Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand

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Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4

Author: George Sand

Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875]

Language: French

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GEORGE SAND


CORRESPONDANCE

1812-1876

IV

PARIS

CALMANN LEVY,
EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
3, RUE AUBER, 3

1883





CCCLXX

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE

                                 Nohant, 3 janvier 1854.

Ma chere mignonne, je recois ta lettre de nouvel an; j'etais bien sure
que tu penserais a moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant
aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les
bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le
moment, tu vis comme une reine, au milieu des gateries d'une excellente
et charmante famille. Je te vois courant en traineau, emmaillotee
de fourrures princieres et croyant rever. Je vois aussi M. George
ecarquillant les yeux devant son arbre de Noel. Je te dirai que cette
fete, perdue en France, s'est conservee a la Chatre; ce qui prouve
encore une fois que le Berry est la croute aux traditions. Nini, qui est
avec moi depuis mon retour de Paris, a ete invitee a passer les fetes de
Noel chez Angele, qui a un joli garcon du meme age que Nini, un
George aussi, qu'elle a adopte pour son petit mari et dont elle est
positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit
pas sur ce chapitre.

Oui, j'avais recu ta lettre a Paris, ma chere fille, et mon retard a te
repondre est tout de ma faute: j'ai quitte Paris si enrhumee, que j'en
etais imbecile. Arrivee ici, j'ai travaille, jardine et si bien rempli
mon temps, que, fatiguee le soir d'avoir ecrit ou pioche la terre toute
la journee, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.

Depuis que nous sommes litteralement enterres sous la neige,--on en a
rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette annee!--je me fatigue
encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement
malade, et dont je triomphe par une sante comme je ne l'ai jamais eue.
Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela a la fureur du
jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce
moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car
tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le
temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour
passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillee que tu connais,
ou l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en echangeant des
petits cadeaux. Ce jour heureux a ete cependant bien attriste par la
mort du pauvre Planet.

Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense
que Solange remmenera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques
caprices. Elle est si drole, qu'on la gate malgre soi. Nous avons bien
pense a toi, chere fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargee
de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas
fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert
n'est pas la, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la
societe.

Bonsoir, mon enfant cheri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues
roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de
Marie[1].

Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure qu'on t'aime ici de
loin comme de pres.

  [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.




CCCLXXI

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 16 janvier 1854

Mon cher gros,

Je sais que Solange t'avait ecrit une lettre de folies au jour de l'an.
Si je ne m'en suis pas melee, c'est qu'en depit de l'arrivee et de la
presence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu,
en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus devoue, le plus
genereux, le plus actif Berrichon qui ait existe, je crois.

Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai
pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinee
possible en ce triste monde, ou nous ne sommes pas toujours sur des
roses et ou il faut courage, travail, patience et volonte; _resignation_
surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que
nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_

Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande a
M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.

Tu nous avais promis, de par ta science agricole et economique, que le
ble n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de
misere ici. Heureusement, le froid n'a pas persiste; car nous etions
au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois
augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obliges d'en
abattre pour nous chauffer et de le bruler vert.

Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal
savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le
vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans
les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses
tout aller a la diable.

Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me
dit ce soir qu'il t'a repondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus a
te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliees, et je
commence a craindre une demolition. Tache donc de faire vite fortune,
afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.

Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures
par jour, avec Nini a cote de moi, piochant et brouettant aussi.
Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bechant et
ratissant, je me mets a faire des vers. Les premiers que je livrerai a
la publicite me sont venus a propos de ce pauvre cher Planet, et je les
ai faits tout en bechant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que
dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Eclaireur_, helas! et j'en
interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons
vers, et je ne voudrais pas, a propos d'une tristesse serieuse et vraie,
servir d'aliment a une discussion litteraire. Je les ai faits pour moi
d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis
du cher mort de prononcer un mot d'eloge prive sur sa tombe, une petite
poesie ou il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait,
autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas ete permis de lui
decerner.

Je t'enverrai cela, tu le donneras a ceux de ses plus proches amis que
tu connais, en les prevenant bien que cela n'a pas la pretention d'etre
autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; ecris-nous
souvent. Nous t'embrassons de coeur.

  [1] Deporte a Lambessa apres le coup d'Etat de 1851.
  [2] Le directeur de l'_Echo de l'Indre_.




CCCLXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 31 janvier 1854.

Cher enfant,

Tu m'en ecris bien court! J'espere que tu te portes bien et que tu
t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.

Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien
que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable
tous les jours a la veille, que tu peux te dire, a toutes les heures, ce
qui se passe a Nohant, et de quoi je m'occupe.

Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je
remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de
nerfs qui m'empeche de m'endormir bien.

Nous avons ete voir la comedie bourgeoise pour les pauvres, a la Chatre.
C'est trop mauvais. Duvernet et Eugenie sont directeurs de cette troupe.
Ca ne leur fait pas honneur.

Il pleut depuis deux jours; jusque-la, il a fait beau et chaud le jour,
froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a
plante, dans un carre du jardin, un verger magnifique. Patureau est
revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modele de vigne. Il y a
emulation. Nini dit toutes les betises du monde et se porte comme un
charme.

Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de
garde, _on le pile_. Connais-tu ca? Voici comme on procede:

Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est
rendu, par une nuit noire, chez Millochau, a la priere de ce dernier,
pour piler son chien. La nuit etait si noire, qu'Auguste passa a quatre
pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait
peut-etre bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien
avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on
le soumet a l'operation, on le met dans un mortier et on le pile avec un
pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien
qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant,
il lui dit trois fois cette formule:

  Mon bon chien, je te pile.
  Tu ne connaitras ni voisin ni voisine.
  Hormis moi qui te pile."

Je continue l'histoire du chien a Millochau. Ledit chien devint si
mechant, c'est-a-dire si _bon_, qu'il devorait betes et gens. Excepte
Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait etrangler les
moutons jusque dans la bergerie, on fut oblige de le tuer. Il parait
qu'Auguste l'avait pile un peu plus qu'il ne fallait.

Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tache qu'il la recoive en personne,
car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adresses[2]. Il y
a un desordre affreux, je crois, dans son administration.

Je vois que _Mauprat_ finit sa carriere au moment ou ton theatre de
marionnettes commence la sienne. Nous serons arrives, je crois, a
soixante representations. C'est un succes honorable et voila tout. Dis
donc a Vaez[3] de m'ecrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4].
Un avoue du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a reclame contre la
piece et le roman. Je l'ai adresse a Vaez et je n'en ai plus entendu
parler.

Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.

  [1] Piece jouee au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_.
  [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
      journal _le Mousquetaire_.
  [3] Directeur de l'Odeon.
  [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.




CCCLXXIII

AU MEME

                                 Nohant, 19 fevrier 1854.

Mon cher enfant,

Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien,
c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose.
Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta
journee a la peinture, que tu me parais bien negliger, puisque tu ne
m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la
recreation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les
heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu
de reflexion pour ton compte.

La guerre va paralyser pendant quelque temps notre edition. Elle se vend
tres peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiete. Moi, je
crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, des qu'elle sera en
train, les affaires reprendront leur cours inevitable, comme il arrive
toujours apres une panique bourgeoise. Ne neglige donc pas tes dessins.
Voila encore une derniere livraison qui est bien rendue et dont les
compositions sont jolies excepte _le Centaure_[2], qui n'est pas manque,
mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus
poetique. Mais songe a apprendre _a peindre_ et fais des tableaux,
puisque tu es a Paris principalement pour y trouver toutes les
ressources et facilites qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits
de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore a placer que les
editions a quatre sous. Mais ce resserrement des depenses de luxe, et la
constipation generale n'ont jamais de duree, et, quand on a de l'ouvrage
fait, il n'est pas a faire le jour ou l'occasion arrive d'en tirer
profit. Enfin mets de l'equilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en
manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas ou l'amusement
l'emporterait un peu trop sur l'utile.

Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le pere
Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je
desirerais que la nouvelle troupe de pantomime reussit: c'est si joli a
ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul role dans ces
sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habilles, costumes,
et passables comme talent, ce sera un grand progres, et Paul Legrand en
ressortira beaucoup mieux. J'aurais prefere que tu lui fisses _le Noir
et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est la que le Pierrot avait
quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de
Legrand est le drame. Dans le comique, il est tres bouffon, mais peu
distingue, et, pour faire oublier Deburau pere, pour ecraser le fils,
qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il
faudrait deployer les qualites que ne cherchait pas le pere et que
n'aura jamais le fils; ces qualites saisissantes, touchantes et
effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il
faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces
qualites-la a un tres haut degre. Si on les utilise, on aura du succes
avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.

Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de
costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgre la
neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espere bien que le
beau temps te ramenera au bercail, bien vide sans toi.

Je me demande comment vous avez pu arranger votre theatre, plus petit
que celui d'ici, pour etre vu de tant de spectateurs. Il est vrai que
ton atelier est en longueur.

Je vas tout a fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tete entre mes
epaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien defendu
pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre a jardiner avant
qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'ecoeure un peu. Mais je
travaille. J'ai repris ma piece d'un bout a l'autre, et j'ai bon espoir.

Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne
t'ai pas dit que le jardinier etait parti pour cause de querelles et
d'insociabilite!...

  [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
  [2] Composition destinee a illustrer une edition du _Centaure_ de
      Maurice de Guerin, publiee par George Sand, avec une etude sur
      cette oeuvre.




CCCLXXIV

AU MEME

                                 Nohant, 11 mars 1854.

Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiete
pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une ame
en peine quand je ne peux pas bien travailler.

J'acheve ma grande piece en cinq actes pour la seconde fois. La premiere
version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser a autre
chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_
en mousquetaire, c'est insense. Dumas m'en a ecrit lui-meme, je lui
reponds.

Si les bourgeons t'amenent, ce sera bientot, Dieu merci! car les voila
qui poussent. Il fait une chaleur ecrasante dans le jour. Nous avons ete
hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du
petit ruisseau. Nous etions en sueur comme en plein ete. Bonsoir, mon
enfant; je te _bige_ mille fois.




CCCLXXV

A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER

                                 Nohant, 3 juin 1854.

Dans l'impossibilite de s'ecrire a coeur ouvert, de se parler des choses
de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de
temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est
inalterable, comme ma muette preoccupation incessante et fidele.

J'ai de vos nouvelles de plusieurs cotes, je sais que votre ame est
inebranlable et votre coeur toujours calme et genereux. Je pense a vous
quand je pense a Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense
souvent.

GEORGE SAND.




CCCLXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS[1]

                                 Nohant, 16 juillet 1854.

Mon cher prince,

Vous m'avez dit de vous ecrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si
peu le temps de lire! Mais voila deux lignes pour vous dire que je vous
aime toujours et que je pense a vous plus que vous ne pouvez penser a
moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous etes dans
la fievre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.

On m'ecrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: "On m'accuse de
chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats
entrent a Moscou et a Petersbourg, et pour la mission que notre cher
pays est toujours charge de remplir dans le monde."

Il y a la, dans les fers, une ame de heros qui prie comme moi tout
naivement, et avec qui je suis fiere d'etre d'accord.

Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que
par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si
longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux
pas ne pas esperer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous
battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?

Mon fils me dit tous les jours que, si je n'etais pas une mere si
_bete_, il aurait demande a vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce
fils-la, et comment ferais-je pour m'en passer?

Vous savez que nous avons un ete abominable et que, si les pluies ne
cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voila sautant sur des
cordes bien tendues!

C'est vous autres qui en tenez le bout, la-bas. Quant a l'issue que vous
souhaitez, la resurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont
on ne parait pas s'occuper, elle viendra peut-etre fatalement. Dieu est
grand et Mahomet n'est pas son seul prophete.

Mais voila plus de deux lignes. Pardon et adieu, chere Altesse
imperiale, toujours citoyen quand meme et plus que jamais, puisque vous
voila soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous
sont dus, sans prejudice de toute l'affection que je vous conserve pour
vous-meme.

GEORGE SAND.

  [1] Recue au camp de Jeffalik, pres Varna, le 5 aout 1854.




CCCLXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 16 juillet 1854.

Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien,
je travaille, je recois plusieurs amis; c'est l'epoque ou la maison
se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent
toujours d'ou vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait
toute ma joie. Et encore, si c'etait pour son bien! Mais les montagnes
de douleurs qui noircissent ce cote de mon horizon seraient trop hautes,
trop tristes a vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus
je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y
penser sans rien dire.

Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me
reconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut
demander aux hommes pour accepter un lien avec leur societe maudite et
infortunee.

Je n'ai rien recu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi,
il s'est egare. Cela arrive souvent de Toulon a Nohant. Envoyez donc
toujours dans une lettre et ne vous inquietez pas du port. J'en paye
tant pour des envois qui m'embetent, que je suis dedommagee quand je
paye ce qui me plait et m'interesse.

Oui, oui, sauvez-vous a la campagne si le cholera vous menace. Quand
meme il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye,
ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos
nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois a vous ecrire.

Si vous n'etiez pas si loin et si le voyage n'etait pas si cher, je vous
dirais: "Venez a Nohant." Mais, en outre, il y fait un temps qui vous
desespererait tout a fait; car il nous desespere un peu, nous autres
qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux
jours de soleil, et la terre est si trempee de pluie, qu'on ne peut pas
sortir des chemins. Cela gene bien Maurice, qui avait repris fureur
a l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ca continue.
Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est
temps que ca finisse. Elles commencent a courber trop la tete; et, si
une fois elles se couchent dans la boue, une derniere averse perdra
tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos bles
ne serait pas un echec irreparable; mais, si le desastre est general,
comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et
je ne sais pas avec quoi nous donnerons a manger aux gens qui mourront
de faim. Decidement, le ciel est fache et le soleil ne veut plus de nous
sur ce coin de l'univers.

Vous m'avez envoye des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux
pas etre aussi indulgente que vous. Il m'en a envoye aussi de son cote,
et je n'ai pas repondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je
trouve cela affreusement maniere, sous une affectation de fausse
simplicite, et si decousu, si jete au hasard de la fourchette, que c'est
incomprehensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.

Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis
pas forcee de le desesperer par ma franchise, j'aime mieux me taire.
Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupee, que je recois tant
de vers, tant de prose... C'est la verite. Cela arrive tous les jours,
comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu
de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et
intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami ecrit comme pour
un myope, et je suis presbyte.

Faites des vers, vous, a la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de
tout le monde, et c'est un peu votre faute.

Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Desiree et Solange, comme
je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.




CCCLXXVIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 31 juillet 1854.

Mon pauvre gros,

Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures esperances
pour ton pauvre vieux pere? As-tu rapporte un peu de tranquillite, ou
encore plus de chagrin? Ta sante est-elle moins detraquee apres tout
cela?

Ta lettre nous a bien attristes et nous te le disons tous, comme nous
faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablee et
moins eprouvee. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais.
Le depart des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos
eternel, est une loi de la nature; et, quant a toi qui es jeune et qui
as le devoir d'etre courageux, tu n'as pas le droit de desesperer de
Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un
temps viendra ou, plus libre et mieux portant, tu seras content de les
retrouver et de te retrouver toi-meme en possession d'une vie plus
heureuse.

Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arreter un moment dans ta
route. Ecris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.

G. SAND.




CCCLXXIX

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 11 aout 1854,

Mon cher enfant, je vous remercie de m'ecrire, et je vous ecris aussi,
bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet
de nous: Nous avons aussi le voisinage du cholera. Il sevit assez
serieusement a Chateauroux. Peut-etre ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il
ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappee
et effrayee comme vous l'etes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut
combattre un peu cette preoccupation qui pourrait etre nuisible, si
vous etiez atteint meme d'un leger mal. Tant d'autres dangers roulent
incessamment sur nos tetes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui
nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant
que possible et reculer devant le peril qui se particularise, a cause
surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut
et ce qu'on doit, il faut attendre la destinee avec calme. Quand le
tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands
arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes
les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz
que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le
domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entiere du globe. Eh
bien, alors, n'y pensons pas pour nous-memes, puisqu'un aerolithe peut
tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.

Ecrivez-moi et dites-moi quand meme vos idees noires, si vous ne pouvez
les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous
disent que le fleau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument a
ce qui est imprime.

Voila bien un autre cholera en Espagne! Encore une fois, la glace est
brisee; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois,
Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur
et qui ont deja oublie ses bombes a peine refroidies! C'est partout
et toujours la meme histoire qui recommence, et c'est a degouter des
articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.

J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquietude pour ma fille, qui se
croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son
medecin m'ecrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.

J'embrasse Solange et Desiree. Mille tendresses d'ici, toujours.




CCCLXXX

A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER

                                 Nohant, le 5 octobre 1854.

Dieu soit beni pour avoir envoye au dictateur cette bonne pensee, cette
pensee de justice; car toute pensee de cette nature emane de la volonte
de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cite dans les journaux
est une pensee divine aussi; car Dieu veut qu'en depit des erreurs de
point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondes ou
non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la notre,
qui represente, a travers toutes les vicissitudes, les idees les plus
avancees, de l'univers? Ou est donc, _ailleurs_, le maitre absolu qui
sentirait qu'un patriotisme heroique, inebranlable, dans le sein d'un
homme enchaine, est une raison plus forte que la raison d'Etat? Il faut
gouverner des Francais pour avoir cette lueur, de verite, au milieu de
l'enivrement du pouvoir.

Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront
de refuser, j'en suis sure. Vous serez force, d'ailleurs! La prison ne
reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller
de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous etes libre sans
conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une
porte de derriere pour vous exiler apres cette parole?

Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent
pas. Ils ne l'oseront pas, j'espere.

Restez avec nous; on s'amoindrit a l'etranger, on voit faux, on
s'aigrit; on arrive, par nostalgie, a maudire la patrie ingrate, et,
par la, on devient ingrat soi-meme. Venez a nous qui avons soif de vous
voir; rappelez-vous ce reve doux et dechirant que je faisais encore,
pendant que vous etiez en jugement a Bourges: je vous appelais a Nohant,
je voulais vous y garder longtemps, refaire votre sante ebranlee, et
vous demander de me donner, a moi, cette sante morale qui ne vous a
jamais abandonne. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai a Paris
pour une quinzaine, et je veux, de la, vous ramener a Nohant. Je vous y
verrai, n'est-ce pas, tout de suite, a Paris? Ecrivez-moi un mot, que je
sache ou vous etes. Moi, je demeure rue Racine, 3, pres l'Odeon.

Il y aura des miserables, peut-etre, qui diront que vous avez fait
agir pour obtenir votre liberte. Oui, il y a, en tout temps, des
calomniateurs, des laches qui haissent par instinct la candeur et la
vertu. J'espere que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi,
je me tiens sur la breche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une
derniere lettre de vous, ou vous me dites ce qu'il y a dans celle que
l'empereur a lue. Je l'ai baisee avec respect, cette lettre qui
me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie.
Gardons-le, ce sentiment; defendons-le contre la hideuse joie d'une
_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tue la Republique
en disant: "_Tout!_ les Cosaques meme, plutot que le socialisme!"
Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: "_Tout!_ les
Cosaques memes, plutot que l'Empire." Et, si l'on nous dit que nous
trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose a
faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a
tant saigne, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un
jour la justice que vous refusent les hommes.

J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice
etait rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, a mon reveil!
Quelle joie dans la maison, meme pour ceux qui ne vous connaissent pas!

Si vous n'avez pas le temps d'ecrire, faites-moi donner avis de ce que
vous faites, par quelque ami.

GEORGE SAND.




CCCLXXXI

AU MEME

                                 Paris, 28 octobre 1854

Mon ami,

Vous vous calomniez quand vous dites: "J'ai agi dans un moment de
surprise, en songeant plutot a mes interets propres qu'a ceux de la
cause."

Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois
votre vie et votre repos a l'interet moral de la cause. Moi, j'aurais
eu, _j'avais_ une autre appreciation de cet interet. Votre action n'en
est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon
sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charite
peut faire taire l'honneur meme. Je ne dis pas le veritable honneur,
celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais
l'honneur visible et brillant, l'honneur a l'etat d'oeuvre d'art et de
gloire historique. Cet honneur-la, de meme que celui du coeur, s'est
empare de votre existence. Vous etes deja passe a l'etat de figure
historique et vous representez, de nos jours, le type du _heros_, perdu
dans notre triste societe.

Laissez-moi pourtant defendre la charite, cette vertu toute religieuse,
toute interieure, toute secrete peut-etre, dont l'histoire ne parlera
pas et qu'elle pourra meme meconnaitre absolument. Eh bien, selon moi,
la charite vous criait: "Restez, taisez-vous! acceptez cette grace;
votre fierte chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots.
Elle condamne a l'exil eternel les proscrits de Decembre, a la mendicite
ou a la misere dont on meurt, sans se plaindre, des familles entieres,
des familles nombreuses."

Ah! vous avez vecu dans votre force et dans votre saintete! vous n'avez
pas vu pleurer les femmes et les enfants?

Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blame, on fletrit les peres de
famille qui demandent a revenir gagner le pain de leurs enfants, cela
est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aime
jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner
leurs fils a la honte de la mendicite et leurs filles a celle de la
prostitution; car vous savez bien que le resultat de l'extreme detresse;
c'est la mort ou l'infamie.

Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs freres fussent
des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-etre aviez ce
droit-la! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi;
j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que
l'exil eut tues, sortir ceux qui en restant eussent ete immoles. J'ai pu
bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le
trouvent mauvais; ah! cela m'est bien egal! Je ne meprise pas les hommes
qui ne sont pas des heros et des saints. Il me faudrait mepriser trop
de gens, et moi-meme, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au
spectacle de la souffrance.

Et puis, je ne suis pas bien sure que ceux qui ont sacrifie leur
activite, leur carriere, leur avenir politique, leur reputation meme,
n'aient pas ete, en certaines circonstances, les vrais saints et les
vrais martyrs. L'intolerance et le soupcon, l'orgueil et le mepris,
voila de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternite!

Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensee vient
de Dieu. S'il en envoie a nos adversaires, devons-nous y repondre par
le dedain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensees de
justice et de reparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins
lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons
pas aux faibles qui succombent!

Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme,
et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de
tendresse et de piete dans le coeur.

Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnegation, et, vous,
avez-vous ete trop loin dans l'amour de votre propre dignite? Que Dieu,
qui sait nos intentions pures, pardonne a celui de nous qui se trompe.
Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet
Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de
certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue,
c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de maniere a pouvoir
monter toujours.

J'ai a cet egard une serenite d'esperance qui m'a toujours soutenue ou
consolee, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un
astre mieux eclaire, ou nous reparlerons-de ces petits evenements
d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.

Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui,
mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer a Nohant, je
vous aurais dit le livre que vous avez a faire et que vous ferez quand
meme, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaitre dans
son ensemble et dans sa signification le resume de votre propre mission.

Ce livre, j'y pensais le jour ou j'ai appris votre delivrance. Je vous
entendais me dire: "Je ne suis pas un ecrivain de metier, je ne suis pas
un assembleur de paroles." Et je vous repondais, dans mon reve: "Vous le
ferez a Nohant; je l'ecrirai sous votre dictee, et il remplira le monde
d'une grande pensee et d'une utile lecon." Il y a un point de vue plus
vaste et plus humain que l'etroite piete de Silvio Pellico. Et le notre,
nous eussions pu le dire sans etre condamnes ni poursuivis par aucun
gouvernement, tant nous eussions ete dans des verites superieures a
toute societe et a nous-memes.

Vous ferez ce livre, je le repete. Vous le ferez autrement; je regrette
seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fut
venue en commun.

Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage
aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du theatre en ce moment-ci. Il me
tarde de retourner a mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours;
c'est la que vous pourrez toujours m'ecrire. Ne me laissez pas ignorer
ce que vous devenez.

A vous.

G. SAND.




CCCLXXXII

AU MEME

                                 Nohant, 27 novembre 1854.

Mon ami,

Vous etes bon; oui, _bon!_ ce qui est etre grand plus que ceux qui ne
sont que grands. Je vous ai presque gronde, et vous me repondez, avec la
douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose,
qu'un seul point, ou je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est
quand je m'afflige et me desole de ne pas vous voir. Je ne vous ecris
pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'etre non dangereusement, mais assez
cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je
me trouve dans un arriere de travail effrayant.

Ou que vous soyez, ecrivez-moi quelquefois. A present que vous etes un
peu plus a vous-meme qu'en prison, causons de loin; mais, au moins,
causons de temps en temps.

Ou que vous soyez, apres avoir repris a la vie physique, dont vous devez
avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et ecrivez. Vous avez de
bonnes choses a nous dire, meme en dehors de ce vain monde des faits.
Votre ame a monte plus haut que les notres, et ces _romans_ que vous
avez faits, entre ciel et terre dans les reveries de la prison, vous
nous les devez.

Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis a vous de coeur et d'esprit.

G. SAND.

30 _novembre_. Emile, occupe pour Maurice d'une copie assez longue, ne
m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la
mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que
je pense a vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les emotions,
chagrin ou contentement, reflexion ou lecture, chaque fois que mon ame
travaille, languit ou s'eleve, je me compose un ciel, c'est-a-dire,
selon Jean Reynaud, une terre, un monde, ou j'espere aller, et tout de
suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.
Et puis, dans les epreuves veritables, je pense aussi aux devoirs de
cette vie ou nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi
un mot vieilli, mais toujours bon), se presentent devant moi pour me
donner de la volonte. Vous avez ete bien malheureux, mon ami, et,
pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous etes le plus heureux des
hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'equilibre le
plus divin. Vous avez la certitude d'une recompense la-haut, tandis que,
nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dedommagement.

Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Emile. Il est prolixe,
c'est sa nature, en ecrivant. Il ne vous entretient que de nos malades,
comme si c'etait bien interessant. Il ne se dit pas assez que vous
recevez trop de lettres et que vous y repondez trop fidelement.--La
seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit,
et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir
qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des
_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui
brulait d'aller la-bas, et qui y aurait ete, sans la crainte de mon
desespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empeche de suivre son
idee, qui etait a la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais
bien souffert!--Voila que je fais comme Emile, et que je vous entretiens
de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'etre dit.

Quand c'est a vous que je parle, je voudrais n'avoir a vous entretenir
que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux,
un jour ou l'autre, faire un livre la-dessus que je vous dedierai. Je
travaille comme un negre pour de l'argent; il en faut pour les autres.
Mais ce devoir-la est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an a
moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?

Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous declare
qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_.




CCCLXXXIII

A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.

                                 Nohant, 7 janvier 1855.

_Ils_ et _elles_ sont arrives ce soir bien vivants, et je ne peux
pas vous depeindre la scene d'etonnement et d'admiration de toute la
famille, betes et autres, a la vue de ces superbes animaux.

Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau
a voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite
installe la compagnie dans son domicile et mis a l'engrais toute la
valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions
vont etre affichees a toutes les portes de l'etablissement, et j'aurai
le plaisir d'y veiller; car ce monde-la en vaut la peine.

Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et
d'obligeance! C'est si aimable a vous et si fort sans gene de ma part,
que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gre d'avoir
pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez force de veiller
vous-meme a tout ce detail, et je vois que vous avez choisi de main de
maitre et surveille cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci
donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.

J'aime bien les poules que vous expediez; j'aime encore mieux celles que
vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir a Nohant mettre
le nez dans notre famille, parce que je suis sure que vous vous y
trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me
l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne
teniez parole.

Maurice vous envoie toutes ses poignees de main et remerciements; car
il etait comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de
merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui
relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.

Veuillez croire a toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.

GEORGE SAND.




CCCLXXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 7 fevrier 1855.

Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette
relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne
peux pas encore parler de cette douleur, elle m'etouffe toujours et j'en
dirais trop!

Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuee, ma pauvre enfant[1], tuee de
toute facon. Ah! monsieur, sauvez la votre, ne la laissez pas sortir de
l'infirmerie, et, quand elle sera guerie, otez-la de cette pension ou
la malproprete est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement
mourir leurs enfants quand ils les ont aupres d'eux. Ils ne se fatiguent
pas d'une longue convalescence a surveiller, les parents qui sont de
vrais parents.

Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on
peut negliger et oublier. Ma pauvre fille n'eut pas laisse mourir la
sienne, et moi aussi, je suis bien sure que je l'aurais sauvee! Je n'ai
pas l'honneur de vous connaitre, monsieur, mais je suis bien touchee de
ce que vous me dites.

Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sinceres pour
votre chere petite. Ma fille vous remercie aussi.

GEORGE SAND.

  [1] Sa petite-fille Jeanne Clesinger.




CCCLXXXV

A EDOUARD CHARTON, A PARIS

                                 Nohant, 14 fevrier 1855.

Cher ami,

Je vous ai laisse souffrant. Etes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y
a bien longtemps que je veux vous ecrire. J'allais vous adresser une
longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais
lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappee tout a coup! d'abord j'ai
perdu deux de mes amis, et faut-il etre assez malheureux pour avoir a le
dire, cela n'etait rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que
j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parle et dont l'absence, vous le
savez, m'etait _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait
confiee. Le pere resistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine
sournoise, instinctive, non motivee sur des faits que je sache, mais
ancienne et tenace, excitait contre moi, ce pere m'eut de lui-meme
ramene l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le
conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement
n'etait pas executoire sur-le-champ. J'ecrivais en vain a ce dur et
froid avocat que ma pauvre petite etait mal soignee, triste et comme
consternee dans cette pension ou il l'avait mise, lui! Et, pendant ces
pourparlers, le pere faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans
s'apercevoir qu'elle etait en robe d'ete. Le soir, il la ramene malade
a la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait ou. L'enfant
avait la scarlatine. Elle en guerit tres vite, mais le medecin de la
pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins
quarante jours de soins extremes et d'atmosphere egale. On n'en a pas
tenu compte. On a appele sa mere et on a consenti a lui laisser soigner
l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en
souriant et en parlant, etouffee par une enflure generale, sans se
douter qu'elle fut malade, mais frappee de je ne sais quelle divination
et disant d'un air tranquille: "Non, va, ma petite maman, je n'irai
pas a Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!"--Ma pauvre fille me l'a
apportee, elle est a Nohant!--Elle a de la force et de la sante, Dieu
merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant
que tout est calme, _arrange_, et que la vie recommence avec cet enfant
supprime de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi,
et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire,
c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout
cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'etablir, mais j'en
etais sure et j'en suis sure. Je vois la vie future et eternelle devant
moi comme une certitude, comme une lumiere dans l'eclat de laquelle les
objets sont insaisissables; mais la lumiere y est, c'est tout ce qu'il
me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien
qu'elle est mieux que dans ce triste monde, ou elle a ete la victime des
mechants et des insenses. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle
me reconnaitra, quand meme elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus.
Elle etait une partie de moi-meme, et cela ne peut etre change. Mais ces
beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur cote dangereux.
On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait
savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la
volonte; le devoir est si clairement trace, qu'il n'y a pas de revolte
possible; mais je sens mon ame qui s'en va malgre moi. Elle ne se
detache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire
a sa tache et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit
ce qu'il y a au dela de la vie de ce monde, plus elle se separe de la
volonte, qui se trouve insuffisante. Je dis l'ame, faute de savoir dire
ce que c'est qui me quitte; car la volonte ne devrait pas etre quelque
chose en dehors de l'ame; mais la volonte ne retient pourtant pas l'ame
quand l'heure est venue.

Ne repondez pas a tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent
quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ebranlee, ils
s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps
possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils
passer le mois prochain dans le Midi pour me guerir d'un etat
d'etouffement qui a augmente et qui n'a rien de serieux cependant.

Je passerai quatre ou cinq jours a Paris au commencement de mars, pour
prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant,
je voudrais bien vous voir et vous charger de dire a l'auteur de _Ciel
et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublee que je suis trop
personnellement, et justement a cause de cette question de vie et de
mort qui est la. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de
l'esprit humain.

Il m'avait jetee dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un
volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je
peux me remettre a ecrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas
sure que ce cote de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de
moi ni en moi, ma vie avait passe dans cette petite fille depuis deux
ans. Elle m'a emporte tant de choses, que je ne sais pas ce qui me
reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que
ses poupees, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions
ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits
ouvrages, ses gants, tout ce qui etait reste autour de moi, l'attendant.
Je regarde et je touche tout cela, hebetee, et me demandant si j'aurai
mon bon sens, le jour ou je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas
et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.

Vous voyez, je retombe toujours dans mon dechirement. Voila pourquoi
je ne peux ecrire presque a personne. Il y a peu de coeurs que je ne
fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, a
vous, parce que vous etes comme moi a moitie dans l'autre vie, et, pour
le moment, j'espere avec la bienfaisante placidite que j'avais naguere,
quand je n'etais pas si fatiguee d'attendre.--Mais vous aviez le corps
malade. Dites-moi donc que vous etes mieux, avant que je quitte Nohant.
Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre a l'habitude
dans le monde des idees ou je vois trop en poete, c'est-a-dire avec
ma sensibilite plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidite
soutenue dans ce monde-la, il me semble. C'est la qu'il faudrait pouvoir
toujours regarder, sans preoccupation des soucis inevitables de la vie
materielle, des devoirs qui excedent quelquefois nos forces, et sans
ces dechirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi
providentielle a coup sur que la tendresse folle des meres; mais la
Providence est bien dure a l'homme, a la femme surtout. Cher ami, adieu;
je suis a vous de coeur et d'esprit.

G. SAND

  [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud.




CCCLXXXVI.

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE

                                 Nohant, 14 fevrier 1855.

Ma chere mignonne, si je ne t'ecris pas, tu sais que ce n'est pas trop
ma faute. Je suis toujours malade, etouffee, j'ai des douleurs partout,
je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.

J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; a present,
je paye ce courage-la en detail par une fatigue extreme.

Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer
le mois de mars a Nice ou a Genes, et je le lui ai promis.

Je suis desolee de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquietent tant. On
peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
sais par experience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
nerfs, a soi-meme et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
ce froid de Luneville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
La gene est l'obstacle a tout. Il faudra que je revienne presque tout de
suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la meme chose. Ce
ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?

Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporte son voyage, et s'il
avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
bien soin de lui et ne t'en separe qu'a bonnes enseignes.

Solange est a Paris mieux portante et plus tranquille du cote de ses
affaires. Son pere s'execute un peu avec elle, son mari pas du tout.
Elle pensait pouvoir t'etre utile, et, sans notre malheur, je suis sure
qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
elle pourra sortir et se montrer un peu.

Embrasse toute ta chere maison pour moi: George, Charles et Marie, a qui
je n'ai pas la force d'ecrire. Je n'ecris plus a personne, je ne peux
pas. Chaque fois que je parle de moi, meme pour dire un mot, je me sens
comme prise de fievre pour toute la journee; c'est un etat maladif
certainement et qui passera. Ne t'en inquiete pas, j'y fais et j'y ferai
mon possible. Je t'embrasse de toute mon ame. Ah! ma pauvre enfant, que
je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!




CCCLXXXVII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 24 fevrier 1855.

Cher enfant,

Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhume, tout va bien
pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
mais comme de tres precieux voyageurs allant a la decouverte de la
Mediterranee.

Quant a Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pieces. Il
y a pourtant une observation a faire, c'est que toutes les pieces qu'on
ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Demon
du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succes, tandis que les autres
sont tombees ou ont eu un court succes. Je n'ai jamais vu que les idees
des autres m'aient amene le public, tandis que mes hardiesses ont passe
malgre tout.

Et quelles hardiesses! Trop d'ideal, voila mon grand vice devant les
directeurs de theatre.

J'ecouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'ecouterai ses
projets d'_amelioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
la piece, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, decidee. Je suis
lasse du theatre d'abord, et puis encore plus lasse des hesitations ou
l'on me jette sur moi-meme. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
Ma maniere et mon sentiment sont a moi. Si le public des theatres n'en
veut pas, soit, il est le maitre; mais je suis maitre aussi de mes
propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera force
d'avaler au coin de son feu.

Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnes
pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
papiers, correction d'epreuves. Tout cela n'est pas fort interessant,
surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
jeter, a travers tout cela, les profondes reflexions et les lumineux
apercus de _tes sciences_.

Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
t'embrasse de toute mon ame. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
amities. Emile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.




CCCLXXXVIII

A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 27 fevrier 1855.

Mademoiselle,

Je vous conseille et vous prie, meme, puisque vous avez la bonte de
compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu ou vous
souffrez tant, et d'aller vivre a Paris; vous y trouverez les nobles
distractions dont une ame comme la votre a besoin, la musique, les arts
et des relations que votre intelligence elevee et votre coeur genereux
sauront vite creer.

Si le catholicisme vous est necessaire, vous rencontrerez certainement
un directeur de conscience assez eclaire pour vous guerir de cette
maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
il ne faut pas qu'une ame comme la votre succombe a ces vaines terreurs.
Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
ignorante pour vous les indiquer; mais ecrivez a M. Jean Reynaud,
envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par la que je vous
connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
frivole inquietude.

Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientot
dix ans que vous m'ecrivez ces grandes lettres ou, au milieu des
contradictions et des troubles d'une pensee ardente, j'ai toujours
trouve, votre bonte si entiere, si spontanee, si naive, et votre
jugement si genereux et si droit en tout ce qui est essentiel!

Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
mieux, quittez cette solitude ou vous vous consumez, ou ce qui vous
entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser a lui, sans
qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaitre a lui; son livre m'a
fait un grand bien, a moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
raisonnee de tous mes instincts; car mon courage a ete bien eprouve
dernierement!

J'ai perdu une enfant adorable et adoree, la fille de ma pauvre fille.
Je viens d'etre malade, ce qui m'a empechee de vous repondre, et,
maintenant, je suis encore si delabree, que mon fils, mon cher fils,
m'emmene voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
serai de retour a Nohant, ou vous m'en verrez, j'espere, de meilleures
nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
probablement a Paris. Si vous realisez votre tentation d'y aller
demeurer, faites-le-moi savoir a Paris, dans les premiers jours de mai.

Pardonnez-moi de vous repondre si peu, je suis brisee encore, mais _je
crois_. Je suis sure de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
et, vous dont le coeur est si pur, vous devez etre sure aussi de votre
avenir. Douter de la bonte de Dieu est une faiblesse de notre nature.
Mettez toutes les forces de votre esprit a croire a cette bonte, et vous
sentirez qu'elle a son reflet en vous-meme.

N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
on le comprend, le courage consiste a ne pas la desirer trop.

A vous de coeur toujours, chere ame en peine.

GEORGE SAND.




CCCLXXXIX

A M. EUGENE LAMBERT, A PARIS

                                 Frascati, mars 1855.

Mon cher Lambruche,

Tout va bien, Maurice nous a donne quelque inquietude, non pas a cause
de la maladie qu'il a eue, mais a cause de celle qu'il aurait pu avoir.
Heureusement, il a passe a cote, grace a un bien bon medecin, excellent
homme par-dessus le marche. Il y a eu necessairement pour nous un peu
de spleen a Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
triste.

D'ailleurs, Rome, a bien des egards, est une vraie _balancoire_; il faut
etre ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
bout de trois jours, que ce qu'on a a voir est absolument pareil a ce
qu'on a deja vu sous le rapport de l'aspect, du caractere, de la couleur
et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le detail des
ruines, des palais, des musees, etc., et, la, c'est l'infini; car il
y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-a-dire voulant vivre
de sa propre vie, apres s'etre un peu impregne des choses exterieures,
on ne trouve pas son compte dans cette ville du passe, ou tout est mort;
meme ce que l'on suppose encore vivant.

C'est curieux, c'est beau, c'est interessant, c'est etonnant; mais c'est
trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
ce fameux livre de _Rome au siecle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
Rome a toutes les epoques de son existence; il faudrait vivre la-dedans,
l'esprit tendu, la memoire mirobolante et l'imagination eteinte.

Il fut un temps, _sous l'Empire_, ou l'on s'asseyait _sur le troncon
d'une colonne_, pour mediter sur les ruines de Palmyre; c'etait la
mode, tout le monde meditait. On a tant medite, que c'est devenu fort
_embetant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passe plusieurs
journees a regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de la et voir la nature.
Mais, a Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'a ce que,
tout d'un coup, viennent la chaleur ecrasante et le mauvais air. La
ville est immonde de laideur et de salete! c'est la Chatre centuplee en
grandeur; car c'est immense et orne de monuments anciens et nouveaux qui
vous cassent le nez et les yeux a chaque pas, sans vous rejouir, parce
qu'ils sont etouffes et gates par des amas de batisses informes et
miserables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
hideux.

La campagne de Rome si vantee est, en effet, d'une immensite singuliere,
mais si nue, si plate, si deserte, si monotone, si triste, des lieues de
pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se bruler le peu
de cervelle qu'on a conserve apres avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
on est sorti de cette immensite plate, quand on arrive au pied des
montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
troisieme ciel. C'est la que nous sommes. Nous avons amene Maurice,
encore tout detraque, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
eu un rayon de vrai soleil, le voila tout gaillard et passant la journee
sur ses jambes.

