The Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: Stello

Author: Alfred De Vigny

Release Date: January, 2006 [EBook #9655]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on October 13, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO ***




Produced by Walter Debeuf




STELLO

par ALFRED DE VIGNY.



L'analyse est une sonde. Jetee profondement dans l'Ocean, elle
epouvante et desespere le Faible; mais elle rassure et conduit le
Fort qui la tient fermement en main.

LE DOCTEUR-NOIR.




CHAPITRE PREMIER

CARACTERE DU MALADE


Stello est ne le plus heureusement du monde et protege par l'etoile
du ciel la plus favorable. Tout lui a reussi, dit-on, depuis son
enfance. Les grands evenements du globe sont toujours arrives a leur
terme de maniere a seconder et a denouer miraculeusement ses
evenements particuliers, quelque embrouilles et confus qu'ils se
trouvassent; aussi ne s'inquiete-t-il jamais lorsque le fil de ses
aventures se mele, se tord et se noue sous les doigts de la Destinee:
il est sur qu'elle prendra la peine de le disposer elle-meme dans
l'ordre le plus parfait, qu'elle-meme y emploiera toute l'adresse de
ses mains, a la lueur de l'etoile bienfaisante et infaillible. On dit
que, dans les plus petites circonstances, cette etoile ne lui manqua
jamais, et qu'elle ne dedaigne pas d'influer, pour lui, sur le
caprice meme des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand
il le faut. Il y a des gens comme cela.

Cependant il se trouve des jours dans l'annee ou il est saisi d'une
sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'ame peut faire
eclater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est
alors qu'il redouble de vie et d'activite pour conjurer l'orage,
comme font tous les etres vivants qui pressentent un danger. Tout le
monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut a
qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser,
le persecuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et,
s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un
eternel sourire indulgent et misericordieux. C'est qu'il est heureux
comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous
semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de
la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous parait
toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le
moment ou la voix humaine le console.--C'est ainsi que Stello est
heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et
d'affliction, la vie exterieure, avec ses fatigues et ses chagrins,
avec tous les coups qu'elle donne a l'ame et au corps, lui vaut mieux
que la solitude, ou il craint que la moindre peine de coeur ne lui
donne un de ses funestes acces. La solitude est empoisonnee pour lui,
comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne
cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de desespoir
sans transports, qui est l'absence de l'esperance.--Puisse la femme
inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments
d'angoisse!

Stello etait, hier matin, aussi change en une heure qu'apres vingt
jours de maladie, les yeux fixes, les levres pales et la tete abattue
sur la poitrine par les coups d'une tristesse imperissable.

Dans cet etat, qui precede des douleurs nerveuses auxquelles ne
croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont
pleines, il etait couche tout habille sur un canape, lorsque, par un
grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le
Docteur-Noir.




CHAPITRE II

SYMPTOMES


"Ah! Dieu soit loue! s'ecria Stello en levant les yeux, voici un
vivant. Et, c'est vous, vous qui etes le medecin des ames, quand il y
en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de
tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface!
--Vous n'etes point un etre fantastique, cher Docteur; vous etes bien
reel, un homme cree pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau
jour. Voila, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous etes
aussi triste avec les autres que je le suis etant seul.--Si l'on vous
appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou
pour l'habit et le gilet noir que vous portez?--Je ne le sais pas,
Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en
parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de
parler de soi et d'en faire parler les autres: la moitie de la
guerison git la dedans.

"Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et
un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laisse seul,
m'est en degout profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en
horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigues d'un malade,
qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les fleaux
qui tombent du ciel, c'est le pire a mon sens. Je crois que je vais
aujourd'hui l'accuser de ce que j'eprouve. Quelle forme symbolique
pourrais-je donner jamais a cette incroyable souffrance? Ah! j'y
entrevois quelque possibilite, grace a un savant. Honneur soit rendu
au bon docteur Gall (pauvre crane que j'ai connu!). Il a si bien
numerote toutes les formes de la tete humaine, que l'on peut se
reconnaitre sur cette carte comme sur celle des departements, et que
nous ne recevrons pas un coup sur le crane sans savoir avec precision
quelle faculte est menacee dans notre intelligence.

"Eh bien, mon ami, sachez donc qu'a cette heure ou une affliction
secrete a tourmente cruellement mon ame, je sens autour de mes
cheveux tous les Diables de la migraine qui sont a l'ouvrage sur mon
crane pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous
ne les pouvez voir vous: plut aux docteurs que je fusse de meme! Il
y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frele et tout noir,
qui tient une scie d'une longueur demesuree et l'a enfoncee plus d'a
moitie sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la
protuberance de Idealite, n 19, jusqu'a celle de la Melodie, au-
devant de l'oeil gauche, n 32; et la, dans l'angle du sourcil, pres
de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entasses l'un
sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus a l'extremite de
la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tete; deux d'entre
eux sont charges de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur
lame dentelee, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui
n'est pas merveilleusement douce a sentir. Je sens un autre petit
Demon enrage qui me ferait crier, si ce n'etait la continuelle et
insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a elu
son domicile, en roi absolu, sur la bosse enorme de la Bienveillance,
tout au sommet du crane; il s'est assis, sachant devoir travailler
longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner
avec une agilite si surprenante que vous me la verrez tout a l'heure
sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse
imperceptible a tous les yeux, meme au microscope que vous pourriez
supposer tenu par un ciron; et ces deux-la sont mes plus acharnes et
mes plus rudes ennemis; ils ont etabli un coin de fer tout au beau
milieu de la protuberance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en
attitude perpendiculaire, et s'emploie a l'enfoncer de l'epaule, de
la tete et des bras; l'autre, arme d'un marteau gigantesque, frappe
dessus, comme sur une enclume, a tour de bras, a grands efforts de
reins, a grand ecartement des deux jambes, se renversant pour eclater
de rire a chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de
ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt-
quatorze canons en batterie tirant a la fois sur cent quatre-vingt-
quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit
des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se
ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds fremit.
--Helas! helas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis a ces petits
monstres de s'attaquer a cette bosse du Merveilleux? C'etait la plus
grosse sur toute ma tete, et celle qui me fit faire quelques poemes
qui m'elevaient l'ame vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes
plus cheres et secretes folies. S'ils la detruisent, que me restera-
t-il en ce monde tenebreux? Cette protuberance toute divine me donna
toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dome sous
lequel va se blottir mon ame pour se contempler et se connaitre, s'il
se peut, pour gemir et pour prier, pour s'eblouir interieurement avec
des tableaux purs comme ceux de Raphael au nom d'ange, colores comme
ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'etait la
que mon ame apaisee trouvait mille poetiques illusions dont je
tracais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voila que cet
asile est encore attaque par ces infernales et invisibles puissances!
Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?--Laissez-moi,
demons glaces et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le
refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs!
Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tete ces impitoyables
Farfadets, vous concevriez a peine qu'il me soit possible de
supporter la vie. Tenez, les voila tous a present reunis, amonceles,
accumules sur la bosse de l'Esperance. Qu'il y a longtemps qu'ils
travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en
arrachent! Helas! mon ami, ils en ont fait une vallee si creuse,
que vous y logeriez la main tout entiere."

En prononcant ces dernieres paroles, Stello baissa la tete et la mit
dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondement.

Le Docteur demeura aussi froid que peut l'etre la statue du Czar, en
hiver, a Saint-Petersbourg, et dit:

"Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais
Blue-devils."




CHAPITRE III

CONSEQUENCES DES DIABLES-BLEUS


Stello reprit d'une voix basse:

"Il s'agit de me donner de graves conseils, o le plus froid des
docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consulte ma tete hier
soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus a ma
disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements
violents de mon coeur; je le sens afflige, blesse, et tout pret, par
desespoir, a se devouer pour une opinion politique et a me dicter des
ecrits dans l'interet d'une sublime forme de gouvernement que je vous
detaillerai...

--Dieu du ciel et de la terre! s'ecria le Docteur-Noir en se
levant tout a coup, voyez jusqu'a quel degre d'extravagance les
Diables-bleus et le desespoir peuvent entrainer un Poete!"

Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort
grande gravite, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet,
comme s'il eut geometriquement mesure ses carres et ses losanges. Il
n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prit
la parole. Apres cinq minutes d'attente, il s'apercut que son malade
etait tombe dans une distraction complete, et il l'en tira en lui
disant ceci:

"Je veux vous conter..."

Stello sauta vivement sur son canape.

"Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul.

--Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites
anecdotes qui vous seront d'excellents remedes contre la tentation
bizarre qui vous vient de devouer vos ecrits aux fantaisies d'un
parti.

--Helas! helas! soupira Stello, que gagnerons-nous a comprimer ce
beau mouvement de mon coeur?

--Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur.

--Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement
que le mepris ne m'etouffe un matin.

--Meprisez, mais n'etouffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il
est vrai que l'on guerisse par les semblables, comme les poisons par
les poisons memes, je vous guerirai en rendant plus complet le mal
qui vous tient. Ecoutez-moi.

--Un moment! s'ecria Stello; faisons nos conditions sur la question
que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre.

"Je vous declare d'abord que je suis las d'entendre parler de la
guerre eternelle que se font la Propriete et la Capacite; l'une,
pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant
bouger, regardant en pitie l'autre, qui porte des ailes a la tete et
aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant
sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira
jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais
que la plus bete est la premiere, et la plus sotte la seconde.
--Voyez donc comme notre monde social a bonne grace a se balancer si
mollement entre deux peches mortels: l'Orgueil, pere de toutes les
Democraties possibles!

"Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plait; et quant a la Forme, ah!
Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car
je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu,
prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre
remede universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien
paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste,
de tiede et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami!
quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de
mauvais gout; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous
en supplie! et une grande quantite de nymphes, je vous en conjure!
de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes a des Amours sortis
d'une petite cage!--des cages! des cages! des arcs, des carquois,
oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les
coeurs enflammes et les temples a colonnes de bois de senteur!--Oh!
du musc, s'il se peut, n'epargnez pas le musc du bon temps! Oh! le
bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier
pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne
se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir
quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez,
de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'ecrit, et de
tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que
j'ecris et de ce que je fais, et surtout des enumerations rabelai-
siennes, comme je viens d'en faire une a l'instant meme ou je parle.

--Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai a vous dire, repondit le
Docteur en cherchant au plafond, comme s'il eut suivi le vol d'une
mouche.

--Helas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre
parti sur l'ennui que vous donnez aux autres."

Et il se tourna le visage contre le mur.

Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commenca avec
une honnete confiance en lui-meme.




CHAPITRE IV

HISTOIRE D'UNE PUCE ENRAGEE


C'etait a Trianon; mademoiselle de Coulanges etait couchee, apres
diner, sur un sofa de tapisseries, la tete du cote de la cheminee et
les pieds du cote de la fenetre; et le roi Louis XV etait couche sur
un autre sofa, precisement en face d'elle, les pieds du cote de la
cheminee, et tournant le dos a la fenetre; tous deux en grande
toilette des pieds a la tete: lui en talons rouges et bas de soie,
elle en souliers a talons et bas brodes en or; lui en habit de
velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damassee rose;
lui poudre et frise, elle frisee et poudree; lui tenant un livre a
la main en dormant, elle tenant un livre et baillant.

(Ici Stello fut honteux d'etre couche sur son canape, et se tint
assis.)

Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'etait que
trois heures de l'apres-midi, et ses larges rayons etaient bleus, parce
qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y
avait quatre fenetres tres hautes et quatre rayons tres longs; chacun
de ces rayons formait comme une echelle de Jacob, dans laquelle tour-
billonnaient des grains de poussiere doree, qui ressemblaient a des
myriades d'esprits celestes montant et descendant avec une rapidite
incalculable, sans que le moindre courant d'air se fit sentir dans
l'appartement le mieux tapisse et le mieux rembourre qui fut jamais.
La plus haute pointe de l'echelle de chaque rayon bleu etait appuyee
sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la cheminee.
La cheminee etait remplie d'un grand feu, ce grand feu etait appuye
sur de gros chenets de cuivre dore, representant Pygmalion et Ganymede;
et Ganymede, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient
et etincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphere celeste des
beaux rayons bleus.

Mademoiselle de Coulanges etait la plus jolie, la plus faible, la
plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'etait un
corps delicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai
pas qu'elle ait jamais eu une ame, parce que je n'ai rien vu qui
puisse m'autoriser a l'affirmer; et c'etait justement pour cela que
son maitre l'aimait.--A quoi bon, je vous prie, une ame a Trianon?
--Pour s'entendre parler de remords, de principes d'education, de
religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur
l'avenir, de haine du monde, de mepris de soi-meme, etc., etc., etc.?
Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince
savait d'avance, et auxquelles il aurait repondu par le verset
suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en
commencant, et il en avait assez, sachant que la fin etait toujours
la meme. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que
Dieu me pardonne jamais?--Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il
est si bon!--Et moi, comment pourrais-je me pardonner?--Nous
verrons a arranger cela, mon enfant, vous etes si bonne!--Quel
resultat de l'education que je recus a Saint-Cyr! Toutes vos
compagnes ont fait de beaux mariages, ma chere amie.--Ah! ma
pauvre mere en mourra!--Elle veut etre Marquise, elle sera
Duchesse avec le tabouret.--Ah! Sire, que vous etes genereux!
Mais le ciel!--Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le
1er juin."

Voila qui eut ete insupportable. Mais avec mademoiselle de
Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite... c'etait la plus
naive et la plus innocente des pecheresses; elle avait un calme sans
pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui
semblait tout simplement le plus grand qui fut au monde. Elle ne
pensait pas une fois dans la journee ni a la veille ni au lendemain,
ne s'informait jamais des maitresses qui l'avaient precedee, n'avait
pas l'ombre de jalousie ni de melancolie, prenait le Roi quand il
venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et
epingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait,
se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la
langue, se souriait, se pincait les levres, piquait les doigts de sa
femme de chambre, la brulait avec le fer a papillotes, lui mettait du
rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre,
tournait sur elle-meme jusqu'a ce que sa pirouette eut fait gonfler
sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant a se rouler
par terre. Quelquefois (les jours d'etude), elle s'exercait a danser
le menuet avec une robe a paniers et a longue queue, sans tourner le
dos au fauteuil du Roi, mais c'etait la la plus grave de ses meditations
et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle
dechirait de ses mains la longue robe moiree qu'elle avait eu tant de
peine a faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce
travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou
rose, avec des pompons a tous les noeuds du corset, des ailes au dos,
un carquois sur l'epaule et un papillon noye dans la poudre de ses
cheveux: on nommait cela: Psyche ou Diane chasseresse, et c'etait fort
de mode.

En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges
avait des yeux d'une douceur incomparable! ils etaient tous les deux
aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abbe de
Voisenon dans des Memoires inedits venus a ma connaissance: M. l'abbe
n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit etait un peu plus haut
que l'oeil gauche, et il a fait la-dessus deux madrigaux fort
malicieux, vertement releves, il est vrai, par M. le premier
president. Mais il est temps, dans ce siecle de justice et de bonne
foi, de montrer la verite dans toute sa purete, et de reparer le mal
qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait
deux yeux et deux yeux parfaitement egaux en douceur; ils etaient
fendus en amande, et bordes de paupieres blondes tres longues; ces
paupieres formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues etaient
roses sans rouge; ses levres etaient rouges sans corail; son cou
etait blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en
guepe, etait a tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son
corps d'acier n'etait presque pas serre, puisqu'il y avait place pour
la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu!
que ses mains etaient blanches et potelees! Ah! ciel! que ses bras
etaient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes etaient
entoures de dentelles pendantes, et son epaule fort serree par une
petite manche collante. Ah! que tout cela etait donc joli! Et,
cependant, le Roi dormait.

Les deux jolis yeux etaient ouverts tous deux, puis se fermaient
longtemps sur le livre (c'etait les Mariages samnites de Marmontel,
livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les
deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se
rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumiere bleue de
la chambre; les paupieres etaient legerement gonflees et plus
legerement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au
moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle
de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte
Zulme recut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubieres, vrai
dragon s'il en fut, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues,
tant il etait soldatesque, et frappait tous les meubles avec son epee
d'acier, au lieu de porter une excuse a lame de baleine.




CHAPITRE V

INTERRUPTION


"Helas! s'ecria douloureusement Stello, d'ou vient le langage que
vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de
chaque phrase pour grimper a un autre, comme un invalide monte un
escalier avec deux jambes de bois.

--D'abord, cela vient de la fadeur du siecle de Louis XV, qui
alanguit mes paroles malgre moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de
faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de
vos amis.

--Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a
un, qui n'est pas precisement le plus sot de tous, qui a dit un soir:
"Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, o
le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie
un peu moins."

Et le Docteur reprit en ces termes:




CHAPITRE VI

CONTINUATION DE L'HISTOIRE QUE FIT LE DOCTEUR-NOIR


Tout a coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et
il sortit de sa poitrine adorable un cri percant et flute qui
reveilla Louis XV le Bien-Aime.

"O ma Deite! qu'avez-vous?" s'ecria-t-il en etendant vers elle ses
deux mains et ses deux manchettes de dentelle.

Les deux jolis pieds de la plus parfaite des maitresses tomberent du
sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien
surprenante lorsqu'on considere par quels talons ils etaient empeches.

Le monarque se leva avec dignite et mit la main sur la garde
damasquinee de son epee; il la tira a demi dans le premier mouvement,
et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tete de mademoiselle de
Coulanges se trouva renversee sur le jabot du prince, ses cheveux
blonds s'y repandirent avec un nuage leger de poudre odoriferante.

"J'ai cru voir..., dit sa douce voix.

--Ah! je sais, je sais, ma belle..., dit le Roi, les larmes aux
yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de
la tete languissante et parfumee; je sais ce que vous voulez dire.
Vous etes une petite folle.

--Non, vraiment, dit-elle; votre medecin sait bien qu'il y en a qui
enragent.

--On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons...
l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme a une petite
fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande
pour vous mordre?

--Oui, oui, je le crois, et j'en souffre a la mort", dirent les
levres roses de mademoiselle de Coulanges.

Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de
laisser echapper deux larmes. Il en tomba une de chaque cote: celle
de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'ou elle avait jailli,
comme Venus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit
jusqu'au menton, et s'y arreta d'elle-meme, comme pour se faire voir,
au coin d'une petite fossette, ou elle demeura comme une perle
enchassee dans un coquillage rose. La seduisante larme de gauche eut
une marche tout opposee; elle se montra fort timidement, toute petite
et un peu allongee; puis elle grossit a vue d'oeil et resta prise
dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux
qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aime les devora toutes les deux.

Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs
et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit
encore ceci:

"J'en ai pris une... j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle
etait enragee; il fait si chaud cette annee!

--Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et
tous mes ministres, plutot que de souffrir que vous trouviez encore
un de ces monstres dans des appartements royaux."

Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges palirent tout a
coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts poteles
prirent quelque chose de brun, gros comme la tete d'une epingle, et
sa bouche vermeille, qui etait bleue en ce moment, s'ecria:

--Voyez si ce n'est pas une puce!

--O felicite parfaite! s'ecria le prince d'un ton tant soit peu
moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit
pas enrage!"

Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jeterent au cou
du Roi. Le Roi, fatigue de cette scene violente, se recoucha sur le
sofa. Elle s'etendit sur le sien comme une chatte familiere, et dit:

"Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier
medecin de Votre Majeste."

Et l'on me fit appeler.




CHAPITRE VII

UN CREDO


"Ou etiez-vous?" dit Stello, tournant la tete peniblement.

Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant apres.

"Pres du lit d'un Poete mourant, repondit le Docteur-Noir avec une
impassibilite effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous
adresser une seule question. Etes-vous Poete? Examinez-vous bien, et
dites-moi si vous vous sentez interieurement Poete."

