainement. Ou se logera-
t-on?

-- Je pensais que si nous choisissions l'hotel _Georges_ a
Crawley, ce serait plus commode pour vous. Puis, si nous avions le
choix de l'emplacement, nous prendrions la dune de Crawley, car,
en dehors de Molesey Hurst, ou peut-etre du creux de Smitham, il
n'y a guere d'endroit plus convenable pour un combat. Etes-vous de
cet avis?

-- J'y adhere de tout mon coeur, dit Jim.

-- Alors, vous m'appartenez a partir de cette heure, voyez-vous,
dit Belcher. Vous mangerez ce que je mangerai, vous boirez ce que
je boirai, vous dormirez comme moi, et vous aurez a faire tout ce
qu'on vous dira de faire. Nous n'avons pas une heure a perdre, car
Wilson est au demi entrainement depuis le mois dernier. Vous avez
vu ce soir son verre vide.

-- Jim est pret au combat, comme il ne le sera jamais plus en sa
vie, dit Harrison, mais nous irons tous deux a Crawley demain.
Ainsi donc, bonsoir, Sir Charles.

-- Bonne nuit, Roddy, dit Jim, vous viendrez a Crawley me voir
dans mon lieu d'entrainement, n'est-ce pas?

Je lui promis avec empressement que je viendrais.

-- Il faut etre plus attentif, mon neveu, dit mon oncle pendant
que nous roulions vers la maison dans son _vis-a-vis_ modele. En
premiere jeunesse, on est quelque peu porte a se laisser diriger
par son coeur, plus que par sa raison. Jim Harrison me parait un
jeune homme des plus convenables, mais apres tout il est apprenti
forgeron et candidat au prix du ring. Il y a un large fosse entre
sa position et celle d'un de mes proches parents et vous devez lui
faire sentir que vous etes son superieur.

-- Il est le plus ancien et le plus cher ami que j'aie au monde,
monsieur. Nous avons passe notre jeunesse ensemble et nous n'avons
jamais eu de secret l'un pour l'autre. Quant a lui montrer que je
suis son superieur, je ne sais trop comment je pourrais faire, car
je vois bien qu'il est le mien.
-- Hum! dit sechement mon oncle.

Et ce fut la derniere parole qu'il m'adressa ce soir-la.


XII -- LE CAFE FLADONG


Le petit Jim se rendit donc au _Georges_ a Crawley pour se
remettre aux soins de Jem Belcher et du champion Harrison et
s'entrainer en vue de sa grande lutte avec Wilson le Crabe, de
Gloucester.

Pendant ce temps, on racontait dans tous les clubs, dans tous les
salons de bars comment il avait paru, a un souper de Corinthiens
et battu en quatre rounds le formidable Joe Berks.

Je me rappelai cet apres-midi de Friar's Oak ou Jim m'avait dit
qu'il se ferait un nom, et son projet s'etait realise plutot qu'il
ne s'y etait attendu, car, quelque part qu'on allat, on etait
certain de ne point parler autre chose que du match entre Sir
Lothian Hume et Sir Charles Tregellis et des qualites des deux
combattants probables.

Les paris en faveur de Wilson haussaient regulierement, car il
avait a son avoir bon nombre de combats officiels et Jim n'avait
qu'une victoire.

Les connaisseurs, qui avaient vu s'exercer Wilson, etaient d'avis
que la singuliere tactique defensive qui lui avait valu son
surnom, etait tres propre a deconcerter son antagoniste.

Pour la taille, la force, et la reputation d'endurance, on eut eu
peine a decider entre eux, mais Wilson avait ete soumis a des
epreuves plus rigoureuses.

Ce fut seulement quelques jours avant la bataille, que mon pere
fit la visite a Londres qu'il avait promise.

Le marin ne se plaisait point dans les cites. Il trouvait plus de
charme a se promener sur les dunes, a diriger sa lunette sur la
moindre voile de hune qui se montrait a l'horizon qu'a s'orienter
dans les rues encombrees par la foule.

Il se plaignait de ne pouvoir diriger sa marche d'apres celle du
soleil et trouvait qu'on etait a chaque instant arrete dans ses
calculs.

Il y avait dans l'air des bruits de guerre et il devait utiliser
son influence aupres de Lord Nelson dans le cas ou un emploi se
presenterait pour lui ou pour moi.

Mon oncle venait de se mettre en route, vetu, comme c'etait son
habitude le soir, de son grand habit vert de cheval, aux boutons
d'argent, chausse de ses bottes en cuir de Cordoue, coiffe de son
chapeau rond, pour se montrer au Mail, sur son petit cheval a
queue coupee court.

J'etais reste a la maison, car j'avais deja reconnu, a part moi,
que je n'avais aucune vocation pour la vie fashionable.

Ces hommes-la, avec leurs petits gilets, leurs gestes, leurs
facons depourvues de naturel, m'etaient devenus insupportables et
mon oncle, lui-meme, avec ses airs de froideur et de protection,
m'inspirait des sentiments fort meles.

Mes pensees se reportaient vers le Sussex.

Je revais de la vie cordiale et simple qu'on mene a la campagne,
quand tout a coup, on frappa a la porte et j'entendis une voix
familiere, puis j'apercus sur le seuil une figure souriante, au
teint hale, aux paupieres ridees, aux yeux bleu clair.

-- Eh bien! Roddy, s'ecria-t-il, comme vous voila grand
personnage! Mais j'aimerais mieux vous voir avec l'uniforme bleu
du roi sur le dos, qu'avec toutes ces cravates et toutes ces
manchettes.

-- Et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, pere.

-- Cela me rechauffe le coeur de vous entendre parler ainsi. Lord
Nelson m'a promis de vous trouver une cabine. Demain nous nous
mettrons a sa recherche et nous lui rafraichirons la memoire. Mais
ou est votre oncle?

-- Il fait sa promenade a cheval au Mail.

Une expression de soulagement passa sur l'honnete figure de mon
pere, car il ne se sentait jamais completement a son aise en
compagnie de son beau-frere.

-- Je suis alle a l'Amiraute et je compte avoir un navire quand la
guerre eclatera. En tout cas, cela ne tardera pas bien longtemps.
Lord Saint-Vincent me l'a dit de sa propre bouche. Mais je suis
attendu chez _Fladong_, Roddy. Si vous voulez venir y souper avec
moi, vous y verrez quelques-uns de mes camarades de la
Mediterranee.

Quand on se rappelle que, dans la derniere annee de la guerre,
nous avions cinquante mille marins et soldats de marine embarques,
que commandaient quatre mille officiers, quand on songe que la
moitie de ce nombre avait ete licencie, quand le traite de paix
d'Amiens mit leurs navires a l'ancre dans Hamoaze ou dons la baie
de Portsmouth, on comprendra sans peine que Londres, aussi bien
que les ports de mer, etaient pleins de gens de mer.

On ne pouvait circuler dans les rues, sans rencontrer de ces
hommes a figures de bohemiens, aux yeux vifs, dont la simplicite
de costume denoncait la maigreur de la bourse, tout comme leur air
distrait temoignait combien leur pesait une vie d'inaction forcee,
si contraire a leurs habitudes.

Ils avaient l'air completement depayses, dans les rues sombres aux
maisons de briques, comme les mouettes qui, chassees au loin par
le mauvais temps, se montrent dans les comtes du centre.

Cependant, pendant que les tribunaux de prises s'attardaient dans
leurs operations et tant qu'il y avait une chance d'obtenir un
emploi en montrant a l'Amiraute leurs figures halees, ils
continuaient a aller par Whitehall avec leur allure de marins
arpentant le pont, a se reunir le soir pour discuter sur les
evenements de la derniere guerre ou les chances de la guerre
prochaine, au cafe _Fladong_, dans Oxford Street, qui etait
reserve aux marins aussi exclusivement que celui de Slaughter
l'etait a l'armee et celui d'Ibbetson a l'eglise d'Angleterre.

Je ne fus donc pas surpris de voir la vaste piece, ou nous
soupions, pleine de marins, mais je me rappelle que ce qui me
causa quelque etonnement, ce fut de voir tous ces gens de mer,
qui, bien qu'ils eussent servi dans les situations les plus
diverses, dans toutes les regions du globe, de la Baltique aux
Indes Orientales, etaient tous coules dans un moule unique, qui
les rendait encore plus semblables entre eux qu'on ne l'est
ordinairement entre freres.

Les regles du service exigeaient qu'on fut constamment rase de
pres, que chaque tete fut poudree, que sur chaque nuque tombat la
petite queue de cheveux naturels attaches par un ruban de soie
noire.

Les morsures du vent et les chaleurs tropicales avaient reuni leur
influence pour leur donner un teint fonce, en meme temps que
l'habitude du commandement et la menace de dangers toujours prets
a reparaitre avaient imprime sur tous le meme caractere d'autorite
et de vivacite.

Il y avait parmi eux quelques faces joviales, mais les vieux
officiers avaient des figures sillonnees de rides profondes et des
nez imposants qui faisaient, a la plupart d'entre eux, une figure
d'ascetes austeres et durcis par les intemperies comme ceux du
desert.

Les veilles solitaires, une discipline qui interdisait toute
camaraderie, avaient laisse leurs marques sur ces figures de
Peaux-Rouges.

Pour ma part, j'etais si occupe a les examiner, que je touchai a
peine a mon souper. Malgre ma grande jeunesse, je savais que, s'il
restait quelque liberte en Europe, nous la devions a ces hommes,
et je croyais lire sur leurs traits farouches et durs le resume de
ces dix annees de luttes qui avaient fini par faire disparaitre de
la mer le pavillon tricolore.

Lorsque nous eumes fini de souper, mon pere me conduisit dans la
grande salle du cafe ou etaient reunis une centaine d'autres
officiers de marine qui buvaient du vin, fumaient leurs longues
pipes de terre en faisant une fumee aussi epaisse que celle qui
regne sur le pont superieur quand on combat bord a bord.

Comme nous entrions, nous nous trouvames face-a-face avec un
officier d'un certain age qui allait sortir.

C'etait un homme aux grands yeux intelligents, a figure pleine et
placide, une de ces figures que l'on attribuerait a un philosophe,
a un philanthrope, plutot qu'a un marin guerrier.
-- Voici Cuddie Collingwood, dit tout bas mon pere.

-- Hello, lieutenant Stone! dit d'un ton tres cordial le fameux
amiral. Je vous ai a peine entrevu, depuis que vous vintes a bord
de l'_Excellent_ apres Saint-Vincent. Vous avez eu la chance de
vous trouver aussi sur le Nil, a ce qu'on m'a dit?

-- J'etais troisieme sur le _Thesee_, sous Millar, monsieur.

-- J'ai failli mourir de chagrin de ne m'y etre point trouve. J'ai
eu bien de la peine a m'en remettre Quand on pense a cette
brillante expedition!... Et dire que j'etais charge de faire la
chasse a des bateaux de legumes, aux miserables bateaux charges de
choux, a San Lucar.

-- Votre tache valait mieux que la mienne, Sir Cuthbert, dit une
voix derriere nous, celle d'un gros homme en uniforme de capitaine
de poste qui fit un pas en avant pour se mettre dans notre cercle.

Sa figure de matin etait agitee par l'emotion et, en parlant, il
hochait piteusement la tete.

-- Oui, oui, Troubridge, je sais comprendre les sentiments et y
compatir.

-- J'ai passe cette nuit-la dans le tourment, Collingwood, et elle
a laisse ses traces sur moi, des traces qui dureront jusqu'a ce
qu'on me lance par-dessus le bord dans un cercueil de toile a
voile. Dire que j'avais mon beau _Culloden_ echoue sur un banc de
sable, trop loin pour tirer un coup de canon. Entendre et voir la
bataille pendant toute la nuit, sans pouvoir tirer une seule
bordee, sans meme oter le tampon d'un seul canon! Deux fois, j'ai
ouvert ma boite a pistolets pour me faire sauter la cervelle, et
deux fois j'ai ete retenu par la pensee que Nelson pourrait encore
peut-etre m'employer.

Collingwood serra la main du malheureux capitaine.

-- L'amiral Nelson n'a pas ete longtemps sans vous trouver un
emploi utile, Troubridge. Nous avons tous entendu parler de votre
siege de Capoue et conter comment vous avez mis en position vos
canons, sans tranchees ni paralleles, et tire a bout portant par
les embrasures.

La melancolie disparut de la large face du gros marin et son rire
sonore remplit la salle.

-- Je ne suis pas assez malin ou assez patient pour leurs facons
en zigzag, dit-il. Nous nous sommes places bord a bord et nous
avons fonce sur leurs sabords jusqu'a ce qu'ils aient amene
pavillon. Mais vous, Sir Cuthbert, ou avez-vous ete?

-- Avec ma femme et mes deux fillettes, a Morpeth, la-haut dans le
Nord. Je ne les ai vues qu'une seule fois en dix ans et il peut se
passer dix autres annees, je n'en sais rien, avant que je les
revoie. J'ai fait la-bas de bonne besogne pour la flotte.

-- Je croyais, monsieur, que c'etait dans l'interieur, dit mon
pere.

-- C'est en effet dans l'interieur, dit-il, mais j'y ai fait
neanmoins de bonne besogne pour la flotte. Dites-moi un peu ce
qu'il y a dans ce sac.

Collingwood tira de sa poche un petit sac noir et l'agita.

-- Des balles, dit Troubridge.
-- C'est quelque chose de plus necessaire encore a un marin, dit
l'amiral; et retournant le sac, il fit tomber quelques grains dans
le creux de la main.

"Je l'emporte dans mes promenades a travers champs et partout ou
je trouve un endroit de bonne terre, j'enfonce un grain
profondement avec le bout de ma canne. Mes chenes combattront ces
gredins sur l'eau quand je serai deja oublie. Savez-vous combien
il faut de chenes pour construire un vaisseau de quatre vingt
canons?

Mon pere secoua la tete.

-- Deux mille, pas un de moins. Chaque navire a deux ponts qui
amene le drapeau blanc, coute a l'Angleterre tout un bois. Comment
nos petits-fils arriveront-ils a battre les Francais si nous ne
leur preparons pas de quoi construire leurs vaisseaux?

Il remit son petit sac dans sa poche, puis, prenant le bras de
Troubridge, il franchit la porte avec lui.

-- Voici un homme dont la vie pourrait vous aider a regler la
votre, dit mon pere, comme nous nous installions a une table
libre. C'est toujours le meme gentleman paisible, toujours
preoccupe du bien-etre de son equipage et cherissant, dans le fond
de son coeur, sa femme et ses enfants qu'il a vus si rarement. On
dit dans la flotte que jamais il n'a laisse echapper un juron,
Rodney, et pourtant, je ne sais comment il a pu faire, quand il
etait premier lieutenant, avec un equipage de debutants. Mais tout
le monde aime Cuddie, car on sait que c'est un ange au combat.
Comment allez-vous, capitaine Foley? Mes respects, Sir Edward. Eh
bien! il n'y aurait qu'a exercer l'enrolement force dans la
compagnie presente pour faire a une corvette un equipage
d'officiers a pavillon.

"Il y a ici, Rodney, reprit mon pere, en jetant les yeux autour de
lui, plus d'un homme dont le nom n'ira jamais plus loin que le
livre de loch de son navire et qui, dans sa sphere, ne s'est pas
montre moins digne qu'un amiral d'etre cite en exemple. Nous les
connaissons et nous parlons d'eux, bien qu'on n'ait jamais braille
leurs noms dans les rues de Londres. Il y a autant de science de
la mer et de talent a se debrouiller dans la conduite d'un cutter
que dans celle d'un vaisseau de ligne, lorsqu'il s'agit de
combattre, bien que cela ne doive pas vous rapporter un titre ni
les remerciements du Parlement. Voici par exemple Hamilton, cet
homme a l'air calme, a la figure pale, adosse a la colonne. C'est
lui qui, avec six bateaux a rames, a coupe la retraite a la
fregate l'_Hermione_ sous la gueule de deux cents canons de cote
dans le port de Puerto Caballo. C'est lui qui a attaque douze
canonnieres espagnoles avec son seul petit brick et a force quatre
d'entre elles a se rendre. Voici Walker, du Cutter la _Rose_, qui
a attaque trois navires corsaires francais avec des equipages de
cent cinquante-six hommes. Il en a coule un, capture un autre et
force le troisieme a la fuite. Comment allez-vous, capitaine Bail?
J'espere que vous vous portez bien?

Deux ou trois officiers qui connaissaient mon pere et qui etaient
assis aux environs, rapprocherent leurs chaises, et il se forma
bientot un petit cercle ou tout le monde parlait a tres haute voix
et discutait sur les choses de la mer. On brandissait de longues
pipes de terre a bout de tuyau rouge.

On les dirigeait vers les interlocuteurs en causant.

Mon pere me chuchota a l'oreille que mon voisin etait le capitaine
Foley, du _Goliath_, qui marchait en tete a la bataille du Nil,
que cet autre grand mince, roux fonce, assis en face, etait Lord
Cochrane, le plus hardi capitaine de fregate qu'il y eut dans la
marine. Meme a Friar's Oak, on nous avait dit comment, sur son
petit vaisseau le _Rapide_ arme de quatorze petits canons, monte
par cinquante-quatre hommes, il avait pris a l'abordage la fregate
espagnole _Gamo_, montee par trois cents hommes d'equipage.

Il etait aise a voir que c'etait un homme vif, irascible, emporte,
car il parlait de ses griefs d'un ton de colere qui rougissait ses
joues piquees de taches de rousseur.

-- Nous ne ferons rien de bon sur l'Ocean, tant que nous n'aurons
pas pendu les entrepreneurs des chantiers de la marine. Je
voudrais avoir un cadavre d'entrepreneur comme figure de poupe a
chaque navire de premiere classe de la flotte, et a chaque
fregate, il y aurait un fournisseur d'approvisionnements. Je les
connais bien avec leurs pieces a la glu, leurs rivets du diable.
Ils risquent cinq cents existences pour economiser quelques livres
de cuivre. Qu'est-il advenu de la _Chance_? Et de l'_Oreste_ et du
_Martin_? Ils ont coule en pleine mer et nous n'en avons jamais
recu de nouvelles. Je puis donc dire que leurs equipages ont ete
massacres.

Il parait que Lord Cochrane exprimait l'opinion de tous, car un
murmure d'approbation, mele de jurons lances avec conviction par
des marins au long cours, se fit entendre dans tout le cercle.

-- Ces coquins de l'autre cote de l'eau savent mieux s'y prendre,
dit un capitaine borgne qui avait a la boutonniere le ruban bleu
et blanc du combat de Saint-Vincent. C'est bel et bien sa tete que
l'on risque a commettre de pareilles sottises. A-t-on jamais vu
sortir de Toulon un vaisseau dans l'etat ou etait ma fregate de
trente-huit canons, au sortir de Plymouth, l'an dernier? Ses mats
avaient tant de jeu que d'un cote ses voiles etaient raides comme
des barres de fer, tandis que de l'autre elles pendaient en
festons. Le moindre sloop, qui ait jamais quitte un port de
France, aurait pu la gagner de vitesse, et ensuite ce serait moi
et non pas ce bousilleur de Devonport que l'on aurait fait
comparaitre devant une cour martiale.
Ils aimaient a grogner ces vieux loups de mer, car a peine l'un
d'eux avait-il fini d'exposer ses griefs, qu'un autre commencait
les siens et y mettait encore plus d'aigreur.

-- Regardez nos voiles, dit le capitaine Foley, mettez ensemble a
l'ancre un vaisseau francais et un vaisseau anglais et dites
ensuite a quelle nation est celui-ci ou celui-la.

-- _Francinet_ a son mat de misaine et son grand mat de perroquet
presque egaux, dit mon pere.

-- Dans les anciens vaisseaux peut-etre, mais combien y a-t-il de
vaisseaux neufs qui sont etablis sur le type francais? Non, quand
ils sont a l'ancre, il est impossible de les determiner. Mais
quand ils mettent a la voile, comment les distinguerez-vous?

-- _Francinet_ a des voiles blanches, s'ecrierent plusieurs.

-- Et les notres sont noires de moisissure. Voila la difference.
Etonnez-vous ensuite qu'ils nous depassent a la voile, quand le
vent passe a travers les trous de notre toile.

-- Sur le _Rapide_, dit Cochrane, la toile etait si mince, que
quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon
meridien a travers le petit hunier et mon horizon a travers la
voile de misaine.

Ces mots provoquerent un eclat de rire general.

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues
bouderies, de ces souffrances supportees en silence qui s'etaient
accumulees pendant de nombreuses annees de service et que la
discipline leur interdisait de reveler tant qu'ils avaient les
pieds sur la dunette.

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer
un boulet a mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de
l'Amiraute, ou la prise entre comme un vaisseau bien gree et en
sort comme un schooner.

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonne aux interets
parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de
capitaine un freluquet dont la place aurait ete dans la sainte
barbe.

Puis ils revinrent a la difficulte de trouver des equipages pour
leurs vaisseaux. Ils hausserent la voix pour gemir en choeur.

-- A quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley,
alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas a
equiper ceux que vous avez?

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

-- Les hommes! monsieur, vous les auriez s'ils etaient bien
traites. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses
navires. Et de meme l'amiral Collingwood. Pourquoi? Parce qu'il se
preoccupe de ses hommes et des lors ses hommes se souviennent de
lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et
alors on n'aura aucune peine a maintenir l'effectif de l'equipage.
Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal systeme qui consiste
a faire passer les equipages d'un navire a l'autre, sans les
officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontre de difficulte et je
crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je
trouverais tous mes vieux du _Rapide_ et j'aurais autant de
volontaires que je voudrais en prendre.

-- C'est tres bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque
chaleur. Quand les marins entendent dire que le _Rapide_ a pris
cinquante navires en treize mois, on peut etre sur qu'ils
s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon
croiseur est toujours sur de completer facilement son equipage.
Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour
la defense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis
que tout le benefice des prises devrait etre reparti egalement
entre la flotte entiere, et tant qu'on n'aura pas etabli cette
regle, les hommes les plus capables iront toujours la ou ils
rendent le moins de services et ou ils font les plus grands
profits.

Ce discours produisit un choeur de protestations de la part des
officiers de croiseurs et de vehementes approbations de la part de
ceux qui servaient a bord des vaisseaux de ligne.

Ces derniers paraissaient former la majorite dans le cercle qui
s'etait rassemble.

A voir l'animation des figures et la colere qui brillait dans les
regards il etait evident que la question tenait fort a coeur a
chacun des deux partis.

-- Ce que le croiseur obtient, s'ecria un capitaine de fregate, le
croiseur le gagne.

-- Entendez-vous par la, monsieur, dit le capitaine Foley, que les
devoirs d'un officier a bord d'un croiseur exigent plus
d'attention ou plus d'habilete professionnelle que ceux d'un
officier charge d'un blocus, qui a la cote a tribord toutes les
fois que le vent tourne a l'ouest et qui a continuellement en vue
les huniers de l'escadre ennemie?

-- Je ne pretends point a une habilete superieure, monsieur.

-- Alors, pourquoi reclamez-vous une solde plus forte? Pouvez-vous
nier qu'un marin devant le mat rend plus de services sur une
fregate rapide qu'un lieutenant ne peut le faire sur un vaisseau
de guerre?
-- L'annee derniere, pas plus tard, dit un officier a tournure de
gentleman qui aurait pu etre pris pour un petit maitre a la ville,
sans le teint cuivre qu'il devait a un soleil comme on n'en voit
jamais a Londres, l'annee derniere, j'ai ramene de la Mediterranee
le vieil _Ocean_ qui flottait comme une barrique vide et ne
rapportait absolument rien, comme chargement, que de la gloire.
Dans le canal nous rencontrames la fregate _La Minerve_ de l'Ocean
occidental qui plongeait jusqu'aux sabords et etait prete a
eclater sous un butin que l'on avait juge trop precieux pour le
confier aux equipages de prise. Il y avait des lingots d'argent
jusqu'au long de ses vergues et pres de son beaupre, de la
vaisselle d'argent a la pomme de ses mats. Mes marins auraient
tire sur elle, oui, ils auraient tire, si on ne les avait pas
retenus. Cela les enrageait de penser a tout ce qu'ils avaient
fait dans le Sud, et de voir cette impudente fregate faire parade
de son argent sous leurs yeux.

-- Je ne vois pas le bien fonde de leurs griefs, capitaine Bail,
dit Cochrane.

-- Quand vous serez promu au commandement d'un navire a deux
ponts, milord, il pourra bien se faire qu'il vous apparaisse plus
clairement.

-- Vous parlez comme si un croiseur n'avait d'autre tache que de
faire des prises. Si c'est la votre maniere de voir, permettez-moi
de vous dire que vous n'etes pas au fait de la chose. J'ai
commande un sloop, une corvette et une fregate et, sur chacun
d'eux, j'ai eu a remplir des devoirs fort divers. Il m'a fallu
eviter les vaisseaux de ligne de l'ennemi et livrer bataille a ses
croiseurs. J'ai du donner la chasse a ses corsaires et les
capturer et leur couper la retraite quand ils se refugiaient sous
ses batteries. Il m'a fallu faire une diversion sur ses forts,
debarquer mes hommes, detruire ses canons et postes de signaux.
Tout cela, et en outre les convois, les reconnaissances, la
necessite de risquer son propre navire, pour arriver a connaitre
les mouvements de l'ennemi, incombe a l'officier qui commande un
croiseur. Je vais meme jusqu'a dire que quand on est capable
d'accomplir avec succes ces taches, on merite mieux de son pays
que l'officier du vaisseau de ligne, qui fait le va et vient entre
Ouessant et les Roches Noires, assez longtemps pour construire un
recif avec la masse de ses os de boeuf.

-- Monsieur, dit le colerique vieux marin, un officier comme ca ne
court pas du moins le risque d'etre pris pour un corsaire.

-- Je suis surpris, capitaine Bulkeley, repliqua avec vivacite
Cochrane, que vous alliez jusqu'a mettre ensemble les termes de
corsaire et d'officier du roi.

Les choses tournaient a l'orage entre ces loups de mer aux tetes
chaudes, aux propos laconiques, mais le capitaine Foley para au
danger en portant la discussion sur les nouveaux vaisseaux que
l'on construisait dans les ports de France.

Je prenais grand interet a ecouter ces hommes, qui passaient leur
vie a combattre nos voisins, a en discuter le caractere et les
methodes.

Vous qui vivez en des temps de paix et d'entente cordiale, vous ne
sauriez vous imaginer avec quelle rage l'Angleterre haissait alors
la France, et par-dessus tout son grand chef.

C'etait plus qu'un simple prejuge, qu'une antipathie.

C'etait une aversion profonde, agressive, dont vous pouvez encore
aujourd'hui vous faire quelque idee en jetant les yeux sur les
journaux et les caricatures de l'epoque.

Le mot de Francais n'etait guere prononce que precede de
l'epithete coquin ou canaille.

Dans tous les rangs de la societe, dans toutes les parties du
pays, ce sentiment etait le meme.

Et les soldats de marine, qui etaient a bord de nos vaisseaux,
menaient a combattre contre les Francais une ferocite qu'ils
n'auraient jamais montree, s'il s'etait agi de Danois, de
Hollandais ou d'Espagnols.

Si, maintenant que cinquante ans se sont ecoules, vous me demandez
d'ou venait ce sentiment de virulence a leur egard, ce sentiment
si etranger au caractere anglais avec son laisser-aller et sa
tolerance, je vous avouerai que, selon moi, c'etait la crainte.

Naturellement, ce n'etait point une crainte individuelle. Nos
detracteurs les plus venimeux ne nous ont jamais qualifies de
laches. C'etait la crainte de leur etoile, la crainte de leur
avenir, la crainte de l'homme subtil dont les plans paraissaient
toujours tourner heureusement, la crainte de la lourde main qui
avait jete a bas une nation, puis une autre.

Notre pays etait petit et au temps de la guerre, sa population
n'etait guere superieure a la moitie de celle de la France.

Et alors, la France s'etait agrandie par des bonds _gig_antesques.

Elle s'etait avancee au nord jusqu'a la Belgique et a la Hollande.

Elle s'etait accrue par le sud en Italie.

Pendant ce temps, nous etions affaiblis par la haine profonde qui
regnait en Irlande entre les Catholiques et les Presbyteriens.

Le danger etait imminent, evident pour l'homme le plus incapable
de reflexion.

On ne pouvait se promener le long de la cote du Kent sans voir les
amas de bois amonceles pour servir de signaux et avertir le pays
du debarquement de l'ennemi, et quand le soleil brillait sur les
hauteurs du cote de Boulogne, on voyait son eclat se refleter sur
les baionnettes des veterans qui manoeuvraient.

Rien d'etonnant a ce qu'il y eut, au fond du coeur des plus
braves, une crainte de la puissance francaise, et cette animosite
a toujours pour resultat d'engendrer une haine amere et pleine de
rancune.

Alors les marins parlerent sans bienveillance de leurs recents
ennemis.

Ils les haissaient sincerement et selon l'usage de notre pays, ils
disaient tout haut ce qu'ils avaient sur le coeur.

En ce qui concernait les officiers francais, il etait impossible
d'en parler dune facon plus chevaleresque, mais quant a la nation,
ils l'avaient en horreur.

Les vieux avaient combattu contre eux dans la guerre d'Amerique,
combattu encore pendant ces dix dernieres annees, et on eut dit
que le desir le plus ardent qu'ils eussent dans le coeur etait de
passer le reste de leur vie a combattre encore contre eux.

Mais si j'etais surpris de la violente animosite qu'ils
temoignaient a l'egard des Francais, je ne l'etais pas moins de
voir a quel degre ils les appreciaient.

La longue serie des victoires anglaises avait fini par obliger les
Francais a s'abriter dans les ports, a renoncer avec desespoir a
la lutte et cela nous avait fait croire a tous que, pour une
raison ou une autre et par la nature meme des choses, l'Anglais
sur mer avait toujours le dessus contre le Francais.

Mais ceux qui avaient participe a la lutte n'etaient nullement de
cet avis.