Le lieu ou nous sommes est si beau, si etrange, si curieux, si sublime
et si joli en meme temps, que j'en aurai pour toute une saison a te
raconter. Rejouis-toi donc de notre fortune presente; car nous sommes
enfin payes de nos fatigues et de nos deceptions, payes avec usure. Tu
peux lire ma lettre a Solange. Tu sauras comment nous sommes campes;
mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idee. C'est a chaque pas
une decouverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passe la journee
dans un immense palais entierement abandonne au haut d'une colline. J'ai
pense a toi, mon petit Lambert.

Ah! qu'on serait heureux d'etre riche et d'associer tous ses enfants aux
vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
abandonnees, de rocailles brisees, de statues sans nez, d'herbes folles,
de mosaiques couvertes de gazon et d'asphodeles! C'est a en rever; et
des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
insense ensevelis sous la misere; et tout cela au sommet d'un panorama
de montagnes, de terres, de mers a donner le vertige. C'est trop beau.

Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
quand nous serons decides sur la suite du voyage, nous te donnerons de
nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
mienne. Au revoir au mois de mai.

Pense a nous.

G. SAND.




CCCXC

A M. JULES NERAUD, A LA CHATRE

                                 Frascati, 14 avril 1855

Cher ami,

Nous sommes a Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
une semaine. Maurice, apres avoir ete assez souffrant au debut de notre
installation, va si bien, qu'il ne songe qu'a manger, dormir et courir.
Je suis ce regime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complete. Se
lever matin, faire cinq ou six lieues a pied tous les jours, rentrer
affamee, tomber de sommeil apres un affreux diner de gargote que
l'appetit fait trouver bon, je vous laisse a penser si c'est la une
vie interessante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
souvenirs qui m'interesseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
songer a ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.

C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
de la sublimite des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnee de
montagnes. Mais les details, les ruines, les palais, les eglises, les
collines, les lacs, les jardins, tout cela parait hors de proportion
avec la scene qui les continue.

Pour nous autres, c'est une maniere de vivre tres recreative, que de
courir toute la journee dans la solitude et de decouvrir nous-memes le
pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade a Crevant ou
au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
Regille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
les choses sont charmantes, voila ce qui est certain.

Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
et beaucoup de froid _a la maison_; car la temperature exterieure,
quelque privee de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
voutes, stuques, peints a fresque, disposes en tout pour l'ete. Rien ne
ferme et le peu de cheminee qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
avons couru par tous les temps.

Le jour de Paques a ete aussi un beau jour tres chaud; nous l'avons
passe a Rome, ou nous avons recu la benediction _urbi et orbi_. C'est
une ceremonie tres vantee, mais qui n'est pas mise en scene avec art. Le
gout francais manque a toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
avec respect. Ici, en plein desert, on marche sur le reseda, sur les
narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
vous fais grace, a vous qui ne connaissez que les tulipes.

Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
bavarderons a satiete a Nohant; car, ici, tout est different, depuis _a_
jusqu'a _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et betes, coutumes, idees,
besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
puissance de seduction de ce pays autant qu'on me l'avait annonce. Trop
de choses sont en desaccord avec notre maniere de voir et de sentir;
mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fut-ce que pour aimer
davantage cette douce France au ciel gris, ou les hommes, si peu hommes
qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.

Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai recu, ce soir,
votre lettre du 4 avril. Vous vous etonnez du temps qu'elles mettent a
voyager, les lettres! Ah bien, je m'etonne, moi, du contraire, a present
que je vois comment sont arrangees ici les choses les plus simples de
la vie materielle. Ne vous desolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
regrette sans doute; mais, quand on recoit des nouvelles de tout son
monde, apres les malheurs qui nous ont frappes dans notre nid, on
s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
menagerie...

Nous vous chargeons de toutes nos amities pour la maisonnee. Quant a nos
amis, a qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
encore plus. J'ai toujours le projet d'ecrire a tous, et je n'ai pas
trouve encore un jour de lucidite, au milieu de cette fatigue ou je
me jette. Elle est veritablement excessive; mais je crois que je m'en
trouverai bien; car je fais des progres etonnants dans l'art de grimper.
Je vais tous les jours a une lieue, au moins, et souvent a une lieue
et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
j'allege ma demarche, deja peu legere, d'un tas de pierres dont je
remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
quelque desert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrasses d'expliquer
la presence.

Bonsoir encore, mon bonhomme. Ecrivez encore a Genes, si vous ecrivez;
car c'est toujours par la que nous repasserons vers la fin du mois. A
vous de coeur.

  [1] Un aigle noir apprivoise qui avait pris sa volee.




CCCXCI

A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE

                                 La Spezzia, 9 mai 1855.

Cher ami,

Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
viens seulement de recevoir la votre et la douloureuse nouvelle qu'elle
m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
me frapper, apres tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
annees, mes pauvres enfants! La vie generale tuee en nous et autour de
nous, Dieu aurait du nous laisser au moins la vie personnelle, celle
de la famille et de l'amitie. Et cependant tout nous quitte a la fois!
C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
doute moins que jamais; mais que toutes ces separations sont navrantes
pour ceux qui restent!

J'etais tout a l'heure au bord de la mer, dans un endroit delicieux, des
rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberte
jusque dans le sable de la greve. Pendant que mes enfants etaient a
quelque distance, j'occupais ma promenade, comme a l'ordinaire, a
ramasser des plantes. Voila deux mois qu'a chaque individu nouveau pour
mes yeux, je le place dans un livre expres, en me disant que mon pauvre
ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
Ainsi, a chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense a
lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois a mes cotes. Eh bien,
dans ce moment, dans cette occupation meme, a laquelle mon souvenir
l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
reverrai plus!

Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
et je crois vous avoir dit que j'avais retrouve et relu toutes
ses lettres; c'etaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poesie,
d'intelligence claire et de sentiment colore de la nature. Je me disais
que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Memoires_.

Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
enregistre les petits evenements avec sa grace et son heureuse
philosophie. C'etait donc comme un pressentiment d'une separation
prochaine, ce rapprochement de ma pensee avec la sienne, apres des
annees d'une tranquille separation de fait; car je ne le voyais presque
plus, ses habitudes et ses gouts le retenant chez lui comme moi chez
moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout pres et
je me disais qu'a toute heure, je pouvais le voir, lui ecrire ou lui
parler. Il a toujours ete pour moi le plus sage et le plus reconfortant
ami possible.

Vous dites bien, le voila heureux et en possession d'une science sans
mysteres et de jouissances durables; relativement au triste monde ou
nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
troublee; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
coeur est brise autant de la douleur de ma pauvre Angele[2] que de
la mienne propre. Pauvre chere enfant, que de dechirements repetes!
Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a donnees! Helas!
je ne peux rien faire pour elle que de la cherir. Nous ne pouvons nous
epargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
se donnant soi-meme a la place de ceux que la mort veut prendre!

Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'a vous, combien il est affecte
pour sa part (car ce pauvre ami avait ete paternel pour son enfance) et
pour celle qu'il prend a votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
sans oser l'interroger. J'etais un peu malade, et il n'a voulu
m'apprendre la verite que ce matin; c'etait dans un des plus beaux
endroits de la terre, et il me semble que cette ame fraternelle est
venue me parler la et chercher elle-meme a me consoler de son depart.
Combien de fois il m'avait parle de la mort! Il fut un temps ou il
partageait mes croyances en l'autre vie, et ou, dans des heures de
spleen, car il en avait dans son intarissable gaiete, il me disait et
m'ecrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.

Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Genes, de la
tout de suite pour Marseille, et je pense etre a Paris le 15 mai. Je
n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
j'espere etre chez nous le 20.

Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimes. Je vous embrasse de coeur.

  [1] La mort de Jules Neraud (le Malgache).
  [2] Madame Angele Perigois, fille de Jules Neraud.




CCCXCII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 12 juillet 1855.

Chere Altesse imperiale,

On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Felix
Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu deja vous
interesser. C'est le plus honnete homme de la terre et qui n'a qu'un
defaut, celui d'ecrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'etre
devoue avec enthousiasme a un gouvernement qui, a l'exemple de tant
d'autres, ne recompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
cote ceux dont il est sur. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
monde sous tous les regimes; mais la persecution, envers les siens,
c'est du luxe.

Tachez de faire reparer cette injustice et de dedommager ce digne et
excellent homme, qui a depense tout son petit avoir pour les pauvres de
sa commune. Il est capable, archicapable d'etre un excellent prefet,
et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
sous-prefet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
me dit qu'il vous a meme ecrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
sans partialite pour lui, je le recommande a votre attention, a votre
equite, et a cette bonte que je connais si bien.

A vous de coeur, vous le permettez toujours.

GEORGE SAND.

Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulierement connue.




CCCXCIII

A M. ***

                                 Nohant, 23 juillet 1855.

Monsieur,

Il ne m'a pas ete possible de prendre plus tot connaissance de votre
lettre. Apres l'avoir lue, j'ai ferme le manuscrit sans le lire. Je ne
donne pas de conseils, ce n'est pas mon etat, et j'ai jure de ne jamais
etre le juge d'une oeuvre inedite, n'ayant jamais pu dire la verite a un
poete sans le facher, quand je contrariais ses esperances. Je ne doute,
monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincerite en vous parlant
ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir litteraire,
il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez impose.

J'aime mieux ne pas savoir a quoi m'en tenir, et refermer desormais tous
les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
nombre, qu'avec toute la bonne volonte du monde, je ne pourrais jamais
suffire a en prendre connaissance.

Ne vous decouragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous eclairer et
que c'est un des devoirs les plus delicats, et les plus penibles de
l'amitie.

Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.

GEORGE SAND.

Le paquet cachete est dans mon bureau a votre adresse. Si je dois vous
le renvoyer, veuillez ecrire un mot a M. Manceau, a Nohant, et, pour
simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
absence, veuillez lui reclamer le numero 104.




CCCXCIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 20 aout 1855.

Chere belle et bonne que vous etes, je ne vous tiens pas quitte de
Nohant, et, puisqu'on me joue decidement a l'Odeon le mois prochain,
j'irai vous reclamer pour une plus longue vacance si vous etes libre. Je
viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser a notre _Lys_.
N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entiere.

Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
pourquoi sont-ils tous si laids?

C'est probablement pour cela que j'aime si peu a m'occuper des miennes.
Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
dit: "Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande."

Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai a ce
qu'on me dira par vous.

Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
bonnes parties de la piece restent et que celles dont, malgre votre
jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas ete
satisfaite, s'en aillent franchement.

Envoyez a votre frere tous mes regrets et toutes mes sympathies.

Recevez les hommages de mon fils, et, quant a moi, croyez-moi bien a
vous de coeur et d'esprit.

GEORGE SAND.

_Moliere_ est tout a vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
jouer cela. Tachez de jouer quelque chose quand je serai a Paris.

Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
pense qu'il faut arranger _Moliere_ aussi... Ce sera fait.





CCCXCV

A LA MEME

                                 Nohant, 4 septembre 1855.

Ma chere belle et bonne,

Ce n'est plus la piece que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
mais, en la relisant seule, j'ai trouve de si grandes revolutions a y
introduire, que j'ai remis cela paresseusement a l'annee prochaine. Et
puis j'ai pense a vous et a toute sorte de choses, et j'ai fait une
autre piece en cinq actes ou je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
de ceux que je connais au Theatre-Francais.

Nous verrons a remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais etre
_cause_ qu'un artiste fut enleve a Montigny, que j'aime de tout mon
coeur, et, quand meme je ne serais qu'une cause passive, je suis sure
que je lui ferais de la peine.

D'ailleurs et avant tout, me voila dans un autre sujet qui me plait et
m'amuse, ou votre personnage est dix fois mieux developpe et plus fait
pour vous; ou Bressant serait tout a fait l'homme qu'il me faut, et ou
madame Allan nous resterait dans un role qu'elle fera comique et ou elle
restera _belle_; car j'etais chagrine de la vieillir.

J'irai a Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la piece. Elle ne
sera pas encore ecrite. Le dialogue est pour moi la seconde facon; car,
du gros manuscrit que j'ai la sous la main, il ne restera que ce qui
doit rester. Je demanderai a M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
comme quoi le manque de parole du ministere a propos de _Flaminio,
autorise_ en cinq actes et non tolere en quatre, puisqu'on m'a fait
afficher un prologue et trois actes, m'est reste sur le coeur, non pas
comme une rancune, je ne connais pas ca, mais comme une mefiance des
gracieusetes qu'on appelle eau benite de cour.

Nous conviendrons de quelque chose serieusement; car je ne veux pas
faire un gros travail _ad hoc_ pour le Theatre-Francais pour _m'ouir
dire_ que l'on a change d'idee. Rien n'est plus contrariant que d'ecrire
pour certains artistes, et d'etre force d'adapter ensuite la forme aux
qualites d'autres artistes, qui ne sont jamais les memes qualites. Je
m'occuperai aussi de _Moliere_, M. Doucet me dira par quoi l'on prefere
commencer. Moi, je prefere que l'on commence par _Francoise_; c'est
ainsi, jusqu'a nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.

A vous de coeur, ma bien charmante heroine. Aimez-moi comme je vous aime
et comme je vous comprends.

GEORGE SAND.




CCCXCVI

A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]

                                 Nohant, septembre 1855.

Si mon _collaborateur_ se place a ce point de vue, il lui sera facile
d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me presenter, la moelle
qui peut etre mise sur mon pain. Il y a dix mille manieres d'etre
impressionne. Je n'en ai qu'une, parce que, malgre moi, mon esprit est
un peu plus absolu que mon caractere. Sera-ce un inconvenient dans un
ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit expose de principes
bien simples et bien naifs, mais invariables, une fois admis, notre
travail doit s'en trouver eclairci et soutenu sans trop de defaillance
d'un bout a l'autre.

En partant de ces idees, nous avons, c'est-a-dire vous avez a chercher,
dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractere
particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
leur amour, puis les faits, le but atteint ou manque, le resultat bon
ou mauvais; car nous ne nous generons pas trop avec eux, et nous
raconterons peut-etre de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
a l'excellence de notre theorie, par la critique qu'il nous conviendra
d'en faire. Vous avez a fouiller dans les bibliotheques, dans les ecrits
de ceux qui ont ecrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
madame Duchatelet, comme dans les sonnets de Petrarque, et, la, vous ne
prendrez que les points culminants qui eclaireront l'application de ma
theorie. Exemple: Voltaire et madame Duchatelet s'aimaient-ils par le
coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
s'aimaient que par l'intelligence. Voila pourquoi leur amour etait
incomplet. Mais c'etait encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
de ces belles regions, et le mariage de deux esprits superieurs vaut
bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
resultats.

Agnes Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commenca-t-elle comme
une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
l'un ou l'autre seulement) furent-ils si emus et si possedes par le roi,
que l'enthousiasme prit naissance dans l'ame de cette femme, comme une
revelation? Honneur a _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
d'Agnes, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
memoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: "C'est l'amour qui a
revele le patriotisme a Agnes;" ou bien: "C'est le patriotisme qui lui a
inspire l'amour."

Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
(qui a les oreilles coupees). Voici les vers:

  Gentille Agnes, plus de los tu merites,
  La cause etant de France recouvrer,
  Que ce que peut dedans un cloitre ouvrer.
  Close nonain, ou bien devot ermite.

C'est la une digression. Revenons a notre histoire.

Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons a
moraliser. Et, dans l'antiquite, que de choses belles ou curieuses a
mettre en ordre ou en relief!

Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
engagee sur l'honneur a tout rediger. Vous voyez que mes editeurs sont
des imbeciles; mais ils sont tous comme ca. Pourtant, si j'ai des
millions de pattes de mouche a tracer, je crois que vous aurez de la
besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer a Paris, il faudra
donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
biographie, et des extraits des livres, lettres ou poesies a citer. Ne
vous donnez pas la peine de conclure ni de rediger avec le moindre soin.
Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
des passions est quelquefois dissemine et veut etre peche a la ligne
dans un etang), il faudra emprunter l'ouvrage a la Bibliotheque et me
l'envoyer. Pourvu qu'il soit en francais, car je n'entends guere autre
chose couramment! Si on peut suppleer a l'envoi des livres par des
extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste a mes frais.

Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
incapable a premiere vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
lire moi-meme. C'est donc a vous, jeune et valide, de recapituler, dans
l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
vaut la peine d'etre honorablement cite.

Pour ceux dont nous decouvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
nous ferons court, nous reservant de faire long a mesure que nous
avancerons dans la lumiere des temps les plus rapproches de nous, les
plus interessants a coup sur. Vous ferez ce petit plan. a loisir; car
nous n'avons pas a commencer avant six mois au moins. Il faut que
j'acheve mes _Memoires._ Nous verrons a indiquer, dans certaines
biographies, celles qui auront servi d'intermediaire, et cela nous
permettra de parler de quelques amours plus connus que bons a connaitre,
pour leur donner du pied au derriere.

Vous voyez que vous aurez un lien a etablir et a m'indiquer. Vous
supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
depenses et fatigues; car, pour etre amusant (je le crois tel), ce
travail ne sera peut-etre pas si leger que les editeurs le supposent, et
je me charge de vos interets, puisque vous voulez bien avoir confiance
en moi.

  [1] Un editeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traite avec George
      Sand pour qu'elle lui fit une serie d'ouvrages portant le titre
      general de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
      facile a l'auteur, qui, a cette epoque, restait a Nohant presque
      toute l'annee, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
      Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
      les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
      ayant bientot renonce a la tache, qui lui paraissait trop lourde,
      le traite fut rompu de gre a gre entre les parties. _Evenor et
      Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'age d'or)_ fut seul
      ecrit par George Sand, et donne a l'editeur comme compensation.




CCCXCVII

A M. JULES JANIN, A PASSY

                                 Paris, 1er octobre 1855.

Mon cher confrere,

Je vous appelle ainsi parce que vous etes auteur et que je peux etre
critique a l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
trouviez mauvais tout ce que j'ecris pour le theatre, et _Maitre
Favilla_ particulierement, c'est votre droit, et personne ne le
conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes litteraires de
mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voila qui n'est pas
equitable, et c'est a quoi j'ai le droit et le devoir de repondre.

Le proces de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
resume de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apotheose de
l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
au comedien, au poete; fi du bourgeois! honte et malediction sur le
bourgeois! Voila un artiste qui passe, otez votre chapeau; voila un
bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.

Je vous repondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fache si fort:
_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par consequent je ne hais
pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haissez
les artistes, et votre critique le proclame.

Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
Victorine_, la donnee de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
noble, s'est fait negociant, et qui a puise la, dans le travail, dans la
liberalite, dans la probite, dans la sagesse, dans la modestie, toute
l'humble et veritable gloire d'un caractere que Sedaine resumait par
ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la meme piece, la femme, la
fille et le fils de Vanderke sont des etres aimants, sinceres et bons.

Je n'ai rien derange aux types du maitre et je me suis plu a developper
celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
bourgeois aussi, un modele de desinteressement et de fidelite. Enfin
j'ai cree celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
commis, qui n'est ni ridicule ni haissable, vous l'avez dit vous-meme.

_Le Mariage de Victorine_ est donc une piece prise, en pleine
bourgeoisie et une apotheose modeste mais franche des vertus propres a
cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.

Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aime.

Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouves trop
vertueux, trop devoues, trop intelligents. Et pourtant, a propos de
_Flaminio_, ou il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
"Artiste, a la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
des noms grecs de Minerve."

Je n'ai pas lu ce que vous avez ecrit sur _Mauprat._ La, il n'y a ni
bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porte le requisitoire de
votre eloquence indignee.

Nous voici a _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
premiere fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
a plu de faire une analyse infidele de ma piece, vous armant d'une
premiere version qui a ete imprimee et _non publiee_ en Belgique.

Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la piece representee et
publiee, et vous racontez, vous citez celle qui n'a ete ni publiee ni
representee. Ce procede de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
envers le public, ni envers vous-meme mon cher confrere, et si vous
n'etiez gravement affecte, ce que je regrette et deplore sans en savoir
la cause, vous n'agiriez pas ainsi.

Que je n'aie pas ete satisfaite de ma piece de _la Baronnie de
Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite a peu pres
entiere; que le caractere du bourgeois Keller y fut trop durement accuse
au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai change ce
caractere, essentiellement.

Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
bourgeoisie n'etait pas la plus gravement offensee qu'elle ne l'est dans
_Maitre Favilla._ Eusse-je fait du pere Keller un monstre, le fils
Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et meme, dans ma premiere
ebauche, ce dernier personnage etait plus developpe et plus actif.

Aucun de mes coreligionnaires a moi (car je suis de la religion de
l'egalite chretienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eut reproche
de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et genereux. Pourquoi
ceux qui professent la doctrine de l'autorite par la richesse
eussent-ils trouve mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fut
presente? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, ou il n'etait point permis de
montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps meme de _Tartufe_, les
vrais chretiens ne voyaient dans ce scelerat qu'une ombre favorable a la
vraie lumiere. Je serais tentee de croire, mon cher confrere, que vous
ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
plus au serieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
forcer d'embrasser sa defense.

J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma premiere esquisse du
bourgeois Keller m'avait paru trop sechement dessinee. C'etait une
figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet general
doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
ne plait a votre charite fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
sympathiques a ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est a tout prendre que
ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
distinguer a premiere vue une honnete femme d'une bohemienne, ne
pas vouloir manger tout son revenu en aumones ou en liberalites
seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hesiter a une fille
qui n'a rien que ses beaux yeux! Voila, en effet, une _condamnation_ du
bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amere, bien systematique!
La haine systematique, voila le reproche que je repousse, mon cher
confrere; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir a cette race du sentiment et de
l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comedien affichee par vous
a propos de _Flaminio_, vous qui avez decouvert et illustre l'illustre
paillasse Deburau? Qui donc vous a blesse ainsi, et pourquoi reniez-vous
votre destinee, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le theatre?
Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
vous-meme, en vous citant a vous-meme; mais ce n'est pas pour lutter
contre votre judiciaire artistique que je vous ecris, c'est pour vous
dire: Laissez tomber sous vos pieds ces depits qui vous troublent, et ne
commettez pas d'injustices volontaires, quant a la morale des choses. Ma
morale, a moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrets
irreflechis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
pour toutes, que je vous la dise.

C'est une moralite du coeur, qui m'est venue surtout avec l'age. Ceci
n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment tres
profond et tres salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
autres en tout temps et en tout lieu, derriere les coulisses d'un
theatre comme au comptoir d'une boutique, a la clarte, du soleil qui
eclaire les doux reves du poete comme a celle de la lampe qui eclaire
les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du speculateur ou
du critique. Voyez-vous, mon cher confrere, vous avez trop veille a
cette lampe pour connaitre les hommes: vous ne connaissez plus que
le papier ecrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
prononcer que sur la forme. La, en fait de forme, vous ayez ete souvent
un maitre. Nourri de belles lectures et brillant d'erudition, vous
avez ecrit des pages exquises quand vous etiez, sans passion et, sans
prevention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver a
etre un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
de la critique en artiste, avec des emotions, des boutades, des acces de
poesie et des acces de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--desarme le
jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'ecrie a
chaque page: "Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de theatre et
de poesie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
est sage, equitable et consequent. A celui-ci le lourd marteau de la
logique; a l'autre la marotte brillante de la fantaisie."

Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en reveurs,
en bohemiens, en sages, en fous, et meme en riches et en pauvres. Toutes
ces demarcations etaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
garde la tradition dans nos facons de parler, c'est par habitude.
Ouvrons, les yeux sur la societe presente. Dans ces dernieres agitations
politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
se sont brouilles comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
joueur qui est le progres.

Oui, le progres quand meme est toujours plus rapide au milieu du trouble
qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien a voir ici.

Il s'est fait un grand ebranlement dans les moeurs et dans les idees.
Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
ciel vaciller sur nos tetes, reveur et fantaisiste que vous etes? Ne
voyez-vous pas que les choses et les hommes ont change? La fortune
aveugle et passive n'a-t-elle pas deraille comme une machine qu'aucune
main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voila une erreur qui vous
abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
Le travail, le commerce, l'economie, le calcul, la raison, c'etaient la,
en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
succes et de securite. A present, c'est le hasard, la mode, la vogue,
l'audace, la _chance_, qui seules decident des destinees du riche. Le
bourgeois que notre memoire a embaume et que votre imagination veut
faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-la, qui compte, chaque soir,
les honnetes et modestes profits du travail de sa journee, qui ne joue
pas a la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les delirantes speculations
de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
d'estimer et de respecter--que la difference d'un peu plus ou d'un
peu moins d'activite, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
feconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
peniblement une aisance sans cesse inquietee par l'absence de credit, il
n'y a pas grande difference de plainte et de desir a l'heure qu'il est.
Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commercant, comme
l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.

Ce ne sont pas la desormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui esperent; ce
sont des freres et des egaux qui peuvent bien encore se quereller et se
meconnaitre, mais qui sont a la veille de s'entendre, parce que, chez
eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
et pourquoi voulez-vous qu'un poete _haisse_ celui-ci ou celui-la, parmi
ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passe, dans le present ou
dans l'avenir?

Ce que le poete hairait et reprouverait, s'il etait prive de raison ou
de charite, c'est la speculation, ce jeu terrible qui fait et defait les
existences au profit les unes des autres, a ce point que, tous les vingt
ans (je parle d'autrefois, desormais ce sera bien plus vite fait), la
propriete change de proprietaires sur le sol de la France. Oui, la
speculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
des passions, cette ennemie de l'ideal et du reve, cette _realiste_ par
excellence, qui pousse les hommes a l'activite fievreuse du succes et
qui dedaigne egalement les contemplations de l'artiste, les labeurs
erudits du critique, les systemes du philosophe et les aspirations
religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois desormais, dans
cette societe qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
nouvelles. Mais, si l'on y reflechit, cette race ardente, qui envahit
rapidement toutes les forces morales et physiques de notre epoque, n'est
pas une classe a part, ce n'est meme pas une race distincte. C'est comme
l'Eglise du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
trouve chez les poetes comme chez les epiciers, chez les laiques comme
chez les pretres, au sommet de la societe comme dans ses regions les
plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
ou tout au moins pour echapper a la gene, il ne s'agit plus de
travailler a une tache patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
negoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
mecanisme des banques et le calcul des eventualites financieres, de
tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systematiser les
chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
devenu l'ame de la societe moderne.

Ce serait la, a coup sur, un beau sujet de declamation, pour ceux qui
n'entendent rien a ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
si l'on s'eleve au-dessus de ses propres interets froisses dans cette
lutte, si l'on se detache du sentiment personnel pour considerer la
marche du torrent economique et le but, chez les artistes comme chez les
politiques, vers lequel ses flots se precipitent, on est frappe de voir
le salut general au bout de cette carriere ouverte a l'individualisme
effrene.

On voit les capitaux s'elancer vers les conquetes merveilleuses de
l'industrie, et se mettre forcement, fatalement, au service du genie
des decouvertes. On voit le principe d'association se degager comme, le
soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
l'humanite et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
delivres du metier de betes de somme et appeles a des occupations plus
intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
votre bete de l'Apocalypse, mon cher confrere, se faire place et
devenir la societe europeenne, quelles que soient les formes apparentes
d'egalite ou d'autorite, de republique, de dictature ou d'autocratie
qu'il plaise aux nations d'inscrire en tete de leurs constitutions
actuelles et futures.

Telle est la force de la solidarite des interets, qu'aucune volonte
individuelle ne peut desormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
guerres ni revolutions ne sauraient detruire ses conquetes. Certainement
les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
menacent a toute heure l'humanite, detruiront encore des fortunes, des
existences, des projets, cela me semble inevitable; mais ce qui est
acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
speculateurs sont devenus intelligents, ils ont profite des travaux
d'economie politique et sociale que tout un siecle a vus eclore. Ils
s'en servent a leur profit et, en general, peut-etre uniquement en vue
de leur profit; mais ils s'en servent, tout est la. La civilisation y
trouvera son compte quand la lumiere sera plus repandue et le but plus
eclatant.

En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de desastres;
je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberte d'approfondir
ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession a vous
et a moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrere,--il me
semble que notre mandat serait de lutter contre l'exces de prosaisme
qui envahit forcement le monde, et, tout en laissant passer ces flots
troubles qui s'epureront tot ou tard, de sauver quelques perles ou tout
au moins quelques fleurs entrainees par l'orage.

Ou avez-vous l'esprit, ou avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
depuis tantot vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
de fulminer toutes ces imprecations contre le poete, le peintre, le
musicien, le comedien, contre tous les amants de l'ideal?

  [1] Titre primitif de _Maitre Favilla_.




CCCXCVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 21 novembre 1855.

Ma belle mignonne,

J'ai ete, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
parce que ca m'attirerait trente lettres d'amis effrayes plus qu'il
ne faut. Ce n'etait qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
_caractere_ nerveux, d'un bien mechant caractere. Ils m'etouffent
litteralement. Enfin, ca va un peu mieux; mais j'ai ete retardee. La
piece etait finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arretee pour
la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagne quelque chose
de mieux, et le copiste (Emile) se relance de nouveau dans l'ecriture
moulee! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
meditation, ralentie sinon obstruee par le rhume, et je vous ecris tout
de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espere,
au milieu d'un nouveau succes; je ne me rappelle deja plus de qui est
cette _Joconde_. Est-ce celle de Leonard de Vinci? Vous etes tout au
moins aussi belle, et je suis sure que l'on vous adore sous cet aspect
comme sous tous les autres.

Je pense aller a Paris avec mon gros pataud de manuscrit a la fin du
mois. C'est assez tot, n'est-ce pas? Si c'est trop tot pour que je serve
a quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la piece, si
besoin est. Faut-il que j'ecrive a M. Doucet pour lui dire ou j'en
suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'apres vous avoir
communique mon oeuvre, ainsi qu'a madame Allan (car, avant tout, il faut
que vous me guidiez dans la distribution), je dois deposer le manuscrit?

M'ayez-vous trouve un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.

Regnier a un assez bon role dans ladite piece: consentirait-il a lire?
Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
sais rien.

Ne vous attendez pas a un role brillant, ma mignonne. C'est bon et
tendre, c'est sincere, ca pleure et ca rit comme vous quand vous ne
jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
aiment le champagne.

La piece est longue; votre role ne l'est, pas, bien qu'il soit l'ame et
le motif de la piece. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
un role developpe, mais _qui recoit la lecon_, et lui, habitue a
toujours plaire, a toujours vaincre, il se trouvera peut-etre trop
sacrifie a la moralite de la chose. L'autre monsieur de la piece sera
plus aime du public; peut-etre voudra-t-il faire celui-la; mais il n'y
sera pas aussi bien dans ses qualites que dans l'autre, qui, en somme,
est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
puisqu'elle veut etre bete, cette chere femme. C'est elle qui sera le
montant et la gaiete de la piece. Provost n'a pas un long role, mais je
le crois pas mal dessine; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
autres comiques moins conditionnes, mais assez delicats a choisir pour
ne rien compromettre.

A present, la piece vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
pas, vous me le direz; car, a force d'y regarder, je n'y vois plus
goutte. La recevra-t-on? ca n'est pas sur: on a peut-etre dit non
d'avance.

Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son role
est des plus importants. J'ai recu la prime. Je vous remercie d'avoir
ete un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
a moi, que vous etes.

GEORGE SAND.

  [1] _L'Irresolu,_ joue au Gymnase, sous le titre de _Francoise_.




CCCXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 26 novembre 1855.

Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
ne demande qu'a vous etre agreable, et j'ai deja destine un de mes roles
a mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandee l'annee derniere. Je
ne connais pas M. Bache[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
recommande par complaisance et si vous vous interessez veritablement a
lui, vous voila force de me repondre; car je vous demande: Est-il grand,
petit, gros, jeune, vieux, gai, serieux? Ferait-il, par exemple, un
grand seigneur louche de regard et de caractere, ou un valet fripon?
Aurait-il la pretention d'un grand role ou en accepterait-il un petit?
Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalite?

Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
_le Demi-Monde;_ vous n'etiez pas a Paris, je crois, quand j'ai vu la
piece. C'est un chef-d'oeuvre d'habilete, d'esprit et d'observation.
C'est bien un progres comme science du theatre et de la vie, et pourtant
j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pieces ou je
pleure. J'aime le drame plus que la comedie, et, comme une bonne femme,
je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
jeune fille du _Demi-Monde_ fut si peu developpee apres avoir ete si
bien posee, et que cette scelerate, si vraie, d'ailleurs et si bien
jouee, fut le personnage absorbant de la piece. Je sais bien qu'apres
avoir fait la Dame aux Camelias interessante, vous deviez faire le
revers de la medaille. L'art veut ces etudes impartiales et ces
contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
dans le genre nouveau, dans la maniere d'aujourd'hui, comme votre pere
est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
ou d'apres-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse a ce que je
fais; mais je m'amuse encore mieux a ce que vous faites, et vos pieces
sont pour moi des evenements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
la prochaine fois? Si vous etes dans cette veine-la, je vous promets de
ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
vais a Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir la, et
que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y etes. C'est ici
que vous devriez venir me voir, a Nohant. Vous auriez le temps d'y
travailler et nous aurions les heures de recreation pour causer. Prenez
donc ce parti-la un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
aime tant. Je vous envoie aussi les amities de Maurice, et je vous prie
de dire mes tendresses a votre pere. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
on aurait besoin de cela. Le drame heroique n'a fini que parce que les
maitres l'ont quitte. Si vous me repondez et que vous ayez des nouvelles
_fraiches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
tue en ne lui donnant pas les premiers roles. Mais est-ce notre faute?

GEORGE SAND.

  [1] Bache le comedien.




CD

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Paris, 9 janvier 1856.

M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusee. Donc, je m'enhardis,
monsieur, a vous demander de venir diner, avec lui et madame Arnould,
chez moi, vendredi prochain, a six heures. Quand je dis chez moi, c'est
une metaphore: je n'ai pas de chez moi a Paris; mais, pourvu qu'on dine
ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
pretexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
bien en etre dupe, et de me dire _oui_.

GEORGE SAND.
De chez M. de Girardin.




CDI

AU MEME

                                 Paris,

Je viens de remercier Theophile Gautier de son bon article, et je vous
remercie aussi du votre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
scrupule de conscience qui m'a toujours empechee de remercier la
_critique._ Mais, comme vous comprenez d'ou venait ce scrupule, vous
comprendrez egalement pourquoi il disparait vis-a-vis de vous.

Il y a une sotte fierte dont on est accuse par ceux qui n'en ont pas
d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se meprennent pas les
caracteres eleves. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
sens encouragee par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.

Si la repetition generale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
d'interet, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;

Bien a vous,

GEORGE SAND.

  [1] Sur _Francoise_.




CDII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY

                                 Paris, 13 avril 1856.

Chere fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugenie, je
n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour a Brinon. Ce
n'est pas parce que je ne te reponds pas (tu sais trop la vie que je
mene ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour ecrire, tu ecris
a tout le monde, tu fais meme des mariages, et, moi, tu me plantes la.
C'est donc toi, petite fille, qui es grondee, pour t'apprendre a me
grogner comme tu fais.

Quant au mariage en question, je crois qu'il est tres bien assorti
et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
rejouis pour les deux familles.

Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
t'auraient dit, becasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
enormement parle de toi.

Je t'ecris ce soir en revenant du Theatre-Francais. On vient dejouer mon
_Comme il vous plaira_, tire et imite de Shakspeare.

La piece a ete mediocrement jouee par la plupart des acteurs. Les decors
et les costumes splendides, le public tres hostile, compose de tous les
ennemis de la maison et du dehors. Neanmoins, le succes s'est impose
sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
triomphe plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouve le public bete et
froid; mais tout le monde dit qu'il a ete tres chaud pour un public de
premiere representation a ce theatre, et tous mes amis sont enchantes.

_Francoise_ va tres bien et le succes augmente tous les jours.

Bonsoir, chere fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
trois pieces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
Nohant a la fin de la semaine prochaine. Ecris-moi la.




CDIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 1er mai 1856.

Chere mignonne,

Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par consequent,
elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
melancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
vous adresse. Je sais comme les questions sont indelicates, quand
elles ne sont pas betes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
curiosite d'esprit, j'ai l'inquietude du coeur, et que, sans savoir le
remede a vos acces de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.

Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
soucieux plus ou moins.

J'ai retrouve ici avec delices la campagne, l'air, les conditions
tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
jamais, malgre les luttes, les fatigues, les mecomptes dans le passe et
dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
mais ce que j'ai retrouve aussi, c'est la presence de cette enfant qui,
ici, ne me semble jamais possible a oublier. Dans cette maison, dans ce
jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramene des dechirements
continuels. Dieu est bon quand meme: il l'a reprise pour son bonheur, a
elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tot, un peu plus tard.

On m'ecrit que vous etes toujours belle et ravissante dans Celia[1], je
ne suis pas en peine de cela.

Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'etre quand on est comme
vous dans le _corps d'elite._ On y recoit-plus de blessures que dans les
autres regiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
qu'on le comprend mieux que le vulgaire.

Bonsoir, chere fille; dites toutes mes tendresses a qui de droit, et
puis au criocere Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et a Croquignolet[3]
quand vous le verrez. Viendrez-vous a Nohant cette annee? Tachez, et
aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.

Votre _second_ amoureux, puisque Ciceri est le premier dans les
veterans, vous baise humblement les sandales.

Emile est a Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
ma part, ca ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
tacher de vous voir, ne fut-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
Bonsoir, chere; ecrivez quelques lignes.

  [1] De _Comme il vous plaira_.
  [2] Ciceri, le peintre decorateur.
  [3] Mathieu Plessy, frere de madame Arnould Plessy.




CDIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 23 juillet 1856.

Cher enfant,

Je suis a Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
fille, qui n'est guere vaillante. Elle a ete tres malade a Paris et elle
est venue se guerir ici. J'espere que ce sera bientot fait: pourtant, si
ce n'etait pas fini a l'automne, je l'emmenerais voyager. Ou? Je n'ose
plus vous dire que ce serait de votre cote, bien que ce soit toujours
la que ma pensee se reporte; mais je vous ai tant manque de parole, ou,
pour mieux dire, j'ai tant manque a mes esperances, que je ne veux plus
fixer de but a mes courses.

Celle que je meditais l'hiver dernier s'est resolue en quelques jours
d'avril dans la foret de Fontainebleau, une des plus belles choses du
monde, il est vrai, mais si pres de Paris, qu'on n'appelle meme pas cela
une promenade. J'aspire pourtant toujours a l'_absence._ L'absence pour
moi, c'est le petit coin ou je me reposerais de toute affaire, de tout
souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
responsabilite de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouve,
l'autre annee, a Frascati pendant trois semaines, et a la Spezzia
pendant huit jours. C'est la ce que je demande au bon Dieu de retrouver
pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
pittoresque; reve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
suite sans se laisser attraper.

Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici a l'improviste; car, si
les jours de liberte se presentaient, je les prendrais aux cheveux et il
serait facheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupe et en
possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mere.

J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous felicite du
bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
son travail, meme ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tete
de faire des vers, et qui arrivera peut-etre a en faire d'assez jolis.

Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amities et
de poignees de main. J'y joins mes tendres et maternelles benedictions.




CDV

A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.

                                 Nohant, novembre 1856.

L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop use pour qu'il
soit possible de le decrire avec certitude. Voici ce que je crois y
voir:

Deux ecussons d'argent accoles, sous une couronne de comte.

Ecusson dextre:

D'argent au lion leoparde (c'est-a-dire qui marche), soutenant un
ecussonnet ou parait un agneau passant (c'est-a-dire marchant) sur une
_plaine_ ou champagne. Cet ecusson est d'enquerre, c'est-a-dire metal
sur metal, ce qui est peu usite. La champagne est un meuble rare en
armoiries. La position de l'ecussonnet et sa forme sont aussi tres
insolites. Ces armes pourraient bien etre de fantaisie.

L'ecusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.

Chevron de gueules (c'est-a-dire de pourpre) sur champ d'argent,
accompagne de trois roses tigees et feuillees, et surmonte en chef d'un
meuble qui parait etre un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
haut et au milieu de l'ecu.

La couronne de comte ne signifie rien. Il parait qu'au XVIIIe siecle,
tout le monde se la lachait; car mon grand-pere Dupin, qui n'avait aucun
titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
d'azur.--Mais le chevron est une marque de tres ancienne noblesse. Il
fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pieces honorables_.
Il designe soit un etrier, soit une barriere de tournoi; on n'est pas
d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.

Si ce que j'appelle l'ecussonnet de l'ecusson dextre etait un gros
besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
besants (corruption de bysantins) etaient des pieces de monnaie de
Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
beaucoup plus petits que ton ecussonnet. Si cet ecussonnet etait un
besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
sur le tout du tout.

J'espere que voila une erudition et une science! ca ne coute pas cher et
ca s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ca s'apprend.

Mille tendresses et embrassades a Eugenie. A Bientot.




CDVI

A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE

                                 Nohant, 20 decembre 1856.

Cher enfant, merci pour ce precieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
pas le courage d'ecrire l'histoire du Berry. Il faut etre riche pour
faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par consequent,
les editeurs ne les achetent pas. Il faut les publier a ses frais et ne
pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
sur un moment quelconque de ce passe qui a son interet.

Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandee;
demain ou apres-demain, j'espere etre moins derangee.