Stello poussa un profond soupir, et repondit, apres un moment de
recueillement, sur le ton monotone d'une priere du soir, demeurant le
front appuye sur un oreiller, comme s'il eut voulu y ensevelir sa
tete entiere:

"Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une
puissance secrete, invisible et indefinissable, toute pareille a un
pressentiment de l'avenir et a une revelation des causes mysterieuse
du temps present. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature
aucune beaute, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un
frisson prophetique, qui ne porte l'emotion profonde dans mes
entrailles, et ne gonfle mes paupieres par des larmes toutes divines
et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui
m'est donnee, et j'y crois a cause de la pitie sans bornes que
m'inspirent les hommes, mes compagnons en misere, et aussi a cause du
desir que je me sens de leur tendre la main et de les elever sans
cesse par des paroles de commiseration et d'amour. Comme une lampe
toujours allumee ne jette qu'une flamme tres incertaine et vacillante
lorsque l'huile qui l'anime cesse de se repandre dans des veines avec
abondance, et puis lance jusqu'au faite du temple des eclairs, des
splendeurs et des rayons lorsqu'elle est penetree de la substance qui
la nourrit, de meme je sens s'eteindre les eclairs de l'inspiration
et les clartes de la pensee lorsque la force indefinissable qui
soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse
puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon ame en est
illuminee; je crois comprendre tout a la fois l'Eternite, l'Espace,
la Creation, les creatures et la Destinee; c'est alors que
l'Illusion, phenix au plumage dore, vient se poser sur mes levres et
chante.

"Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera
de tarir dans le Poete, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon
a tous, il n'est plus bon au monde.

"Je crois au combat eternel de notre vie interieure, qui feconde et
appelle, et j'invoque la pensee d'en haut, la plus propre a concentrer
et rallumer les forces poetiques de ma vie: le Devouement et la Pitie.

--Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir;
cependant il n'est pas impossible que vous soyez Poete, et je
continuerai."

Et il continua.




CHAPITRE VIII

DEMI-FOLIE


Oui, j'etais pres d'un jeune homme fort singulier. L'archeveque de
Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir a son palais,
parce que cet inconnu etait venu chez lui, tout seul, en chemise et
en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite a
l'archeveche, ou je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux
ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que
leger, sur un grand fauteuil de velours, ou le bon vieil archeveque
l'avait fait placer. Monseigneur de Paris etait en grand habit
ecclesiastique, en bas violets, parce que ce jour-la meme il devait
officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bonte de laisser
toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter
ce bizarre visiteur, qui l'interessait vivement.

Lorsque j'entrai dans la chambre a coucher de M. l'archeveque, il
etait assis pres de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main
dans ses deux mains ridees et tremblotantes. Il le regardait avec une
espece de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il
l'etait) refusait de rien prendre d'un bon petit dejeuner que deux
domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont
m'apercut, il me dit d'une voix emue:

"Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voila un pauvre
enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient
comme un oiseau echappe de sa cage, que le froid a pris sur les
toits, et qui se jette dans la premiere fenetre venue. Le pauvre
petit! J'ai commande pour lui des vetements. Il a de bons principes,
du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut
que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela,
Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand
embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas
l'etat de son ame. Sa pauvre tete est bien affaiblie. Tout a l'heure
il a beaucoup pleure, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes
mouillees de ses larmes. Tenez, voyez!"

En effet, les mains du bon vieillard etaient encore humides comme
un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas secher. Un vieux
domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de
seminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les
gens de l'archeveque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu
n'avait nullement resiste a cette toilette. Ses yeux, sans etre
fermes, etaient voiles et comme recouverts a demi par ses sourcils
blonds; ses paupieres tres rouges, la fixite de ses prunelles, me
parurent de tres mauvais symptomes. Je lui tatai le pouls, et je ne
pus m'empecher de secouer la tete assez tristement.

A ce signe-la, M. de Beaumont me dit:

"Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me
fait mal.

--Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans
ce pouls quelque chose qui n'est ni la sante ni la fievre de la
maladie... C'est la folie", ajoutai-je tout bas.

Je dis au malade:

"Comment vous nommez-vous?"

Rien... ses yeux demeurerent fixes et mornes...

"Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a deja dit
trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent.

--Mais ce ne sont que des noms de bapteme, dis-je.

--N'importe! n'importe! dit le bon archeveque avec un peu d'impatience,
cela suffit a la religion: ce sont les noms de l'ame que les noms de
bapteme. C'est par ces noms-la que les saints nous connaissent. Cet
enfant est bien bon chretien."

Je l'ai souvent remarque, entre la pensee et l'oeil il y a un
rapport direct et si immediat, que l'un agit sur l'autre avec une
egale puissance. S'il est vrai qu'une idee arrete le regard, le
regard, en se detournant, detourne aussi l'idee. J'en ai fait
l'epreuve aupres des fous.

Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les
lui fermai. Aussitot la raison lui vint, et il prit la parole.

"Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite,
monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts a la lumiere; car
les sacrements seuls peuvent me delivrer de mon ennemi, et l'ennemi
qui me possede, c'est une idee que j'ai, et cette idee me reviendra
tout a l'heure.

--Mon systeme est bon", dis-je en souriant.

Il continua:

"Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie... Je ne
croyais pas qu'une idee put devenir dans la tete comme un fer
rouge... Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la
donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'idee, et Dieu chassera les
philosophes...

--Vous voyez qu'il pense tres bien, me dit tout bas le bon archeveque.
Laissons-le dire, pour voir."

Le pauvre garcon continua:

"Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi
du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie.
Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donne la foi a Pascal. Je
serai gueri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les
yeux fermes; hatez-vous: donnez-moi l'hostie.

--Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archeveque.

Il n'entendit pas et poursuivit:

"Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec
une voix de tonnerre lorsqu'il prononca les derniers mots... Saint
Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne
jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se
soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph-
Laurent, ne a Fontenoy-le-Chateau, de parents pauvres... j'ajoute
que, si elle se soumet a son propre jugement, c'est a elle-meme
qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu'a elle-meme, elle
ne se soumet donc pas et continue d'etre reine... Cercle vicieux.
Sophisme de saint! Raison d'ecole a rendre le diable fou!... Ah!
d'Alembert! Joli pedant, que tu me tourmentes!"

Il ajouta ceci en se grattant l'epaule. Je crois que cela vint de ce
que j'avais laisse un de ses yeux libre. Je le refermai de la main
gauche.

"Helas! dit-il, monseigneur, faites que je m'ecrie comme Pascal:

Joye!!
Certitude, joye, certitude, sentiment, vue;
Joye, joye, joye et pleurs de joye!
Dieu de Jesus-Christ... oubli de tous, hormis de Dieu.

"Il avait vu le Dieu de Jesus-Christ ce jour-la, depuis dix heures
et demie du soir jusqu'a minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654;
et, en consequence, il etait tranquille et sur de son affaire. Il
etait bien heureux, celui-la...--Aie! aie! aie! voici La Harpe qui me
tire les pieds...--Que me veux-tu? On a jete La Harpe dans le trou du
souffleur avec les Barmecides.--Tu es mort."

En ce moment j'otai ma main, et il ouvrit les yeux.

"Un rat! cria-t-il... Un lapin!... Je jure sur l'Evangile que c'est
un lapin... C'est Voltaire! C'est Vol-a-terre!... Oh! le joli jeu de
mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur... il est gentil, mon
jeu de mots?... Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer
un sou... Je n'ai pas dine hier ni la veille... mais je m'en moque,
parce que je n'ai jamais faim... Mon pere est a sa charrue, et je ne
voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enflee et dure
comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler francais, ce gros
paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. Ou
voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au
cabaret, moi, s'il vous plait? et que dira M. de Buffon, avec ses
manchettes et son jabot?... Un chat... c'est un chat que vous avez
sous votre soulier, l'abbe..."

M. de Beaumont n'avait pu s'empecher, malgre son extreme bonte, de
sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant
rouler son fauteuil en arriere, et fut un peu effraye.

Je pris la tete du jeune homme, je la secouai doucement dans mes
mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts
sur ses paupieres baissees. Les numeros sortants furent tous changes.
Il soupira profondement, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'etait
montre emporte jusque-la:

"Trois fois malheur a l'insense qui veut dire ce qu'il pense avant
d'avoir assure le pain de toute sa vie!... Hypocrisie, tu es la
raison meme! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a
besoin de tout le monde... Dissimulation sainte, tu es la supreme loi
sociale de celui qui est ne sans heritage... Tout homme qui possede
un champ ou un sac est son maitre, son seigneur et son protecteur.
Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il etabli dans mon
coeur? Mon coeur s'est gonfle dans mesure; des torrents de haine en
ont coule, et se sont fait jour comme une lave. Les mechants ont eu
peur; ils ont crie, ils se sont tous leves contre moi. Comment voulez-
vous que je resiste a tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui
n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre
quelquefois?"

Le bon archeveque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il
tremblait et etendait les bras vers celui qu'il nommait deja son
enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser.
Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inebranlable,
je fus pourtant force de les oter, parce que je sentais quelque chose
qui les repoussait, comme si les paupieres se fussent gonflees. A
l'instant ou je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent
jour entre mes doigts et inonderent ses joues pales. Des sanglots
faisaient bondir son coeur, les veines du cou etaient grosses et bleues,
et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un
enfant dans les bras de sa mere.

"Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je a M. de Beaumont: cela va
mal. Le voila qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le
pouls s'en va... Il est evanoui... Bien! le voila sans connaissance
... Bonsoir..."

Le bon prelat se desolait et me genait beaucoup en voulant toujours
m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le
malade; et cela commencait a reussir, lorsqu'on vint pour me dire
qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi.
J'ecrivis ce qui restait a faire, et je sortis.

"Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-la.

--Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse
d'aumones est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde
ici mon pauvre enfant trouve."

Et je vis qu'il lui donnait sa benediction en tremblotant et en
pleurant.

Je me jetai dans la chaise de poste.




CHAPITRE IX

SUITE DE L'HISTOIRE DE LA PUCE ENRAGEE


Lorsque je partis pour Versailles, la nuit etait close. J'allais ce
qu'on appelle le train du Roi, c'est-a-dire le postillon au galop et
le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus a Trianon.
Les avenues etaient eclairees, et une foule de voitures s'y
croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits
appartements; mais c'etaient des gens qui etaient alles s'y casser le
nez et s'en revenaient a Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air,
et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges.

"Eh! le voila donc enfin!" dit-elle en me donnant la main a baiser.
Le Roi, qui etait le meilleur homme du monde, se promenait dans la
chambre en prenant le cafe dans une petite tasse de porcelaine bleue.

Il se mit a rire de bon coeur en me voyant.

"Jesus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous.
L'alarme a ete chaude, mais le danger est passe. Madame, que voici,
en a ete quitte pour la peur.--Vous savez notre petite manie,
ajouta-t-il en s'appuyant sur mon epaule et me parlant a l'oreille
tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah!
parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais
s'il me sera permis de chasser dorenavant.

--Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgre l'ete
(bonne coutume a la campagne, soit dit entre parentheses), enfin,
dis-je, a quoi puis-je etre bon au Roi?

--Madame pretend, dit-il en se balancant d'un talon rouge sur l'autre,
qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que ca, et il donnait une
chiquenaude a un grain de tabac attache aux dentelles de ses manchettes,
qu'il y a des animaux qui... Allons, madame, dites-le vous-meme."

Mademoiselle de Coulanges s'etait blottie comme une chatte sur son
sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que
l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les preserver de la
poudre des cheveux. Elle regardait a la derobee comme un enfant qui a
vole une dragee et qui est bien aise qu'on le sache. Elle etait jolie
comme tous les Amours de Boucher et toutes les tetes de Greuze?

"Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!...

--Mais, madame, en verite, je ne puis pas dire vos idees en
medecine...

--Ah! Sire, vous parlez si bien de tout!

--Mais, Docteur, aidez-la donc a se confesser! vous voyez bien
qu'elle ne s'en tirera jamais."

A dire vrai, j'etais assez embarrasse moi-meme, car je ne savais pas
ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90.

"Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite
bien-aimee; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que ca, madame? eh
bien, donc, qu'est-ce qui nous est arrive, mademoiselle?... Nous
avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de
femme!--He! he! de jeune femme, Sire!... Nous connaissons ca!...--Eh
bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, ca?... Comment donc ca se nomme-
t-il, ces animaux?... Allons, madame!... Eh bien, donc, est-ce que
nous voulons nous trouver mal?..."

Enfin, tout ce qu'on dit d'agreable et d'aimable aux jeunes femmes.

Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et
je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa maitresse et moi, et
nous partimes ensemble du plus long eclat de rire que j'aie entendu
de mes jours. Mais c'est qu'elle etouffait veritablement, et me
montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le cafe sur sa
veste d'or.

Quand il eut bien ri:

"Ca, me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de
force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite
folle se moquer de nous tout a son aise. Nous sommes aussi enfants
qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit a Paris depuis huit
jours."

Comme il etait en bonne humeur, je lui dis:

"Mais je dirai plutot au Roi comment on y meurt. Assez mal a son
aise, en verite, pour peu qu'on soit Poete.

--Poete! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tete en
arriere en froncant le sourcil et croisait les jambes avec humeur.

--Poete! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa
levre inferieure faisait la cerise fendue, comme les levres de tous
les portraits feminins du temps de Louis XIV.

--Bien! me dis-je, j'en etais sur. Il ne faut que ce nom dans le
monde pour etre ridicule ou odieux.

--Mais que diable veut-il donc dire a present? reprit le Roi, est-ce
que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?...

--Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre
petit Poete, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je
le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est gueri, un acces
d'indignation le fait retomber dans un mauvais etat."

Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?"

Je repris avec le sang-froid que vous savez:

"L'indignation produit des debordements affreux dans le sang et la
bile, qui vous inondent un honnete homme interieurement, de maniere
a faire fremir."

Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne fremit.

"Et si le Roi, poursuivis-je, s'interesse avec tant de bonte au
moindres ecrivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens
de quitter?"

Long silence.--Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce
fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre memoire, son
triste nom, synonyme d'amertume satirique et de desespoir... Ne me le
demandez pas encore... Ecoutez.

Je poursuivis d'un air insouciant, pour eviter le ton solliciteur:

"Si ce n'etait pas abuser des bontes de Roi, en verite je me
hasarderais jusqu'a lui demander quelque secours... quelque leger
secours pour...

--Accable! accable! nous sommes accable, monsieur, me dit Louis XV,
de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient a nous
attaquer l'aumone que nous leur faisons."

Puis, se rapprochant de moi:

"Ah ca, me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du
monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on
ne veut pas repondre... Vous m'avez force dans mes derniers
retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Poetes, et
vous dire que je ne vois pas la necessite de me ruiner a soutenir ces
petites bonnes gens-la, qui font le lendemain les jolis coeurs a nos
depens. Sitot qu'ils ont quelques sous, ils se mettent a l'ouvrage
pour nous regenter, et font leur possible pour se faire fourrer a la
Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!... C'est la
ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je
suis las de servir de plastron a ces petites gens. Ils feront bien
assez de mal sans que je les y aide... Je ne suis plus bien jeune, et
je me suis tire d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en
tirera; au surplus, cela le regarde... Savez-vous, Docteur, qu'avec
mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois
bien ou l'on nous mene?"

Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant
son jabot. Vous pensez que je n'etais guere a mon aise, et que je me
levai aussi.

"C'est peut-etre mon cher frere le roi de Prusse qui s'en est bien
trouve de son bon accueil a vos Poetes? Il a cru me jouer un tour en
accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en
m'en debarrassant, et il y a gagne des impertinences qui l'ont force
de faire batonner ce petit monsieur-la.--Vraiment, parce qu'ils
habillent des a peu pres philosophiques et des a peu pres politiques
en figures de rhetorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs,
monter en chaire et nous precher!"

Il s'arreta ici et continua plus gaiement:

"Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire
le moins possible ailleurs qu'a ma chapelle. Que voulez-vous que je
fasse pour votre protege? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera-
t-il? Demain il m'appellera Mars, a cause de Fontenoy, et nommera
Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune
pretention."

(Je crus qu'elle se facherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait
avec son eventail.)

"Dans deux jours il voudra faire l'homme d'Etat, et raisonnera sur
le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas,
et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon pere,
mon grand-pere et tous mes aieux jusqu'a saint Louis inclusivement.
Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me
nommera Sardanapale, a cause de ces dames qui viennent me voir a
Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voila
martyr de sa philosophie.

--Ah! Sire, m'ecriai-je, celui-la l'est des philosophes...

--C'est la meme chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut
pas plus mon ami pour etre leur ennemi. Se faire un nom a tout prix,
voila leur affaire. Tous ces gens-la sont petris de la meme pate;
chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un
morceau du gateau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne,
ils en ont bon marche. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux-
esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs;
ceux-la n'offensent personne sur leurs theatres, et ne chantent ni ne
dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas
des autres."

Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour
repondre, il me prit doucement le bras, moitie riant et moitie
serieusement, et se mit a marcher avec moi, en se dandinant a sa
maniere, du cote de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre.

"Vous aimez donc bien les vers, Docteur?--Je vais vous les dire
aussi bien que ceux qui les font, tenez:

Il semble a trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que, pour etre imprimes et relies en veau,
Les voila dans l'Etat d'importantes personnes;
Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir chez eux voler les pensions;
Que sur eux l'univers a la vue attachee;
Que partout de leur nom la gloire est epanchee,
Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles,
Pour avoir employe neuf ou dix mille veille
A se bien barbouiller de grec et de latin,
Et se charger l'esprit d'un tenebreux butin
De tous les vieux fatras qui trainent dans les livres,
Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres,
Riches, pour tout merite, en babil importun,
Inhabiles a tout, vides de sens commun,
Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence
A decrier partout l'esprit et la science.

"Vous voyez qu'apres tout la cour n'est pas si bete, ajouta-t-il
quand nous fumes arrives au bout de la chambre: vous voyez qu'ils
sont plus sots que nous, vos chers Poetes, car il nous donnent des
verges pour les fouetter."

La-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras,
il rentra et s'enferma... J'entendis un grand eclat de rire de
mademoiselle de Coulanges.

Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler etre mis a la porte




CHAPITRE X

AMELIORATION


Stello cessa d'appuyer sa tete sur le coussin de son canape. Il se
leva et etendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'ecria
avec indignation:

"Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous
en avait-il prie? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment
ou la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tete? S'il avait soutenu
pendant toute sa jeunesse l'apre dignite de son caractere; s'il avait
pendant une vingtaine d'annees singe l'aisance et la fortune par
orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une
heure toute la fierte de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur,
et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent
encore a subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un
grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper
les dernieres volontes d'un mourant illustre, et de vendre ou de bruler
ses Memoires, quand son dernier regard les a caresses comme une partie
de lui-meme qui allait rester sur la terre apres lui, quand son dernier
souffle les a benis et consacres.--Vous avez trahi ce jeune homme
lorsque vous avez quete pour lui l'aumone d'un roi insouciant.--Pauvre
enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux etaient
fermes (selon votre experience), il pouvait, se sentant mourir, se
feliciter de la pudeur de sa pauvrete, s'enorgueillir de ce qu'il ne
laissait a aucun homme le droit de dire: Il s'est abaisse; et pendant
ce temps-la vous alliez prostituer ainsi la dignite de son ame! Voila,
en verite, une mauvaise action."

Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillite.

"Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve deja mieux, vous sortez un
peu de la contemplation de votre maladie. Lache habitude de bien des
hommes, habitude qui double la puissance du mal.--Eh! pourquoi ne
voulez-vous pas que j'aie ete attaque une fois moi-meme d'une maladie
bien repandue, la manie de proteger? Mais revenons a ma sortie de
Trianon.