Ils se repandaient en bruyants eloges sur la vaillance de leurs
adversaires et ils expliquaient leur defaite par des raisons
precises.

Ils rappelaient que les officiers de l'ancienne marine francaise
etaient presque tous des aristocrates, que la Revolution les avait
chasses de leurs vaisseaux et que la face navale etait tombee
entre les mains de matelots indisciplines et de chefs sans
competence.

Cette flotte mal commandee avait ete rudement rejetee dans les
ports par la poussee de la flotte anglaise qui avait de bons
equipages bien commandes.

Elle les y avait maintenus immobiles, de sorte qu'ils n'avaient eu
aucune occasion d'apprendre les choses de la mer. Leur exercice
dans les ports, leur tir au canon dans les ports ne servaient a
rien, quand il s'agissait de voiles a carguer, de bordees a tirer
sur un vaisseau de ligne qui se balancait sur les vagues de
l'Atlantique.

Quand une de leurs fregates gagnait le large et qu'elle pouvait
naviguer librement un couple d'annees, alors son equipage arrivait
a connaitre son affaire et un officier anglais pouvait esperer
mettre une plume a son chapeau, lorsque avec un navire d'egale
force il arrivait a lui faire amener son pavillon.

Telles etaient les opinions de ces officiers experimentes qui les
appuyaient de nombreux souvenirs de preuves multiples de la
vaillance francaise.

Ils citaient, entre autres, la facon dont l'equipage de l'_Orient_
avait employe ses canons de gaillard d'arriere, pendant que, sous
leurs pieds, le pont etait en feu et qu'ils savaient qu'ils se
battaient sur une soute aux poudres prete a sauter.

On esperait en general que l'expedition des Indes Occidentales qui
avait eu lieu depuis la paix, aurait donne a beaucoup de navires
l'experience de l'Ocean et qu'on pourrait se hasarder a les faire
sortir du Canal si la guerre venait a eclater de nouveau.

Mais recommencerait-elle?

Nous avions depense des sommes fabuleuses et fait des efforts
immenses pour faire flechir la puissance de Napoleon et l'empecher
de se faire le despote de l'Europe entiere.

Le gouvernement l'essaierait-il une fois de plus?

Se laisserait-il epouvanter par le poids effrayant d'une dette qui
ferait courber le dos a bien des generations futures?

Pitt etait la et certes, il n'etait point homme a laisser la
besogne a moitie faite.

Soudain, il y eut de l'agitation pres de la porte.

Parmi les nuages gris de fumee de tabac, j'entrevis un uniforme
bleu et des epaulettes d'or, autour desquels se formait un
rassemblement dense, pendant qu'un rauque murmure, partant du
groupe, se changeait en applaudissements lances par de fortes
poitrines.

Tout le monde se leva pour regarder.

On se demandait les uns aux autres de quoi il s'agissait.

Mais la foule bouillonnait et les applaudissements redoublaient.

-- Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il arrive? demandaient une
vingtaine de voix.

-- Enlevons-le! Hissons-le, cria quelqu'un et, aussitot apres, je
vis le capitaine Troubridge au-dessus des epaules de la foule.

Sa figure etait rouge, comme s'il etait sous l'influence du vin et
il agitait quelque chose qui ressemblait a une lettre.

Les applaudissements se turent peu a peu et il se fit un tel
silence que j'aurais pu discerner le froissement du papier dans sa
main.

-- Grandes nouvelles, gentlemen, cria-t-il, grandes nouvelles! Le
contre-amiral Collingwood m'a charge de vous les communiquer.
L'ambassadeur de France a recu ses passeports ce soir. Tous les
vaisseaux qui figurent a l'Annuaire vont recevoir leur commission.
L'amiral Cornwallis doit quitter la baie de Cawsand pour croiser
au large d'Ouessant. Une escadre part pour la Mer du Nord, une
autre pour la mer d'Irlande.

Il avait sans doute d'autres nouvelles a donner, mais son
auditoire ne voulut pas en entendre davantage.

Comme on criait, comme on trepignait, quel delire!

Prudes et vieux officiers a pavillon, graves capitaines d'armes,
jeunes lieutenants, tous criaient a tue-tete comme des ecoliers
echappes en vacances.

On ne songeait plus a ces cuisants et multiples griefs que j'avais
entendu enumerer.

Le mauvais temps etait passe.

Les oiseaux de mer, captifs sur terre, allaient raser l'ecume, une
fois encore.

Les notes du _God Save the King_ dominerent majestueusement le
bruit confus.

J'entendis les antiques vers chantes d'une facon qui faisait
oublier leurs mauvaises rimes et leur banalite.

J'espere que vous ne les entendrez jamais chanter ainsi, avec des
larmes sur les joues ridees, avec des sanglots dans des voix
d'hommes energiques.

Ceux qui parlent du flegme de nos compatriotes ne les ont jamais
vus quand la croute de lave est brisee et que, pendant un instant,
la flamme ardente et durable du Nord apparait a decouvert.

C'est ainsi que je la vis alors, et si je ne la vois point
aujourd'hui, je ne suis ni assez vieux, ni assez sot pour croire
qu'elle soit eteinte.


XIII -- LORD NELSON


Le rendez-vous entre Lord Nelson et mon pere devait avoir lieu a
une heure matinale, et il tenait d'autant plus a etre exact qu'il
savait combien les allees et venues de l'amiral seraient modifiees
par les nouvelles que nous avions apprises, la veille au soir.

Je venais a peine de dejeuner et mon oncle n'avait pas sonne pour
son chocolat, quand mon pere vint me prendre a Jermyn Street.

Au bout de quelques centaines de pas dans Piccadilly, nous nous
trouvames devant le grand batiment de briques deteintes qui
servait de logement de ville aux Hamilton et qui devenait le
quartier general de Lord Nelson lorsque affaires ou plaisirs le
faisaient venir de Merton.

Un valet de pied repondit a notre coup de marteau et nous
introduisit dans un grand salon au mobilier sombre, aux tentures
de nuance triste.

Mon pere fit passer son nom et nous nous assimes, jetant les yeux
sur les blanches statuettes italiennes qui occupaient les angles,
sur un tableau qui representait le Vesuve et la baie de Naples et
qui etait accroche au-dessus du clavecin.

Je me rappelle encore une pendule noire au bruyant tic-tac qui
etait sur la cheminee; et de temps a autre, au milieu du bruit des
voitures de louage, il nous arrivait de bruyants eclats de rire de
je ne sais quelle autre piece.

Lorsque enfin la porte s'ouvrit, mon pere et moi nous nous
levames, nous attendant a nous trouver en presence du plus grand
des Anglais. Mais ce fut une personne bien differente qui entra.

C'etait une dame de haute taille et qui me parut extremement
belle, bien que peut-etre un critique plus experimente et plus
difficile eut trouve que son charme appartenait plutot aux temps
passe qu'au present.

Son corps de reine presentait des lignes grandes et nobles, tandis
que sa figure qui commencait a s'empater, a devenir grossiere,
etait encore remarquable par l'eclat du teint, la beaute de grands
yeux bleu clair et les reflets de sa noire chevelure qui se
frisait sur un front blanc et bas.

Elle avait un port des plus imposants, si bien qu'en la regardant
a son entree majestueuse, et devant cette pose qu'elle prit en
jetant un coup d'oeil sur mon pere, je me rappelai alors la reine
des Peruviens, qui sous les traits de Miss Polly Hinton, nous
excitait le petit Jim et moi a nous revolter.

-- Lieutenant Anson Stone? demandait-elle.

--Oui, belle, dame, repondit mon pere.

-- Ah! s'ecria-t-elle en sursautant d'une facon affectee, avec
exageration. Alors, vous me connaissez?

-- J'ai vu Votre Seigneurie a Naples.

-- Alors, vous avez vu aussi sans doute, mon pauvre Sir William?
Mon pauvre Sir William!

Et elle toucha sa robe de ses doigts blancs couverts de bagues,
comme pour attirer notre attention sur ce fait qu'elle etait en
complet costume de deuil.

-- J'ai entendu parler de la triste perte qu'avait eprouvee Votre
Seigneurie, dit mon pere.

-- Nous sommes morts ensemble, s'ecria-t-elle. Que peut etre
desormais mon existence, sinon une mort lentement prolongee?

Elle parlait d'une belle et riche voix qu'agitait le fremissement
le plus douloureux, mais je ne pus m'empecher de reconnaitre
qu'elle avait l'air de la personne la plus robuste que j'eusse
jamais vue et je fus surpris de voir qu'elle me lancait de petites
oeillades interrogatives comme si elle prenait quelque plaisir a
se voir admirer, fut-ce par un individu aussi insignifiant que
moi.

Mon pere, en son rude langage de marin, tachait de balbutier
quelques banales paroles de condoleances, mais ses yeux se
detournaient de cette figure reveche, halee, pour epier quel effet
elle avait produit sur moi.

-- Voici son portrait, a cet ange tutelaire de cette demeure,
s'ecria-t-elle en montrant d'un geste grandiose, large, un
portrait suspendu au mur et representant un gentleman a la figure
tres maigre, au nez proeminent et qui avait plusieurs decorations
a son habit.

"Mais c'est assez parler de mes chagrins personnels, dit-elle en
essuyant sur ses yeux d'invisibles larmes. Vous etes venus voir
Lord Nelson. Il m'a chargee de vous dire qu'il serait ici dans un
instant. Vous avez sans doute appris que les hostilites vont
reprendre?

-- Nous avons appris cette nouvelle hier soir.
-- Lord Nelson a recu l'ordre de prendre le commandement de la
flotte de la Mediterranee.

-- Vous pouvez croire qu'en un tel moment... Mais n'est-ce pas le
pas de Sa Seigneurie que j'entends?

Mon attention etait si absorbee par les singulieres facons de la
dame, et par les gestes, les poses dont elle accompagnait toutes
ses remarques, que je ne vis pas le grand amiral entrer dans la
piece.

Lorsque je me retournai, il etait tout pres a cote de moi.

C'etait un petit homme brun a la tournure svelte et elancee d'un
adolescent.

Il n'etait point en uniforme.

Il portait un habit brun a haut collet, dont la manche droite et
vide, pendait a son cote.

L'expression de sa figure etait, je m'en souviens bien,
extremement triste et douce, avec les rides profondes qui
decelaient les luttes de son ame impatiente, ardente.

Un de ses yeux avait ete creve et abime par une blessure, mais
l'autre se portait de mon pere a moi avec autant de vivacite que
de penetration.

A vrai dire, d'ensemble, avec ses regards brefs et aigus, la belle
pose de sa tete, tout en lui indiquait l'energie, la promptitude,
en sorte que, si je puis comparer les grandes choses aux petites,
il me rappela un terrier de bonne race, bien dresse au combat,
doux et leste, mais vif et pret a tout ce que le hasard pourrait
mettre sur sa voie.

-- Eh bien! lieutenant Stone, dit-il du ton le plus cordial en
tendant sa main gauche a mon pere, je suis fort content de vous
voir. Londres est plein de marins de la Mediterranee, mais je
compte qu'avant une semaine, il ne restera plus aucun officier
d'entre vous sur la terre ferme.

-- Je suis venu vous demander, Sir, si vous pourriez m'aider a
avoir un vaisseau.

-- Vous en aurez un, Stone, si on fait quelque cas de ma parole a
l'Amiraute. J'aurai besoin d'avoir derriere moi tous les anciens
du Nil. Je ne puis vous promettre un vaisseau de premiere ligne,
mais ce sera au moins un vaisseau de soixante-quatre canons, et je
puis vous assurer qu'on est a meme de faire bien des choses avec
un vaisseau de soixante-quatre canons, bien maniable, qui a un bon
equipage et qui est bien bati.

-- Qui pourrait en douter, quand on a entendu parler de
l'_Agamemnon_? s'ecria Lady Hamilton.

Et en meme temps, elle se mit a parler de l'amiral et de ses
exploits en termes d'une exageration elogieuse, avec une telle
averse de compliments et d'epithetes, que mon pere et moi nous ne
savions quelle figure faire.

Nous nous sentions humilies et chagrins de la presence d'un homme
qui etait force d'entendre dire devant lui de telles choses.

Mais, apres avoir risque un coup d'oeil sur Lord Nelson, je
m'apercus a ma grande surprise que, bien loin de temoigner de
l'embarras, il souriait, il avait l'air enchante comme si cette
grossiere flatterie de la dame etait pour lui la chose la plus
precieuse du monde.

-- Allons, allons, ma chere dame, vos eloges surpassent de
beaucoup mes merites...

Ces mots l'encourageant, elle se lanca dans une apostrophe
theatrale au favori de la Grande-Bretagne, au fils aine de
Neptune, et il s'y soumit en manifestant la meme gratitude, le
meme plaisir.

Qu'un homme du monde, age de quarante-cinq ans, penetrant,
honnete, au fait du manege des cours, se laissat entortiller par
des hommages aussi crus, aussi grossiers, j'en fus stupefait,
comme le furent tous ceux qui le connaissaient.

Mais vous qui avez beaucoup vecu, vous n'avez pas besoin qu'on
vous dise combien de fois il arrive que la nature la plus
energique, la plus noble, a quelque faiblesse unique,
inexplicable, une faiblesse qui se montre d'autant plus
visiblement qu'elle contraste avec le reste, ainsi qu'une tache
noire apparait d'une maniere plus choquante sur le drap le plus
blanc.

-- Vous etes un officier de mer comme je les aime, Stone, dit-il,
quand Sa Seigneurie fut arrivee au bout de son panegyrique. Vous
etes un marin de la vieille ecole.

Il arpenta la piece a petits pas impatients tout en parlant et en
pivotant de temps a autre sur un talon, comme si quelque barriere
invisible l'avait arrete.

-- Nous commencons a devenir trop beaux pour notre besogne avec
ces inventions d'epaulettes, d'insignes de gaillard d'arriere. Au
temps ou j'entrai au service, vous auriez pu voir un lieutenant
faire les liures et le greement de son beaupre, ayant parfois un
epissoir suspendu au cou, pour donner l'exemple a ses hommes.
Aujourd'hui, c'est tout juste, s'il veut bien porter son sextant
jusqu'a l'ecoutille. Quand serez-vous pret a embarquer, Stone?

-- Ce soir, Mylord.

-- Bien, Stone, bien. Voila le veritable esprit. On double la
besogne a chaque maree sur les chantiers, mais je ne sais quand
les vaisseaux seront prets. J'arbore mon pavillon sur la
_Victoire_ mercredi, et nous mettons a la voile aussitot.

-- Non, non, pas si tot, il ne pourra pas etre pret a prendre la
mer, dit Lady Hamilton d'une voix plaintive en joignant les mains,
et elle tourna les yeux vers le plafond, tout en parlant.

-- Il faut qu'il soit pret et il le sera, s'ecria Nelson avec une
vehemence extraordinaire. Par le ciel, quand meme le diable serait
a la porte, je m'embarquerai mercredi. Qui sait ce que ces gredins
peuvent bien faire en mon absence? La tete me tourne a la pensee
des diableries qu'ils projettent peut-etre. En cet instant meme,
chere dame, la reine, notre reine, s'ecarquille peut-etre les yeux
pour apercevoir les voiles des hunes des vaisseaux de Nelson.

Comme je me figurais qu'il parlait de notre vieille reine
Charlotte, je ne comprenais rien a ses paroles, mais mon pere me
dit ensuite que Nelson et Lady Hamilton s'etaient pris d'une
affection extraordinaire pour la reine de Naples et c'etaient les
interets de ce petit royaume qui lui tenaient si fort a coeur.

Peut-etre mon air d'ahurissement attira-t-il l'attention de Nelson
sur moi, car il suspendit tout a coup sa promenade a l'allure de
gaillard d'arriere et me toisa des pieds a la tete, d'un air
severe.
-- Eh bien! jeune gentleman, dit-il d'un ton sec.

-- C'est mon fils unique, Sir, dit mon pere. Mon desir est qu'il
entre au service si l'on peut trouver une cabine pour lui, car
voici bien des generations que nous sommes officiers du roi.

-- Ainsi donc, vous tenez a venir vous faire rompre les os,
s'ecria Nelson d'un ton rude, et en regardant d'un air de
mecontentement les beaux habits qui avaient ete si longuement
discutes entre mon oncle et Mr Brummel. Vous aurez a quitter ce
grand habit pour une jaquette de toile ciree, si vous servez sous
mes ordres.

Je fus si embarrasse par la brusquerie de son langage, que je pus
a peine repondre en balbutiant que j'esperais faire mon devoir.

Alors, sa bouche severe se detendit en un sourire plein de
bienveillance, et bientot, il posa sur mon epaule sa petite main
brune.

-- Je crois pouvoir dire que vous marcherez tres bien. Je vois que
vous etes de bonne etoffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans
un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le
service de Sa Majeste. C'est une profession penible. Vous entendez
parler du petit nombre qui reussit, mais que savez-vous de
centaines d'autres qui n'arrivent pas a faire leur chemin? Voyez
combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui etaient avec moi a
l'expedition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une
seule nuit. J'ai pris part a cent quatre-vingts engagements, et
comme vous voyez, j'ai perdu un oeil et un bras sans compter
d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer a
travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je
me rappelle plus d'un honnete homme qui me valait et qui n'a point
perce.

"Oui, reprit-il, comme la dame se repandait en protestations
loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont
devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un
marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et
nos existences a tous sont dans la main de celui qui connait
parfaitement l'heure ou il nous la redemandera.

Pendant un instant, le serieux de son regard, le ton religieux de
sa voix nous firent entrevoir peut-etre les profondeurs du vrai
Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme
qui fit surgir de cette region, les Cotes de fer, ceux qui
devaient faconner le coeur de l'Angleterre et les Peres Pelerins
qui devaient le propager au dehors.

C'etait la le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu
s'appesantir sur les Francais et qui s'agenouillait dans la cabine
de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur
la ligue ennemie.

Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait
pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre
pourquoi il etait si aime de tous ceux qui servirent sous lui.

En effet, bien qu'il eut la durete du fer quand il s'agissait de
naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait
une faculte qui manque a l'Anglais, cette emotion affectueuse qui
s'exprimait par des larmes, lorsqu'il etait touche, et par des
mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il
demanda a son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait
mourant, dans le poste de la _Victoire_.

Mon pere s'etait leve pour partir, mais l'amiral, avec cette
bienveillance qu'il temoigna toujours a la jeunesse, et qui avait
ete un instant glacee par l'inopportune splendeur de mes habits,
continua a se promener devant nous, en jetant des phrases breves
et substantielles pour m'encourager et me conseiller.

-- C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune
gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffes au rouge, qui
ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans
la Mediterranee et nous les retrouverons. Quelle troupe
fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en designer un pour une
tache difficile, je repondais a l'amiraute de prendre le premier
venu, car le meme esprit les animait tous. Si nous avions pris
dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais declare notre tache bien
remplie, tant que le vingtieme aurait navigue sur les mers. Vous
savez ce qu'il en etait chez nous, Stone. Vous avez passe trop de
temps sur la Mediterranee, pour que j'aie besoin de vous en dire
quoi que ce soit.

-- J'espere etre sous vos ordres, Mylord, dit mon pere, la
prochaine fois que nous les rencontrerons.

-- Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel!
je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donne une
secousse. Ce coquin de Bonaparte pretend nous abaisser. Qu'il
essaie et que Dieu favorise la bonne cause!

Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en
l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.

Voyant mes yeux fixes sur lui, il sourit et se tourna vers mon
pere.

-- Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en
posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la
flotte a ce propos?

-- Que c'etait un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se
mettre en travers de votre ecubier.

-- Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune
gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre etincelle de l'ardeur
que j'ai mise a servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que
vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra,
vous vous souviendrez que le conseil que je donne a un officier,
c'est qu'il ne fasse rien a moitie, par demi mesures. Mettez votre
enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre
faute, le pays vous confiera un autre enjeu de meme valeur. Ne
vous preoccupez pas de manoeuvres. Foin des manoeuvres! La seule
dont vous ayez besoin, consiste a vous mettre bord a bord avec
l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison.
N'ayez jamais une arriere pensee pour vos aises, pour votre propre
vie, car votre vie ne vous appartient plus a partir du jour ou
vous avez endosse l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il
faut la depenser sans compter pour peu que le pays en retire le
moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone?

-- Est, sud-est, dit mon pere sans hesitation.

-- Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest,
quoique pour ma part, j'eusse prefere tacher de les attirer au
large.

-- C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous
les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon pere.

-- Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas
etonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous
rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant
Toulon, Stone, alors que nous n'avions a bord ni poudre, ni boeuf,
ni vin, ni porc, ni farine, pas meme des cables, de la toile et du
filin de reserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des
cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas a voir le premier
Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand meme nous n'avons
pas lache prise. Neanmoins, je crains que la-bas, nous n'ayons pas
fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on
illumine les fenetres a la nouvelle d'une grande bataille, mais on
ne comprend pas qu'il nous serait plus aise de recommencer six
fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour
le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette
nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une
bataille corps a corps.

-- Puisse-je etre avec vous, mylord! dit gravement mon pere. Mais
nous vous avons deja pris trop de temps et je n'ai plus qu'a vous
remercier de votre bonte et a vous offrir tous mes souhaits.

-- Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je
puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose
faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant
ses yeux sur moi, vous avez ete mieux partage pour la repartition
des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais
je n'ai songe, jamais je n'ai pu songer a gagner de l'argent.

Mon pere expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis etait mon
oncle, qu'il s'etait charge de moi et que je demeurais chez lui.

-- Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit
Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guinees et des
protections, on peut passer par-dessus la tete des vieux officiers
de marine, fut-on incapable de distinguer la poupe d'avec la
cuisine, ou une caronade d'avec une piece longue de neuf.
Neanmoins... Mais que diable se passe-t-il?

Le valet de pied s'etait precipite soudain dans la chambre, mais
il s'arreta devant le regard de colere que lui lanca l'amiral.

-- Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous des que cela
arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue.
-- Par le ciel! Ce sont mes ordres, s'ecria Nelson en la
saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en
rompre les cachets avec la main qui lui restait.

Lady Hamilton accourut a son aide, mais elle eut a peine jete les
yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri percant,
porta la main a ses yeux et se laissa choir evanouie.

Mais je ne pus m'empecher de reconnaitre qu'elle se laissa choir
fort habilement et que, malgre la perte de ses sens, elle eut la
bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume
et de prendre une attitude classique et gracieuse.

Quant a lui, l'honnete marin, il etait si incapable de supercherie
et d'affectation, qu'il ne les soupconnait point chez autrui,
aussi courut-il tout affole a la sonnette, pour reclamer a grands
cris domestiques, medecin, sels, en jetant des mots incoherents
dans sa douleur, se repandant en paroles si passionnees, si emues,
que mon pere jugea plus discret de me tirer par la manche, comme
pour m'avertir qu'il nous fallait sortir a la derobee.

Nous le laissames donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la
tete tant il etait emu de pitie pour cette femme superficielle qui
n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le
chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire
prete a l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir a
poursuivre la flotte francaise sur un parcours de sept mille
milles a travers l'Ocean, a la rencontrer enfin et a la vaincre.

Cette victoire devait limiter aux conquetes continentales
l'ambition de Napoleon, mais elle couterait a notre grand marin la
vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son
existence, comme je souhaiterais qu'il vous advint a tous.


XIV -- SUR LA ROUTE


Deja approchait le jour de la grande bataille.

La guerre sur le point d'eclater et Napoleon qui devenait de plus
en plus menacant n'etaient que des objets de second ordre pour
tous les sportsmen et en ce temps-la les sportsmen formaient bien
la moitie de la population.

Dans le club patricien, dans la taverne plebeienne, dans le cafe
que frequentait le negociant, dans la caserne du soldat, a Londres
et dans les provinces, la meme question passionnait toute la
nation.

Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des
details sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui etait
retourne dans son pays natal pour s'entrainer et qu'on savait etre
sous la direction immediate du capitaine Barclay, l'expert.

D'un autre cote, bien que mon oncle n'eut pas encore designe son
champion, personne dans le public ne doutait que ce ne fut Jim, et
les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance
lui valurent bon nombre de parieurs.

Toutefois, la cote etait en faveur de Wilson et les gens de
l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu'a
Londres l'opinion etait partagee.

Deux jours avant le combat, on donnait Wilson a trois contre deux,
dans tous les clubs du West End.

J'etais alle deux fois voir Jim a Crawley, dans l'hotel ou il
etait installe pour son entrainement et je l'y trouvai soumis au
severe regime en usage.
Depuis la pointe du jour jusqu'a la tombee de la nuit, il courait,
sautait, frappait sur une vessie suspendue a une barre ou
s'exercait contre son formidable entraineur.

Ses yeux brillaient. Sa peau luisait de sante debordante.

Il avait une telle confiance dans le succes que mes apprehensions
s'evanouirent a la vue de sa vaillante attitude et quand
j'entendis son langage empreint d'une joie tranquille.

-- Mais je m'etonne que vous veniez me voir maintenant, Rodney, me
dit-il en faisant un effort pour rire, maintenant que me voila
devenu boxeur, et a la solde de votre oncle, tandis que vous etes
a la ville et passe Corinthien. Si vous n'aviez pas ete le
meilleur, le plus sincere petit gentleman du monde, c'est vous qui
auriez ete mon patron d'ici peu de temps au lieu d'etre mon ami.

En contemplant ce superbe gaillard a la figure distinguee, aux
traits fins, en pensant a ses belles qualites, aux impulsions
genereuses dont je le savais capable, je trouvai si absurde qu'il
regardat mon amitie comme une marque de condescendance, que je ne
pus retenir un bruyant eclat de rire.

-- Tout cela est fort bien, Rodney, me dit-il en me regardant
fixement dans les yeux. Mais, qu'est-ce que votre oncle en pense?

Cette question etait une colle.

Je dus me borner a repondre d'un ton mal assure que, si redevable
que je fusse envers mon oncle, j'avais tout d'abord connu Jim et
qu'assurement j'etais assez grand pour choisir mes amis.

Les doutes de Jim etaient fondes jusqu'a un certain point. Mon
oncle s'opposait tres nettement a ce qu'il y eut entre nous la
moindre intimite. Mais comme il trouvait bon nombre d'autres
choses a desapprouver dans ma conduite, celle-la perdait de son
importance.

Je crains de lui avoir cause bien des desappointements.

Je n'avais invente aucune excentricite, bien qu'il eut eu la bonte
de m'en indiquer plusieurs, au moyen desquelles je parviendrais a
"sortir de l'orniere", selon son expression, et a m'imposer a
l'attention du monde etrange au milieu duquel il vivait.

-- Vous etes un jeune gaillard des plus agiles, mon neveu. Ne vous
croyez-vous pas capable de faire le tour d'une chambre en sautant
d'un meuble sur l'autre sans toucher le parquet? Un petit tour de
force dans ce genre, serait extremement goute. Il y avait un
capitaine des gardes qui est arrive a se faire un grand succes
dans la societe en pariant une petite somme qu'il le ferait.
Madame Lieven, qui est extremement exigeante, l'invitait
frequemment a ses soirees rien que pour qu'il put s'exhiber.

Je lui affirmai que je me sentais incapable de cet exploit.

-- Vous etes tout de meme un peu difficile, dit-il en haussant les
epaules. Etant mon neveu, vous auriez pu vous assurer une position
en continuant ma reputation de gout delicat. Si vous aviez declare
la guerre au mauvais gout, le monde de la _fashion_ se serait
empresse de vous regarder comme un arbitre en vertu de vos
traditions de famille et vous seriez parvenu sans la moindre
concurrence a la position que vise ce jeune parvenu de Brummel.
Mais vous n'avez aucun instinct dans cette direction. Vous etes
incapable d'attention pour les moindres details. Regardez vos
souliers! Et encore votre cravate! et enfin votre chaine de
montre! Il ne faut en laisser voir que deux anneaux. J'en ai
laisse voir trois, mais c'etait aller trop loin et en ce moment,
je ne vous en vois pas moins de cinq. Je le regrette, mon neveu,
mais je ne vous crois pas destine a atteindre la situation sur
laquelle j'ai le droit de compter pour un proche parent.

-- Je suis desole de vous avoir cause ces desillusions, monsieur,
dis-je.

-- Votre mauvaise fortune consiste en ce que vous ne vous etes pas
trouve plus tot sous mon influence, dit-il. J'aurais pu vous
modeler de facon a satisfaire meme mes propres aspirations.
J'avais un frere cadet qui fut dans un cas semblable. J'ai fait de
mon mieux pour lui, mais il pretendait mettre des cordons a ses
souliers et il commettait en public l'erreur de prendre le vin de
Bourgogne pour le vin du Rhin. Le pauvre garcon a fini par se
jeter dans les livres et il a vecu et il est mort cure de village.
C'etait un brave homme, mais d'une banalite... et il n'y a pas
place dans la societe pour les gens depourvus de relief.

-- Alors, monsieur, je crains qu'elle n'ait pas de place pour moi,
dis-je. Mais mon pere a le plus grand espoir que Lord Nelson me
trouvera un emploi dans la flotte. Si j'ai fait four a la ville,
je n'en ai pas moins de reconnaissance pour les bontes que vous
m'avez temoignees en vous chargeant de moi et j'espere que, si je
recois ma commission, je pourrai encore vous faire honneur.

-- Il pourrait bien arriver que vous parveniez a la hauteur que je
m'etais assignee pour vous, mais que vous y parveniez par un autre
chemin, dit mon oncle. Il y a a la ville des hommes, tels que Lord
Saint-Vincent, Lord Hood, qui font figure dans les societes les
plus respectables, bien qu'ils n'aient pour toute recommandation
que leurs services dans la marine.

Ce fut dans l'apres-midi du jour qui precedait le combat, qu'eut
lieu cette conversation entre mon oncle et moi, dans le coquet
sanctuaire de sa maison de Jermyn Street.

Il etait vetu, je m'en souviens, de son ample habit de brocart,
qu'il portait ordinairement pour aller a son club, et il avait le
pied pose sur une chaise, car Abernethy, qui venait de sortir, le
traitait pour un commencement de goutte.