C'est bien beau, le parc de Sainte-Severe! Il y a un coin de rochers et
de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
veritable majeste. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
Angele quand il fera un rayon de soleil.

A vous de coeur, mes chers enfants.

GEORGE SAND.




CDVII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

                                 Nohant, 29 fevrier 1857.

Je n'ai fait que dire la verite et vous m'en remerciez. Mais c'est a moi
de vous remercier du bon secours que m'a apporte votre Guide, dans ma
derniere peregrination. Vous me promettez de venir a Nohant: vous voyez
qu'en toute chose, je reste votre obligee. Ne vous attendez pourtant
pas a trouver une _belle residence_. C'est la chose la plus humble, au
contraire, que ma retraite; mais vous y serez recu de bon coeur et cela
vaut mieux que tout.

J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guere sur mon etourdi de
fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
la bonte de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
faits sont precieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
consulter a toute heure, et vous faites la un travail des plus utiles
et des plus interessants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
gre. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
grain de sable. Tout a vous de coeur.

GEORGE SAND.

Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voila une chose
qui manquait! ne craignez pas d'etendre, un peu, quand vous y etes, la
partie geologique, mineralogique, botanique, etc. Cela interesse meme
ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend a observer.




CDVIII

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

                                 Nohant, 6 avril 1857.

Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisee, ta forme, ton grand
peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
passe ton gout d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
ceux qui ont leur puissance (une veritable puissance) dans leur point de
vue. Je serais bien fachee de les ebranler, si je le pouvais, et, comme
je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, a moi, sont le droit de
ma these, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
these contraire.

Des coups de baton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
blagueur qui ne viens jamais les chercher.

Quant a ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit;
mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'a nouvel ordre. Tu crois donc
que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
tes mains dans tes poches, sur le pave de Bruxelles! J'ai essaye, au
dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
pensee; mais il n'est pas dit encore que cela passe.

Trois lignes sur Lamennais ont ete coupees a propos des capucins de
Frascati, chez lesquels il avait demeure, et pourtant _la Presse_ fait
son possible pour laisser vivre le redacteur; _ma_ nous sommes dans le
royaume de la mort!

Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, a Rome, est muet, paralyse,
invisible, il faut ereinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
cultive, la salete, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grace a
rien, pas meme aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
artistes, sans entrailles, sans reflexion, sans coeur, qui vous disent:
"Qu'est-ce que ca fait, les pretres et les mendiants? ca a du caractere,
c'est en harmonie, avec les ruines, on est tres heureux ici, on admire
la pierre, on oublie les hommes."

Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolerer dans
le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grace a moi,
Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en degout, j'aurai
fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
faire; mais on a les mains, liees, et je n'insiste jamais pour que
d'autres s'exposent a ma place.

Et puis, d'ailleurs, nous autres Francais, nous ne sommes jamais si
laids qu'un peuple devot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-etre! Mais nous n'y sommes pas.

Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
soutane, et j'ai tres bien fait de le dire a tout prix. Cela doit facher
des coeurs italiens; s'ils reflechissent, ils doivent m'approuver.

  [1] _La Daniella_.




CDIX

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 16 avril, 1857.

Tu n'es qu'un ignoble _potu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
ecrivassier, un decore, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
lapin, un chou, un renard pendu, une volaille etripee. Vous ne valez
pas deux liards a vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
mange aux vers.

Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
meritez que je ne pense plus jamais a vous.

Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
l'arrache pas a Nohant; car il n'a pas daigne y arriver. J'ai repondu a
M. Grenier; son poeme est tres remarquable. Moi, je vois dans le Juif
errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
moyen age, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'epuisent jamais, son
activite, sa durete de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
train de devenir le roi du monde et de tuer Jesus-Christ, c'est-a-dire
l'ideal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israelites le
prechent deja. Ils ne se trompent pas.

Bonsoir, gros miserable! je vais aller a Paris a la fin du mois. Si j'ai
l'honneur de vous y voir, je vous promets une degelee solide.

GEORGE SAND.

  [1] Pataud.




CDX

A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 13 juin 1857.

Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'epoque
et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
faits serieux, des personnages importants, des recits de grandes choses.
Ce n'est pas la ce que je fais, et ce titre, annonce dans _la Presse_,
promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scene.
Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
je vous explique, sans periphrase trop longue, faites, je vous prie,
retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
chose a mon point de vue, et j'ai beaucoup cherche pour rester dans
l'exactitude historique des moindres coutumes, idees et manieres d'agir
du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattache ma fable a un point
historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!

Que devenez-vous? Et la petite fillette?

Venez-vous bientot nous voir? mon amie de la rue des Saints-Peres
est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.

Bonsoir, cher; a vous de coeur.

G. SAND.

  [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Dore._
  [2] Madame Arnould-Plessy.




CDXI

A M.

                                 Gargilesse, juillet 1857.

Cher monsieur,

Voulez-vous qu'en ma qualite d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepte pour vous?

Au bord de la Creuse, a cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
du voir le soleil un peu plus occulte que vous ne l'avez vu a Paris.
Nous faisions une assez longue promenade a pied dans un des plus
adorables coins de la France. Le ravin ou coule la Creuse est borde en
cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
eleves, soutenus de schistes redresses sur de puissantes assises de
gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide vegetation
perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantot agitee,
bouillonne parmi leurs debris, tantot, limpide et unie, les reflete
comme un miroir.

De la petite eglise de Ceaulmont, perchee au plus haut des rochers, la
vue plonge dans ces profonds meandres adorablement composes, et s'etend
au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
Marche.

Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
soleil, sur une grande etendue de ciel et de terrains. Nous etions la
juste au moment ou le phenomene s'est produit le plus complet, et le
ciel charge de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir a
l'oeil nu, a vingt reprises differentes, le mince croissant qui semblait
courir dans les nuees chassees par des courants superieurs assez forts.
Ce croissant ressemblait tellement a celui de la lune, que les paysans,
etonnes, croyaient le voir a la place du soleil sans trop s'inquieter de
ce que le soleil lui-meme etait devenu: A ce moment-la, les nuages,
qui s'etaient amonceles comme un orage, se sont rapidement etendus
en _stratus_ legers, et la campagne a pris un ton particulier assez
semblable a celui de l'aube, avec cette difference bien sensible et qui
constitue l'originalite du spectacle, qu'au crepuscule du matin ou du
soir, les horizons du ciel se colorent du cote du soleil et que ceux de
la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zenith;
tandis que, durant l'eclipse, la nuit semblait se faire et venir a nous
de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
de la voute celeste. Ainsi les lointains etaient indecis et entierement
decolores, sans que les objets rapproches fussent sensiblement alteres.
Quand le croissant solaire se degageait des nuages, il suffisait meme
a projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
assez vive lumiere sur nos tetes avec l'eloignement obstine des
lointains offrait un aspect de la nature tres insolite et tres frappant.

L'un de nous, qui a la vue particulierement longue et nette, a observe
plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
lui lors de la derniere eclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
ayant un peu trop regarde le soleil a l'oeil nu. Cette observation, que
je n'ai vue consignee nulle part, consiste en ceci: que le spectre
du croissant solaire s'est trouve represente un nombre de fois
considerable, d'une maniere tres fugitive mais tres sensible pourtant,
sur les differentes couches de nuages qui l'environnent.

A plusieurs reprises, la personne qui a renouvele hier cette observation
a cru voir le soleil apparaitre faiblement a une place ou il n'etait
pas, et immediatement se transporter a une autre place, jusqu'a ce
qu'une apparition reelle redressat l'erreur produite par cette sorte de
_parelie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.

Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont apercues
de rien. Pourtant, comme l'un de nous pretendait que les liserons se
fermaient, j'ai attentivement regarde une fleur de liseron-vrille qui
etait a mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
fait n'a pas ete general: un rossignol a lance une roulade vive et
unique a l'heure precise marquee pour l'apogee du phenomene. Les
rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'annee.

Les coqs ont aussi jete beaucoup de fanfares simultanees de tous les
points habites de la campagne; mais aucun autre animal n'a donne signe
d'etonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
en l'air ne se sont apercus de rien; d'ou je conclus que notre pere le
soleil peut nous retirer les cinq sixiemes de sa lumiere sans que la
terre s'en ressente beaucoup.

Ce qui est plus etonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
pas nous expliquer, c'est le froid inoui de ce mois de juillet. Nous
commencons a savoir les lois qui regissent les astres places a des
distances fabuleuses de notre pauvre petite planete. Mais nous ne savons
rien des causes de perturbation de notre atmosphere, de ce milieu qui
est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre a des
previsions tant soit peu certaines.

M. Babinet ne nous avait-il pas fait esperer un ete brulant? Le
ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
observations. Il serait bien temps que la science put etre illuminee de
quelque soudaine decouverte en ce genre, decouverte dont les resultats
immediats auraient tant d'influence sur notre destinee. La fourmi, "que
ne surprend jamais l'orage"; la taupe, dont les villes souterraines
bravent les intemperies de la surface; le rat des champs, qui ne manque
jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
emigrants, qui semblent doues d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
plus long que nous a mille egards?

A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup a la terreur des animaux,
meme durant une eclipse totale de soleil. Je les crois avertis par
l'instinct du peu de duree du phenomene.




CDXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 15 aout 1857.

Cher enfant,

Ne donnez jamais les lettres des defunts que l'on vous demande. Cela
cache, en general, des speculations. Celles qui sont honnetes (comme
les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
n'aboutissent pas, et risquent, pour tout resultat, de vous priver de
vos autographes qui s'egarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
raison que les parents, heritiers, ou amis executeurs testamentaires,
reclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
l'exercent tantot par cupidite, tantot par respect veritable pour la
memoire du defunt. En effet, si le defunt revenait, il ne serait pas
toujours tres content de voir publier entierement des lettres qu'il n'a
pas destinees au public. On est donc oblige de tronquer. Eh bien, cela
n'est pas tres facile. Les gens qui publient demandent, a ceux qui
cedent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
responsables de l'authenticite de ces lettres. Des ce moment, vous etes
a leur discretion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, a qui vous
en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
a des tracasseries judiciaires fort desagreables.

Dans mon souvenir, les lettres de Beranger a vous sont aigres-douces
pour moi. Celles qu'il m'a ecrites sur vous sont mechantes pour vous. Il
etait mechant d'esprit et de langue, bien que le coeur fut noble et la
conduite noble dans tout ce qui avait rapport a lui-meme. Il savait
donner et ne pas recevoir. C'etait une grande science dans sa position;
mais il etait bien flatteur et bien perfide la ou il ne risquait rien,
et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
genie, pour son age et pour sa probite. Le pauvre Eugene Sue, mort si
jeune, avait un bien autre coeur!

Vos vers sur sainte Solange sont tres beaux et charmants. Mais vous
travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
pourtant: je vois aussi que vous etes courageux et que vous sentez la
consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ca.
Beranger n'avait pas de famille a nourrir et a contenter. Il a ete
heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.

Bonsoir, chers enfants, et a vous de coeur.




CDXIII

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Nohant, 18 aout 1857.

Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
au fond des chenes-lieges ou il me fait soupirer apres son retour, votre
gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
lignes que vous lui avez consacrees. Je suis bien contente que vous ayez
remarque ses progres et que vous ayez si delicatement senti le caractere
de sa jeune individualite.

Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. A quand, un livre
historique? On voudrait lire l'histoire a travers votre imagination si
vive et votre raison si saine et si droite.

Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Theo. J'espere que lui
aussi pensera a encourager mon jeune peintre. Peut-etre l'a-t-il deja
fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'a nous. Dites-lui qu'avec
ou sans cela, je lui envoie toutes mes amities, et veuillez recevoir
l'expression de mes sentiments distingues et affectueux.

G. SAND.




CDXIV

A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE

                                 Nohant, 6 octobre 1857.

Madame,

La feconde et gracieuse protection que Votre Majeste accorde aux
artistes me donne la confiance de m'adresser a Elle, en cette qualite,
pour appeler les effets de sa genereuse bonte sur une famille qui en est
digne.

Le grand nom dramatique de Marie Dorval protege cette famille et prie
pour elle. M. Luguet a epouse la fille de-cette celebre artiste; il est
lui-meme artiste de talent, et honnete homme. Sa Majeste l'empereur a
daigne l'encourager dernierement a Plombieres. M. Luguet a cinq enfants,
et nulle autre ressource que son travail quotidien.

Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majeste, c'est un
apercu des nombreuses charites de Marie Dorval, morte pauvre, apres une
vie de gloire et de fatigue.

Outre que ses grands succes au theatre ont verse plus de cent mille
francs aux hospices, madame Dorval (dame de charite de Toulouse) a fonde
plusieurs lits dans les hopitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
des creches du faubourg Saint-Antoine. Il y a la plusieurs lits sous le
patronage de saint Georges, en memoire d'un petit-fils adore auquel la
pauvre femme ne put survivre.

Si Votre Majeste daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycee, le developpement d'une
belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
dans la precieuse vie de Votre Majeste, et, j'ose en repondre, un de
ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
meilleurs fruits.

C'est a la mere que les meres osent s'adresser. Ce titre sacre, que le
Ciel a beni dans Votre Majeste, ajoute l'espoir et la foi au profond
respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'etre,
de Votre Majeste, la tres humble et tres obeissante servante.

GEORGE SAND.




CDXV

A LA MEME

                                 Nohant, 30 octobre 1857.

Madame,

La reponse que Votre Majeste a daigne faire a une demande digne de son
interet est telle que nous l'attendions de son exquise bonte. Nous vous
disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
douce protectrice de ses enfants.

Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majeste; car elle
a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
qu'elle merite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que la est la seule
recompense dont elle se preoccupe.

C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
famille Luguet et au mien.

J'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste la tres humble et tres
reconnaissante servante.

GEORGE SAND.




CDXVI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 29 novembre 1857.

Cher ami,

Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
mise, ces jours-ci, a lire votre relation du grand voyage, et que, sans
aucun compliment ni prevention d'amitie, j'en ai ete ravie. J'avais peur
d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
voulu seulement l'ouvrir avant d'etre sure que je n'aurais plus une
comedie de trois actes a faire toutes les semaines pour le theatre de
Nohant. Je suis tranquille a present et je vous suis a travers les
banquises; c'est fait de main de maitre, je vous assure. C'est prompt,
c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant francais comme style
et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours ou l'on va fumer et
ecouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
peut vous broyer, est un detail bien senti, emouvant comme un recit de
Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suede, ou, precisement,
j'ai pose mon nouveau roman. J'ai feuillete un peu, avant de lire bien,
cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas ete en Dalecarlie,
ou j'ai plante ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
francais, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
un ouvrage sur cette partie de la Suede, et un peu de details sur son
histoire au XVIIIe siecle, sous Frederic-Adolphe, le mari d'Ulrique de
Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le preter. Ou indiquez-moi
quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette epoque;--ou enfin
faites-moi un petit precis de quelques pages, si vous avez cela dans la
memoire.

Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de decouragement; vous
avez reellement un tres solide et tres beau talent, et avec cela une
facilite miraculeuse; car l'ouvrage est enorme et traite de tout; une
memoire etonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particuliere,
d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau a regarder une
mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
interessantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
assez pour en etre sure en vous le disant.--Donc, si vous avez de tres
belles facultes, vous ne devez jamais vous decourager. Vous aurez autant
de peines et de malheurs qu'un imbecile et vous les sentirez plus
vivement; mais, tout en etant beaucoup plus blesse de la vie que le
vulgaire a grosse ecorce, vous aurez cette enorme compensation qu'il n'a
pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fourieristes.

Parlons d'affaires; ce sera bientot fait. Vous prendrez le temps qu'il
vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
quelque argent si je viens a en avoir besoin, en echange du manuscrit.

Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
Waldo n'est pas un nom suedois; c'est possible, mais c'est, la justement
l'histoire. Ce nom intrigue, meme celui qui le porte. Annoncez, si vous
voulez, que le roman se passe au XVIIIe siecle, afin qu'on ne croie pas
qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre allechant:
_le Chateau des Etoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
qu'un personnage s'est bati en Dalecarlie, a l'imitation de celui
d'Uraniemborg dans l'ile de Haven. Dans ce chateau, il se passe des
choses bizarres. Esperons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
reflexion faite, que ce titre plaira mieux: Decidez. N'annoncez pas une
peinture de la Suede ni du XVIIIe siecle; car le cadre reel sera moins
etudie que celui de _Bois-Dore._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
surtout un roman romanesque que je fais cette fois.

Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
avec leur organisation. C'est tres rare; c'est meme un nouveau type dans
l'humanite litteraire, qui, jusqu'a ce jour, n'a pu etre ainsi par la
faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-a-dire
mechant et infortune, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le pere
est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siecle de
grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
moitie de siecle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
sure, vaudra plus que la premiere.

Soyez donc calme; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnetique; mais je
_crois_, sans illusion desormais, et c'est tout le secret de ma petite
force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi a
la bonne roue. Amities de mes enfants.

G. SAND.




CDXVII

AU MEME

                                 Nohant, 8 decembre 1857.

Mes pressentiments n'etaient donc que trop fondes. Je ne sais si c'est
un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
qui m'inquiete, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
compromise dans la bagarre. Je ne peux meme pas me livrer a des
suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
Bellevue[2] a dans l'affaire.

Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
mais, en me repondant ou ne me repondant pas sur ce point, ne me laissez
pas ignorer ce qui vous interesse personnellement et en quoi, par
hasard, du fond de ma Thebaide, je pourrais vous etre utile. Ce serait
une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
nous effleure souvent a notre insu, comme celle des cometes.

Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribue,
dans le passe, a la fatale somme des _avertissements_. La punition de
_la Daniella_ tombe a present sur les reins de _Bois-Dore,_ qui doivent
etre casses par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
reprend guere d'amitie pour une chose interrompue.

Mais tout ca n'empeche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
trouve la rigueur tres maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnes au lieu
d'en perdre?

Vous etes bien l'obligeance personnifiee, d'avoir pense a mes bouquins
en depit des ennuis, des inquietudes et du mal de tete. Envoyez-moi des
ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
donne. _Il me faut une couleur locale de la Dalecarlie au_ XVIIIe
_siecle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
campagne sous les deux regnes qui precedent celui de Gustave III._ Je
ferai bien cette couleur avec les evenements; mais je n'en sais pas le
detail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.

J'ai les travaux de Marmier publies dans les vingt-cinq premieres annees
de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
elle ne me tirera pas d'affaire. Decidez et faites comme pour vous.
Surtout faites vite, a condition que vous ne serez pas malade; et
retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander a la caisse
de M. Rouy[3]: car il m'est redu pas mal sur _Bois-Dore_ et je suis dans
une petite crise financiere qui n'est pas sans exemple dans mon budget
annuel. Je pense que ma demande ne sera pas consideree comme une
mefiance, je suis a mille lieues de cela. C'est tout simplement force
majeure dans mes affaires personnelles.

Autre chose, a present! si vous n'etes plus tenu par le collier, et que
vous puissiez considerer ce temps d'arret comme un temps de vacances,
venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.

Encore autre chose. Je vous ai envoye l'article sur madame Allart. Comme
il s'agit de lui etre utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
la reapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
passer cet article _ailleurs_, le plus tot que l'on pourra.

  [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu a ce
      journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
      et, un troisieme et dernier lui ayant ete donne pour un article de
      M. Alphonse Peyrat, au mois de decembre de la meme annee, cette
      feuille se trouvait des lors exposee a une suspension sans forme
      de proces.
  [2] Le prince Napoleon (Jerome).
  [3] Caissier du journal _la Presse_.




CDXVIII

A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE

                                 Nohant, 9 decembre 1857.

Madame,

Votre Majeste accueillera toujours avec bonte, je le sais, tous le
savent, l'idee de mettre le baume, sur les blessures humaines et
sociales. Une mesure de rigueur legale vient de frapper le journal _la
Presse_, en decretant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
exploitent ces vastes entreprises ont peut-etre le moyen d'en subir les
accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
la redaction, et surtout les _mille ouvriers_ employes a la partie
materielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
hiver sur le pave, sont-ils coupables et doivent-ils etre punis?

Ils sont punis, cependant, pour un article ou une grande partie des
lecteurs n'avait vu que le conseil donne aux deputes de preter serment
au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalite de
l'eternel malentendu qui preside aux choses de ce monde, ce n'est pas
un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
Votre Majeste.

Ce n'est pas une requete au nom de l'ecrivain, cause du fait; c'est
encore moins une reclamation en tant que collaboration litteraire a
ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majeste
d'interets aussi minimes que les miens.

Mais le chatiment tombe sur des travailleurs etrangers au fait
incrimine, et peut-etre tres devoues, pour la plupart, a la main qui les
frappe. J'ose donc dire a Votre Majeste que, la loi ayant ete appliquee
et l'autorite satisfaite, la pourraient commencer le role de la douceur
et le bienfait de la clemence.

En faisant grace, Leurs Majestes n'annuleraient pas l'effet politique et
legal produit par la decision du pouvoir executif. Elles en effaceraient
genereusement les consequences funestes pour ceux-la seuls qui les
subissent reellement, les employes et les ouvriers du journal, tous
innocents a coup sur.

Que Votre Majeste daigne agreer encore, avec l'expression de ma vive
reconnaissance pour sa touchante bonte, celle des sentiments respectueux
avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste, la tres
humble et tres obeissante servante.

GEORGE SAND.




CDXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME),

A PARIS

                                 Nohant, 17 decembre 1857

Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
choses de haut. Il ne s'agit pas tant de reussir que de faire ce que
l'on doit, et on n'est jamais mortifie d'echouer, quand on n'a songe
qu'a se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez ete
bon; que Dieu se charge du reste!

Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un genie comprime.
Sans chercher a qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
qui peut occuper le present d'un etre jeune et dans toute sa force,
a qui le veritable emploi de cette force n'a pas ete donne par les
circonstances. Je m'imagine que les etudes scientifiques et surtout de
philosophie scientifique, auxquelles vous vous interessez, et que _vous
savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
progres. Les membres de votre famille qui se sont adonnes a la science
n'ont pas ete les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
dans le jugement de l'avenir. Peut-etre, aussi, n'ont-ils pas ete les
plus malheureux.

Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
les facultes, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent necessaire
pour les recherches et les explorations, moyen materiel qui manque a
tant de genereuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
votre nom a des travaux que vous feriez executer sous vos yeux et dont
vous seriez l'ame, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
et la pensee mere de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
systemes particuliers, c'est trop se livrer a la critique; dans votre
situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
des points de vue bien etablis et bien constates, que tout regard
intelligent et toute main puissante peuvent elargir, au grand profit des
connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
est, je crois, d'un si puissant interet, que l'on y oublie tous les
soucis de la vie reelle.

Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'etre
frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient a de larges
poumons et de vous mettre, en depit du sort et des hommes, dans une
sphere qui developpe l'intelligence au lieu de l'etouffer. Il y a, je
crois, trois points necessaires a l'extension complete de la vie: c'est
d'aimer au moins egalement quelqu'un, quelque chose, et soi-meme en vue
de cette chose et de cette personne. J'ai remarque et j'ai eprouve que,
quand cet equilibre est rompu, on arrive a trop s'aimer soi-meme ou a ne
pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu ou le
sort vous a place, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanite,
puisque c'est pour elle qu'on travaille.

J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
de coeur et des eblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
quelques notions a ma portee, que je ne saurais vous parler de cela
comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activite interieure.

Peut-etre, un jour, des evenements que nul ne peut prevoir vous
traceront-ils une autre route. Et peut-etre aussi, en vous surprenant
dans celle-la, ne vous causeront-ils que regret et contrariete; car
notre appreciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
presente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
ecrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
je me suis mise a penser a vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
imagination etait cependant tres _allumee_.

Je vous voyais, intrepide et entete, dans les dangers et les souffrances
de cette exploration, et je me demandais: "A qui diable en avait-il,
avec cette ile de Jean-Mayen, qu'il voulait conquerir sur la stupide et
impassible banquise?" L'aventure est racontee, par Edmond d'une maniere
charmante. On y est avec vous, et, a travers la gaiete de sa narration
et le bon gout de sa reserve, on vous sent la et on vous voit lutter
contre la matiere avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.

Mais, encore une fois, a qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
monseigneur, que l'eternel hiver des regions polaires ne connait pas les
princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
le passage.

Dans ce moment-la, vous aimiez donc passionnement le but, non pas l'ile
de Jean-Mayen, qui ne me parait pas devoir etre un paradis terrestre,
mais le fait scientifique dont vous cherchiez a vous emparer. Or, si
vous avez de telles aptitudes de volonte, pourquoi faut-il qu'elles ne
recoivent leur developpement que dans des situations exceptionnelles,
comme les grands voyages et les grands perils? Je ne dis pas de mal des
voyages et des dangers, c'est la poesie de la chose; mais pourquoi tant
d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
du feu, ne sont-elles pas reglees par vous de maniere a vous donner,
_a toute heure_, les emotions vives de la decouverte, et les joies
serieuses de la conquete, en meme temps que vous en feriez profiter tout
le monde?

Voila, cher Altesse Imperiale, ce que vous soumet votre humble amie
du desert, occupee du desir de vous voir apprecie de tous comme
d'elle-meme, et, avant tout, desireuse de vous voir trouver en vous-meme
la force et les satisfactions que d'autres ont cherchees dans le hasard,
en jouant leur ame a pile ou face.

Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien a vous de coeur
serieusement et sincerement.

GEORGE SAND.




CDXX

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 9 janvier 1858.

Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porte a
l'art, c'est-a-dire au sens du beau, et a cet ideal qui, sous toutes les
formes, nous est aussi necessaire que le bien et le bon.

Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
avait monte plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
Qu'importe a present que, dans la vie privee, elle ait trop cherche
la realite? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de pres; mais
toutes les individualites ont le point de vue qui leur est propre:
derriere la rampe, elle etait pretresse et deesse. Dans la coulisse,
elle quittait sa divinite, et cela ne l'empechait pas d'etre souvent
bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
de lui garder un bon souvenir.

Oui, je vous promets _le Chateau des Etoiles_[1] (par parenthese, il
m'amuse beaucoup a griffonner; est-ce bon signe?), si ca peut vous etre
utile; je le promets _a vous_, pas a d'autres. Si vous quittez, je ne
reste pas. Mais vous savez que je serai obligee de vous demander de
l'argent, tout l'argent peut-etre, en vous livrant le manuscrit; quelle
que soit l'epoque rapprochee ou il sera pret. Voyez si c'est possible;
car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.

Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ca ne peut pas etre
autrement_, et _ca n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
acheter un manteau et une robe d'hiver cette annee, parce que l'accident
de _la Presse_ a derange mon _ordre;_ ordre tres reel dans ce que les
avares appellent mon desordre. Je sais me priver moi-meme et de tout,
meme quelquefois du necessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
ressente et s'en apercoive autour de moi.

Ainsi voila, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manque
pour _Bois-Dore,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
permis de me vetir en raison de la froidure; et surtout d'en vetir
d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
de laine en guise de ouate et de soie.

Donc, grace a la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
petites cascades glacees. C'est votre faute si je gele; a force de lire
_le Groenland_, je me suis amourachee des glaciers, des nuits polaires,
des tempetes et des banquises.

Bonsoir.

GEORGE SAND.

  [1] Premier titre de _l'Homme de neige_.




CDXXI

A MAURICE SAND A PARIS

                                 Nohant, 14 janvier 1858.

Cher Bouli,

Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin a onze heures de l'hotel
Malesset, nous etions ici a six pour diner, apres avoir passe trois
heures chez Vergne a Beauregard.

J'ai trouve ta lettre en arrivant ici, et c'est le complement de notre
charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
change ton poele, envoie-le promener et laisse guerir ton rhume avant de
te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
seras gueri, ne vis pas trop renferme: c'est la cause de tous ces rhumes
qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
vie et une sante a la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
Et, a propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
puisque tu es claquemure forcement; mais va le voir quand tu sortiras.
Qu'il te recoive ou non, donne-lui signe de vie et d'interet.

Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
plus nous allions, plus le brouillard s'epaississait; si bien que nous
sommes arrives a la descente du Pin, voyant tout juste a nous conduire.
Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacee et non glacee par endroits,
cascadant et cabriolant a travers ses barrages de glace, et coulant au
milieu, tandis que ses bords blancs etaient soudes aux rives, s'est
montree devant nous tout isolee du paysage, si bien que, si nous
n'avions pas su ce que c'etait, nous aurions cru voir un mur tout droit,
de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.

Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la riviere,
on voyait des bouffees de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
d'orage, etait descendu sous l'horizon. C'etait superbe en somme: ca
donnait l'idee de l'Ecosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
des vallees, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
allumes. Il faisait tres doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
bride sur le chemin tout raye de glace, et je m'endormais en revant que
j'etais dans les Highlands. Arrivee a Gargilesse, je trouvai la maison
chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
possibles. La petite salle a manger de l'auberge est charmante, aussi
propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.

Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
seche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail a la maison
et besigue le soir. Le surlendemain, c'est-a-dire hier, meme temps,
promenade de cinq heures. Nous avons passe sur l'autre rive et suivi
toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
escalade les cretes des rochers vis-a-vis de l'endroit ou nous avions
fait la friture au bord de l'eau. La, il a fallu s'arreter: la Creuse a
mange le chemin.

Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
ou ete, le pays est toujours ravissant. Il est meme plus beau en hiver,
plus vaste et mieux dessine. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
plus de serieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
glacees sont tres amusantes.

Nous avons vu la maison de Vergne[4], tres amusante aussi, boite a
compartiments; l'endroit est tres joli. Je n'ai pas eu froid, je
me porte bien, voila. Le pays est abrite et doux. Les sommets sont
_siberiens_, mais on n'y reste pas.

Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.

  [1] Le barometre.
  [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
  [3] Peintre decorateur, alors a Nohant.
  [4] Le docteur Evariste Vergne, de Cluis.




CDXXII

AU MEME

                                 Nohant, 15 janvier 1858.

J'ai oublie hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Ou
etais-tu pour consigner cette scene dans nos archives de la charge? Ca
n'est pas drole a raconter, et c'etait si drole a voir, que j'en ris
encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
veut allonger un coup de fouet a un gros cochon qui se trouvait sur le
chemin; la meche du fouet s'enroule et se noue a la queue du cochon, qui
veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
son cote.

Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est oblige de
lacher prise: le cochon effare s'enfuit, emportant le fouet. Nous
voila obliges de courir apres. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
porcherie. La femme a qui il appartient court apres, nous faisant des
excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet etait si
bien noue, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et devissait
la queue de son cochon, en disant d'un air penetre: "Vla une chose
_emaginante!_" Sylvain, sur son siege, tout penaud et humilie, je crois,
de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
bord du chemin, un grand paysan sec, pale, grave, malade, je pense,
disait dans une attitude de philosophe en meditation: "Vla une chose
qu'on voit pas souvent!"

Et les femmes, sur leur porte, repetaient en choeur, d'un air ebahi:
"C'est-il _emaginant, c'te chouse-la!_ ca s'est jamais vu! j'compte
qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
voiture et les deux chevaux jusqu'a Cluis, ou Henri, envoye de la
veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
peut faire la route assez vite et sans avoir tres froid. Nous avions
donne rendez-vous a Sylvain pour venir nous attendre a Cluis, au retour.
Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgre mes escapades. C'est
tout de meme gentil, d'avoir ete sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
Il nous reste a voir ca dans les grandes eaux, ce doit etre tres beau
aussi. Je t'ai bien regrette. Il y avait dans le brouillard des choses
superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-meme.
C'etait drole aussi de voir les enfants, les chiens et les chevres
traverser la Creuse gelee dans les endroits les plus profonds qui
resistent au degel, pendant qu'a deux pas de la, elle bouillonne sur les
ecluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
un peu dessus, les figures ont leur reflet tres net dans cette petite
couche d'eau etendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
sur l'eau. Ces traversees d'enfants et de troupeaux au milieu du degel
n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes a voir. Les chiens
n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace a coups de
sabot par bravade quand on les regarde. Les chevres, arrivees au milieu
du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
ont une sonorite incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
une parole, ou un claquement de fouet.




CDXXIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 10 janvier 1858.

Cher ami,

J'allais t'ecrire quand j'ai recu ta lettre. Moi aussi, je m'inquietais
d'etre si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
Dieu merci, tu prends patience avec une infirmite que je crois toujours
passagere, et qui cedera a la prolongation d'un bon regime et d'une
bonne sante. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu negligeais l'etat
general, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
partiel se produise.

Tu auras gagne a cette cruelle epreuve de reconnaitre le devouement des
tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
le faire. Ce n'est pas une banalite creuse que le proverbe: "A quelque
chose malheur est bon." Il est fait pour les coeurs d'elite qui le
comprennent, et le tien est de ceux-la. J'ai vu comme Eugenie et tes
enfants s'efforcaient delicatement d'en faire une verite pour toi. Si
un temps d'ennui et de privations vaillamment supporte par toi, et
tendrement adouci par ta famille, doit servir a resserrer encore des
liens si doux, je suis sure que tu en sortiras plus heureux encore que
tu ne l'etais auparavant.

Sois sur aussi que tous tes amis se preoccupent de toi vivement et que,
si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
sont attaches. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton medecin pour
croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui resiste
au repos.

Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
regrette d'etre clouee au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!

Mais chacun a ses liens bien serres par moments! Je griffonne toujours
pour arriver a des jours de liberte qui s'envolent trop vite quand je
les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
industrie.

Dans mes soirees d'hiver, j'ai entrepris l'education de la petite Marie,
celle qui jouait la comedie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
etait, je l'ai elevee d'emblee a la dignite de femme de charge, que sa
bonne cervelle la rend tres propre a remplir. Mais un grand obstacle,
c'etait de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
trente lecons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultes de la
langue. Ce miracle est du a l'admirable methode Laffore, appliquee par
moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
Elle commence a essayer d'ecrire et je pretends lui enseigner en meme
temps le francais. Elle sait deja tres bien ce que c'est qu'un verbe, et
comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
methode, que j'ai encore simplifiee et qui se comprend en un quart
d'heure.

Il a fait un temps inoui de chaleur et de soleil. Nous avons de la
pluie aujourd'hui, apres une secheresse qui commencait a inquieter nos
jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
de la queue.

Maurice est a Paris, lance aussi dans les comedies de salon. Il parait
que c'est la fureur a present. Mais il n'a pas une petite besogne; car
il est investi aussi du role d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
chez lui un theatre de marionnettes et donne des soirees d'artistes.

Paris est comme galvanise aux approches d'on ne sait quelles crises
politiques ou financieres que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
et feroce _attentat_ a produit son inevitable effet. On a serre la
mecanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
qu'il eut ete beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance a
une nation dont la majorite (et meme l'opposition) eprouve un extreme
degout pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les memes
chemins, et les memes fautes se recommencent dans tous les partis.
Esperons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir la un
de ses enfants echarpe par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
proces va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
meres de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
recevaient une aussi cruelle lecon.

D'ailleurs, toute conscience humaine se revolte contre le meurtre qui
sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, emeutes
et coups d'Etat, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
chanson berrichonne:

  Y va voir qui veut,
  En revient qui peut.

Mais ces foudres qui rampent et qui sont de veritables guets-apens au
coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.

Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chere famille, et
dis-leur a tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils
naturel_ de "mon fils"; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule
avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et genereuse nature, un
excellent enfant et un vrai talent. Sa piece a-t-elle les defauts que
tu as trouves a une premiere lecture? Toute chose a ses taches: les
tableaux de Raphael en ont; leur plus grand defaut, a mes yeux, est meme
de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,
le premier rang n'est pas a ce qui a le moins de defauts, mais a ce qui
a (nonobstant les defauts) le plus de qualites. On pourrait encore dire
ainsi: peu de qualites et peu de defauts, oeuvre sans valeur; beaucoup
de defauts avec beaucoup de qualites, oeuvre de merite.

Oui, j'ai ete a Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
A midi, zero a Nohant; deux degres et demi au-dessous de zero a
Gargilesse. Nous avons marche sur la Creuse gelee, c'etait superbe.

  [1] Personnage du _Chateau des Desertes_.




CDXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 25 janvier 1858.

Cher ami,

Je recois des epreuves du libraire qui imprime _Bois-Dore;_ ce doit etre
la partie qui n'a pas ete composee par _la Presse_ et corrigee par moi.
Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite epreuve, je les
ai corrigees toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez
plus a vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si
la fin de ce que j'ai corrige pour _la Presse_ il y a deux mois, et le
commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.

Je m'etonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Ou en sommes-nous de nos
derniers accords sur _le Chateau des Etoiles?_ Je sais bien que tout ce
qui depend de vous a mon egard sera accorde. Mais etes-vous toujours le
maitre?

J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop
vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien
entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientot et vous
n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,
quand vous en aurez besoin.

Bonsoir et bonne sante. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.
Diable! monsieur, vous allez sur mes brisees! j'en ai fait beaucoup
autrefois. Mais j'ai ete depassee par d'autres auteurs sur le theatre de
Nohant. Je retiens la votre: nous vous la jouerons quand vous viendrez
ici.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.




CDXXV

AU MEME

                                 Nohant, 30 janvier 1858.

Je suis contente, enchantee que vous soyez reinstalle a votre
feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est eclairci et tous
vos amis en sont contents, moi surtout.

Quant au _Chateau des Etoiles_, ca ne peut pas s'arranger comme ca.
Comment passerais-je l'ete avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:
il y a du monde et de la depense! Pour m'arranger du budget que vous
m'offrez, il faudrait aller vivre a Gargilesse; ce qui ne serait pas
tres desagreable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments
de vie de garcon. Donc, cherchez un autre probleme, cher ami, ou
dites-moi de chercher un autre titre a annoncer dans _la Presse_.
J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'epoque ou vous
en aurez besoin, et je pense, d'ici a une quinzaine, vous dire mon
titre.

Voila, quant au _Chateau_ en question, l'ultimatum non de ma volonte,
mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement
integral comptant (approximatif, bien entendu, sauf a nous tenir
mutuellement compte de la difference d'une petite somme). Publication
en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore
onereux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va
s'ecouler avant la publication dans le journal. C'est la tout le
sacrifice que je veux faire au plaisir tres grand et tres reel de
n'avoir affaire qu'a vous.

En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraitre
excessives a _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je
voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Repondez-moi donc
tout de suite, cette fois; car je recois des offres, et il ne m'est pas
possible de ne pas y repondre dans peu de jours.

Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire
redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus
trempe que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son
cours toujours dans les memes errements et les memes fatalites.

A vous de coeur. Vous avez recu les epreuves, n'est-ce pas?

GEORGE SAND.




CDXXVI

AU MEME

                                 Nohant, 18 fevrier 1858.

Cher ami, puisque _la Presse_ a publie le titre du _Chateau des
Etoiles_, dans le premier numero de sa reapparition, et avant que nous
ayons pu nous entendre definitivement sur l'epoque du payement, je ne
veux pas vous donner un dementi, et il faut conserver ce titre. J'en ai
donne un autre au roman actuel; avec de legeres modifications, il n'y
sera plus question d'_etoiles._ Je vais donc en disposer, conformement
a votre entretien avec Emile Aucante, et conformement a son desir, vous
laisser le titre que vous avez annonce. Annoncez donc; vous aurez le
roman l'automne prochain, si vous etes toujours a _la Presse_. La fin
des _Bois-Dore_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnes avaient-ils
repris gout a ces pauvres abandonnes depuis deux mois? c'est douteux.
Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.

Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation
qui lui est faite et que Gueroult et M. Castille ne manquent pas de
_savoir-dire._ Vous voyez souvent Gueroult, je presume; faites-lui
toutes mes amities; c'est un de mes anciens _bons camarades_.

Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime
plus, car elle ne me donne pas signe de vie.

Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver
pour nos _titres_ de roman. Ca arrange tout. A vous de coeur.

GEORGE SAND.




CDXXVII

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Nohant, 3 mars 1858.

Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?
Peut-etre que non. Ces Parisiens sont si blases sur leurs richesses; ils
sont d'ailleurs distraits par tant d'evenements non litteraires et ils
ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer
a le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans
preoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce
que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier a
ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.

Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en
plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des
feuilletons, ce sont des ecrits serieux a mediter, des choses pleines de
choses a chaque ligne, et dont la forme un peu debarrassee du trop grand
luxe d'epithetes qui en genait autrefois l'allure, devient incisive,
claire et frappante, sans cesser d'etre d'un brillant a eblouir. Le
dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros
livre. Moi qui ne joue pas a la Bourse et qui ne fais pas de piece, j'ai
ete aussi interessee a votre demonstration que si j'etais l'auteur ou le
millionnaire.

Deja vous aviez emis des idees tres lumineuses sur ce sujet a propos de
_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas
assez le mecanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une these
qui ne prete en rien a la replique; mais, telle qu'elle est, elle est
d'une clarte, d'une vigueur qui merite l'examen des esprits les plus
serieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire
economique.

Quand vous touchez a l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce
soit, vous esquissez et peignez de main de maitre. Il y a la le grand
dessin et la grande couleur. J'espere toujours que vous nous ferez un
livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces
historiens qui etaient en meme temps des modeles de forme et qui etaient
aussi bien de grands poetes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de tres
grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.
Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualite si
belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connait jamais bien
soi-meme, peut-etre ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez
aux abonnes.