"J'en fus tellement deconcerte, que je ne remis plus les pieds chez
l'archeveque et m'efforcai de ne plus penser au malade que j'avais
trouve dans son palais.--Je parvins en quelques minutes a chasser
cette idee par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilite.

--Mince victoire! dit Stello en grondant.

--Je me croyais debarrasse de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un
beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, ou me
conduisit une vieille portiere sourde...

--Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un
homme mort."

Elle ne me repondit pas; elle me laissa avec le meme homme, que je
reconnus difficilement.




CHAPITRE XI

UN GRABAT


Il etait a demi couche, le pauvre malade, sur un lit de sangle place
au milieu d'une chambre vide. Cette chambre etait aussi toute noire,
et il n'y avait pour l'eclairer qu'une chandelle placee dans un
encrier, en guise de flambeau, et elevee sur une grande cheminee de
pierre. Il etait assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et
enfonce, les jambes chargees d'une couverture de laine en lambeaux,
la tete nue, les cheveux en desordre, le corps droit, la poitrine
decouverte et creusee par les convulsions douloureuses de l'agonie.
Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait
pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir,
sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion,
inutile pour le sauver, mais bonne a le faire moins souffrir. Sa
figure etait tres noble et tres belle; il me regardait fixement, et
il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette
contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle
maladie ne donne, qui dit au medecin: Va-t'en! et qui est comme
l'etendard que la Mort plante sur sa conquete. Il serrait dans l'une
de ses mains sa plume, sa derniere, sa pauvre plume, bien tachee
d'encre, bien pelee, et toute herissee; dans l'autre main, une croute
bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se
choquaient et tremblaient de maniere a faire craquer le lit mal
assure. J'ecoutai avec attention le souffle embarrasse de la
respiration du malade, et j'entendis le rale avec un enrouement
caverneux; je reconnus la mort a ce bruit, comme un marin experimente
reconnait la tempete au petit sifflement du vent qui la precede.

"Tu viendras donc toujours la meme avec tous? dis-je a la Mort,
assez bas pour que mes levres ne fissent, aux oreilles du mourant,
qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout a ta voix
creuse que tu pretes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais,
toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussiere
que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire
l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre pale, imperceptible aux
yeux des autres hommes.

--Te voila bien, l'Inevitable, c'est bien toi!--Tu viens sauver cet
homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et
emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la devorante
douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'a ce que
nous reposions en toi, bienfaisante amie!"

C'etait elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir,
et jouit tout a coup de ce divin moment de repos qui precede l'eter-
nelle immobilite du corps; ses yeux s'agrandirent et s'etonnerent, sa
bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme
pour gouter encore, dans quelque coupe invisible, une derniere goutte
du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient
des entrailles et semble venir des pieds:

Au banquet de la vie infortune convive...

--C'etait Gilbert! s'ecria Stello en frappant des mains.

--Ce n'etait plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant
d'un seul cote de la bouche; car il ne put en dire davantage: son
menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyerent a la fois
la croute de pain et la plume du Poete. Le bras droit me resta
longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je
pris la plume et la posai sur sa bouche: un leger souffle l'agita
encore, comme si l'ame l'eut baisee en passant, ensuite rien ne
bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre
vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau...




CHAPITRE XII

UNE DISTRACTION


Voila une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller
qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troubles...
Ou donc etaient ses parents?

--Ils labouraient leur champ, et j'en fus charme. Pres du lit des
mourants, les parents m'ont toujours importune.

--Et pourquoi cela? dit Stello...

--Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le
plus mediocre role qui se puisse voir. Pendant les huit premiers
jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les
bras; les huit jours suivants, ils s'habituent a la mort de l'homme,
calculent ses suites et speculent sur elle; les huit jours qui
suivent, ils se disent a l'oreille: Les veilles nous tuent; on
prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde
que cela finit. Et s'il reste encore quelques jours apres, on me
regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles
tatent bien, a la derobee, les draps du lit, mais elles ne parlent
pas.

--O noir Docteur! soupira Stello,--d'une verite toujours
inexorable!...

--D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son pere et sa mere,
d'abord pour lui avoir donne naissance, ensuite pour lui avoir appris
a lire.

--Helas! oui, dit Stello, il a ecrit ceci:

Malheur a ceux dont je suis ne ................
...............................................
Pere aveugle et barbare! impitoyable mere!
Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant
Qui n'heritat de vous qu'une affreuse indigence!
Encor si vous m'eussiez laisse mon ignorance!
J'aurais vecu paisible en cultivant mon champ;
Mais vous avez nourri les feux de mon genie.

--Voila des vers raisonnables, dit le Docteur.

--Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude.

--Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que
du jour ou il sut lire il fut Poete, et des lors il appartint a la
race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant a moi,
comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et
j'allais sortir lorsque je trouvai a la porte les proprietaires du
grabat, qui gemissaient sur la perte d'une clef... je savais ou elle
etait.

--Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit
Stello, je sais cette histoire.

--Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens
pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je
puiserai les germes de votre guerison. Je vous dirai donc simplement
que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la
clef dans l'oesophage et je la rendis aux proprietaires.




CHAPITRE XIII

UNE IDEE POUR UNE AUTRE


Lorsque le desesperant Docteur eut acheve son histoire, Stello
demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la
fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva
penetre de cette sorte d'effroi que nous donne la presence d'un
temoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touche et
les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur etait inaccessible
aux emotions de son recit, plus Stello en etait penetre jusqu'a la
moelle des os. Il eprouvait deja l'influence de ce rude medecin des
ames, qui, par ses raisonnements precis et ses insinuations
preparatrices, l'avait toujours conduit a des conclusions inevitables.
Les idees de Stello bouillonnaient dans sa tete et s'agitaient en tous
sens, mais elles ne pouvaient reussir a sortir du cercle redoutable ou
le Docteur-Noir les avait enfermees comme un magicien. Il s'indignait
a l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil dedain; mais il hesitait
a laisser deborder son indignation, se sentant comprime d'avance par
les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupieres,
et il les retenait en froncant les sourcils. Une fraternelle pitie
remplissait son coeur. En consequence, il fit ce que trop souvent l'on
fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une idee toute
differente:

--Qui vous dit que j'aie pense a une monarchie absolue et
hereditaire, et que ce soit pour elle que j'aie medite quelque
sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme
oublie? Combien, dans le meme temps, n'eussiez-vous pas trouve
d'ecrivains qui furent encourages, combles de faveurs, caresse
et choyes!

--A la condition de vendre leur pensee, reprit le Docteur; et je
n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma ete une
occasion pour vous devoiler la pensee intime monarchique touchant
messieurs les Poetes, et nous convenons bien d'entendre par Poetes
tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai
pris cette pensee secrete sur le fait, comme je viens de vous le
raconter, et je vous la transmets fidelement. J'y ajouterai, si vous
voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre devouement
politique soit reserve a cette triple machine assez connue sous le
nom de monarchie representative. Je fus temoin de cette anecdote en
1770, c'est-a-dire dix ans precisement avant la fin de Gilbert.

--Helas! dit Stello, etes-vous ne sans entrailles? N'etes-vous
pas saisi d'une affliction interminable, en considerant que chaque
annee dix mille hommes en France, appeles par l'education, quittent
la table de leur pere pour venir demander, a une table superieure, un
pain qu'on leur refuse?

--Eh! a qui parlez-vous? je n'ai cesse de chercher toute ma vie un
ouvrier assez habile pour faire une table ou il y eut place pour tout
le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la
table Monarchique: vous les avez goutees tout a l'heure. J'ai vu aussi
celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne
croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la
plus legere apparence d'un drame, ni la moindre complication de per-
sonnages nouant leurs interets, tout le long d'une petite ficelle
entortillee que denoue proprement le dernier chapitre ou le cinquieme
acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai
la simple histoire de ma naive Anglaise Kitty Bell. La voici telle
qu'elle s'est passee sous mes yeux.

Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatiere ou etaient
entrelaces en losange les cheveux de je ne sais qui, et commenca
ainsi:




CHAPITRE XIV

HISTOIRE DE KITTY BELL


Kitty Bell etait une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre,
meme dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pale et allonge, la
taille elevee et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un
peu maladroit et de decontenance que je trouvais plein de charme. A
son aspect elegant et noble, a son nez aquilin, a ses grands yeux
bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles maitresses de Louis
XIV, dont vous aimez tant les portraits sur email, plutot que pour ce
qu'elle etait, c'est-a-dire une marchande de gateaux. Sa petite
boutique etait situee pres du Parlement, et quelquefois, en sortant,
les membres des deux Chambres descendaient de cheval a sa porte, et
venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la
discussion sur le bill. C'etait devenu une sorte d'habitude par
laquelle la boutique s'agrandissait chaque annee, et prosperait sous
la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et
dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les epaules
toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos,
tombant comme une chasuble.

Le mari de Kitty, master Bell, etait un des meilleurs selliers de
Londres, et si zele pour son etat, pour la confection et le
perfectionnement de ses brides et de ses etriers, qu'il ne mettait
presque jamais le pied a la boutique de sa jolie femme dans la
journee. Elle etait serieuse et sage; il le savait, il y comptait,
et je crus, en verite, qu'il n'etait pas trompe.

En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et
le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en etaient la preuve
irrecusable. Elle s'appuyait a son comptoir, et penchait sa tete dans
une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les
bras, attendait les passants avec la plus angelique patience, et les
recevait ensuite en se levant avec respect, repondait juste et
seulement le mot qu'il fallait, faisait signe a ses garcons, ployait
modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'etait la
toute sa journee, a peu de chose pres.

J'avais toujours ete frappe de la beaute et de la longueur de ses
cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne
mettaient plus sur leur tete qu'un leger nuage de poudre, et qu'en
1770 j'etais assez dispose a admirer les beaux cheveux attaches en
large chignon derriere le cou, et detaches, en longs repentirs,
devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agreables
au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez
ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je
m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gateaux et la
comparant. Je la comparais a Pamela, ensuite a Clarisse, un instant
apres a l'Ophelia, quelques heures plus tard a Miranda. Elle me
faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et
de prevenance, comme s'attendant toujours a quelque saillie
extremement gaie de la part du Francais; elle riait meme quand
j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, apres quoi elle me disait
qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand.
N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait a voir. Je lui parlais
toujours avec la meme confiance, et elle m'ecoutait avec la meme
resignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne a la
Tronchin, qu'ils sculptaient a coups de couteau; un beau jonc
pourtant!

Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique a lire
le journal, entierement oublie d'elle et des acheteurs, causeurs,
disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'etait alors que
j'exercais mon metier cheri d'observateur. Voici une des choses que
j'observai:

Tous les jours, a l'heure ou le brouillard etait assez epais pour
cacher cette espece de lanterne sourde que les Anglais prennent pour
le soleil, et qui n'est que la caricature du notre comme le notre est
la parodie du soleil d'Egypte, cette heure, qui est souvent deux
heures apres midi; enfin, des que venait l'entre-chien-et-loup, entre
le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le
trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur-
le-champ de son comptoir, l'aine de ses enfants ouvrait la porte,
elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre
disparaissait, et la mere rentrait chez elle.

"Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-meme, cette ombre est celle d'un
jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell?
Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre
est elancee et leste dans sa demarche. Elle est enveloppee d'un
manteau noir qui ne peut reussir a la rendre grossiere dans sa forme.
Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des cotes est
rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord,
deux flammes comme Promethee les dut puiser au soleil."

Je sortis en soupirant, la premiere fois que je vis ce petit manege,
parce que cela me gatait l'idee de ma paisible et vertueuse Kitty; et
puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le
bonheur d'un autre homme aupres d'une femme sans le trouver haissable,
n'eut-il nulle pretention pour lui-meme... La seconde fois, je sortis
en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir devine cela,
tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir
rien decouvert. La trosieme fois je m'y interessai, et je me sentis un
tel desir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je
crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille
d'Agamemnon, si Kitty Bell m'eut dit: "Oui, monsieur, c'est cela meme."

Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours
placide comme au sortir du preche, elle ne daignait pas meme me
regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sure que vous
etes un homme trop bien eleve et trop delicat pour en rien dire; je
voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal a vous de
rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un
air de mauvaise humeur et d'autorite, comme pour me dire: Lisez
toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Francaise impatiente n'y eut
pas manque, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou
de confiance en elle-meme, ou de mepris pour moi; elle se remettait a
son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi
religieux que si rien ne se fut passe. Je fis de vains efforts pour
attirer son attention. J'avais beau me pincer les levres, aiguiser
mes regards malins, tousser avec importance et gravite, comme un abbe
qui reflechit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un
juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner
dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un
fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se rejouit de
voir certains petits tours ou il est expert; j'avais beau m'arreter
tout a coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber
mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se
noyer de gaiete de coeur et se precipiter dans l'eau du haut du pont;
j'avais beau jeter mon journal tout a coup et le chiffonner comme un
mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope
desespere, renoncant a conduire les hommes au bonheur par la vertu;
j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur
les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offense
de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa presence un page et une
fille d'honneur; j'avais beau courir a la porte vitree, un instant
apres la disparition de l'ombre, et m'arreter la, comme un voyageur
parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de
maniere qu'ils aient l'air derange par les zephyrs, et parlant du
vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des interets;
j'avais beau prendre mon parti tout a coup, et marcher vers elle
comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire,
jusqu'a ce qu'etant a portee, il s'arrete, manquant a la fois de
pensee, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de reflexion,
de penetration, de confusion, de contrition, de componction, de
renonciation, d'abnegation, de consomption, de resolution, de
domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint echouer
devant ce doux visage de marbre, dont l'inalterable sourire et le
regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule
parole intelligible.

J'y serais encore (car j'avais resolu de n'en pas avoir le dementi,
et je fus toujours perseverant en diable); oui, monsieur, j'y serais
encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre
Pantheon, deux fois decanonise par les canons, et d'ou sainte
Genevieve est allee coucher deux fois dans la rue; o galant Attila,
qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne fut arrive
une aventure qui m'eclaira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous
eclairera vous-meme, je le desire, sur l'ombre politique que vous
poursuivez depuis une heure.




CHAPITRE XV

UNE LETTRE ANGLAISE


Jamais la venerable ville de Londres n'avait etale avec tant de
grace les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et
n'avait repandu avec autant de generosite les nuages grisatres et
jaunatres de son brouillard meles aux nuages noiratres de son charbon
de terre; jamais le soleil n'avait ete aussi mat ni aussi plat que le
jour ou je me trouvai plus tot que de coutume a la petite boutique de
Kitty. Les deux beaux enfants etaient debout devant la porte de cuivre
de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les
mains derriere le dos, imitant leur pere avec un air serieux, charmant
a voir, place comme il etait sur des joues fraiches, sentant encore le
lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je
m'amusai un instant a les regarder faire, et puis je portai la vue sur
leur mere. Ma foi, je reculai. C'etait la meme figure, les memes traits
reguliers et calmes; mais ce n'etait plus Kitty Bell, c'etait sa statue
tres ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi decoloree;
j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une
seule goutte de sang; ses levres etaient presque aussi pales que le
reste, et le feu de la vie ne brulait que le bord de ses grands yeux.
Deux lampes l'eclairaient et disputaient le droit de colorer la chambre
a la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, placees a droite
et a gauche de sa tete penchee, lui donnaient quelque chose de funeraire
dont je fus frappe. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle
sourit.

Quelle que soit l'opinion que vous aient donnee sur mon compte
l'inflexibilite de mes raisonnements et la dure analyse de mes
observations, je vous assure que je suis tres bon; seulement je ne le
dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en
suis corrige.

Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle
serra la mienne d'une facon tres cordiale, et je sentis un papier
doux et froisse qui roulait entre nos deux mains: c'etait une lettre
qu'elle me montra tout a coup en etendant le bras d'un air desespere,
comme si elle m'eut montre un de ses enfants mort a ses pieds.

Elle me demanda en anglais si je saurais la lire.

"J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre
du bout du doigt, n'osant pas la tirer a moi et y porter la vue sans
sa permission.

Elle comprit mon hesitation et m'en remercia par un sourire plein
d'une inexprimable bonte et d'une tristesse mortelle, qui voulait
dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu."

Les medecins jouent a present, dans la societe, le role des pretres
dans le moyen age. Ils recoivent les confidences des menages troubles,
des parentes bouleversees par les fautes et les passions de famille:
l'Abbe a cede la ruelle au Docteur, comme si cette societe, en devenant
materialiste, avait juge que la cure de l'ame devait dependre desormais
de celle du corps.

Comme j'avais gueri les gencives et les ongles des deux enfants,
j'avais un droit incontestable a connaitre les peines secretes de
leur mere. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre
que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remedes que
je pusse apporter a vos dispositions douloureuses. Ecoutez.

Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement
jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille
carte geographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme determine
a ne pas faire grace au malade d'une seule parole:

MY DEAR MADAM,

I will only confide to you...

"O ciel! s'ecria Stello, vous avez un accent francais d'une
pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la
langue de nos peres, et tachez que je ne sente pas trop les
angoisses, les begaiements et les anicroches des traducteurs, qui
fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre labouree, a la
poursuite d'un lievre, emportant sur ses guetres dix livres de boue.

--Je ferai de mon mieux pour que l'emotion ne se perde pas en
route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez
l'emotion en trop grand peril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou
vous frapperez du pied pour m'avertir."

Il poursuivit ainsi:

"MA CHERE MADAME,

"A vous seule je me confierai, a vous, madame, a vous, Kitty, a
vous, beaute paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre
sur moi le regard ineffable de la pitie. J'ai resolu d'abandonner
pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sur de m'acquitter
envers vous. Mais je veux deposer en vous le secret de mes miseres,
de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstinee. Je suis
un hote trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. Ecoutez
bien ceci.

"J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'ame ne se developpe, comme je
le crois, et ne peut etendre ses ailes qu'apres que nos yeux ont vu
pendant quatorze ans la lumiere du soleil; si, comme je l'ai eprouve,
la memoire ne commence qu'apres quatorze annees a ouvrir ses tables
et a en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que
mon ame n'a que quatre ans depuis qu'elle se connait, depuis qu'elle
agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Des le jour ou elle a
commence de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas
posee a terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je
le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a ete une interruption au
mouvement de ma pensee; seulement je la sentais flotter et s'egarer
dans le tatonnement aveugle du reve, mais toujours les ailes
deployees, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les
tenebres, toujours elancee vers le but ou l'entrainait un mysterieux
desir. Aujourd'hui la fatigue accable mon ame, et elle est semblable
a celle dont il est dit dans le Livre saint: Les ames blessees
pousseront leurs cris vers le ciel.

"Pourquoi ai-je ete cree tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai du
faire, et les hommes m'ont repousse comme un ennemi. Si dans la foule
il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai.

"Voici maintenant ce que j'ai a vous dire:

"On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et
des parchemins confusement entasses. Ils ont l'air vieux, et ils sont
jeunes: la poussiere qui les couvre est factice; c'est moi qui suis
le Poete de ces poemes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai souffle sur
sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revetu de chair;
je l'ai ranime; je lui ai passe sa robe de pretre; il a joint les
mains et il a chante.

"Il a chante comme Ossian. Il a chante la Bataille d'Hastings, la
tragedie d'Ella, la ballade de Charite, avec laquelle vous endormiez
vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la
tragedie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles Eglogues du temps de
Henri II.

"Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver a
parler ce langage du quinzieme siecle, dont le moine Rowley est
suppose se servir pour traduire le moine Turgot et ses poemes
composes au dixieme siecle, eut rempli les quatre-vingts annees de ce
moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloitre;
j'ai beni et sanctifie ma vie et ma pensee; j'ai raccourci ma vue, et
j'ai eteint devant mes yeux les lumieres de notre age; j'ai fait mon
coeur plus simple, et l'ai baigne dans le benitier de la foi
catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai
ecrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi-
franc, et ensuite j'ai place ma Muse religieuse dans sa chasse comme
une sainte.

"Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont prie devant elle et
passe outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injurie;
tous m'ont foule aux pieds. J'esperais que l'illusion de ce nom
suppose ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un
linceul.

"O ma belle amie, sage et douce hospitaliere qui m'avez recueill!
croirez-vous que je n'ai pu reussir a renverser la fantome de Rowley
que j'avais cree de mes mains? Cette statue de pierre est tombee sur
moi et m'a tue; savez-vous comment?

"O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race
d'hommes au coeur sec et a l'oeil microscopique, armee de pinces et
de griffes? Cette fourmilere se presse, se roule, se rue sur le
moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacere, le
traverse plus vite et plus profondement que le ver ennemi des
bibliotheques. Nulle emotion n'entraine cette imperissable famille,
nulle inspiration ne l'enleve, nulle clarte ne la rejouit, ni
l'echauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang
est froid comme celui de la vipere et du crapaud, voit clairement les
trois taches du soleil, et n'a jamais remarque ses rayons; elle va
droit a tous les defauts; elle pullule sans fin dans les blessures
memes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait
couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est a l'abri des
coups par sa tenuite, son abaissement, ses detours subtils et ses
sinuosites perfides; ce qu'elle attaque se sent blesse au coeur comme
par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait
pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a blesse se desseche, se dissout
interieurement, et, sitot que l'air le frappe, tombe au premier
souffle ou au moindre toucher.

"Epouvantes de voir comment quelques esprits eleves se passaient de
main en main les parchemins que j'avais passe les nuits a inventer,
comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homere a lord
Chatham, a lord North, a sir William Draper, au juge Blackstone, a
quelques autres hommes celebres, ils se sont hates de croire a la
realite de mon Poete imaginaire; j'ai pense d'abord qu'il me serait
facile de me faire reconnaitre. J'ai fait des antiquites en un matin
plus antiques encore que les premieres. On les a reniees sans me
rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout a la fois a ete dedaigne;
mort et vivant, le Poete a ete repousse par les tetes solides dont un
signe ou un mot decide des destinees de la Grande-Bretagne: le reste
n'a pas ose lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-la
ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tache:

Othello's occupation's gone.

Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils
ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et
conserver l'autre.

--Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu
leur remette leurs peches! ils allaient tout eteindre a la fois!
J'essayai de leur obeir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il
en fallait envoyer a Bristol pour ma mere qui est tres vieille, et
qui va mourir apres moi. J'ai tente leurs travaux exacts, et je n'ai
pu les accomplir; j'etais semblable a un homme qui passe du grand
jour a une caverne obscure: chaque pas que je faisais etait trop
tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher.
Ils m'ont declare incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez
raison, et je me suis retire.

"Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez
vous) plus tot que de coutume, j'avais projete d'attendre M.
Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa
visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si
ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rode
sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands
brouillards; celui d'aujourd'hui s'etend devant les fenetres comme un
drap blanc. J'ai passe dix fois devant votre porte, je vous ai
regardee sans etre apercu de vous, et j'ai demeure le front appuye
sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi
et couler sur mes membres; j'ai espere que la mort me prendrait
ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon
corps faible est doue pourtant d'une insurmontable vitalite. Je vous
ai bien consideree pour la derniere fois, et sans vouloir vous
parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette
faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma resolution si
je vous voyais pleurer.

"Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes
papiers, et je vous demande en echange le pain de ma mere: vous
n'aurez pas longtemps a le lui envoyer.

"Voici la premiere page qu'il me soit arrive d'ecrire avec
tranquillite. On ne sait pas assez quelle paix interieure est donnee
a celui qui a resolu de se reposer pour toujours. On dirait que
l'eternite se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille a ces
belles contrees de l'Orient dont on respire l'air embaume longtemps
avant d'en avoir touche le sol.

"THOMAS CHATTERTON."




CHAPITRE XVI

OU LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'ERUDITION D'UNE MANIERE DEPLORABLE
AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS


Lorsque j'eus acheve de lire cette grande lettre, qui me fatigua
beaucoup la vue et l'entendement, a cause de la finesse de l'ecriture
et de la quantite d'e muets et d'y que Chatterton y avait entasses
par habitude d'ecrire le vieil anglais, je la rendis a la serieuse
Kitty. Elle etait restee appuyee sur son comptoir; son cou long et
flexible laissait aller sur l'epaule sa tete reveuse et ses deux
coudes, appuyes sur le marbre blanc, s'y reflechissaient, ainsi que
tout son buste charmant. Elle ressemblait a une petite gravure de
Sophie Western, la patiente maitresse de Tom Jones, gravure que j'ai
vue autrefois a Douvres, chez...

--Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je
besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos
personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, a ceux qui ont un peu
d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut
mieux que tant de details, et, si je vous laisse faire, vous me direz
de quelle manufacture etait la soie qui servit a nouer la rosette de
ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une
maniere effrayante.

--La! la! s'ecria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il
put forcer son visage impassible a en indiquer; sitot que je veux
devenir sensible, vous m'arretez tout court; ma foi, vogue la galere;
vive Democrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne
pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'echecs; mais,
s'il faut choisir d'Heraclite ou de Democrite pour parler aux hommes
d'eux-memes, j'aime mieux le dernier, comme plus dedaigneux. C'est
vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et
les haisseurs la prennent trop a coeur. C'est ce que vous faites,
dont bien me fache. L'espece humaine, qui est incapable de rien faire
de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle
monotone. Permettez donc que je poursuive a ma maniere.

--Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime.

L'autre poursuivit fort a son aise:

--Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tete vers
la rue, la secoua deux fois et me dit:

"He is gone!"

--Assez! assez! La pauvre petite! s'ecria Stello. Oh! assez! N'ajoutez
rien a cela. Je la vois tout entiere dans ce seul mot: Il est parti!
Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez du dire!
Oui, je vous entends; vous lui aviez donne un asile, vous ne lui
faisiez jamais sentir qu'il etait chez vous; vous lisiez respectueuse-
ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda-
cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils etaient beaux a vos yeux que
par votre soin de les apprendre a vos enfants avec leur priere du soir.
Peut-etre hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux
de Birtha a son ami, une croix, presque imperceptible et facile a
effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si
une de vos larmes a enleve une lettre du precieux manuscrit, vous avez
cru sincerement y avoir fait une tache, et vous avez cherche a la faire
disparaitre. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone!

--Bien! tres bien! dit le Docteur, il n'y a qu'a vous lacher la bride;
vous m'epargnez bien des paroles vaines, et vous devinez tres juste.
Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles details sur
Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages.

--C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser
instruire avec resignation sur les choses que je sais le mieux, afin
de voir si on les sait de la meme maniere que moi; car il y a diverses
manieres de savoir les choses.

--Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas
de cette idee, au lieu de la laisser s'evaporer, comme au dehors d'un
flacon debouche, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de
voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque
cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a
jamais apercu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main
tronquee; un troisieme la garde, l'adore, la tourne, la retourne en
lui-meme, la montre et la demontre quelquefois dans l'etat precisement
du fameux torse, sans la tete, les bras et les jambes; de sorte que,
tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action,
ni progres; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la
peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et
passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont la les plus
fiers. Mais, quant a ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient,
possederaient le tout, interieur et exterieur, corps et ame, ensemble
et detail, ayant tout cela egalement present a la pensee pour en faire
usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous
les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de
visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs tres
humbles. Depuis que je voyage, etudiant les sommites intellectuelles
de tous les pays, je n'ai pas trouve l'espece que je viens de vous
decrire.

Moi-meme, monsieur, je vous avoue que je suis fort eloigne de savoir
si completement ce que je dis, mais je le sais toujours plus
completement que ceux a qui je parle ne me comprennent et meme ne
m'ecoutent. Et remarquez, s'il vous plait, que la pauvre humanite a
cela d'excellent, que la mediocrite des masses exige fort peu des
mediocrites d'un ordre superieur, par lesquelles elle se laisse
complaisamment et fort plaisamment instruire.

Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous
faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur
le vieil anglais, sur son melange de saxon et de normand, sur ses e
muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais
pousser des gemissements pleins de gravite, d'importance et de
methode, sur la perte irreparable des vieux mots si naifs et si
expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour
unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de
myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour
dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en
anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tachee
d'encre d'ou je ne me fusse montre tres imposant a vos yeux. Dans ce
fauteuil meme, malgre sa proprete, j'aurais pu encore vous jeter dans
un de ces agreables etonnements qui font que l'on se dit: C'est un
puits de science, lorsque je me suis apercu fort a propos que vous
connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent a Londres
(ville ou l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un
voyageur tres considere a Paris); me voici donc retombe dans l'etat
facheux d'un homme force de causer au lieu de precher, et par-ci
par-la d'ecouter! Ecouter! o la triste et inusitee condition pour
un Docteur!

Stello sourit pour la premiere fois depuis bien longtemps.

--Je ne suis pas fatigant a ecouter, dit-il lentement; je suis trop
vite fatigue de parler...

--Facheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de
Paris, ou celui-la est declare eloquent qui, le dos a la cheminee ou
les mains sur la tribune, devide pour une heure et demie des syllabes
sonores, a la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui
n'ait ete lu et entendu quelque part.

--Oui, continua Stello les yeux attaches au plafond comme un homme
qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur
de moment en moment; oui, je me sens emu a la memoire de ces oeuvres
naives et puissantes que crea le genie primitif et meconnu de
Chatterton mort a dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom,
comme Charlemagne, tout cela est beau, etrange, unique et grand.

O triste, o douloureux, o profond et noir Docteur! si vous pouvez
vous emouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le debut simple et
antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi depouille l'homme
moderne! S'etre fait par sa propre puissance moine du dixieme siecle!
un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon revolte contre son
joug normand, qui ne connait que deux puissances au monde, le Christ
et la mer. A elles il adresse son poeme, et s'ecrie:

"O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles
comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombes en
combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings."

"O mer! mer feconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence
puissante, n'as-tu "pas souleve le flux de tes eaux contre les
chevaliers du duc Wylliam ?"

--Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit
le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et
embourbe; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers
du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre
ou il soit ecrit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings.

--"De ce duc Wylliam, continua Stello en declamant pompeusement, dont
les laches fleches "ont tue tant de comtes et arrose les champs d'une
large pluie de sang."

--C'est un peu bien homerique, grommela le Docteur.

The souls of many chiefs untimely slain.

--Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse!
continuait l'enthousiasme de Stello.

Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et
s'avance en chantant l'air de Roland...

--Tres exact! tres historique! murmurait sourdement la Science du
Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commenca
l'engagement par le chant de Roland:

Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores
accenderet.

Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en
criant: Hiu! hiu! C'etait l'usage barbare.

Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nomme Gace, Gape,
Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand:

Taillifer, qui moult bien chantout,
Sorr un cheval qui tost allout,
Devant le duc allout chantant
De Karlemagne et de Rollant,
Et de Olivier et des vassals
Qui morurent en Rouncevals.

--Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en meme
temps que le Docteur recitait avec lenteur et satisfaction ses
citations; la fleche normande heurte la cotte de mailles saxonne.
C'est le sire de Chatillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de
Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille ile saxonne; la face
de l'ile est renouvelee, sa langue changee; et il ne reste que dans
quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis
Rowley, pour gemir et prier aupres des statues de pierre des saints
rois saxons, qui portent chacune une petite eglise dans leur main.

--Et quelle erudition! s'ecria le Docteur. Il a fallu joindre les
lectures francaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis
Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de
Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow
appelle Moulinous, et le pretendu Rowley du Mouline; et le bon sire
de Sanceaulx, et le vaillant senechal de Torcy, et le sire de
Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires
mal rimees, balladees et versiculees! C'est le monde d'Ivanhoe.

--Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si
magnifique creation que celle de la Bataille d'Hastings vienne du
meme poete anglais que ces chants elegiaques qui la suivent; quel
poete anglais ecrivit rien de semblable a cette ballade de Charite si
naivement intitulee: An excelente balade of Charitie? comme l'honnete
Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega
Carpio; rien de naif comme le dialogue de l'abbe de Saint-Godwyn et
de son pauvre; que le debut est simple et beau! que j'ai toujours aime
cette tempete qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes
et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas
eu de meilleurs en ses poetiques galeries.

Voyez:

"C'etait le mois de la Vierge. Le soleil etait rayonnant au milieu
du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voila qu'il se
leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui
s'avancerent dans un ordre effrayant et de roulerent au-dessus des
bois en cachant le front eclatant du soleil. La noire tempete
s'enflait et s'etendait a tire-d'aile..."

Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) a remplir vos oreilles de
cette sauvage harmonie des vieux vers?

The sun was glemeing in the middle of daie,
Deadde still the aire, and eke the welken blue,
When from the sea arist in drear arraie
A hepe of cloudes of sable sullen hue,
The which full fast unto the woodlande drewe,
Hiltring attenes the sunnis fetyve face,
And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace.

Le Docteur n'ecoutait pas.

--Je soupconne fort, dit-il, cet abbe de Saint Godwyn de n'etre
autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre,
et il est visible que Rowley est yorkiste.

--O damne commentateur! vous m'eveillez! s'ecria Stello sorti des
delices de son reve poetique.

--C'etait bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me fut
permis de passer du livre a l'homme, et de quitter la nomenclature
de ses ouvrages pour celle de ses evenements, qui furent tres peu
compliques, mais qui valent la peine que j'en acheve le recit.

--Recitez donc, dit Stello avec humeur.

Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la
ferme resolution de penser a autre chose, resolution qu'il ne put
mettre a execution, comme on le pourra voir si l'on se condamne a
lire le chapitre suivant.




CHAPITRE XVII

SUITE DE L'HISTOIRE DE KITTY BELL


Un Bienfaiteur

Je disais donc, reprit le plus glace des docteurs, que Kitty m'avait
regarde languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la
situation de son ame, que je dus me contenter de sa celeste
expression pour explication generale et complete de tout ce que je
voulais savoir de cette situation mysterieuse que j'avais tant
cherche a deviner. La demonstration en fut plus claire encore un
moment apres; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage
pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de
commiseration sentimentale que chacun aime a trouver dans son
semblable...

--Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello.

--...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec
fracas un carrosse lourd et dore qui s'arreta devant la boutique
toute vitree ou Kitty etait eternellement renfermee, comme un fruit
rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant
les chevaux et derriere la voiture; necessaires precautions, car il
etait deux heures apres midi a l'horloge de Saint-Paul.

--The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'ecria tout a coup Kitty en frappant
ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues
enflammees et ses yeux brillants de mille douces lumieres; et, par un
instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants,
elle qui avait une joie d'amante!--Les femmes ont des mouvements
inspires on ne sait d'ou.

C'etait, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le tres honorable M.
Beckford, roi de Londres, elu parmi les soixante-douze corporations
des marchands et artisans de la ville, qui ont a leur tete les douze
corps des orfevres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef
supreme. Vous savez que jadis le Lord-maire etait si puissant, qu'il
alarmait les rois et se mettait a la tete de toutes les revolutions,
comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres.
M. Beckford n'etait nullement revolutionnaire en 1770; il ne faisait
nullement trembler le Roi; mais c'etait un digne gentleman, exercant
sa juridiction avec gravite et politesse, ayant son palais et des
grands diners, ou quelquefois le Roi etait invite, et ou le Lord-maire
buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid.
Tous les soirs, apres diner, il se levait de table le premier, vers
huit heures, allait lui-meme ouvrir la grande porte de la salle a
manger aux femmes qu'il avait recues, ensuite se rasseyait avec tous
les hommes, et demeurait a boire jusqu'a minuit. Tous les vins du globe
circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant
pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford
vidait le premier avec une egale indifference. Il parlait des affaires
publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de
Mansfield, aussi a son aise apres la trentieme bouteille qu'avant la
premiere, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait
aucune alteration dans la soiree. Il se defendait avec bon sens et
moderation des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu
qui eut le courage ou la faiblesse de laisser eternellement anonyme un
des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laisse le
second Evangile, l'Imitation de Jesus-Christ.

--Et que m'importent a moi les trois ou quatre syllabes d'un nom?
soupira Stello. Le Laocoon et la Venus de Milo sont anonymes, et
leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs
avec un petit marteau. Le nom d'Homere, ce nom de demi-dieu, vient
d'etre raye du monde par un monsieur grec! Gloire, reve d'une ombre!
a dit Pindare, s'il a existe, car on n'est sur de personne a present.

--Je suis sur de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je,
sa grosse et rouge personne en ce jour-la, que je n'oublierai jamais.
Le brave homme etait d'une haute taille, avait le nez gros et rouge,
tombant sur un menton rouge et gros. Il a existe, celui-la! personne
n'a existe plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, dedaigneux
et gourmand, longuement emmaillote dans une veste de brocart d'or; des
joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant
largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout-
teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et
honorable; une queue poudree, enfermee dans une grande bourse qui
couvrait ses rondes et larges epaules, dignes de porter, comme un
monde, la charge de Lord-Mayor.

Tout cet homme descendit de voiture lentement et peniblement.

Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais,
que M. Chatterton n'avait ete si desespere que parce que cet homme,
son dernier espoir, n'etait pas venu, malgre sa promesse.

--Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue
turque!

--Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le
Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revint avec le
Lord-Maire.

En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque cote du
marchepied une grosse torche resineuse, qui ajoutait au charme du
brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une detestable odeur, et que
M. Beckford faisait son entree dans la boutique, l'ombre de tous les
jours, l'ombre pale, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et
entra a sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton.

Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant
sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacedemonien, un
front haut et large, des yeux noirs, tres grands, fixes, creux et
percants, un menton releve sous des levres epaisses, auxquelles le
sourire ne semblait pas avoir ete possible. Il s'avanca d'un pas
regulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur
la figure de Kitty; elle cacha sa belle tete dans ses deux mains. Le
costume de Chatterton etait entierement noir de la tete aux pieds;
son habit, serre et boutonne jusqu'a la cravate, lui donnait tout
ensemble l'air militaire et ecclesiastique. Il me sembla parfaitement
fait et d'une taille elancee. Les deux petits enfants coururent se
pendre a ses mains et a ses jambes comme accoutumes a sa bonte. Il
s'avanca, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua
gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua
vigoureusement, de maniere a arracher le bras avec l'omoplate. Ils
se toiserent tous deux avec surprise.

Kitty Bell dit a Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix
toute timide, qu'elle n'esperait plus le voir. Il ne repondit pas,
soit qu'il n'eut pas entendu, soit qu'il ne voulut pas entendre.

Quelques personnes, femmes et hommes, etaient entrees dans la
boutique, mangeaient et causaient indifferemment. Elles se
rapprocherent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la
parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant
d'un protecteur. Les voix se turent par degres et, comme vous dites
entre Poetes, les elements semblerent attentifs, et meme le feu jeta
partout des lueurs eclatantes qui sortaient des lampes allumees par
Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la premiere fois
un homme puissant tendre la main a Chatterton. On n'entendait plus
que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises
fourrees, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons,
pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des
plum-buns qu'elles croquaient.

M. Beckford dit donc a peu pres ceci:

"Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce
que c'est que les pauvres jeunes gens, mon garcon. Vous etes venu
m'apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd'hui, mon
fils: les voila. J'espere que je suis prompt, hein? Et je viens moi-
meme voir comment vous etes loge et vous faire une petite proposition
qui ne vous deplaira pas.

"Commencez par me reprendre tout cela."

Ici l'honorable M. Beckford prit des mains d'un laquais plusieurs
manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s'asseyant lourdement
et s'etalant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses
papiers avec gravite, et les mis sous son bras, regardant le gros
Lord-Maire avec ses yeux de feu.