Etait-ce l'effet de la souffrance, etait-ce peut-etre celui du
desappointement que lui avait cause mon avenir, mais ses facons
avec moi etaient plus seches que d'ordinaire et il y avait, je le
crains bien, un peu d'ironie dans son sourire, quand il parlait de
mes defauts.

Quant a moi, cette explication me fut un soulagement, car mon pere
etait parti de Londres avec la ferme conviction qu'on trouverait
de l'emploi pour nous deux, et le seul poids que j'eusse sur
l'esprit etait l'idee de la peine que j'aurais a quitter mon oncle
sans detruire les plans qu'il avait formes a mon sujet.

J'avais pris en aversion cette existence vide pour laquelle
j'etais si peu fait, j'etais pareillement excede de ces propos
egoistes d'une coterie de femmes frivoles et de sots petits-
maitres qui pretendaient se faire regarder comme le centre de
l'univers.

Peut-etre le sourire railleur de mon oncle voltigea-t-il sur mes
levres quand je l'entendis parler de la surprise dedaigneuse qu'il
avait eprouvee, en rencontrant dans ce milieu sacro-saint les
hommes qui avaient sauve le pays de l'aneantissement.

-- A propos, mon neveu, dit-il, il n'y a pas de goutte qui tienne
et qu'Abernethy le veuille ou non, il faut que nous soyons a
Crawley ce soir. Le combat aura lieu sur la dune de Crawley. Sir
Lothian Hume et son champion sont a Reigate. J'ai retenu des lits
pour nous deux a l'hotel Georges. A ce que l'on me dit,
l'affluence depassera tout ce que l'on a vu jusqu'a ce jour.
L'odeur de ces auberges de campagne m'est toujours desagreable,
mais, que voulez-vous? L'autre jour, au club Berkeley, Craven
disait qu'il n'y avait pas un lit disponible a vingt milles autour
de Crawley et qu'on faisait payer trois guinees par nuit. J'espere
que votre jeune ami, si je dois le regarder comme tel, sera a la
hauteur de ce qu'il promettait, car j'ai mis sur l'event plus que
je ne voudrais perdre. Sir Lothian, lui aussi, s'engage a fond,
car il a fait chez Limmer un pari supplementaire de cinq mille
contre trois mille sur Wilson. D'apres ce que je sais de l'etat de
ses affaires, il sera serieusement entame si nous l'emportons...
Eh bien, Lorimer?

-- Une personne qui desire vous voir, Sir Charles, dit le nouveau
valet.

-- Vous savez que je ne recois personne jusqu'a ce que ma toilette
soit achevee.

-- Il insiste pour vous voir, monsieur. Il a presque enfonce la
porte.

-- Enfonce la porte? Que voulez-vous dire, Lorimer? Pourquoi ne
l'avez-vous pas mis dehors?

Un sourire passa sur la figure du domestique.

Au meme instant, on entendit dans le corridor une voix de basse
profonde.

-- Je vous dis de me faire entrer tout de suite, mon garcon.
Autrement, ce sera tant pis pour vous.

Il me sembla que j'avais deja entendu cette voix, mais lorsque
par-dessus l'epaule du domestique j'entrevis une large face
charnue, bovine, avec un nez aplati a la Michel-Ange au centre, je
reconnus aussitot l'homme que j'avais eu pour voisin au souper.

-- C'est War le boxeur, monsieur, dis-je.
-- Oui, monsieur, dit notre visiteur en introduisant sa
volumineuse personne dans la piece. C'est Bill War, le tenancier
du cabaret _a la Tonne_ dans Jermyn Street et l'homme le mieux
cote pour l'endurance. Il n'y a qu'une chose qui est cause qu'on
me bat, Sir Charles, et c'est ma viande, ca me pousse si vite, que
j'en ai toujours quatre stone, quand je n'en ai pas besoin. Oui,
monsieur, j'en ai attrape assez pour faire un champion des petits
poids, avec ce que j'ai en trop. Vous auriez peine a croire en me
voyant que, meme apres m'etre battu avec Mendoza, j'etais capable
de sauter par-dessus les quatre pieds de hauteur de la corde qui
entoure le ring, avec l'agilite d'un petit cabri, mais,
maintenant, si je lancais mon castor dans le ring, je n'arriverais
jamais a le ravoir, a moins que le vent ne l'en fasse sortir, car
le diable m'emporte si je pourrais passer par-dessus la corde pour
le rattraper. Je vous presente mes respects, jeune homme, et
j'espere que vous etes en bonne sante.

Une expression de vive contrariete avait paru sur la figure de mon
oncle, en voyant envahir ainsi son sejour intime. Mais c'etait une
des necessites de sa situation de rester en bons termes avec les
professionnels. Il se contenta donc de lui demander quelle affaire
l'amenait.

Pour toute reponse, le gros lutteur jeta sur le domestique un
regard significatif.

-- C'est chose importante, Sir Charles, et ca doit rester entre
vous et moi.

-- Vous pouvez sortir, Lorimer... A present, War, de quoi s'agit-
il?

Le boxeur s'assit fort tranquillement a cheval sur une chaise, en
posant ses bras sur le dossier.

-- J'ai eu des renseignements, Sir Charles, dit il.
-- Eh bien! Qu'est-ce que c'est? s'ecria mon oncle avec
impatience.

-- Des renseignements de valeur.

-- Allons, expliquez-vous.

-- Des renseignements qui valent de l'argent, dit War en pincant
les levres.

-- Je vois que vous voulez qu'on vous paie ce que vous savez.

Le boxeur eut un sourire affirmatif.

-- Oui, mais je n'achete rien de confiance. Vous me connaissez
assez pour ne pas jouer ce jeu-la avec moi.

-- Je vous connais pour ce que vous etes, Sir Charles, c'est-a-
dire pour un noble Corinthien, un Corinthien fini. Mais voyez-
vous, si je me servais de ca contre vous, ca me mettrait des
centaines de livres dans la poche. Mais mon coeur ne le souffrira
pas. Bill War a toujours ete pour le bon sport et le franc jeu. Si
je m'en sers pour vous, j'espere que vous ferez en sorte que je
n'y perde pas.

-- Vous pouvez agir comme il vous plaira, dit mon oncle. Si vos
informations me sont utiles, je saurai ce que je dois faire pour
vous.

-- On ne saurait parler plus franchement que ca. Nous nous en
contenterons, patron, et vous vous montrerez genereux comme vous
avez toujours passe pour l'etre. Eh bien, notre homme, Jim
Harrison, combat contre Wilson le Crabe, de Gloucester, demain,
sur la dune de Crawley pour un enjeu.
-- Eh bien, apres?

-- Connaitriez-vous par hasard quelle etait la cote hier?

-- Elle etait a trois contre deux sur Wilson.

-- C'est ca meme, patron. Trois contre deux, voila ce qui a ete
offert dans le salon de mon bar. Savez vous ou en est la cote
aujourd'hui?

-- Je ne suis pas encore sorti.

-- Eh bien! je vais vous le dire, elle est a sept contre un sur
votre homme.

-- Vous dites?

-- Sept contre un, patron, pas moins.

-- Vous dites des betises, War. Comment peut-il se faire que la
cote ait passe de trois contre deux a sept contre un?

-- Je suis alle chez Tom Owen, je suis alle au _Trou dans le Mur_,
je suis alle a _La Voiture et les Chevaux_, et vous pouvez miser a
sept contre un dans n'importe laquelle de ces maisons. On joue de
l'argent par tonnes contre votre homme. C'est la meme proportion
qu'un cheval contre une poule dans toutes les maisons de sport,
dans toutes les tavernes, depuis ici jusqu'a Stepney.

L'expression qui parut sur la figure de mon oncle me convainquit
que l'affaire etait vraiment serieuse pour lui. Puis il haussa les
epaules avec un sourire d'incredulite.

-- Tant pis pour les sots qui misent, dit-il. Mon homme est en
bonne forme. Vous l'avez vu hier, mon neveu?

-- Il allait tres bien, hier, monsieur.

-- S'il etait arrive quelque chose de facheux, j'en aurais ete
informe.

-- Mais peut-etre qu'il ne lui est rien arrive de facheux _pour le
moment_, dit War.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je vais m'expliquer, monsieur. Vous vous rappelez, Berks? Vous
savez que c'est un homme qui ne doit guere inspirer de confiance
en tout temps et qu'il en veut a votre homme, parce qu'il a ete
battu par lui dans le hangar aux voitures.

"Bon! hier soir, vers dix heures, il entre dans mon bar escorte
des trois plus fieffes coquins qu'il y ait a Londres. Ces trois-
la, c'etaient Ike-le-Rouge, celui qui a ete exclu du ring pour
avoir triche avec Bittoon, puis Yussef le batailleur, qui vendrait
sa mere pour une piece de sept shillings; le troisieme etait Chris
Mac Carthy, un voleur de chiens par profession, qui a un chenil du
cote de Haymarket. Il est bien rare de voir ensemble ces quatre
types de beaute, et ils en avaient tous plus qu'ils ne pouvaient
en tenir, excepte Chris, un lapin trop malin pour se griser quand
il y a une affaire en train. De mon cote, je les fais entrer au
salon.

"Ce n'etait pas que la chose en valut la peine, mais je craignais
qu'ils ne commencent a chercher noise a mes clients et je ne
voulais pas non plus compromettre ma licence en les laissant
devant le comptoir. Je leur sers a boire et je reste avec eux,
rien que pour les empecher de mettre la main sur le perroquet
empaille et les tableaux.

"Bon! patron, pour abreger, ils se mirent a parler du combat et
ils eclaterent de rire a l'idee que le jeune Harrison pourrait
gagner, tous, excepte Chris qui restait a faire des signes et des
grimaces aux autres, tellement, qu'a la fin Berks fut sur le point
de lui lancer un coup de torchon dans la figure pour sa peine.

"Je devinai qu'il se mijotait quelque chose et ca n'etait pas bien
difficile a voir, surtout quant Ike-le-Rouge se dit pret a parier
un billet de cinq livres que Jim Harrison ne se battrait pas.

"Donc, je me leve pour aller chercher une autre bouteille de
delie-langues et je me mets derriere le guichet ferme d'un volet
par lequel on fait passer les boissons du comptoir dans le salon.
Je l'ouvre de la largeur d'un pouce et j'aurais ete attable avec
eux que je n'aurais pas mieux entendu ce qu'ils disaient.

"Il y avait Chris Mac Carthy qui bougonnait apres eux, parce
qu'ils ne tenaient pas leur langue tranquille. Il y avait Joe
Berks qui parlait de leur casser la figure s'ils avaient l'aplomb
de l'interpeller davantage.

"Comme ca, Chris se mit a les raisonner, car il avait peur de
Berks et il leur demanda s'ils voulaient decidement etre en etat
de faire la besogne le lendemain matin et si le patron
consentirait a payer en voyant qu'ils s'etaient grises et qu'il ne
fallait pas compter sur eux.

"Ca les calma tous les trois et Yussef le batailleur demanda a
quelle heure on partirait.

"Chris leur dit que tant que l'hotel _Georges_ a Crawley ne serait
pas ferme, on pourrait travailler a cela.
"-- C'est bien mal paye pour employer la corde, dit Ike-le-Rouge.

"-- Au diable la corde, dit Chris en tirant un petit baton plombe
de sa poche de cote. Pendant que trois de vous le tiendront a
terre, je lui casserai l'os du bras avec ca. Nous aurons gagne
notre argent et nous risquons tout au plus six mois de prison.

"-- Il se defendra, dit Berks.

"-- Eh bien, dit Chris, ce sera son seul combat.

"Je n'en ai pas entendu davantage. Ce matin je suis sorti, et j'ai
vu comme je vous l'ai dit que la cote en faveur de Wilson montait
a des sommes fabuleuses, que les joueurs ne la trouvaient jamais
assez haute.

"Voila ou on en est, patron, et vous savez ce que ca signifie,
mieux que Bill War ne pourrait vous le dire.

-- Tres bien, War, dit mon oncle en se levant, je vous suis tres
oblige de m'avoir appris cela et je ferai en sorte que vous n'y
perdiez pas. Je regarde cela comme des propos en l'air de coquins
ivres, mais vous ne m'en avez pas moins rendu un immense service
en attirant mon attention de ce cote. Je compte vous voir demain
aux Dunes.

-- Mr Jackson m'a prie de me charger de la garde du ring.

-- Tres bien. J'espere que nous aurons un loyal et bon combat.
Bonsoir et merci.

-- Mon oncle avait conserve son attitude un peu narquoise pendant
que War etait present, mais celui-ci avait a peine referme la
porte qu'il se tourna vers moi avec un air d'agitation que je ne
lui avais jamais vu.

-- Il faut que nous partions a l'instant pour Crawley, mon neveu,
dit-il en souriant. Il n'y a pas une minute a perdre. Lorimer,
faites atteler les juments baies a la voiture. Mettez-y le
necessaire de toilette et dites a William qu'il soit devant la
porte le plus tot possible.

-- J'y veillerai, monsieur, dis-je.

Et je courus a la remise de Little Ryder Street ou mon oncle
logeait ses chevaux.

Le garcon d'ecurie etait absent et je dus envoyer un lad a sa
recherche. Pendant ce temps-la, aide du palefrenier, je tirai
dehors la voiture et je fis sortir les deux juments de leurs
boxes.

Il fallut une demi-heure, peut-etre trois quarts d'heure, avant
que tout fut en place.

Lorimer attendait deja dans Jermyn Street avec les inevitables
paniers pendant que mon oncle restait debout dans l'embrasure de
la porte ouverte, vetu de son grand habit de cheval couleur faon.

Sa figure pale etait d'un calme impassible et ne laissait rien
voir des emotions tumultueuses qui se livraient bataille dans son
ame.

J'en etais certain.

-- Nous allons vous laisser, Lorimer. Nous aurions peut-etre des
difficultes a vous trouver un lit. Tenez-leur la tete, William.
Montez, mon neveu. Hola! War, qu'y a-t-il encore?

Le boxeur accourait de toute la vitesse que lui permettait sa
corpulence.

-- Rien qu'un mot de plus avant votre depart, Sir Charles, dit-il
tout haletant. J'ai entendu dire dans mon comptoir que les quatre
hommes en question etaient partis pour Crawley a une heure.

-- Tres bien, War, dit mon oncle, un pied, sur le marchepied.

-- Et la cote est montee a dix contre un.

-- Lachez la tete, William.

-- Encore un mot, patron, un seul. Vous m'excuserez ma liberte.
Mais a votre place, j'emporterais mes pistolets.

-- Merci, je les ai.

La longue laniere claqua entre les oreilles du cheval de tete. Le
groom s'elanca a terre et l'on passa de Jermyn Street a Saint
James Street et de la a Whitehall avec une rapidite qui indiquait
que les vaillantes juments n'etaient pas moins impatientes que
leur maitre.

L'horloge du parlement marquait un peu plus de quatre heures et
demie quand nous franchimes comme au vol le pont de Westminster.

L'eau se refleta au-dessous de nous aussi vite que l'eclair, puis
on roula entre les deux rangees de maisons aux murailles brunes
formant l'avenue qui nous avait menes a Londres. Nous etions
arrives a Streatham, quand il rompit le silence.

-- J'ai un enjeu considerable, mon neveu, dit-il.

-- Et moi aussi, repondis-je.

-- Vous! s'ecria-t-il avec surprise.

-- J'ai mon ami, monsieur!

-- Ah! oui, j'avais oublie. Vous avez votre excentricite, apres
tout, mon neveu. Vous etes un ami fidele, ce qui est chose rare
dans notre monde. Je n'en ai jamais eu qu'un dans ma position et
celui-la... Mais vous m'avez entendu raconter l'histoire. Je
crains qu'il ne fasse nuit quand nous arriverons a Crawley.

-- Je le crains aussi.

-- En ce cas, nous arriverons peut-etre trop tard.

-- Dieu fasse que non, Monsieur.

-- Nous sommes derriere les meilleures betes qui soient en
Angleterre, mais je crains que nous ne trouvions les routes
encombrees, avant que nous arrivions a Crawley.

"Avez-vous entendu, mon neveu! War a entendu ces quatre bandits
parler de quelqu'un qui leur donnait les ordres et qui les payait
pour leur crime. Vous avez compris, n'est-ce pas? qu'ils ont ete
engages pour estropier mon homme.

"Des lors, qui peut bien les avoir pris a gage, qui peut y etre
interesse? A moins que ce ne soit...

"Je connais sir Lothian Hume pour un homme capable de tout. Je
sais qu'il a perdu de fortes sommes aux cartes chez Wattier et
chez White. Je sais qu'il a joue une grosse somme sur cet event et
qu'il s'y est engage avec une temerite qui fait croire a ses amis
qu'il a quelque raison personnelle pour compter sur le resultat.

"Par le ciel! Comme tout cela s'enchaine. S'il en etait ainsi...

Il retomba dans le silence, mais je vis reparaitre cette
expression de froideur farouche que j'avais remarquee en lui, le
jour ou lui et sir John Lade couraient cote a cote sur la route de
Godstone.

Le soleil descendait lentement sur les basses collines du Surrey
et l'ombre surgissait d'instant en instant, mais les roues
continuaient a bourdonner et les sabots a frapper sans se
ralentir.

Un vent frais nous soufflait a la figure, quoique les feuilles
pendissent immobiles aux branches d'arbres qui s'etendaient au-
dessus de la route.

Les bords dores du soleil venaient a peine de disparaitre derriere
les chenes de la cote de Reigate quand les juments inondees de
sueur arriverent devant l'hotel de _la Couronne_ a Red Hill.

Le proprietaire, sportsman et amateur de ring, accourut pour
saluer un Corinthien aussi connu que l'etait Sir Charles
Tregellis.

-- Vous connaissez Berks, le boxeur? demanda mon oncle.

-- Oui, Sir Charles.

-- Est-il passe?

-- Oui, Sir Charles. Il devait etre environ quatre heures, bien
qu'avec cette cohue de gens et de voitures, il soit difficile d'en
jurer. Il y avait la lui, Ike le Rouge, le Juif Yussef et un
autre. Ils avaient entre les brancards une bete de sang. Ils
l'avaient menee a fond de train, car elle etait couverte d'ecume.

-- Voila, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant
que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est
qu'evidemment, ils tenaient a faire leur coup de bonne heure.

-- Jim et Belcher seraient certainement de force a leur tenir tete
a tous les quatre, suggerai-je.

-- Si Belcher etait avec lui, je ne craindrais rien; mais on ne
saurait prevoir quelle diablerie ils ont arrangee. Que nous le
trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment
jusqu'a ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter
la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espere, seulement que
ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il
faut qu'ils aient ete a l'avance bien certains de reussir, pour
que la cote ait monte a un pareil chiffre, et c'est la ce qui
m'inquiete.

-- Mais assurement, ils n'ont rien a gagner a commettre une
pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent a blesser Jim, la lutte
ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas decides.

-- Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un
prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins
qui infestent le ring, ne tarderaient pas a rendre tout sport
impossible, mais ici il en est autrement. D'apres les conditions
du pari, je dois perdre, a moins que je ne presente un homme dans
une certaine limite d'age, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe.
Vous devez vous souvenir que je n'ai point nomme mon homme; C'est
dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires
le savent aussi, mais les arbitres et le depositaire des enjeux
refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim
Harrison est hors de combat, ils nous repondraient qu'ils n'ont
pas ete dument informes que Jim Harrison etait notre champion. Les
conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.

Les craintes qu'avait exprimees mon oncle au sujet de
l'encombrement de la route ne furent que trop justifiees, car
lorsque nous eumes depasse Reigate, nous vimes un tel defile de
voitures de toute espece que, pendant les huit milles qui
restaient a parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval
dont les naseaux ne fussent a plus de quelques pieds de l'arriere
de la voiture ou carriole qui le precedait.

Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui
s'eloignaient de Guildford a l'ouest, de Tunbridge a l'est,
avaient contribue pour leur part a grossir ce flot de _four in
hand_, de _gigs_, de _sportsmen_ a cheval, si bien que la large
route de Brighton etait emplie d'un fosse a l'autre, d'une cohue
qui riait, criait, chantait et marchait dans la meme direction.

Il etait impossible a quiconque eut contemple cette foule bigarree
de ne pas reconnaitre que la passion du ring, bonne ou mauvaise
peu importe, n'etait point le trait distinctif d'une certaine
classe, mais qu'elle etait une marque du caractere national,
profondement enracinee dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait
ete transmise de generation en generation, aussi bien au jeune
aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers
revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole
que trainait un bidet.

La, je vis des hommes d'Etat et des soldats, des gentilshommes et
des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds
d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se demenait
avec la perspective de passer une nuit penible, rien que pour
avoir la chance d'assister a une lutte qui pouvait se terminer en
un seul round, chose impossible a prevoir.

On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.

Les plaisanteries se croisaient, aussi dru que les nuages de
poussiere, et devant chaque auberge du bord de la route, le patron
et les garcons se tenaient prets avec leurs plateaux charges de
pots debordants de mousse pour desalterer ces bouches pressees.

Ces haltes pour boire la biere, cette rude camaraderie, la
cordialite, les incommodites accueillies par des eclats de rire,
cette impatience de voir la lutte, etaient autant de traits, qui
pouvaient etre qualifies de vulgaires, de populaires, par les gens
au gout difficile, mais quant a moi, maintenant que je prete
l'oreille aux lointains et vagues echos de notre temps passe, tout
cela me parait constituer l'ossature qui formait la charpente si
solide et si virile dont cette race antique etait constituee.

Mais helas! quelle chance avions-nous de gagner du terrain?

Mon oncle, avec toute son habilete, n'arrivait pas a apercevoir un
passage dans cette masse en mouvement.

Il fallut garder notre rang dans la file et ramper comme des
escargots de Reigate a Horley, puis a la Croix de Povey, puis a la
bruyere de Lowfield, pendant que le jour faisait place au
crepuscule et qu'a celui-ci succedait la nuit.

Au pont de Kimberham, toutes les lanternes furent allumees.

C'etait un merveilleux spectacle que cette courbe de la route qui
s'etendait devant nous, que les replis de ce serpent aux ecailles
dorees qui se deroulait dans l'obscurite.

Enfin! Enfin, nous apercumes l'immense et l'informe masse de
l'orme de Crawley qui nous dominait dans les tenebres, et nous
arrivames a l'entree de la rue du village ou toutes les fenetres
des cottages etaient eclairees, puis devant la haute facade du
vieil hotel _Georges_, ou l'on voyait de la lumiere a toutes les
portes, a toutes les vitres, a toutes les fentes en l'honneur de
la noble compagnie qui devait y passer la nuit.


XV -- JEU DELOYAL


L'impatience de mon oncle ne lui permit pas d'attendre son tour
dans le defile qui devait nous amener devant la porte.

Il jeta les renes et une piece d'une couronne a un des individus
mal vetus qui encombraient l'allee des pietons, et se frayant
vivement passage a travers la foule, il poussa vers l'entree.

Lorsqu'il parut dans la zone de lumiere que projetaient les
fenetres, on se demanda a voix basse quel pouvait etre cet
imperieux gentleman, a la figure pale, sous son manteau de cheval,
et un vide se forma pour nous laisser passer.

Jusqu'alors je ne m'etais pas doute combien mon oncle etait
populaire dans le monde sportif, car sur notre passage, les gens
se mirent a crier a tue-tete:

-- Hurrah! pour le beau Tregellis! Bonne chance pour vous et pour
votre champion, Sir Charles! Place au fameux, au noble Corinthien!

Cependant le maitre d'hotel attire par les acclamations accourait
a notre rencontre.

-- Bonsoir, Sir Charles, s'ecria-t-il. Vous allez bien, j'espere?
Et vous reconnaitrez, j'en suis sur, que votre champion fait
honneur au _Georges_.

-- Comment va-t-il? demanda vivement mon oncle.

-- Il ne saurait aller mieux, Monsieur. Il est aussi beau qu'une
peinture. Oui, il est en etat de gagner un royaume a la lutte.
Mon oncle eut un soupir de soulagement.

-- Ou est-il? demanda-t-il.

-- Il est rentre de bonne heure dans sa chambre, monsieur, car il
avait une affaire toute particuliere pour demain, dit le maitre
d'hotel avec un gros rire.

-- Ou est Belcher?

-- Le voici dans le salon du bar.

En disant ces mots, il ouvrit la porte.

Nous y jetames un coup d'oeil et nous vimes une vingtaine d'hommes
bien mis, parmi lesquels je reconnus plusieurs figures qui
m'etaient devenues familieres pendant ma courte carriere au West-
End.

Ils etaient assis autour d'une table sur laquelle fumait une
soupiere pleine de punch.

A l'autre bout, installe tres a son aise, parmi les aristocrates
et les dandys qui l'entouraient, etait assis le champion de
l'Angleterre, le magnifique athlete, renverse sur sa chaise, un
foulard rouge negligemment noue autour du cou, de la facon
pittoresque a laquelle son nom fut longtemps attache.

Plus d'un demi-siecle s'est ecoule et j'ai vu ma part de beaux
hommes.

Peut-etre cela tient-il a ce que je suis moi-meme d'assez petite
taille, mais c'est un des traits de mon caractere de trouver plus
de plaisir a la vue d'un bel homme qu'a celle de tout autre chef-
d'oeuvre de la nature.

Neanmoins, pendant toute cette periode, je n'ai jamais vu un homme
plus beau que Jim Belcher et si je cherche a lui trouver un
pendant en mes souvenirs, je ne puis en trouver d'autre que le
second, Jim, dont je cherche a vous raconter le destin et les
aventures.

Il y eut de joyeuses exclamations de bienvenue, quand la figure de
mon oncle apparut sur le seuil.

-- Entrez, Tregellis, nous vous attendions... Nous avons commande
une fameuse epaule de mouton... Quelles nouvelles fraiches nous
apportez-vous de Londres?... Qu'est-ce que cela signifie, cette
hausse de la cote contre votre champion?... Est-ce que les gens
sont devenus fous?... Que diable se passe-t-il?...

Tout le monde parlait a la fois.

-- Excusez-moi, gentlemen, repondit mon oncle, je me ferai un
devoir de vous donner plus tard toutes les nouvelles que je
pourrai. J'ai une affaire de quelque importance a regler. Belcher,
je voudrais vous dire quelques mots.

Le champion vint nous rejoindre dans le corridor.

-- Ou est votre homme, Belcher?

-- Il est rentre dans sa chambre, monsieur. Je crois que douze
heures de bon sommeil lui feront grand bien avant la lutte.

-- Comment a-t-il passe la journee?

-- Je lui ai fait faire de legers exercices, du baton, des
alteres, de la marche et une demi-heure avec les gants de boxe. Il
nous fera grand honneur, monsieur, ou je ne suis qu'un Hollandais.
Mais que diable se passe-t-il au sujet des paris? Si je ne le
savais pas aussi droit qu'une ligne a peche, j'aurais cru qu'il
jouait double jeu et pariait contre lui-meme.

-- C'est pour cela que je suis accouru, Belcher. J'ai ete informe
de source sure qu'il y a un complot organise pour l'estropier et
que les gredins sont tellement certains de reussir qu'ils sont
prets a parier n'importe quelle somme qu'il ne se presentera pas.

Belcher siffla entre ses dents.

-- Je n'ai apercu aucun indice en ce sens, monsieur. Personne n'a
ete aupres de lui, personne ne lui a adresse la parole, si ce
n'est votre neveu et moi.

-- Quatre bandits, et de ce nombre Berks qui les dirige, nous ont
devances de plusieurs heures. C'est War qui me l'a appris.

-- Ce que dit War est droit et ce que fait Joe Berks est tordu.
Quels etaient les autres?

-- Ike le rouge, Yussef le batailleur, et Chris Mac Carthy.

-- Une jolie bande en effet. Eh bien! monsieur, le jeune homme est
sain et sauf, mais il serait peut-etre prudent que l'un ou l'autre
de nous reste dans sa chambre avec lui. Pour ma part, tant qu'il
est confie a mes soins, je ne m'eloigne jamais beaucoup de lui.

-- C'est dommage de l'eveiller.

-- Il aura quelque peine a s'endormir avec tout ce vacarme dans la
maison. Par ici, monsieur, suivez le corridor.

Nous traversames les longs et bas et tortueux corridors de
l'auberge, construction a l'ancienne mode, jusqu'a l'arriere de la
maison.

-- Voici ma chambre, monsieur, dit Belcher, en indiquant d'un
signe de tete une porte a droite. Celle de gauche est la sienne.

En disant ces mots, il l'ouvrit.

-- Jim, dit-il, voici Sir Charles Tregellis qui vient vous voir.

Et ensuite.

-- Grands Dieux! Qu'est-ce que cela signifie?

La petite chambre nous apparut dans toute son etendue, fortement
eclairee par une lampe de cuivre posee sur la table. Les draps
n'avaient pas ete tires, mais des plis sur la courtepointe
montraient qu'on s'etait etendu dessus.

Une moitie du volet a claire-voie se balancait sur ses gonds, une
casquette de drap jetee sur la table, voila tout ce qui restait de
celui qui occupait la chambre.

Mon oncle jeta les yeux autour de lui et hocha la tete.

-- Nous sommes arrives trop tard a ce qu'il parait.

-- Voici sa casquette, monsieur. Ou diable peut-il etre alle tete
nue? Il y a une heure, je le croyais tranquille et au lit. Jim!
Jim! appela-t-il.

-- Il est certainement sorti par la fenetre, s'ecria mon oncle. Je
suis persuade que ces bandits l'ont attire au-dehors par quelque
artifice diabolique de leur invention. Prenez la lampe pour
m'eclairer, mon neveu. Ha! je m'en doutais, voici la trace de ses
pieds sur la plate-bande de fleurs.

Le maitre de l'hotel et deux ou trois des Corinthiens, qui se
trouvaient dans le salon du bar, nous avaient suivis jusqu'au fond
de la maison.

L'un d'eux ouvrit la porte de cote et nous nous trouvames dans le
jardin potager et la, groupes sur l'allee sablee, nous pumes
abaisser la lampe jusqu'a la terre molle, fraichement remuee, qui
se trouvait entre nous et la fenetre.