Ne me repondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de repondre
a des eloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop
sinceres pour cela. Prenez que vous m'avez rencontree dans une allee de
jardin et que nous avons cause cinq minutes.

Tout a vous.

GEORGE SAND.




CDXXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME)

                                 Nohant, 12 mars 1858.

Chere Altesse imperiale,

J'ai recu amicalement votre envoye. Je ne savais rien: je n'aurais pas
voulu que mon pauvre ami s'adressat a vous qui avez tant a faire et qui
faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur a eu
confiance dans le votre, sans connaitre votre situation, vous n'avez pas
voulu qu'il eut espere en vain et vous etes un ange, voila qui est bien
certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne
homme, vous le sauvez d'une situation ou l'a mis son inepuisable
charite, et sur laquelle speculaient de mauvaises gens. Il en est comme
fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondement
attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je
sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce
moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment
vous etes un etre que l'on doit cherir autant qu'on l'estime, et la
maniere dont vous faites les choses est sublime de simplicite, puisque,
vous voulez que ce soit simple absolument.

Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'otez un des gros chagrins
de ma pauvrete; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre
vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!

Soyez-en donc beni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est
possible.

GEORGE SAND.




CDXXIX

AU MEME

                                 Nohant, 25 mars 1858.

Chere Altesse imperiale,

Je suis navree du resultat general encore plus que de mes peines
personnelles. Mais, en suivant votre devise: "Faire ce qu'on doit sans
regretter sa peine et sans connaitre le depit d'echouer," je sentais
bien d'avance qu'il ne fallait pas esperer, et que les mauvais conseils
etaient trop nombreux autour de celui dont l'etat est d'etre abuse. Je
vous ai encore ecrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai recu votre
lettre et celle de l'empereur.

Il n'y a donc plus rien a faire. Tout ce qui etait possible, vous
l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte deja,
puisqu'il vous rend votre excellent pere, votre meilleur ami. C'est la
pensee qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux
les bulletins de sa sante. Je me suis dit que, pendant ces jours
d'inquietude, vous aviez pense a ceux qui souffraient, et que cela vous
avait porte bonheur.

Nos amis ont du partir aujourd'hui. Comment? avec quels egards ou
quelles duretes? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller aupres
d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je
les crois resignes et courageux. Je suis sure au moins d'une chose:
c'est qu'ils demandent a Dieu de les garder dans cette religion de
douceur et d'humanite quand meme, qu'a travers tant de chagrins, nous
nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur
dire directement ce que vous avez tente et affronte pour eux; mais ils
l'ont bien devine, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont
purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est
la leur consolation.

Et, toute la journee, tous les jours, j'ai parle de vous, avec mon
fidele tete-a-tete. Nous nous disions combien sont imprevues les
eventualites de ce monde, et, tout souffrant, tout comprime, tout peine
que vous etes, nous ne vous desirions pas la funeste tache d'avoir a
gouverner un jour une societe quelconque, en quelque lieu du monde que
ce fut.

C'est un acces de misanthropie bien naturel que de desesperer d'une
epoque ou on trouve tant de delateurs, de calomniateurs et de
persecuteurs. On se met a chercher sur la terre un coin ou on ait la
liberte d'etre honnete homme, et on est tente d'aller, comme Alceste, le
chercher au milieu des bois.

Enfin, prenez courage, vous qui etes jeune, et qui verrez peut-etre une
meilleure generation grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous
reconforter, c'est que vous serez compris et aime de tout ce qui vaut
encore quelque chose.

Bien a vous de coeur et d'affection.

GEORGE SAND.




CDXXX

A M. ERNEST PERIGOIS, A TURIN [1]

                                 Nohant, 17 avril 1858.

J'ai ete bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.
Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvenient pour moi;
il y en aurait, que je m'en soucierais peu.

J'aspire a pouvoir m'en aller; le Piemont est mon Italie de
predilection, et je vous envie d'etre la. Vous vous etonnez sans doute
de mon spleen; il est reel et profond. Je sais bien que tout passe et
que les situations les plus tendues se detendent par leur exces meme;
mais je vieillis, et, pour le peu d'annees valides qui me restent, j'ai
soif de repos et de douceur dans les relations. Vous eprouvez deja que
celles de la-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne
peuvent l'etre chez nous desormais. Vous ressentirez chaque jour
davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et genereux.

J'ai envoye tout de suite votre lettre a Angele et je l'ai vue ce soir:
elle revenait du Coudray. Soyez sur que sa _vaillance_ est a la hauteur
des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et resolue.
Fallut-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans
se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas a
regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours
ses amis; mais on en fait aisement de nouveaux a vos ages, et vous en
trouverez dans ce pays de liberte. Vos _fanfants_ auront, certes, un
meilleur climat qu'a la Chatre, et ils deviendront plus forts et plus
beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait
durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si
j'etais a votre place, parce que j'ai garde du Piemont un si cher
souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en
voudrais plus revenir de sitot.

J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, a qui j'ai fait part de votre
lettre. Charles a toujours l'esperance de guerir, et il semble, aux
prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance
encore a esperer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous
le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules litteraires qui
l'amusent. Il a pris tres vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,
un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime a faire lire
ses petites comedies, et, comme de juste, nous les ecoutons avec
beaucoup d'interet et d'encouragement.

J'ai recu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude
voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a ecrit, et son
moral n'etait nullement affecte. Il etait a Philippeville, ne sachant
encore ou on le fixerait, et comptant trouver a travailler partout, vu
le bon accueil des populations. Les autres etaient aussi arrives a bon
port.

Courage, mon enfant! Souffrir est notre etat, et il faut bien l'accepter
sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre
ne sont pas de notre gout. La vie n'est pas arrangee pour que ceux qui
mettent l'esprit au-dessus de la matiere ne souffrent pas: ce sont les
revenants-bons d'une situation que nous avons acceptee d'avance, le jour
ou nous avons cru a l'esprit de Dieu agissant dans l'humanite; et nous
savions bien que nous serions payes dans ce monde en calomnies et en
actes de rigueur, tant que l'humanite repousserait Dieu. C'est la son
mal. Le genre humain est a la violence, aux attentats mutuels; et a ceux
qui les reprouvent et qui revent la fraternite, on repond: "Bah! ce
n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas hair."

Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous
repentons jamais de n'avoir pas merite ce que nous souffrons. C'est
dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remede au
decouragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparee de
moi, en me disant a toute heure: "Qui peut m'empecher d'aimer et de
croire?"

Comptez, cher enfant, que l'eloignement ne changera pas le coeur de vos
amis et que le mien vous benit tendrement et maternellement.

G. SAND.

  [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu apres
      l'attentat d'Orsini.
  [2] Jean Patureau, interne en Algerie.




CDXXXI

AU MEME

                                 Nohant, 23 avril 1858.

Cher enfant, Angele m'envoie votre lettre du.... sans date, celle ou
vous exprimez de l'inquietude et de l'impatience de n'avoir pas de nos
nouvelles. J'espere qu'a present tout vous est arrive et que, s'il y a
eu retard, la cause doit etre attribuee par vous a toute autre chose que
la negligence. J'ai envoye, il y a quelques jours, le lendemain de votre
lettre a moi, une longue lettre de moi pour vous a _Sol_[1]; l'avez-vous
recue? Quant a Angele, elle n'a fait, je crois, que vous ecrire depuis
votre depart. Mais il fallait s'attendre a cette epreuve des premiers
envois. Quand on se sera bien assure que vous ne vous entretenez pas de
politique, on laissera aller ses lettres.

Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprete, je pense,
a vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense a vous et on vous
aime. _Sol_ s'apprete a partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et
je l'engage bien a attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si
elle m'ecoutera.

Le printemps est splendide ici, cette annee. La nature semble se rire de
nos douleurs. Mais elle doit etre encore plus belle la-bas. Vous ne me
parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas
encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je
crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et decrivez-le-moi un peu.
J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,
et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, a
Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'epidemie
quitte la ville et sevit a Saint-Martin.

Francoeur est a Guelma, par Bone, province de Constantine, Algerie.
C'est l'adresse qu'il me donne comme definitive. Il a trouve de
l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette
commune est, dit-il, grande comme tout le departement de l'Indre. Le
pays est admirable. Il parait enthousiasme de cette nature feconde, et
resigne avec la force d'ame que lui donne son inalterable douceur. Artem
Plat est la aussi, et espere trouver de l'occupation comme medecin. Si
vous leur ecrivez, vous leur ferez grand plaisir.

Bonsoir, cher et bien-aime enfant. Ne soyez plus inquiet.

Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous temoigne,
et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.

  [1] Abreviatif de Solange.




CDXXXII

AU MEME

                                 Gargilesse, 30 mai 1858.

Mon cher enfant, vous etes bien aimable de m'ecrire de bonnes longues
lettres, et, moi, je n'osais pas vous ecrire, vous voyant ecrase de
correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez
a me repondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et
non une fatigue.

C'etait de tres bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je
vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est reste
un beau reve, et puis je vois que je suis l'oppose de vous, en fait
de gouts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je
subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite
vegetation de chez nous avec une amitie reelle, mais tres melancolique.
Mon foie gemit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le
boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand
je peux sortir de la, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux
voir des sommets neigeux et des precipices, je change de nature, mon
foie disparait, mon travail s'eclaire en moi-meme et je comprends
pourquoi je suis au monde. Je ne pretends pas expliquer le phenomene,
mais je l'eprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.

Et puis j'ai la haine de la propriete territoriale, je m'attache tout au
plus a la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyere, tout ce
qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je
me dis que c'est a moi, que je suis forcee de l'avoir, de le garder, de
le faire entourer d'epines, et d'en faire sortir le troupeau du
pauvre, sous peine d'etre pauvre a mon tour; ce qui, dans de certaines
situations, entraine inevitablement la deroute de l'honneur et du
devoir.

Donc, je ne tiens pas a ma terre et a mon endroit, et, quand je suis sur
la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus legere et plus
dans ma nature, qui est d'appartenir a la nature, et non au lieu. Comme
je vous sais tres poete, je m'imaginais donc que le grand pays, le
nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique
mysterieuse qui vous jette dans un monde de reveries et vous fait croire
parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, a la place
des plates realites que l'on entendrait si on comprenait), je me
figurais enfin que tout cela vous etourdirait sur le chagrin des
separations momentanees et sur la vive contrariete de laisser en place
les affaires personnelles, c'est-a-dire les devoirs domestiques. Mais
tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller a la
nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermes_ de France, qui
sommes les plus attrapes, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en
nous disant: "Restez la! vous n'avez pas merite de partir...."

Je reprends a Nohant (7 juin) cette lettre commencee et meme finie
a Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais
l'_emporter_ a la Chatre; mais, mon sejour la-bas s'etant un peu
prolonge, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir
vu Angele et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma
lettre vous soit agreable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir
(car il est une heure du matin) et je les ai trouves tous quatre beaux,
frais, roses, gentils a croquer; Georges tres drole et faisant la
conversation d'une facon tres comique. Il est trop mignon entre les deux
petites qu'il mene, chacune d'une main, dans les allees pleines de roses
de votre petit jardin.

La jolie niece[1] (fille de Valerie) etait avec eux, gracieuse et
elegante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si pare
(c'etait la Fete-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens
plus navres que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,
moi, je n'eleverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.
Sol a fini la vie de ce cote, et Maurice semble ne vouloir jamais la
commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais
celle[2] qui est allee si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas
dans ce monde?

Mais parlons de vous et de cette Belgique ou vous voila, je le vois,
decide tout a fait a aller. Angele m'apprend que c'est arrange. Donc,
adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette
d'aller vous voir la-bas. Et puis ce milieu qui est enrage de _pouvoir_
et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guere. Enfin, vous le
voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout a fait en dehors de
la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, helas!
vous n'avez peut-etre pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver
endommage les enfants, vous retournerez vite a Aix, ou je m'imaginais
que vous seriez bien tout a fait. Ne vous fermez point cette porte
au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans
remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous
appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement reclamer son
bon vouloir. Cela ne coute rien et n'engage a rien.

Bonsoir, mon cher enfant; j'espere avoir de vos nouvelles avant que vous
quittiez Turin, et je me hate de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne
pas a l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre depart.

A vous bien tendrement.

  [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Neraud.
  [2] Jeanne Clesinger, sa petite-fille.




CDXXXIII

A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 5 juin 1858.

Il n'y a pas, je crois, d'ame plus genereuse et plus pure que la votre,
et elle ne serait pas sauvee! Ce dogme catholique vous tue, et, si je
vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-etre plus ni amitie
pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de
l'enfer est une monstruosite, une imposture et une barbarie. Dieu, qui
nous a trace la loi du progres et qui nous y pousse malgre nous, nous
defend aujourd'hui de croire a la damnation eternelle; c'est une impiete
que de douter de sa misericorde infinie et de croire qu'il ne pardonne
pas _toujours_, meme aux plus grands coupables.

Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les
croyances douces et tranquilles dans les belles ames me paraissent si
sacrees, que je vous disais: "Allez a tel pretre, ou a tel philosophe
chretien, ou a tel ami qui vous semblera propre a vous rendre l'ancienne
serenite ou vos nobles sentiments ont pris naissance et force."

Mais voila que le doute est entre en vous, et que la voix du pretre vous
jette dans une sorte de vertige. Quittez le pretre et allez a Dieu, qui
vous appelle, et qui juge apparemment que votre ame est assez eclairee
pour ne pouvoir plus supporter un intermediaire sujet a erreur.

Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrees vous
lient a la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de
liberte et de veritable foi qui est en vous. Preservez-vous de cette
idee fixe qui vous ronge et qui vous eloigne de Dieu. Dieu ne veut pas
qu'on doute de soi-meme, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe
etait bien touchante et vous avez ete son ange gardien. Pour cela seul,
vous avez merite que Dieu vous aime particulierement et vous retire
de vos doutes; mais il faut aider a la grace, et c'est ce que vous
ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de neant et de
perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les
actions de votre vie ni les elans de votre coeur.

Je vous disais, il y a quelques annees: _Allez a Paris!_ mais Paris est
devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laisse passer
du temps. Chaque annee, a nos ages, rend plus penible le changement de
regime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller a Paris de temps en
temps, ne fut-ce que quelques jours chaque annee. Vous aimez les arts,
la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la
vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de
vous-meme qu'il vous faut.

Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honoree de
votre amitie et que je vous suis sincerement et fidelement devouee.

GEORGE SAND.




CDXXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 10 juin 1858.

Mon enfant,

J'ai commence ton album fantastique[1] et j'ai recu tes dernieres
lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'editeur
et toi avez adopte un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,
numerote de memoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,
j'aimerais mieux classer moi-meme pour donner de la variete et une
espece de lien. Tu n'as pas repondu a Manceau pour les _fac-simile_[2]
sur lesquels il t'a ecrit en te demandant reponse. Peut-etre recules-tu
devant le temps qu'il juge necessaire et qui manque chaque jour
davantage, a mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que
je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce
piochage enrage, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,
lui, je crains qu'en travaillant comme deux forcats, vous n'arriviez
pas; car il ne me parait pas prevoir le chapitre des accidents, qu'il
faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il
puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu
de ce meme travail dont tu _sors d'en prendre?_

Emile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce
n'est pas conclu, je pense aussi a ma part de travail. Je ne recule
pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de
plaisir de ce genre de recreation; mais, vu la quantite de texte que
l'on demande, je suis tres inquiete, et crains de ne pas arriver a bien.
C'est deja beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,
si le premier n'a pas grand succes comme texte, ne sera-t-il pas mal
accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondee,
et souvent lachee tout a fait, dans les tentatives que j'ai faites pour
sortir de mon genre.

Il a beaucoup siffle _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,
et qu'il n'a pas trouve amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragee a
reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser a ce que
je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,
et je crois qu'il y faudrait un chic et une cranerie qui ne sont ni de
mon sexe ni de mon age. C'est Theophile Gautier ou Saint-Victor qui
feraient le succes d'un pareil album. A leur defaut, Champfleury
vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ meme vaudrait mieux. "Ah! un
album de Champfleury? ca va etre amusant!--Tiens, un album de madame
Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ca va etre aussi ennuyeux... que
_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les
masques!"

J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi la dedans, que
j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis tres inquiete
et je crains d'en etre d'autant plus paralysee. Songes-y bien, la chose
faite par un autre couterait moins cher,--grande consideration pour
l'editeur et pour toi!--et aurait, a coup sur, beaucoup plus de succes.
Reponds-moi sur tout cela. Champfleury a donne sa clientele a Emile.
Emile arrangerait ca tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui
vaudrait encore mieux.

J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'eventent avec leur
chapeau. Ici, voila enfin de la fraicheur et un peu de pluie; _beaucoup
de bruit pour rien_, c'est-a-dire quatre heures de tonnerre pour trois
gouttes d'eau.

Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.

  [1] Les _Legendes rustiques_.
  [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.
  [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.




CDXXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 19 juin 1858.

J'ai recu _le Frere et la Soeur_[1], et cela m'a rappele une grosse
rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de
l'Odeon[2]; des amis pourtant, et de braves amis a tout autre egard,
mais qui, apres m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer
cette piece, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient
imposer, par toute sorte de considerations de position et de
camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur
direction a fini sans qu'ils aient trouve place pour cette chose si
courte et si facile a monter! Ils sont a l'Opera maintenant.

Enfin, voila votre oeuvre imprimee! Merci de la dedicace, mon cher
enfant. Je trouve la piece tres amelioree, et, en ne me placant plus au
point de vue de la representation, je retire ma critique et j'en trouve
la lecture tres attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop
de recherche pour la scene. Dans un livre, c'est autre chose: on parle
comme on veut parler, et c'est cette grande liberte du livre, ce grand
esclavage de la mise en scene qui m'ont fait revenir au roman avec
plaisir, sauf a essayer plus tard de retourner au theatre si le coeur
m'en dit.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai donne de nos nouvelles. Nous
avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a
encore jete hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_
apparemment de s'etre tenus tranquilles.--J'en ai ete malade de chagrin
et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que
les lettres parviennent. Je presume d'ailleurs que, chez vous, les
choses se sont passees de meme.

Maurice est encore a Paris, occupe de travaux que je donne au diable;
car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espere... Sol... est
a Turin, ou elle se remet tres bien de sa sante detraquee. Emile est a
Paris, createur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer
le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous
engage a lui donner votre clientele. Je pense qu'il reussira et qu'il
rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son
honnetete et sa connaissance des affaires.

Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis
contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.

  [1] Piece de Charles Poncy.
  [2] Alphonse Royer et Gustave Waez.
  [3] _L'Homme de neige_.




CDXXXVI

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

                                 Nohant, 28 juin 1858.

Monsieur,

Je suis chargee par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous
parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui
et par une personne fondee pour en poursuivre la realisation.

C'est une tres grande et importante question, qui deja, je le presume,
est a l'etude entre vos mains, si vos fonctions aupres du prince
comportent maintenant, comme je l'espere, l'examen des questions vitales
de l'Algerie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en
entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pieces
vous auront donne plus de lumiere qu'un volume de moi.

Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des
importunites des solliciteurs, cette affaire ne se presentait pas vite,
sous vos yeux, elle pourrait courir a la mauvaise solution qu'elle a
deja subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un
severe examen.

Il s'agit des interets d'une population entiere, d'une illegalite a
ne pas consacrer, et des interets de l'Etat, engages dans une depense
inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des
interets moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission
qu'il vient d'accepter. Voila pourquoi j'ai pris tout de suite a coeur
cette question des qu'elle m'a ete exposee; et, comme il importe
beaucoup qu'elle soit une des premieres qu'il examine, je vous demande
d'ecouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Emile Aucante, qui la
connait a fond et qui sait parfaitement la resumer en peu de mots. C'est
un homme serieux qui sait la valeur du temps et une conscience a l'abri
de toute preoccupation personnelle. Ce qu'il est charge de demander est
un bienfait general, et non point une faveur particuliere; c'est une
enquete, c'est un travail et une decision ministerielle; c'est le
redressement d'une erreur qui interesse trente mille habitants de
l'Algerie.

Les pieces ont ete presentees a l'empereur, trop recemment pour avoir
obtenu une solution. Il dependra peut-etre de vous qu'elles ne subissent
pas l'agonie de leur numero d'ordre, et qu'elles prennent la place qui
leur appartient par leur importance.

Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me resumer moi-meme, et de
vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire
l'amitie qu'on se permet d'avoir ici pour vous.

GEORGE SAND.




CDXXXVII

A M. FREDERIC VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 4 septembre 1858.

Cher monsieur,

On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle
note relative a l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me
parait trop serieuse pour ne pas etre soumise a ses reflexions, et
j'espere que le grand evenement administratif de la suppression du
gouvernement general va donner au prince la liberte de faire justice.

Je me rejouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation
necessaire de son autorite. J'espere qu'il pensera a mes pauvres amis
litteralement _deportes_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,
de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait deja sauve, et que le farouche
ministere de la derniere reaction a exile, interne en Afrique, dans un
climat impossible, ou le plus courageux des ouvriers ne trouve pas a
gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de
faim. Et c'est un homme d'elite, comme caractere et comme intelligence,
que ce Patureau. Il _haissait_ l'attentat, il s'abstenait de toute
opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifie au devoir de nourrir sa famille.
On l'a martyrise dans un cachot, puis envoye comme un ballot dans le
plus rigoureux exil, a Guelma.

J'ai demande au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou a
l'empereur lui-meme, pour obtenir que cet ouvrier _precieux_, cet ami
devoue, nous fut rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire
libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il put trouver de l'ouvrage et
faire venir sa famille aupres de lui. Le prince, ordinairement si exact
et si bon pour moi, ne m'a pas repondu.

Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit etre tres occupe; de
l'autre, je lui ai peut-etre deplu, en lui disant que je resterais
l'amie d'une personne tres affligee qui avait besoin, plus que jamais,
des consolations de l'amitie. Je faisais pourtant avec impartialite,
avec justice, je crois, la part des exces momentanes du depit et du
chagrin.

Je vous demande de m'eclairer sur ma situation aupres de Son Altesse. Je
n'affiche pas une sotte fierte; mais j'ai l'amitie discrete, et, quand
je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand
service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fache, parce que ma
personnalite et mes interets ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon
devoir a obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brises:
c'est lui qu'il m'eut ete doux de remercier et de faire benir par leurs
familles. Je ne croyais donc pas etre importune. J'espere encore, parce
que le prince a bien voulu dernierement faire placer M. Gabelin, victime
d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercie aussitot que je l'ai
su. Mais je ne sais pas s'il recoit les lettres qu'on lui adresse rue
Montaigne.

Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'ecrive quand il
n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce
que je dois tenter ou esperer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est
vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir
de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitie, sur laquelle, vous
voyez, je compte toujours.

GEORGE SAND.




CDXXXVIII

AU MEME

                                 Nohant, 12 septembre 1858.

Merci de votre bonne reponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,
par le meme courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je
vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre
precieuse intervention a propos de mes amis. Mais vous voila encore
force de me repondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyee
pour Patureau, je trouve une obscurite sur laquelle je voudrais
eclaircie, avant de conseiller a celui-ci une localite en Afrique. La
note dit bien: _En quelle partie de l'Algerie veut-il aller?_ mais, dans
l'offre genereuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut
les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants
du Ressalch, pres Sidi-bel-Abbes, province d'Oran, il y a, d'apres les
renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres
disponibles, j'aurais conseille a Patureau de s'y rendre, et de demander
de la terre par la, ou mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas
encore, eussent pu se rendre utiles l'un a l'autre. Mais j'ignore si je
dois donner cet avis; cela dependra du bon plaisir de Son Altesse, et je
vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coutera qu'une question a
faire et une reponse a transmettre.

Je considererai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir
s'etablir en Afrique, loin des passions de localite, et au sein d'une
grande nature qu'il est capable d'apprecier et de seconder. C'est une
veritable satisfaction de coeur que je dois la au prince et a vous, mon
tres gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de
me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et
toujours! Quand j'irai a Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas
volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la
gene et le surcroit de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut
dire cela en confidence a ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,
malgre l'exemple d'un grand poete, je n'admets pas que les poetes ne
sachent pas se resigner a manquer d'argent. N'est-ce pas leur etat? Tout
le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour
votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas a me
plaindre, du reste, des bonnes ames que j'ai rencontrees sur mon petit
chemin.

  [1] Oscar Cazamajou.




CDXXXIX

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 13 octobre 1858.

Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec
nous. Tache de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.

Lambert part vendredi. J'ai longuement cause avec lui. Il est fort
abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le theatre, _a condition_ qu'il ne
renoncera pas a la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il
voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.

J'aime beaucoup l'idee des _vrais moutons_ sur la scene. Je presume
qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-la
fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour
une bergerie. Bref, je n'ai songe ni a cette piece-la, ni a aucune
autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous esperions le voir
et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de
Landry. Dis a Emile de te le solder.

Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis
a les regarder.

Je dis que je ne songe a aucune piece. Si fait, je songe a un canevas
pour le theatre de Nohant; car on s'est decide a jouer _une fois_, quand
on serait arrive a la moitie des gravures[1], c'est-a-dire dans quinze
jours; que n'es-tu la pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort detachement
de bleus!_

Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi
aussi. J'esperais te retrouver a table a dejeuner le jour de ton depart,
mais le Polonais[2] t'a enleve! Ne sois pas trente-sept ans sans me
redonner de tes nouvelles.

G. SAND.

  [1] Pour les _Masques et Bouffons_.
  [2] Charles-Edmond.




CDXL

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

                                 Nohant, 21 octobre 1858.

Cher monsieur,

Je vous expedie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu
sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier a un
tapissier, lequel, sur votre commande, les montera a mes frais, avec
les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commence ce
travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il
lui passerait par la tete d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:
autrement, j'aurais compose tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,
en terminant mon etude de fleurs au gros point, je me suis dit que des
fleurs sont toujours a leur place a la campagne. Seulement j'ai vu le
meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire a un
tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant
soit peu avec le reste. Veuillez dire a Son Altesse; en lui faisant
agreer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant
a lui et aux femmes de mes pauvres exiles dont il a seche les larmes.

Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez
bien voulu vous charger de faire expedier l'affaire le plus tot
possible et je la mets sous vos auspices. J'espere que la formule de
_consideration_ de mon pauvre vigneronne paraitra pas irrespectueuse
au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus
respectueux. C'est decidement a Jemmapes qu'il desire se fixer; mais il
eut fallu sans doute qu'il designat la localite. Comment eut-il pu le
faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a reexpedie
en France tout de suite. Il a jete, seulement en passant, un regard sur
un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait la les dix-huit vingtiemes
des terres a concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa
demande en regle?

Peut-etre un mot de Son Altesse imperiale, qui ordonnerait purement
et simplement un _tres bon choix_ aux autorites locales competentes,
suffirait-il pour abreger et lever la difficulte. On a dit a Patureau
qu'aux environs de Sidi-bel-Abbes (et il faut peut-etre que vous sachiez
incidemment ce detail), une _masse_ de colons espagnols ecartaient
a coups de couteau les colons francais. Le renseignement paraissait
serieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc recule devant la
lutte; c'est pourquoi il n'a pas persiste dans le desir d'etre le voisin
de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des
Arabes.

A cette demande de concession, je joins la demande du meme Patureau au
ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, a l'effet
d'un sejour de deux mois de notre exile, dans sa famille. Si vous voulez
bien la faire remettre a M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est
charge de la faire tenir au ministre.

Il me reste a vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis
a Maurice et a moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On
m'ecrit que le trace du chemin de fer d'Alger a Blidah et Oran, soutenu
par Sarlande, a ete adopte. Je ne le crois pas encore, parce que, si
cela etait, sachant combien je m'interesse a lui, je suis sure que vous
auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les
cas, je suis toute disposee, par la connaissance que j'ai du caractere
et de la position de M. Sarlande, a lui servir d'avocat aupres du prince
pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'ecrit aussi
qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,
avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'interet de cinq pour
cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables
de l'Algerie, et qui a deja fait plusieurs traites avec les chefs de
bureau du ministere, offre a l'Etat cet avantage, de ne demander la
garantie d'interets qu'au fur et a mesure de l'execution des travaux.
Enfin, comme c'est grace a la perseverante et intelligente reclamation
de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les interets des populations
qu'il represente, qu'elle l'a emporte dans un esprit serieux et attentif
comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance
aupres de Son Altesse imperiale, si vous voulez bien encore lui servir
d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.

Cependant, il se peut que Son Altesse ait dispose deja de cette
concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'a aucun prix je ne
voudrais faire le metier d'importun, qui consiste a demander ce qui ne
peut etre obtenu et a mettre une personne amie, si haut placee qu'elle
soit, dans l'ennuyeuse necessite de dire non.

Vous pouvez faire que je ne joue pas le role _d'ennuyeuse_ et que celui
_d'ennuye_ soit epargne au prince, en me disant, courrier par courrier,
s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance
pourrait etre ecoutee, vu que, dans le cas contraire, je pourrais
epargner aussi a mon client des demarches inutiles. M. Sarlande,
ancien avocat, s'exprime tres clairement et est si bien au courant des
questions relatives a cette affaire et a l'Algerie en general, que, dans
tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps a l'ecouter une
demi-heure.

Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur a _longueurs_; mais ma
reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_
avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, a mes
sentiments bien affectueux.

Maurice vous prie d'agreer les siens, et, tous deux, nous vous prions
de ne pas nous oublier aupres de notre cousine de Champrosay[2], quand,
plus heureux que nous, vous la verrez.

GEORGE SAND.

Je joins a la demande de Patureau au ministre, la demande au meme effet
qu'il a cru devoir adresser au prefet de l'Indre. Je pense que cette
demande renvoyee par le ministre audit prefet, aura du poids, tandis
qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.

  [1] Alors secretaire du prince Napoleon.
  [2] Madame Frederic Villot.




CDXLI

A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS

                                 Nohant, 20 novembre 1858.

Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me
touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1].
Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai ete de leur
avis, en leur entendant dire qu'il y avait la injure personnelle et
calomnie a la vie privee.

Mais je ne voulais que la reparation necessaire a tout individu attaque,
dont le silence pourrait etre regarde comme un aveu des turpitudes qu'on
lui prete. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit,
appeler a mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la
reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusee d'abord parce
que, _dans l'espece,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et
que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'etait
plus de bruit qu'il ne fallait, meme en restreignant ce bruit a la
localite. J'ai prie mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait,
ils m'ont donne raison, on m'a designe l'avoue et l'avocat. Ceux-ci ont
accepte le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus
temps d'y revenir.

Que vous dire de moi, maintenant, a propos de theatre? je ne sais pas.
C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne
crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je medis encore quelquefois,
sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le
contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-etre en
pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites,
c'est peut-etre bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses,
ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'ecrivait dernierement: "Que
faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses litteraires,
il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont
qu'amusantes, il dit que ce n'est pas litteraire." Le fait m'a paru
constant dans ces dernieres annees. On se plaignait de voir toujours la
meme piece; mais toute idee nouvelle etait repoussee. Que faire? N'y pas
songerai ecrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand
meme.

Mon pauvre Maurice vient d'etre tres souffrant, moi par contre-coup.
Nous revoila sur pied, lui au physique, moi au moral.

Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de
ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme
de bien et de coeur a travers cet ultramontain passionne. Et pourtant
c'est bien le meme homme place a un autre point de vue que celui ou nous
l'avons connu. Bonsoir, cher ami; a vous de coeur toujours.

G. S.

  [1] Ce Breuillard etait un inconnu de province qui avait publie contre
      George Sand un ecrit diffamatoire.




CDXLII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 9 decembre 1858.

Ma bonne, bonne fille,

Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chere
martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce
qu'il faut pour attendre, en meme temps que vous donnerez pour vous, et
sans lui en parler. Cela, aura l'air d'etre ajoute par le ministere au
premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser
a soi-meme quand on pense a _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour
nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni
a un si charmant caractere et a une si noble intelligence! C'etait un
vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se
passait guere de mois sans que je visse arriver sa bonne ecriture ronde
et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme
avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui!
C'etait toute sa crainte, a lui. "Tous les chagrins, tous les deboires,
disait-il, pourvu qu'elle vive!"--Il est mort, et elle ne vivra pas!
Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si
redoutee des hommes est une recompense quand elle n'est pas la fin d'une
expiation, couronne pour les bons, chaine detachee pour les coupables.

Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour ideal.
Mais ne l'esperons guere en ce monde, et meritons-la dans l'autre. Vous
etes bonne, ma chere Sylvanie[3], vous courez a ceux qui souffrent et
pour eux. Vous meritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute
autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre
coeur.

Je vous embrasse tendrement.

Voudrez-vous remettre ma lettre a cette pauvre femme, quand vous jugerez
qu'elle lui fera plus de bien que de mal?

Mes enfants vous aiment.

G. SAND

 [1] Madame Bignon, qui s'etait fait connaitre au theatre sous le nom de
     madame Albert.
 [2] Bignon.
 [3] Nom de bapteme de madame Arnould-Plessy.




CDXLIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 17 decembre 1858.

Cher enfant, j'ai envoye tout de suite votre lettre a Patureau.--Vous
faites bien de lui dire tout ce qui peut le decider a rester; mais, moi,
je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le decider a
partir. Sa sagesse pesera le tout. Mais je suis aussi sure que
possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont
genereusement accordes de remplir ses devoirs de famille. Vous vous
faites difficilement une idees des impossibilites de son existence chez
nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularite, lui a crees a
une certaine epoque, cette popularite qui existe plus que jamais, et a
laquelle il ne peut plus se soustraire, lui cree elle-meme, des soucis
et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent
que lui, et pourtant il est fatalement condamne a des imprudences, un
jour ou l'autre. Et puis cette popularite lui cree des devoirs dont
beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'etre imperieux. Les
services a rendre l'ont ruine! Le temps perdu a ecouter bien
des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont force a des emprunts
considerables. Il peut se liberer en vendant tout ce qu'il a, mais,
apres, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui
refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis etre
journalier a son age, c'est tres dur! Qu'une maladie l'arrete, c'est la
famine a la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix annees de
force qu'il a encore devant lui a assurer l'existence des siens et a
leur creer un avenir. Il a du vous repondre. Je ne dois le revoir qu'au
jour de l'an.

Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses a vous et chez vous.




CDXLIV

AU MEME

                                 Nohant, 28 decembre 1858.

Enfin! tout est arrive, _aujourd'hui seulement_, 28, a dix heures du
matin; et... consolez-vous: tout en bon etat, les coquillages vivants!
notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer a Paris, ces
animaux-la se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du
reste, est tres doux depuis un mois de deluge. Nous avions renonce a
recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il etait egare ou devore
par les commis du chemin de fer.

C'est egal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration
que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gate, et
nous etions voles tout de meme. Aviez-vous mis a la grande vitesse?--Et
puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le
port. On se moque d'un paquet paye; c'est le dernier dont on s'occupe.

Mais oublions le chapitre, des desagrements. Nous avons mange ce matin,
une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraiches que les
praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant
sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu
sensible. Je crois que le temps ecoule hors de l'eau bonifie beaucoup ce
comestible. Avis aux Toulonnais!

Les patates et les ignames sont, comme de juste, en etat prospere; les
grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulees; les raisins,
un peu sales par le voisinage des coquilles, mais on les met a l'air et
ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin a l'emballeur, et
remerciements surtout; car vous vous etes donne un mal affreux pour tout
cela, et, si j'avais pu prevoir que Toulon fut dans un bouleversement
pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le
_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins
elegant.

Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez
achetees. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout,
c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille
de la cour pour la tuer. Pauvre bete! elle ne se doute pas de la gloire
a laquelle on la destine. Etre truffee! quel honneur! mais comme elle
s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes
sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres
provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements
d'histoire naturelle des coquillages. Merci a Solange, merci a Desiree,
merci a vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan.

Vous voyez que les communications sont encore mal etablies entre nous
par les chemins de fer. C'est a Lyon, je crois, que se fait le desordre,
a cause du transvasement des colis et de la ville a traverser _sans
ligne_. Patureau avait recu votre lettre et s'informait tous les jours,
se levant a trois heures du matin, pour etre a l'arrivee. Voila des
_gueulardises_ qui ont coute plus cher, en fait de peines, que ne vaut
la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par
elles-memes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un
parfum de votre pays et de votre amitie.

Nous sommes, pour deux jours, peut-etre, en recreation, Maurice et moi.
Nous avons fini des travaux de patience et de perseverance: moi, des
recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia
dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu
son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de theatre, depuis les Grecs
jusqu'a nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinees par lui
et gravees par Manceau. Maurice a ecrit le texte en quatre mois, et
c'est un tour de force; car jamais histoire n'a ete plus difficile a
repecher dans un monde d'ecrits, ou il lui fallait chercher pour trouver
quelquefois deux lignes. Enfin, il a ete recompense de ses peines,
autant qu'un artiste peut l'etre, en decouvrant, dans le _fleuve
d'oubli_, un grand, poete oublie en Italie et inconnu en France[1].
Mais ce poete-prosateur ecrit dans une langue impossible. Tous ses
personnages parlent un dialecte different: l'un le venitien, l'autre
le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre
l'anconais.

Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait
en 1520.--Jugez quel eblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux
bouquins tant cherches! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec
notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de venitien, nous avons tant
lu et relu, tant reflechi et tant compare, que nous sommes arrives a
comprendre et a traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions
votre dialecte, nous aurions lu peut-etre cela couramment. D'autre part,
des Italiens consultes ne pouvaient pourtant dechiffrer une phrase. Un
Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions
a retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvee, meme
sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se
rapprochaient du Piemont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de
l'Adriatique.

Voila notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part,
sachant que vous vous interessez a tout ce que nous faisons. Et puis je
veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-etre plaisir et que vous
devez, je crois, penser aussi: c'est que me voila convaincue, pour ma
part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils
sont plus vrais, ils ne se pretent pas a l'emphase, ils sont forces
d'exprimer des idees nettes et simples, des sentiments energiques, et
ils se pretent, en revanche, a des manifestations plus etendues de la
pensee, par un luxe d'epithetes et de verbes dont les langues faites et
chatiees n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments a
perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais
pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautes. Je sais bien, moi,
que j'aime beaucoup mieux le francais que nos paysans parlaient il y a
trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien,
que le francais academique.

Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent a
tout deraciner, mais pas de froid, et des lors on travaille. J'ai fait
deux ou trois romans depuis ceux qui ont ete publies, et une comedie.
Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point
de vue materiel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'ame, son plus
fort soutien. Maurice ne retirera peut-etre pas quatre sous de son tour
de force, et il y a mis de sa sante, car il est tres fatigue. Mais la
passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-la, c'est la
recompense. Il n'y a de sur en ce monde que ce qui se passe entre Dieu
et nous.

Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre
affection et celle de votre chere famille. On a deja bu a votre sante a
tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour
moi le vin le plus delicieux.

A vous de coeur.

Le pere Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare a vous! il va vous
en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a recu et medite vos
lettres. Mais, tout bien pese, et grace a l'espionnage dont on continue
a l'obseder, il est bien decide a aller planter des patates en Algerie.
Le prince, qui est tres bon, lui donne une petite somme pour couvrir les
premiers frais d'etablissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que
l'on permette a ce brave homme de rester ici. On refuse a tous les
autres de rentrer, meme temporairement.

  [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._




CDXLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 29 decembre 1858.

Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pense et ecrit,
n'importe sur quoi, m'interessera toujours vivement. Envoyez!

J'ai recu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un desir,
c'est de faire publier par souscription les cinq pieces que son mari a
faites et qui ont du merite, je les connais. Elle me demande de faire
une preface, je suis tout a elle.

D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthese, que vous avez
ete excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette
souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il
me semble qu'elle le sera, ne fut-ce que par les acteurs de Paris. Je
les ai toujours vus genereux et spontanes dans ces sortes de choses,
et il s'agit peut-etre d'un millier de francs a rassembler! Qu'en
dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre
sainte femme, des details moins rassurants que les votres. Elle n'a
peut-etre pas voulu tout vous dire. Je crois que la representation a son
benefice ne serait pas a perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire
des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empecher que
la misere n'ajoute a l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de
soumission. Oui, vraiment on en a canonise qui ne la valaient pas!

Et votre pauvre Eugene malade la-bas? Vous avez du bien souffrir, chere
femme; mais vous etes rassuree. Merci d'avance a lui pour le tabac qu'il
envoie et merci a votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_
que j'ai recues il y a deux jours.

Maurice a fini son travail de benedictin sur la comedie italienne. Il
va bientot vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons
tendrement.

GEORGE SAND.




CDXLVI

A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS

                                 Nohant, 18 fevrier 1859.

Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre
talent d'une affection toute particuliere. Vous sachant fier et modeste,
je craignais de vous _effaroucher_. A present que de grands succes
doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous etes, il me semble
que vous comprendrez mieux le besoin que j'eprouve de vous envoyer mes
applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman
d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la piece et je l'ai lue a
un ancien ami a vous, qui est le mien depuis dix ans. Apres cela, nous
avons parle toute la journee de la piece et de vous et j'ai voulu lire
aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient echappe. Nous avons
donc passe, avec vous, deux ou trois bonnes journees. On lit si bien a
la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au
milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que
vous peignez avec tant de charme et de tendre delicatesse! Apres cela,
il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces
heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude a ne
pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'age des grand'meres et
mon compliment peut bien ressembler a une benediction. Ce n'est donc
embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en
savoir gre, mais je vous prie d'y croire comme a une parole sincere et
qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.

GEORGE SAND.




CDXLVII

AU MEME

                                 Nohant, 27 fevrier 1859.

Vous croyez que je vous ai repondu d'avance? Non. Je veux vous
remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne
peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai la, a cote de
moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen,
malgre le bonheur du coin du feu et des vieux amis.

On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-a-dire
sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du
bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au
scepticisme par l'experience, les autres parce que, apparemment, leur
coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui desertent et qui
renient jusqu'a leur mere. On se sent tout seul dans sa petite maison
avec les siens, comme Noe dans son arche, voguant sur les tenebres et se
demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir
arriver l'oiseau a la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin,
comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel
eclaire et rallume.

Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavee par ce
deluge des evenements passes depuis dix ans, j'y retrouve tout le
mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fievre de je ne sais quoi,
toujours en vue de quelque chose de petit et d'egoiste, de jaloux,
de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche
aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passe mon temps a tacher
de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus
seule dans cette foule inquiete et souffrante, a laquelle je ne trouve
rien a dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne
plus rien comprendre.

Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et
l'esperance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer
encore la bonne fibre de l'humanite et l'ideal lutter avec gloire et
succes contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon.
J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'age de
l'_impersonnalite_ etant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu
la generation meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache a tout
ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu deja en vous l'un et l'autre,
et vous me dites que vous n'etes plus tres jeune: tant mieux, puisque
vous voila muri sans que le ver vous ait pique. Les fruits sains sont
si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et
intellectuelle destinee a lutter contre les mauvais temps qui courent.

Notre pauvre siecle, si grand par certains cotes, si miserable par
d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui
portent un flambeau et qui savent l'empecher de s'eteindre. Votre lettre
me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-a-dire la ou
il doit etre pour chauffer et flamber toujours.

C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du meme temple;
aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas betes et mauvais. Croyons, a
la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre a plusieurs et se
rejouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui eclatent au bon
soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une
belle chose, qu'on l'a faite soi-meme et que cela n'est ni a lui, ni a
toi, ni a moi, mais a tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?

Oui, voila les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie
commune et feconde qui s'eteint en lui des qu'il s'y refuse. Et il y a
pourtant des gens qui s'attristent et se decouragent devant l'oeuvre des
autres et qui voudraient l'aneantir. Les malheureux ne savent pas que
c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source,
sauf a mourir de soif a cote.

J'irai a Paris a la fin de mars, je crois; y serez-vous, et
viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me
voir dans ma thebaide, qui n'est qu'a dix heures de Paris? Laissez-moi
esperer cela; car, a Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je
vous serre les mains de tout mon coeur.

G. SAND.




CDXLVIII

A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUE, A LA CHATRE

                                 Nohant, 20 fevrier 1859

Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre
pendant quelques jours et je medite l'article, quand j'ai un moment de
loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_
des arrets. Il est peut-etre permis de publier quand ce n'est ni par
speculation, ni en vue d'aucune delation ou vengeance, et quand les
lettres ne peuvent que faire honneur a celui qui les a ecrites; enfin,
quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne,
et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se
trouver dans la necessite de se defendre. Je vois que la loi, qui n'a
rien voulu fixer absolument, est tres sage et que les decisions sont
dictees par le sentiment de la morale et de la delicatesse, _selon les
cas_. Je ne craindrais donc pas, des a present, de publier ces lettres,
si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement
me faire un proces; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait
seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en etre empechee.
La chose faite, avec la reserve, l'annonce meme, dans une preface, que
si, les heritiers de l'ecrivain _non nomme, reconnaissent le style
et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec
empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois
que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou apres, par disposition
testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le
public n'en comprendra que mieux. Si c'est apres ma mort, on pourra
nommer.

Que vous semble de mon idee? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et
je vous dirai leur avis.

J'irai voir votre gamin avec plaisir.

A vous de coeur.

G. SAND.




CDXLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                Nohant, 25 aout 1859.

Chere Altesse imperiale,

Je vous remercie de coeur: avec vous, on est oblige si vite et si bien,
qu'on est deux fois plus touche et reconnaissant.

Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour
vous. Mais le temps eclaire toutes choses et justice se fera.

Pourtant, j'aurais ete bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de
causer avec vous pour reprendre esperance et courage a propos de cette
pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conferences diplomatiques et
de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher
des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient
tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider a
renaitre,--tout au contraire!

Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porte de
bons fruits; l'admirable unite des voeux, exprimes si noblement et si
habilement aussi, a recu de vous, j'en suis sure, une bonne impulsion
et de sages conseils. Nous vous sommes peut-etre redevables aussi du
bienfait de l'amnistie.

Bien qu'on affecte peut-etre de ne pas vous ecouter, je crois que ce que
vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S'il en est ainsi, votre role est le plus beau de tous, puisque vous
faites le bien sans gloriole et sans interet personnel.

Merci pour ce que vous me dites du prefet de Chateauroux, et merci
surtout de la bonne amitie que vous voulez bien me conserver. Comptez
sur un coeur tres fidele.

GEORGE SAND.




CDL

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 7 decembre 1859.

Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique
succes et qui ne m'a pas ecrit un petit mot, comme autrefois, pour me le
dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit representation, dit
triomphe, quand il s'agit de lui.

Aussi n'etait-ce pas de l'inquietude, c'etait de l'impatience que
j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:
"C'est l'occasion, le jour et l'heure!" Mais monsieur a oublie sa
vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que
je suis heureuse quand meme, que je l'embrasse et que je compte au moins
sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d'avoir son petit succes avec un gros bouquin
de costumes et de recherches[1] que les editeurs ne suffisent pas a
fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignees de main en
attendant qu'on vous les porte.

  [1] _Masques et Bouffons_.




CDLI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 18 decembre 1859.

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas a ceder sans savoir
pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce a quoi je ne puis
ceder, c'est a laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,
non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux
conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me
rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas a ecrire dans les
journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal a ma
maniere et m'otent la moitie du succes que j'ai dans les revues et en
volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans
pour que le lecteur s'amuse au dechiquetage de l'attente. Ce roman-ci,
particulierement, a besoin d'etre lu par chapitres _comme ils sont
chiffres et coupes_, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorite et mon droit, ou bien ne commencez pas.
La _Revue des Deux Mondes_ est toute prete a me prendre l'ouvrage
aux memes conditions, et cela ne me portera aucun prejudice. Ayez la
conscience en paix sur ce point.

A vous de coeur.

G. SAND.




CDLII

A M. DESPLANCHES

                                 Nohant, 26 decembre 1859.

Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'etais
pas jetee dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prevoyais meme
pas. J'etais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,
toujours etonnee de la haine des autres, mais sentant chaque jour
davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais
en vain: la verite est bien plus forte que moi, et meme je suis
naturellement faible; mais je l'aime tant, la verite, qu'elle me
pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est a peu pres
indifferent.

Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.
Croyez-vous que de tels encouragements ne pesent pas cent fois plus dans
ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et a vous de coeur.

G. SAND.




CDLIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 7 janvier 1860.

Mon vieux ami,

Je te remercie d'avoir pense a moi au nouvel an, et je t'envoie tous
mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant felicite Nevers des graces,
talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande
consolation que ce petit etre apporte, en venant au monde, a travers
tant de peines qui vous ont frappe et que sa presence a le don d'alleger
sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naitre pour faire des
heureux. Dis a ma petite Berthe combien je me rejouis pour elle, et que
je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son
cher tresor! Je vois aussi Eugenie en extase et Cyprien en idiotisme
comme tu me les depeins. J'attends la belle saison avec impatience pour
me joindre a ce concert d'adorations.

Quels temps nous avons eus! froid de Siberie, neige, chaleur de mai,
deluge, tempetes a decorner les boeufs, eclairs et tonnerre, tout
cela dans un mois, c'est a croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde
politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voila notre
drole de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre
l'Angleterre contre son coeur, et qui, apres avoir convoque l'Europe a
dejeuner, lui fait entendre que la marmite est renversee et qu'elle peut
rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je
m'en rejouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachees
par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprevu, trop de bizarrerie.
Si c'est de la finasserie, ca ne vaut pas mieux. Du courage et de la
franchise des le commencement des querelles eussent peut-etre evite
la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas
toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se
faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige
de ce regne. C'est drole, mais ca n'est pas si fort que ca en a l'air.

Au milieu de tout ca, je crains pour lui le poignard des jesuites, et je
desirerais pourtant qu'il y eut de leur part une tentative (avortee) qui
lui fit ouvrir les yeux tout a fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il
a tant cajolee et qui l'a toujours paye de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles a tous, mon cher vieux.

J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouve tres
ameliore comme style, et interessant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons a tous mille bonnes et
fideles amities.

G. SAND.




CDLIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 8 fevrier 1860.

Je sais enfin la legende de _l'homme sans tete_ de Launieres et autres
lieux. Elle est tres jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,
a l'article du _cornemuseux_ de tes legendes. Au reste, le fantastique
n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont dechaines. Ils sont
a Launieres: ils emmenent les charrues qui sont dans les cours et vont
labourer, la nuit! Le diable est a Lalleu, dans la maison d'une femme
qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose
de rouge_ s'elance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!
On a fait venir le cure pour exorciser. C'est, a coup sur, une bete de
femme, qui s'est brouillee avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va
le mettre en fuite; malheur a elle!

_Recit de la Tournite [1] sur le chateau de Briantes_.

"Quand j'etais petite drolesse, ma mere me racontait qu'il y avait eu,
dans les temps, un homme de Crevant, appele Rendy, qui etait fermier
au chateau de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des
oeufs.

--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?

--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ca. Il s'en _allit_ tout seul dans
une grande chambre du _chatiau_, et il se mit de manger ses oeufs.
Quand ca fut au huitieme, v'la le diable qui entre, habille en
bourgeois, en monsieur _tout a noir_, avec un livre dans sa main qu'il
pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais
il ne veut pas le regarder.

--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacre livre, j'y lirai pas!

Et le v'la de manger le neuvieme oeuf.

Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colere; il dit:

--Tu y liras!

Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;
mais jamais il a voulu dire quoi que c'etait, et le v'la qu'est tombe
tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait
revenir; mais il a dit:

--Jamais je ne mangerai le dixieme oeuf!

Tout en haut du chateau de Briantes, dit encore la Tournite, dans la
carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connait pas le fond; on
y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y
_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)

Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-la, des voix, des
_beurmees_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantot comme de bestiaux, tantot
comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont
jamais voulu y monter.

L'opinion de la Tournite est que les betes reviennent. Une nuit, elle
a entendu une ouaille qui _gemait_[6] sa porte. Elle s'est levee pour
voir, elle n'a rien vu. "_Vas putot_ recouchee, ca _gemait_ encore."
Elle connaissait bien que c'etait une ouaille; mais elle n'a pas voulu y
retourner, parce que ca pouvait etre une bete morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient a la carriere de Camus, de
_tout temps_. Le pere Bontemps l'a ramenee une nuit jusque chez lui et
l'a mise dans son ecurie. "Ah oua! a n'y etait pus le lendemain." (Recit
de Gabriel. La Tournite affirme la verite du fait.)

La Tournite, etant toute petite, a Briantes (c'est son endroit), a
entendu une nuit _rebater_[7] au-dessus de la chambre ou elle etait
toute seule avec sa mere. Sa mere l'y a f... une bonne giffle en lui
disant:

--Taise-te! ca revient.

Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et
qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les
abeilles meurent dans l'annee. (Tournite.)

Quant a la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,
elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.

_Autre recit de la Tournite sur le chateau de Briantes, qui etait des
plus hantes_.

"Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans
une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient
a sauter et a lui tomber sur le dos et a le battre jusqu'a ce qu'il
s'en-aille. Il y a essaye plus de cent fois, jamais il a pu! C'etait la
chambre enragee, oui!"

Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu
en fais, renvoie-moi cette note apres, pour que je fasse l'article.
Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couche
dans la tour ou la dame blanche revient la nuit de Noel. On a tire
brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vit personne! Il n'a
jamais voulu y recoucher.

  [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisiniere de Nohant.
  [2] Par la nuque.
  [3] Pres de rendre l'ame.
  [4] Y arriver.
  [5] Des beuglements.
  [6] Gemissait.
  [7] Faire du bruit.
  [8] Un chiffon.




CDLV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 11 fevrier 1860.

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous repondre pour vous dire d'abord
que je suis contente que vous soyez recu aux Francais, puisque c'etait
votre desir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes
et aimables que vous me disiez a propos de _Constance Verrier_. Et puis
aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une
page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,
_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manque soir et matin,
pour vous faire remerciement de cet appel a votre amitie. Voila que je
trouve cette page inseree tout au long dans _la Presse_, et je pense que
c'est a vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'ecrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche
toujours avec une passion tranquille, moitie habitude, moitie besoin
d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous
aimions tant a produire, nous autres gens du metier, et j'ai trouve une
reponse _ingenieuse_, pour quelqu'un qui dormait deja aux trois quarts:
C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme
nous l'avons souhaite ou prevu, et que, dans les histoires que nous
inventons, nous sommes maitres des destinees de nos personnages. Nous
faisons avec eux le _metier de Dieu_, ce qui est tres amusant, bien que
ce ne soit qu'un regne dans le monde des reves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et a vous de tout coeur.

G. SAND.




CDLVI

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 12 fevrier 1860.

Chere mademoiselle,

Je voudrais me mettre a votre point de vue, et trouver, dans votre
croyance, une ancre de salut a vous indiquer. Mais je ne crois pas a
l'institution catholique, et toute forme arretee dans la pratique
du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'ame qui se connait.
Vous-meme, vous vous revoltez contre l'efficacite du pretre, puisque
vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une idee trop etroite et vous ne voyez en lui
qu'un juge faconne a l'image de l'homme. Cela m'etonne de la part d'un
grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau
soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer
momentanement de milieu, voyager un peu, aller a Paris, secouer enfin
cette melancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agreable a la
Divinite, rien d'utile a vos semblables.

Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la
preuve d'une grande modestie de l'ame et d'un grand elan vers le Ciel,
vous avez assez souffert, vous vous etes assez dechire et mortifie le
coeur, pour etre bien sure, a present, que tout est expie et que vous
etes completement purifiee de vos pretendues fautes, auxquelles je ne
crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous reellement tres
criminelle, Dieu, source de toute bonte, ne veut pas qu'on doute de lui,
ni qu'on s'occupe tant de soi-meme, lorsque la vie n'est pas trop longue
pour l'aimer et lui rendre grace. Il serait plus religieux de contempler
l'idee de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant
de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien
affligee de vos peines.

GEORGE SAND.




CDLVII

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                 Nohant, 16 mai 1860.

Peut-etre es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes
lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivee de toutes
tes betes.

J'ai d'abord donne les plantes au jardinier, avec les instructions
ecrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas fletrie, et, au bout
du compte, ton emballage a _la Robinson dans son ile_ etait tres bien
fait.

La salamandre est tres vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant
elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner a
manger. L'orthoptere degingandee etait d'une _telle petulance_ (elle
s'etait ennuyee en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,
on l'a installee dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des
mouches, et elle a dejeune d'un grand appetit en leur sucant le derriere
jusqu'a la ceinture; apres quoi, elle s'est cure les dents avec beaucoup
de soin, a nettoye ses mains et s'est endormie a la renverse, sur un
ecart impossible: les mains repliees sur le ventre ou sur le brin de
chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une facon
triomphante. C'est bien la plus etrange creature qu'on puisse voir, et
je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J'ai ensuite examine les cailloux, qui ne manquent pas d'interet. Les
huitres fossiles sont d'un bon numero. Elles ne _s'etaugeaient_[1] pas
la coquille dans ce temps-la. Les pierres a batir sont des travertins.
J'ai passe deux heures a etiqueter avec soin et, demain, je rangerai
dans une case particuliere.

J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivee a Paris.

Ludre ne m'a envoye aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il
faille compter les attendre a Paris, et tu les attendras d'ailleurs
moins cherement et plus commodement ici. Le temps est si beau, le jardin
et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en
perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de
temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondees qui font tout
pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de
terribles ailleurs.

Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman a corriger. Je
vis dans la nature, etude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.
Viens donc le plus tot possible; car la floraison est a present en
avance.

Je te _bige_ mille fois, et j'aspire a savoir que tu as fait bonne
route.

  [1] Elles ne s'en privaient pas.




CDLVIII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant; 26 mai 1860.

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui
endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tachez
de songer a lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera
possible. Croyez donc bien que, de mon cote, je ferai tout mon possible
pour recompenser votre _vertu_, et meme votre _sournoiserie_, qui me
parait une amabilite de plus.

J'espere que Maurice va bientot venir me raconter vos decouvertes
chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez
tire, de votre fournaise du Theatre-Francais, un fort bon mets pour le
public. Calmez les impatiences inevitables du metier d'auteur assistant
aux repetitions. Cela est terrible, je le sais, surtout a ce theatre,
ou chacun en prend a son aise; mais, en somme, dites-vous que vous etes
dans l'age ou ces agitations font vivre.

Moi, je suis dans celui ou l'on prise davantage la tranquillite; mais je
ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop precoce. Les paysans
d'ici disent: "On a bien le temps d'etre vieux!"

Bonsoir et merci, et tout a vous de coeur.

G. SAND.

  [1] Charles Duvernet.




CDLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON. (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 27 juin 1860.

Monseigneur et cher prince,

Je suis bien vivement affectee du coup qui vous frappe. Quelque prevu
qu'il fut,--car vous me l'aviez comme annonce, la derniere fois que je
vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit etre grande, sachant
combien vous aimiez cet excellent pere. C'etait aussi un digne homme,
brave, loyal et d'une ame genereuse.

Vous devez a son souvenir d'etre encore lui, c'est-a-dire de resister au
chagrin, aux decouragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles
separations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est
lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent a le
porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de
Dieu, le souvenir de ce pere si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et
noblement est une dette que vous avez contractee envers lui et que vous
saurez acquitter en restant vous-meme, dans le chagrin comme dans le
calme.

Croyez que vos amis, vous sachant afflige si profondement, vous aiment
davantage. Mon fils se joint a moi pour vous le dire du fond du coeur.

G. SAND.




CDLX

A M. JULES BOUCOIRAN, REDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NIMES

                                 Nohant, 31 juillet 1860.

Cher vieux,

C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le
monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille
et je reponds vite a votre demande.

Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,
et les heritiers en ont la propriete vingt ou trente ans encore apres
eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitot que faits, pour un
temps donne; car on ne gagne pas ses frais a editer soi-meme. La Societe
des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de
traiter que pour de tres courts ecrits. Au dela de cent mille lettres,
elle est liee et meme je crois que ce chiffre a ete reduit.

Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais ecrire
aux editeurs dont les ouvrages que vous desirez reproduire sont
la propriete temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la
reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils a ce point. Mais
peut-etre, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,
verriez-vous de l'avantage a en passer par la. Il est evident que, si
ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne
sont pas autorisees par leur _non-valeur_ commerciale.

Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte
bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitot qu'il
pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, a cause
des images, et son editeur, presse de vendre, le sert le dernier.
Je n'espere pas que vous reussissiez a le marier (Maurice, pas
son editeur), si vous lui cherchez femme parmi les devots et les
legitimistes. Je prefererais de beaucoup une famille protestante. Voyez
pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je desire bien qu'il
se decide et qu'il devienne pere de famille. Si vous lui trouviez une
charmante personne, ayant des gouts serieux, une figure agreable, de
l'intelligence, une famille honnete, qui ne pretendrait pas enchainer
le jeune couple a ses idees et a ses habitudes autrement que par
l'affection, nous rabattrions bien des pretentions d'argent.

Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous ecrirai des que j'aurai une reponse
des editeurs.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

Quand vous verra-t-on?




CDLXI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, novembre 1860.

Chere cousine,

Je vous revois, dans mon souvenir, a travers un nuage; mais je n'ai pas
oublie que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma
tete; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis
retrouvee a Nohant. Jusque-la, j'etais dans une ruine, je ne sais ou.
Vous m'avez certainement porte bonheur, et votre presence, vos souhaits,
votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a ete si
affectueux pour moi, qui a tant pleure pour moi, a ce qu'on m'a dit,
tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de
mon adorable petit vieux docteur Vergne.

Vous m'avez donc tous ramenee a la vie. J'ai senti, sur mon lit
d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoue la
torpeur finale.

Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fachee du triste voyage que
je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sure que ma
destinee a voulu que vous vinssiez aider a me sauver.

Je suis encore faible pour ecrire; mais je veux vous dire que la force
m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi
que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,
que je me figure connaitre, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.

Maurice vous embrasse de toute son ame.

Au revoir, chere belle cousine, a Paris et a Nohant.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.




CDLXII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 9 decembre 1860.

Chere Altesse imperiale,

Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu
vous charger de faire agreer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le
porte pas lui-meme, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie
aussi la lettre qu'il a ecrite a ce heros, dont il est justement
epris.--Le maudit heros! il m'a pourtant forcee, moi, d'abjurer l'idee
republicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de
loyaute et de simplicite (caractere de la vraie grandeur), les theories
ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on
a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait
les vrais miracles de l'histoire.

Mon fils avait ecrit cette lettre et me l'avait remise il y a deja
longtemps; mais le relieur a tarde a finir la reliure, et, alors, vous
avez ete frappe d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et
avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est
venue ma maladie et l'imbecillite de la convalescence. D'ailleurs,
Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats a fouetter_, que d'ouvrir un
livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au genie
italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'etre mis aux
pieds du liberateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera
cette hardiesse. Je n'ai pas change la date de la lettre de Maurice,
date qui temoigne d'un empressement non seconde jusqu'ici par les
circonstances.

Quoique guerie, je n'ai pas la permission du medecin pour aller a Paris,
ou je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer levrier
et mars dans le Midi; je reve les cistes et les bruyeres en fleurs du
Piemont ou des frontieres francaises; car ma passion du moment, c'est la
botanique. Si vous allez par la, courir apres cette solitude qui fuit
les princes, vous etes bien sur de me rencontrer dans le coin le plus
champetre et le plus retire, vous aimant toujours d'un coeur sincere et
devoue tendrement.

GEORGE SAND.




CDLXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 11 decembre 1860.

Cher enfant,

Je veux vous demander quelle preparation de fer on vous administre. Le
fer est tres a la mode et c'est bien vu. Mais les medecins ne sont pas
tous chimistes, et, en prescrivant le fer tres a propos, ils ne savent
pas toujours, meme les plus habiles en tant que medecins, sous quelle
forme il s'assimile avantageusement et reellement a notre economie, et
sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
encre_ et ne s'assimile en aucune facon. J'ai un vieux ami, medecin et
chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses preparations a l'etat
d'idee fixe, et qui a essaye et travaille ce medicament durant des
annees. J'ai fait avec lui des experiences nombreuses et _je sais_ qu'il
a raison de dire qu'une seule des preparations est toujours
assimilable et jamais nuisible. Pour abreger, voyez si vos recettes
portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
tranquille et comptez que le fer vous guerira;--si non, n'en abusez pas
et meme n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-etre les princes
n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces details. Et, au
bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
grand remede sera une vie moderee en toute chose, pendant quelque temps;
beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
possible.

Notre grand mal a nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
grand mal a vouloir la supprimer tout a fait; car nous ne sommes
point batis comme les oisifs ouies positivistes, et l'absence totale
d'emotions, de travail, de fatigue meme, nous jette dans l'atonie, qui
est le plus grand ennemi de notre organisation.

On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les medecins et les
amis qui nous enchainent a la medication et au calme absolu nous tuent
tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.

Moi, j'ai le roi des medecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour ou
j'etais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
il m'a permis de prendre du cafe, j'en ai l'habitude, et a consenti a me
laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissee causer, rire
et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense a la maladie, je suis
malade. J'ai eu autrefois de forts acces d'hypocondrie tout a fait
contraires a ma nature, et c'etait la faute des amis et des medecins,
qui m'ont gratifiee dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
garde a cela. Vous me dites que vous etes decourage et atteint. Ne le
dites qu'a moi, tant d'autres se rejouiraient, et ne laissez pas dire
que vous etes malade serieusement. Songez a tous ces jaloux que se
frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
seulement les rivaux de metier, ce sont tous les paresseux, tous
les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime a
voir hesiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
demain si le patient resiste. Vous avez souffert par le theatre dans ces
derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
forgent les immenses contrarietes. Vous devez vous en affecter plus que
moi et plus que tout autre, parce que, apres les plus grands succes
obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensee,
votre forme, toutes les exigences legitimes, toutes les hardiesses,
toute la souveraine liberte de votre talent.

Vous avez trouve l'obstacle aussitot que les billets de banque ont un
peu diminue dans la caisse du theatre, et vous voila heurte a l'ecueil
du siecle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
baisse, la foi abandonne le directeur, et tous les intermediaires dont
vous avez besoin pour reveler votre genie au public. Le public lui-meme
s'etonne que vous grandissiez en maturite dans la science de la vie. Il
est routinier et les rapides progres l'etourdissent. Il y resiste et les
combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le menage, il
croit etre fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
aussi assidu et aussi passionne qu'auparavant si vous ne pliez pas.
Guerissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
penibles et, si vous laissez dire que vous etes malade et decourage, que
ce soit pour jeter votre bequille un beau matin et lui montrer que vous
etes plus fort que jamais.

Voila, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
mais je n'etais pas encore assez forte pour ecrire plus d'une ou deux
pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en fevrier.
Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
grande energie physique et intellectuelle qui vous a inspire de si
belles choses.

Songez que vous avez ete l'enfant gate de la destinee et que vous l'etes
encore; car vos moindres succes seraient des succes de premier ordre
pour les autres.

Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-etre
un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
presagent un _renouveau_ superbe. Patientez, trainez-vous en souriant,
et repetez-vous sans cesse: _Ca passera!_

Quand vous en serez bien convaincu, ce sera deja aux trois quarts passe.

Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.




CDLXIV

M CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 20 decembre 1860.

Cher enfant,

Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
aucun parti a prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de fevrier que mes travaux me le
permettront.

Et puis vous avez le deluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
pourtant que des circonstances particulieres, en dehors des convenances
de localite, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
decide et nous vous verrons au moins quelques jours a Toulon.

Ce qui est decide, grace a votre reponse sur les depenses moderees a
faire dans ces regions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
et que nous nous verrons enfin.

Je me porte bien, tout a fait bien, a la condition de me tenir
chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
mon griffonnage et je suis dans une disposition tres douce et tres
calme. On a ete si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
bien ingrate de ne pas me trouver bien d'etre encore de ce monde.

On vous embrasse ici et on se rejouit de l'espoir de vous embrasser
pour de vrai bientot. Mes tendresses a votre chere famille et a vous
toujours.

G. SAND.




CDLXV

A M. ERNEST PERIGOIS, A NICE

                                 Nohant, 25 decembre 1860.

Mon cher enfant,

J'ai su vos cruelles mesaventures; mais, en somme, nous rendons tous
grace a Dieu de ce que vous en avez ete quittes pour la peur, et nous
aussi, effrayes retrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
Rassurez donc Angele en lui disant combien les accidents de voyage sont
rares, puisque tel touriste n'en a rencontre aucun dans toute sa vie;
celui qui vous a accroche est une garantie pour l'avenir.

Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
partout et a toute heure? n'ai-je pas ete prise de maladie terrible pour
une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
Du jour au lendemain, etranglee au milieu du bien-etre; du calme, de la
gaiete, de la sante parfaite, j'etais a la mort. Est-ce a dire que
je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
Disons-nous bien que nous tenons a un fil, et, cela dit, n'y songeons
plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
qu'Angele a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-meme;
mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-meme a des
guignons et a des pressentiments. Le danger perpetuel et sous toutes les
formes etant le milieu auquel nous ne pouvons echapper, il y a aussi un
miracle perpetuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y echappons
souvent. Si j'etais aupres d'elle, je suis sure que je lui ferais
oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.

Malgre vos infortunes, je vous envie d'etre la-bas, sous un beau ciel
et dans un pays _accidente_. Vous ne me dites rien de votre sante; j'en
augure qu'elle est deja meilleure et je me rejouis de ce que vous ne
soyez point a Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, ou
l'hiver est froid et long, ou l'on ne trouve aucun bien-etre; un pays a
donner le spleen meme aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
Hyeres est plus pres, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
me faites fremir avec votre maison _tout entiere_ pour mille francs par
mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'a
Hyeres je depenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
nous verrons. Je vous ecrirai de la au mois de fevrier et peut-etre vous
tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
notre cote.

J'embrasse la chere famille de tout coeur.

A bientot.

G. SAND.




CDLXVI.

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                 Nohant, 27 decembre 1860.

C'est moi, chere enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mere avant
son depart. Mais, le froid etait trop vif et on ne me permet pas encore
de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
Nohant a la Chatre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai a Paris
vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espere trouver la bonne
maman bien habituee et bien acclimatee.

Dis a tes parents de ne plus s'inquieter du tout de moi. Je ne me
souviens plus d'avoir ete malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
des precautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
mecontenter des gens qui m'ont si bien soignee et a qui j'ai cause tant
d'inquietude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.

Il me tarde de savoir que vous n'etes pas mecontents de Paris et que
la grand'mere a bien supporte le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
rendre de ma part.

Ta marraine.

G. SAND.




CDLXVII

A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE

                                 Nohant, 20 janvier 1861.

Chers enfants,

Je ne suis pas encore en route, quoique toujours tres decidee a partir,
et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura ete favorable a
l'un et a l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.

Quelques mecomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
logement, sur les agrements du Midi, soyez surs que vous avez bien fait
d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
pour aller affronter la temperature de Paris. J'aspire pour lui, autant
que pour moi, maintenant, a trouver une veine de temps radouci qui nous
permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
quelques jours a tater, a chercher, a interroger notre fantaisie,
esperant trouver moins cher qu'a Nice; car les details que vous me
donnez depassent de beaucoup mon budget.

Je n'ai rien a vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la premiere
fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est tres beau, avec les
defauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher a la
femme sans lui relever les cottes par-dessus la tete; mais, dans cet
ouvrage-ci, les qualites l'emportent. Dans le commencement, il y a un
vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
vie.

Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.

Vous avez envie de voir les splendeurs de la papaute? Vous verrez trois
comparses mal costumes et une bande d'affreux Allemands pretendus
Suisses, dont le deguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, a
la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
car les premieres semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tete.

Ecrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent a moi
pour vous embrasser et vous aimer.

G. SAND.




CDLXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                 Nohant, 14 fevrier 1861.

Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
t'occupes de mon plaisir et de mon bien-etre. Et puis tu me montes la
tete avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
et si interessantes. J'ai envoye ta lettre et tes renseignements a
Maurice, qui est deja la-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
n'aura rien conclu encore.

Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
Mais il faut que je profite de la presence de mon geologue[1] a
Montlucon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon etat
de romancier, sans en avoir l'air[2].

Mille tendresses et amities a toi et a tout le cher, monde.

G. SAND.

  [1] M. Leon Brothier, ingenieur civil.
  [2] Elle preparait alors son roman de _la Ville noire_.




CDLXIX

A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE

                                 Tamaris, 20 fevrier 1861.

Chers enfants,

Nous sommes arrives et nous voila meme installes a une demi-heure
(par mer) de Toulon, _en deca_ et _non au dela_, par consequent loin
d'Hyeres, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
fourrier, a trouve Hyeres fort prosaique, plein de figures de malades ou
d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
fut tres cher ou tres incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
Toulon et il nous a trouve, pour cinq cents francs (trois mois), les
trois quarts d'une petite maison de campagne _tres bourgeoise_, mais
extremement propre, que le proprietaire, avoue a Toulon, n'habite pas en
ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes la depuis
vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perches nous-memes
sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entierement,
et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protegent contre les
flaneurs, la vie est tres bonne pourtant et tres confortable, a cause du
voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisiniere, brave fille; pour
_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voila
cases a merveille et tres economiquement. Nous sommes, malgre le gachis
du quart d'heure, dans un climat superbe, a l'extreme pointe meridionale
de la France, au milieu d'une flore tout africaine.

Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
nous vous adresserons a des amis qui vous aideront a trouver des
conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eut ete impossible de
les trouver nous-memes, sans le secours des devoues de la localite; car
ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.

A present, comment vous offrirai-je l'hospitalite? J'esperais que mon
avoue-proprietaire laisserait a ma disposition le reste de la maison,
qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
de l'y decider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voila ce que c'est
que d'avoir affaire a un homme qui ne specule pas; cela a aussi son
inconvenient. Mais, si vous revenez par ce cote-ci, nous irons vous
chercher a Toulon, a l'hotel de _la Croix d'or_, ou l'on est tres bien,
ou a Hyeres, que nous voulons aller voir des qu'il fera beau. Vous
viendrez passer une journee a notre ermitage et nous vous reconduirons
_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottes, voila
tout; mais deux jours de mistral les auront balayes. Tachez de realiser
mon esperance; ou, si vous prolongez votre sejour a Nice, c'est nous qui
irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, a l'adresse de
_Charles Poncy, a Toulon._

Mille tendresses de coeur a vous, et baisers a Angele.

G. SAND.




CDLXX

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Tamaris, 24 fevrier 1861.

Golfe du Lazaret, a une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
Napoleon.

C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beaute et d'une
verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, separe d'un cote de la
grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
de notre escalier rustique. Au dela de la plage, la vraie mer brise avec
plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
La tete sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
encadree de ses hautes montagnes pelees, d'un gris rose par le soleil
couchant.

A droite, s'eleve le cap Sicier, autre montagne tres haute et d'une
belle decoupure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
partie de notre vue de face, s'etend une petite plaine bien cultivee,
une sorte de jardin habite. Derriere nous, le fort Napoleon sur une
colline boisee plus elevee que la notre et qui nous fait un premier
paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
d'autres immenses montagnes derriere, second paravent, que depasse en
troisieme ligne la chaine des Alpines du Dauphine.

Tout cela est d'un pittoresque, d'un dechire, d'un doux, d'un brusque,
d'un suave, d'un vaste et d'un contraste que ton imagination peut se
representer avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
reve de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
chercher mieux, est peut-etre ce qu'il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
a peu pres les seules plantes de nos climats que j'aie encore apercues;
le reste est africain ou meridional extreme: cistes, lieges, yeuses,
arbousiers, lentisques, cytises epineux, tamarins, oliviers; pins
d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
faut pourtant pas oublier la vigne et le ble parmi nos compatriotes; on
boit ici, a bon marche, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
la nourriture avec les coquillages, tres varies, mais generalement
detestables pour ceux qui n'aiment pas le gout de varech.

La maison que nous habitons est petite mais tres propre, et nous y
sommes seuls dans un desert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
passe; mais, tout pres de nous, il y a un petit port de mer appele
_la Seyne_, qui est grand comme la Chatre et ou notre factotum va
s'approvisionner tous les matins. De plus, il va a Toulon tous les jours
par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum male, nous avons une cuisiniere naine, qui est une
excellente fille, et un ane nain, baudet d'Afrique appele _Bou-Maza,_
qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
aujourd'hui pour avoir avale une poignee de foin.

La maison coute cinq cents francs pour trois mois, la cuisiniere
vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au proprietaire, un
charmant avoue qui met tout par ecuelles pour nous recevoir. Nous avons
chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle a manger,
un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos betes. Le
rez-de-chaussee, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
et une etroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
inculte, rocailleuse, ombragee d'arbres superbes a travers les tiges
desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
des laves; toute la cote est tres variee, par consequent, de formes et
de couleurs.

Le pays environnant est a la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
est rude et superbe, varie et heurte comme le pays: des jours de pluie
diluvienne, des vents tres rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
nez, d'une belle couleur), des humidites suaves et chaudes; tout cela se
succedant avec rapidite, et ne rendant guere malade; car, avant-hier,
j'ai fait deux lieues a pied pour ma premiere promenade; hier, j'etais
dans mon lit avec la fievre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
Maurice a passe par les memes crises.

Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renonce a
Hyeres et a ses palais. Maurice y a ete et a decouvert que c'etait une
jolie ville, plantee au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais ou il faut toujours
etre sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
convenir. C'etait le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
Maurice a calcule que, lors meme qu'on nous rabattrait enormement sur le
prix annonce au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
informe neanmoins. Il a su qu'il etait a peu pres impossible de s'y
nourrir sans avoir a son service des gens du pays, comme nous les avons
pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Ou
trouver cela a Hyeres, pays de haute exploitation? et a qui demander de
se charger pour nous de tous ces details?

Le Midi n'est pas si facile a habiter qu'il s'en vante. Ici meme, a deux
pas de tout, ca n'a pas ete tout seul, et ca ne va pas encore a souhait.
Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge;
Bou-Maza lui-meme ne veut pas sortir de son ecurie. On peut donc mourir
de faim chez soi, si on n'a pas pris ses precautions. Cela se concoit
quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils
sont souvent a sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant
il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres
departements francais, tout creve a la fois, et, dans une minute, que
l'on soit ane ou chretien, on est trempe comme une eponge. Et puis ca ne
s'arrete pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer
le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutot il passe toujours, et douze
heures d'affilee ne l'epuisent pas.

Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos
amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on
va chercher ailleurs. Ca ne nous empechera pas d'aller visiter toute la
cote, par consequent Hyeres, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la
mer. Nous nous reclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre
et ses beautes. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en
pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guere envie de nous
y fourrer; car, avec ce deluge, il y a un vent d'est a decorner les
boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre,
qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair
de lune et tempete. La mer est en argent, mais pas riante, comme de
l'argent dans la poche d'un pauvre diable.

Voila notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien
et celui de la famille. Etes-vous de retour au Coudray? Quel temps y
fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procedure a Nevers? Le moutard
est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde?
Embrasse-les tous pour moi et presente-leur mes amities. A toi de coeur,
mon cher vieux.

G. SAND.

  [1] Campagne de Charles Duvernet.




CDLXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                 Tamaris, 25 fevrier 1861.

Cher ami,

Nous sommes arrives, par un temps de chien (le 18 courant), a Toulon,
ou Maurice, presse de me trouver un gite convenable aux environs, etait
depuis huit jours, courant d'une campagne a l'autre, et par consequent
ne pouvant songer a aller vous voir. Il a ete a Hyeres, il en est revenu
mecontent, ne trouvant rien la de possible pour mes gouts de solitude
et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur
les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivee, il a trouve une
maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idealement
beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs.
L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installee le 19.)--Mais, pour
y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements
locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le
chemin de fer jusqu'a Toulon. La, vous irez trouver Charles Poncy, notre
ami, rue du Puits, n deg. 7. Il vous amenera ou vous fera conduire, et, en
meme temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de
laquelle vous aurez, chez nous, un gite; car nous n'avons qu'une partie
de la maison; mais notre proprietaire, homme tres aimable, nous a promis
une chambre d'ami des que nous en aurions besoin. Voila! Nous n'avons
encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le
temps soit remis; car je ne pense pas que nous differions beaucoup de
temperature, sauf qu'ici nous avons des pluies insensees quand le ciel
s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne
maussade par consequent. Il faut que nous puissions vous promener dans
le soleil.

Sur ce, a bientot, j'espere, cher enfant. Ce sera une joie de famille,
et, en attendant, on vous embrasse de coeur.

G. SAND.




CDLXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Tamaris, 15 mars 1861.

Mon cher vieux,

Je t'adresse ma lettre a Nevers, bien que je pense que tu doives etre
au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement,
tandis que, du Coudray a Nevers, ce ne serait peut-etre pas la meme
chose.

J'ai recu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton
petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternite,_--je
souligne! Voici, helas! comment tout se compense et s'equilibre dans
le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers
d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne
verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui etait la perle et la
fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes
genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'echangerai
plus rien avec elle en cette vie.--Resignons-nous; notre cause et notre
but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu.
Ils ne peuvent donc etre mauvais, et tout, apres la vie, doit etre
dedommagement, puisque, des cette vie, tout conduit a la notion de
l'equilibre et de la remuneration.

Maurice a ete a Hyeres pour la seconde fois, un peu pousse par un degout
momentane du sejour de Tamaris, ou le mistral souffle de temps en temps,
et plusieurs jours de suite avec une violence inouie. J'etais assez
souffrante et il disait que si le climat d'Hyeres etait moins brutal,
il voulait m'y transporter. Mais il a trouve que c'etait la meme chose,
alternative de bourrasques et de series de jours admirables.

Il a ete voir M. Germain, dans son chateau, tres pittoresque et tres
beau, de Saint-Pierre des Horts. Le chatelain l'a tres bien recu et lui
a offert pour moi un beau logement a tres bon marche, ce qui est fort
aimable.