"Il n'y a personne, continua le genereux M. Beckford, a qui il ne
soit arrive, comme a vous, de derailler dans sa jeunesse. Eh! eh!
--cela plait aux jolies femmes.--Eh! eh! c'est de votre age, mon
beau garcon.--Les young ladies aiment cela.--N'est-il pas vrai,
la belle?..."

Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par-
dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu'au fond de son fauteuil,
et regarda Chatterton avec epouvante, comme si elle se fut attendue
a une explosion de colere de sa part; car vous savez ce que l'on a
ecrit du caractere de ce jeune homme:

He was violent and impetuous to a strange degree. "J'ai fait comme
vous dans mon printemps, dit fierement le gros M. Beckford, et jamais
Littleton, Swift et Wilkes n'ont ecrit pour les belles dames des vers
plus galants et plus badins que les miens. Mais j'avais la raison
assez avancee, meme a votre age, pour ne donner aux Muses que le
temps perdu; et mon ete n'etait pas encore venu, que j'etais deja
tout aux affaires: mon automne les a vues murir dans mes mains, et
mon hiver en recueille aujourd'hui les fruits savoureux."

Ici l'elegant M. Beckford ne put s'empecher de regarder autour de
lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l'entouraient, la
satisfaction excitee par la facilite de son elocution et la fraicheur
de ses images.

Les affaires murissant dans l'automne de sa vie parurent faire, sur
deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient
la, une impression aussi profonde que celle que produisent a notre
tribune de l'an 1932 les discours des bons petits vieux generaux del
signor Buonaparte, lorsqu'ils nous demandent, en phrases de college
et d'humanites, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de
grands corps d'armee, et pour nous montrer comment, parce qu'on s'est
occupe, durant dix-sept ans, du debit des vins et de la tenue des
livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on
faisait en l'absence du grand maitre.

L'honnete M. Beckford, ayant ainsi seduit les assistants par sa
bonhomie melee de dignite et de bonne facon, poursuivit sur un ton
plus grave:

"J'ai parle de vous, mon ami, et je veux vous tirer d'ou vous etes.
On ne s'est jamais adresse en vain au Lord-Maire depuis un an; je
sais que vous n'avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui
sont d'un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu'on les
comprit, ne sont pas tres beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle
en pere, voyez-vous;--et quand meme ils seraient tres beaux,--a quoi
bon? je vous le demande, a quoi bon?"

Chatterton ne bougeait non plus qu'une statue. Le silence des sept
ou huit assistants etait profond et discret: mais il y avait dans
leurs regards une approbation marquee de la conclusion du Lord-Maire,
et ils se disaient du sourire: A quoi bon?

Le bienfaisant visiteur continua:

"Un bon Anglais qui veut etre utile a son pays doit prendre une
carriere qui le mette dans une ligne honnete et profitable. Voyons,
enfant, repondez-moi.--Quelle idee vous faites-vous de vos devoirs?"

Et il se renversa de facon doctorale.

J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette
singuliere reponse en saccadant ses paroles et s'arretant a chaque
phrase:

"L'Angleterre est un vaisseau: notre ile en a la forme; la proue
tournee au nord, elle est comme a l'ancre au milieu des mers,
surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres
vaisseaux faits a son image et qui vont la representer sur toutes les
cotes du monde. Mais c'est a bord du grand navire qu'est notre
ouvrage a tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au
gouvernail et a la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la
main aux cordages, monter aux mats, tendre les voiles et charger les
canons; nous sommes tous de l'equipage, et nul n'est inutile dans la
manoeuvre de notre glorieux navire."

Cela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir
si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutumee du
vulgaire.

"Well, very well! cria le gros Beckford, c'est bien, mon enfant! c'est
noblement representer notre bienheureuse patrie! Rule Britannia!
chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garcon, je vous
prends par vos paroles. Que diable peut faire le Poete dans la
manoeuvre?"

Chatterton resta dans sa premiere immobilite: c'etait celle d'un homme
absorbe par un travail interieur qui ne cesse jamais et qui lui fait
voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et
dit:

"Le Poete cherche aux etoiles quelle route nous montre le doigt du
Seigneur."

Je me levai, et courus, malgre moi, lui serrer la main. Je me
sentais du penchant pour cette jeune tete montee, exaltee, et en
extase comme est toujours la votre.

Le Beckford eut de l'humeur.

"Imagination! dit-il..."

--Imagination! Celeste verite! pouviez-vous repondre, dit Stello.

--Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n'y
songeais guere en ce moment.

"Imagination! dit M. Beckford, toujours l'imagination au lieu du
bon sens et du jugement! Pour etre Poete a la facon lyrique et
somnambule dont vous l'etes, il faudrait vivre sous le ciel de Grece,
marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire
danser les pierres avec le psalterion. Mais avec des bottes crottees,
un chapeau a trois cornes, un habit et une veste, il ne faut guere
esperer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et
exercer le plus petit pontificat ou la plus legere direction morale
sur ses concitoyens.

"La Poesie est a nos yeux une etude de style assez interessante a
observer, et faite quelquefois par des gens d'esprit; mais qui la
prend au serieux? quelque sot. Outre cela, j'ai retenu ceci de Ben
Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle
Muse du monde ne peut suffire a nourrir son homme, et qu'il faut
avoir ces demoiselles-la pour maitresses, mais jamais pour femmes.
Vous avez essaye de tout ce que pouvait donner la votre; quittez-la
mon garcon; croyez-moi, mon petit ami. D'un autre cote, nous vous
avons essaye dans des emplois de finance et d'administration, ou vous
ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l'offre que je vous fais, et vous
vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez
ceci, et reflechissez murement; cela en vaut la peine."

Ici, remettant un petit billet a ce sauvage enfant, le Lord-Maire se
leva majestueusement.

"C'est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages,
c'est qu'il s'agit de cent livres sterling par an."

Kitty Bell se leva, et salua comme si elle eut ete prete a lui
baiser la main a genoux. Toute l'assistance suivit jusqu'a la porte
le digne magistrat, qui souriait et se retournait, pret a sortir avec
l'air benin d'un eveque qui va confirmer des petites filles. Il
s'attendait a se voir suivi de Chatterton, mais il n'eut que le temps
d'apercevoir le mouvement violent de son protege.--Chatterton avait
jete les yeux sur le billet; tout a coup il prit ses manuscrits, les
lanca sur le feu de charbon de terre qui brulait dans la cheminee, a
la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la
chambre.

M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portiere de
sa voiture: "Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l'ai corrige, il
renonce a sa Poesie." Et ses chevaux partirent.

"C'est a la vie, me dis-je, qu'il renonce."--Je me sentis serrer la
main avec une force surnaturelle. C'etait Kitty Bell qui, les yeux
baisses, et n'ayant l'air, aux yeux de tous, que de passer pres de
moi, m'entrainait vers une petite porte vitree, au fond de la
boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir.

On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait,
on venait. On ne la vit pas. Je la suivis.




CHAPITRE XVIII

UN ESCALIER


Saint Socrate, priez pour nous! disait Erasme le savant. J'ai fait
souventes fois cette priere en ma vie, continua le Docteur, mais
jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment ou je me
trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais a peine le
langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'etait
pas claire a mes yeux plus que la parole a mes oreilles.

Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous etions arrives au
bas d'un long escalier, et la elle s'arreta tout court, comme si les
jambes lui eussent manque au moment de monter. Elle se retint un
instant a la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les
marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe
de passer seul.

"Vite! vite! allez!" me dit-elle en francais, a ma grande surprise;
je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrete cette
timide personne.

Elle etait glacee d'effroi; les veines de son front etaient gonflees,
ses yeux etaient ouverts demesurement; elle frissonnait et essayait
en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'etait une autre femme
que sa frayeur me decouvrait.

Elle tendait sa belle tete en haut pour ecouter ce qui arrivait, et
paraissait sentir une horreur secrete qui l'attachait a la place ou
elle etait tombee. J'en fremis moi-meme, et la quittai brusquement
pour monter. Je ne savais vraiment ou j'allais, mais j'allais comme
une balle qu'on a lancee violemment.

"Helas! me disais-je en gravissant au hasard l'etroit escalier,
helas! quel sera l'Esprit revelateur qui daignera jamais descendre
du ciel pour apprendre aux sages a quels signes ils peuvent deviner
les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la
domine secretement? Au premier abord, on sent bien quelle est la
puissance qui pese sur son ame, mais qui devinera jamais jusqu'a quel
degre cette femme est possedee? Qui osera interpreter hardiment ses
actions et qui pourra, des le premier coup d'oeil, savoir le secours
qu'il convient d'apporter a ses douleurs? Chere Kitty! me disais-je
(car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour
Phedre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein fremissait
des passions devorantes de la fille qu'elle avait allaitee), chere
Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais
pu nouer avec lui une utile et conciliante amitie; j'aurais pu par-
venir a sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne
sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles ou le
regard d'une femme aimee n'a pas reussi? Mais comment l'aime-t-elle?
Est-elle plus a lui qu'il n'est a elle? N'est-ce pas le contraire? Ou
en suis-je? Et meme je pourrais dire: Ou suis-je?"

En effet, j'etais au dernier etage de l'escalier, assez negligemment
eclaire, et je ne savais de quel cote tourner, lorsqu'une porte
d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une
petite chambre dont le parquet etait entierement couvert de papiers
dechires en mille pieces. J'avoue que la quantite en etait telle, les
morceaux en etaient si petits, cela supposait la destruction d'un si
enorme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les
reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte.

Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du
corps; et il etait temps, car il allait tomber et se balancait comme
un mat coupe par le pied.--Il etait devant sa porte; je l'appuyai
contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien-
drait une momie dans sa boite.--Vous eussiez ete epouvante de cette
figure.--La douce expression du sommeil etait paisiblement etendue sur
ses traits; mais c'etait l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un
sommeil impose par l'exces du mal. Les yeux etaient encore entr'
ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour
s'y arreter: la bouche etait beante, et la respiration forte, egale et
lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar.

Il secoua la tete, et sourit un moment comme pour me faire entendre
qu'il etait inutile de m'occuper de lui.--Comme je le soutenais
toujours tres ferme par les epaules, il poussa du pied une petite
fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux
dernieres marches ou Kitty s'etait assise, car j'entendis jeter un
cri et monter en tremblant--Il la devina.--Il me fit signe de
l'eloigner, et s'endormit debout sur mon epaule, comme un homme pris
de vin.

Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'etais saisi
d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tete. J'avais
l'air d'un assassin.

J'apercus la jeune femme qui se trainait pour monter les degres, en
s'accrochant a la rampe, comme n'ayant garde de force que dans les
mains pour se hisser jusqu'a nous. Heureusement elle avait encore
deux etages a gravir avant de le rencontrer.

Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible
fardeau. Chatterton s'eveilla encore a demi,--il fallait que ce
jeune homme eut une force prodigieuse, car il avait bu soixante
grains d'opium.--Il s'eveilla encore a demi, et employa, le
croiriez-vous?--employa le dernier souffle de sa voix a me dire
ceci:

"Monsieur... you... medecin... achetez-moi mon corps, et payez ma
dette."

Je lui serrai les deux mains pour consentir.--Alors il n'eut plus
qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgre moi, il s'elanca vers
l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty,
poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant.

Je lui soulevai la tete. "Il n'y a rien a faire, me dis-je.--A
l'autre."

J'eus le temps d'arreter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui
pris le bras, et la forcai de s'asseoir sur les marches de l'escalier.
Elle obeit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts.
Elle tremblait de tout son corps.

Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases
dans ces cas-la; pour moi, qui passe ma vie a contempler ces scenes
de deuil, j'y suis muet.

Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je
retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apportee dans la
sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme
Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte
amie!"

Nous restions ainsi l'un a cote de l'autre, assis et petrifies: l'un
consterne, l'autre frappee a mort: aucun n'osant souffler le mot, et
ne le pouvant.

Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas:

"Come, mistress Bell!"

A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'etait la voix
de son mari. Le tonnerre eut ete moins fort d'eclat et ne lui eut pas
cause, meme en tombant, une plus violente et plus electrique commo-
tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta
un instant debout pour se remettre.

"Come, mistress Bell!" repeta la terrible voix.

Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses
pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air
insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins
jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se placa les yeux baisses
a son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commenca
une page, et resta sans connaissance, evanouie dans son fauteuil.

Son mari se mit a gronder, des femmes a l'entourer, les enfants a
crier, les chiens a aboyer.

--Et vous? s'ecria Stello en se levant avec chagrin.

--Moi? je donnai a M. Bell trois guinees, qu'il recut avec plaisir
et sang-froid et les comptant bien.

"C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est
mort.

--Oh! dit-il avec l'air satisfait.

--Le corps est a moi, dis-je; je le ferai prendre.

--Oh! me dit-il avec un air de consentement."

Il etait bien a moi, car cet etonnant Chatterton avait eu le sang-
froid de laisser sur la table un billet qui portait a peu pres ceci:

"Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), a la condition de
payer a M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme
de trois guinees. Je desire qu'il ne reproche pas a ses enfants les
gateaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont
seuls soutenu ma vie."

Ici le Docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle il
etait place, et s'y enfonca jusqu'a ce qu'il se trouvat assis sur le
dos et meme sur les epaules.

--La!--dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme
ayant fini son histoire.

--Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant
a lire dans les yeux froids du Docteur-Noir.

--Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des
medecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas ete
appele, je vins, quelques jours apres, visiter les gateaux de sa
boutique. Il y avait la ses deux beaux enfants qui jouaient,
chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de
maniere a la briser.

--Et le corps du Poete?

--Rien n'y toucha que le linceul et la biere. Rassurez-vous.

--Et ses poemes?

--Il fallut dix-huit mois de patience pour reunir, coller et
traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait dechires dans sa
fureur. Quant a ceux que le charbon de terre avait brules, c'etait
la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants.

--Vous m'avez ecrase la poitrine avec cette histoire, dit Stello en
retombant assis.

Tous deux resterent en face l'un de l'autre pendant trois heures
quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis.
Apres quoi Stello s'ecria, comme en continuant:

--Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet?

--Ah! a propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'eveillant en
sursaut...

C'etait une place de premier valet de chambre chez lui.




CHAPITRE XIX

TRISTESSE ET PITIE


Pendant les longs recits et les plus longs silences du Docteur-Noir,
la nuit etait venue. Une haute lampe eclairait une partie de la
chambre de Stello; car cette chambre etait si grande, que la lueur
n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux
epais et longs, un antique ameublement, des armes jetees sur des
livres, une enorme table couverte d'un tapis qui en cachait les
pieds, et sur cette table deux tasses de the: tout cela etait sombre,
et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou
bien se laissait deviner a demi, et par reflets, sous la lueur
jaunatre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb
sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de
Stello, qui reluisait comme un crane d'ivoire poli. Le Docteur
attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupiere ne s'abaissait
jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses idees et la
lutte qu'elles avaient a livrer aux idees de l'homme dont il avait
entrepris la guerison, comme un general contemplerait, d'une hauteur,
l'attaque de son corps d'armee montant a la breche, et le combat
interieur qui lui resterait a gagner contre la garnison, au milieu de
la forteresse a demi conquise.

Stello se leva brusquement et se mit a marcher a grands pas d'un
bout a l'autre de la chambre. Il avait passe sa main droite sous ses
habits, comme pour contenir ou dechirer son coeur. On n'entendait que
le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le
sifflement monotone d'une bouilloire d'argent placee sur la table,
source inepuisable d'eau chaude et de delices pour les deux causeurs
nocturnes. Stello laissait echapper, en marchant vite, des exclama-
tions douloureuses, des hesitations penibles, des jurements etouffes,
des imprecations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani-
fester dans un homme a qui l'usage du grand monde avait donne la
retenue comme une seconde nature.

Il s'arreta tout d'un coup et toucha de ses deux mains les mains du
Docteur. "Vous l'avez donc vu aussi? s'ecria-t-il.--Vous avez vu et
tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s'etait dit:
Desespere et meurs, comme souvent vous me l'avez entendu crier la
nuit! Mais j'aurais honte d'avoir pu gemir, j'aurais honte d'avoir
souffert, s'il n'etait vrai que les tortures que l'on se donne par
les passions egalent celles que l'on recoit par le malheur.--Oui, cela
c'est du passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables
a ce Beckford, qui est miraculeusement incarne d'age en age sous la
peau blafarde des PLAIDEURS D'AFFAIRES PUBLIQUES.

"O ceremonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalites
sentencieuses! fabricateurs legers de cette chaine lourde et crois-
sante pompeusement appelee Code, dont vous forgez les quarante mille
anneaux qui s'entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent
inegaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais a l'im-
muable anneau d'or d'un religieux principe!--O membres rachitiques des
corps politiques, impolitiques plutot! fibres detendues des Assemblees,
dont la pensee flasque, vacillante, multiple, egaree, corrompue,
effaree, sautillante, colerique, engourdie, evaporee, emerillonnee, et
toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pensee,
dis-je, ne vaut pas, pour l'unite et l'accord des raisonnements, la
simple et serieuse pensee d'un Fellah jugeant sa famille, au desert,
selon son coeur. N'est-ce pas assez pour vous d'etre glorieusement
employes a charger de tout votre poids le bat, le double bat du maitre,
que le pauvre ane appelle son ennemi en bon francais? Faut-il encore
que vous ayez herite du dedain monarchique, moins sa grace hereditaire
et plus votre grossierete elective?

"Oui, noir et trop veridique Docteur! oui, ils sont ainsi.--Ce qu'il
faut au Poete, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier!--La
misere est leur Muse, dit un autre.--Bravo!--Courage!--Ce rossignol
a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore!
l'experience en a ete faite. Ils ont raison. Vive Dieu!

"Triple divinite du ciel! que t'ont-ils donc fait, ces Poetes que
tu creas les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les
renient et les repoussent ainsi?"

Stello parlait a peu pres de la sorte en marchant.

Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait.

"Ou se sont envoles vos Diables-bleus?" dit-il.

Le malade s'arreta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne
repondit pas, comme s'il n'eut pas voulu donner au Docteur le plaisir
d'avouer sa maladie vaincue.

Paris etait plonge dans le silence du sommeil, et l'on n'entendait
au dehors que la voix rouillee d'une horloge sonnant lourdement les
trois quarts d'une heure tres avancee au dela de minuit. Stello
s'arreta tout a coup au milieu de l'appartement, ecoutant le marteau
dont le bruit parut lui plaire; il passa ses doigts dans ses cheveux
comme pour s'imposer les mains a lui-meme et calmer sa tete. On aurait
pu dire, en l'examinant bien, qu'il ressaisissait interieurement les
renes de son ame, et que sa volonte redevenait assez forte pour
contenir la violence de ses sentiments desesperes.--Ses yeux se
rouvrirent, s'arreterent fixement sur les yeux du Docteur, et il se
mit a parler avec tristesse, mais avec fermete:

"Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les
voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent,
l'une apres l'autre: Qu'as-tu?

"Jamais je ne les entends avec indifference quand je me trouve seul,
a cette place ou vous etes, dans ce dur fauteuil ou vous voila.--Ce
sont les heures des Esprits, des Esprits legers qui soutiennent nos
idees sur leurs ailes transparentes et les font etinceler de clartes
plus vives.