-- Voici la marque de ses pieds, dit Belcher. Il portait ce soir
ses bottes de marche et vous pouvez voir les clous. Mais qu'est
ceci? Quelque autre est venu ici.

-- Une femme! m'ecriai-je.

-- Par le ciel! vous avez raison, mon neveu.

Belcher lanca un juron avec conviction.

-- Il n'a jamais dit un mot a aucune jeune fille du village. J'y
ai fait tout particulierement attention! Et dire que les voila qui
arrivent ainsi a un tel moment!

-- C'est aussi clair que possible, Tregellis, dit l'honorable
Berkeley Craven, qui avait quitte la societe reunie au salon du
bar. Quelle que soit la personne qui est venue, elle est arrivee
par le dehors et a frappe a la fenetre. Vous voyez ici et ici
encore les traces de petits souliers qui toutes ont la pointe dans
la direction de la maison, tandis que les autres traces sont
tournees en dehors. Elle est venue l'appeler et il l'a suivie.

-- Voila qui est parfaitement certain, dit mon oncle. Il faut nous
separer pour chercher dans des directions diverses, a moins que
quelque indice nous revele ou ils sont alles.

-- Il n'y a qu'une allee qui conduise hors du jardin, dit le
maitre de l'hotel, en se mettant a notre tete. Il donne sur cette
ruelle ecartee qui conduit aux ecuries. L'autre bout va rejoindre
la petite route.

Soudain apparut la forte lumiere jaune d'une lanterne d'ecurie qui
dessina un rond brillant dans l'obscurite, et un palefrenier
sortit dans la cour en flanant.

-- Qui va la? cria le maitre de l'hotel.

-- C'est moi, patron, Bill Shields.

-- Depuis quand etes-vous ici, Bill?

-- Patron, voici une heure que je suis dans les ecuries a aller et
venir. Il n'y a pas moyen de mettre un cheval de plus. Ce n'est
pas la peine d'essayer et j'ose a peine leur donner a manger, car
pour peu qu'ils tiennent plus de place...

-- Venez par ici, Bill, et faites attention a vos reponses, car
une erreur peut vous couter votre place. Avez-vous vu quelqu'un
passer dans le sentier?
-- Il s'y trouvait, il y a quelque temps, un individu avec une
casquette en poil de lapin. Il etait la, a flaner, aussi, je lui
ai demande qu'est-ce qu'il avait a faire, car sa figure ne
m'allait pas, non plus que sa facon de reluquer aux fenetres. J'ai
tourne la lanterne de l'ecurie sur lui, mais il a baisse la tete,
et tout ce que je peux dire, c'est qu'il avait les cheveux rouges.

Je jetai un rapide coup d'oeil sur mon oncle, et je vis que sa
figure s'etait encore assombrie.

-- Qu'est-il devenu? demanda-t-il.

-- Il s'est esquive et je ne l'ai plus vu, monsieur.

-- Vous n'avez vu aucune autre personne? Vous n'avez pas vu, par
exemple, une femme et un homme sortir ensemble par le sentier?

-- Non, monsieur.

-- Rien entendu d'extraordinaire?

-- Ah! puisque vous en parlez, monsieur, oui, j'ai entendu quelque
chose, mais, dans une nuit pareille, quand toutes les fripouilles
de Londres sont dans le village...

-- Eh bien! qu'etait-ce?

-- Eh bien! monsieur, c'etait comme qui dirait un cri parti de la-
bas. On aurait dit quelqu'un qui avait attrape un mauvais coup. Je
me suis dit: C'est sans doute deux lurons qui se battent et je
n'ai pas fait grande attention.

-- De quel cote partait ce cri?
-- Du cote de la route, monsieur.

-- Venait-il de loin?

-- Non, monsieur, je suis sur que ca venait de deux cents yards au
plus.

-- Un seul cri?

-- Oui, comme qui dirait un hurlement. Puis j'ai entendu une
voiture passer a fond de train sur la route. Je me rappelle que
j'ai trouve singulier que l'on quittat Crawley en voiture, dans
une nuit comme celle-ci.

Mon oncle prit la lanterne des mains de l'homme, et nous, nous
descendimes le sentier, groupes derriere lui.

Le sentier aboutissait a angle droit sur la route.

Mon oncle y courut, mais il ne fut pas longtemps a chercher.

La forte lumiere eclaira soudain quelque chose qui amena un
gemissement sur mes levres et un apre juron sur celle de Belcher.

A la surface blanchie de la poussiere de la route s'allongeait une
trainee ecarlate et pres de la tache de mauvais augure, gisait un
petit et meurtrier instrument, un assommoir de poche, tel que War
l'avait mentionne le matin.


XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY


Pendant cette nuit terrible, mon oncle et moi, Belcher, Berkeley
Craven et une douzaine de Corinthiens nous fouillames toute la
campagne pour trouver quelque trace de notre champion perdu, mais
a part cette trace inquietante sur la route, on ne decouvrit pas
le moindre indice de ce qui lui etait arrive.

Personne ne l'avait vu, personne n'avait rien appris sur son
compte.

Le cri isole, jete dans la nuit et dont le palefrenier avait
parle, etait l'unique preuve qu'une tragedie avait eu lieu.

Divises en petits groupes, nous battimes tout le pays jusqu'a East
Grintead et meme Bletchingley et le soleil etait deja assez eleve
au-dessus de l'horizon lorsque nous fumes de retour a Crawley, le
coeur gros et accables de fatigue.

Mon oncle, qui s'etait rendu en voiture a Reigate, dans l'espoir
d'en rapporter quelques renseignements, n'en revint qu'a sept
heures passees et un coup d'oeil, jete sur sa figure, nous apprit
des nouvelles aussi sombres que celles qu'il lut sur nos figures a
nous.

Nous tinmes conseil autour de la table ou nous etait servi un
dejeuner qui ne nous tentait guere et auquel avait ete invite Mr
Berkeley Craven, en sa qualite d'homme de bon conseil et de grande
experience en matiere de sport.

Belcher etait a moitie fou de voir tourner ainsi brusquement
toutes les peines qu'il s'etait donnees pour cet entrainement.

Il etait incapable d'autre chose que de lancer de delirantes
menaces contre Berks et ses compagnons et de leur promettre de les
arranger de belle facon des qu'il les rencontrerait.

Mon oncle restait grave et pensif. Il ne mangeait pas et
tambourinait avec ses doigts sur la table.

Moi, j'avais le coeur gros, j'etais sur le point de cacher ma
figure dans mes mains et de fondre en larmes, a la pensee de
l'impuissance ou j'etais de secourir mon ami.

Mr Berkeley Craven, homme du monde a la figure florissante, etait
le seul d'entre nous qui parut avoir garde a la fois, son sang-
froid et son appetit.

-- Voyons, la lutte devait avoir lieu a dix heures, n'est-ce pas?
demanda-t-il.

-- C'etait convenu ainsi.

-- Je me permets de croire qu'elle aura lieu. Ne dites jamais:
"c'est fini" Tregellis. Votre champion a trois heures pour
revenir. Mon oncle hocha la tete.

-- Les bandits auront trop bien accompli leur oeuvre pour que cela
soit possible. Je le crains, dit-il.

-- Voyons, raisonnons sur la chose, dit Berkeley Craven. Une jeune
femme veut tirer le jeune homme de sa chambre par ses agaceries.
Connaissez-vous une jeune femme qui ait de l'influence sur lui?

Mon oncle m'interrogea du regard.

-- Non, je n'en connais aucune.

-- Bon, nous savons qu'il en est venu une, dit Berkeley Craven. Il
n'y a pas le moindre doute a ce sujet. Elle est venue conter
quelque histoire touchante, quelque histoire qu'un galant jeune
homme ne peut se refuser a ecouter. Il est tombe dans le piege et
s'est laisse attirer dans quelque endroit ou les gredins
l'attendaient. Nous pouvons regarder tout cela comme prouve, je le
suppose, Tregellis?

-- Je ne vois pas d'explication plus plausible, dit mon oncle.

-- Eh bien alors, il est evident que ces hommes n'ont aucun
interet a le tuer. War le leur a entendu dire. Ils n'etaient pas
certains peut-etre de faire a un jeune homme aussi solide assez de
mal pour le mettre absolument hors d'etat de se battre. Meme avec
un bras casse, il aurait pu risquer la lutte: d'autres l'ont deja
fait. Il y avait trop d'argent en jeu pour qu'ils se missent dans
le moindre danger. Ils lui auront sans doute donne un coup sur la
tete pour l'empecher de faire trop de resistance, puis ils
l'auront emmene dans une ferme ou une etable ou ils le retiendront
prisonnier jusqu'a ce que l'heure de la lutte soit passee. Je vous
garantis que vous le reverrez avant la nuit aussi bien portant
qu'avant.

Cette theorie avait des apparences si plausibles qu'il me semblait
qu'elle m'otait un poids de dessus le coeur, mais je vis bien
qu'au point de vue de mon oncle ce n'etait guere consolant.

-- Je crois pouvoir dire que vous avez raison, Craven, dit-il.

-- J'en suis convaincu.

-- Mais cela ne nous aidera guere a remporter la victoire.

-- C'est la le point essentiel, monsieur, s'ecria Belcher. Par le
Seigneur, je voudrais qu'on me permit de prendre sa place, meme
avec mon bras gauche attache sur mon dos.

-- En tout cas, je vous conseillerais de vous rendre au ring, dit
Craven. Il faut que vous teniez bon jusqu'au dernier moment, avec
l'espoir que votre homme reviendra.

-- C'est ce que je ferai certainement et je protesterai si l'on
m'oblige a payer l'enjeu dans de pareilles circonstances.

Craven haussa les epaules.

-- Vous vous rappelez les conditions du match, dit-il. Je crains
qu'elles ne soient toujours: Jouez ou payez. Sans doute, le cas
pourrait etre soumis aux juges, mais ils se prononceront contre
vous, cela ne fait aucun doute pour moi.

Nous etions retombes dans un silence melancolique, quand tout a
coup Belcher sauta sur la table.

-- Ecoutez, cria-t-il, ecoutez cela.

-- Qu'est-ce que c'est? nous ecriames-nous d'une seule voix.

-- C'est la cote. Ecoutez cela.

Par-dessus le brouhaha de voix et le grondement des roues qui
venait du dehors, une seule phrase parvint a nos oreilles.

-- Au pair sur le champion de Sir Charles.

-- Au pair, s'ecria mon oncle. Elle etait a sept a un contre moi
hier. Qu'est-ce que cela signifie?

-- Au pair sur les deux champions, repeta la voix.

-- Il y a quelqu'un qui sait certaine chose, dit Belcher, et il
n'y a personne qui plus que nous ait le droit de le savoir. Venez,
monsieur, et nous irons jusqu'au fond de l'affaire.

La rue du village etait encombree de monde, car les gens avaient
couche par douze ou quinze dans une meme chambre et des centaines
de gentlemen avaient passe la nuit dans leurs voitures.

La foule etait si dense qu'il ne fut pas facile de sortir de
l'hotel _Georges_. Un homme, qui ronflait d'une facon
epouvantable, etait vautre sur le seuil et n'avait pas l'air de
s'apercevoir du flot de peuple qui passait autour de lui et
quelquefois sur lui.

-- Quelle est la cote, mes enfants? demanda Belcher du haut des
marches.

-- Au pair, Jim, crierent plusieurs voix.

-- Elle etait bien plus elevee en faveur de Wilson, quand je l'ai
entendue pour la derniere fois.

-- Oui, mais il est arrive un homme qui l'a fait baisser bientot
et apres lui, on s'est mis a le suivre, si bien que maintenant
vous trouvez a parier au pair.

-- Qui a commence?

-- Eh le voici! C'est cet homme, qui est etendu ivre sur les
marches. Il n'a cesse de boire, comme si c'etait de l'eau, depuis
qu'il est arrive en voiture a six heures, et il n'est pas etonnant
qu'il se trouve dans cet etat.

Belcher se pencha et tourna la tete inerte de l'individu de facon
a ce qu'on vit ses traits.

-- Il m'est inconnu, monsieur.

-- Et a moi aussi, ajouta mon oncle.

-- Mais pas a moi, m'ecriai-je. C'est John Cummings, le
proprietaire de l'auberge de Friar's Oak, je le connais depuis que
j'etais tout petit et je ne saurais m'y tromper.

-- Et que diable celui-la peut-il savoir de l'affaire? dit Craven.

-- Rien du tout, selon toute probabilite, repondit mon oncle. Je
vous prie de m'apporter un peu d'eau de lavande, proprietaire, car
l'odeur de cette cohue est epouvantable. Mon neveu, je crois que
vous n'arriverez pas a tirer un mot raisonnable de cet ivrogne, ni
a lui faire dire ce qu'il sait.

Ce fut en vain que je le secouai par les epaules, que je lui criai
son nom aux oreilles. Rien n'etait capable de le tirer de cette
ivresse beate.

-- Eh bien! voila une situation unique, aussi loin, que remonte
mon experience, dit Berkeley Craven. Nous voici a deux heures de
la lutte et cependant vous ne savez pas si vous aurez un homme
pour vous representer. J'espere que vous ne vous etes pas engage
de facon a perdre beaucoup, Tregellis?

Mon oncle haussa les epaules et prit une pincee de son tabac de ce
geste large, inimitable, que jamais personne ne s'etait risque a
imiter.

-- Tres bien, mon garcon, dit-il, mais il est temps que nous
pensions a nous mettre en route pour les Dunes. Ce voyage de nuit
m'a laisse quelque peu _effleure_ et je ne serais pas fache de
rester seul une demi-heure pour m'occuper de ma toilette. Si ce
doit etre ma derniere ruade, au moins elle sera lancee par un
sabot bien cire.

J'ai entendu un homme qui avait voyage dans les regions incultes,
dire que, selon lui, le Peau Rouge et le gentleman anglais etaient
proches parents, il en donnait comme preuve leur commune passion
pour le sport et leur aptitude a ne point laisser percer
l'emotion.

Je me rappelai ce langage, en voyant mon oncle, ce matin-la, car
je ne crois pas que jamais victime liee au poteau ait eu sous les
yeux une perspective aussi cruelle.

Non seulement une bonne partie de sa fortune etait en jeu, mais
encore, il s'agissait de la situation terrible ou il allait se
trouver devant cette foule immense, parmi laquelle etaient bien
des gens qui avaient risque leur argent d'apres son jugement, et
il se verrait peut-etre au dernier moment reduit a faire des
excuses sans valeur, au lieu d'avoir un champion a presenter.

Quelle situation pour un homme qui s'etait toujours fait gloire de
son aplomb, se donnait comme capable de mener toutes les
entreprises avec un grand succes.

Moi qui le connaissais bien, je voyais a la couleur livide de ses
joues et a l'agitation nerveuse de ses doigts, qu'il ne savait
reellement plus ou donner de la tete. Mais un etranger qui eut vu
son attitude degagee, la facon dont il faisait voltiger son
mouchoir brode, dont il maniait son bizarre lorgnon, dont il
agitait ses manchettes, n'eut jamais cru que cette sorte de
papillon put avoir le moindre souci terrestre.

Il etait bien pres de neuf heures lorsque nous fumes prets a
partir pour les dunes de Crawley.

A ce moment-la, la voiture de mon oncle etait presque la seule qui
restat dans la rue du village. Les autres voitures etaient restees
la nuit, avec leurs roues entrecroisees, les brancards de l'une
poses sur la caisse de l'autre en rangs aussi serres qu'on avait
pu les mettre, depuis la vieille eglise jusqu'a l'orme de Crawley
et qui couvraient la route sur cinq de front et un bon demi-mille
de longueur.

A ce moment, la rue grise du village s'allongeait devant nous,
presque deserte.

On n'y voyait plus que quelques femmes et enfants.

Hommes, chevaux, voitures, tout etait parti.

Mon oncle tira ses gants de cheval et arrangea son habillement
avec un soin meticuleux, mais je remarquai qu'il jeta sur la route
et dans les deux sens un coup d'oeil ou se voyait cependant encore
quelque espoir avant de monter en voiture.

J'etais assis en arriere avec Belcher. L'honorable Berkeley Craven
prit place a cote de mon oncle.

La route de Crawley gagne, par une belle courbe, le plateau
couvert de bruyeres qui s'etend a bien des milles dans tous les
sens.

Des files de pietons, pour la plupart si fatigues, si couverts de
poussiere qu'ils avaient evidemment fait a pied et pendant la nuit
les trente milles qui les separaient de Londres, marchaient d'un
pas lourd sur les bords de la route ou coupaient au plus court en
grimpant la longue pente bigarree qui grimpait au plateau.

Un cavalier, en costume fantaisiste vert et superbement monte,
attendait a la croisee des routes, et quand il eut lance son
cheval d'un coup d'eperon jusqu'a nous, je reconnus la belle
figure brune et les yeux noirs et hardis de Mendoza.

-- J'attends ici pour donner les renseignements officiels, Sir
Charles, dit-il. C'est au bas de la route de Grinstead, a un demi-
mille sur la gauche.

-- Tres bien, dit mon oncle, en tirant sur les renes des juments
pour prendre la route qui debouchait a cet endroit.

-- Vous n'avez pas amene votre homme la-bas, remarqua Mendoza d'un
air un peu soupconneux.

-- Que diable cela peut-il vous faire? cria Belcher d'un ton
furieux.

-- Cela nous fait beaucoup a nous tous, car on raconte d'etranges
histoires.

-- Alors vous ferez bien de les garder pour vous ou vous pourriez
bien vous repentir de les avoir ecoutees.

-- _All right_, Jim! A ce que je vois, votre dejeuner de ce matin
n'est pas bien passe.

-- Les autres sont-ils arrives? dit mon oncle, d'un air
insouciant.

-- Pas encore, Sir Charles, mais Tom Oliver est la-bas avec les
cordages et les piquets. Jackson vient d'arriver en voiture et la
plupart des gardiens du ring sont a leur poste.

-- Nous avons encore une heure, fit remarquer mon oncle, en se
remettant en marche. Il est possible que les autres soient en
retard, puisqu'ils doivent venir de Reigate.

-- Vous prenez la chose en homme, Tregellis, dit Craven.

-- Nous devons faire bonne contenance et avoir un front d'airain
jusqu'au dernier moment.

-- Naturellement, monsieur, s'ecria Belcher, je n'aurais jamais
cru que les paris montent comme cela. C'est qu'il y a quelqu'un
qui sait... Nous devons y aller du bec et des ongles, Sir Charles,
et voir comment cela tournera.

Il nous arriva un bruit pareil a celui que font les vagues sur la
plage, bien avant que nous fussions en presence de cette immense
multitude.

Enfin, a un plongeon brusque que fit la route, nous vimes cette
foule, ce tourbillon d'etres humains se deployant devant nous,
avec un vide tournoyant au centre.

Tout autour, les voitures et les chevaux etaient dissemines par
milliers a travers la lande. Les pentes etaient animees par la
presence de tentes et de boutiques improvisees.

On avait choisi pour emplacement du ring un endroit ou l'on avait
pratique dans le sol une grande cuvette, de facon que le contour
format un amphitheatre naturel d'ou tout le monde put bien voir ce
qui se passait au centre.

A notre approche, un murmure de bienvenue partit de la foule qui
etait placee sur les bords et par consequent le plus proche de
nous et ces acclamations se repeterent dans toute la multitude.

Un instant apres, on entendit de grands cris qui commencaient a
l'autre bout de l'arene.

Toutes les figures, qui etaient tournees vers nous, se
retournerent, si bien qu'en un clin d'oeil, tout le premier plan
passa du blanc au noir.

-- Ce sont eux. Ils sont exacts, dirent ensemble mon oncle et
Craven.

En nous tenant debout sur notre voiture, nous pumes apercevoir la
cavalcade qui approchait des Dunes.

Elle commencait par la spacieuse barouche ou etaient assis Sir
Lothian Hume, Wilson le Crabe et le capitaine Barclay, son
entraineur.

Les postillons avaient a leur coiffure des flots de faveurs jaune
serin. C'etait la couleur sous laquelle devait lutter Wilson.

Derriere la voiture venaient a cheval une centaine au moins de
gentlemen de l'Ouest, puis une file, a perte de vue, de _gigs_, de
_tilburys_, de voitures.

Tout cela descendit par la route de Grinstead. La grosse barouche
arrivait, en tanguant sur la prairie, dans notre direction.

Sir Lothian Hume nous apercut et donna a ses postillons l'ordre
d'arreter.

-- Bonjour, Sir Charles, dit-il en mettant pied a terre. J'ai cru
reconnaitre votre voiture rouge. Voila une belle matinee pour la
lutte.

Mon oncle s'inclina d'un air froid, sans repondre.

-- Je suppose, puisque nous voila tous presents, que nous pouvons
commencer tout de suite, dit Sir Lothian, sans faire attention aux
facons de son interlocuteur.

-- Nous commencerons a dix heures. Pas une minute plus tot.

-- Tres bien, puisque vous y tenez. A propos, Sir Charles, ou est
votre homme?

-- C'est a vous que je devrais adresser cette question, Sir
Lothian. Ou est mon homme?

Une expression d'etonnement se peignit sur les traits de Sir
Lothian, expression admirablement feinte si elle n'etait pas
vraie.

-- Qu'entendez-vous dire, en me faisant une pareille question?

-- C'est que je tiens a le savoir.

-- Mais comment puis-je repondre? Est-ce que c'est mon affaire?

-- J'ai des motifs de croire que vous en avez fait votre affaire.

-- Si vous aviez la bonte de vous expliquer un peu plus
clairement, il me serait peut-etre possible de vous comprendre.

Tous deux etaient tres pales, tres froids, tres raides et
impassibles dans leur attitude, mais ils echangeaient des regards
comme s'ils croisaient le fer.

Je me rappelai la reputation de terrible duelliste qu'avait Sir
Lothian et je tremblai pour mon oncle.

-- Maintenant, monsieur, si vous vous imaginez avoir un grief
contre moi vous m'obligeriez infiniment en me le faisant connaitre
clairement.

-- C'est ce que je vais faire, dit mon oncle. Il a ete organise un
complot pour estropier ou enlever mon champion et j'ai toutes les
raisons possibles de croire que vous y etes mele.

Un vilain sourire narquois passa sur la figure bilieuse de Sir
Lothian.

-- Je vois, dit-il, votre homme n'est pas devenu le champion sur
lequel vous comptiez, au bout de son entrainement, et vous voila
bien embarrasse pour trouver une defaite. Tout de meme je crois
que vous eussiez pu en trouver une qui fut plus plausible ou qui
comportat des suites moins serieuses.

-- Monsieur, repondit mon oncle, vous etes un menteur, mais
personne ne sait mieux que vous a quel point vous etes un menteur.

Les joues creuses de Sir Lothian palirent de colere et je vis
pendant un instant, dans ses yeux profondement enfonces, la lueur
que l'on apercoit au fond de ceux d'un matin en fureur qui se
dresse et se traine au bout de sa chaine.

Puis, par un effort, il redevint ce qu'il etait d'ordinaire
l'homme froid, dur, maitre de lui-meme.

-- Il ne convient pas dans notre situation de nous quereller comme
deux rustres ivres un jour de marche, dit-il. Nous pousserons
l'affaire plus loin un autre jour.

-- Pour cela, je vous le promets, repondit mon oncle d'un ton
farouche.

-- En attendant, je vous invite a observer les conditions de votre
engagement. Si vous ne presentez pas votre champion dans vingt-
cinq minutes, je reclame l'enjeu.

-- Vingt-huit minutes, dit mon oncle en regardant sa montre. Alors
vous pourrez le reclamer, mais pas un instant plus tot.

Il etait admirable en ce moment, car il avait l'air d'un homme qui
dispose de toute sorte de ressources cachees.

Pendant ce temps, Craven, qui avait echange quelques mots avec Sir
Lothian Hume, revint pres de nous.

-- J'ai ete prie de remplir les fonctions d'unique juge en cette
affaire. Cela repond-il a vos desirs, Sir Charles?
-- Je vous serais extremement oblige, Craven, d'accepter ces
fonctions.

-- Et l'on a propose Jackson comme chronometreur.

-- Je ne saurais en souhaiter de meilleur.

-- Tres bien, voila qui est convenu.

Pendant ce temps, la derniere voiture etait arrivee et les chevaux
avaient ete attaches au piquet sur la lande.

Les trainards s'etaient rapproches de telle sorte que la vaste
multitude formait maintenant une masse compacte d'ou montait une
voix unique qui commencait a mugir d'impatience.

Quand on jetait les yeux autour de soi, on avait peine a
apercevoir quelque objet en mouvement, sur cette vaste etendue de
lande verte et pourpre.

Un _gig_ attarde arrivait au grand galop sur la route venant du
sud.

Quelques pietons montaient encore peniblement de Crawley, mais on
n'apercevait nulle part un indice de l'absent.

-- Les paris vont leur train, malgre tout, dit Belcher. J'ai fait
un tour au ring et on est toujours au pair.

-- Il y a une place pour vous dans l'enceinte exterieure pres du
ring, Sir Charles, dit Craven.

-- Je n'apercois encore aucun signe de mon champion. Je n'entrerai
pas avant son arrivee.

-- Il est de mon devoir de vous avertir qu'il n'y a plus que dix
minutes.

-- Et moi je marque cinq, s'ecria Sir Lothian.

-- C'est une question que le juge doit trancher, dit Craven, d'un
ton ferme, ma montre marque dix minutes, ce sera dix minutes.

-- Voici Wilson le Crabe, s'ecria Belcher.

Au meme instant, retentit dans la foule un cri pareil a un cri de
tonnerre.

Le pugiliste de l'Ouest etait sorti de la tente ou il faisait sa
toilette. Il etait suivi de Sam le Hollandais et de Tom Owen qui
remplissaient le role de seconds aupres de lui.

Il etait nu jusqu'a la ceinture, avec une paire de calecons
blancs, des bas de soie blanche et des souliers de course.

Il avait autour de la taille une ceinture jaune serin et de jolies
petites faveurs de la meme couleur etaient attachees a ses genoux.

Il tenait a la main un grand chapeau blanc.

Il parcourut au pas de course l'espace qu'on avait maintenu libre
dans la foule pour permettre l'acces du ring. Il lanca en l'air le
chapeau qui tomba dans l'enceinte formee par les piquets.

Puis, d'un double saut, il franchit les enceintes exterieures et
interieures de cordes et resta debout au centre, les bras croises.

Je ne m'etonnai pas des applaudissements de la foule. Belcher lui-
meme ne put s'empecher d'y joindre les siens.

C'etait assurement un jeune athlete d'une structure magnifique. Il
etait impossible de voir rien de plus beau que sa peau blanche,
lustree et luisante comme la peau d'une panthere sous les rayons
du soleil du matin, avec les belles vagues du jeu des muscles a
chacun de ses mouvements.

Ses bras etaient longs et flexibles, ses epaules bien detachees et
neanmoins puissantes, avec cette legere tombee qui est plus que la
carrure un indice de force.

Il joignit les mains derriere la tete, les eleva, les agita
derriere lui et, a chacun de ses mouvements, quelque nouvelle
surface de peau blanche et lisse se bombait, se couvrait de
saillies musculaires pendant qu'un cri d'admiration et de
ravissement de la foule accueillait chacune de ces exhibitions.

Puis, croisant de nouveau ses bras, il resta immobile comme une
belle statue en attendant son adversaire.

Sir Lothian Hume, l'air impatient, etait reste les yeux fixes sur
sa montre, il la referma d'un coup sec et triomphant.

-- Le temps est ecoule, s'ecria-t-il. Le match est forfait.

-- Le temps n'est point ecoule, dit Craven.

-- J'ai encore cinq minutes, dit mon oncle en jetant autour de lui
un regard desespere.
-- Seulement trois, Tregellis.

-- Ou est votre champion, Sir Charles? Ou est l'homme pour qui
nous avons parie?

Et des figures echauffees se tendaient deja l'une sur l'autre. Des
regards irrites se portaient sur nous.

-- Plus qu'une minute. J'en suis bien fache, Tregellis, mais je
serai contraint de declarer le forfait contre vous.

Il y eut un remous soudain dans la foule, une poussee, un cri, et
de loin, un vieux chapeau noir lance en l'air par-dessus les tetes
des spectateurs du ring, vint rouler dans l'enceinte des cordes.

-- Sauves, grand Dieu! hurla Belcher.

-- Je crois bien cette fois que c'est mon homme, dit mon oncle
d'un ton calme.

-- Trop tard! s'ecria sir Lothian.

-- Non, repliqua le juge, il s'en faut de vingt secondes.
Maintenant la lutte peut avoir lieu.


XVII -- AUTOUR DU RING


Parmi toute cette vaste multitude, je fus un de ceux, en bien
petit nombre, qui virent de quel cote arrivait ce chapeau noir, si
opportunement lance par-dessus les cordes.

J'ai deja parle d'un _gig_ qui approchait isolement et arrivait
grand train, par la route du sud.

Mon oncle l'avait apercu, mais en avait ete distrait par la
discussion entre sir Lothian Hume et le juge au sujet de l'heure.

Quant a moi, j'avais ete si frappe de l'allure furieuse a laquelle
arrivaient les retardataires, que j'etais reste a les regarder
avec une sorte de vague espoir, dont je n'osais rien dire, par la
crainte de causer a mon oncle un nouveau desappointement.

Je venais de voir que le _gig_ contenait une femme et un homme,
lorsque soudain je vis le vehicule faire un ecart sur la route, se
lancer en bondissant au galop de cheval, cahotant sur les roues et
coupant court a travers la lande, ecrasant les touffes de genets,
puis s'enfoncant jusqu'aux moyeux dans la bruyere et les mares.

Lorsque le conducteur arreta ses juments couvertes d'ecume, il
jeta les renes a sa compagne, s'elanca a bas de son siege et se
lanca furieusement a travers la foule et bientot fut lance le
chapeau qui apprit a tous le defi porte.