Mais je suis installee et c'est une assez grande affaire dans ce
pays, ou, meme aux portes des villes, les ressources et les moyens de
communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont
assez negliges et decrivent necessairement des courbes immenses autour
des golfes qui dentellent la cote. La mer est le seul vrai chemin, et,
quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu
claquemure. Nous avons surmonte tous ces petits ennuis du commencement,
en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la
localite et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et
intelligent, apres en avoir essaye deux qui etaient de charmants
garcons, mais peu degourdis, moins degourdis que des Berrichons, et
craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractere et le
temperament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout a fait _chiffes_,
ou tout a fait energiques. Nicolas-Napoleon fait tres bien notre
service; la cuisiniere Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours.
L'ane va a la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses
maitres, et les poules me suivent comme a Nohant.

On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons
maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous
sommes procure beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime
soit suffisamment meuble quant au reste, les tables sont ici des meubles
de luxe. On ne lit pas, on n'ecrit pas, on vient a la campagne pour se
promener et dormir. Nous sommes enfin bien cases, resignes aux tempetes
et tres dedommages par la possibilite de travailler et par la beaute des
journees admirables qui succedent aux ouragans. Le printemps se fait au
milieu de ces tempetes comme si de rien n'etait. Les solides pins d'Alep
au parasol majestueux et les lieges rugueux tendent le dos et ne rompent
pas; les plantes a feuilles persistantes s'en moquent egalement et
l'olivier n'en est ni plus ni moins pale. Parmi ces insensibles, les
vraies plantes printanieres commencent a sourire. Les tamarix et les
lentisques en boutons, les anemones lilas et pourpre jonchent la terre;
et les orchys fleurissent a l'ombre.

J'ai trouve dans un bois voisin _l'epipactis cephalante,_ qui n'est pas
de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.

C'est une orchidee blanc de neige, avec une tache doree sur le _labile_
tres jolie plante, elegante. J'ai ete voir a Saint-Mandrier, qui est un
hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres
exotiques tres grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs
jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimee par le
nom, n'est pas precisement celle de la rose.

Tout cela est en dehors de mon recit sur le docteur Germain. Pour en
revenir a lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections
d'histoire naturelle, a eu le desappointement d'apprendre qu'elles
n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout
de meme un savant serieux et un homme de grande valeur. Je compte
certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son chateau moyen
age, dont Maurice m'a apporte de sa part plusieurs photographies. Cela
s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route
pour la Nievre, ou il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une
autre annee, connaissant ce bon gite de Saint-Pierre, j'aille y frapper
pour la saison.

J'ai beaucoup travaille au _lessivage_ de _Valvedre_ depuis que je suis
ici. Je touche a la fin de ce gros travail.

Bonsoir, cher vieux; voila encore une longue causerie; mais je finis
brusquement faute de papier. Tendresses a vous tous et grandes amities
d'ici.

G. SAND.




CDLXXIII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Tamaris, 28 mars 1861.

Chere cousine,

Vous aurez recu deja une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux
hasard, vu tout de suite a Toulon, ou il se trouvait hier avec Maurice
et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du
_Moniteur_ concernant son pere. Ils m'ont apporte cette bonne nouvelle;
le brave enfant etait ravi et c'a ete fete a Tamaris. Il vous avait deja
ecrit, ce matin; il est parti pour Lestac.

Maurice l'a accompagne un bon bout de chemin en wagon et l'a quitte pour
aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est
revenu ce soir a onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est
sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait esperer qu'il
reviendrait passer encore deux jours avec nous; apres quoi, il gagnera
Nimes avec notre Boucoiran, qui l'aime deja de tout son coeur et qui lui
montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'interesser dans ce pays.

Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces
messieurs, bravant la tempete au bord de la mer, afin de voir deferler
les grandes lames. Il a fait, bon gre mal gre, de la botanique et de
l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un
probleme de mathematiques. Il a mange beaucoup de petits gateaux et ne
s'est point passionne pour les coquillages de nos reves qui ne valent
pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et
son arrivee a ete une veritable joie pour nous tous.

Ma sante se remet. Le mistral a fait place a un temps plus doux; encore
quelques jours, et nous aurons, a ce qu'on nous assure, un temps
delicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran
a Nimes. Vous voyez qu'on n'est pas presse de se quitter les uns les
autres et qu'on se reconduit pour etre plus longtemps ensemble.

Ce Boucoiran est l'ancien precepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et
un homme du plus grand merite, sachant enormement de choses; Lucien est
deja avec lui comme avec un papa.

Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous
en tourmentions; nous en parlions a toute heure; mais je disais, moi:
"Si le prince s'en charge, ca reussira, car je ne connais pas de
meilleur ami." J'espere que je le verrai lorsqu'il viendra a Toulon, ou
on travaille a son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'epoque
de son depart, vous serez bien aimable de me l'ecrire pour que je ne
sois pas en tournee aux environs dans ce moment-la.

Bonsoir, chere cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher
enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.




CDLXXIV

A LA MEME

                                 Tamaris, 19 avril 1861.

Chere cousine,

Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une
longue promenade dans les montagnes, il a trouve votre lettre a la
maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criat la faim depuis
deux heures, il est parti sans diner, dans la voiture qui nous ramenait
de la promenade et ou nous lui avons lance une croute de pain, un
morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgre tout cela,
sera-t-il arrive a temps a Toulon pour le depart du chemin de fer? Nous
sommes a plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les
_equipages_ de la localite ne vont pas vite, et les bateaux ne partent
pas apres le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre
ou en meme temps, c'est qu'il aura eu un retard inevitable et aura ete
force de coucher a Toulon.

Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et
cette vie a travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le
rappelait pres de vous et de son pere, ses jambes et son cerveau
regrettaient l'animation des courses et la liberte du grand air; et
nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous
l'aimons tendrement et c'etait plaisir de le voir vivre a pleins poumons
dans ce climat energique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont
hesite devant l'appel serieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis,
tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant
pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive
intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquietudes dans
les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de
sauter comme un poulain dans un pre. Encore un peu de temps de ces
gambades necessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les
aptitudes et toutes les facultes voulues.

A son age, Maurice ne pouvait guere non plus s'occuper. Les garcons ont
un developpement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'a
vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquietez donc pas de ce besoin
de flaner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de veneration tendre
pour son pere, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le
regrettons, nous desirons le revoir a Nohant, nous le chargeons bien
d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre
volonte soit faite, _aujourd'hui et toujours_.

Ce bon Lucien vous dira que j'ai ete longtemps souffrante et patraque et
qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout a fait
bien a present et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel
chagrin que vous soyez clouee a Paris, ou il fait si triste et si froid,
quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un
ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnement la Provence,
je lui prefere nos bords de la Creuse et nos fraiches montagnes
d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par la, et, ici, ca
existe encore.

Bonsoir, chere cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous
les tendres respects de Maurice.

G. SAND.




CDLXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Tamaris, 24 avril 1861.

Cher enfant,

Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, a _petition_,
avec enveloppes _ad hoc_. Il faut ecrire a l'imperatrice sur ce
papier-la et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de
_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi
aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi
et le faire passer, par Damas-Hinard, secretaire des commandements de
ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes
aupres d'elle.

Maintenant, cela ne reussira peut-etre pas. J'ai deja beaucoup demande
pour des desastres semblables. On ne m'a pas encore refuse; essayons
encore. Je vais faire le resume. Envoyez-moi le papier dans un petit
carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ca chiffonne et sali.

Maintenant quelle somme faut-il demander? L'imperatrice donnera de sa
bourse probablement. Esperons-le, car, si elle renvoie au ministere
de la marine, nous n'aurons que des paroles, et meme peut-etre moins.
Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs.
C'est peu, mais moins nous demanderons, plus surement nous obtiendrons.
Qu'en pensez vous?

Je ne sais ou vous prenez vos defauts, vos indiscretions et toutes les
peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que
vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien egal, et que vous
faites des calembours, ce qui me revolte de la part d'un poete. Fils
ingrat, vous vous amusez a jouer faux sur un stradivarius! sur cette
langue francaise, magnifique instrument que vous devriez tenir pour
sacre, puisqu'il a servi de manifestations a votre ame, a votre coeur
et a votre genie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que
le ciel et les hommes ont donne a Matheron[1]? Il dit: "Une
_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_" et pourtant, il m'amuse
a entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais
savoir la musique a fond pour se delecter aux fausses notes! Vous n'etes
qu'un ingrat et un impie.

Apres cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digerer,
je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous etes si
bon, si aimant, si sur et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous
les passerais encore.

La sante est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les
hauteurs du cap Cepet; c'etait magnifique et j'ai trouve beaucoup de
plantes.

Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos
malades ont un peu de repit. Nous repartons demain a une heure, pour je
ne sais ou, s'il fait beau.

J'embrasse Desiree et les cheres fillettes. Pauvre Anais, que de
chagrins, a la fois! Et ce pauvre naufrage, comment va-t-il?

A vous de coeur et tendres amities d'ici.

G. SAND.

  [1] Cocher de louage.




CDLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Tamaris, 11 mai 1861.

Chere cousine,

Vous etes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et
de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien
a du vous dire pour combien de raisons tres vraies et tres logiques
j'aurais desire qu'il ne fut pas question de moi. Je n'ai pas voulu
desavouer les amis qui m'avaient portee, d'autant plus que j'avais et
que j'ai encore la certitude qu'ils doivent echouer.

J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde
_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas etre
pardonnee. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, ou ils
mettent tous les honnetes gens.

Mais, a propos de cette affaire de l'Academie, il en est une autre dont
je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style tres clair,
m'ecrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_
pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dedommagement offert d'une
facon honorable et equivalent au prix de l'Academie, dans le cas ou il
ne me serait pas accorde.

J'ai repondu que je ne desirais absolument rien; mais j'ai bien charge
Buloz de presenter mon refus sous forme de remerciement tres sincere et
tres reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque
explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs
bouches, etre denaturee, je vous demande de voir le prince, qui est net
et vrai, lui, et de lui dire ceci: "Je ne mets aucune sotte fierte,
aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude a refuser un bienfait
de l'empereur. Si j'etais malade, infirme et dans la misere, je lui
demanderais peut-etre pour moi ce que j'ai plusieurs fois demande a
l'imperatrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte
bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraitrait pas
_honnete_ d'accepter une generosite a laquelle de plus a plaindre ont
des droits reels: si l'Academie me decerne le prix, je l'accepterai,
_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-a-bras
litteraire et pour laisser donner une consecration exterieure a la
moralite de mes ouvrages pretendus immoraux. De cette facon, les
genereuses intentions de l'empereur a mon egard seront remplies. Si,
comme j'en suis bien sure, je suis eliminee, je ne me regarderai pas
comme frustree d'une somme d'argent que je n'ai pas desiree et dont je
suis toute dedommagee par l'interet que l'empereur veut bien me porter."
Voila!

A present, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a
bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit
_emu_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde
_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse
Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que
dessus_, comme disent eloquemment les notaires. S'il me le conseille,
j'ecrirai a cette excellente princesse pour la remercier, et a
l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de
toute mon ame, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de
Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitot, et il fait
bien de ne pas songer a la mer, qui est horrible et furieuse presque
continuellement. J'ai ete hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_,
"galere capitane de Sa Majeste". C'est ravissant. Lucien a du vous en
faire la description; car il l'a vue avant moi.

Moi, je suis tourmentee parce que Maurice veut aller faire un tour en
Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais
j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempetes et ca va
m'inquieter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne
faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gater leurs
plaisirs par l'aveu de nos anxietes.

Voila donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre
chose a faire, et qui a _un pere comme il en a un_, pour le guider et
resoudre les abominables difficultes de la _specification_! Ce n'est
pourtant pas la le fond, la philosophie de la science; mais c'est par la
qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont
fourree et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.

Dites a ce cher enfant, qu'il est ne coiffe d'avoir toutes les facilites
sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les
echantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon
fagot. Dites-lui aussi que je suis retournee au _Revest_ et que j'y ai
trouve des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours
son chapeau, que Matheron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je
l'embrasse de tout mon coeur.

Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui
s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.

Bonsoir, chere et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux
chers enfants.

G. SAND.

Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez
que Lucien soit tres ferre sur la _technologie_; ca l'ennuie, mais c'est
indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.

  [1] Plusieurs membres de l'Academie francaise avaient mis sa
      candidature en avant pour le prix Gobert.




CDLXXVII

A MAURICE SAND, A ALGER

                                 Tamaris, 15 mai 1861.

Cher enfant,

J'ai recu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre
d'Oscar, que je t'envoie. J'espere que tu auras eu un bon depart et une
bonne sortie des cotes; mais, en pleine mer, tu as du trouver une forte
houle. La tempete a du laisser encore la de l'agitation. Ici, temps
magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complete, quelques nuees
d'orage, quelques ondees, et pas un souffle de vent, pas meme au bord du
golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait eternuer et
moucher. Calme plat a present, la mer unie comme du satin aussi loin que
la vue peut s'etendre. C'est egal, je voudrais bien te savoir arrive
sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour
poetiser ta premiere impression de cette terre nouvelle.

Nous, nous avons ete hier voir le _Ragas_. C'est a deux pas du dernier
moulin de la vallee de Dardenne; nous en etions a un quart de lieue
quand tu as dessine le petit pont double a guirlandes de lierre. Mais
quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mere put
descendre a pic dans une gorge profonde et remonter de meme sur un
sentier de chevres. Mais _je m'en suis tres bien tiree_, comme on dit a
la Chatre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgre cette gymnastique,
violente pour mon age mur, je n'ai pas ete du tout fatiguee. Il faisait
chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas
si tu auras plus chaud en Afrique.

Le Ragas occupe le fond d'un amphitheatre de cimes a pic, et dans le
flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
noire tout encadree de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
beaucoup de vegetation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
pieds de profondeur. Il y a encore vingt metres d'eau en toute saison.
Apres deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
et deborde par cette fente, d'ou l'eau se precipite en torrent dans la
gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit a
sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on put meme voir
l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les cotes du cap Sicier, est ce
que j'ai vu de plus _serieux_ jusqu'a present dans nos promenades. La
Dardenne etait magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
d'opera dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
qu'on pourrait prendre, s'ils etaient ailleurs et en ruine, pour des
amphitheatres romains.

Aujourd'hui, nous avons ete a Sainte-Anne, au bout des gorges
d'Ollioules, et nous, avons decouvert, _tout_ _seuls_, un endroit
delicieux et des masses de rochers en coupole, creuses en grotte comme
la montagne de Taormine pour les sepultures antiques. Ceci est pourtant
un simple _jeu de la nature_, comme disent les itineraires. C'est
l'action du vent et de la pluie dans un gres friable qui tombe en sable
blanc et qu'on exploite, a l'entree des gorges, pour faire des glaces.

Il a passe un gros orage qui venait de la mer, j'ai pense a toi!
Heureusement il n'a pas ete mechant.

Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
content d'y avoir ete.

L'imperatrice m'a envoye mille francs pour le pere d'Anais. C'est tres
aimable et la famille est enchantee.

Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
fois. Ecris-nous, ne serait-ce qu'un mot.




CDLXXVIII

AU MEME

                                 Tamaris, 22 mai 1861.

Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon; partie a onze heures du matin,
je rentrais a onze heures du soir, quand j'ai trouve ta lettre a la
maison. Juge si j'ai dine ou soupe de bon appetit! Le coeur content me
faisait oublier les jambes, vexees d'une ascension de deux heures et
d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
incommensurable et tout a fait mysterieux a l'horizon. Le temps etait
pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
lieues de mer par-dessus la tete du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
je savais bien que c'etait une blague provencale impossible. N'importe,
je t'ai appele a travers l'espace, et je t'ai souhaite joie et sante.
J'etais la a six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
petite brise contrariat mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
jours, a la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
mer, on trouve cette atmosphere calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moitie du chemin avec un cheval
de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
route en zigzag des plus fantastiques. J'etais seule avec le bon
Matheron, a qui j'avais confie la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
pas a la promenade et a le plus grand soin de moi.

J'ai grimpe avant-hier a Evenos. C'est le chateau noir en ruine qu'on
voit dans les gorges d'Ollioules; c'est tres beau aussi, mais dans un
autre genre et moitie moins haut. Hier, par exemple, j'ai ete _detemcee_
en route par une foule de contretemps insignifiants et betes: deux
heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a egares,
etc., etc. Rien de facheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
j'espere, une autre annee; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
toi. Cette fois-ci, il faut retourner a Nohant pour n'etre pas dans la
gene avant qu'il soit peu. Nous partirons a la fin du mois au plus tard.
Ecris-moi a Nohant. Si je vas a Chambery, ce sera l'affaire de deux
ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
Prends-en une bonne lampee, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
soleil. On dit qu'ils sont dangereux la-bas. Menage un peu mon Mauricot,
songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
mille fois.




CDLXXXIX


A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Chambery, 5 juin 1861.

Mon cher enfant,

Nous partons demain matin pour Lyon, Montlucon, Nohant. Nous nous
portons tous bien. Nous sommes, enchantes de la Savoie. Ce sont les
apres beautes de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
constructions suisses. Quand vous aurez huit jours a vous, il faut
prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, tres
peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambery est tout
pres de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
est si mouvemente, que partout la vue est immense et belle toujours.
Vous trouvez dans les formes geologiques beaucoup de rapport avec les
approches de Montrieux, mais en grand et avec une vegetation qui est une
vraie prodigalite de la nature.

Nous avons couru toute la journee et tous les jours par une chaleur
etouffante, entremelee d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
serait satisfait.

A present, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
vegetation, mesquine aupres de celle de Chambery; mais nous retrouverons
notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.

Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
vous attendrons avant ou apres les vacances, ou l'hiver ou le printemps
prochain.

J'aspire a etre a Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
certaine que, si vous en avez recu apres mon depart, vous me les aurez
expediees chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
touche le port.

Embrassez pour moi tendrement la bonne Desiree et vos deux charmantes
filles. Si vous rencontrez Matheron, Nicolas et Rosine, dites-leur
que nous nous louons d'eux. Grace a votre bon choix, nous avons eu la
satisfaction de n'avoir affaire qu'a des gens excellents, depuis les
patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.

La mer etait bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
etiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussiere. Mais ce n'est la
faute de personne et cela ne m'empechera pas de lui garder un tendre
souvenir.

Adieu encore, cher enfant, et a vous de coeur plus que jamais.




CDLXXX

A M. MAURICE SAND, A ALGER

                                 Nohant, 8 juin 1861.

Nous sommes rentres aujourd'hui a Nohant a cinq heures, et je vas tres
bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguee, bien que la journee
d'hier, de Lyon a Montlucon, soit longue et fatigante. On ne reste
en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois a Moulins.
N'importe, nous voila. Nous avons couche a Montlucon et dejeune avec le
pere Brothier, qui nous a beaucoup parle de tes aquarelles. Il a ete a
Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
_Le Constitutionnel_ en parle avec eloge. C'est le seul article que
j'aie encore trouve sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
recolter.

J'ai recu a Montlucon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
l'apporter en venant me chercher avec la voiture.

Je vois que tu vois du beau, du _n_ deg. 1! Et, d'apres tes indications, je
me represente assez bien ce qui te frappe. J'espere que tu n'as pas ete
assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
grele qui a tue des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
arpentes le pays: si c'est en voiture, a cheval, a pied, a autruche ou
a chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
d'etre aux premieres loges du beau theatre de la nature? J'en ai pris
une bonne goulee en Savoie. Il y a peut-etre plus beau encore; mais
c'est si beau, qu'on ne songe a rien de mieux quand on y est. Il
faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
printemps. C'est un tres petit voyage en somme, et l'on y est tres bien
sous tous les rapports.

Nous y avons couru a travers de grandes averses qui rejouissent fort les
Savoyards, prives d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
meme chose et voila que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) a la poursuite de
gros orages qui filent devant nous et qui crevent la ou nous arrivons.

Mais ici la pluie arrive trop tard. Apres la gelee, la secheresse a sevi
durement. Les foins, les bles, la vigne, les fruits, tout va mal, et
l'annee sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.

Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenetre. Il n'y a pas de
mal, d'ailleurs, a ne pas vivre au sein des merveilles de la creation;
on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
magnifiques endroits, je ne vois que gens blases qui s'etonnent qu'on
admire leur milieu.

La maison d'ici est propre et reluisante, la salle a manger toute
reblanchie et repeinte, fort appetissante, et j'aurai un cabinet de
travail tres gentil.

Bonsoir, mon enfant cheri; ecris-moi toujours autant que tu pourras. Ca
me fait grand bien.




CDLXXXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENEVE

                                 Nohant, 8 juin 1861.

Cher fils,

Je suis a Nohant depuis quelques heures. J'ai ete absente quatre mois.
J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambery, un paradis!
Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brulee du soleil comme
une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orne, campe, fier et superbe?
J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotte sur la crete
des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
horizons bleus.

Voila mon bulletin. Maurice s'est ennuye, a Tamaris, de voir toujours la
mer sans la franchir. Il s'est envole pour un mois en Afrique. J'ai de
ses nouvelles, il est _enthousiasme_. Je l'attends pourtant bientot.

Parlons de vous. J'ai recu votre bonne longue lettre a Tamaris (pres
Toulon), et, de la, je vous ai repondu; vous n'avez donc pas recu? Vous
me disiez d'ecrire a Genes. J'ai ecrit a Genes, et vous etes sans doute
deja beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre sante dans la
lettre que je recois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
mai.

Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
je ne peux pas croire que bientot vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
si bien organise et si hautement doue, _vous voudrez et vous pourrez_.
Je vous attendrai a Nohant tout l'ete, et, si vous tenez votre promesse,
je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
me reposer avant de vous avoir embrasse maternellement de tout mon
coeur.

G. SAND.

Ah! j'oubliais de vous parler de l'Academie. Je ne sais pas pourquoi on
m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnee_, ni pourquoi
on m'eut couronnee. Entre cet areopage et moi, il y a un monde inconnu
de considerants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
tout ca m'est egal et que je vis dans une planete tres gentille, toute
en fleurs, en reves, ou j'ai souffert, pleure, aime et beni le bon Dieu,
en somme; et ou jamais on n'a entendu parler d'Academie ni de chagrins
litteraires. Vous comprenez bien ca, vous, mon enfant.




CDLXXXII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 11 juin 1861.

Chere cousine,

Je suis a Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
depart. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonte
de vous en charger et que vous savez ou le prendre.

J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
charmee; car j'aime a ecouter, et, avec lui, on a tout profit. Son
succes parlementaire a etonne bien des gens qui se faisaient de lui une
fausse idee; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
entendu causer, qui ont pu etre surpris de la force de son raisonnement
et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultes, de grandes
qualites et de grandes seductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
d'ailleurs, ou de quelques acces de secret decouragement, rend-elle si
rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
chaine engage souvent ce puissant et genereux esprit. Cela se perd pour
moi dans la nuit des considerations politiques. Quel malheur pour lui
et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
libre de parler en toute occasion!

J'arrive chargee de plantes qui feront, j'espere, le bonheur de Lucien,
si ce petit gueux persevere dans la botanique. J'ai un immense rangement
a faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire a faire dans la
maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, ou je
travaillerai avec plaisir.

En attendant, je ne sais ou fourrer ma personne, mes bouquins et mes
paperasses. Tout cela sera arrange pour les vacances, et vous pourrez
vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'etre devoree par les
souris.

Maurice est toujours au dela des mers, enchante de l'Algerie et me
chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
moi, chere, je vous aime bien, et vous apprecie chaque jour davantage.

G. SAND.




CDLXXXIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS.

                                 Nohant, 29 juin 1861.

Monsieur et illustre professeur,

Daignez permettre a un _jeune_ aspirant a la gloire litteraire de vous
offrir la dedicace d'un humble essai, bien indigne d'etre mis a vos
sacres pieds, et intitule jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
Famille de Germandre_, devant paraitre prochainement dans le _Journal
des Debats_.

J'espere, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
a ce que votre nom venerable soit le passeport de mon faible essai;
veuillez donc agreer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
l'honneur d'etre,

L'AUTEUR _D'Andre._




Mon cher vieux,

Je ris un peu pour m'etourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-la, c'est
charmant, c'est delicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
en Amerique ou de revenir avec la princesse, a son choix et selon mon
consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser a
ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
satisfaction, et opere dans des conditions si belles; mais le coeur
_crie tout bas_. S'il se decide, comme c'est probable, il ne sera pas
de retour avant quatre ou cinq mois peut-etre. Conte cela a Lambert, et
dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du cote de _Belleville_,
je compte leur ecrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
reunira pas cette annee.

J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.

  [1] Calamatta et sa fille.




CDLXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 30 juin 1861.

Cher enfant,

Maurice me charge de vous dire qu'il est a Oran, sur le
_Jerome-Napoleon_; que le prince l'a pris a Alger et l'emmene a Cadix,
Lisbonne et peut-etre en Amerique; que, par consequent, il n'est pas sur
le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitot, mais qu'il pense a
vous tous et vous embrasse bien fraternellement.

Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en rejouis, malgre un
peu de tristesse et d'inquietude que je lui cache avec soin; car il
reviendrait plutot que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
si belle occasion pour voir du pays agreablement.

Dites a tous nos amis ou il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
sans cet incident imprevu. Rappelez-moi aussi a tous les braves gens de
la-bas.

Depuis notre arrivee, j'ai travaille comme un diable. J'ai fini mon
roman, corrige, expedie. Je suis a present dans le rangement botanique,
et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
les gres de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, a Pierrefeu,
le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
quand meme? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
francais, et les petites asperules bleues que Solangette allait me
cueillir dans le champ voisin, et tous vos pretendus muguets, etc.?--Je
repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
deja longtemps que je vous ai quittes, tant le milieu d'ici, le climat,
la flore, les visages sont differents. L'accent provencal et son
compagnon intime le mistral manquent a notre existence. Je vois toujours
Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je repete sa chanson favorite:

Nicolas, demain ta fete!

Et cette pauvre Leda? pourvu qu'a force de nous chercher, elle ne s'en
aille pas trop loin et ne soit pas tuee comme vagabonde dangereuse! si
elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous reponds qu'elle serait
bien recue.

Mais parlons de vous, cher enfant. La sante est-elle revenue pour
rester? Il est evident qu'il y avait debilitation et qu'il faut refaire
l'estomac.

Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, a cause de
sa marraine? Oh! les vilaines gens que les pretres d'aujourd'hui!... On
dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que resulterait-il de cette
mort? Il eut bien du passer a la place du pauvre Cavour!

Que fait Desiree? est-elle toujours _bien fatiguee_? Etes-vous a
Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Desiree, une
figure angelique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
qu'elle manque d'energie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
que c'est tres bien arrange comme ca par le bon Dieu.--Elles doivent
s'aimer d'autant plus qu'elles different, et la charmante Anais me
parait un bien precieux dans la famille.

Mais voila trois heures du matin et j'espere que vous ronflez tous,
meme vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espere, a
attendre le lever de la comete. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
Quelle queue!--Elle doit se lever du cote de Saint-Mandrier, etre sur
Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
derriere les gorges d'Ollioules, meme un peu plus a gauche. Dites-moi si
c'est comme ca.

Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
pluie, a la grande joie des habitants, qui etaient a sec depuis deux
mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
quatre bien tendrement.

Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
cinquante-sept. Voila deux journees que nous avons rarement passees, lui
et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
envoie tous ses compliments et amities.




CDLXXXV

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 2 juillet 1861.

Mon cher gros,

Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise a
dementir a l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoye
vingt-cinq mille francs, en dedommagement du prix que m'a refuse
l'Academie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y etait, sous forme
de vingt mille francs ou d'autre chose; on a ete charge de me demander
si j'acceptais. J'ai ete reconnaissante de l'intention; mais j'ai refuse
de recevoir quoi que ce fut.

Si, dans quelque journal, on pretendait le contraire, je te prierais de
m'en avertir, afin que je le demente officiellement. Avertis Emile de
cela, j'ai la tete a autre chose et je n'ai pas pense, depuis huit
jours, a lui en donner avis.




CDLXXXVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 11 juillet 1861.

Mon ami,

J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez ete recemment tres
gravement indispose. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
pas. Pouvez-vous hesiter a chercher un ciel plus clement pour vous?
ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
croyez-vous ne rien devoir a nous tous qui vous aimons tant? Les
circonstances ont ralenti ou intercepte nos relations; mais vous n'etes
pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
tout a vous.

J'envoie a Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourne pour que je
pusse y ecrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, ou je
vous ai consacre plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
vous parvenir.

Maurice voyage. Il doit etre en route pour les Etats-Unis. Mais je ne
vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
souvent nous avons parle de vous!

Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre etat de sante
vous permettrait bien de vous soustraire, a present qu'on doit vous
recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
croyez a mon inalterable affection.

GEORGE SAND.




CDLXXXVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_

                                 Nohant, 27 juillet 1861.

Cher enfant,

Je crois bien que je t'ecris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de depasser la station
que tu m'indiques pour y repondre. J'envoie donc a tout hasard. Je t'ai
ecrit bien des lettres que tu ne recevras peut-etre jamais. Mais j'ai
recu, ce matin, celle que tu m'ecrivais des Acores. Que te voila donc
loin, cher garcon! Et, a cette heure, combien de centaines de lieues de
plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
plus curieuses et les plus interessantes, je recois tes lettres, je me
dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
m'inquieter de rien. Ma sante est tres bonne, malgre un ete affreux,
tout pareil a celui de l'annee passee. Ta soeur vient de partir, elle a
passe un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Berengere. Nous
parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
un negre. Tu sais que c'est preuve de sante. Je te _bige_ mille fois.

L'Exposition est finie, les recompenses sont donnees; rien pour toi, ni
pour Lambert, ni pour Manceau.

Je vas ecrire a madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiete pas. Je suis
raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
je lui ai ecrit plusieurs fois pour toi. J'ai ecrit aussi a Ferri.




CDLXXXVIII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

                                 Nohant, 6 aout 1861.

Cher Monsieur,

J'ai recu vos _Itineraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
encore au coin du feu comme des livres de voyage, apres s'en etre servi
comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes etudes,
je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
recompenserait de telles entreprises. _Ma!..._

Je suis heureuse d'apprendre que vous etes mieux portant. Je suis a peu
pres guerie apres mille petites rechutes qui ne m'ont pas empechee
de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
compagnie de votre _Itineraire_, une course de quelques jours en Savoie.
J'ai ete ravie de ce pays-la. Si vous revenez quelque jour sur les
environs de Toulon, j'ai pris la bien des notes et j'y ai vu des choses
magnifiques, dont aucun _Itineraire_ ne fait mention.

Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scenes
plus etranges et plus grandioses a peu de distance. Mes notes sont a
votre service pour une autre edition.

A vous de coeur; bon courage et bonne sante, et, si vous revoyagez,
souvenez-vous de l'auberge de Nohant.

G. SAND.

Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a
passe en Amerique! Mon Dieu, que c'est loin!




CDLXXXIX

A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_

                                 Nohant, 11 aout 1861.

Cher enfant,

J'ai recu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'ecrit que
votre navire a ete rencontre par un batiment qui signale votre arrivee
a New-York. Elle me dit que l'on peut vous ecrire encore une fois. Ou?
elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours reduite a ecrire
au hasard, me desolant de l'inquietude que tu peux avoir et ne sachant
pas si M. Hubaine t'a expedie mes lettres. Cette fois, j'envoie par
madame Villot. Peut-etre, des huit ou dix lettres que je t'ai ecrites,
en recevras-tu au moins une!

Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien
fachee de te gater ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte
bien et je me defends de toute inquietude pour mon compte, voulant que
tu me retrouves en bon etat de sante morale et physique. Je recois tes
lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras
vues! que de choses ame raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards
ou vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait
de tout cela dans votre tournee d'aventures! Ce sont des souvenirs qui
s'amassent pour toi, et j'espere que tu en tiens _journal_, pour les
retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis
sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras la pour me
tracer la route! Tu auras passe cette annee par trente-sept sortes de
temps avec des saisons tout a l'envers. Pendant que tu avais froid a
Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,
nous grelottions dans nos habits d'ete.

A present, nous avons un ete superbe et nous allons tous les jours a la
riviere. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons
nous-memes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).

Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de change;
car le mariage du jardinier et de la cuisiniere n'a rien modifie au
personnel. Je travaille toujours dans le meme local, sauf qu'il est
propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai
le temps. Nous avons eu Berengere deux fois et elle reviendra encore. Il
y a du nouveau tres etrange, tres heureux pour elle dans sa vie. Je te
conterai ca. Solange est a Paris ou a Spa, on ne peut pas savoir.

Madame Villot a recu des lettres de New-York: j'espere en avoir une
de toi demain en passant a la Chatre. Les vieux Vergne sont venus la
semaine derniere et m'ont beaucoup parle de toi. Tout le monde t'aime et
te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de
toute mon ame.




CDXC

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 11 aout 1861.

Chere cousine,

Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espere en avoir aussi
demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement
et vous etes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.
J'avais recu une lettre d'Halifax et, jusque-la, Maurice n'avait rien
recu de moi, il etait assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.
Hubaine s'occupe de lui expedier mes lettres, puisque Maurice me dit
que tout le monde en recoit, excepte lui. Je vous en envoie donc une,
esperant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est ecrit que vous me
portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'epais brouillards
et qu'ils ont du s'arreter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.
Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse
tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des
plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le meme reproche a
Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les
allures d'un projectile!

Nous avons recu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je
ne sais pas si nous pourrons jouer cela, a cause des costumes et de la
richesse du local qui nous manquent; ca demande reflexion. En attendant,
nous montons une petite piece de moi qui va paraitre dans la _Revue des
deux mondes_ et qui a ete ecrite pour le theatre de Nohant. Lucien y
a un role; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il
suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a
sur le chantier une autre piece ou il aura un role tres etendu. Il a une
si belle memoire, qu'on peut en profiter. J'espere que le plaisir de
voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera
calme et patience pour attendre mon absent.

A vous de coeur, chere cousine.

G. SAND.




CDXCI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 11 aout 1861.

Mon enfant,

Nous avons recu des lettres pour vous, que Marchal vous expedie avec
soin. Nous avons recu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas
jouer ca: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de
si haute volee. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez
vous-meme si ca pourrait aller a la _Revue des deux mondes_. Cela
ne fait pas de doute pour moi, car c'est tres joli. Mais peut-etre
aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y debuter par quelque
chose de plus important. La lettre de Buloz, qui etait dans la mienne,
sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a
de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas
d'inconvenient a lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera
fini_. Il n'est pas homme a le critiquer, quand meme il n'oserait pas
le publier; c'est-a-dire qu'on peut compter sur sa discretion, d'autant
plus qu'il a le desir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.

Nohant est si grand depuis votre depart, que nous nous sauvons pour
quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, ou nous ne vous
oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.
Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment
heureux, en depit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-etre la tout le
mal, une ame rassasiee! mais ca se renouvelle, une ame, une ame _qu'est
pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du
renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos theories ni dans nos
imaginations; mais nous vous aimons, voila ce qu'il y a de clair et de
sur.

Je ne sais si madame Villot vous a ecrit. Elle ne me dit absolument
rien, sinon qu'elle a envoye expres a Paris une personne pour chercher
le _manuscrit_; c'est a vous de savoir si vous voulez le lui rendre au
cas ou elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'apres son silence
sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie
pendant que vous tenez l'original.

En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous
nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une
belle reverence.

G. SAND.




CDXCII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_

                                 Nohant, 1er septembre 1861.

Je vois a tes lettres que, tout en rendant justice aux Americains, tu
eprouves parmi eux un etonnement mele de malaise, et que cette grande
question de la liberte individuelle, a laquelle tu n'avais peut-etre pas
beaucoup reflechi encore, se presente a toi grosse d'orages sur cette
terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras a ton
retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant
un tres beau livre qui, pour moi, resume tout le coeur et toute
l'intelligence de l'Amerique. C'est le livre du pasteur americain
unitariste Channing.

Peut-etre vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable
pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il
a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le resumer en deux mots:

1 deg. _La raison_, premier et principal guide de l'homme;

2 deg. _La liberte individuelle_, premier devoir et premier droit de
l'homme.

Cela parait sec, presente ainsi, et tu seras tres etonne, quand tu
liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charite
extraordinaire, une eloquence partant du coeur, enfin toutes les
qualites d'un veritable apotre.

Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en
concluant, que cet homme sincere est un apotre sterile et ce coeur d'or
un coeur qui se trompe.

Channing preche une seule et simple doctrine, l'Evangile. De la une
admirable et excellente tolerance. Lui protestant, il admet a sa
communion tous les dissidents, meme les catholiques. Il ouvre le temple
unitaire de la foi et du salut eternel a tout homme, quel que soit son
culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: "J'aime Dieu et mon
prochain, dans l'esprit du Christ."

Il n'exige pas que l'on croie a la divinite de Jesus si la raison s'y
refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette
divinite. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un
l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se
contrarient pas, et que nul ne se mele de leurs affaires. Si cela est
possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouve le chemin vers ce
temple de la raison et de la liberte soutenues par la foi?

Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y
amener les hommes; mais il etend cette tolerance a tous les actes de
la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,
l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui parait
possible, si les hommes ont l'esprit de charite et l'esprit d'examen.
C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur
donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions
qu'on a reve ou essaye de former les individus et d'elever le sens moral
des societes; depuis que le monde est monde, le niveau general a ete
tres au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraine et
enthousiasme les masses. A preuve, tout d'abord, Jesus crucifie.

D'ailleurs, a quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne
fallait pas dire: "N'importe quelles institutions." Il fallait aller
droit au fait et dire: "Aucune espece d'institution."

Et tu vas voir qu'il le dit:

"L'individu est plus que l'Etat. Il n'est pas fait pour se devouer et
se sacrifier a l'Etat: c'est l'Etat qui doit se devouer a lui et le
proteger; l'Etat n'est institue que pour garantir et respecter les
droits de l'individu."

Voila donc la loi et les prophetes; voila l'essence de l'unitarisme, et,
dans ce sens, unite ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_
de Jesus-Christ; encore moins _l'unite_ politique et nationale que
poursuit l'Italie et que revent les autres nations asservies de
l'Europe. Cela signifie tout simplement: "Chacun pour soi et Dieu pour
tous!" Or je defie Dieu lui-meme, Dieu qui est la logique meme, d'etre
pour deux partis contraires, a plus forte raison pour les milliards
de partis contraires qui divisent l'humanite, morcelee en milliards
d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,
Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en
ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa
lumiere.

Quant a l'Etat, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche
a imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,
sa douceur et sa prevoyante fecondite. Qu'il laisse toute la liberte
possible a l'individu et qu'il se dise a lui-meme que c'est la un de ses
principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas etre Dieu; qu'il
s'appelle republique, roi ou pape, il ne peut pas agir a la maniere de
Dieu, qui nous attend dans l'eternite, et pour toute l'eternite. Il
ne peut abandonner les individus a l'impunite apparente ou Dieu nous
laisse, et, comme il agit, lui, l'Etat, dans le temps et dans l'espace
limites, il n'a pas decouvert, il ne decouvrira pas le moyen de nous
laisser tous libres d'une maniere absolue, a moins que nous ne soyons
tous parfaits.

"Soyez-le! repondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres."

Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de
l'avenir. D'autres protestants du passe, les hussites taborites, avaient
dit: "Un temps viendra ou il n'y aura plus ni lois ni autorites dans la
ville sainte."

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes a peine arrives a la
premiere aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Evangile de
saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons
les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous
n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni meme de republiques.
Personne ne prechera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;
personne ne commentera plus la Bible pour demander a son examen la regle
de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.

Mais ou est-elle? dans une autre planete, ou dans celle-ci? Pourquoi pas
dans une autre? Notre ame est libre, donc elle est immortelle et peut
aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons
la notion de la perfectibilite et nous pouvons transformer, diviniser
presque le monde ou nos generations se succedent en se leguant leurs
travaux et leurs conquetes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l'ideal de Channing est beau et
grand, s'il est realisable,--j'en suis persuadee,--il ne l'est pas par
la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,
de tout mon coeur et de toute ma foi.

Channing s'est trompe et beaucoup d'Europeens, seduits par l'audace de
ce coeur optimiste, enthousiaste et leger, ont aime cette tolerance
religieuse qui etait l'oeuvre de notre XVIIIe siecle francais.




CDXCIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 8 septembre 1861.

Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'etait affreux de se condamner a vieillir
seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de merite; on en a
toujours quand on est aime pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle
t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de
devouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans
repos et sans egoisme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idees
et je voudrais que mon fils eut la sagesse d'en faire autant. J'aimerai
ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amene-la bientot a Nohant,
ou elle sera recue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus
au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait
de toi un homme serieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle
encore de ton mariage qu'a lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache
des a present.

Maurice doit etre au Niagara ou au lac Superieur, bien plus loin; il se
porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comedies; nous
n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouve un emploi;
ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a ete bien malade et ne peut
bouger. Mais nous nous arrangerons tout de meme et nous aurons, comme tu
vois, un appartement a ta disposition.

A toi de coeur.

G. SAND.




CDXCIV

A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_

                                 Nohant, 22 septembre 1861.