"Je sens que je porte la vie librement durant l'espace de temps
qu'elles mesurent; elles me disent que tout ce que j'aime est
endormi, qu'a present il ne peut arriver malheur a qui m'inquiete. Il
me semble alors que je suis seul charge de veiller, et qu'il m'est
permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil.--Certes,
cette part m'appartient, je la devore avec joie, et je n'en dois pas
compte a des yeux fermes.--Ces heures m'on fait du bien. Il est
rare que ces cheres compagnes ne m'apportent pas, comme un bienfait,
quelque sentiment ou quelque pensee du ciel. Peut-etre que le temps,
invisible comme l'air, et qui se pese et se mesure comme lui, comme
lui aussi apporte aux hommes des influences inevitables. Il y a des
heures nefastes. Telle est pour moi celle de l'aube humide, tant
celebree, qui ne m'amene que l'affliction et l'ennui, parce qu'elle
eveille tous les cris de la foule, pour toute la demesuree longueur
du jour, dont le terme me semble inespere. Dans ce moment, si vous
voyez revenir la vie dans mes regards, elle y revient par les larmes.
Mais c'est la vie enfin, et c'est le calme adore des heures noires
qui me la rend.

"Ah! je sens en mon ame une ineffable pitie pour ces glorieux
pauvres dont vous avez vu l'agonie, et rien ne m'arrete dans ma
tendresse pour ces morts bien-aimes.

"J'en vois, helas! d'aussi malheureux qui prennent de diverse
sortes leur destinee amere. Il y en a chez qui le chagrin devient
bouffonnerie et grosse gaiete: ce sont les plus tristes a mes yeux.
Il y en a d'autres a qui le desespoir tourne sur le coeur. Il les
rend mechants. Eh! sont-ils bien coupables de l'etre?

"En verite, je vous le dis l'homme a rarement tort, et l'ordre social
toujours.--Quiconque y est traite comme Gilbert et Chatterton, qu'il
frappe, qu'il frappe partout!--Je sens pour lui (s'attaquerait-il a
moi-meme) l'attendrissement d'une mere pour son fils, atteint injus-
tement dans son berceau d'une maladie douloureuse et incurable.

"--Frappe-moi! mon fils, dit-elle, mords-moi, pauvre innocent! tu n'as
rien fait de mal pour meriter de tant souffrir!--Mords mon sein, cela
te soulagera!--mords, enfant, cela fait du bien!"

Le Docteur sourit dans un calme profond; mais ses yeux devenaient
plus sombres et plus severes de moment en moment, et, avec son
inflexibilite de marbre, il repondit:

"Que m'importe, s'il vous plait, de voir a decouvert que votre coeur
a d'inepuisables sources de misericorde et d'indulgence, et que votre
esprit, venant a son aide, jette incessamment sur toute sorte de
criminels autant d'interet que Godwin en repandit sur l'assassin
Falkland?--Que m'importe cet instinct de tendresse angelique auquel
vous vous livrez tout d'abord, a tout sujet? Suis-je une femme en qui
l'emotion puisse derouter la pensee? Remettez-vous, monsieur, les
larmes troublent la vue."

Stello revint s'asseoir brusquement, baissa les yeux, puis les
releva pour regarder son homme de travers.

"Suivez a present, reprit le Docteur, le cours de l'idee qui nous a
conduits jusqu'ou nous sommes arrives. Suivez-la, s'il vous plait,
comme on suit un fleuve a travers ses sinuosites. Vous verrez que
nous n'avons fait encore qu'un chemin tres court. Nous avons trouve
sur les bords une monarchie et un gouvernement representatif, chacun
avec leur Poete historiquement maltraite et dedaigneusement livre a
misere et a mort, et il ne m'a point echappe que vous esperiez, en
vous voyant transporte a la seconde forme du Pouvoir, y trouver les
Grands, du moment plus intelligents et comprenant mieux les Grands de
l'avenir. Votre espoir a ete decu, mais pas assez completement pour
vous empecher, en ce moment meme, de concevoir une vague esperance
qu'une forme de Pouvoir plus populaire encore serait tout
naturellement, par ses exemples, le correctif des deux autres. Je
vois rouler dans vos yeux toute l'histoire (des Republiques, avec ses
magnanimites de college). Epargnez-m'en les citations, je vous en
supplie, car a mes yeux l'Antiquite tout entiere est hors la loi
philosophique, a cause de l'Esclavage qu'elle aimait tant; et,
puisque je me suis fait conteur aujourd'hui contre ma coutume,
laissez-moi dire paisiblement une troisieme et derniere aventure que
j'ai toujours eue sur le coeur depuis le jour ou j'en fus temoin. Ne
soupirez pas si profondement, comme si votre poitrine voulait
repousser l'air meme que frappe ma voix.--Vous savez bien que cette
voix est inevitable pour vous. N'etes-vous pas fait a ses paroles?
--Si Dieu nous a mis la tete plus haut que le coeur, c'est pour
qu'elle le domine."

Stello courba son front avec la resignation d'un condamne qui entend
la lecture de son arret.

"Et tout cela, s'ecria-t-il, pour avoir eu, un jour de Diables-bleus,
la mauvaise pensee de me meler de politique? comme si cette idee,
jetee au vent avec les mille paroles d'angoisse qu'arrache la maladie,
valait la peine d'etre combattue avec un tel acharnement comme si ce
n'etait pas un regard fugitif, un coup d'oeil de detresse, comme celui
que jette le matelot submerge sur les points du rivage, ou celui...

--Poesie! poesie! ce n'est point cela interrompit le Docteur en
frappant de sa canne avec une force et une pesanteur de marteau. Vous
essayez de vous tromper vous-meme. Cette idee, vous ne la laissez pas
sortir au hasard; cette idee vous preoccupait depuis longtemps; cette
idee, vous l'aimez, vous la contemplez, vous la caressez avec un
attachement secret. Elle est, a votre insu, etablie profondement en
vous, sans que vous en sentiez les racines plus qu'on ne sent celles
d'une dent. L'orgueil et l'ambition de l'universalite d'esprit l'ont
fait germer et grandir en vous, comme dans bien d'autres que je n'ai
pas gueris. Seulement vous n'osiez pas vous avouer sa presence, et
vous vouliez l'eprouver sur moi, en la montrant comme par hasard,
negligemment et sans pretention.

"O funeste penchant que nous avons tous a sortir de notre voie et
des conditions de notre etre!--D'ou vient cela, sinon de l'envie
qu'a tout enfant de s'essayer au jeu des autres, ne doutant pas de
ses forces et se croyant tout possible?

--D'ou vient cela, sinon de la peine qu'ont les ames les plus
libres a se detacher completement de ce qu'aime le profane vulgaire?
--D'ou vient cela, sinon d'un moment de faiblesse, ou l'espri est
las de se contempler, de se replier sur lui-meme, de vivre sur sa
propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa
solitude? Il cede a l'attraction des choses exterieures; il se
quitte lui-meme, cesse de se sentir, et s'abandonne au souffle
grossier des evenements communs.

"Il faut, vous dis-je, que j'acheve de vous relever de cet abattement,
mais par degres et en vous contraignant a suivre, malgre ses fatigues,
le chemin fangeux de la vie reelle et publique, dans lequel, ce soir,
nous avons ete forces de poser le pied."

Ce fut, cette fois, avec une sombre resolution d'entendre, toute
semblable aux forces que rassemble un homme qui vase poignarder, que
Stello s'ecria:

"Parlez, monsieur."

Et le Docteur-Noir parla ainsi qu'il suit, dans le silence d'une
nuit froide et sinistre:




CHAPITRE XX

UNE HISTOIRE DE LA TERREUR


Quatre-vingt-quatorze sonnait a l'horloge du dix-huitieme siecle,
quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflammee.
L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gre de la terre
et du ciel, qui l'ecoutaient en silence. On aurait dit qu'une
puissance, insaisissable comme un fantome, passait et repassait parmi
les hommes, tant leurs visages etaient pales, leurs yeux egares,
leurs tetes ramassees entre leurs epaules, reployees comme pour les
cacher et les defendre.--Cependant un caractere de grandeur et de
gravite sombre etait empreint sur tous ces fronts menaces et jusque
sur la face des enfants; c'etait comme ce masque sublime que nous met
la mort. Alors les hommes s'ecartaient les uns des autres, ou
s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait
a une attaque, leur bonjour a une injure, leur sourire a une convulsion,
leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure a une
guenille trempee dans le sang, leurs reunions a des emeutes, leurs
familles a des repaires d'animaux mauvais et defiants, leur eloquence
aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohemiennes, leurs
ceremonies publiques a de vieilles tragedies romaines manquees, sur
des treteaux de province; leurs guerres a des migrations de peuples
sauvages et miserables, les noms du temps a des parodies poissardes.

Mais tout cela etait grand, parce que, dans la cohue republicaine,
si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tete
au jeu.

Pour cela seul, je vous parlerai des hommes de ce temps-la plus
gravement que je n'ai fait des autres. Si mon premier langage etait
scintillant et musque comme l'epee de bal et la poudre, si le second
etait pedantesque et prolonge comme la perruque et la queue d'un
Alderman, je sens que ma parole doit etre ici forte et breve comme
le coup d'une hache qui sort fumante d'une tete tranchee.

Au temps dont je veux parler, la Democratie regnait. Les Decemvirs,
dont le premier fut Robespierre, allaient achever leur regne de trois
mois. Ils avaient fauche autour d'eux toutes les idees contraires a
celle de la Terreur. Sur l'echafaud des Girondins, ils avaient abattu
les idees d'amour pur de la liberte; sur celui des Hebertistes, les
idees du culte de la raison unies a l'obscenite montagnarde et
republicaniste; sur l'echafaud de Danton, ils avaient tranche la
derniere pensee de moderation; restait donc LA TERREUR. Elle donna
son nom a l'epoque.

Le Comite de salut public marchait librement sur sa grande route,
l'elargissant avec la guillotine. Robespierre et Saint-Just menaient
la machine roulante: l'un la trainait en jouant le grand pretre,
l'autre la poussait en jouant le prophete apocalyptique.

Comme la Mort, fille de Satan, l'epouvante lui-meme, la Terreur,
leur fille, s'etait retournee contre eux et les pressait de son
aiguillon. Oui, c'etaient leurs effrois de chaque nuit qui faisaient
leurs horreurs de chaque jour.

Tout a l'heure, monsieur, je vous prendrai par la main, et je vous
ferai descendre avec moi dans les tenebres de leur coeur; je tiendrai
devant vos yeux le flambeau dont les yeux faibles detestent la
lumiere, l'inexorable flambeau de Machiavel, et, dans ces coeurs
troubles, vous verrez clairement et distinctement naitre et mourir
des sentiments immondes, nes, a mon sens, de leur situation dans les
evenements et de la faiblesse de leur organisation incomplete, plus
que d'une aveugle perversite dont leurs noms porteront toujours la
honte et resteront les synonymes.

Ici Stello regarda le Docteur-Noir avec l'expression d'une grande
surprise. L'autre continua:

--C'est une doctrine qui m'est particuliere, monsieur, qu'il n'y a
ni heros ni monstre.--Les enfants seuls doivent se servir de ces
mots-la.--Vous etes surpris de me voir ici de votre avis, c'est que
j'y suis arrive par le raisonnement lucide, comme vous par le
sentiment aveugle. Cette difference seule est entre nous, que votre
coeur vous inspire, pour ceux que les hommes qualifient de monstres,
une profonde pitie, et ma tete me donne pour eux un profond mepris.
C'est un mepris glacial, pareil a celui du passant qui ecrase la
limace. Car, s'il n'y a de monstres qu'aux cabinets anatomiques,
toujours y a-t-il de si miserables creatures, tellement livrees et si
brutalement a des instincts obscurs et bas, tellement poussees, sous
le vent de leur sottise, par le vent de la sottise d'autrui, tellement
enivrees, etourdies et abruties du sentiment faux de leur propre valeur
et de leurs droits etablis on ne sait sur quoi, que je ne me sens ni
rire ni larmes pour eux, mais seulement le degout qu'inspire le spec-
tacle d'une nature manquee.

Les Terroristes sont de ces gens qui souvent m'ont fait ainsi
detourner la vue; mais aujourd'hui je l'y ramene pour vous, cette vue
attentive et patiente que rien ne detournera de leurs cadavres
jusqu'a ce que nous y ayons tout observe, jusqu'aux os du squelette.

Il n'y a pas d'annee qui ait fait autant de theories sur ces hommes
que n'en fait cette annee 1832 en un seul de ses jours, parce qu'il
n'y a pas d'epoque ou plus grand nombre de gens ait nourri plus
d'esperances et amasse plus de probabilites de leur ressembler et de
les imiter.

C'est en effet une chose toute commode aux mediocrites qu'un temps de
revolution. Alors que le beuglement de la voix etouffe l'expression
pure de la pensee, que la hauteur de la taille est plus prisee que la
grandeur du caractere, que la harangue sur la borne fait taire
l'eloquence a la tribune, que l'injure des feuilles publiques voile
momentanement la sagesse durable des livres: quand un scandale de la
rue fait une petite gloire et un petit nom; quand les ambitieux
centenaires feignent, pour les piper, d'ecouter les ecoliers imberbes
qui les endoctrinent; quand l'enfant se guinde sur le bout du pied
pour precher les hommes; quand les grands noms sont secoues pele-mele
dans des sacs de boue, et tires a la loterie populaire par la main des
pamphletiers; quand les vieilles hontes de famille redeviennent des
especes d'honneurs, heredite chere a bien des Capacites connues; quand
les taches de sang font aureole au front, sur ma foi, c'est un bon
temps.

A quelle mediocrite, s'il vous plait, serait-il defendu de prendre
un grain luisant de cette grappe du Pouvoir politique, fruit repute
si plein de richesse et de gloire? Quelle petite coterie ne peut
devenir club? quel club, assemblee? quelle assemblee, comices?
quels comices, senat? et quel senat ne peut regner? Et ont-ils pu
regner sans qu'un homme y regnat? Et qu'a-t-il fallu?--Oser!--Ah!
le beau mot que voila! Quoi! c'est la tout? Oui, tout! ceux qui l'ont
fait l'ont dit.--Courage donc, vides cerveaux, criez et courez!--Ainsi
font-ils.

Mais l'habitude des syntheses a ete prise des longtemps par eux sur
les bancs; on en a pour tout; on les attelle a tout: le sonnet a la
sienne. Quand on veut user des morts, on peut bien leur preter son
systeme; chacun s'en fait un bon ou mauvais; selle a tous chevaux, il
faut qu'elle aille. Monterez-vous la Comite de salut public? Qu'il
endosse la selle!

On a cru les membres de ce Comite farouche devoues profondement aux
interets du peuple et tout sacrifiant aux progres de l'humanite,
tout, jusqu'a leur sensibilite naturelle, tout, jusqu'a l'avenir de
leur nom, qu'ils vouaient sciemment a l'execration.--Systeme de
l'annee a son usage.

Il est vrai qu'on les a presque dits hydrophobes.--On les a peints
comme decides a raser de la surface de la terre toutes tetes dont les
yeux avaient vu la monarchie, et gouvernant tout expres pour se donner
la joie d'egorger.--Systeme de trembleurs surannes.

On leur a construit un projet edifiant d'adoucissement successif
dans leur pouvoir, de confiance dans le regne de la vertu, de
conviction dans la moralite de leurs crimes.--Systeme d'honnetes
enfants qui n'ont que du blanc et du noir devant les yeux, ne revent
qu'anges ou demons et ne savent pas quel incroyable nombre de masques
hypocrites, de toute forme, de toute couleur, de toute taille, peuvent
cacher les traits des hommes qui ont passe l'age des passions devouees
et se sont livres sans reserve aux passions egoistes.

Il s'en trouve qui, plus forts, font a ces gens l'honneur de leur
supposer une doctrine religieuse. Ils disent:

S'ils etaient Athees et Materialistes, peu leur importait: un
meurtre impuni ne faisait qu'ecraser, selon leur foi, une chose
agissante.

S'ils etaient Pantheistes, peu leur importait-il, puisqu'ils ne
faisaient qu'une transformation selon leur foi.

Reste donc le cas fort douteux ou ils eussent ete Chretiens sinceres,
et alors la condamnation etait reservee pour eux-memes, et le salut
et l'indulgence pour la victime. A ce compte, il y aurait encore
devouement et service rendu a ses ennemis.

O Paradoxes! que j'aime a vous voir sauter dans le cerceau!

--Et vous, que dites-vous? interrompit Stello, passionnement
attentif.

--Et moi, je vais chercher a suivre pas a pas les chemins de
l'opinion publique relativement a eux.

La mort est pour les hommes le plus attachant spectacle, parce
qu'elle est le plus effrayant des mysteres. Or, comme il est vrai
qu'un sanglant denouement suffit a illustrer quelque mediocre drame,
a faire excuser ses defauts et vanter ses moindres beautes, de meme
l'histoire d'un homme public est illustree aux yeux du vulgaire par
les coups qu'il a portes et le grand nombre de morts qu'il a donnees,
au point d'imprimer pour toujours je ne sais quel lache respect de
son nom. Des lors, ce qu'il a ose faire d'atroce est attribue a
quelque faculte surnaturelle qu'il posseda. Ayant fait peur a tant de
gens, cela suppose une sorte de courage pour ceux qui ne savent pas
combien de fois ce fut une lachete. Son nom etant une fois devenu
synonyme d'Ogre, on lui sait gre de tout ce qui sort un peu des
habitudes du bourreau. Si l'on trouve dans son histoire qu'il a souri
a un petit enfant et qu'il a mis des bas de soie, cela devient trait
de bonte et d'urbanite. En general, le Paradoxe nous plait fort. Il
heurte l'idee recue, et rien n'appelle mieux l'attention sur le
parleur ou l'ecrivain.--De la les apologies paradoxales des grands
tueurs de gens.--La Peur, eternelle reine des masses, ayant grossi,
vous dis-je, ces personnages a tous les yeux, met tellement en
lumiere leurs moindres actes, qu'il serait malheureux de n'y pas voir
reluire quelque chose de passable. Dans l'un, ce fut tel plaidoyer
hypocrite; en l'autre, telle ebauche de systeme, tous deux donnant un
faux air d'orateur et de legislateur; informes ouvrages ou le style,
empreint de la secheresse et de la brusquerie du combat qui les
enfantait, singe la concision et la fermete du genie. Mais ces hommes
gorges de pouvoir et soules de sang, dans leur inconcevable orgie
politique, etaient mediocres et etroits dans leurs conceptions,
mediocres et faux dans leurs oeuvres, mediocres et bas dans leurs
actions.--Ils n'eurent quelques moments d'eclat que par une sorte
d'energie fievreuse, une rage de nerfs qui leur venait de leurs
craintes d'equilibristes sur la corde, et surtout du sentiment qui
avait comme remplace leur ame, je veux dire l'emotion continue de
l'assassinat.

Cette emotion, monsieur, poursuivit le Docteur en se croisant les
jambes et prenant une prise de tabac plus a son aise, l'emotion de
l'assassinat tient de la colere, de la peur et du spleen tout a la
fois. Lorsqu'un suicide s'est manque, si vous ne lui liez les mains,
il redouble (tout medecin le sait). Il en est de meme de l'assassin,
il croit se defaire d'un vengeur de son premier meurtre par un
second, d'un vengeur du second par un troisieme, et ainsi de suite
pour sa vie entiere s'il garde le Pouvoir (cette chose divine et
sainte a jamais a ses yeux myopes!). Il opere alors sur une nation
comme sur un corps qu'il croit gangrene: il coupe, il taille, il
charpente. Il poursuit la tache noire, et cette tache, c'est son
ombre, c'est le mepris et la haine qu'on a de lui: il la trouve
partout. Dans son chagrin melancolique et dans sa rage, il s'epuise
a remplir une sorte de tonneau de sang perce par le fond, et c'est
aussi la son enfer.

Voila la maladie qu'avaient ces pauvres gens dont nous parlons,
assez aimables du reste.

Je les ai, je crois, bien connus, comme vous allez voir par les
choses que je vous conterai, et je ne haissais pas leur conversation;
elle etait originale, il y avait du bon et du curieux surtout. Il
faut qu'un homme voie un peu de tout pour bien savoir la vie vers la
fin de la sienne, science bien utile au moment de s'en aller.