-- Maintenant, je suppose, Craven, dit mon oncle aussi froidement
que si ce coup de theatre avait ete arrange d'avance et avec soin
par lui, rien ne nous presse.

-- A present que votre champion a jete son chapeau dans le ring,
vous pouvez prendre votre temps, Sir Charles.

-- Mon neveu, votre ami a certainement paru a temps. Il s'en est
fallu de l'epaisseur d'un cheveu...

-- Ce n'est pas Jim, monsieur, dis-je tout bas. C'en est un autre.

Les sourcils souleves de mon oncle exprimerent l'etonnement.

-- Comment! un autre! s'exclama-t-il.

-- Et un solide encore! brailla Belcher, en se donnant sur la
cuisse une claque qui fit le bruit d'un coup de pistolet. Eh! que
ma carcasse saute si ce n'est pas ce vieux Jack Harrison en
personne.

Nous jetames un regard sur la foule et nous vimes la tete et les
epaules d'un homme robuste et vaillant qui gagnait peu a peu du
terrain, en laissant derriere lui un sillage en forme de V, comme
il s'en forme derriere un chien qui nage.

Maintenant qu'il se rapprochait du bord interieur ou la foule
etait moins dense, il leva la tete, et nous vimes la figure
bonhomme et tannee du forgeron qui se tourna vers nous.

Des qu'il fut sorti de la foule, il ouvrit vivement son grand par-
dessus sous lequel il parut en tout son equipement de combattant,
culottes noires, bas chocolat et souliers blancs.

-- Je suis bien fache d'arriver aussi tard, Sir Charles. Je serais
venu plus tot, mais il m'a fallu du temps pour arranger ca avec la
femme. Je n'ai pu la decider tout d'un coup, et il a fallu
l'emmener avec moi et nous avons discute la chose en route.

Et jetant un coup d'oeil sur le _gig_, j'y vis en effet mistress
Harrison qui y etait assise. Sir Charles fit signe a Jack
Harrison.

-- Qu'est-ce qui peut bien vous amener ici, Harrison? dit-il.
Jamais je ne fus plus content de voir un homme de ma vie que je le
suis de vous voir en ce moment, mais j'avoue que je ne vous
attendais pas.

-- Mais, monsieur, vous avez ete prevenu que je viendrais.

-- Non, certainement non.

-- N'avez-vous pas recu un mot d'avis, Sir Charles, d'un nomme
Cummings qui est le maitre de l'auberge de Friar's Oak? Maitre
Rodney que voici le connait bien.

-- Nous l'avons vu ivre mort a l'hotel _Georges_.

-- Ca y est, j'en avais eu peur, s'ecria Harrison avec depit. Il
est toujours comme cela quand il est excite. Jamais je n'ai vu un
homme se monter la tete comme il l'a fait quand il a su que je
prendrais cette lutte a mon compte. Il s'est muni d'un sac de
souverains pour parier pour moi.

-- C'est donc pour cela que la cote a change? dit mon oncle. Il en
a entraine d'autres.

-- Je craignais tellement qu'il ne se mit a boire, que je lui
avais fait promettre d'aller tout droit vous trouver sans perdre
une minute. Il avait un billet pour vous.

-- J'ai appris qu'il etait arrive a l'hotel _Georges_ a six
heures. Or, je ne suis arrive de Reigate qu'a sept heures passees
et, a ce moment-la, je suis sur qu'il devait avoir bu sa
commission. Mais ou est votre neveu Jim et comment avez-vous pu
savoir qu'on aurait besoin de vous?

-- Ce n'est pas sa faute, je vous en reponds, s'il vous a laisse
dans le petrin. Quant a moi, j'ai recu l'ordre de le remplacer.
Cet ordre m'a ete donne par le seul homme en ce monde, auquel je
n'aurais jamais desobei.

-- Oui, Sir Charles, dit mistress Harrison qui etait descendue du
_gig_ et s'etait approchee de nous, tirez de lui le meilleur parti
que vous pourrez pour cette fois, car vous n'aurez plus mon Jack,
dussiez-vous me le demander a genoux.

-- Elle n'encourage pas du tout les sports. Ca c'est un fait! dit
le forgeron.

-- Les sports! s'ecria-t-elle d'une voix criarde ou percaient le
mepris et la colere. Revenez m'en parler quand tout sera fini.

Elle s'eloigna en toute hate et je la vis plus tard, assise parmi
la bruyere, le dos tourne a la foule et les mains sur les
oreilles, toute recroquevillee, toute convulsionnee
d'apprehension.

Pendant que se passait cette scene rapide, la foule etait devenue
de plus en plus tumultueuse, tant par l'impatience que lui causait
le retard que par son redoublement d'entrain, lorsqu'elle avait
entrevu la bonne fortune inesperee de voir un boxeur aussi repute
qu'Harrison.

Son nom avait deja circule et plus d'un connaisseur age avait tire
de sa poche sa bourse en filet, pour mettre quelques guinees sur
l'homme qui allait representer l'ecole du passe en face de l'ecole
du present.

Les jeunes gens penchaient pour l'homme de l'Ouest et l'on avait
encore quelques petites variations dans la cote, selon que se
modifiait la proportion des partisans de l'un ou de l'autre, dans
les groupes de la foule.

Pendant ce temps-la, sir Lothian Hume faisait des embarras aupres
de l'honorable Berkeley Craven, qui etait reste debout pres de
notre voiture.

-- Je depose une protestation formelle contre cette maniere
d'agir, dit-il.

-- Pour quels motifs, monsieur?

-- Parce que l'homme presente ici n'est pas celui qu'a designe en
premier lieu Sir Charles Tregellis.

-- Je n'ai designe absolument personne, vous le savez bien, dit
mon oncle.

-- Les paris ont ete tenus dans l'idee que le jeune Jim Harrison
serait l'adversaire de mon champion. Maintenant, au dernier
moment, il est retire pour etre remplace par un autre plus
redoutable.

-- Sir Charles Tregellis ne depasse en rien son droit, dit Craven
d'un ton ferme. Il a pris l'engagement de presenter un homme qui
serait en dedans des limites d'age convenues, et l'on me dit
qu'Harrison remplit ces conditions. Vous avez trente-cinq ans
passes, Harrison?

-- Quarante ans le mois prochain, monsieur.

-- Tres bien. Je declare que la lutte peut s'engager.

Mais, helas! il y avait une autorite superieure a celle du juge
lui-meme, et nous avions a subir un incident qui fut le prelude et
parfois aussi la fin de bien des luttes d'autrefois.

A travers la lande etait arrive un cavalier vetu de noir, avec des
bottes de chasse a revers de basane, suivi d'un couple de grooms,
et ce groupe de cavaliers se dessinait nettement au sommet des
ondulations, puis disparaissait au fond des plis de terrain
alternativement.

Quelques personnes de la foule qui savaient observer avaient jete
des regards soupconneux du cote de ce cavalier, mais le plus grand
nombre l'apercurent seulement lorsqu'il eut arrete son cheval sur
un tertre qui dominait l'amphitheatre et d'ou, avec une voix de
stentor, il annonca qu'il representait le _Custos Rotulorum_ de Sa
Majeste dans le comte de Sussex et qu'il declarait la reunion de
cette assemblee contraire a la loi, et qu'il avait charge de la
disperser en employant au besoin la force.

Jamais, jusqu'alors, je n'avais compris cette crainte profondement
enracinee, ce respect salutaire que la loi avait fini, au bout de
bien des siecles, a imprimer a coups de trique dans l'ame de ces
insulaires sauvages et turbulents.

Voila donc un homme, flanque simplement de deux domestiques, en
face de trente mille autres hommes irrites, mecontents, et parmi
lesquels sa trouvaient en grand nombre des boxeurs de profession
et aussi parmi ces derniers, des representants de la classe la
plus brutale et la plus dangereuse qu'il y eut dans le pays.

Et pourtant, c'etait cet homme isole qui parlait de recourir a la
force pendant que l'immense multitude flottait en murmurant
pareille a un animal indocile et de dispositions farouches, face-
a-face avec une puissance, qu'il savait sourde a tout
raisonnement, capable de vaincre toute resistance.

Mais mon oncle, ainsi que Berkeley Craven, sir John Lade et une
douzaine d'autres lords et gentlemen accoururent au devant de ce
geneur du sport.

-- Je suppose que vous avez un mandat, monsieur? dit Craven.

-- Oui, monsieur, j'ai un mandat.

-- Alors, la loi me donne le droit de l'examiner.

Le magistrat lui tendit un papier bleu.

Les gentlemen, qui formaient le petit groupe, pencherent la tete
pour l'examiner, car la plupart d'entre eux etaient eux-memes des
magistrats et fort attentifs a decouvrir la moindre bevue dans la
redaction.

A la fin, Craven haussa les epaules et rendit le papier.

-- Il me parait en forme, monsieur, dit-il.

-- Il est absolument correct, repondit le magistrat avec
affabilite. Pour vous eviter une perte de votre temps precieux,
gentlemen, je puis vous dire, une fois pour toutes, que je suis
parfaitement resolu a interdire tout combat, en quelques
circonstances que ce soit, sur le territoire du comte dont j'ai la
charge et je suis decide a vous suivre tout le jour pour
l'empecher.
Dans mon inexperience, je me figurais que cela paraissait terminer
l'affaire d'une facon definitive, mais je n'avais pas rendu
justice a la prevoyance des personnes qui organisent ces
rencontres et j'ignorais egalement les avantages qui faisaient de
la dune de Crawley un lieu de reunion privilegie. Les patrons, les
parieurs, le juge, le chronometreur tinrent conseil.

-- Il y a sept milles de terrain au-dela de la frontiere du
Hampshire et deux au-dela de celle du Surrey, dit Jackson.

Le fameux maitre du ring avait arbore en l'honneur de la
circonstance un magnifique habit ecarlate aux boutonnieres brodees
d'or, une canne blanche, un chapeau a boucle avec large ruban
noir, des bas de soie blancs, des culottes couleur marron clair.

Ce costume faisait bien valoir sa superbe prestance et
particulierement ces fameux mollets en balustre qui avaient tant
contribue a faire de lui le premier des coureurs et des sauteurs,
aussi bien que le plus redoutable des pugilistes anglais.

Sa figure aux traits durs, aux os saillants, ses yeux percants et
son enorme carrure faisaient de lui un excellent meneur pour cette
troupe rude et tapageuse qui l'avait pris pour commandant en chef.

-- Si je pouvais me hasarder a vous donner un avis, dit l'affable
magistrat, ce serait de passer du cote du Hampshire car, du cote
du Sussex, sir James Ford n'est pas moins oppose que moi a ces
sortes de reunions, tandis que Mr Merridew de Long Hall, qui est
le magistrat du Hampshire, est moins rigoureux sur ce point.

-- Monsieur, dit mon oncle en soulevant son chapeau de facon a
produire le plus grand effet, je vous suis infiniment oblige. Si
le juge le permet, il n'y aura qu'a deplacer les piquets.
L'instant d'apres, ce fut une scene de la plus vive animation.

Tom Owen et son auxiliaire Fogs, aides des gardiens du ring,
arracherent les piquets et les cordes et les emporterent dans un
autre endroit de la plaine.

Wilson le Crabe fut enveloppe dans de grands manteaux et emmene
dans la barouche, pendant que le champion Harrison prenait la
place de Mr Craven sur notre voiture.

Ensuite, l'immense foule se deplaca, cavaliers, vehicules,
pietons, se mouvant comme un flot lent sur la vaste surface de la
lande.

Les voitures avaient un mouvement de roulis et de tangage, comme
des vaisseaux qui naviguent, cependant qu'elles avancaient sur
cinquante de front, secouees, cahotees par toutes les inegalites
qu'elles rencontraient.

De temps a autre, avec un bruit sec et sourd, une clavette de
moyeu partait, une roue s'abattait sur les touffes de bruyere et
des eclats de rire accueillaient les gens de la voiture, tandis
qu'ils contemplaient piteusement le desastre.

Puis, dans une partie de la lande ou les broussailles etaient plus
clairsemees et la surface plus egale, les pietons se mirent a
courir, les cavaliers firent jouer les eperons, les conducteurs
firent claquer leurs fouets et toute la foule s'ecoula en une
course au clocher, affolee a la suite de la barouche jaune et de
la voiture rouge qui formaient l'avant-garde.

-- Que pensez-vous de nos chances? dit mon oncle a Harrison de
facon a ce que je pus l'entendre, pendant que les juments allaient
avec precaution sur ce terrain inegal.

-- Ce sera ma derniere lutte, Sir Charles, dit le forgeron. Vous
avez entendu la bonne femme dire que, si elle me laissait aller,
ce serait a la condition de ne plus le lui demander. Il faut que
je fasse de mon mieux pour que cette lutte soit bonne.

-- Mais votre entrainement?

-- Je suis toujours en entrainement, monsieur. Je travaille ferme
du matin au soir et je ne bois que de l'eau. Je ne crois pas que
le capitaine Barclay puisse faire mieux avec toutes ses regles.

-- Il a le bras un peu long pour vous.

-- Je me suis battu avec d'autres qui l'avaient plus long encore
et je les ai vaincus. Si on en venait a un corps a corps, j'aurais
tous les avantages et avec une poussee, je viendrais a bout de
lui.

-- C'est un match entre la jeunesse et l'experience. Eh bien! Je
ne retirerais pas une guinee de mon enjeu. Mais a moins qu'il ait
ete contraint, je ne pardonnerai pas au jeune Jim de m'avoir
abandonne.

-- Il etait contraint, Sir Charles.

-- Vous l'avez vu, alors?

-- Non, patron, je ne l'ai pas vu.

-- Vous savez ou il est?

-- Ah! il ne m'est pas permis de parler dans un sens ou dans
l'autre. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne lui a pas
ete possible d'agir autrement. Mais voici le policier qui revient
sur nous.
Ce personnage de mauvais augure revint au galop pres de notre
voiture, mais cette fois avec une mission plus aimable.

-- Mon ressort s'arrete a ce fosse, monsieur, dit-il. Je me figure
que vous aurez peine a trouver un endroit plus avantageux pour une
partie de boxe que ce champ en pente douce qui se trouve de
l'autre cote. La je suis absolument certain que personne ne
viendra vous deranger.

Le desir manifeste, qu'il avait de voir la lutte s'engager,
contrastait si fort avec le zele qu'il avait mis a nous chasser de
son comte, que mon oncle ne put s'empecher de lui en faire
l'observation.

-- Le role d'un magistrat n'est point de fermer les yeux sur une
violation de la loi, repondit-il, mais si mon collegue du
Hampshire n'eprouve point de scrupules a permettre cela dans son
ressort, je ne serais pas fache de voir la lutte.

Et donnant de l'eperon a son cheval, il alla se placer sur un
tertre voisin, d'ou il esperait bien voir ce qui se passerait.

Alors, j'eus sous les yeux tous ces details d'etiquette, ces
curiosites d'usages qui se sont perpetues jusqu'a nos jours; ils
sont encore si recents que nous ne sommes pas parvenus a nous
persuader qu'un jour ils seront recueillis par quelque historien
de la societe avec autant de zele que les sportsmen en mettaient a
les observer.

La lutte prenait un certain caractere de dignite, grace a un
rigide code de ceremonies, tout comme le choc entre chevaliers
bardes de fer etait precede et embelli par l'appel des herauts et
le detail des armoiries.

Aux yeux de bien des gens d'autrefois, le duel dut apparaitre
comme une epreuve sanguinaire et barbare, mais nous qui le
contemplons au bout d'une ample perspective, nous y voyons une
rude et vaillante preparation aux conditions de la vie dans un
siecle de fer.

Et tout de meme, maintenant que le ring est devenu une chose du
passe aussi bien que les lices, une philosophie plus large doit
nous faire comprendre que, quand les choses apparaissent d'elles-
memes d'une facon si naturelle et si spontanee, c'est qu'elles ont
une fonction a remplir, c'est qu'il y a moins de mal a ce que deux
hommes se battent, de leur propre gre, jusqu'a l'epuisement de
leurs forces, c'est, dis-je, un moindre mal que si l'ideal de
l'energie et de l'endurance courait le risque de s'abaisser chez
un peuple dont le destin est si completement subordonne aux
qualites individuelles du citoyen.

Qu'on en finisse avec la guerre, si l'intelligence de l'homme est
capable de supprimer cette chose maudite, mais jusqu'au jour ou
l'on en trouvera le moyen, qu'on se garde de s'en prendre a ces
qualites premieres, auxquelles nous pouvons, a tout moment, etre
obliges de recourir pour nous tenir en surete.

Tom Owen et son original aide Fogs, qui reunissait les professions
de boxeur et de poete, mais qui, heureusement pour lui, tirait
meilleur parti de ses poings que de sa plume, eurent bientot
etabli le ring selon les regles alors en vogue.

Les poteaux de bois blanc, dont chacun portait les initiales P.C.
du _Pugiling-Club_, furent plantes de facon a delimiter un carre
de vingt-quatre pieds de cote entoures de cordes.

En dehors de ce ring, une autre enceinte fut disposee; il y avait
huit pieds de largeur entre les deux.

L'enceinte interieure etait destinee aux combattants et a leurs
seconds tandis que dans l'enceinte exterieure, des places etaient
reservees au juge, au chronometreur, aux patrons des champions et
a un petit nombre de personnages distingues ou favorises du nombre
desquels je fus, etant en compagnie de mon oncle.

Une vingtaine de pugilistes bien connus, y compris mon ami Bill
War, Richmond le noir, Maddox, la Gloire de Westminster, Tom
Belcher, Paddington Jones, Tom Blake l'endurant, Symonds le
bandit, Tyne le tailleur et d'autres furent disposes comme gardes
dans l'enceinte exterieure.

Tous ces gaillards portaient les hauts chapeaux blancs qui etaient
si en faveur aupres des gens a la mode. Ils etaient armes de
cravaches a monture d'argent, marquees aux initiales P.C.

Si quelqu'un, vagabond de l'East End ou patricien du West End, se
faufilait dans l'enceinte exterieure, le corps des gardiens, au
lieu de recourir aux raisonnements ou aux prieres, tombait a tour
de bras sur le coupable et le cravachait sans merci, jusqu'a ce
qu'il se fut enfui du terrain defendu.

Et malgre cette garde formidable et ces procedes sauvages, les
gardes qui avaient a soutenir l'effort de poussee en avant d'une
foule enragee, etaient souvent aussi ereintes que les combattants
eux-memes a la fin d'une rencontre.

Jusqu'a ce moment-la, ils formaient une ligne de sentinelles qui
presentait, sous une serie d'uniformes chapeaux blancs, tous les
types possibles du boxeur, depuis la figure fraiche et juvenile de
Tom Belcher, de Jones et des autres nouvelles recrues, jusqu'aux
faces cicatrisees et mutilees des vieux professionnels.

Pendant qu'on s'occupait de planter les poteaux, de fixer les
cordes, je pouvais, grace a ma place privilegiee, entendre les
propos de la foule qui etait derriere moi. Deux rangs de cette
foule etaient allonges par terre, les deux autres rangs
agenouilles et le reste debout en colonnes serrees sur toute la
pente douce, de telle sorte que chaque ligne ne pouvait voir que
par-dessus les epaules de celle qui etait en avant d'elle.

Il y avait plusieurs spectateurs et, de ce nombre, de fort
experimentes, qui voyaient les chances d'Harrison sous le jour le
plus sombre, et j'avais le coeur gros a entendre leurs propos.

-- Toujours la meme histoire, disait l'un. Ils ne veulent pas se
mettre dans la tete que les jeunes doivent avoir leur tour. Il
faut le leur enfoncer dans la tete a coups de poing.

-- Oui, oui, disait un autre, c'est comme cela que Jack Slack a
battu Boughton et que moi-meme, j'ai vu Hooper le ferblantier
mettre en morceaux le marchand d'huile. Ils en viennent tous la
avec le temps et maintenant c'est le tour d'Harrison.

-- N'en soyez pas si sur que ca, s'ecria un troisieme. J'ai vu
Jack Harrison se battre cinq fois et jamais je ne l'ai vu vaincu.
C'est un boucher, vous dis-je.

-- C'etait, voulez-vous dire.

-- Eh bien, je ne vois pas qu'il ait tant change que cela. Et je
suis pret a mettre dix guinees sur mon opinion.

-- Comment! dit tres haut un homme place juste derriere moi et qui
faisait l'important, en parlant avec l'accent lourd et zezayant de
l'ouest. D'apres ce que j'ai vu de ces jeunes gens de Gloucester,
je ne crois pas qu'Harrison eut tenu bon pendant dix rounds, quand
il etait dans sa premiere jeunesse. Je suis arrive hier par le
coche de Bristol et le garde m'a dit qu'il avait quinze mille
livres sonnant en or dans le coffre, qui avaient ete envoyees pour
miser sur notre homme.
-- Ils auront de la chance s'il revient, leur argent, dit un
autre. Harrison n'est pas une demoiselle au combat et il a de la
race jusqu'a la moelle des os. Il ne reculerait pas quand meme son
adversaire serait aussi gros que Carlton House.

-- Peuh! repondit l'homme de L'Ouest. C'est seulement dans les
pays de Bristol et de Gloucester que l'on trouve les hommes
capables de battre ceux des pays de Bristol et de Gloucester.

-- Vous avez un fameux toupet de parler ainsi, dit une voix
irritee dans la foule qui se trouvait derriere lui. Il y a six
hommes de Londres qui se chargeraient de demolir douze de ceux qui
nous arrivent de l'Ouest.

L'affaire aurait peut-etre debute par un engagement impromptu
entre le cockney indique et le gentleman venu de Bristol, si un
tonnerre d'applaudissements n'etait pas venu couper court a leur
altercation.

Ces applaudissements etaient dus a l'apparition sur le ring de
Wilson le Crabe, suivi de Sam le Hollandais et de Mendoza, qui
portaient le bassin, l'eponge, la vessie a eau-de-vie et autres
insignes de leur office.

Des qu'il fut entre, Wilson le Crabe defit le foulard jaune serin
qui lui ceignait les reins et l'attacha a un des poteaux des
angles ou le foulard resta agite par la brise.

Ensuite ses seconds lui remirent un paquet de petits rubans de la
meme couleur et faisant le tour du ring, il les offrit comme
souvenir de lutte aux Corinthiens, au prix d'un shilling la piece.

Son petit commerce, qui marchait fort bien, ne fut interrompu que
par l'arrivee d'Harrison qui entra posement, tranquillement, en
enjambant les cordes ainsi qu'il convenait a son age plus mur et a
ses articulations moins souples.

Les cris qui l'accueillirent furent plus enthousiastes encore que
ceux qui avaient salue Wilson, et ils exprimaient une admiration
plus profonde, car la foule avait deja eu le temps de voir le
physique de Wilson, tandis que celui d'Harrison etait une
nouveaute pour elle.

J'avais souvent contemple les bras et le cou du puissant forgeron,
mais je ne l'avais jamais vu nu jusqu'a la ceinture.

Je n'avais point compris la merveilleuse symetrie de developpement
qui avait fait de lui, dans sa jeunesse, le modele favori des
sculpteurs de Londres.

Ce n'etait plus du tout cette peau lisse, blanche, ces jeux de
lumiere sur les saillies des muscles qui faisaient de Wilson un
coup d'oeil si agreable.

Au lieu de cela, on se trouvait en presence d'une grandeur
rudement taillee, d'un enchevetrement de muscles noueux.

On eut dit les racines d'un vieux chene se tordant pour aller de
la poitrine a l'epaule et de l'epaule au coude.

Meme quand il etait au repos, le soleil jetait des ombres sur les
courbes de sa peau. Mais quand il faisait un effort, chaque muscle
faisait saillir ses faisceaux en masses distinctes et nettes et
faisait de son corps un amas de noeuds et d'asperites.

La peau de sa figure et de son corps etait d'une teinte plus
foncee, d'un grain plus serre que celle de son adversaire plus
jeune, mais il paraissait avoir plus de resistance, de durete et
cette apparence etait encore plus marquee par la couleur plus
sombre de ses bas et de ses culottes.

Il entra dans le ring en sucant un citron, suivi de Jim Belcher et
de Caleb Baldwin le fruitier.

Il se dirigea vers le poteau et noua son foulard gorge de pigeon
par-dessus le foulard jaune de l'homme de l'Ouest et enfin se
dirigea vers son adversaire la main tendue.

-- J'espere que vous allez bien, Wilson? dit-il.

-- Pas trop mal merci, repondit l'autre. Nous nous parlerons sur
un autre ton, j'espere, avant de nous quitter.

-- Mais sans rancune, dit le forgeron.

Et les deux hommes echangerent un ricanement avant de se placer
dans leurs coins.

-- Puis-je demander, monsieur le juge, si ces deux hommes ont ete
peses? demanda Sir Lothian Hume, debout dans l'enceinte
exterieure.

-- Ils viennent d'etre peses sous mes yeux, monsieur, repondit Mr
Craven. Votre homme a fait baisser le plateau a treize stone trois
et Harrison a treize huit.

-- C'est un homme de quinze stone, depuis la taille jusqu'a la
tete, s'ecria Sam le Hollandais de son coin.

-- Nous lui en ferons perdre un peu avant la fin.

-- Vous en recevrez plus de lui que vous n'en avez jamais achete,
repliqua Jim Belcher.

Et la foule de rire a ces rudes plaisanteries.


XVIII -- LA DERNIERE BATAILLE DU FORGERON


-- Qu'on quitte le ring exterieur! cria Jackson, debout pres des
cordes, une grosse montre d'argent a la main.

-- Swhack! Swhack! Swhack! firent les cravaches, car un certain
nombre de spectateurs, les uns jetes en avant par la poussee de
derriere, les autres prets a risquer un peu de douleur physique
pour avoir une chance de mieux voir, s'etaient glisses sous les
cordes et formaient une rangee irreguliere en dedans de l'enceinte
exterieure.

Maintenant, parmi les rires bruyants de la foule, sous une averse
de coups portes par les gardes, ils faisaient de furieux plongeons
en arriere, avec la precipitation maladroite de moutons effrayes
qui cherchent a passer par une breche de leur parc.

Leur situation etait embarrassante, car les gens places en avant
refusaient de reculer d'un pouce, mais les arguments qu'ils
recevaient par derriere finirent par avoir le dessus et les
derniers fugitifs etaient rentres, tout effarouches, dans les
rangs, pendant que les gardes reprenaient leurs postes sur les
bords, a intervalles egaux, leurs cravaches le long de la cuisse.

-- Gentlemen, cria de nouveau Jackson, je suis requis de vous
informer que le champion designe par Sir Charles Tregellis est
Jack Harrison luttant pour le poids de treize stone huit et celui
de sir Lothian Hume est Wilson le Crabe, de treize trois. Personne
ne doit rester dans l'enceinte exterieure a l'exception du juge et
du chronometreur. Il ne me reste plus qu'a vous prier, si
l'occasion l'exige, de me donner votre concours pour tenir le
terrain libre, eviter la confusion et veiller a la loyaute du
combat. Tout est pret?

-- Tout est pret, cria-t-on des deux coins.

-- Allez.

Pendant un instant, tout le monde se tut, tout le monde cessa de
respirer, lorsque Harrison, Wilson, Belcher et Sam le Hollandais
se dirigerent d'un pas rapide vers le centre du ring.

Les deux hommes se donnerent une poignee de main. Les seconds en
firent autant. Les quatre mains se croiserent.

Puis les seconds se retirerent en arriere.

Les deux hommes resterent face-a-face, pied contre pied, les mains
levees.

C'etait un spectacle magnifique pour quiconque n'etait pas
depourvu de l'instinct qui fait apprecier la plus noble des
oeuvres de la nature.

Chacun de ces deux hommes repondait a la condition qui fait
l'athlete puissant, celle de paraitre plus grand sans ses
vetements qu'avec eux.

Dans le jargon du ring, ils bouffaient bien.

Et chacun d'eux faisait ressortir les traits caracteristiques de
l'autre par les contrastes avec les siens propres: l'adolescent
allonge, aux membres delies, aux pieds de daim, et le veteran
trapu, rugueux, dont le tronc ressemblait a une souche de chene.

La cote se mit a monter en faveur du jeune homme a partir du
moment ou ils furent mis en presence, car ses avantages etaient
bien apparents, tandis que les qualites, qui avaient eleve si haut
Harrison dans sa jeunesse, n'etaient plus qu'un souvenir reste aux
anciens.

Tout le monde pouvait voir les trois pouces de superiorite dans la
taille et les deux pouces de plus dans la longueur des bras, et il
suffisait de remarquer le mouvement rapide, felin, des pieds, le
parfait equilibre du corps sur les jambes, pour juger avec quelle
promptitude Wilson pouvait bondir sur son adversaire plus lent ou
lui echapper.

Mais il fallait un instinct plus penetrant, pour interpreter le
sourire farouche qui voltigeait sur les levres du forgeron ou la
flamme secrete qui brillait dans ses yeux gris.

Seuls les gens d'autrefois savaient qu'avec son coeur puissant et
sa charpente de fer, c'etait un homme contre lequel il etait
dangereux de parier.

Wilson se tenait dans la position qui lui avait valu son surnom,
sa main et son pied gauche bien en avant, son corps penche tres en
arriere de ses reins, sa garde placee en travers de sa poitrine,
mais tenue assez en avant pour qu'il fut extremement difficile
d'aller au-dela.

De son cote, le forgeron avait pris l'attitude tombee en desuetude
qu'avaient introduite Humphries et Mendoza, mais qui ne s'etait
pas revue depuis dix ans dans une lutte de premiere classe.

Ses deux genoux etaient legerement flechis, il se presentait bien
carrement a son adversaire et tenait ses deux poings bruns par-
dessus sa marque, de maniere a pouvoir lancer l'un ou l'autre a
son gre.

Les mains de Wilson, qui se mouvaient incessamment en dedans et au
dehors, avaient ete plongees dans quelque liquide astringent, afin
de les empecher de s'enfler, et elles contrastaient si vivement
avec la blancheur de ses avant-bras, que je crus qu'il portait des
gants de couleur foncee et tres collants, jusqu'au moment ou mon
oncle m'expliqua la chose a voix basse.