On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles
depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir a Paris! Je
commence a etre au bout de mon courage et a ne plus dormir. Cher enfant,
si tu ne viens pas tout de suite, ecris-moi un mot de Paris. Je ne sais
pas du tout ou vous debarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande
traversee dont on ne peut rien savoir!

Tache de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comedie le soir, on
serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tot, songe que j'ai ete
bien sage de ne pas me desoler, mais que ma vaillance, a moi, menace de
faire naufrage au port.

Je te _bige_ mille fois.




CDXCV

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 4 octobre 1861.

Mon ami,

On nous dit que votre sante, loin de s'ameliorer, est devenue plus
mauvaise, et que votre medecin juge le climat de la Hollande tres
pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _a l'insu de votre soeur_, qu'a
cause d'elle, si ce n'est a cause de vous-meme, vous feriez bien, vous
feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant
mourir, vous la tuez; en revenant aupres d'elle, vous pouvez guerir tous
les deux.

Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur
comme celle que Dieu vous a donnee. Laissez-moi vous dire que ce serait
sacrifier le coeur a la tete, le devoir au fanatisme, et que vos vrais
amis en seraient consternes. Revenez, la Providence vous en donnera la
force des que vous aurez ecoute et reconnu sa voix; vous savez; _ces
voix_ d'en haut font des miracles!

A vous de toute mon ame.

GEORGE SAND.




CDXCVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 10 octobre 1861.

Chere cousine,

Vous etes bonne comme un ange de m'avoir donne cette bonne nouvelle. Ah!
pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous
porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous
ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!
La maison est toute a vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.

Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite
possible; je deviens un peu folle.

G. SAND.

Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous
savez que nous avons une revanche a prendre avec le melodrame, ou il est
_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que
nous fassions la paix avec la destinee, qui m'a si bien secouee de
toutes facons!




CDXCVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_

                                 Nohant, 10 octobre 1861.

Madame Villot m'ecrit aujourd'hui que tu dois etre au Havre aujourd'hui
10! que tu seras probablement a Paris le 11.

Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrive reellement et de te
voir, et de te _biger_! Peut-etre auras-tu besoin de passer deux ou
trois jours a Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un
mois, je suis un peu bete. J'ai eu bien du courage jusque-la; mais tu
sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du
but, sont les plus difficiles. Tu trouveras a Paris une autre lettre de
moi que je t'avais ecrite, croyant que tu arriverais le 25.

Mais j'ai recu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au
retour de Quebec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir
ecrit de partout. Ca m'a soutenue jusqu'a present. Je t'espere au plus
tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comedie, de moi. Tu sauras
qu'a present, les plus reussies de nos pieces vont dans la _Revue_;
apres quoi, les theatres me les demandent. Voila ce que c'est que le
caprice des directeurs.

Tu dois etre las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans
les jambes; j'espere que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas
trop a arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'aout, qui n'a pas
cesse de tout l'ete. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits
d'ete.

Que de choses tu vas avoir a me raconter! J'ai achete une superbe carte
d'Amerique, ou tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.

Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fete. J'ai reve toute la
nuit que tu etais arrive.

Enfin! enfin!




CDXCVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 20 octobre 1861.

Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!
Il en a mis sept pour faire la traversee de Terre-Neuve a Brest. Il a
vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les
aurores boreales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins
du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux
armees, les forets vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,
mais, en somme, une course bien interessante, et il est tres content de
son voyage.

Il est fort comme un Turc; il a passe brusquement par tous les climats
et tous les regimes, sans avoir la plus legere indisposition.

Vous jugez si je suis contente, moi! Je commencais a manquer un peu de
courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon
travail.

Et vous, vous avez bien trotte par cette chaleur! nous en avons eu aussi
une fiere dose: 35 degres centigrades a l'ombre pendant tout l'ete et
encore 25 a present; une secheresse facheuse pour nos cultures; mais que
j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et
un ciel aussi bleu que le votre.

J'ai recu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de
Tamaris. Tout y va bien, meme le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait
porter le deuil je ne sais pas pourquoi.

Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais j'ai tant de monde
en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les
absents. La maison ne peut pas desemplir. Mais, en novembre, tout file
et on reprend les occupations raisonnables.




CDXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,

                                 Nohant, 7 novembre 1861.

Mon cher fils,

Si ma dedicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciee par ce
fait-la, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donne a Nohant un
gros baiser, ca disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je
ne veux etre que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,
et je ne vous demande que ca. Je ne me suis jamais apercue de ma
_superiorite_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce
que j'ai concu et reve, que d'une maniere tres inferieure a mon idee. On
ne me fera donc jamais croire, a moi, que j'en sais plus long que les
autres. Restee enfant a tant d'egards, ce que j'aime le mieux dans
les individualites de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute
d'elles-memes. C'est, a mon sens, le principe de leur vitalite; car
celui qui se couronne de ses propres mains a donne son dernier mot.
S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est acheve et qu'il
se soutiendra peut-etre, mais qu'il n'ira pas au dela. Tachons donc de
rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'a la vieillesse, et de
nous imaginer, jusqu'a la veille de la mort, que nous ne faisons que
commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquerir toujours un peu,
non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur
interieur.

Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et
meilleur que nous, nous conserve dans ce beau reve que vous appelez les
illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'ideal, c'est-a-dire
la vue et le sens du vrai eleve par-dessus la vision du ciel rampant.
Je suis optimiste en depit de tout ce qui m'a dechiree, c'est ma seule
qualite peut-etre. Vous verrez qu'elle vous viendra.

A votre age, j'etais aussi tourmentee et plus malade que vous au moral
et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-meme, j'ai dit un
beau matin: "Tout ca m'est egal. L'univers est grand et beau. Tout ce
que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la
peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses
vraies et serieuses, et ces choses-la, si claires et si faciles, sont
precisement celles que j'ai ignorees et dedaignees, _mea culpa!_--mais
j'ai ete punie de ma betise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,
je dois etre pardonnee. Faisons la paix avec le bon Dieu."

Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'etait fait de moi; mais j'avais
ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue
tres rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,
oubliee. Rien ne s'oppose en vous a la guerison: vous n'etes pas vain,
vous n'etes pas sot, vous n'etes pas lache, et, comme le succes, qui
malheureusement engendre tres souvent ces trois vices, ne vous a pas
change, _l'avenir est encore a vous_! Soyez-en sur. Dans dix ans, vous
me direz que j'ai eu raison de croire en vous.

Les Villot achevent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons
la piece de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec
Maurice. Nous tacherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez
encore ici; car nous vous esperons bientot et meme tout de suite. Hein?
Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.

Ne nous oubliez pas aupres des chatelaines.

  [1] La dedicace du _Drac_.




D

AU MEME

                                 Nohant, 20 novembre 1861.

Il y a des siecles que je n'ai cause avec mon _grand fils_. Il ne faut
pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privee de le
voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empechent de venir et
pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ca? Le mieux est
de ne pas chercher a l'arranger; c'est l'unique solution des choses
insolubles, la destinee vient toujours s'en charger; mais je la
tourmente, cette destinee, pour qu'elle vous ramene ici. Nous avons
fini de jouer la comedie; Marie Lambert est retournee a son Gymnase,
et pourtant nous avons encore une velleite de _trucs_ et de pieces
fantastiques.

Peut-etre, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le
mois prochain), recommencerons-nous un peu nos betises. Nous esperons le
gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros
tourtereau avec sa pigeonne fluette et serieuse. Nous ne les tenons que
pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.
Mais le grand regret, c'est d'etre force de laisser partir votre gros
ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il
s'est fait adorer de tout le monde, a commencer par moi. Il est vrai
qu'il nous a beaucoup gates. Il nous a fait, a tous nos portraits,
merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les
portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ca, lui; il est tout
etonne d'avoir reussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mere, qui
s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle
plus si vous etiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux
alsaciens. C'est tres remarquable. Il ne connait pas la peinture; mais
il dessine joliment bien. C'est un contraste a etudier que cette grosse
nature faisant si delicatement des choses si elegantes. Les Flamands
n'expliquent pas ca; car, s'ils ont le fini des details, ils n'ont pas
la grace des types.

Que vous dirai-je de moi? Rien d'interessant. J'ai flane d'une maniere
insensee, regardant la premiere page d'un roman commence et me laissant
distraire par mille autres reveries. Ca ne fait rien, le temps ou l'on
s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout a fait perdu. On vous
attend pour retrouver un peu de sens commun _litteraire_. Je crois que
c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour
nous empecher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre
cote, ca n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sure
que ca va tres bien ou que ca a _rete_ tres bien, et puis mal et puis
mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos
cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derriere
leurs nuages, ca n'est jamais inquietant.

Pourvu que vous reveniez bientot, on est content et on se console de
tous les departs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus a nous
et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse
en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.




DI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 1er decembre 1861.

Mon ami,

Calmez-vous et soignez-vous. Quelque decision que vous preniez, vous
savez bien qu'on vous cherit toujours. Ne m'ecrivez pas maintenant: j'ai
vu, a votre ecriture, que cela vous fatigue. N'etablissez pas de combat
douloureux dans votre ame; reposez-vous, guerissez, et, quand vous
verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sure. Vous
etes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le
premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien trace. Mais,
ici, il ne l'est pas, vous le reconnaitrez si vous ne prenez conseil
que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,
serait ici pour vous.

Dieu vous donne force et guerison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,
en quelque sphere de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et
calme; mais pensez un peu a nous, qui avons peut-etre encore besoin de
vous.

A vous bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.




DII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 7 decembre 1861.

Mon cher ami,

J'ai enfin trouve une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve
bien; la copie qui, cette fois, est tres bonne, m'a permis de le lire
sans fatigue.

Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien
d'un bout a l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf
la tirade descriptive du jeune abbe a sa tante, que je trouve hors
de place et detruisant la couleur simple et vraie de ces personnages
rustiques. On peut remedier a cet inconvenient en prenant un biais; par
exemple: "Emile voyait pour la premiere fois la poesie des choses qui
l'entouraient, le pre, le soleil, la reverie;" tout ce que tu voudras,
mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il "exprimait a
sa tante toutes ces emotions nouvelles dans un langage plus poetique
et plus eleve que de coutume, dont elle fut frappee, et elle lui dit,"
etc., etc.

Benoit est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas
necessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser
trop sa disgrace, puisqu'au bout du compte il epouse. J'approuve ses
boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une
plaisanterie trop repetee n'est pas drole a la lecture; trois rappels de
ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de developpement a
faire disparaitre, quelques negligences de style a revoir.

Ne pas toucher aux combats interieurs du jeune seminariste. Cette
partie-la est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le
fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement
termine; il y a de l'interet, de la verite, et tous les personnages sont
bons.

As-tu ete en relations avec M. Nefftzer, qui etait a _la Presse_ et qui
dirige a present _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoye,
je pourrais lui parler de ce roman avec un certain detail et le lui
proposer.

Reponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugenie et toi de tout coeur.

G. SAND.




DIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 28 decembre 1861.

Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de
lettres a lire et a ecrire, pas toutes amusantes et on manque de temps
pour les meilleures.

J'ai lu le poeme, qui est tres bon et tres touchant. J'ai fait, sur le
chant cinquieme, quelques observations que je recopierai au premier jour
pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela
n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo
qui se fasse ecouter.

Mais, si vous pouvez encore vous faire editer par souscription, il ne
peut nuire a votre reputation d'etre lu et goute par vos compatriotes,
et par le petit nombre de gens dissemines partout, qui s'interessent
encore a la poesie.

Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-etre plus a votre
position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est tres
jeune et tres pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au
poete: "Vous avez quelques sous d'economie, payez votre gloire."

Et je ne vous conseille pas d'entamer ces economies, avenir de votre
fille, pour payer la fumee d'un succes bien restreint et bien ephemere,
par le temps qui court. Achetez plutot la barque, tout en chantant
la mer. Vos poesies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours
d'indifference, vous etes encore assez jeune pour les voir passer.

Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous benit.


A SOLANGE PONCY

Bonjour et bon an a ma bonne Desiree, et a ma chere Solangette. Vous
etes bien gentilles de m'ecrire; mais c'est bien laid a la petite maman
d'etre malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de
l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je benis la mere
et la fille, moi, la grand'-mere, et je les embrasse de toute mon ame.


A ANAIS

Merci, ma mignonne Anais, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre
bienfaitrice: je suis une amie qui vous est devouee et qui vous prie de
l'aimer. Voila tout.

Une bonne poignee de main au cher pere et a Baptistin, et bonne sante,
bonne chance a vous tous!




DIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS

                                 Nohant, 7 janvier 1862.

Cher prince,

Nous avons ete heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle
annoncee dans les journaux, et nous avons passe toute la journee a faire
des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir
de vous, et du grand Napoleon aussi, par consequent, de l'heroique
Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une
petite chance, et on ne peut pas etre un esprit ni un coeur comme tout
le monde. Pourvu que cet etre-la ait une destinee assortie a sa valeur!
nous etions tous les trois a deviser en dinant, et nous nous sommes
lache du vin de Champagne pour boire a sa sante et a son destin, et nous
avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une
lettre, mais que vous devinez bien.

J'ai envoye a Buloz la premiere partie du voyage de Maurice, qui ne
traite que du temps qu'il a passe seul a Alger; c'est amusant, mais sans
interet direct pour vous. Il acheve la seconde partie, qui vous sera
envoyee avant d'etre remise a Buloz; mais la premiere partie est
accompagnee d'une petite preface de moi que Buloz vous portera ou vous
enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il
n'imprimera qu'avec votre agrement. Si vous avez des observations a me
faire, vous m'ecrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous
ecouterai avec tout mon coeur.

Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimite,
c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si
plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-meme, et
je suis forcee a une reserve que je n'aurais pas pour un camarade que
j'aimerais beaucoup moins.

Ou bien, si on brave ces meprisables soupcons, comme, au bout du compte,
on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le
faire par sotte vanite, et pour proclamer une amitie que les autres
envient. Vous verrez si j'ai su passer a travers ces ecueils.
_Republicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur
chef d'une republique, ou la _meilleure compensation_ a une republique
impuissante a renaitre, je me moque pour mon compte de l'accusation de
_trahison_ que quelques-uns ne m'epargnent pas; mais, a propos d'un
travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas
a faire une profession de foi, a tous egards intempestive; je me suis
bornee a dire en deux mots que je vous aimais.

Accusez-moi _d'un mot_ reception de cette lettre-ci; je vous dirai
pourquoi. J'ai a vous ecrire au sujet de la _surete de mes lettres a
vous_. Ce sera pour un autre jour.

Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et
comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aime votre pere!

G. SAND.




DV

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 8 janvier 1862.

Mon ami,

J'ai bien pense a vous, et le jour de l'an encore plus que tous les
autres jours. J'avais besoin de vous ecrire et de vous dire que, je vous
aime pour commencer saintement et dignement l'annee. Mais la crainte de
vous fatiguer m'a retenue. L'ecriture de votre derniere lettre etait
alteree!

Cette fois, je retrouve la surete de votre belle ecriture; c'est la
premiere chose que je regarde, et vous me dites que vous etes mieux!
Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prie pour vous.

Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'etais inquiete aussi, va
mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est pres de moi et travaille a
des notes sur l'Amerique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette
fausse democratie, qui, en proclamant l'egalite et la liberte, n'a
oublie qu'une chose, la fraternite, qui rend les deux autres richesses
steriles et meme nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_
l'oblige aux menagements du savoir-vivre, mais ses reticences en
laissent assez deviner.

Le niveau des coeurs et des intelligences est, a ce qu'il parait,
encore plus abaisse la-bas que chez nous. Ils n'ont pas meme l'instinct
militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes
causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit
retire d'eux pour chatier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les
prejuges et les moeurs.

Soignez-vous patiemment et genereusement a cause de nous, mon digne et
cher ami, et, quand vous serez tout a fait bien, reprenez en vous-meme
cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se resigner,
pour _nous_.

Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous
dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une
amitie comme la votre.

GEORGE SAND.




DVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 22 fevrier 1862.

Chere cousine,

Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui
veux pourtant en avoir et qui retombe a chaque instant dans les larmes.
Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monte d'un degre
dans une phase plus epuree et moins douloureuse certainement que la
cruelle vie ou nous nous trainons, ou nous ne sommes heureux que par
l'affection, et ou justement nous perdons la source de notre bonheur,
nos enfants, nos parents, nos amis, au moment ou nous comptons le plus
qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'etre ainsi
tous les jours a trembler ou a pleurer, et il y a quelque chose de
mieux, ou bien tout n'est qu'un reve, Dieu, la vie, et nous-memes.

Croyons; comptons sur une justice et sur une bonte en dehors de notre
appreciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si
profondement que le depart de cet adorable enfant ne lui a rien ote de
mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et aupres de moi, comme si
je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa
tendre mere. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittes. Il est
invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous
quelque forme qu'il existe.

Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il etait la.
Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,
et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre pere
souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre
courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que
vous l'aimiez, et tant d'amis devoues, et nous qui ne faisons qu'un
coeur avec vous dans cette mortelle douleur!

Le prince en a ete dechire aussi; il m'a ecrit une lettre desolee. Tout
le monde l'aimait, ce cher etre, si aimable et si expansif.

Maurice a ete si bouleverse et si etouffe, que j'en ai ete inquiete.
Bonne amie, epanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frederic,
de vous, et de Georges.

Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de reserve avec
nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de devouement, et croyez
que nous sommes a vous, Maurice et moi, corps et ame.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot.




DVII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 21 fevrier 1862.

Cher ami,

Tu sais quelle douleur nous a frappes. Tu connaissais peu cet enfant;
mais tu as du souvent nous entendre dire que c'etait un coeur d'or. Sous
le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il etait
vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittes, a Tamaris, nous
pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous
l'aimions tant et avec un exces de sensibilite puerile.

Ce n'etait pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se
faisait remarquer encore que par une facilite extraordinaire, et, comme
il avait une vitalite impetueuse et peu d'application a l'etude, on ne
savait s'il deviendrait ou non un homme distingue. Il etait _coeur_
des pieds a la tete, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne
songeait pas a lui demander d'etre autrement qu'il n'etait. Il a eu une
mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce
de souffrance, admirable de courage. Nous avons ete brises, ses pauvres
parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.

Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns
aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,
du reste, guere parler que de ce qui fait notre vie, et prenant
mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous
nous racontons nos evenements domestiques, et ceci en est un grand et
profondement senti a Nohant.

Tu dois avoir lu avec interet le discours de Napoleon a ces ganaches du
Senat. C'est bon et bien a lui de tenir tete a cette reaction furieuse,
et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire
entend-il de cette oreille? voila la question!

Maurice s'est jete dans la geologie; mais il a eu gros a secouer. Il
pleure rarement et le chagrin l'etouffe. Il aimait Lucien comme son
enfant. J'ai du lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois a
l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie reside quelque part, et,
en etudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se
perd. L'ame, bien autrement precieuse que la matiere, ne se perd donc
pas.

Cher ami, embrasse pour moi Eugenie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta
chere famille. Donne-nous de vos nouvelles a tous et ne craignez pas
de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'a ceux qui nous
quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.

G. SAND.




DVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 25 fevrier 1862.

Oui, vous seul etes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.
Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher
prince, et soyez sur que la vraie France est avec vous. Elle vous
tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est deja
marquee dans l'histoire du progres comme un rayon de verite percant les
tenebres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous benit.

GEORGE SAND.




DIX

AU MEME

                                 Nohant, 26 fevrier 1862.

Merci pour le numero du _Moniteur_ que vous avez eu la bonte de
m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronque dans les autres journaux,
quand je vous ai ecrit hier au soir, et je vois que vous avez encore
mieux parle que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il
est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en
retentissement. Vous ouvrez une grande tranchee.

_La pensee du regne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y
suivra-t-elle? que de reserve timide et un peu lache, que de pueril
moderantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!

L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-etre croit-il
necessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde
inquietude le developpement effroyable de l'esprit clerical. Il ne sait
pas, il ne peut pas savoir a quel point le pretre s'est glisse partout
et quelle hypocrisie s'est glissee aussi dans toutes les classes de
cette societe enveloppee dans le reseau de la propagande papiste. Il ne
sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous
lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit defendre et vouloir,
quand il entend son cure dire tout haut et precher presque dans chaque
village que l'Eglise est la seule puissance temporelle du siecle? Ne
serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le pretre et ne pas
perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en
ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre
les hommes du passe. Or vous savez la triste defaillance des masses,
quand elles croient voir defaillir le pouvoir quel qu'il soit.

L'empereur a craint le socialisme, soit; a son point de vue, il devait
le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a eleve,
sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien
autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit
de corps, les _nobles_ et les _pretres_; et malheureusement je ne vois
plus de contrepoids dans la bourgeoisie.

Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son cote utile comme
preponderance.

Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa
vanite de parvenu. Elle resistait au pretre, elle narguait le noble,
dont elle etait jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a releve les
titres et montre des egards aux legitimistes dont on s'est entoure; vous
voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors etre bien avec
les nobles, dont on avait releve l'influence; les pretres ont fait
l'office de conciliateurs. On s'est fait devot pour avoir entree dans
les salons legitimistes. Les fonctionnaires ont donne l'exemple; on
s'est salue et souri a la messe, et les femmes du _tiers_ se sont
precipitees avec ardeur dans la legitimite; car les femmes ne font rien
a demi.

Depuis un an, tout cela a fait un progres enorme, effrayant, dans les
provinces. Les pretres font des mariages, ils font avoir des dots en
echange de la confession. On a poursuivi des societes secretes qui
ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Societe de
Saint-Vincent-de-Paul est tres unie, elle marche comme un seul homme,
elle est la reine des societes secretes. Elle a un pied partout, meme
dans les ecoles, et la moitie des etudiants qui ont siffle About n'ont
pas siffle le pretendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avere du
cardinal Antonelli; ce que je vous dis la, _je le sais_.

Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-etre
trop tard. La France a besoin de croire a la force de ceux qui la
conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce
prestige. Quand on hesite, quand on s'arrete, elle crie aussitot qu'on
recule, elle le croit, et on est perdu.

Il est bien etrange que, republicaine, je vous dise tout cela, cher
prince; peut-etre ceux de mon parti, ou du moins peut-etre quelques-uns
croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,
ils ne peuvent relever la Republique et, sans s'en apercevoir, ils vont
droit a la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arriere:
l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants
traites de 1815!

Si cela arrive de mon vivant, malgre le peu de forces qui me restera,
j'irai plutot vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les
parfums de la sacristie.

Cher prince, vous etes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est
abandonnee; car la question de l'avenir est tout entiere. Vous l'avez
dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous etre
entendu! Vous avez le vrai courage moral qui souleve toujours des
tempetes, c'est une gloire dont je suis fiere pour vous.

GEORGE SAND.




DX

MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 27 fevrier 1862.

Chere bonne amie,

Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter
de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.

L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous
aimions tant. Mais il faut lui survivre avec energie, afin que son autre
vie soit heureuse et que le lien eternel entre nous et lui ne soit pas
brise. Se retrouver ailleurs est la recompense; pour la meriter, nous
devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret
tendre et l'esperance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas
faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'elite. Cher
cousin Frederic! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle
desolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez
la force, le vouloir et la sante! Et cet excellent coeur si tendre, ce
digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments ou
l'ame se dechire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours
au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous
avons toujours devant nous le devoir du devouement qui reste le meme, et
dont aucune souffrance, si amere qu'elle soit, ne nous dispense.

Ah! comme _il_ etait aime! toutes les lettres que je recois sont pleines
de lui. Jamais un homme si jeune n'a ete si apprecie et si regrette; que
ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que
ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on eprouve et qu'on inspire. Je
vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent
qu'ils vous aiment.

G. SAND.




DXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 5 mars 1862.

Cher prince,

Vous parlez avec un grand talent, ca ne m'etonne pas, moi, et je sais
que cette eloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,
comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils
representent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de
protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.
Cela nous laisse un peu d'espoir.

Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez a _la pensee du regne_
un courant qui peut tout sauver, et meme tout laver dans l'histoire, et
on semble fermer volontairement les yeux!

Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue a dormir ou a
trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'eveillent et que les pretres
travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est
aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui
s'ensuit.

Est-ce que tous ces vieux generaux devots ne sont pas vendus d'avance?

Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple
intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se
suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!

G. SAND.

Les _Debats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne
parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.




DXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 10 mars 1862.

Vous etes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui
l'aiment. Certainement ca me fait plaisir qu'on vous dise du bien de
moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de merite
comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le
frere d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui etait dans
les bons israelites avances et d'assez belle force en philosophie
progressiste?

Je ne sais pas si vous avez remarque qu'avec les juifs, il n'y a pas de
milieu: quand ils se melent d'etre genereux et bons, ils le sont plus
que les croyants du Nouveau Testament. Je suis tres touchee de ce
mariage d'E.H.... Voila ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous
reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que
des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.

Moi, j'ai essaye, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre
romancier. Ca m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme
etude sincere et aussi desinteressee que s'il s'agissait d'un autre,
puisque j'ai oublie jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la
memoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'execution. Je n'ai pas
ete satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et
_le Chateau des Desertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand interet a
rapporter; mais le phenomene que j'y cherchais et que j'y ai trouve est
assez curieux et peut vous servir.

Depuis un mois environ je ne m'etais occupee que d'histoire naturelle
avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou
moins barbares; dans mes reves, je ne voyais que prismes rhomboides,
reflets chatoyants, cassure terne, cassure resineuse; et nous passions
des heures a nous demander: "Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?"
et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en
mille et un cas mineralogiques.

Si bien que, Maurice parti, cette etude qui, a deux, me passionnait, est
retombee pour moi dans l'etude des choses mortes. Et puis j'avais perdu
bien du temps et il fallait se remettre a son etat. Mais, alors, votre
serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand etait aussi absent de
lui-meme que s'il fut passe a l'etat fossile. Pas une idee d'abord, et
puis, les idees revenues, pas moyen d'ecrire un mot. Je me suis rappele
vos desespoirs de l'ete dernier. Ah! c'etait bien autre chose. Vous
n'etes jamais tombe au point de ne pas pouvoir ecrire trois lignes dans
une langue quelconque; vous ne vous etes jamais promene dans un jardin
avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs
pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux
romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines
encore--j'ecrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.
Peu a peu, ca s'est eclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualites et
dans mes defauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ litteraire. A
present, c'est fini, en voila pour, longtemps a ne pas me relire et a
fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait
refleter en s'arretant.

Quand vous retomberez dans ces crises-la, relisez _le Regent Mutstel_,
et _la Dame aux perles;_ ou la premiere venue de vos pieces, et vous
vous repecherez; car nous passons notre vie a nous noyer dans le prisme
changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre
y disparait bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se
relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaitre toujours serait un
supplice et une cause de sterilite.

Croyez bien que le pere Dumas n'a du l'abondance de ses facultes qu'a
la depense qu'il en a faite. Moi, j'ai des gouts innocents, aussi je ne
fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un
monde d'evenements, de heros, de traitres, de magiciens, d'aventures,
lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les gouts innocents ne
l'auraient pas eteint? Il lui a fallu des exces de vie pour renouveler
sans cesse un enorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et
vous porterez le poids de cette double gloire, la votre et la sienne.
La votre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses epines. Que
voulez-vous! il a engendre vos grandes facultes, et il se croit quitte
envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre
_moi_ s'est prononce la, et vous a emmene sur une autre voie ou il ne
peut pas vous suivre.

C'est un peu dur et difficile d'etre force parfois de devenir le pere
de son pere. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous
avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous
dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne a votre insu
peut-etre, mais il vous gouverne, et, s'il vous cree des devoirs dont
beaucoup de gens ne s'embarrassent guere, il vous payera bien en
puissance vraie et en repos interieur.

Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout
passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose
reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,
le coeur est plus frais et plus fort a soixante ans qu'a trente, quand
on le laisse faire.

Je ne vous ai pas remercie, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou
d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas ou
je n'aurais plus de gite a Paris. Ou serais-je mieux que chez mon
enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier
rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.

Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons
souvenirs pour les chatelaines.

G. SAND.




DXIII

A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN

                                 Paris, 31 mars 1862.

Ma Lina cherie,

Fiez-vous a nous, _fie-toi a lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a
qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'etre aimee. Nous sommes deux qui
n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensee que de te cherir et de te
gater. Nous aimons ton pere si tendrement aussi, que tous nos soins et
tous nos desirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le
retenir le plus possible. Il en a toujours ete ainsi, tu le sais. Il y a
trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, a present qu'il nous
confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous
cherissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aime d'instinct;
homme, il l'a apprecie, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,
il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait a aucune autre.

Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mere veritable; car j'ai
besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur
des amis.

Aime ta chere Italie, mon enfant, c'est la marque d'un genereux coeur.
Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est reveillee dans
ces crises d'heroisme, et, puisque tu l'aimes passionnement, nous
l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni meritoire, et, n'en
fut-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que
tu l'aimes. Enfin, ma Lina cherie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras
que le notre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaide la cause
aupres de ton pere et de toi est digne de se charger de ton bonheur.
Nous avons traverse, Maurice et moi, bien des epreuves en nous tenant
toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par
l'autre; mais toujours nous nous disions: "Ou est celle qui nous
rendrait completement forts et heureux?" Viens donc a nous, chere fille,
et sois benie! Je t'embrasse de toute mon ame, et je pense jour et nuit
au moment qui nous reunira. A bientot, j'espere! j'espere et je desire,
et je veux.

Embrasse pour moi ton bien-aime pere. Remercie-le pour moi, comme je te
remercie d'avoir confiance en nous.

G. SAND.




DXIV

A M. MARGOLLE, A TOULON

                                 Paris, 6 avril 1862.

Cher monsieur,

J'ai recu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en
chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est
une vie desordonnee pour moi que ce Paris, ou je ne puis m'appartenir un
instant.

J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me
renfermer dans l'intimite, je suis assiegee jusque sur l'escalier et
jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses a voir et a faire en
quinze jours, quand on ne vient a Paris que tous les deux ou trois ans!
Enfin j'acheve mes corvees et je repars dans deux jours, et je vous
lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'etude et de
reflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand interet et tres beau de coeur
et de pensee.

Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute
cette agitation politique qui regne ici est infeconde. A tous les etages
et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens
perches sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns
avec effroi, les autres avec esperance, et tous se disant: "Que fait-il?
que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va
sortir de lui? Questions insolubles!" Le peuple n'en sait pas davantage
sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guere plus sur lui-meme.
Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il
ne sait pas pourquoi il le fait?

Instruisons-le sous toutes les formes. Le resultat de nos efforts est
peut-etre fort eloigne, mais au moins il est sur, et tout le reste est
inutile.

Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous ecrirai de
Nohant, et, en attendant, j'envoie a votre digne compagne, a votre
famille et a tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.

G. SAND.




DXV

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 3 mai 1862.

Mon ami bien cher,

Je suis, depuis longtemps deja, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous
m'en faire donner, si le travail d'ecrire vous fatigue encore?
Dois-je esperer que vous etes mieux, comme, votre derniere lettre me
l'annoncait?

Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille
de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un
esprit genereux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.

Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer
a vous-meme. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon
pensez a moi et souhaitez du bonheur a mon cher fils. Le ciel, qui vous
aime, y aura egard!

GEORGE SAND.




DXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 11 mai 1862.

Cher prince,

Etes-vous encore a Paris? Je me hate de vous remercier de toute mon ame
pour ma soeur, qui va, grace a vous, se trouver heureuse.

A present, j'ai le coeur tout a fait libre de cette perplexite de
famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans
quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait
si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre
heures!--_Ma!_--peut-etre seriez-vous un peu compromis par notre liberte
de conscience?--pas de pretre!

Nous sommes excommunies, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,
ont souhaite l'unite de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;
nous nous tenons pour chasses de l'Eglise. Mais ne le dites pas a
la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle
croit--nous ne croyons pas, nous autres,--a l'Eglise catholique. Nous
serions hypocrites d'y aller.

Encore merci, et tachez, s'il vous plait, monseigneur, de nous delivrer
Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des
transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une
grande esperance; car nous voila tous tres Italiens de coeur, et nous
vous aimons d'autant plus.

Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment ou vous allez
etre pere n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que
vous avez ce bonheur!

GEORGE SAND.




DXVII

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                 Nohant, 7 juin 1862.

Merci de votre bon petit mot, ma chere Marie. C'est bien aimable a vous
de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient completes par un
souvenir et une felicitation de votre part. Quand on s'est franchement
aimes, je crois qu'on s'aime toujours, meme pendant le temps ou l'on
croit s'etre oublies. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passe.

La vie est toujours pour moi l'heure presente. Cette heure est telle
aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver
qui vous afflige et vous inquiete.

Donc a vous toujours!

GEORGE.




DXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 20 juillet 1862.

Mon cher prince,

J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux evenement; j'en
suis enchantee, vous le savez d'avance.

La princesse est une brave mere de nourrir son enfant! Vous, il faut en
faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-la. Vous serez un tendre
pere, j'en suis sure, parce que vous avez ete un bon fils; mais
occupez-vous _vous-meme_ de son education, et elle sera ce qu'elle doit
etre pour un homme de l'avenir et non du passe.

Vos amis comptent la-dessus et se rejouissent. Je ne peux pas vous dire
combien je pense a vous et combien je reve de votre fils, vous etes
content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au
nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.

Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ca chez nous. J'attends
_l'esperance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari a Nerac.
Il a ete gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me
revenir.

Je vous aime de tout mon coeur, toujours.

GEORGE SAND.




DXIX

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                 Nohant, 7 aout 1862.

Ma chere mignonne,

Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une
charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu
ton pere hier et nous avons cause, comme tu penses, de tout ce qui vous
concerne, et de cette pauvre chere grand'mere qui est partie!

Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'ecrire
bientot, a fait aussi mille questions sur vous a ton pere. Et nous avons
dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons gronde ton pere
de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez
nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: "Cela
ne se peut pas, elle travaille, elle est forcee a des relations
continuelles pour ses travaux."

Un temps viendra peut-etre ou tu auras un peu de vacances, et Valentine
aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'etre a Paris
quand le pere aurait a venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour
_centre d'operations_, ton pere faisant ses courses et promenades; vous,
le peu de visites que vous tenez a faire maintenant au pays, et vous
auriez chez nous le _home_ et la famille.

Rien ici de change essentiellement depuis les bons jours d'intimite
que nous y avons passes ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette
adorable et adoree petite, immense compensation aux douleurs qui nous
ont tous frappes et aux adieux tant de fois repetes aux vivants et aux
morts.

Laisse Lina et moi faire ce bon reve de vous ravoir quelquefois pres de
nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette
_geometrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les
lecteurs sont donc betes avec leur repulsion pour les mots! Enfin
cherchons:

  Avant nous.
  L'oeuvre avant l'ouvrier.
  Les formes primitives.
  La science avant les savants.
  L'artiste eternel.
  Histoire de la forme.
  La loi des formes naturelles.

Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui
etait le seul juste. Il faut tacher de persuader a Hetzel de le
conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,
il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait a le placer
naturellement dans la _Bibliotheque utile_ de Leneveu, qui est un
excellent recueil, tres repandu et tres goute.

Bonsoir, chere fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.

TA MARRAINE.

  [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitule _Evenor
      et Leucippe_, et qui s'est definitivement appele _les Amours de
      l'age d'or_.




DXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                 Nohant, 23 octobre 1862.

Chere Marie,

J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappee. Je le
ressens vivement; et, qu'il soit tard ou non pour vous le dire, je veux
que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront
toujours profondement. C'est dans ces tristes ebranlements de la vie que
l'on sent la duree des chaines de l'affection et comme le reveil de
tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous
me felicitiez recemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en
perdez une accomplie[1].

Croyez que l'egoisme naturel au bonheur s'arrete ici et que je souffre
de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprevu
nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre ame si
elevee, votre esprit, qui a touche aux plus hautes solutions de la
pensee, a sans doute puise des forces supremes dans l'espoir confiant
d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien a vous dire pour vous consoler
que vous ne sachiez mieux que moi.

Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une
grande tendresse pour vos dechirements.

GEORGE.

  [1] Madame Emile Ollivier.




DXXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 14 decembre 1862.

Merci a vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me
faire envoyer. J'ai ete un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la
lire que cette nuit; tous ces documents sont tres frappants et de la
plus grande utilite. Esperons qu'ils ajouteront leur poids a la somme de
reflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins
longues ou un peu moins _indifferentes_ au salut de l'Italie et de la
France.

Devant l'envahissement du pouvoir clerical, il me semble que la France
est encore plus menacee que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur
pour laisser constituer chez nous une Eglise gallicane pendant que celle
de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais perilleux. Le pretre
peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que
l'honneur francais gagne a remporter ce genre de victoires.

Vous avez fait encore des votres, monseigneur! Vous avez couru, cette
annee, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps
et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la
princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre
fils devient superbe. Voila des elements de bonheur domestique.

Mais etes-vous rassure sur nos publiques affaires? Il me semble que la
vie, a force d'etre lente, s'eteint sous la cendre, aussi bien dans les
masses que sur les trones.

Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de
devouement. Maurice est touche de votre bon souvenir a l'endroit de la
brochure. Il se dispose a aller passer quelques jours dans le Midi chez
son pere; apres quoi, il ira a Paris avec sa chere et _parfaite_ petite
femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un
peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur
et qu'il me tarde bien de vous revoir.

GEORGE SAND.




DXXII

A M. EDOUARD CADOL, A PARIS

                                 Nohant, 29 janvier 1863.

Mon cher enfant,

Maillard m'a fait part du desir exprime par la direction du Vaudeville
de joindre mon nom au votre sur l'affiche. Cela ne peut pas etre, et,
tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant
dans leur idee, dites-leur qu'a aucun titre je ne puis accepter la
_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni
fourni le sujet tel que vous l'avez concu et execute, ni execute quoi
que ce soit dans la piece. Les conseils que je vous ai donnes etaient
de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se
reduisaient a faire ressortir un peu plus vos propres idees et votre
propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me preter a cette
collaboration fictive, quand meme je ne la rejetterais pas absolument en
principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient
en ce moment. Voila ce que je vous prie de repondre, ainsi que ce qui
precede, puisque c'est la verite.

La piece est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et
gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant
de faire autorite.

A vous de coeur.

G. SAND.




DXXIII

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                 Nohant, 2 fevrier 1863,

"Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on ecrit?" Je ne comprends pas
du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre
autre chose. Est-ce qu'on peut separer son esprit de son coeur? est-ce
que c'est quelque chose de different? est-ce que la sensation meme peut
se limiter? est-ce que l'etre peut se scinder? Enfin ne pas se donner
tout entier dans son oeuvre, me parait aussi impossible que de pleurer
avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son
cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me repondrez quand
vous aurez le temps.




DXXIV

A M. EDOUARD CADOL, A PARIS

                                 Nohant, 6 fevrier 1863.

Cher enfant,

J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donne mon avis, qui a
ete ecoute. Nous vous savons tous gre, de votre bon coeur, qui voudrait
pouvoir nous dedier a tous la comedie que nous avons tous bercee avec
tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sur, ne
doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de
la piece et de son succes. Ce n'est guere l'usage de dedier une piece.
N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien
qui rappelle Nohant.

Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la piece a du succes,
que, puisqu'elle a ete faite a Nohant, j'y ai mis la main.

Les directeurs de theatre le diront aussi, croyant faire du bien a la
piece et se souciant, fort peu de faire du mal a l'auteur.

Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien
que le public de la troisieme representation n'en saura rien du tout.
Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dedicace
les y fasse penser.

Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon
conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux
editeurs, qui veulent toujours des noms _patronnes_ pour ecouler leur
marchandise. Il s'agit de vous faire un nom independant contre vent et
maree. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y
et ne craignez rien.

Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amities de tous. Ecrivez-nous
toujours quand vous avez le temps.

G. SAND.




DXXV

AU MEME

                                 Nohant, 7 fevrier 1863.

Cher enfant,

Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amities,
joie de toute la famille. Je n'etais pas inquiete du tout, moi: je
savais qu'il y avait dans la piece un fonds d'interet et d'emotion de
nature a etre compris par tout le monde; et une moralite a ne choquer
personne, tout en restant assez forte pour faire reflechir chacun. Quand
vous aurez ce fonds bien etabli, seconde par les details, vous serez
toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui
prouve au spectateur payant qu'il n'est pas vole.

Pour le succes de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le
savoir; cela depend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son
bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'etre contents, parce
que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de
hasard, sauf a perdre le certain modeste de chaque jour.

Attendez-vous a des miseres, tout le monde est force d'en subir.
Surveillez vos premieres representations en ayant toujours dans la salle
quelques amis vrais et _chauds_, qui entrainent, a point et _a propos_,
le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et
devoues sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-etre
d'elle-meme.

Dans quelques jours, le sort financier de la piece sera decide; vous
confierez alors vos interets a Emile, et vous reviendrez nous trouver
pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous
donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes
promenades.

Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils
resteront de jours ou de semaines a Paris; vous n'aurez pas besoin de
les attendre pour revenir a notre nid, qui est le votre.