Ils etaient ainsi face-a-face au milieu d'un fremissement
d'attention et d'expectative, pendant que l'immense multitude
suivait les moindres mouvements, silencieuse, haletante, a ce
point qu'ils eussent pu se croire seuls, homme a homme, au centre
de quelque solitude primitive.

Il parut evident, des le debut, que Wilson le Crabe etait decide a
ne negliger aucune chance, qu'il s'en rapporterait a la legerete
de ses pieds, a l'agilite de ses mains, jusqu'au moment ou il
comprendrait quelque chose a la tactique de son adversaire.

Il tourna plusieurs fois autour de lui, a petits pas rapides,
menacants, tandis que le forgeron pivotait lentement sur lui-meme,
reglant ses mouvements en consequence.

Alors, Wilson fit un pas en arriere, pour engager Harrison a
rompre et a le suivre.

L'ancien sourit et secoua la tete.

-- Il faut que vous veniez a moi, mon garcon, dit-il, je suis trop
vieux pour vous faire la chasse tout autour du ring, mais nous
avons la journee devant nous, et j'attendrai.

Il ne s'attendait pas peut-etre a recevoir aussi promptement une
reponse a son invitation, car en un instant, l'homme de l'Ouest
bondissant comme une panthere fut sur lui.

-- Pan! Pan! Pan!

Puis des coups sourds se succederent.

Les trois premiers tomberent sur la figure d'Harrison, les deux
derniers s'appliquerent rudement sur son corps.

Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se degagea d'un
style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marquerent
en rouge vif le bas de ses cotes.

-- Premier sang pour Wilson! cria la foule.

Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de
son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpre
et degouttant.

Et Wilson revint a la marque avec une feinte et lanca un coup a
toute volee sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que
lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round
par une glissade sur le gazon.

-- Premier knock-down pour Harrison! hurlerent des milliers de
voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer
de main selon le jugement rendu.

-- J'en appelle au juge, s'ecria Sir Lothian Hume, c'etait une
glissade et non un knock-down.

-- Je juge que c'etait une glissade, dit Berkeley Craven.

Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu
d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur
et bien dispute.
Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et
d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans
le bassin.

-- Tout a fait comme jadis, dit-il a Belcher.

-- Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez recu un
peu plus que vous n'avez donne.

-- Je peux en porter davantage, dit-il avec serenite, pendant que
Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse eponge.

Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de
paraitre a travers l'eau.

Je puis m'apercevoir, d'apres les commentaires que faisaient
autour de moi les Corinthiens experimentes et d'apres les
remarques de la foule placee derriere moi, qu'on regardait les
chances d'Harrison comme diminuees par ce round.

-- J'ai vu ses defauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualites de
jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de
Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa
garde. Wilson l'a touche autant qu'il a voulu.

-- Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-meme
touche une fois, mais cette fois-la vaudra trois de Wilson,
remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre
est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guinee.

Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes etaient de
nouveau face-a-face. Les seconds s'etaient si habilement acquittes
de leur tache, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert
de ce qui s'etait passe.

Wilson prit malicieusement l'offensive avec le gauche, mais ayant
mal juge la distance, il recut en reponse un coup ecrasant dans
l'estomac qui l'envoya chancelant et la respiration coupee sur les
cordes.

-- Hurrah pour le vieux! hurla la foule.

Mon oncle se mit a rire et a taquiner Sir John Lade.

L'homme de l'Ouest sourit, se secoua comme un chien qui sort de
l'eau et, d'un pas furtif, revint vers le centre du ring, ou son
adversaire restait debout.

Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque
du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un
bond de cote en riant.

Les deux hommes etaient un peu essouffles et leur respiration
rapide, profonde, melant son bruit a leur leger pietinement
pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit
uniforme et a long rythme.

Deux coups portes simultanement de chaque cote avec la main
gauche, se heurterent avec une sorte de detonation comme un coup
de pistolet, et alors, comme Harrison se lancait en avant pour une
attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en
avant, tant par l'effet de son elan que par celui de sa vaine
attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup a
toute volee du bras a demi ploye de l'homme de l'Ouest.

-- Knock-down pour Wilson! cria le juge auquel repondit un
grondement pareil a une bordee d'un vaisseau de soixante-quatorze
canons.

Les Corinthiens lancerent en l'air par centaines leurs chapeaux a
bords contournes et toute la pente qui s'etendait devant nous fut
comme une greve de faces rouges et hurlantes.

Mon coeur etait paralyse par la crainte.

Je sursautais a chaque coup et pourtant je me sentais en proie a
une fascination toute puissante, a un frisson de joie farouche, a
une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais
capable de s'elever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien
que par un effort pour conquerir la plus humble des gloires.

Belcher et Baldwin s'etaient elances sur leur homme, mais, malgre
la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son chatiment,
les gens de l'Ouest manifesterent un enthousiasme immense.

-- Nous le tenons, il est battu, il est battu! criaient les deux
seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester!

-- Battu? Croyez-vous? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce
champ avant que vous veniez a le battre, car il peut tenir un mois
contre ces coups de chasse-mouches.

Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure
d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'eponge.

-- Comment cela va-t-il, Harrison? demanda mon oncle.

-- Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.

Cette reponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaiete que
les nuages disparurent du front de mon oncle.
-- Vous devriez recommander a votre homme plus d'initiative,
Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque
pas.

-- Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je prefere le
laisser agir a son gre.

-- La cote est maintenant contre lui a trois contre un, dit un
gentleman que sa moustache grise designait comme un officier de la
derniere guerre.

-- C'est tres vrai, general Fitzpatrick, mais vous remarquerez que
ce sont les jeunes gens qui donnent une cote elevee et que ce sont
les vieux qui l'acceptent.

Je m'en tiens a mon opinion.

Les deux hommes furent bientot aux prises avec entrain; des qu'on
jeta le cri de: Allez!

Le forgeron avait le cote gauche de la tete un peu bossue, mais il
avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menacant.

Quant a Wilson il paraissait absolument tel qu'il etait au debut,
mais deux fois, je le vis se mordre les levres comme pour reprimer
un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur
les cotes passaient du rouge vif au pourpre fonce.

Il tenait sa garde un peu plus bas pour defendre ce point
vulnerable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilite
propre a prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups
portes a la poitrine.

De son cote, le forgeron perseverait dans la tactique defensive
par ou il avait commence.

On nous avait rapporte de l'Ouest bien des choses sur la finesse
du jeu de Wilson, sur la rapidite de ses coups, mais la realite
etait au-dessus de ce que nous savions de lui.

Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilite et
d'une justesse qui n'avaient jamais ete surpassees meme par
Mendoza au temps de sa pleine force.

Il se portait en avant, en arriere, avec la rapidite de l'eclair.

Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vit.

Mais Harrison les recevait tous avec le meme sourire obstine,
ripostait de temps a autre par un coup vigoureux en plein corps,
car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire
s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.

A la fin du cinquieme round les paris etaient a quatre contre un
et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.

-- Qu'en dites-vous maintenant? s'ecria l'homme de l'Ouest qui
etait derriere moi.

Il etait tellement excite qu'il ne pouvait plus que repeter:

-- Qu'en dites-vous maintenant?

Lorsque dans le sixieme round le forgeron recut deux coups sans
arriver a riposter par un coup qui comptat, que, par-dessus le
marche, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons
inarticules et des cris de joie, tant il etait enthousiasme.
Sir Lothian Hume souriait et balancait la tete, pendant que mon
oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il
souffrait autant que moi.

-- Cela ne marche pas, Tregellis, dit le general Fitzpatrick. Mon
argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.

-- Mon homme est un peu passe, repondit mon oncle, mais il finira
par avoir le dessus.

Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris
qu'un changement de quelque sorte devenait necessaire pour couper
court a cette vieille histoire des jeunes et des anciens.

Toutefois, le septieme round fit apparaitre la reserve de force
qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les
figures de ces faiseurs de paris qui s'etaient figure qu'en somme
la lutte etait terminee et que quelques rounds suffiraient pour
donner au forgeron le coup de grace.

Lorsque les deux hommes etaient face-a-face, il etait evident que
Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait
forcer l'autre au combat et se maintenir sur l'offensive qu'il
avait prise.

Mais il y avait toujours dans les yeux du veteran cette lueur
grise et toujours sur sa rude figure ce meme sourire.

Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements
d'epaules, dans le port de tete, et je sentis revenir ma confiance
en voyant de quelle facon il se carrait devant son homme.

Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin,
et il evita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant
pres de ses cotes.

-- Bravo, vieux, s'ecria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive a
destination, vaudra une dose de laudanum.

Il y eut un temps d'arret pendant lequel les pieds s'agiterent, le
souffle penible se fit entendre, interrompu par un grand coup de
Wilson en plein corps, coup que le forgeron arreta avec le plus
grand sang-froid.

Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.

Wilson attaqua malicieusement a la tete, mais Harrison recut le
choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tete a
son adversaire.

-- Ouvrez la poivriere, hurla Mendoza.

Et Wilson s'elanca pour obeir a ces instructions, mais il fut
repousse avec des coups vigoureux en pleine poitrine.

-- Voila le moment, allez-y vivement, cria Belcher.

Et le forgeron, s'elancant en avant, fit pleuvoir une grele de
coups de bras a demi ploye, jusqu'a ce qu'enfin Wilson le Crabe,
n'en pouvant plus, se retirat dans son coin.

Les deux hommes avaient des marques a montrer, mais Harrison avait
definitivement le dessus dans l'offensive.

Ce fut alors a nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous
enrouer a force de crier pendant que les seconds donnaient a notre
homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.

-- Qu'en dites-vous maintenant? criaient tous les voisins de
l'homme de l'Ouest en repetant son propre refrain.

-- Eh bien! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive,
s'ecria Sir John Lade. Ou en est la cote en ce moment, Sir
Lothian?

-- J'ai joue tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas
que mon homme puisse perdre.

Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je
remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son epaule du
cote de la foule.

Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je
puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en
avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste
pour s'en apercevoir.

Mais sa presence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes
de pluie qui finirent bientot en averse abondante, remplissant
l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux
hauts et durs des Corinthiens.

Les collets d'habits furent releves, les mouchoirs furent noues
autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait
d'humidite et qu'ils se tenaient debout face-a-face.

Je remarquai que Belcher, d'un air tres serieux, murmura quelques
mots a l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux,
que le forgeron faisait de la tete un signe d'assentiment, de
l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations
qu'il recoit. Et on vit aussitot quels avaient ete ces conseils.

Harrison allait faire succeder l'attaque a la defense.

Le resultat du repos apres le dernier round avait convaincu les
seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur,
devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de
rendre des coups.

Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.

Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait a
Wilson son agilite et il allait eprouver plus de difficulte a
esquiver les attaques impetueuses de son adversaire.

L'art du ring consiste a tirer parti de circonstances de ce genre
et plus d'un second vigilant a fait gagner a son homme une
bataille presque perdue.

-- Allez-y, allez-y donc! hurlerent ses deux seconds pendant que
tous les parieurs pour Harrison repetaient leurs cris a travers la
foule.

Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent
ne devaient l'oublier.

Wilson le Crabe, aussi obstine qu'une pierre, le recevait chaque
fois d'un coup lance a la volee, mais il n'y avait pas de force,
pas de science humaine qui parut capable de faire reculer cet
homme de fer.

En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya
passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing
droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec
une puissance formidable.

Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand
d'autres fois, il negligeait toute precaution, mais ses coups
avaient un ressort irresistible.

L'averse continuait a les fouetter. L'eau coulait a flots de leur
figure et se repandait en filets rouges sur leur corps, mais ni
l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de
manoeuvrer de facon a ce qu'elle tombat sur les yeux de
l'antagoniste. Mais apres une serie de rounds, le champion de
l'Ouest faiblit.

Apres cette serie de rounds, la cote monta de notre cote et
depassa le chiffre le plus eleve qu'elle eut atteint jusqu'alors
en sens inverse.

Le coeur defaillant dans la pitie et l'admiration que
m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur
que chaque assaut fut le dernier.

Et pourtant, a peine Jackson avait il crie: "Allez!" que tous deux
s'elancaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs
figures abimees et la blague sur leurs levres saignantes.

C'etait la peut-etre une humble lecon de choses, mais je vous en
donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint
a accomplir une tache penible, en rappelant a mon souvenir cette
matinee des Dunes de Crawley.

Je me suis demande si j'etais faible au point de ne pouvoir faire
pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient
ces deux hommes, en vue d'un enjeu miserable et pour se conquerir
de la consideration parmi leurs pareils.
Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont deja,
mais j'affirme qu'il a aussi son cote intellectuel et qu'en voyant
jusqu'ou peut atteindre l'extreme limite de l'endurance humaine et
le courage, on recoit un enseignement qui a sa valeur propre.

Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualites, il faut
avoir un veritable parti pris pour nier qu'il puisse engendrer des
vices terribles et le destin voulut que ce matin-la, nous eussions
les deux exemples sous les yeux.

Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion
de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se detournerent
fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.

Je savais, en effet, avec quelle temerite il avait parie, je
savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient
sous les coups ecrasants du vieux boxeur.

Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du debut,
avait depuis longtemps disparu de ses levres et ses joues avaient
pris une paleur livide, en meme temps que ses yeux gris et
farouches lancaient des regards furtifs de dessous les gros
sourcils.

Plus d'une fois, il eclata en imprecations sauvages, lorsqu'un
coup jetait Wilson a terre.

Mais je remarquai tout particulierement que son menton ne cessait
de se retourner vers son epaule et qu'a la fin de chaque round il
avait de prompts et vifs coups d'oeil vers les derniers rangs de
la foule.

Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formees de figures
qui s'etageaient en demi-cercle derriere nous, il me fut
impossible de decouvrir exactement sur quel point son regard se
dirigeait.

Mais a la fin, je parvins a le reconnaitre.

Un homme de tres haute taille qui montrait une paire de larges
epaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus
grande attention de notre cote et je m'apercus qu'il se faisait un
echange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le
baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que
le groupe dont il formait le centre etait compose de tout ce qu'il
y avait de plus dangereux dans l'assemblee, des gens aux figures
farouches et vicieuses, exprimant la cruaute et la debauche.

Ils hurlaient comme une meute de loups a chaque coup et lancaient
des imprecations a Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans
son coin.

Ils etaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler
a demi-voix et regarder de leur cote comme s'ils s'attendaient a
quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait a quel point le
danger etait imminent et combien il pouvait etre grave.

Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et
la pluie battante etait plus forte que jamais.

Une vapeur epaisse montait des deux combattants et le ring etait
transforme en une mare de boue.

Des chutes multiples avaient donne aux adversaires une couleur
brune a laquelle se melaient ca et la d'horribles taches rouges.

Chaque round avait donne l'indice que Wilson le Crabe baissait et
il etait evident, meme pour mes yeux inexperimentes, qu'il
s'affaiblissait rapidement.

Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le
ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de
le soutenir.

Mais sa science, grace a de longs exercices, avait fait de lui une
sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait
avec moins de force, il le faisait toujours avec la meme justesse.

Et meme un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le
dessus dans la lutte, car c'etait le forgeron qui portait les
marques les plus terribles.

Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais
quelle fixite, quel egarement, on ne sait quel embarras dans la
respiration qui nous revelaient que les coups les plus dangereux
ne sont pas ceux qui se voient le mieux a la surface.

Un vigoureux coup de travers, lance a la fin du trente et unieme
round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le
trente-deuxieme round, dans une attitude plus elegamment brave que
jamais, on eut dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie
rappelait celle d'un homme qui a recu un coup d'assommoir.

-- Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'ecria Belcher. Vous
pouvez y aller de votre facon, maintenant.

-- Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.

-- Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade.
Il ne recule pas, il ne cede pas. Il ne cherche pas le corps a
corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre.
Il faut l'emmener, le brave garcon.

-- Qu'on l'emmene! Qu'on l'emmene! repeterent des centaines de
voix.

-- Je ne veux pas qu'on m'emmene. Qui ose parler ainsi? s'ecria
Wilson qui etait revenu apres une nouvelle chute sur les genoux de
ses seconds.

-- Il a trop de coeur pour crier assez, dit le general
Fitzpatrick.

Puis s'adressant a Sir Lothian:

-- Vous qui etes son soutien, vous devriez demander qu'on jette
l'eponge en l'air.

-- Vous croyez qu'il ne peut vaincre?

-- Il est battu sans remission, monsieur.

-- Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de premiere force.

-- Jamais homme plus endurant n'ota sa chemise, mais l'autre est
trop fort pour lui.

-- Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de
plus.

En parlant, il se retourna a demi et je le vis lever le bras
gauche en l'air par un geste singulier.

-- Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie
cesse! cria derriere moi une voix de stentor.

Je vis que c'etait celle de l'homme de haute taille a l'habit
vert-bouteille.

Son cri etait un signal, car cent voix rauques partirent avec le
bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:

-- Franc jeu pour Gloucester! Forcons le ring, forcons le ring!

Jackson, venait de crier: "Allez!" et les deux hommes couverts de
boue etaient deja debout, mais maintenant l'interet se portait sur
l'assistance et non sur le combat.

Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la
foule, y avaient determine autant d'ondulations dans toute sa
largeur.

Toutes les tetes oscillaient avec une sorte de cadence dans un
meme sens comme dans un champ de ble, sous un coup de vent.

A chaque poussee le balancement augmentait. Ceux des premiers
rangs faisaient de vains efforts pour resister a l'impulsion qui
venait du dehors.

Enfin, deux coups secs se firent entendre.

Deux des piquets blancs, avec la terre adherente a leur pointe,
furent lances dans le ring exterieur et une frange de gens lances
par la vague compacte qui etait en arriere fut precipitee contre
la ligne des gardes.

Les longues cravaches s'abattirent, maniees par les bras les plus
vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en
hurlant, avaient a peine reussi a reculer quelques pas devant les
coups impitoyables qu'une nouvelle poussee de l'arriere les
rejetait de nouveau dans les bras des gardes.

Un bon nombre d'entre eux se jeterent a terre et laisserent passer
sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres,
rendus enrages par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de
chasse et leurs cannes.

Alors, pendant que la moitie de la foule se serrait a droite et
l'autre moitie a gauche, pour se soustraire a la pression de
derriere, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, a travers
l'espace vide, s'elanca une troupe de bandits venus de l'autre
bord. Tous etaient armes de cannes plombees et hurlaient:

-- Franc jeu et vive Gloucester!

Leur elan resolu entraina les gardes, les cordes du ring interieur
furent cassees comme des fils et en un instant, le ring devint le
centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de tetes, de
fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron
et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient
face-a-face, si serres qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer
et ils continuaient a se battre sans faire attention au chaos qui
faisait rage autour d'eux, pareils a deux bouledogues qui se
tiendraient mutuellement par la gorge.

La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres,
les conseils lances a tue-tete, l'odeur forte du drap mouille, les
moindres details de cette scene, vue dans ma premiere jeunesse,
tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de
nettete que si c'etait d'hier. A ce moment, il ne nous etait pas
facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous
aussi, au milieu de cette foule enragee, qui nous portait de cote
et d'autre et parfois nous soulevait de terre.

Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derriere
Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgre les batons et les
cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient a marquer
les rounds, et a surveiller le combat.

-- Le ring est force, cria de toute sa force Sir Lothian Hume.
J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans resultat.

-- Gredin! s'ecria mon oncle avec colere. C'est vous qui avez
organise cela.

-- Vous avez deja un compte a regler avec moi, dit Hume d'un ton
sinistre et narquois.

Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en
plein dans les bras de mon oncle.

Les figures des deux hommes n'etaient qu'a quelques pouces de
distance l'une de l'autre, et les yeux effrontes de Sir Lothian
Hume durent se baisser sous l'imperieux dedain qui brillait d'une
froide lueur dans ceux de mon oncle.

-- Nous reglerons nos comptes, ne vous en inquietez pas, bien que
ce soit me degrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de
votre sorte. Ou en sommes-nous, Craven?

-- Nous aurons a prononcer partie remise, Tregellis.

-- Mon homme est en plein combat.
-- Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tache quand
a chaque instant, je recois un coup de fouet ou de canne.

Jackson se lanca soudain dans la foule, mais il revint les mains
vides et l'air piteux.

-- On m'a vole ma montre de chronometreur, s'ecria-t-il. Un petit
gredin me l'a arrachee de la main.

Mon oncle porta la main a son gousset.

-- La mienne a disparu aussi, s'ecria-t-il.

-- Prononcez la remise sans delai ou votre homme va etre malmene,
dit Jackson.

Et nous vimes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un
autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique a la
main, commencaient a le cerner.

-- Consentez-vous a une remise, Sir Lothian Hume?

-- J'y consens.

-- Et vous, Sir Charles?

-- Non, certes.

-- Le ring a disparu.

-- Ce n'est pas ma faute.

-- Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les
champions se retirent et que les enjeux soient rendus a leurs
possesseurs.

-- Une remise! une remise! cria-t-on de tous cotes.

Et bientot la foule se dispersa de tous cotes, les pietons au pas
de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres,
les Corinthiens a la recherche de leurs chevaux et de leurs
voitures.

Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.

-- J'espere que je ne vous ai pas fait trop de mal.

-- J'en ai assez recu pour avoir de la peine a me tenir debout. Et
vous?

-- Ma tete chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a
favorise.

-- Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne desire pas
une plus belle lutte.

-- Ni moi non plus. Bonjour.

Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayerent passage
a travers les bandits hurlants, comme deux lions blesses parmi une
meute de loups et de chacals.

Je le repete, si le ring est tombe bien bas, il ne faut pas
l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais a la
cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.

Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnete que le rodeur de
champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval
de course qui sert de pretexte pour commettre leurs coquineries.


XIX -- A LA FALAISE ROYALE


Mon oncle, dans sa bonte, se preoccupa de faire coucher Harrison
des que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prit ses
blessures en riant, n'en avait pas moins ete rudement malmene.

-- N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack
Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement
ravagee. Tenez, vous voila en pire etat que quand vous avez battu
Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer
que vous etes l'homme qui m'a conduite a l'autel. Quand le roi
d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais
recommencer.

-- Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne
recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que d'aller jusqu'a
ce que la lutte me quitte.

Il fit une grimace en avalant une gorgee du flacon de brandy que
lui tendait Sir Charles.

-- C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brule
terriblement mes levres fendues. Ah! voici John Cummings,
l'hotelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pecheur! On
le croirait a la recherche d'un medecin des fous, a en juger par
la figure qu'il fait.

C'etait, en effet, un singulier personnage que celui qui
s'avancait avec nous sur la lande.

Il avait la figure echauffee, l'air hebete de l'homme qui revient
a la raison au sortir de l'etat d'ivresse.

Il courait de cotes et d'autres, la tete nue, les cheveux et la
barbe au vent.

Il se precipitait en courts zigzags, d'un groupe a l'autre, son
air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits
d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgre moi une becasse
voletant a travers une ligne de fusils.

Nous le vimes s'arreter un instant pres de la barouche jaune et
remettre quelque chose a Sir Lothian Hume.

Aussitot apres, il revint et nous apercevant tout a coup, il jeta
un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en
tenant un papier a bout de bras.

-- Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un
ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommande de ne pas avaler
une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message a Sir
Charles?

-- Je meriterais d'etre roue, oui, cria-t-il tourmente par le
remords. Je vous ai demande, Sir Charles, aussi vrai que je suis
vivant, mais vous n'etiez pas la et alors que voulez-vous? J'etais
si content de placer mes enjeux a ce prix-la, sachant qu'Harrison
allait lutter... Et puis le maitre de l'hotel _Georges_ m'a fait
gouter a ses bouteilles de derriere les fagots, si bien que je
n'ai plus eu ma tete a moi. Et a present, c'est seulement apres le
combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber
votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je merite.

Mais mon oncle ne pretait aucune attention aux reproches que
l'hotelier s'adressait a lui-meme avec volubilite.

Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant legerement les
sourcils, ce qui etait chez lui la note la plus elevee dans la
gamme assez restreinte de ses facultes d'emotion.

-- Que comprenez-vous a ceci, mon neveu? demanda-t-il en faisant
passer le billet.

Voici ce que je lus:

"Sir Charles Tregellis,

"Sur le nom de Dieu, des que ces mots vous viendront, rendez-vous
a la Falaise royale et mettez le moins de temps possible a faire
le trajet.

"Je vous prie de venir aussitot que cela sera possible, et jusqu'a
ce moment-la, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de

"JAMES HARRISON."

-- Eh bien, mon neveu? interrogea mon oncle.

-- Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.

-- Qui vous a remis cela, bonhomme?

-- C'etait le jeune Jim Harrison lui-meme, dit l'hotelier, quoique
j'aie eu de la peine a le reconnaitre. On l'aurait pris pour son
propre fantome. Il etait si presse de vous faire parvenir cela
qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnaches
et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre
pour Sir Lothian Hume, et je rendrais graces au ciel que Jim ait
choisi un meilleur messager.
-- Voila qui est mysterieux en effet, dit mon oncle en penchant la
tete sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de
mauvais augure? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez
sous le nom de James Harrison? Est-ce que j'aurais pu l'appeler
d'un autre nom? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumiere
dans ceci. Quant a vous, Mistress Harrison, votre physionomie me
prouve que vous etes au fait.

-- Ca se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes
de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y
voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous
arretons. La chose a marche comme ca pendant vingt ans, mais a
present nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos
superieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez a savoir ce que ce
billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on
vous demande, d'aller en voiture a la Falaise royale ou vous
saurez tout.

Mon oncle mit le billet dans sa poche.

-- Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre
les mains d'un chirurgien.

-- Ne vous inquietez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi
nous pouvons retourner a Crawley dans le _gig_; avec un yard
d'emplatre et une tranche de viande saignante, je serai bientot
sur pied.

Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple a
Crawley, ou le forgeron fut confie aux soins de sa femme, apres
avoir ete installe dans les conditions les plus confortables qu'on
put obtenir avec de l'argent. Ensuite on dejeuna a la hate et on
lanca les juments sur la route du sud.

-- Voila qui met un terme a mes rapports avec le ring, mon neveu,
dit mon oncle, je reconnais qu'il est desormais impossible d'en
interdire l'acces a la friponnerie. J'ai ete filoute et nargue,
mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne
patronnerai une lutte de professionnels.

Si j'avais ete plus age ou s'il m'avait inspire moins de crainte,
j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le coeur.

Je lui aurais demande de renoncer a d'autres choses encore et
d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de
chercher une autre tache qui fut digne de sa vigoureuse
intelligence et de son excellent coeur.

Mais a peine cette pensee avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il
avait oublie ces moments de serieux et se mettait a causer de
nouveaux harnais a ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur
le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de
mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux
cheval de trois ans de Lord Doncaster.

Nous avions atteint Whiteman's Green, ce qui faisait une bonne
moitie de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak,
lorsque je jetai un coup d'oeil en arriere et je vis sur la route
le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.

Sir Lothian Hume nous suivait.

-- Il a recu la meme invitation que nous et il se rend au meme
but, dit mon oncle en jetant un coup d'oeil par-dessus son epaule.
On nous demande tous les deux a la Falaise royale, nous, les deux
survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous
y appelle. Mon neveu, j'ai mene une existence pleine d'evenements,
mais je sens que c'est une scene plus etrange que les autres, qui
m'attend parmi ces arbres.

Il fouetta les juments.
Alors, grace a la courbe que faisait la route, nous pumes
apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant
parmi les vieux chenes qui l'entourent.

Cette vue, le renom de cette demeure ensanglantee, et hantee de
fantomes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes
nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelerent tout a
coup que cette etrange invitation avait ete adressee aux deux
hommes qui avaient ete meles a cette tragedie digne du temps
passe, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux
d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour
de je ne sais quel evenement important qui se preparait sous nos
yeux.

La grille rouillee, entre les deux colonnes croulantes et
surmontees d'armoiries, s'ouvrit a deux battants.

Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que
nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il
finit par les arreter brusquement devant les marches que le temps
avait noircies de taches.

La porte d'entree s'etait ouverte et le petit Jim etait la a nous
attendre.

Mais combien ce petit Jim ressemblait peu a celui que j'avais
connu et affectionne.

Il y avait quelque chose de change en lui.

Ce changement etait si evident que ce fut ce qui me frappa d'abord
et il etait si subtil que je ne pus trouver de mots pour le
definir.

Ce n'etait pas qu'il fut mieux habille que jadis, car je reconnus
le vieux costume brun qu'il portait.

Ce n'etait pas qu'il eut l'air moins engageant, car son
entrainement l'avait laisse tel qu'il pouvait passer pour le
modele de ce que devait etre un homme.

Et pourtant ce changement etait reel. C'etait je ne sais quelle
dignite dans l'expression, je ne sais quoi qui donnait de
l'assurance a son attitude et qui par sa presence visible
paraissait etre la seule chose qui eut manque pour lui donner
l'harmonie et la perfection.

Et malgre son exploit on eut dit que son nom d'ecolier, petit Jim,
lui etait reste naturellement jusqu'au moment ou je le vis en sa
virilite maitresse d'elle-meme et si magnifique sur le seuil de la
vieille maison.

Une femme etait debout a cote de lui, la main posee sur son
epaule. Je vis que c'etait Miss Hinton, d'Anstey Cross.

-- Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis? dit-elle en
s'avancant, lorsque nous descendimes de voiture.

Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigue.

-- Je ne crois pas avoir eu le plaisir de... Et pourtant,
madame...

-- Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir
oublie Polly Hinton.

-- Oubliee! Mais nous avons tous pris votre deuil, a Pop's Alley
pendant plus d'annees que je ne voudrais. Mais je me demande avec
surprise...

-- Je me suis mariee secretement et j'ai quitte le theatre. Je
tiens a vous demander pardon de vous avoir enleve Jim, la nuit
derniere.

-- C'etait donc vous?

-- J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les
votres. Vous etiez son patron, moi j'etais sa mere.

Et en parlant, elle attira vers elle la tete de Jim.