Tenez-nous au courant de la deuxieme et de la troisieme representation,
qui ont aussi leur importance; et, si vous etes content, pensez, cher
Almanzor, que nous le sommes bien aussi.

G. SAND.




DXXVI

A M.

                                 Nohant, 26 fevrier 1863.

Le christianisme est une verite abstraite. Pour etre une verite
concrete, une verite vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des
notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le
christianisme n'est pas mensonge, il est verite incomplete. Arme, de
progres jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau ou
l'humanite enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumiere.
Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicie: c'est la faute de
ceux qui ont deifie sa memoire. Vous direz mieux que moi ce que vous
savez avoir a dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos
pages sont tres belles, elevees et profondes, elles sont d'un esprit
superieur, a la fois poetique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller
au fond des choses sans vous egarer dans le grand abime ou l'on ne
penetre plus que sur les ailes de l'hypothese!

Il faut la beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de
detail doivent concourir a former la science des sciences.

Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets a ma conscience
de juger ce qui se produit. C'est tres hardi, a coup sur; mais tout
esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.

La plus belle des hypotheses, celle qui aurait le droit de marquer une
nouvelle etape religieuse dans les conquetes de l'avenir, serait celle
qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec
les resultats de l'experience. Deja de nobles travaux marchent dans ce
sens et je crois etre sure que vos questions ameneront une reponse de
vous-meme a vous-meme qui eclairera encore cette route nouvellement
ouverte.

GEORGE SAND.




DXXVII


A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 22 mars 1863.

Mon grand ami,

Vous seul etes jeune et genereux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour
lui-meme; vous seul avez le genie du coeur; le seul qui soit vraiment
grand et sur. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus,
cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on
appelle le Senat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas
l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de tenebres! Ils votent
la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage,
puisqu'ils se sentent morts eux-memes. Soyez fier de n'etre pas aime de
ces gens-la. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.

J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait
des journaux, et ce n'est pas assez.

Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chere petite fille, qui
est un enfant genereux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvee
malade chez vous, pourtant; sa position _interessante_ amene de petits
accidents peu graves, mais qui la forcaient de se sauver de partout
sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la frequence de ces
evanouissements, me l'a vite ramenee. Elle va bien, a present. Tous
deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos
respects a tous pour la princesse. Votre fils est beau, tres beau, a
ce qu'ils disent. Lina l'a regarde a pleins yeux, avec _emulation_.
Monseigneur, ne le laissez pas elever par les pretres!

A vous tous nos voeux et toute notre affection.

G. SAND.




DXXVIII

A M. EDMOND ABOUT, A PARIS

                                 Nohant, mars 1863.

Que de talent vous avez! Dix fois plus, a coup sur, que l'on ne vous
en reconnait, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne
montez-vous pas jusqu'au genie, que vous touchez, et que vous laissez
echapper a travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'ame triste,
malade peut-etre. On s'est beaucoup moque de nos desespoirs d'il y a
trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans
vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous
faisant plus fort que lui. Je suis persuadee que vous ne valez ni plus
ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progres de l'art, qui
se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les
jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous depasser? A cette grande bete
de desesperance que nous avions, a succede, de par vous autres, une
reaction de vie qui etreint la realite et qui devrait vous avoir fait
faire une veritable enjambee par-dessus nos tetes.

Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas
vous? Nous en etions a peindre l'homme souffrant, le blesse de la vie.
Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui
regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la
remplit a pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie
vous tue; a preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts a la
fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du
vice, toujours jeune et triomphant.

Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont
pas. Pas un ne resiste, et le seul vrai honnete homme, M. Honnore, finit
par le suicide, ni plus ni moins que les heros de notre temps byronien.

Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse etre assez fort
pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas meme,
vous qui faites a bras tendu cette peinture de grand artiste, cette
merveille d'esprit, de verite, de force, de couleur, de composition
et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas etre cet
homme-la, ou rever dans un beau livre que cet homme existe et qu'il
parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonte, et qu'il
triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour
repandre l'ideal, se faire devot et invoquer tous les mensonges du
catholicisme, quand il est si bien prouve que l'homme est en age d'etre
par lui-meme des qu'il le voudra?

Prenez garde, en verite! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le
jeune lecteur voudrait ressembler, sont des miserables. Toutes ces
femmes honnetes sont des niaises, et si impuissantes a conjurer le mal,
qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'a excuser les
maris infideles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique
que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a
raison de la mepriser et de ne plus rougir de rien.

Horrible conclusion d'un recit admirable de tous points et devant lequel
tout ce que l'on a de litterature dans l'esprit, s'incline sans reserve,
mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnetete dans le coeur se
revolte douloureusement.

Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu
faire et que je ne voie pas le cote sain de cette violente etude.
Je sais que montrer et devoiler les mauvais et les laches est plus
instructif que la predication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je
conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun a notre
point de vue, des legendes plutot que des romans de moeurs. Je ne vous
demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque
vous connaissez si bien les plaies et les lepres de cette societe, de
susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que
vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observe et
disseque.

Je vous demande, je vous supplie, a present que vous venez de faire le
chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du
reveil au bien. Montrez-nous un veritable homme de coeur ecrasant ces
vermines, bravant ces luxures, meprisant avec une facilite logique et
simple cette sotte vanite de paraitre fort dans l'absurde et puissant
dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanite est
toujours souffletee par la nature qui se venge.

Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les mechants
triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si
bete et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le
plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux etre Job
que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre age et vos
forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!

Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait a nu Madelon et ses dupes, et ses
complices; a-t-il captive les plus recalcitrants a ce genre de peinture,
et moi toute la premiere? C'est parce qu'il y a aupres d'elle deux
hommes qui triomphent: l'un qui la demasque et l'autre qui la repudie,
sans que personne se venge.

Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de
tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte
contre ce torrent ou il aurait pu etre englouti. Il ne vous est pas
permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire
du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal
qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous
a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille
fois brise et toujours heureux quand meme.

GEORGE SAND.




DXXIX

A M.

                                 Nohant, avril 1863.

Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous
etes un noble, vaste et genereux esprit. Mon fils partage vos idees; car
il s'est fait protestant avec sa femme, et compte elever ses enfants
dans la croyance avancee de la Reforme, dont vous etes un des plus
eminents et des plus fervents apotres. Mais, moi, tout en vous aimant
et vous admirant du meilleur de mon ame, je serai de moins en moins
chretienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre
lumiere au dela de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une
tranquillite toujours croissante.

Jesus n'est pas et ne pouvait pas etre le dernier mot de la verite
accordee a l'homme. Vous admettez ingenieusement qu'il a seme une verite
progressive a developper. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas.
Il etait l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idealiste de son
temps.

D'ailleurs, est-il le seul a venerer dans cette epoque de renouvellement
moral et intellectuel qui s'est appelee le christianisme et qui a
ete l'oeuvre de plusieurs hommes d'elite et de plusieurs siecles de
discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jesus a ignore les doctrines
qui l'entouraient, et, original au supreme degre, il a ete une vive et
puissante incarnation de la pensee qui planait sur son siecle; ou, comme
vous le croyez, monsieur, et comme je penche a le croire avec vous, il a
ete _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doue que
ses maitres. Il y a une troisieme version qui ne me plait pas et qui a
pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existe de Jesus proprement
dit, et que sa vie n'est qu'un poeme et une legende qui resume plusieurs
existences plus ou moins interessantes, comme son Evangile ne serait
qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une meme
doctrine sujette a mille interpretations. Je crois que vous admettez la
possibilite de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a
pas de certitude et de preuve historique incontestable.

Mais vous dites en vous-meme: "Qu'importe, apres tout, si nous avons
sauve de tous ces naufrages de la realite historique, une verite
philosophique, une doctrine admirable?" Tres bien, je pense comme vous;
mais je ne tiens pas a appeler christianisme cette doctrine, qui n'est
peut-etre pas du tout celle du nomme Jesus, lequel n'a peut-etre jamais
ete crucifie; et je tiens encore moins a m'enthousiasmer pour un
personnage legendaire qui n'a pas la realite de Platon, de Pythagore,
d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vecu
eux-memes, pense, parle, ecrit ou souffert en personne.

Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du
fondateur du christianisme ouvre la porte a des croyances tout a fait
contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde
autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de
mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est cache dans les nuages.
Platon, Pythagore et les autres fondateurs reels de doctrines ou de
methodes bien definies n'ont jamais fait que du bien. Jesus a apporte
l'hypocrisie et la persecution dans la vie humaine et sociale, et cela
dure depuis dix-huit cents ans et plus; a l'heure qu'il est, nous sommes
plus que jamais persecutes en son nom, prives de liberte et traques par
ses pretres dans tous les replis de notre existence. Arriere donc
le Dieu Jesus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman
oriental; mais ne cherchons pas a faire croire a sa divinite ni a sa
presque divinite, pas plus qu'a sa realite humaine. Nous ne savons rien
de lui, et nous voici en presence de l'oeuvre collective des apotres,
qui souffre la critique a bien des egards. Libre a nous de choisir la
version qui nous plait le mieux et de rebatir chacun le temple de
la nouvelle Jerusalem selon les besoins de notre coeur, de notre
conscience, de notre raison ou de notre idealisme. Mais n'appelons plus
cela une religion; car ce n'en a jamais ete une. Ce n'a meme pas ete
une philosophie; c'est un ideal romanesque pour les uns, une grossiere
superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et
la pratique en est aussi elastique, aussi vague que le texte. Ce qui est
quelque chose de reel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme
c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage.

Point d'insulte a Jesus. Il a pu etre, et il a du etre grand et bon.
Mais cela ne suffit pas a des esprits serieux pour chercher la toute la
lumiere et toute la verite.

La verite n'a jamais appartenu en propre a un homme, et aucun Dieu n'a
daigne nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus
que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de
sagesse, de verite et de vertu qui est l'expression du temps ou il vit.
L'homme veut tout definir, tout classer, tout nommer; voila pourquoi
il lui plait d'avoir des messies et des evangiles, mais ces
personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins
autant de mal que de bien.

Il serait temps d'avoir des lumieres qui ne fussent pas des torches
d'incendie.




DXXX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 14 juillet 1863, au soir.

Marc-Antoine Sand est ne ce matin, anniversaire de la prise de la
Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardee dans les yeux d'un air
attentif et delibere, quand je l'ai recu tout chaud dans mon tablier.
Je crois que nous nous connaissions deja et il m'a eu l'air de vouloir
dire: "Tiens! c'est donc toi?" On l'a fourre dans un bain de vin de
Bordeaux, ou il a gigote avec une satisfaction marquee. Ce soir, il
tette avec voracite, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite
mere, est gaie comme un pinson. Nous avons tire le petit canon et un
_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif
des chants gaulois. Le pere Maurice a pleure comme un veau et le pere
Calamatta comme une huitre, a la vue de ce solide moutard! Tout le monde
est dans la joie: voila! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet;
rejouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientot nous voir.

G. SAND.




DXXXI

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

                                 Nohant, 3 aout 1863.

Monsieur,

Vos excellents discours nous ont beaucoup frappes, mon fils, ma
belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans preambule repondre
a votre bonne lettre en vous parlant a coeur ouvert.

Mon fils s'est marie civilement l'annee derniere. D'accord avec sa
femme, son beau-pere et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement
son mariage. L'Eglise catholique, dans laquelle nous sommes nes,
professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et
antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garcon
est ne de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mere l'a concu
et porte dans son sein, nous nous sommes demande tous les trois s'il
serait eleve dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire
a l'age de raison (a la condition de chercher la verite dans des
conceptions mieux definies), ou si nous essayerions, dans le but de
le preparer a devenir un homme complet, de le rattacher a une foi
idealiste, sentimentale et rationnelle. Mais ou trouver cette foi assez
formulee de nos jours pour etre mise a la portee d'un enfant?

Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une
protestation contre le joug romain; mais cela etait loin de nous
satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinite
de Jesus-Christ et la croyance au diable et a l'enfer, nous faisaient
reculer devant un progres religieux qui n'avait pas encore eu la
franchise ou le courage de rejeter ces croyances.

Vos sermons nous delivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son
mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacres,
je n'ai plus d'objections a lui faire contre deux sacrements qui
attacheraient son union et sa paternite a votre communion.

Mais, avant de me rendre entierement, j'ai recours a votre loyaute avec
une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous
encore partie de la communion intellectuelle de la Reforme? Persecute et
renie probablement par l'anglicanisme, par le methodisme, par une tres
grande partie des diverses Eglises, pouvez-vous dire que vous appartenez
a une notable partie des esprits eclaires du protestantisme? Si, a peu
pres seul, vous avez leve un etendard de revolte, l'enfant que nous
mettrions sous l'egide de vos idees ne serait-il pas renie et reprouve
chez les protestants, en depit de son bapteme parmi eux? On peut
s'aventurer pour soi-meme dans les luttes du monde philosophique et
religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un etre ne
avec le droit sacre de la liberte, qui, des que sa raison s'entr'ouvre,
a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la
meilleure methode a lui offrir, mais encore preparer a sa vie un milieu
moral, une solidarite, un foyer de fraternite, et quelque chose encore!
une rationalite religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant
quelque autorite dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que
l'adolescent puisse dire a son pere catholique: "Vous m'avez lie a un
joug de mort!" ni a son pere protestant: "Vous m'avez isole au sein de
la liberte d'examen; vous m'avez enferme dans une petite Eglise, sans
appui, et me voila deja dans la lutte quand j'ai a peine compris
pourquoi j'y suis!"

Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: "Mieux valait ne me lier
a rien et m'elever selon votre inspiration dans l'absolue liberte ou
vous viviez vous-meme."

Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans
qu'aucun nuage entre nous resulte jamais d'une dissidence qui n'est meme
pas formulee encore; mais, ayant a donner ou a reserver mon opinion un
jour ou l'autre, je vous demande, a vous, monsieur, la reponse a mon
incertitude, qui vous sera dictee par votre conscience.

Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Eglise tout a
fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux proselytes en
Italie particulierement. Je vois, d'apres ce que l'on me dit, que cette
Eglise part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de
liberte religieuse qui unit un certain nombre d'esprits serieux. Je
voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une veritable famille
a laquelle il n'aura peut-etre jamais ni le desir ni l'occasion de
s'identifier,--car il faut prevoir l'age ou il ne voudrait suivre aucun
culte, et la s'arretera aussi l'autorite de la famille naturelle,--mais
de laquelle il pourrait dire avec fierte qu'il a ete l'eleve et le
citoyen. Nos petites Eglises detachees du catholicisme, comme celle de
l'abbe Chatel, par exemple, ont toujours eu un caractere mesquin ou
impuissant. Celle que vous proclamez se rattache a une conception large
du christianisme et ne presente pas ces pauvretes. Mais ou est-elle,
cette Eglise? Est-elle maudite par l'intolerance protestante? Lui
refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle a des nuances qui
l'aident a se constituer comme une communaute importante offrant un
ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts?

Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux
vous envoyer ma premiere impression illisible et informe. Vous me
comprendrez par le coeur, qui sait tout dechiffrer.

Je vous demande le secret jusqu'a ce que nous ayons vide la question,
et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, a mes
sentiments de fraternite veritable et profonde.

GEORGE SAND.




DXXXII

A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE)

                                 Nohant, 15 aout 1863.

Bon Chrishni,

Je veux que vous trouviez une lettre de moi a Ischl, puisque vous ne
m'avez pas mise a meme de vous repondre a Paris.

Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux ou je vous ai retrouve si
semblable a vous-meme, a peine vieilli, pas change, toujours aussi naif,
aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont du vous sonner tout le
temps de votre voyage: car on n'a pas passe une heure ici sans dire:
"Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand
artiste! etc., etc."; chacun et tous a la fois, duo, trio, quatuor,
etc., _tutti, tutti:_ "Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!" Et,
le soir, les lettres mysterieuses apportees sur, la table par l'esprit
familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant,
tout cela a ete goute, senti, et, tout en riant, on etait attendri, on
vous sentait encore la.

Eh! n'y etes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre
corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les
etoiles, des que notre pensee nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y
occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui revons
toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la meme chose
que nous, et, sans nous connaitre, ils nous aiment. Et puis ne nous
connaissent-ils pas? Ou est notre cher grand Delacroix a cette heure?
Mais ou etes-vous vous-meme, a l'heure ou je vous ecris? sur quelle
route? dans quel vehicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence
et la mort ne different pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se
perd de vue; mais on sait bien que, n'importe ou, on se retrouvera.
Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de "Dieu nous separe!" je le
dis toujours dans le sens "Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une
autre!" Est-ce que l'on ne fait pas de progres tant qu'on veut vivre et
tant qu'on croit a l'ideal? est-ce que l'ideal ne sert qu'a cette vie
d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec
nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroitre dans
l'eternite. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous
n'ayons pas ete assez encourages, si nous avons entretenu le feu sacre
en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures ou vous
donnez, avec votre ame, celle des grands maitres a vos amis; tout cela,
c'est un echange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur
et de plus eleve dans le sanctuaire commun.

Ecrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyage, comment
vous avez retrouve les soeurs, la niece, les montagnes, le pays du sel
et les montagnards artistes.

Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix
a beaucoup affecte, surtout par la pensee qu'il est mort sans famille
autour de lui; Lina, qui vous presente son poupon a baiser; madame
Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous etudie
retrospectivement avec une sympathie delicate; Marie Lambert, qui pleure
pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien
contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais
compris comme peintre. Voila tout le monde... Non, il y a la grande
Marie, une nature d'elite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment
et vous crient: "Revenez!"

GEORGE SAND.




DXXXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 26 aout 1863.

Eh bien, mon cher lumineux fils, etes-vous repose de votre affreux
depart? On m'a dit que vous etiez parti _horriblement_, par la trahison
de l'imbecile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture
de louage a la Chatre, que nous sommes tous des niais de compter sur
autre chose, apres tous les tours que nous a joues cette diligence.
Dites-en tous mes regrets a Gautier[1], et promettez-lui que cela
n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et
qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ a voir pour la partie
materielle, dans nos representations. Remerciez-le pour moi et pour nous
tous de sa bonne visite.

Quant a vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous
aimant d'autant plus que vous vous etes devoue pour moi. Grace a vous,
je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scenario plus
developpe. Je suis meme etonnee d'avoir pour cela la memoire que je n'ai
pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme
si c'etait ecrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser
une piece en causant. A present que je relis cette carcasse, je suis
etonnee de sa logique et de la maniere dont elle se tient. Allons,
vous n'etes pas encore cretin, mon bonhomme, et vous avez un monde de
compositions et de succes dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine
de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous etes paresseux.
Mais qu'est-ce que ca fait si ca vous plait de l'etre? Ce qui importe,
c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.

Tout mon monde vous envoie des amities en masse. Maurice n'est pas
encore revenu.

Votre maman vous embrasse.

  [1] Theophile Gautier.




DXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 27 aout 1863.

Mes pauvres enfants! avoir tant travaille et tant souffert pour rien!
Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers
jours et prolonge, autant que possible, son illusion et son esperance.
Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.

Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de
distinction naturelle! Comme elle a langui et lutte! Elle est mieux ou
elle est, n'en doutez pas.--Ou que ce soit, elle vit et elle est en
Dieu.

Chere Solange! sois la consolation de ton pauvre pere, et que ton pere
soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.




DXXXV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

                                 Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.

Mon cher fils,

Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu a mes
scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et
qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout a fait.

La Rounat est venu; on lui a lu la piece, qui ne pourra passer que dans
l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,
et qu'il a de l'encombrement jusque-la. Ca me laisse le temps de donner
encore plusieurs facons a mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici
n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des ameliorations a
faire. Peut-etre meme remettrai-je la piece en quatre actes; elle est
pleine en cinq, mais pas assez serree a la fin. Ca m'amuse toujours.

Des que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,
pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous
embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.

Votre maman.




DXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS

                                 Nohant, 19 novembre 1863.

Mon cher prince,

Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous
n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaille pour
les arts, et pour l'industrie, et pour le progres. Moi, j'ai fait une
comedie, c'est moins utile et moins interessant. Que vous aurai-je
appris d'instructif, a vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez
savoir ce que je pense de la _Vie de Jesus_.

M. Renan a fait un peu descendre son heros dans mon esprit, d'un certain
cote, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais a me persuader que
Jesus ne s'etait jamais cru Dieu, jamais proclame fils de Dieu en
particulier, et que sa croyance a un Dieu vengeur et punisseur etait
une surcharge apocryphe faite aux Evangiles. Voila du moins les
interpretations que j'avais toujours acceptees et meme cherchees; mais
M. Renan arrive avec des etudes et un examen plus approfondis, plus
competents, plus forts. On n'a pas besoin d'etre aussi savant que lui
pour sentir une verite, un ensemble de realites et d'appreciations
indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,
on est penetre, en le lisant, d'une lumiere plus nette sur le temps, sur
le milieu, sur l'homme.

Je crois donc qu'il a mieux vu Jesus que nous ne l'avions entrevu
avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un
philosophe, un savant, un sage, un genie, resumant en lui le meilleur
des philosophies et des sciences de son temps: c'est un reveur, un
enthousiaste, un poete, un inspire, un fanatique, un simple. Soit. Je
l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,
dans l'histoire des idees! comme l'importance de son oeuvre personnelle
est diminuee! comme sa religion est desormais bien plus suscitee par
la chance des evenements humains que par une de ces grandes necessites
historiques que l'on est convenu, et un peu oblige, d'appeler
_providentielles_!

Acceptons le vrai, quand bien meme il nous surprend et change notre
point de vue. Voila Jesus bien demoli! Tant pis pour lui! tant mieux
pour nous, peut-etre. Sa religion est arrivee a faire autant de mal
pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non
l'avis de M. Renan--je suis persuadee, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus
faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile
qui put etre fait en ce moment-ci.

J'aurais beaucoup a dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il
faut etre courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.
Mais elle est trop seduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce
de laisser un voile sur le degre, le mode de divinite qu'il faut
attribuer a Jesus. Il y a des traits de lumiere vive dans l'ouvrage,
qui empechent un esprit attentif de s'egarer. Mais il y a aussi trop
d'efforts charmants et puerils pour endormir la clairvoyance des esprits
prevenus, et pour sauver d'une main ce qu'il detruit de l'autre. Cela
tient non pas comme on l'a beaucoup dit; a un reflet de l'education du
seminaire, dont ce male talent n'aurait pas su se debarrasser,--je ne
crois pas cela,--mais a un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a
du danger, peut-etre de l'inconvenient, a etre philosophe erudit, et
poete. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tete
humaine; mais, en de telles matieres, l'enthousiasme met en peril la
logique, ou tout au moins la nettete des assertions.

Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiees le mois dernier,
dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il
a ecrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose a
redire encore comme detail; mais c'est si grand, que je resiste peu et
que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensee
la-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez resumer, vous,
dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.

J'irai a Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.
Mon petit-fils est tout a fait gentil et bon garcon. On dit que votre
fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses
hommages, ainsi qu'a la princesse.

Est-ce vrai qu'on fera la guerre?

Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout
mon coeur.

GEORGE SAND.

  [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre a
      M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann
      Levy, 1876).




DXXXVII

AU MEME

                                 Nohant, 24 novembre 1863.

Cher prince,

Je vous autorise bien volontiers a donner copie de ma lettre a M. Renan;
mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me resumer comme vous.
Mon jugement est tres incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis
en train de lire Strauss, Salvador et la belle preface de M. Littre au
premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette preface plus tot,
j'aurais mieux lu M. Renan.

Votre jugement, a vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours
dit que vous etiez un tres grand esprit qui ne tire pas parti de
lui-meme. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que
vous voudriez; mais vous etes paresseux et prince, quel dommage!

Je ne vous trouve pas reveur, loin de la; vous etes plus dans le _vrai
total_, que M. Renan, M. Littre et Sainte-Beuve. Ils ont verse dans
l'orniere allemande.. La est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et
plus de genie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont
Francais. Ils sont Francais, c'est-a-dire qu'ils ont de l'esprit et
qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de detruire l'immortalite de
l'ame, la veritable et progressive persistance du _moi_ est un peche de
lese-philosophie francaise. Pour conserver tout ce que la foi a de pur
et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit francais. Les
Allemands sont trop betes pour croire a autre chose qu'au materialisme;
je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont
la France serait encore plus fiere s'ils etaient plus chauds et plus
hardis.

Ah! si j'etais homme, si j'avais votre capacite, votre temps, vos
livres, votre age, votre liberte, je voudrais faire une belle campagne,
non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et
je les admire trop pour cela; mais, _a cote d'eux,_ puisant en eux
les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de
_l'imperissable_, la conclusion qui repondrait au coeur.

Non, la conclusion, de MM. Renan et Littre ne suffit pas. Ressusciter
dans la posterite par la gloire, n'est pas une idee aussi desinteressee
qu'ils le disent. Leur devise est belle: "Travailler sans espoir de
recompense; la recompense est dans le bien qu'on fait."

Oui, a condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer
eternellement; le faire pendant une cinquantaine d'annees, c'est se
contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.
Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand
pour qu'une vie suffise a le contempler et a le savourer. Ce defaut de
proportion serait un manque d'equilibre inadmissible.

Oui, j'irai a Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,
je m'occupe d'arranger ma vie pour etre un peu plus libre. Me voila dans
ma soixantieme annee. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin
de la locomotion pour mon tardif ete de la Saint-Martin.

Je serai bien heureuse de vous revoir a de moins longs
intervalles.--Nous restons quand meme, c'est-a-dire malgre mes reproches
a la _tendance_ materialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,
sur l'excellence et l'utilite de sa _Vie de Jesus_. S'il savait la
lettre que vous m'avez ecrite, c'est celle-la qu'il voudrait, le
gourmand!

A vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.

G. SAND.

Je suis dans une douleur inquiete aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus
de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui
s'etait evade miraculeusement de la Siberie. Je le connaissais, c'etait
un heros. Savez-vous si c'est lui?




DXXXVIII

A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS

                                 Nohant, 28 decembre 1863.

Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_.
J'esperais le voir jouer. Mais, mon, voyage a Paris etant retarde, je
me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
pieces qui reussissent perdent trop a la lecture, la plupart du temps.
Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on
peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a
la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et
bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et
qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je
ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;" ou bien: "Guerissez-le,
corrigez-le, et revenez sans lui."

Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans
recompense.

Vous me direz: "La femme n'est pas capable de ces choses-la." Moi, je
dis: "Pourquoi pas?" Et je ne recule pas devant les bonnes grosses
moralites: un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime;
voila que cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a
l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une
force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi
ne pas lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce
serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La
vertu ne sert qu'a vous rendre malheureux."

Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien
a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
temps qui court. Je suis heureuse de votre succes.

GEORGE SAND.




DXXXIX

A M. EMILE AUGIER. A CROISSY

                                 Nohant, 25 decembre 1863.

Cher ami,

Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-petition qui
m'a ete adressee; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une
lettre de moi a ce monsieur que je ne connais pas et a qui je n'aurais
pas repondu si vous ne l'eussiez juge digne d'une reponse de vous. J'en
conclus qu'il y a peut-etre en lui quelque chose de bon; mais, a coup
sur, il est fou, et sa vanite le rend mauvais par moment. Si vous jugez
qu'au lieu de le ramener a la raison ma lettre doit lui donner un acces
de fievre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre a la
poste.

Ceci a de bon que je vous sais occupe d'une nouvelle piece. Tant mieux!
ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent a votre
porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous
donnez pas la peine de me repondre, si vous etes absorbe. Votre
prochaine piece sera une bonne recompense de mes voeux d'amitie sincere.

G. SAND.




A M**

                                 Nohant, 25 decembre 1863.

Monsieur,

Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,
a votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que
vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez
donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.

Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne
rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce
que vous me traitez _d'imperatrice_ que je perdrais le droit de vous
dire que vous n'etes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,
si vous etes reellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de
personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.
Il ne s'agit que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrive; on
ne s'arrache pas mes pieces, on m'en a refuse plus d'une, et je ne m'en
suis pas courroucee. Je me suis dit que je n'etais pas Goethe.

Et puis, si vous etes Schiller, pourquoi offrir vos pieces aux
Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,
sans pour cela l'insulter ni le meconnaitre, mais par la seule raison
que son genie n'entrerait pas dans leur cadre? Presentez vous aux
theatres vraiment litteraires, et qui sont subventionnes pour l'etre, et
soyez sur que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils
l'accepteront avec empressement, a condition toutefois que ce soit dans
la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni
Goethe qu'avec des arrangements considerables.

Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est
probable que vous n'avez pas la specialite du theatre. Cherchez-en une
autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-meme avec
courage et modestie.

Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos
compliments.

G. SAND.




DXL

A M. CHARLES PONCY, A VENISE

                                 Nohant, 28 decembre 1863.

Cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne, longue et interessante lettre, et de
vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,
ainsi qu'a votre chere Solange.

Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour
viendra ou tout ce luxe de beaute perdue sera rajeuni et ressuscite.
Nous sommes dans le siecle du marteau qui abat et de la truelle qui
reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.
Cette vie errante, mais saine au corps et a l'esprit, a du faire du bien
a Solange et je vous engage a ne pas vous en lasser trop vite.

Puisque le pauvre nid est desole encore, laissez l'herbe et les branches
pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les ecarter, les douloureux
souvenirs auront fait place a cette grave serenite que la mort laisse
apres elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.

Mais il est inutile de vouloir hater ce moment. La nature a droit aux
larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en meme temps qu'un noble
tribut qu'elle paye. Votre chere enfant recoit par la un grand bapteme.
Elle en appreciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.

J'ai recu toutes vos lettres.--J'ai partage et ressenti toutes vos
emotions. Me voila enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise
de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais
pas. C'est un philosophe americain, a la fois savant, poete, critique
et metaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartes
diverses, mais sublime, il n'y a pas a dire.

Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une
precocite extraordinaire et qui m'inquiete par moments: quelque chose
dans l'oeil qui n'est pas de son age.--Mais je ne m'arrete pas a cette
remarque. La sante, la fraicheur et l'embonpoint; en outre, la force
musculaire sont tout a fait rassurantes. La petite mere est bonne
nourrice et absolument devouee a son petiot. Maurice est donc tres
heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.




DXLI

A M. EUGENE CLERH, A PARIS

                                 Nohant, 31 decembre 1863.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de
nouvelle annee. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec
eux leur recompense, puisque vous etes digne qu'on s'interesse a vous.
Votre excellente mere m'a ecrit une aimable lettre dont je vous prie
de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante
sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,
raisonnable, laborieux et delicat comme je vous connais a present.

Soyez sur, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinee. La
societe est, dans tous les temps, un ocean a traverser dans un sens ou
dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange
un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce
qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempetes. Il faut
s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si
l'on n'a que ses bras, et de ne pas etre englouti par sa faute.

Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de
chances, et, outre la force qu'il puise en lui-meme, il est a peu pres
certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux
qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnes; car la mer dont nous
parlons est dure pour tous, et chacun, etant force de penser a soi,
renonce tot ou tard aux devouements inutiles.

Vous m'envoyez de jolies etrennes et je vous envoie un _sermon_ en
echange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon
experience et de ma conviction que je vous envoie.

GEORGE SAND.



FIN DU TOME QUATRIEME


TABLE

1854

    CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi.                3 janvier.
   CCCLXXI. A M. Victor Borie.                             16 janvier.
  CCCLXXII. A Maurice Sand.                                31 janvier.
 CCCLXXIII. Au meme.                                       19 fevrier.
  CCCLXXIV. Au meme.                                       11 mars.
   CCCLXXV. A M. Armand Barbes.                             3 juin.
  CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).           16 juillet.
 CCCLXXVII. A M. Charles Poncy.                            16 juillet.
CCCLXXVIII. A M. Victor Borie.                             31 juillet.
  CCCLXXIX. A M. Charles Poney.                            11 aout.
   CCCLXXX. A M. Armand Barbes.                             5 octobre.
  CCCLXXXI. Au meme.                                       28 octobre.
 CCCLXXXII. Au meme                                        27 novembre.

1855

 CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque.                           7 janvier.
  CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond.                          16 fevrier.
   CCCLXXXV. A M Edouard Charlon.                          14 fevrier.
  CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi.              14 fevrier.
 CCCLXXXVII. A Maurice Sand.                               24 fevrier.
CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.          27 fevrier.
  CCCLXXXIX. A M. Eugene Lambert.                             mars.
      CCCXC. A M. Jules Neraud.                            14 avril.
     CCCXCI. A M Ernest Perigois.                           9 mai.
    CCCXCII. A S.M. le prince Napoleon (Jerome).           12 juillet.
   CCCXCIII. A M.***.                                       3 juillet.
    CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy.                      20 Aout.
     CCCXCV. A la meme.                                     4 septembre.
   CCCXCVII. A M. Jules Janin.                            1er octobre.
  CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy.                      21 novembre.
   CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils.                    26 novembre.

1856

         CD. A M. Paul de Saint-Victor.                     9 janvier.
        CDI. Au meme.                                       9 avril.
       CDII. A madame Augustine de Bertholdi.              13 avril.
      CDIII. A madame Arnould-Plessy.                     1er mai.
       CDIV. A M. Charles Poney.                           23 juillet.
        CDV. A M. Charles Duvernet.                           novembre.
       CDVI. A M. Ernest Perigois.                         20 decembre.

1857

      CDVII. A M. Adolphe Joanne.                          29 fevrier.
     CDVIII. A M. Calamatta.                                6 avril.
       CDIX. A M. Victor Borie.                            16 avril.
        CDX. A M. Charles-Edmond.                          13 juin.
       CDXI. A M.***.                                         juillet.
      CDXII. A M. Charles Poncy.                           15 aout.
     CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor.                    18 aout.
      CDXIV. A S. M. l'imperatrice Eugenie.                 6 octobre.
       CDXV. A la meme.                                    30 octobre.
      CDXVI. A M. Charles-Edmond.                          29 novembre.
     CDXVII. Au meme.                                       8 decembre.
    CDXVIII. A S. M. l'imperatrice Eugenie.                 9 decembre.
      CDXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).             decembre.

1858

       CDXX. A M. Charles-Edmond.                           9 janvier.
      CDXXI. A Maurice Sand.                               14 janvier.
     CDXXII. Au meme.                                      15 janvier.
    CDXXIII. A M. Charles Duvernet.                        16 janvier.
     CDXXIV. A M. Charles-Edmond.                          25 janvier.
      CDXXV. Au meme.                                      30 janvier.
     CDXXVI. Au meme.                                      18 fevrier.
    CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor.                     3 mars.
   CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoleon (Jerome).         12 mars.
     CDXXIX. Au meme.                                      25 mars.
      CDXXX. A M. Ernest Perigois.                         17 avril.
     CDXXXI. Au meme.                                      23 avril.
    CDXXXII. Au meme.                                      30 mai.
   CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie.          5 juin.
    CDXXXIV. A Maurice Sand.                               10 juin.
     CDXXXV. A M. Charles Poncy.                           19 juin.
    CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani.                            28 juin.
   CDXXXVII. A M. Frederic Villot.                          4 septembre.
  CDXXXVIII. Au meme.                                      12 septembre.
    CDXXXIX. A M. Victor Borie.                            13 octobre.
       CDXL. A M. Ferri-Pisani.                            21 octobre.
      CDXLI. A M. Edourd Charton.                          20 novembre.
     CDXLII. A madame Arnould-Plessy.                       9 decembre.
    CDXLIII. A M. Charles Poncy.                           17 decembre.
     CDXLIV. Au meme.                                      28 decembre.
      CDXLV. A madame Arnouid-Plessy.                      29 decembre.

1859

     CDXLVI. A M. Octave Feuillet.                         19 fevrier.
    CDXLVII. Au meme.                                      27 fevrier.
   CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud.                         29 fevrier.
     CDXLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          25 aout.
        CDL. A M. Alexandre Dumas fils.                     7 decembre.
       CDII. A.M. Charles-Edmond.                          18 decembre.
      CDLII. A M. Desplanches.                             26 decembre.

1860

     CDLIII. A M. Charles Duvernet.                         7 janvier.
      CDLIV. A Maurice Sand.                                8 fevrier.
       CDLV. A M. Charles-Edmond.                          11 fevrier.
      CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.          12 fevrier.
     CDLVII. A Maurice Sand.                               16 mai.
    CDLVIII. A M. Charles-Edmond.                          26 mai.
      CDLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          27 juin.
       CDLX. A M. Jules Boucoiran.                         31 juillet.
      CDLXI. A madame Pauline Villot.                         novembre.
     CDLXII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).           9 decembre.
    CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils.                    11 decembre.
     CDLXIV. A M. Charles Poncy.                           20 decembre.
      CDLXV. A M. Ernest Perigois.                         25 decembre.
     CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury.                  27 decembre.

1861

    CDLXVII. A M. et madame Ernest Perigois.               20 janvier.
   CDLXVIII. A M. Charles Duvernet.                        14 fevrier.
     CDLXIX. A. M. et madame Ernest Perigois.              20 fevrier.
      CDLXX. A M Charles Duvernet.                         24 fevrier.
     CDLXXI. A M. Jules Boucoiran.                         25 fevrier.
    CDLXXII. A M. Charles Duvernet.                        15 mars.
   CDLXXIII. A madame Pauline Villot.                      11 mai.
    CDLXXIV. A la meme.                                    19 avril.
     CDLXXV. A M. Charles Poncy.                           24 avril.
    CDLXXVI. A madame Pauline Villot.                      11 mai.
   CDLXXVII. A Maurice Sand.                               15 mai.
  CDLXXVIII. Au meme.                                      22 mai.
    CDLXXIX. A M. Charles Poncy.                            5 juin.
     CDLXXX. A Maurice Sand.                                8 juin.
    CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils.                     8 juin.
   CDLXXXII. A madame Pauline Villot.                      11 juin.
  CDLXXXIII. A M. Victor Borie.                            20 juin.
   CDLXXXIV. A M. Charles Poncy.                           30 juin.
    CDLXXXV. A M. Victor Borie.                             2 juillet.
   CDLXXXVI. A M. Armand Barbes.                           14 juillet.
  CDLXXXVII. A Maurice Sand.                               27 juillet.
 CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne.                           6 aout.
   CDLXXXIX. A Maurice Sand.                               11 aout.
       CDXC. A. madame Pauline Villot.                     11 aout.
      CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils.                    11 aout.
     CDXCII. A Maurice Sand.                              1er septembre.
    CDXCIII. A M. Victor Borie.                             8 septembre.
     CDXCIV. A Maurice Sand.                               22 septembre.
      CDXCV. A M. Armand Barbes.                            4 octobre.
     CDXCVI. A madame Pauline Villot.                      10 octobre.
    CDXCVII. A Maurice Sand.                               10 octobre.
   CDXCVIII. A M. Charles Poney.                           20 octobre.
     CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils.                     7 novembre.
          D. Au meme.                                      20 novembre.
         DI. A M. Armand Barbes.                          1st decembre.
        DII. A M. Charles Duvernet.                         7 decembre.
       DIII. A M. Charles Poncy.                           28 decembre.

1862

        DIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).           7 janvier.
         DV. A M. Armand Barbes.                            8 janvier.
        DVI. A madame Pauline Villot.                      22 fevrier.
       DIII. A M. Charles Duvernet.                        24 fevrier.
      DVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          25 fevrier.
        DIX. Au meme.                                      26 fevrier.
         DX. A Madame Pauline Villot.                      27 fevrier.
        DXI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).           5 mars.
       DXII. A M. Alexandre Dumas fils.                    10 mars.
      DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla.                31 mars.
       DXIV. A M. Marjollay.                                6 avril.
        DXV. A M. Armand Barbes.                            3 mai.
       DXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          11 mai.
      DXVII. A madame d'Agoult.                             7 juin.
     DXVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          26 juillet.
       DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury.                   7 aout.
        DXX. A madame d'Agoult.                            23 octobre.
       DXXI. A S-A. le prince Napoleon (Jerome).           14 decembre.

1863

      DXXII. A M. Edouard Cadol.                           29 janvier.
     DXXIII. A M. Gustave Flaubert.                         2 fevrier.
      DXXIV. A M. Edouard Cadol.                            6 fevrier.
       DXXV. Au meme.                                       7 fevrier.
      DXXVI. A M.***.                                      26 fevrier.
     DXXVII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          22 mars.
    DXXVIII. A M. Edmond About.                               mars.
      DXXIX. A M.***.                                         avril.
       DXXX. A M. Alexandre Dumas fils.                    14 juillet.
      DXXXI. A M. Leblois.                                  3 aout.
     DXXXII. A M. Joseph Dossauer.                         15 aout.
    DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils.                    26 aout.
     DXXXIV. A M. Charles Poncy.                           27 aout.
      DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils.                   1st octobre.
     DXXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).          19 novembre.
    DXXXVII. Au meme.                                      24 novembre.
   DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie.                       23 decembre.
     DXXXIX. A M. Emile Augier.                            25 decembre.
        DXL. A M. Charles Poncy.                           28 decembre.
       DXLI. A M. Eugene Clerh.                            31 decembre.


FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIEME





End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***

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goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.