A ce moment, ou leurs joues etaient pres de se toucher, ces deux
figures, l'une qui portait encore les traces d'une beaute feminine
en train de s'effacer, l'autre ou se peignait la force masculine
en plein developpement, ces deux figures avaient un tel air de
ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu,
leur front large et blanc que je m'etonnai de ne pas avoir devine
leur secret, des le jour ou je les avais vus ensemble.

-- Oui, c'est mon garcon a moi et il m'a sauve de quelque chose
qui etait pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra
vous le dire. Mais mes levres etaient scellees et c'est seulement
hier soir que j'ai pu lui dire que c'etait a sa mere qu'il avait
rendu le charme de la vie a force de douceur et de patience.

-- Chut, ma mere! dit Jim en posant les levres sur la joue de sa
mere. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais,
dites-moi, Sir Charles, comment s'est passe le combat?

-- Votre oncle aurait remporte la victoire, mais des gens de la
populace ont force le ring.
-- Il n'etait pas mon oncle, Sir Charles, mais il a ete pour moi
et pour mon pere l'ami le meilleur, le plus fidele qu'il y ait eu
au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me
prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais
il n'a pas eu trop de mal, j'espere?

-- D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais
affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai
de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse
justifier la facon dont vous avez rompu votre engagement, d'un
seul mot.

-- Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnaitrez
qu'il m'eut ete impossible d'agir autrement. Mais si je ne me
trompe pas, voici Sir Lothian Hume.

La barouche jaune avait enfile l'avenue, et peu d'instants apres,
les chevaux harasses, essouffles, venaient de s'arreter derriere
notre voiture.

Sir Lothian sauta a bas, d'un air sombre qui presageait la
tempete.

-- Restez ou vous etes, Corcoran, dit-il.

Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui etait
son compagnon de voyage.

-- Eh bien! reprit-il en promenant autour de lui un regard
insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a
l'impertinence de m'adresser une invitation a visiter ma propre
maison, et ou diable voulez-vous en venir en envahissant ma
propriete?

-- Je vous reponds que vous comprendrez cela et bien d'autres
choses encore, dit Jim qui avait sur les levres un sourire
enigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes
efforts pour vous expliquer tout cela.

Et tenant la main de sa mere, il nous conduisait dans cette
chambre fatale ou les cartes etaient encore entassees sur le
gueridon et ou la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.

-- Eh bien, monsieur, votre explication? s'ecria Sir Lothian qui
se placa les bras croises pres de la porte.

-- Mes premieres explications, c'est a vous que je les dois, Sir
Charles.

Et, en ecoutant ses paroles et en observant ses manieres, je ne
pus qu'admirer le resultat produit sur un jeune paysan par la
societe de cette femme qui etait sa mere sans qu'il le sut.

-- Je tiens, reprit-il, a vous dire ce qui se passa cette nuit-la.

-- Je vais le raconter a votre place, Jim, dit sa mere. Vous devez
savoir, Sir Charles, que quoique mon fils ne connut rien au sujet
de ses parents, nous etions vivants tous les deux et que nous ne
l'avons jamais perdu de vue. Pour ma part, je l'aurais laisse agir
a son gre, aller a Londres et relever ce defi. C'est seulement
hier que la nouvelle en arriva aux oreilles de son pere, qui ne
voulut le permettre a aucun prix. Il etait dans un etat d'extreme
faiblesse et il ne fallait pas s'opposer a ses desirs. Il me donna
l'ordre de partir aussitot et de ramener son fils aupres de lui.
Je ne savais que faire, car j'etais convaincue que Jim ne
viendrait jamais a moins qu'on ne lui trouvat un remplacant.
J'allai trouver les braves gens qui l'avaient eleve. Je les mis au
fait de la situation. Mistress Harrison aimait Jim, comme s'il eut
ete son propre fils, et son mari affectionnait le mien, de sorte
qu'ils vinrent a mon aide. Que Dieu les benisse pour leur bonte
envers une epouse et une mere affligee. Harrison consentait a
prendre la place de Jim, si celui-ci voulait aller retrouver son
pere. Alors, je me rendis en voiture a Crawley. Je decouvris ou
etait la chambre de Jim et je lui parlai par la fenetre, car
j'etais certaine que ceux qui le soutenaient ne le laisseraient
point partir. Je lui dis que j'etais sa mere. Je lui dis qui etait
son pere. Je lui dis que mon phaeton attendait et que j'etais a
peu pres certaine qu'il arriverait a peine assez a temps pour
recevoir la derniere benediction de ce pere qu'il n'avait jamais
connu. Et cependant le jeune homme ne voulut jamais partir avant
que je lui eusse affirme qu'Harrison le remplacerait.

-- Pourquoi n'a-t-il pas laisse un mot pour Belcher?

-- J'avais la tete perdue, Sir Charles. Trouver un pere et une
mere, un nom et un rang en quelques minutes. Il y avait de quoi
bouleverser une cervelle plus forte que la mienne. Ma mere me
demandait de partir avec elle et je suis parti. Le phaeton
attendait, mais nous etions a peine en route, qu'un individu
saisit la bride des chevaux et un couple de bandits m'assaillit.
J'en assommai un avec le bout de mon fouet et il lacha la trique
dont il allait me frapper. Puis, je fouettai les chevaux, ce qui
me debarrassa des autres, et je partis sain et sauf. Je ne puis
m'imaginer qui ils etaient et quel motif ils pouvaient avoir de
nous attaquer.

-- Peut-etre que Sir Lothian Hume pourrait vous l'apprendre, dit
mon oncle.

Notre ennemi ne dit rien, mais ses petits yeux gris se tournerent
de notre cote avec une expression des plus menacantes.

-- Lorsque je fus venu ici, que j'eus vu mon pere, je descendis...

Mon oncle l'interrompit par une exclamation d'etonnement.
-- Qu'avez-vous dit, jeune homme, vous etes venu ici, et vous avez
vu votre pere, ici, a la Falaise royale?

-- Oui, monsieur.

Mon oncle devint tres pale:

-- Au nom du ciel, dites-nous alors ou est votre pere?

Jim pour toute reponse nous fit signe de regarder derriere nous,
et nous nous apercumes que deux hommes venaient d'entrer dans la
piece par la porte qui donnait sur l'escalier.

Je reconnus immediatement l'un d'eux.

Cette figure qui avait l'impassibilite d'un masque, ces facons
pleines de reserve, ne pouvaient appartenir qu'a Ambroise l'ancien
valet de mon oncle.

Quant a l'autre, il etait tout different et offrait un aspect des
plus singuliers.

Il etait de haute taille, enveloppe dans une robe de chambre de
nuance foncee et s'appuyait de tout son poids sur une canne.

Sa longue figure exsangue etait si maigre, si bleme, que par une
etrange illusion on aurait pu la croire transparente.

C'est seulement sous les plis d'un linceul qu'il m'est arrive de
voir une face aussi defaite.

Sa chevelure melee de meches grises, son dos courbe auraient pu le
faire prendre pour un vieillard, mais la couleur noire de ses
sourcils, la vivacite et l'eclat des yeux noirs qui brillaient au-
dessous, suffirent pour me faire douter que ce fut reellement un
vieillard qui se tenait devant nous.

Il y eut un instant de silence qu'interrompit un juron lance avec
emportement par Sir Lothian Hume.

-- Par Dieu! C'est Lord Avon! s'ecria-t-il.

-- Entierement a votre service, gentlemen, repondit l'etrange
personnage en robe de chambre.


XX -- LORD AVON


Mon oncle etait essentiellement un homme impassible et cette
impassibilite s'etait encore developpee sous l'influence de la
societe dans laquelle il vivait.

Il aurait pu retourner une carte de laquelle dependit sa fortune
sans qu'un de ses muscles eut bouge et je l'avais vu conduire a
une allure qui eut pu lui etre mortelle, sur la route de Godstone,
en gardant l'air aussi calme que s'il eut fait sa promenade
quotidienne sur le mail.

Mais la secousse qu'il recut a ce moment meme fut si forte, qu'il
dut rester immobile, les joues pales, le regard fixe, avec une
expression d'incredulite.

Deux fois, je vis ses levres s'ouvrir, deux fois, il porta la main
a sa gorge, comme si une barriere s'etait dressee entre lui et son
desir de parler.

Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les
mains tendues en avant, comme pour les accueillir.

-- Ned! s'ecria-t-il.

Mais l'etrange personnage, qui etait debout devant lui, croisa les
bras sur la poitrine.

-- Non, Charles, dit-il.

Mon oncle s'arreta et le regarda avec stupefaction.

-- Assurement, Ned, vous allez me faire bon accueil, apres tant
d'annees.

-- Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu
cela dans votre attitude dans cette terrible matinee. Vous ne
m'avez jamais demande d'explication. Vous n'avez jamais reflechi
combien il etait impossible qu'un homme de mon caractere eut
commis un tel crime. Au premier souffle du soupcon, vous, mon ami
intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regarde
comme un voleur et un assassin.

-- Non, non, Ned.

-- Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela
que desireux de mettre en mains sures l'etre qui m'etait le plus
cher au monde, j'ai du renoncer a vous et le confier a l'homme qui
jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon
innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils fut eleve dans
un milieu humble et qu'il ignorat son malheureux pere plutot que
d'apprendre a partager les doutes et les soupcons de ses egaux.

-- Alors il est reellement votre fils? s'ecria mon oncle en jetant
sur Jim un regard stupefait.

Pour toute reponse, l'homme leva son long bras decharne et posa sa
main amaigrie sur l'epaule de l'actrice qui le regarda avec
l'amour dans les yeux.

-- Je me suis marie, Charles, et j'ai tenu la chose secrete parce
que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous
connaissez le sot orgueil qui a ete toujours le trait le plus
prononce de mon caractere. Je n'ai pu me decider a avouer ce que
j'avais fait. C'est cette negligence de ma part, qui a amene une
separation entre nous et dont le blame doit retomber sur moi et
non sur elle. Neanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai
retire l'enfant et assure une rente, a la condition qu'elle ne
s'occupat point de lui. Je craignais que l'enfant ne fut gate par
elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il
pouvait lui faire du bien. Mais dans ma miserable existence,
Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos
affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son
action, et que, sans aucun doute, nous sommes pousses par un
courant invisible vers un but determine, quoique nous puissions
nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grace a nos
coups de rame et a nos voiles que nous hatons notre marche.

J'avais tenu mon regard fixe sur mon oncle, pendant qu'il ecoutait
ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tomberent de
nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.

Il etait debout pres de la fenetre.

Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussiereuses.

Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des
passions diverses et mauvaises: la colere, la jalousie et
l'avidite decue.

-- Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et
rauque, que ce jeune homme pretend etre l'heritier de la pairie
d'Avon?

-- Il est mon fils legitime.

-- Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse,
mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni
aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de
votre fils. Je defie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait
jamais admis l'existence d'un autre heritier que moi.

-- Sir Lothian, j'ai deja fait connaitre les motifs qui m'ont fait
tenir mon mariage secret.

-- Vous avez donne une explication, monsieur. Mais c'est a
d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez a prouver que
votre explication est satisfaisante.

Deux yeux noirs etincelerent sur la figure pale et defaite et
produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumiere
jaillissait a travers les fenetres d'une demeure croulante et
ruinee.

-- Vous osez mettre en doute ma parole?

-- Je demande une preuve.

-- Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.

-- Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de
motifs pour accepter votre affirmation.

C'etait un langage brutal exprime sur un ton brutal.

Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grace
a l'intervention de sa femme d'un cote et de son fils de l'autre,
qu'il ne porta pas ses mains fremissantes a la gorge de son
insulteur.

Sir Lothian Hume recula devant cette pale figure animee ou la
colere brillait sous les noirs sourcils, mais il continua a porter
des regards furieux autour de la piece.

-- Un complot fort bien combine, s'ecria-t-il, ou un criminel, une
actrice et un boxeur de profession ont chacun leur role. Sir
Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous
aussi, mylord.

Il tourna sur les talons et sortit a grands pas.

-- Il est alle me denoncer, dit Lord Avon, la figure bouleversee
par une convulsion d'orgueil blesse.

-- Faut-il que je le ramene? s'ecria le petit Jim.

-- Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai
deja pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon
fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frere et ma
famille et dont je me suis acquitte au prix d'ameres souffrances.

-- Vous avez ete injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je
vous avais oublie ou que je vous avais juge defavorablement. Si je
vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du
temoignage de mes yeux, j'ai toujours pense que cet acte avait ete
commis dans un moment d'egarement et que vous n'en aviez pas plus
conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.

-- Que voulez-vous dire en parlant du temoignage de vos yeux? dit
Lord Avon en regardant fixement mon oncle.

-- Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.

-- Vous m'avez vu? Ou?

-- Dans le corridor.

-- Et qu'est-ce que je faisais?

-- Vous sortiez de la chambre de votre frere. J'ai entendu sa voix
qui exprimait la colere et la douleur un court instant auparavant.
Vous teniez a la main un sac d'argent et votre figure exprimait la
plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de
quelle facon vous etes venu la, vous m'oterez de dessus le coeur
un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces annees.

Personne n'aurait reconnu, en ce moment-la, l'homme qui donnait le
ton a tous les petits-maitres de Londres.

En presence de cet ami d'autrefois, devant la scene tragique qui
se jouait devant lui, le voile de trivialite et d'affectation
venait de se dechirer et je sentais toute ma gratitude envers lui
s'accroitre et se changer en affection, lorsque je considerais sa
figure pale et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en
attendant les explications de son ami.

Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence
de quelques minutes, dans le demi-jour de la piece.

-- Maintenant, dit-il enfin, je ne m'etonne plus que vous ayez ete
ebranle. Mon Dieu, quel filet etait tendu autour de moi. Si cette
accusation meprisable avait ete proferee contre moi, vous, mon ami
le plus cher, vous auriez ete contraint de chasser tous les doutes
qui vous restaient encore sur ma culpabilite. Et pourtant,
Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous
dans cette affaire.

-- Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.

-- Mais vous n'etes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans
vos yeux. Vous desirez savoir comment un homme, qui etait
innocent, s'est cache pendant tout ce temps.

-- Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre
reponse a cette question.

-- Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez
combien il m'etait cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver
que mon frere s'etait rendu coupable du crime le plus vil que
puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai
couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai
vecu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un
vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai a peine quarante ans.
Mais maintenant que je suis reduit a l'alternative de dire tout ce
qui s'est passe a propos de mon frere ou de faire tort a mon fils,
il n'y a pour moi qu'un parti a prendre et je l'adopte d'autant
plus volontiers que j'ai des raisons d'esperer. Il pourra se
presenter quelque circonstance qui empechera ce que j'ai a vous
apprendre de parvenir aux oreilles du public.

Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux
soutiens, il traversa la piece d'un pas chancelant en se dirigeant
vers l'etagere couverte de poussiere. La, au centre, se trouvait
cet amas fatal de cartes tachees par le temps et la moisissure,
tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs annees
auparavant.

Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine
qu'il tendit a mon oncle.

-- Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de
chaque carte, et promenez legerement vos doigts dans les deux
sens, dites-moi ce que vous sentez.

-- On dirait qu'elle a ete piquee avec une epingle.

-- Justement. Et quelle est cette carte?

-- Le roi de trefle.
-- Examinez l'angle inferieur de cette carte.

-- Elle est tout a fait lisse.

-- Et cette carte, c'est?...

-- Le trois de pique.

-- Et cette autre?

-- Elle a ete piquee: c'est l'as de coeur.

Lord Avon les jeta violemment a terre.

-- Eh bien, la voila cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire
davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi?

-- Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut
aller jusqu'au bout.

Le frele personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en
un violent effort.

-- Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes.
J'espere que jamais je ne me retrouverai dans la necessite de
rouvrir les levres au sujet de cette miserable affaire.

"Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous
perdions. Vous vous rappelez que vous vous etes retires, que vous
m'avez laisse tout seul, assis dans cette meme piece, a cette meme
table.

"Loin d'etre fatigue, j'etais tout a fait eveille et je passai une
heure ou deux a repasser dans mon esprit les incidents du jeu et
les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon
etat de fortune.

"Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule
consolation etait que mon frere avait gagne. Je savais bien que
par suite de sa conduite irreflechie, il etait dans les griffes
des Juifs et j'esperais que ce qui avait ebranle ma position
aurait pour effet de raffermir la sienne.

"Comme j'etais la a manier distraitement les cartes, le hasard me
fit remarquer les petites piqures que vous venez de sentir.
J'examinai les paquets et, a mon indicible horreur, je reconnus
que quiconque aurait ete au courant de ce secret aurait pu les
distribuer de facon a se rendre un compte exact des sortes de
cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.

"Et alors, le sang me montant a la tete dans un mouvement de honte
et de degout que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon
attention avait ete frappee de la facon dont mon frere distribuait
les cartes, de sa lenteur et de sa maniere de tenir les cartes par
le bord inferieur.

"Je ne le condamnai pas a la legere, je restai longtemps a peser
les moindres indices qui pouvaient lui etre favorables ou
defavorables.

"Helas, tout concourait a confirmer mes horribles soupcons et a
les changer en certitude.

"Mon frere avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing
dans Bond Street. Il les avait gardees plusieurs heures dans sa
chambre. Il avait joue avec une decision qui alors avait cause
notre surprise.
"Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher a moi-meme que sa vie
passee n'etait point telle qu'elle dut faire croire qu'il lui
etait impossible de commettre un crime aussi abominable.

"Tout vibrant de colere et d'humiliation, je montai tout droit par
l'escalier, ces cartes a la main, et je lui jetai a la face, son
crime, le plus bas, le plus degradant que put commettre un coquin.

"Il ne s'etait pas encore mis au lit et son gain etait reste
eparpille sur la table de toilette.

"Je ne savais guere que lui dire, mais les faits etaient si
terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.

"Vous vous le rappellerez, car c'etait la seule circonstance
attenuante qu'il y eut a son crime, il n'avait pas encore vingt et
un ans.

"Mes paroles l'accablerent.

"Il se jeta a genoux devant moi, me supplia de l'epargner.

"Je lui dis que par egard pour l'honneur de notre famille, je ne
le denoncerais pas en public, mais que desormais, il devrait toute
sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagne par
lui serait restitue le lendemain avec une explication.

"-- Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t-
il.

"Je repetai qu'il devait subir les consequences de son acte.

"Seance tenante, je brulai les papiers qu'il m'avait gagnes, je
mis toutes les pieces d'or qui se trouvaient sur la table, dans un
sac de toile.

"Je me disposais a quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il
se cramponna a moi, me dechira une manchette dans l'effort qu'il
fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire a Sir
Lothian Hume et a vous.

"C'etait son cri de desespoir en me trouvant sourd a toutes ses
prieres qui est parvenu a vos oreilles, Charles, et qui vous a
fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je
retournais dans ma chambre.

Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.

-- Mais ce ne pouvait etre plus clair, dit-il.

-- Dans la matinee, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous
et je vous rendis votre argent.

"J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.

"Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car
je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux deshonneur.

"Alors survint cette horrible decouverte qui a jete une ombre sur
mon existence et qui a ete aussi mysterieuse pour moi que pour
vous.

"Je me voyais soupconne, je vis aussi que je ne pourrais me
justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public,
l'infamie de mon frere.
"Je reculai devant cela, Charles. Plutot tout souffrir moi-meme,
que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur
n'avait pas de tache depuis tant de siecles.

"Je me suis donc soustrait a mes juges et j'ai disparu du monde.

"Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma
femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez
l'existence.

"J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul
qui suis a blamer de tout ce qui s'en est suivi.

"A cette epoque-la, il existait des motifs qui heureusement ont
disparu depuis longtemps et qui me firent juger preferable que le
fils fut separe de sa mere a un age ou il ne pouvait se douter
qu'elle fut absente.

"Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupcons
qui m'avaient blesse cruellement, car a cette epoque, je ne
connaissais pas le motif qui vous avait inspire ce prejuge contre
moi.

"Le soir de cette tragedie, je courus a Londres.

"Je pris mes mesures pour que ma femme jouit d'un revenu
convenable, a la condition qu'elle ne s'occuperait pas de
l'enfant.

"J'avais, comme vous vous en souvenez, de frequents rapports avec
Harrison le boxeur et avais eu a maintes reprises l'occasion
d'admirer la franchise et l'honnetete de son caractere. Je lui
portai alors mon enfant.

"Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu
de mon innocence et pret a m'aider de toutes les facons.

"Sur les prieres de sa femme, il venait de se retirer du ring et
se demandait a quelle occupation il pourrait se livrer.

"Je reussis a lui organiser un atelier de forgeron, a condition
qu'il exercat sa profession au village de Friar's Oak.

"Nous nous entendimes pour qu'il donnat Jim comme son neveu et
convinmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.

"Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.

"C'etait parce que j'avais deja fixe le lieu de ma retraite
cachee, et si je ne pouvais voir mon garcon, j'avais du moins la
faible consolation de le savoir pres de moi.

"Vous connaissez ce chateau.

"C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous
ignorez, c'est qu'il a ete construit tout expres pour contenir des
chambres secretes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut
habiter sans etre vu.

"Dans les murs plus epais et les murs exterieurs sont pratiques
des passages.

"L'existence de ces chambres a toujours ete un secret de famille.
Sans doute, c'etait un secret auquel je n'attachais pas grande
importance et ce fut la seule raison qui m'eut empeche de les
montrer a quelque ami.

"Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je
laissai dehors tout ce qui m'etait cher. Je me glissai comme un
rat derriere les panneaux pour passer tout le reste de ma penible
existence dans la solitude et le deuil.

"Sur cette figure ravagee, sur cette chevelure grisonnante,
Charles, vous pouvez lire le journal de ma miserable existence.

"Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions
qu'il introduisait par la fenetre de la cuisine que je laissais
ouverte dans cette intention.

"Parfois je me risquais la nuit a faire une promenade a la clarte
des etoiles et a recevoir sur mon front la fraicheur de la brise,
mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais ete apercu par des
campagnards et on commencait a parler d'un esprit qui hantait la
Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantomes...

-- C'etait moi, mon pere, moi et mon ami Rodney Stone, s'ecria
Petit Jim.

-- Je le sais, Harrison me l'a dit cette meme nuit. Je fus fier,
Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un
heritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille
que je m'etais efforce de couvrir au prix de tant de peines. Puis,
vint le jour ou la bienveillance de votre mere -- sa bienveillance
inopportune -- vous fournit les moyens de vous enfuir a Londres.

-- Ah! Edward, s'ecria sa femme, si vous aviez vu notre enfant,
pareil a un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez
vous-meme aide a lui permettre une aussi courte excursion.
-- Je ne vous blame pas, Mary, je l'aurais peut-etre fait. Il alla
a Londres et tenta de s'ouvrir une carriere par sa force et son
courage. Un grand nombre de ses ancetres en ont fait autant, avec
cette seule difference que leurs mains etaient fermees sur la
poignee d'une epee, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se
soit comporte avec autant de vaillance.

-- Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.

-- Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils etait
definitivement engage dans un match ou il s'agissait de lutter en
public pour de l'argent. Cela ne devait pas etre, Charles. C'est
chose bien differente de lutter comme nous l'avons fait dans notre
jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse
pleine d'or.

-- Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais...

-- Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait
choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement?
Mais cela ne devait pas etre. Je decidai que le moment etait venu
de me faire connaitre a mon fils, d'autant plus que bien des
indices me revelaient que mon genre de vie si contraire aux lois
de la nature avait gravement altere ma sante. Le hasard, je
devrais dire plutot la Providence, fit enfin paraitre en pleine
lumiere ce qui etait jusqu'alors reste obscur et me donna les
moyens de prouver mon innocence. Ma femme est allee hier soir
chercher mon fils pour le ramener aupres de son malheureux pere.

Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon
oncle qui y mit fin.

-- Vous avez ete l'homme le plus cruellement traite du monde, Ned,
dit-il. Plaise a Dieu que nous ayons de nombreuses annees pour
vous indemniser, mais malgre tout nous sommes, a ce qu'il me
semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux
frere a trouve la mort.

-- Cela a ete un mystere pour moi, autant que pour vous pendant
dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est revele. Avancez,
Ambroise, et faites votre recit avec autant de franchise et de
details que vous me l'avez fait a moi-meme.


XXI -- LE RECIT DU VALET


Le valet avait quitte le coin sombre de la piece ou il etait reste
dans une immobilite telle que nous avions oublie sa presence.

Alors, a cet appel de son ancien maitre, il vint se placer en
pleine lumiere et tourna de notre cote sa figure bleme.

Ses traits d'ordinaire impassibles etaient dans un etat
d'agitation penible.

Il parlait lentement, avec hesitation, comme si le tremblement de
ses levres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.

Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de
cette emotion extreme il conservait cet air de deference qui
distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se
suivaient sur ce ton sonore qui avait attire mon attention des le
premier jour, celui ou la voiture de mon oncle s'etait arretee
devant la maison paternelle.

-- Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai peche dans cette
affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois
qu'une maniere de l'expier, elle consiste dans la confession
pleine et entiere que mon noble maitre Lord Avon m'a demandee.

"Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous
paraisse, est la verite absolue, incontestable, au sujet de la
mort mysterieuse du capitaine Barrington.

"Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation
eprouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la
situation qu'occupait le capitaine Barrington.
"Vous estimez que le fosse qui les separe est trop large.

"Gentlemen, je puis vous le dire, un fosse qui peut etre franchi
par un amour coupable, peut l'etre aussi par la haine coupable et
le jour ou ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du
prix a la vie, je jurai a la face du ciel que je lui oterais cette
existence impure, bien que cet acte fut le plus mince acompte de
ce qu'il me redevait.

"Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis,
mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette
jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de
faire dans la meme situation.

Nous etions tous stupefaits de voir la nature ardente de cet homme
se faire jour avec evidence au travers de la contrainte
artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en echec.

On eut dit que sa courte chevelure noire se herissait. Ses yeux
flamboyaient dans l'intensite de son emotion. Sa figure exprimait
une malignite haineuse que n'avait pu attenuer la mort de son
ennemi, ni le cours des annees.

Le serviteur plein de discretion avait disparu, il ne restait plus
a la place que l'homme aux pensees profondes, l'etre dangereux,
capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus
vindicatif.

-- Nous etions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un
hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.

"Par je ne sais quels vils artifices il la detacha de moi.

"J'ai entendu dire qu'elle n'etait pas, tant s'en faut, la
premiere et qu'il etait passe maitre en cet art.
"La chose etait accomplie que je ne me doutais pas encore du
danger. Elle fut abandonnee, le coeur brise, son existence perdue
et dut rentrer dans la maison ou elle apportait la honte et la
misere.

"Je l'ai vue depuis et elle me dit que son seducteur avait eclate
de rire quand elle lui avait reproche sa perfidie et je lui jurai
que cet homme paierait cet eclat de rire avec tout son sang.

"J'etais des lors domestique, mais je n'etais pas encore au
service de Lord Avon.

"Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pensee qu'il
m'offrirait l'occasion de regler mon compte avec son frere cadet.
Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car
bien des mois se passerent avant que la visite a la Falaise royale
me donnat la chance que j'esperais le jour et dont je revais la
nuit.

"Mais quand elle se presenta, ce fut dans des conditions plus
favorables a mes projets que je n'eusse ose y compter.

"Lord Avon croyait etre seul a connaitre les passages secrets a la
Falaise royale. En cela il se trompait.

"Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les
projets que j'avais formes.

"Je n'ai pas besoin de vous dire en detail comment un jour que je
preparais les chambres pour les invites, une pression fortuite sur
un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une
etroite ouverture dans le mur.

"Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait
dans une chambre a coucher plus grande.

"C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas
davantage pour mon projet.

"L'arrangement des chambres m'avait ete confie. Je pris mes
mesures pour que le capitaine Barrington occupat la grande chambre
et moi la plus petite. J'arriverais pres de lui quand je voudrais
et personne ne s'en douterait.

"Il arriva enfin.

"Comment vous decrire l'impatience fievreuse ou je vecus jusqu'a
ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais
combine mes plans.

"On avait joue pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et
un jour a compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.

"On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. A
toute heure j'etais pret a servir, si bien que ce jeune capitaine
dit avec un hoquet que j'etais le modele des domestiques.

"Mon maitre me dit d'aller me coucher. Il avait remarque la
rougeur de mes joues, l'eclat de mon regard et mettait tout cela
sur le compte de la fievre.

"Et en effet, c'etait bien la fievre qui me tenait, mais cette
fievre-la, il n'y avait qu'un remede pour en venir a bout.

"Alors enfin, a une heure tres matinale, je les entendis remuer
leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.

"Lorsque j'entrai dans la piece pour recevoir mes ordres, je
m'apercus que le capitaine Barrington avait deja gagne son lit
tant bien que mal.

"Les autres s'etaient egalement retires et je trouvai mon maitre
seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes
eparpillees.

"Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colere, et cette fois-la
je lui obeis.

"Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.

"Je savais que si je me trouvais face-a-face avec lui, je pourrais
l'etrangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire
le moindre bruit.

"Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand
couteau a lame droite que je repassai sur ma botte.

"Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de
mon lit pour attendre.

"J'avais decide ce que je devais faire. Ce serait une mince
satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main
portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.

"Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un baillon, puis
apres l'avoir eveille d'une ou deux piqures de mon poignard, je
pourrais au moins l'eveiller pour lui faire entendre ce que
j'avais a lui dire.

"Je me representais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs
du sommeil se seraient peu a peu dissipees, cet air de colere se
tournant aussitot en horreur, en epouvante, lorsqu'il comprendrait
enfin qui j'etais et ce que je venais faire.

"Ce serait le moment supreme de ma vie.

"Je restai a attendre un temps qui me parut la duree d'une heure,
mais je n'avais pas de montre et mon impatience etait telle que je
puis dire qu'en realite, il s'etait ecoule a peine un quart
d'heure.

"Je me levai alors, j'otai mes souliers, je pris mon couteau.
J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.

"Je n'avais guere plus de trente pieds a parcourir, mais je
m'avancais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies
faisaient un bruit sec de brindilles cassees des qu'un corps
pesant se placait sur elles. Naturellement il faisait noir comme
dans un four et je cherchais ma route a tatons, lentement, bien
lentement. A la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait
devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre cote du panneau.

"J'arrivais donc trop tot, car il n'avait pas encore eteint ses
chandelles.

"J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de
plus, car je ne tenais pas a agir avec precipitation ou
etourderie.

"Il etait absolument necessaire que je ne fisse aucun bruit en
remuant, car je n'etais plus qu'a quelques pieds de mon homme et
je n'etais separe de lui que par une mince cloison de bois.

"Le temps avait fausse et fendu les planches, de sorte qu'apres
m'etre avance avec precaution, aussi pres que possible du panneau
glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficulte dans la
chambre.

"Le capitaine Barrington etait debout pres de la table a toilette
et avait ote son habit et son gilet.

"Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier
etaient placees devant lui et il comptait les gains qu'il avait
faits au jeu.

"Il avait la figure echauffee. Il etait alourdi par le manque de
sommeil et par le vin.

"Cette vue me rejouit, car elle me prouva qu'il dormirait
profondement et que ma tache serait aisee.

"J'avais encore les yeux fixes sur lui, quand soudain je le vis se
dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.

Pendant un instant, mon coeur cessa de battre, car je craignis
qu'il n'eut devine d'une facon ou d'une autre ma presence.

"Et alors, j'entendis a l'interieur la voix de mon maitre.

"Je ne pouvais voir la porte par laquelle il etait entre ni
l'endroit de la chambre ou il se trouvait, mais j'entendis tout ce
qu'il etait venu dire.

"Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je
le vis devenir d'une paleur livide quand il entendit les amers
reproches ou on lui disait son infamie.

"Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me
l'etais peinte dans mes reves les plus charmants.
"Je vis mon maitre s'approcher de la table a toilette, presenter
les papiers a la flamme de la chandelle, en jeter les debris
noircis dans le foyer, puis jeter les pieces d'or dans un petit
sac de toile brune.

"Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit
par le poignet en le suppliant, en memoire de leur mere, d'avoir
pitie de lui. J'eus un regain d'affection pour mon maitre en le
voyant degager sa manchette d'entre les doigts qui s'y
cramponnaient et laisser la le miserable gredin etendu sur le sol.

"Des lors, il me restait un point difficile a decider. Valait-il
mieux que je fisse ce que j'etais venu faire, ou bien etait-il
preferable, maintenant que j'etais maitre du secret de cet homme,
de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le
couteau de chasse de mon maitre?

"J'etais sur que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le
denoncer.

"Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilite en ce
qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'etais certain
que son secret etait sain et sauf entre vos mains.

"Mais moi, j'avais a la fois le pouvoir et le desir et lorsque sa
vie aurait ete fletrie, lorsqu'il aurait ete chasse comme un chien
de son regiment, de ses clubs, le moment serait peut-etre venu
pour moi de m'y prendre d'une autre facon avec lui.

-- Ambroise, dit mon oncle, vous etes un profond scelerat.

-- Nous avons tous notre maniere de sentir, monsieur, et vous me
permettrez de vous dire qu'un valet peut etre aussi sensible a un
affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire
justice par le duel.
"Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon,
tout ce que j'ai pense et fait cette nuit-la et je poursuivrai
alors meme que je n'aurais pas le bonheur de conquerir votre
approbation.

"Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps
agenouille, la figure posee sur une chaise.

"Lorsqu'il se releva, il se mit a arpenter lentement la piece en
baissant la tete.

"De temps a autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings
fermes.

"Je voyais la moiteur perler sur son front.

"Je le perdis de vue un instant.

"Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un apres l'autre, comme s'il
cherchait quelque chose.

"Puis, il se rapprocha de la table de toilette ou il me tournait
le dos.

"Sa tete etait un peu rejetee en arriere et il portait les deux
mains a son col de chemise, comme s'il voulait le defaire.

"Puis j'entendis alors un eclaboussement comme si une cuvette
avait ete renversee et il s'affaissa sur le sol, sa tete dans un
coin, et elle faisait avec ses epaules un angle si extraordinaire
qu'il me suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que mon homme
allait echapper a l'etreinte ou je croyais le tenir.

"Je fis glisser le panneau.
"Un instant apres j'etais dans la piece.

"Ses paupieres battaient encore et quand mon regard se fixa sur
ses yeux deja glaces, je crus y lire une expression de surprise
indiquant qu'il me reconnaissait.

"Je deposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai a cote de lui
pour pouvoir lui murmurer a l'oreille une ou deux menues choses
dont je tenais a lui laisser le souvenir, mais a ce moment meme,
il ouvrit la bouche et mourut.

"Chose singuliere, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus
peur alors a cote de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand
je vis qu'il etait toujours immobile, a l'exception de la tache de
sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris
d'une soudaine crise de peur.

"Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en
fermant les panneaux derriere moi.

"Ce fut alors seulement que je m'apercus qu'en ma folle
precipitation, au lieu d'avoir rapporte le couteau de chasse,
j'avais ramasse le rasoir qui etait tombe tout sanglant des mains
du mort.

"Je cachai ce rasoir dans un endroit ou personne ne l'a jamais
decouvert, mais ma frayeur m'empecha d'aller chercher l'autre
arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prevu les
consequences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa
presence contre mon maitre.

"Voila donc, Lady Avon, le recit exact et sincere de la facon dont
est mort le capitaine Barrington.

-- Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colere, que
vous ayez toujours laisse un innocent en butte a une persecution,
alors qu'un mot de vous l'aurait sauve.

-- C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour
croire que cette demarche serait fort mal accueillie de Lord Avon.
Comment pouvais-je lui dire tout cela sans reveler le scandale de
famille qu'il mettait tant de soin a cacher? J'avoue qu'au debut
je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en
excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le
temps de savoir ce que je devais faire.

"Pendant bien des annees, je puis dire meme depuis que je suis
entre a votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourmente et
j'ai jure que si jamais je retrouvais mon ancien maitre, je lui
revelerais tout.

"Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire racontee par le
jeune Mr Stone, ici present, m'a montre la possibilite que les
chambres secretes de la Falaise royale fussent le sejour de
quelqu'un.

"J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait cache. Je n'ai pas
perdu un moment pour le decouvrir et lui offrir de faire tout ce
qui serait en mon pouvoir.

-- Il dit la verite, conclut Lord Avon, mais il eut ete bien
etrange que j'hesite a faire le sacrifice d'une vie fragile et
d'une sante languissante pour une cause a laquelle j'avais deja
donne toute ma jeunesse. De nouvelles reflexions m'ont enfin
contraint a modifier ma resolution.

"Mon fils, dans l'ignorance ou il etait de son vrai rang, allait
se laisser entrainer dans un genre d'existence qui etait en
harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions
de sa maison.
"Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient
connu mon frere avaient disparu, qu'il n'etait pas necessaire que
tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans
avoir dissipe tout soupcon sur ce crime, il en resterait pour ma
famille une tache plus noire que la faute qu'il a expiee si
terriblement. Pour ces motifs...

Le bruit de plusieurs pas lourds qui eveillaient les echos de la
vieille maison interrompit Lord Avon.

En entendant ce bruit, sa figure prit un degre de plus de paleur
et il regarda piteusement sa femme et son fils.

-- On vient m'arreter, s'ecria-t-il. Il faudra que je me soumette
a l'humiliation d'une arrestation.

-- Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir
Lothian Hume.

-- Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison ou
j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, repondit une voix de
basse taille.

Et au meme moment, nous vimes dans le corridor le corpulent squire
Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache a
la main.

Il avait a cote de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables
de campagne qui regardaient par-dessus son epaule.

-- Lord Avon, dit le squire, en qualite de magistrat du comte de
Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arret
contre vous en raison de l'assassinat premedite de votre frere, le
capitaine Barrington, en l'annee 1786.

-- Je suis pret a me disculper de l'accusation.

-- Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant
qu'homme et comme etant le squire de Rougham-Grange, je suis
enchante de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera
croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montre la queue
de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre
coupable d'un acte pareil.

-- Vous me rendez justice, James, dit Lord Avon en serrant la
large main brune que le squire lui avait tendue. Je suis aussi
innocent que vous et je puis le prouver.

-- En attendant, dit Sir Lothian Hume, une grosse porte et une
solide serrure seront les meilleures precautions pour que Lord
Avon se presente lorsqu'on le convoquera.

La figure halee du squire prit une teinte d'un pourpre fonce quand
il s'adressa au Londonien.

-- Est-ce que vous etes le magistrat du comte, monsieur?

-- Je n'ai pas cet honneur, Sir James.

-- Alors pourquoi vous permettez-vous de donner des conseils a un
homme qui remplit ces fonctions depuis pres de vingt ans? Quand je
ne suis pas sur de mon affaire, monsieur, la loi me donne un clerc
avec qui je puis conferer et je n'ai pas besoin d'autre
assistance.

-- Vous le prenez sur un ton trop haut, Sir James, je n'ai pas
l'habitude d'etre pris a partie si vivement.

-- Je ne suis pas non plus habitue a me voir interrompre dans
l'exercice de mes devoirs officiels, monsieur. Je dis cela en
qualite de magistrat, Sir Lothian, mais comme homme, je suis
toujours pret a soutenir mes opinions.

Sir Lothian s'inclina.

-- Vous me permettrez, monsieur, de vous faire remarquer que j'ai
des interets de la plus grande importance engages dans cette
affaire. J'ai tous les motifs possibles de croire qu'il s'est
organise ici un complot qui vise ma position comme heritier de
Lord Avon. Je demande a ce qu'il soit mis en lieu sur jusqu'a ce
que cette affaire soit eclaircie et je vous requiers en votre
qualite de magistrat d'executer votre mandat.

-- Que le diable emporte tout cela, Ned, s'ecria le squire. Je
voudrais bien avoir aupres de moi mon clerc Johnson et je ne
demande qu'a vous traiter avec tous les egards que la loi autorise
et pourtant, comme vous l'entendez, je suis invite a m'assurer de
votre personne.

-- Permettez-moi, monsieur, de vous suggerer une idee, dit mon
oncle. Tant qu'il sera sous la surveillance personnelle du
magistrat, il sera repute sous la garde de la loi, et cette
condition est remplie s'il se trouve sous le toit de Rougham-
Grange.

-- Rien de mieux, s'ecria le squire avec empressement. Vous allez
loger chez moi jusqu'a ce que cette affaire s'en aille en fumee.
En d'autres termes, Lord Avon, je me declare responsable, comme
representant de la loi, de ce que vous serez retenu en lieu sur,
jusqu'au jour ou l'on me demandera de vous produire en personne.

-- Vous avez vraiment bon coeur, James.

-- Ta! ta! je ne fais que me conformer a la loi. J'espere, Sir
Lothian Hume, que vous n'avez pas d'objections a faire a cela?

Sir Lothian haussa les epaules et jeta un regard noir au
magistrat. Puis s'adressant a mon oncle:

-- Il y a encore une petite affaire en suspens entre nous, dit-il.
Vous plairait-il de me donner le nom d'un ami?... Mr Corcoran qui
est dehors, dans la barouche, agirait en mon nom et nous pourrions
nous rencontrer demain matin.

-- Avec plaisir, repondit mon oncle, je crois pouvoir compter sur
votre pere, mon neveu? Votre ami pourra s'entendre avec le
lieutenant Stone de Friar's Oak et le plus tot sera le mieux.

Ainsi se termina cette etrange conference.

De mon cote, j'avais couru aupres de mon premier ami d'enfance et
je faisais de mon mieux pour lui dire combien j'etais heureux de
sa bonne fortune, et il me repondait en m'assurant que quoi qu'il
put lui arriver, rien n'affaiblirait son affection pour moi.

Mon oncle me toucha l'epaule et nous allions partir, lorsque
Ambroise, ayant remis le masque de bronze sur ses ardentes
passions, s'approcha de lui avec respect.

-- Je vous demande pardon, Sir Charles, mais je suis tres choque
de voir votre cravate...

-- Vous avez raison, Ambroise, Lorimer fait de son mieux, mais je
n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui vous remplace.

-- Je serais fier de vous servir, monsieur. Mais vous devez
reconnaitre que Lord Avon a des droits anterieurs. S'il consent a
me rendre ma liberte...

-- Vous pouvez partir, Ambroise, vous le pouvez. Vous etes un
excellent serviteur, mais votre presence m'est devenue penible.

-- Je vous remercie, Ned, dit mon oncle. Mais vous, Ambroise, il
ne faudra pas me quitter aussi brusquement.

-- Permettez-moi de vous expliquer le motif, monsieur. J'etais
decide a vous prevenir de mon depart quand nous serions arrives a
Brighton, mais ce soir-la, comme nous sortions du village, j'ai vu
passer dans un phaeton une dame dont je connaissais fort bien les
relations intimes avec Lord Avon, sans etre certain que c'etait sa
femme. Sa presence en cet endroit me confirma dans la conviction
qu'il se cachait a la Falaise royale. Je descendis furtivement de
votre voiture, je la suivis aussitot dans le but de lui exposer
l'affaire et de lui expliquer combien il etait necessaire que Lord
Avon me vit.

-- Eh bien, je vous pardonne votre desertion, dit mon oncle, et je
vous serais fort oblige si vous vouliez bien, de nouveau, arranger
ma cravate.


XXII -- DENOUEMENT


La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.

La famille Avon, si tragiquement dispersee, si singulierement
reunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.

Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous
reconduisit, Ambroise et moi, au village.

-- Il est preferable de voir votre pere tout de suite, mon neveu.
Sir Lothian et son homme sont deja en route depuis quelque temps.
Je serais desole qu'il y ait quelque malentendu dans notre
rencontre.

De mon cote je pensais a la terrible reputation de notre
adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes
sentiments, car mon oncle se mit a rire.

-- Eh bien! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derriere
mon cercueil. Ce n'est pas ma premiere affaire et je pense bien
que ce ne sera pas ma derniere. Quand je me bats aux environs de
la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles
dans l'arriere-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en
etat de trouver la route jusqu'a son gilet. Toutefois je confesse
que je suis un peu accable de tout ce qui est arrive. Penser que
mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent! Et
qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de
fils et d'heritier! Voila qui donnera le coup de grace a Hume, car
je sais que les Juifs lui ont donne de la marge a raison de ses
esperances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption
de cette facon-la!

Parmi toutes les choses extraordinaires qui etaient arrivees, il
semblait que ce fut celle-la qui ait fait la plus forte impression
sur mon oncle, car il y revint a maintes reprises.

Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine a faire
les noeuds de cravate et a remuer le chocolat, s'etait montre
anime de passions.

C'etait un prodige dont il ne revenait pas.

Si son rechaud a rasoirs avait mal tourne, il n'en eut pas ete
plus ebahi.

Nous etions a quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous
vimes le long Mr Corcoran, l'homme a l'habit vert, arpentant
l'allee du jardin.

Mon oncle nous attendait a la porte avec un air de ravissement
contenu.

-- Je suis heureux de vous etre utile, de n'importe quelle
maniere, Sir Charles. Nous avons arrange cela pour demain a sept
heures dans le communal de Ditchling.

-- Je ne serais pas fache que l'on puisse remettre ces petites
affaires a une heure plus tardive, dit mon oncle. On est oblige de
se lever a une heure tout a fait absurde ou de negliger sa
toilette.

-- Ils s'arretent sur la route a l'auberge de Friar's Oak, et si
vous teniez a ce que cela ait lieu plus tard...

-- Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la
batterie de toilette a sept heures.

-- Je ne sais pas si vous tiendrez a vous servir de mes aboyeurs,
dit mon pere. Je m'en suis servi dans quinze engagements et a la
distance de trente yards, vous auriez peine a trouver meilleur
outil.

-- Je vous remercie, j'ai mes pistolets de duel sous le siege.
Ambroise, veillez a ce que les chiens soient huiles, car j'aime
une detente legere. Ah! ma soeur Mary, je vous ramene votre garcon
qui ne s'en trouve pas plus mal, je l'espere, apres les
distractions de la ville.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mere me couvrit de
pleurs et de caresses, car vous qui avez des meres, vous en savez
autant que moi, et vous qui n'en avez pas, vous ne saurez jamais
combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.

Comme je m'etais agite et demene pour voir les merveilles de la
ville! Et maintenant que j'en avais vu plus que je n'eusse reve
dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien
qui me donnat une plus grande impression de douceur et de repos
que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-memes objets
insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur
des Moluques, la corne de narval de l'Arctique, et la gravure du
_Ca Ira_ poursuivi par Lord Hotham.

Et comme c'etait egayant de voir aussi d'un cote du foyer
flambant, mon pere avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma
mere tournant et piquant ses aiguilles a tricoter.

En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce
grand desir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les
quitter de nouveau.

Mais il faudrait bien les quitter et a bref delai comme je
l'appris avec les bruyantes felicitations de mon pere et les
larmes de ma mere.

Il avait ete nomme au commandement du _Caton_, vaisseau de
soixante-quatre canons, pendant qu'un billet de Lord Nelson date
de Portsmouth, m'informait qu'un poste vacant m'attendait si je me
mettais en route tout de suite.

-- Et votre mere tient pret votre coffre de marin, mon garcon.
Vous pourrez faire le voyage demain avec moi, car si vous tenez a
etre un des hommes de Nelson, il faut lui prouver que vous etes
digne de lui.

-- Tous les Stone sont entres dans la marine, dit ma mere a mon
oncle, comme pour s'excuser, et c'est une grande chance pour lui
d'y entrer sous le patronage de Lord Nelson. Mais nous
n'oublierons jamais la bonte que vous avez eue, Charles, de
montrer un peu le monde a Rodney.

-- Au contraire, ma soeur Mary, dit gravement mon oncle, votre
fils a ete pour moi une societe tres agreable, au point que je
crains qu'on ait le droit de m'accuser de negligence envers
Fidelio. Je vous le ramene, j'espere, un peu plus poli que je l'ai
emmene. Ce serait folie que de le traiter de distingue, mais du
moins il n'y a aucun reproche a lui faire. La nature lui a refuse
les dons supremes. Je l'ai trouve peu dispose a y suppleer par des
avantages artificiels, mais du moins je lui ai montre un peu la
vie. Je lui ai donne quelques lecons de finesse et de conduite qui
paraitront peut-etre de trop a present, mais qui reviendront en
valeur lorsqu'il sera d'age plus mur. Si sa carriere dans la ville
n'a pas donne ce que j'en attendais, la raison s'en trouve
uniquement de ce fait que j'ai la sottise de juger autrui d'apres
l'ideal que je me suis fait. Toutefois, je suis bien dispose a son
egard et je le regarde comme eminemment apte a la profession ou il
va entrer.

Il me tendit alors sa sacro-sainte tabatiere comme un gage
solennel de sa bienveillance et quand mon esprit se reporte a ce
temps-la, il y a peu de circonstances ou j'aie vu plus clairement
briller cet eclair malicieux en ses grands yeux a l'expression
hautaine, alors qu'il avait un pouce dans l'entournure de son
gilet et qu'il m'offrait la petite boite brillante sur le creux de
sa main blanche comme la neige.

Il etait le type et le chef d'une etrange race d'hommes qui a
disparu d'Angleterre, ce beau au sang abondant, au caractere
viril, exquis dans sa toilette, etroit dans ses idees, grossier
dans ses amusements, excentrique dans ses habitudes.

Ces hommes traverserent l'histoire d'Angleterre d'un pas guinde,
avec leurs absurdes cravates, leurs larges collets, leurs
breloques dansantes et ils s'evanouirent dans ces sombres
coulisses d'ou l'on ne revient jamais.

Le monde, en se developpant, les a laisses derriere lui.

Il n'y a plus de place en lui pour leurs modes bizarres, leurs
mystifications, leurs excentricites soigneusement etudiees.

Et cependant, derriere ce rideau, sous ces dehors de sottise dont
ils prenaient si grand soin de se draper, c'etaient souvent des
hommes energiques, d'une robuste personnalite.

Les langoureux flaneurs de Saint-James etaient aussi les Yachtmen
du Solent, les fins Cavaliers des comtes, les combattants qui se
battaient sur la grande route ou dans quelque aventure matinale.

C'est parmi eux que Wellington tria ses meilleurs officiers.

Ils condescendent parfois a etre poetes, orateurs, et Byron,
Charles James Fox, Castlereagh, ont conserve parmi eux quelque
renommee.

Je ne puis m'empecher de me demander comment l'histoire les
comprendra, alors que moi-meme, qui connaissais si bien l'un
d'eux, qui avais de son sang dans les veines, je n'ai pu faire la
part de ce qui etait reel et ce qui etait du aux affectations
qu'il avait cultivees avec tant de soin qu'elles avaient cesse de
meriter ce nom-la.

A travers les interstices de cette cuirasse de folie, j'ai maintes
fois cru entrevoir les traits d'un homme genereux et sincere et je
me plais a croire que ce ne fut pas une illusion.

Le hasard ne voulut pas que les incidents de ce jour touchassent a
leur fin.

J'etais alle me coucher de bonne heure, mais il me fut impossible
de dormir, car mon esprit revenait sans cesse au petit Jim et au
changement extraordinaire qui s'etait produit dans son avenir et
dans sa situation.

J'etais encore a me retourner et a m'agiter dans mon lit, lorsque
j'entendis le bruit de sabots de chevaux venant de la direction de
Londres, et aussitot le grincement de roues qui tournaient pour
s'arreter devant l'auberge.

Mes fenetres se trouvaient ouvertes, car c'etait une fraiche nuit
de printemps. J'entendis une voix qui demanda si Sir Lothian Hume
se trouvait la.

A ce nom je sautai a bas du lit et j'eus le temps de voir trois
hommes descendre de la voiture et entrer a la file dans le
vestibule eclaire de l'auberge.
Les deux chevaux restaient immobiles sous le flot de lumiere qui
tombait par la porte sur leurs epaules brunes et leurs tetes
patientes.

Dix minutes peut-etre s'ecoulerent.

Alors j'entendis le bruit de pas nombreux et un groupe serre
d'hommes franchit la porte avec fracas.

-- Inutile d'employer la violence, dit une voix rauque. Au nom de
qui cette poursuite?

-- Au nom de plusieurs, monsieur. On vous a laisse de la corde
dans l'espoir que vous gagneriez cette lutte de l'autre jour.
Montant total: Douze mille livres.

-- Voyons, mon ami, j'ai un rendez-vous des plus importants pour
demain a sept heures. Je vous donnerai cinquante livres si vous me
laissez libre jusque-la.

-- C'est reellement impossible, monsieur. Il n'en faudrait pas
tant pour nous faire perdre nos places d'employes du sherif.

A la lumiere jaune que jetaient les lanternes de la voiture, je
vis le baronnet jeter un coup d'oeil sur nos fenetres et sa haine
nous aurait tues si ses yeux avaient ete des armes aussi terribles
que ses pistolets.

-- Je ne peux pas monter en voiture, a moins qu'on ne me delie les
mains, dit-il.

-- Tenez ferme, Billy, car il a l'air vicieux. Lachez un bras a la
fois. Ah! Comme ca vous voudriez...

-- Corcoran! Corcoran! hurla une voix.

Puis je vis un plongeon, une lutte, une silhouette aux mouvements
frenetiques qui arrivait a le detacher du groupe.

Un coup violent fut lance et l'homme s'etala au milieu de la route
eclairee par la lune faisant dans la poussiere des contorsions et
des sauts comme une truite qu'on vient de mettre a terre.

-- Le voila pris, cette fois. Tenez-le par les poignets. Et a
present, avec ensemble!

Il fut souleve comme un sac de farine et lance brutalement dans le
fond de la voiture. Les trois hommes monterent d'un bond.

Un fouet siffla dans l'obscurite et voila comment Sir Lothian
Hume, le Corinthien a la mode, disparut de mes yeux et de ceux de
tout le monde, excepte des gens charitables qui visitaient les
prisons pour dettes.

Lord Avon vecut deux ans de plus, temps suffisant pour qu'avec
l'aide d'Ambroise il put prouver qu'il etait innocent du crime
horrible sous l'ombre duquel il avait passe tant d'annees.

Toutefois, il n'arriva pas a secouer les effets de ces annees
passees dans des conditions malsaines, contraires aux lois de la
nature.

Ce furent seulement les soins devoues de sa femme et de son fils
qui firent durer la flamme vacillante de sa vie.

Celle que j'avais connue comme ancienne actrice a Anstey Cross
devint la douairiere d'Avon, tandis que le petit Jim, aussi
affectueux pour moi qu'au temps ou ensemble on chipait les nids
d'oiseaux, ou on taquinait la truite, est devenu aujourd'hui Lord
Avon, cheri de ses fermiers, le plus fin sportsman et l'homme le
plus populaire qu'il y ait du Weald au Canal.

Il epousa la seconde fille de Sir James Ovington et, comme j'ai vu
cette semaine trois de ses petits enfants, il est fort probable
que si les descendants de Sir Lothian Hume persistent a guigner le
domaine, ils en seront pour leurs esperances, comme avant eux leur
ancetre.

La vieille maison de la Falaise Royale a ete demolie a cause des
terribles souvenirs de famille qui la hantaient.

Un bel edifice moderne s'est eleve a sa place.

La loge situee sur la route de Brighton avait un air si coquet
avec son treillage et ses massifs de roses que je ne fus pas le
seul visiteur a declarer que je prefererais sa possession a celle
de la grande maison de la-bas parmi les arbres.

C'est la que pendant bien des annees, qui aboutirent a une
tranquille et heureuse vieillesse, vecurent Jack Harrison et sa
femme.

Ils recurent ainsi au couchant de leur vie les soins et
l'affection qu'ils avaient prodigues. Jamais Jack Harrison
n'enjamba desormais le ring de vingt-quatre pieds, mais l'histoire
de la grande lutte entre le forgeron et l'homme de l'Ouest est
encore familiere aux vieux fideles du ring et rien ne lui plaisait
plus que de la recommencer dans toutes les peripeties et tout en
restant assis sous son auvent couvert de roses. Mais des qu'il
entendait le bruit de la canne de sa femme se rapprocher, il se
mettait a parler d'autre chose, du jardin et de son avenir, car
elle etait toujours hantee par la crainte de le voir retourner au
ring et, pour peu qu'elle restat une heure sans voir le vieillard,
elle etait convaincue qu'il etait alle disputer la ceinture, au
champion du jour, un parvenu.

"Il livra le bon combat", inscrivit-on a sa priere, sur sa pierre
funeraire, et quoique je sois convaincu que ses dernieres pensees
furent pour Baruch le Noir et Wilson le Crabe, aucun de ceux qui
le connaissaient ne se refusait a voir un sens symbolique dans ce
resume de sa vie d'honnete et vaillant homme.

Sir Charles Tregellis continua pendant quelque temps a montrer ses
couleurs ecarlate et or a Newmarket et ses inimitables costumes a
Saint-James.

Ce fut lui qui inventa de mettre des boutons et des boucles au bas
des pantalons de grande ceremonie et lui aussi qui ouvrit des
perspectives nouvelles par ses recherches sur les merites compares
de la colle de poisson et de l'empois dans le repassage des
devants de chemise.

Les vieux beaux, s'il en reste encore d'egares dans les coins chez
_Arthur_ ou chez _White_, se rappellent peut-etre un arret rendu
par Tregellis: a savoir que, pour qu'une cravate ait la raideur
convenable, il faut qu'en la prenant par un des angles on la
souleve aux trois quarts. Il y eut alors le schisme d'Alvanley et
de son ecole, qui declarerent que c'etait assez de la moitie.

Puis vint le regne de Brummel et la rupture declaree au sujet des
collets de velours ou toute la ville marcha derriere le nouveau
venu.

Mon oncle, qui n'etait point ne pour passer au second rang apres
n'importe qui, se retira aussitot a Saint-Albans et annonca qu'il
en ferait le centre de la mode et de la societe pour remplacer
Londres degenere.
Toutefois, le maire et le conseil, lui ayant vote une adresse de
remerciements pour ses projets bienveillants envers la ville et
ayant commande a Londres des vetements pour cette circonstance,
parurent tous avec des collets de velours.

Cela produisit chez mon oncle un tel decouragement qu'il se mit au
lit et ne parut plus en public.

Sa fortune, par suite de laquelle une noble existence avait peut-
etre ete manquee, fut repartie en un grand nombre de petits legs.
L'un d'eux etait destine a Ambroise, son valet, mais il en reserva
a sa soeur, ma mere, assez pour lui faire une vieillesse aussi
ensoleillee, aussi agreable que je le pouvais desirer.

Quant a moi, fil sans valeur auquel sont enfiles ces grains, j'ose
a peine ajouter quelques mots sur mon propre compte, de peur que
ces mots par lesquels je dois finir mon chapitre ne servent de
commencement a un autre.

Si je n'avais pas pris la plume pour vous raconter une histoire de
terrien, j'aurais peut-etre reussi a vous faire un meilleur recit
de marin, mais on ne peut pas mettre dans un seul cadre deux
tableaux destines a se faire vis-a-vis.

Le jour viendra peut-etre ou je mettrai par ecrit tous les
souvenirs que j'ai gardes de la grande bataille qui se livra sur
mer.

J'y dirai comment mon pere y finit sa glorieuse carriere en
frottant la peinture de son navire contre celle d'un vaisseau
espagnol de quatre-vingts canons et celle d'un vaisseau espagnol
de soixante-quatorze.

Il tomba sur sa poupe brisee en mangeant une pomme.

Je vois les barres de fumee en cette soiree d'octobre tournoyer
lentement sur les flots de l'Atlantique, puis se lever, monter,
monter, jusqu'a ce qu'ils fussent dechires ces legers flocons et
perdus dans l'infini bleu du ciel. Et en meme temps qu'eux se leva
le nuage qui etait reste suspendu sur le pays. Il s'amincit,
s'attenua de meme, jusqu'au jour ou le soleil de Dieu, l'astre de
paix et de securite, vint encore briller sur nous et cette fois,
nous l'esperons, sans crainte d'un obscurcissement nouveau.





End of Project Gutenberg's Jim Harrison, boxeur, by Arthur Conan Doyle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM HARRISON, BOXEUR ***

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