Toujours est-il que je les ai vus souvent et bien examines; qu'ils
n'avaient pas le pied fourchu, qu'ils n'avaient point de tete de
tigre, de hyene et de loup, comme l'ont assure d'illustres ecrivains;
ils se coiffaient, se rasaient, s'habillaient et dejeunaient. Il y en
avait dont les femmes disaient: Qu'il est bien! Il y en avait plus
encore dont on n'eut rien dit s'ils n'eussent rien ete; et les plus
laids ont ici d'honnetes grammairiens et de polis diplomates qui les
surpassent en airs feroces, et dont on dit: Laideur spirituelle!
Idees! idees en l'air! phrases de livres que toutes ces ressemblances
animales! Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles
creatures plus ou moins ballottees et contrefaites par leur destinee.
Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle
et la faconnent a leur gre, au lieu de se laisser petrir par sa main
capricieuse.

Les Terroristes se laisserent platement entrainer a l'instinct absurde
de la cruaute et aux necessites degoutantes de leur position. Cela leur
advint a cause de leur mediocrite, comme j'ai dit.

Remarquez bien que, dans l'histoire du monde, tout homme regnant qui
a manque de grandeur personnelle a ete force d'y suppleer en placant
a sa droite le bourreau comme un ange gardien. Les pauvres Triumvirs
dont nous parlons avaient profondement au coeur la conscience de leur
degradation morale. Chacun d'eux avait glisse dans une route meilleure,
et chacun d'eux etait quelque chose de manque: l'un, avocat mauvais et
plat; l'autre, medecin ignorant; l'autre, demi-philosophe; un autre,
cul-de-jatte, envieux de tout homme debout et entier.

Intelligences confuses et merites avortes de corps et d'ame, chacun
d'eux savait donc quel etait le mepris public pour lui, et ces rois
honteux, craignant les regards, faisaient luire la hache pour les
eblouir et les abaisser a terre.

Jusqu'au jour ou ils avaient etabli leur autorite triumvirale et
decemvirale, leur ouvrage n'avait ete qu'une critique continuelle,
calomniatrice, hypocrite et toujours feroce des pouvoirs ou des
influences precedentes. Denonciateurs, accusateurs, destructeurs
infatigables, ils avaient renverse la Montagne sur la Plaine, les
Danton sur les Hebert, les Desmoulins sur les Vergniaud, en presentant
toujours a la Multitude regnante la Meduse des conspirations, dont
toute Multitude est epouvantee, la croyant cachee dans son sang et
dans ses veines. Ainsi, selon leur dire, ils avaient tire du corps
social une sueur abondante, une sueur de sang; mais, lorsqu'il fallut
le mettre debout et le faire marcher, ils succomberent a l'essai.
Impuissants organisateurs, etourdis, petrifies par la solitude ou ils
se trouverent tout a coup, ils ne surent que recommencer a se combattre
dans leur petit troupeau souverain. Tout haletants du combat, ils
s'essayaient a griffonner quelque bout de systeme dont ils n'entre-
voyaient meme pas l'application probable: puis ils retournaient a la
tache plus facile de la monstrueuse saignee. Les trois mois de leur
puissance souveraine furent pour eux comme le reve d'une nuit de
malade. Ils n'eurent pas la force d'y prendre le temps de penser.
Et, d'ailleurs, la Pensee, la Pensee calme, sainte, forte et pene-
trante, comme je la concois, est une chose dont ils n'etaient plus
dignes.--Elle ne descend pas dans l'homme qui a horreur de soi.

Ce qui leur restait d'idees pour leur usage dans la conversation,
vous l'allez entendre, comme j'en eus moi-meme l'occasion. L'ensemble
de leur vie et les jugements qu'on en porte ne sont pas d'ailleurs ce
qui m'occupe, mais toujours l'idee premiere de notre conversation,
leurs dispositions envers les Poetes et tous les artistes de leur
temps. Je les prends pour dernier exemple et, comme, apres tout, ils
furent la derniere expression du pouvoir Republicain-Democratique,
ils me seront un type excellent.

Je ne puis que gemir, avec les Republicains sinceres et loyaux, du
tort que tous ces hommes-la ont fait au beau nom latin de la chose
publique: je concois leur haine pour ces malheureux (ames qui
n'eurent pas une heure de paix), pour ces malheureux qui souillerent
aux yeux des nations leur forme gouvernementale favorite. Mais, en
cherchant un peu, ne pourront-ils garder la chose avec un autre nom?
La langue est souple. J'en gemis, mais je n'y fus pour rien, je vous
jure.--Je m'en lave les mains, lavez vos noms.




CHAPITRE XXI

UN BON CANONNIER


Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la Republique,
ou 1794, ce qui m'est totalement indifferent, j'etais assis,
absolument seul, pres de ma fenetre qui donnait sur la place de la
Revolution, et je tournais dans mes doigts la tabatiere que j'ai la,
quand on vint sonner a ma porte assez violemment, vers huit heures du
matin.

J'avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et
paisible humeur, qui avait ete un terrible canonnier pendant dix ans,
et qu'une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je
n'entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l'antichambre ce
que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le poele.

La longueur demesuree de ses jambes maigres ne m'avait jamais frappe
aussi vivement que ce jour-la. Je savais qu'il n'avait pas moins de
cinq pieds neuf pouces quand il etait debout; mais je n'en avais
accuse que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se
developpaient en ce moment dans toute leur etendue, depuis le marbre
du poele jusqu'a la chaise de paille, d'ou le reste de son corps et,
en outre, sa tete maigre et longue s'elevaient, pour retomber en
avant en forme de cerceau sur ses bras croises.--J'oubliai
entierement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse
creature dans son attitude accoutumee; oui, accoutumee; car, depuis
que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la
creation des antichambres et des laquais, jamais homme ne s'endormit
avec une quietude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus
complete de reves et de cauchemars, et ne fut reveille avec une
egalite d'humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon
admiration, et le noble caractere de son sommeil etait pour moi une
source eternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait
dormit partout pendant dix ans, et jamais il n'avait trouve qu'un lit
fut meilleur ou plus mauvais qu'un autre. Quelquefois seulement, en
ete, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour,
mettait un pave sous sa tete et dormait. Il ne s'enrhumait jamais, et
la pluie ne le reveillait pas. Lorsqu'il etait debout, il avait l'air
d'un peuplier pret a tomber. Sa longue taille etait voutee, et les os
de sa poitrine touchaient a l'os de son dos. Sa figure etait jaune et
sa peau luisante comme un parchemin. Aucune alteration ne s'y pouvait
remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan a la fois
niais, fin et doux. Il avait brule beaucoup de poudre depuis dix ans
a tout ce qu'il y avait eu d'affaires a Paris, mais jamais il ne
s'etait tourmente beaucoup du point ou frappait le boulet. Il servait
son canon en artiste consomme et, malgre les changements de
gouvernement, qu'il ne comprenait guere, il avait conserve un dicton
des anciens de son regiment et ne cessait de dire:

Quand j'ai bien servi ma piece, le Roi n'est pas mon maitre. Il
etait excellent pointeur et devenu chef de piece depuis quelques
mois, quand il fut reforme pour une large entaille qu'il avait recue
au pied, de l'explosion d'un caisson saute par maladresse au Champs-
de-Mars. Rien ne l'avait plus profondement afflige que cette reforme,
et ses camarades, qui l'aimaient beaucoup et le trouvaient souvent
necessaire, l'employaient toujours a Paris et le consultaient dans
les occasions importantes. Le service de son artillerie s'accommodait
assez avec le mien; car, etant rarement chez moi, j'avais rarement
besoin de lui et, souvent, lorsque j'en avais besoin, je me servais
moi-meme de peur de l'eveiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris,
depuis deux ans, l'habitude de sortir sans m'en demander permission,
mais ne manquait pourtant jamais a ce qu'il nommait l'appel du soir,
c'est-a-dire le moment ou je rentrais chez moi, a minuit ou deux
heures du matin. En effet, je l'y trouvais toujours endormi devant
mon feu. Quelquefois il me protegeait, lorsqu'il y avait revue, ou
combat, ou revolution dans la Revolution. En ma qualite de curieux,
j'allais a pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la
canne a la main, comme me voila. Alors je cherchais de loin les
canonniers (il en faut toujours un peu en revolution) et, quand je
les avais trouves, j'etais sur d'apercevoir, au-dessus de leurs
chapeaux et de leurs pompons, la tete longue de mon paisible
Blaireau, qui avait repris l'uniforme et me cherchait de loin avec
ses yeux endormis. Il souriait en m'apercevant, et disait a tout le
monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le
bras; il me montrait tout ce qu'il y avait a voir, me nommait tous
ceux qui avaient, comme on disait, gagne a la loterie de sainte
Guillotine, et le soir nous n'en parlions pas: c'etait un arrangement
tacite. Il recevait ses gages, de ma main, a la fin du mois, et
refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour
son repos, et servait la nation pour l'honneur. Il ne prenait les
armes qu'en grand seigneur: cela l'arrangeait fort, et moi aussi.

Tandis que je contemplais mon domestique... (ici je dois
m'interrompre et vous dire que c'est pour etre compris de vous que
j'ai dit domestique; car, en l'an II, cela s'appelait un associe),
tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait
toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusitee.
Blaireau n'en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti
d'aller ouvrir ma porte.

--Vous etes peut-etre au fond un excellent homme, dit Stello.

--On est toujours bon maitre quand on n'est pas le maitre, repondit
le Docteur-Noir. J'ouvris ma porte.




CHAPITRE XXII

D'UN HONNETE VIEILLARD


Je trouvai devant moi deux envoyes d'especes differentes: un
vieillard et un enfant. Le vieux etait poudre assez proprement; il
portait un habit de livree ou la place des galons se voyait encore.
Il m'ota son chapeau avec beaucoup de respect, mais en meme temps il
jeta les yeux avec defiance autour de lui, regarda derriere moi si
personne ne me suivait, et se tint a l'ecart sans entrer, comme pour
laisser passer avant lui le jeune garcon qui etait arrive en meme
temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de
biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait
(vous savez l'air probablement, en 1832, ou nous sommes); il continua
de siffler en me regardant effrontement, et de sonner jusqu'a ce
qu'il fut arrive a la derniere mesure. J'attendis patiemment et je
lui donnai deux sous en lui disant:

"Recommence-moi ce refrain-la, mon enfant."

Il recommenca sans se deconcerter; il avait fort bien compris
l'ironie de mon present, mais il tenait a me montrer qu'il me
bravait. Il etait fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit
bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement deguenille a
faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout a fait
digne du nom de Sans-Culotte.

"Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair
et tres imperieux, en froncant ses petits sourcils blonds. Faut venir
a deux heures le voir."

En meme temps il jeta de toute sa force ma piece de deux sous contre
une des vitres du carre, la mit en morceaux et descendit l'escalier a
cloche-pied en sifflant: Ca ira!

"Que demandez-vous?" dis-je au vieux domestique; et, comme je vis
que celui-la avait besoin d'etre rassure, je lui pris le bras par le
coude et le fis entrer dans l'antichambre.

Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes
precautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avanca en
rasant la muraille, et me dit a voix basse:

"C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien
souffrante aujourd'hui...

--Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je
ne vous ai pas encore vu."

Le pauvre homme parut un peu effraye de ma brusquerie et, de meme
qu'il avait ete deconcerte par la presence du petit garcon, il le fut
completement par la mienne; ses vieilles joues pales rougirent sur
leurs pommettes; il fut oblige de s'asseoir et des genoux tremblaient
un peu.

"C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas
qu'il put.

--Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai deja soignee. J'ira la
voir ce matin a la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La
traite-t-on un peu mieux?

--Toujours de meme, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un la qui
lui donne un peu de fermete, mais j'ai bien des raisons de craindre
pour cette personne-la, et alors, certainement, madame succombera.
Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra
pas.

--Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se
relevent aisement. Je sais des idees pour soutenir bien des faibles.
J'irai lui parler ce matin."

Le bonhomme voulait bien m'en dire plus long, mais je le pris par la
main et lui dis: "Tenez, mon ami, reveillez-moi mon domestique, si
vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un chapeau pour sortir."

J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde a
lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'apercus qu'il
me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jete un long
regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'eveiller.

"Eh bien, lui dis-je, etes-vous fou?

--Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il.

--Ah! c'est different. C'est une position assez triste, mais
respectable, repris-je. J'aurais du vous deviner a cet amour de se
deguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une monomanie. Eh
bien, monsieur, j'ai la une grande armoire vide s'il peut vous etre
agreable d'y entrer."

J'ouvris les deux battants de l'armoire, et le saluai comme
lorsqu'on fait a quelqu'un les honneurs d'une chambre a coucher.

"Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodement; pourtant
j'y ai deja loge six personnes l'une apres l'autre."

C'etait ma foi vrai.

Mon bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout different
de sa premiere facon d'etre. Il se grandit et se mit a son aise: je
vis un beau vieillard, moins voute, plus digne, mais toujours pale.
Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa
s'asseoir et respirer.

"Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et
s'efforcer de reprendre la dignite de son rang, monsieur, je veux
sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je
suis monsieur de Chenier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont
assez mal tourne: ils ont tous deux donne dans la Revolution. L'un est
Representant, j'en gemirai toute ma vie, c'est le plus mauvais; l'aine
est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu degrise, monsieur,
dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on
me l'a coffre, ce pauvre garcon; car il a fait des ecrits bien revolu-
tionnaires et qui ont du plaire a tous ces buveurs de sang...

--Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous
rappeler qu'il y a un de ces buveurs qui m'attend a dejeuner.

--Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'etait seulement en
qualite de Docteur, profession pour laquelle j'ai la plus haute
veneration car, apres les medecins de l'ame, qui sont les pretres et
tous les ecclesiastiques, generalement parlant, je ne veux excepter
aucun des ordres monastiques, certainement les medecins du corps...

--Doivent arriver a temps pour le sauver, interrompis-je encore en
lui secouant le bras pour le reveiller du radotage qui commencait a
l'assoupir; je connais messieurs vos fils...

--Pour abreger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il,
c'est que l'aine, le prisonnier, l'officier, n'est pas poete comme
celui de Charles IX et, par consequent, lorsque je l'aurai tire
d'affaire, comme j'espere, avec votre aide, si vous voulez bien le
permettre, il n'attirera pas les yeux sur lui par une publicite
d'auteur.

--Bien juge, dis-je, prenant mon parti d'ecouter.

--N'est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. Andre a de
l'esprit, du reste, et c'est lui qui a redige la lettre de Louis XVI
a la Convention. Si je me suis travesti, c'est par egard pour vous,
qui frequentez tous ces coquins-la, et pour ne pas vous compromettre.

--L'independance de caractere et le desinteressement ne peuvent
jamais etre compromis, dis-je en passant; allez toujours.

--Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur
militaire, savez-vous qu'il serait affreux de compromettre un galant
homme comme vous, a qui l'on vient demander un service.

--J'ai deja eu l'honneur de vous offrir... repris-je en montrant
mon armoire avec galanterie.

--Ce n'est point la ce qu'il me faut, me dit-il; je ne pretends
point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais.
Nous sommes dans un temps ou il faut se remuer, et je ne crains pas
pour ma vieille tete. Mon pauvre Andre m'inquiete, monsieur; je ne
puis supporter qu'il reste a cette effroyable maison de Saint-Lazare.

--Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a
de mieux a faire.

--J'irai...

--Gardez-vous d'aller. Je parlerai...

--Gardez-vous de parler."

Le pauvre homme se tut tout a coup et joignit les mains entre ses
deux genoux avec une tristesse et une resignation capables
d'attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un
criminel a la question regardait son juge dans quelque bienheureuse
Epoque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une
mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord
du bas en haut par etonnement, puis du haut en bas par affliction.

"Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s'est trompee;
je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun
suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne
vous importunerai plus, citoyen."

Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que
fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et,
jamais, depuis sa creation, le mot de citoyen n'eut un pareil son.
La premiere syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurerent
rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un
marais. Il y avait un mepris, une douleur suffocante, un desespoir si
vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonne, surtout si vous
eussiez vu le bon vieillard se lever peniblement en appuyant ses deux
mains a veines bleues sur ses deux genoux, pour reussir a s'enlever
du fauteuil. Je l'arretai au moment ou il allait arriver a se tenir
debout, et je le replacai doucement sur le coussin.

"Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompe, lui dis-je; vous
etes devant un homme sur, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs
de personne, et j'en ai recu beaucoup, surtout des derniers soupirs,
depuis quelque temps..."

Ma durete le fit tressaillir.

"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout
de celui qui vous doit la vie, et a qui vous pouvez l'oter si vous
continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur,
que dans les tremblements de terre il faut rester en place et
immobile."

Il ne repondit que par un demi-salut de resignation et de politesse
reservee, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse.
Ses yeux etaient plus que baisses et presque fermes quand je
continuai a lui recommander un silence profond et une retraite
absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous
les ages ont leur etourderie, toutes les passions leurs imprudences,
et que l'amour paternel est presque une passion.

J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands
details, que je ne m'avancais pas a ce point aupres de lui, dans une
circonstance aussi grave, sans etre certain du danger qu'il y aurait
a faire la plus legere demarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi,
mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'etait plus avant
que moi dans la confidence des chefs actuels de l'Etat; que j 'avais
souvent profite des moments favorables de leur intimite pour
soustraire quelques tetes humaines a leurs griffes et les faire
glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une
des plus interessantes qui se fut offerte, puisqu'il s'agissait de
son fils aine, intime ami d'une femme que j'avais vu naitre et que je
regardais comme mon enfant, je declarais formellement qu'il fallait
demeurer muet et laisser faire la destinee, comme un pilote sans
boussole et sans etoiles laisse faire le vent quelquefois.--Non!
il est dit qu'il existera toujours des caracteres tellement polis,
uses, enerves et debilites par la civilisation, qu'ils se referment
par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois
le toucher rude.--A present j'avais beau parler, il consentait a
tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce
que je disais; mais je sentais sa politesse a fleur d'eau et un roc
au fond.--C'etait l'entetement des vieillards, ce miserable instinct
d'une volonte myope qui surnage en nous quand toutes nos facultes sont
englouties par le temps, comme un mauvais mat au-dessus d'un vaisseau
submerge.




CHAPITRE XXIII

SUR LES HIEROGLYPHES DU BON CANONNIER


Je passe aussi rapidement d'une idee a l'autre, que l'oeil de la
lumiere a l'ombre. Sitot que je vis mon discours inutile, je me tus.
M. de Chenier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu'a la
porte de l'escalier. La seulement je ne pus m'empecher de lui prendre
la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en
fut emu. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi de
plus entete que la douceur?): "Je suis bien peine de vous avoir
importune de ma demande.

--Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et
que vous prenez un bon conseil pour une defaite. Vous y reflechirez,
j'espere."

Il me salua profondement et sortit. Je revins me preparer a partir,
en haussant les epaules. Un grand corps me ferma le passage de mon
cabinet: c'etait mon canonnier, c'etait Blaireau, reveille aussi bien
qu'il etait en lui. Vous croyez peut-etre qu'il pensait a me servir?
--point;--a ouvrir les portes?--pas le moins du monde;--a s'excuser?
--encore moins. Il avait ote une manche de son habit de canonnier de
Paris, et s'amusait gravement a terminer, de la main droite, avec une
aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait
jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqures, l'enflammait, et
se trouvait tatoue pour toujours. C'est un vieil usage des soldats,
comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empecher de perdre
encore trois minutes a considerer cet original.--Je lui pris le bras:
il se derangea un peu et me l'abandonna avec complaisance et une
satisfaction secrete. Il se regardait le bras avec douceur et vanite.

"Eh! mon garcon, m'ecriai-je, ton bras est un almanach de la cour
et un calendrier republicain."

Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'etait son geste
favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche
par politesse. Cela remplacait chez lui tous les discours inutiles:
c'etait son signe de consentement ou d'embarras, de reflexion ou de
detresse, manie de corps de garde, tic de regiment. Je contemplais
sans opposition ce bras heroique et sentimental.--La derniere
inscription qu'il y avait faite etait un bonnet phrygien, place sur
un coeur, et autour Indivisibilite ou la mort.

"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas federaliste comme les
Girondins."

Il se gratta la tete. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non
plus."

Et il me montrait finement une petite rose dessinee avec soin, a
cote du coeur, sous le bonnet.

"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais
je ne te denoncerai pas a ton capitaine.

--Ah! dame! me dit-il, pour etre canonnier on n'est pas de pierre,
et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son pere est geolier
a Lazare.--Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil.

J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon
profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par megarde. Nous
nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement
tacite.

Je continuai a examiner ses hieroglyphes de caserne avec l'attention
d'un peintre en miniature. Immediatement au-dessus du coeur
republicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu
par un petit blaireau debout, ou, comme on eut dit en langue
heraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caracteres
Honneur a Blaireau, le bourreau des cranes!

Je levai vite la tete, comme on ferait pour voir si un portrait est
ressemblant.

"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique,
mais pour la gloire?"

Un leger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il
me dit paisiblement:

"Oui, oui, c'est moi. Les cranes sont les six maitres d'armes a qui
j'ai fait passer l'arme a gauche.

--Cela veut dire tuer, n'est-ce pas?

--Nous disons ca comme ca", reprit-il avec la meme innocence.

En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, a la maniere
des heros d'Otaiti, avait grave sur son bras jaune, au bout du sabre
du blaireau, six fleurets renverses, qui semblaient l'adorer.

Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis
qu'il faisait quelque difficulte de relever sa manche.

"Oh! ca, me dit-il, c'est quand j'etais recrue ca ne compte plus a
present."

Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et
au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour eternel
a Madeleine!

"Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour
garder ta tete. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien
couverts a la citoyenne Rose.

--Bah! bah! reprit-il d'un air de niaiserie affectee, pourvu que son
pere m'ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet,
c'est tout ce qu'il faut pour..."

Je l'interrompis, afin de n'etre pas force de le questionner.

"Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent
garcon, tu n'as rien fait de mal depuis que je t'ai mis ici; tu ne
commenceras pas a present. Accompagne-moi ce matin ou je vais:
j'aurai peut-etre besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le
chemin, et tu n'entreras dans les maisons que si cela te plait. Que
je te retrouve du moins dans la rue!"

Il s'habilla en baillant encore deux ou trois fois, se frotta les
yeux et me laissa sortir avant lui, tout dispose a me suivre, son
chapeau a trois cornes sur l'oreille et tenant en main une baguette
blanche aussi longue que lui.




CHAPITRE XXIV

LA MAISON LAZARE


Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un
Prieure. Je crois ne me tromper guere en disant qu'on n'acheva de la
batir qu'en 1465, a la place de l'ancien monastere de Saint-Laurent,
dont parle Gregoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au
sixieme livre de son Histoire, chapitre neuvieme. Les rois de France
y faisaient halte deux fois a leur entree a Paris, ils s'y reposaient
a leur sortie, on les y deposait en les portant a Saint-Denis. En
face le Prieure etait, a cet effet, un petit hotel dont il ne reste
pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieure
devint caserne, prison d'Etat et maison de correction pour les
moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour a
tour agrandi, elargi, barricade et verrouille ce batiment sale, ou
tout etait alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut
quelque temps pour me rendre de la place de la Revolution a la rue du
Faubourg-Saint-Denis, ou est situee cette prison. Je la reconnus de
loin a une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouillee de pluie,
attachee a un grand baton noir plante au-dessus de la porte. Sur un
marbre noir, en grosses lettres blanches, etait gravee l'inscription
generale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait
l'epitaphe de toute la nation:

Unite, Indivisibilite de la Republique.
Egalite, Fraternite ou la Mort.

Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis
sur des bancs de chene, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau,
jouaient a la drogue, chantaient la Carmagnole, et otaient la
lanterne d'un reverbere pour la remplacer par un homme qu'on voyait
amene du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le Ca ira!

On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai a
une porte epaisse, placee a droite sous la voute. La porte s'ouvrit
a moitie, comme d'elle-meme, et comme j'hesitais, attendant qu'elle
s'ouvrit tout a fait, la voix du geolier me cria: "Allons donc!
entrez donc!"

Et, des que j'eus mis le pied dans l'interieur, je sentis le
froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer
violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs,
de ses clous epais, de ses garnitures de fer et de ses verrous.

Le geolier riait dans les trois dents qui lui restaient.

Ce vieux coquin etait accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux
qu'on nomme a cremaillere, parce qu'ils ont de chaque cote des crans
de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se
renverse pour servir de lit. La, dormait et veillait, sans se deranger
jamais, l'immobile portier. Sa figure ridee, jaune, ironique, s'avan-
cait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux
jambes passaient a droite et a gauche par-dessus les deux bras du
fauteuil, pour se delasser d'etre assis a la maniere accoutumee, et
il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la
porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans
fatigue.--Je vis derriere son fauteuil une jeune fille debout, les
mains dans les poches de son petit tablier. Elle etait toute ronde,
grasse et fraiche, un petit nez retrousse, des levres d'enfant, de
grosses hanches, des bras blancs, et une proprete rare en cette
maison. Robe d'etoffe rouge relevee dans les poches, et bonnet blanc
orne d'une grande cocarde tricolore.

Je l'avais deja remarquee en passant, mais jamais avec attention.
Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier
Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inne qui
fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on desirait
voir: C'est lui.

Cette belle fille avait un air de bonte et de prestance tout a la
fois, qui faisait, a la voir la, l'effet de redoubler la tristesse du
lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraiche
personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le
thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un
soupir a chaque prisonnier par sa presence, en leur rappelant les
plaines et les bles.

"C'est une cruaute, dis-je en m'arretant, une cruaute veritable que
de montrer cette enfant-la aux detenus."

Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parle grec, et je ne
pretendais pas etre compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus
belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses levres,
qui s'epanouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt.

Le pere grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien.
J'entrai dans les corridors en tatant la pierre avec ma canne devant
mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides
etaient sombres et mal eclairees en plein jour, par des reverberes
rouges et infects.

Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter
Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves
et bien rangees, des murs blanchis, des carreaux laves, de la lumiere,
de l'air, de l'ordre partout. Les geoliers, les guichetiers, les
porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc-
teurs, surveillants, portent uniforme bleu a boutons d'argent, parlent
d'une voix douce, et ne connaissent que par oui-dire leurs anciens
noms, qu'ils trouvent ridicules.

Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait a une grande
cage d'animaux feroces. Il n'existait la que le vieux batiment gris
qu'on y voit encore, bloc enorme et carre. Quatre etages de
prisonniers gemissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on
voyait aux fenetres des grilles, des barreaux enormes, formant en
largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelacant de
si pres la lance et la chaine, que l'air y pouvait a peine penetrer.
Au dedans, trois larges corridors mal eclaires divisaient chaque
etage, coupes eux-memes par quarante portes de loges dignes d'enfermer
des loups, et souvent penetrees d'une odeur de taniere; de lourdes
grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, a
toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrees et grillees,
que l'on nomme guichets, et que les geoliers ouvrent en dehors pour
surprendre et surveiller le prisonnier a toute heure.

Je traversai, en entrant, la grande cour vide ou l'on rangeait
d'ordinaire les terribles chariots destines a emporter des charges de
victimes. Je grimpai sur le perron a demi detruit par lequel elles
descendaient pour monter dans leur derniere voiture.

Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, use par le
frottement des pieds, brise et marque sur les murs, comme s'il s'y
passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau,
d'une mauvaise odeur, en etait le seul meuble. Je ne sais ce qu'on
y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule.

J'arrivai au preau, large et laide cour enchassee dans de hautes
murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut
d'un toit. Une enorme fontaine de pierre est au milieu, quatre
rangees d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur
une croix rouge, rouge d'un rouge de sang.

Deux femmes etaient au pied de ce grand Christ, l'une tres jeune, et
l'autre tres agee. La plus jeune priait a deux genoux, a deux mains,
la tete baissee, et fondant en larmes; elle ressemblait tant a la
belle princesse de Lamballe, que je detournai la tete. Ce souvenir
m'etait odieux.

La plus agee arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied
de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes
ont arrose leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les
pleurs!

Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du
milieu. J'entrai dans les corridors et, a la douzieme loge du rez-de
-chaussee, je m'arretai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut,
mit sa patte grossiere sur la main plus elegante du verrou, et
l'ouvrit.--J'etais chez madame la duchesse de Saint-Aignan.




CHAPITRE XXV

UNE JEUNE MERE


Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j'entendis
un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan etait
surprise, et honteuse de l'etre. Pour moi, je ne fus, etonne que
d'une chose a laquelle je ne pouvais m'accoutumer: c'etait la grace
parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa resignation
douce, sa patience d'ange et sa timidite imposante. Elle se faisait
obeir, les yeux baisses, par un ascendant que je n'ai vu qu'a elle.
Cette fois, elle etait deconcertee de notre entree; mais elle s'en
tira a merveille, et voici comment.

Sa cellule etait petite et brulante, exposee au midi, et thermidor
etait, je vous assure, tout aussi chaud que l'eut ete juillet a sa
place... Madame de Saint-Aignan n'avait d'autre moyen de se garantir
du soleil, qui tombait d'aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de
suspendre a la fenetre un grand chale, le seul, je pense, qu'on lui
eut laisse. Sa robe tres simple etait fort decolletee, ses bras
etaient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal,
mais rien de plus que cela. C'etait peu pour moi, mais beaucoup trop
pour elle. Elle se leva en disant: "Eh! mon Dieu!" et croisa ses
deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l'aurait pu
faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu'au bout des doigts,
et ses yeux se mouillerent un instant.

Ce fut une impression tres passagere. Elle se remit bientot en
voyant que j'etais seul et, jetant sur ses epaules une sorte de
peignoir blanc, elle s'assit sur le bord de son lit pour m'offrir une
chaise de paille, le seul meuble de sa prison.--Je m'apercus alors
qu'un de ses pieds etait nu, et qu'elle tenait a la main un petit bas
de soie noir et brode a jour.

"Bon Dieu! dis-je; si vous m'aviez fait dire un mot de plus...

--La pauvre reine en a fait autant!" dit-elle vivement, et elle
sourit avec une assurance et une dignite charmantes, en levant ses
grands yeux sur moi; mais bientot sa bouche reprit une expression
grave, et je remarquai sur son noble visage une alteration profonde
et nouvelle, ajoutee a sa melancolie accoutumee.

"Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d'une voix
alteree et avec une prononciation saccadee. Depuis que ma grossesse
a ete declaree, grace a vous, et je vous en dois...

--C'est bon, c'est bon, dis-je en l'interrompant a mon tour, par
aversion pour les phrases.

--J'ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des
chariots aujourd'hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal
revolutionnaire."

Ici ses yeux s'attacherent a la fenetre et me parurent un peu egares.

"Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues
ebranlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues
m'ebranle tous les nerfs. Comme ils sont legers et bruyants quand ils
roulent sous la voute en entrant, et comme ils sont lents et lourds
en sortant avec leur charge!--Helas! ils vont venir se remplir
d'hommes, de femmes et d'enfants aujourd'hui, a ce que j'ai entendu
dire. C'est Rose qui l'a dit dans la cour, sous ma fenetre, en
chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien a tous les
prisonniers. Cette pauvre petite!"

Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux
qui s'attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant:

"Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant legerement
le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c'est un moyen
de preserver de l'influence de mes peines et de mes souffrances
l'enfant que je porte dans mon sein. J'ai peur pour lui..."

Elle rougit; mais elle continua malgre la pudeur, et la soumit a
entendre ce qu'elle voulait me dire...

Elle s'animait en parlant.

"Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous etes, vous ne
savez pas ce que c'est que cette fierte et cette crainte que ressent
une femme dans cet etat. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme
pousser aussi loin que moi ces terreurs."

Elle leva les yeux au ciel.

"Mon Dieu! quel effroi divin! quel etonnement toujours nouveau!
Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une ame angelique se
mouvoir dans mon ame troublee, et y vivre d'une vie mysterieuse qui
ne lui sera jamais comptee, excepte par moi qui la partage! Penser
que tout ce qui est agitation pour moi est peut-etre souffrance pour
cette creature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui
etre des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort!
--Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de
mes idees, je me reproche d'aimer comme de hair, de crainte d'etre
emue.--Je me venere, je me redoute comme si j'etais une sainte.
--Voila mon etat."

Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses
deux bras croises sur sa ceinture, qui commencait a peine a s'elargir
depuis deux mois.

"Donnez-moi une idee qui me reste toujours presente la, dans l'esprit,
poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empeche de faire
mal a mon fils."

Ainsi, comme toutes les jeunes meres que j'ai connues, elle disait
d'avance mon fils, par un desir inexplicable et une preference
instinctive. Cela me fit sourire malgre moi.

"Vous avez pitie de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!--Vous
savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de
l'empecher de bondir, de faire tressaillir tout notre etre, de
marquer au front nos enfants pour le moindre de nos desirs.

"Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tete, avec
abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant
jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne
me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu'a cela, je
ne suis rien que la frele coquille qui le conserve, et qui sera
brisee apres qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas
autre chose, monsieur! Croyez-vous... (et elle me prit la main),
croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le
regarder quand il sera ne?--S'ils vont me tuer tout de suite, ce
sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps
de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur
pardonnerai, je crois, tant je desire ce moment-la!"

Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un
respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre.

Elle se mit a sourire avec toute la grace d'une jolie femme de
vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment.

"Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu'il
n'y a qu'a dire: Pourquoi? et que vous allez repondre, vous.
--Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mere qu'elle est
moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins epouse meme,
et moins vaine, moins delicate, et peut-etre moins pensante?--Qu'un
enfant qui n'est rien soit tout!--Que ceux qui vivent soient moins
que lui! c'est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?--Je me
le reproche.

--Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fievre,
vous parlez vite et haut. Calmez-vous.

--Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-la, je ne le nourrirai pas!"

En disant cela, elle me tourna le dos tout d'un coup, et se jeta la
figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se
contraindre devant moi: son coeur debordait.

Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne
cherchait point a se cacher, et j'admirais l'oubli total ou elle
etait de la perte de ses biens, de son rang, des recherches delicates
de la vie. Je retrouvais en elle ce qu'a cette epoque j'eus souvent
occasion d'observer; c'est que ceux qui perdent le plus sont toujours
aussi ceux qui se plaignent le moins.

L'habitude du grand monde et d'une continuelle aisance eleve l'esprit
au-dessus du luxe que l'on voit tous les jours, et ne plus le voir est
a peine une privation. Une education elegante donne le dedain des
souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de pitie, les
soins minutieux et miserables de la vie, apprend a ne compter pour
quelque chose que les peines de l'ame, a voir sans surprise une chute
mesuree d'avance par l'instruction, les meditations religieuses, et
meme toutes les conversations des familles et des salons, et surtout
a se mettre au-dessus de la puissance des evenements par le sentiment
de ce qu'on vaut.

Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignite en
cachant sa tete sur la couverture de laine de son lit de sangle, que
je lui en avais vu lorsqu'elle appuyait son front sur ses meubles de
soie. La dignite devient a la longue une qualite qui passe dans le
sang, et de la dans tous les gestes, qu'elle ennoblit. Il ne serait
venu a la pensee de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux
que jamais en ce moment, c'est-a-dire le joli petit pied nu que j'ai
dit, croise sur l'autre que chaussait un bas de soie noir. Je n'y
pense meme a present que parce qu'il y a des traits caracteristiques
dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s'effacent jamais de ma
memoire. Malgre moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette
attitude.

Comme on ne pleure guere une journee de suite, je regardai mes deux
montres: je vis a l'une dix heures et demie, a l'autre onze heures
precises; je pris le terme moyen, et jugeai qu'il devait etre dix
heures trois quarts. J'avais du temps, et je me mis a considerer la
chambre, et particulierement ma chaise de paille.




CHAPITRE XXVI

UNE CHAISE DE PAILLE


Comme j'etais place de cote sur cette chaise, ayant le dossier sous
mon bras gauche, je ne pus m'empecher de le considerer. Ce dossier
fort large etait devenu noir et luisant, non a force d'etre bruni et
cire, mais par la quantite de mains qui s'y etaient posees, qui
l'avaient frotte dans les crispations de leur desespoir; par la
quantite de pleurs qui avaient humecte le bois, et par les morsures
de la dent meme des prisonniers. Des entailles profondes, de petites
coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des
noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y etaient
graves au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre,
a l'aiguille, a l'epingle.

Ma foi! je devins si attentif a les examiner, que j'en oubliai presque
ma pauvre petite prisonniere. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais
rien a lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui
prouver qu'elle avait tort m'eut ete impossible, et, pour m'attendrir
avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi!

Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma
chaise.

C'etaient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres,
rarement communs, toujours accompagnes d'un sentiment ou d'une idee.
De tous ceux qui avaient ecrit la, pas un n'avait en ce moment sa
tete sur ses epaules. C'etait un album que cette planche! Les
voyageurs qui s'y etaient inscrits etaient tous au seul port ou nous
soyons surs d'arriver, et tous parlaient de leur traversee avec
mepris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie
meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie ou
l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi
dans leurs inscriptions, aucun atheisme non plus; mais quelques elans
de passions cachees, secretes, profondes, indiquees vaguement par le
prisonnier present au prisonnier a venir, dernier legs du mort au
mourant.

Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetieres
(et ceci en etait un) ont l'aspect d'une decoration paienne. Tel est
votre Pere-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui:
"Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussiere des jardins
tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou
corinthien, de petites arcades de fantaisie a mettre sur sa cheminee
comme pendules curieuses; le tout bien badigeonne, marbre, dore,
enjolive, vernisse; avec des grillages tout autour, pareils aux cages
des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi-
francaises de sensiblerie Riccobonienne, tirees des romans qui font
sangloter les portieres et deperir toutes les brodeuses?"

L'Indou sera embarrasse; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni
statues de Wichnou aux trois tetes, aux jambes croisees et aux sept
bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le
turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des
morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la
trouvera pas, ou, la demelant avec peine a quelques detours d'allees,
enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il
comprendra bien que les Chretiens font exception dans ce grand
peuple; il se grattera la tete en la balancant et jouant avec ses
boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur.
Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins
sables, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar-
quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez
pour lui, pour son ame, il vous repondra: "Tres certainement ce peuple
brule ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple
croit qu'apres la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple
a coutume de se rejouir de la mort de ses peres, et de rire sur leurs
cadavres, parce qu'il herite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les
felicite d'etre delivres du travail et de la souffrance. Puisse Siwa,
aux boucles dorees et au col d'azur, adore de tous les lecteurs du
Veda, me preserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil a la fleur
dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !"

Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore
etait tout pareil a nos cimetieres. Une idee religieuse pour mille
indifferentes, une croix sur mille urnes.

J'y lus:

Mourir?--Dormir.
ROUGEOT DE MONTCRIF,
Garde du corps.

Il avait apporte, me dis-je, la moitie d'une idee d'Hamlet. C'est
toujours penser.

Frailty, thy name is woman!
J.F. Gauthier.

A quelle femme pensait celui-la? me demandai-je. C'est bien le moment
de se plaindre de leur fragilite!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite
en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: age de vingt-six
ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait
a Saint-Lazare! Ce fut peut-etre le plus heureux des prisonniers. Il
ne pensait pas a lui-meme. Oh! le bel age ou l'on reve d'amour sous le
couteau!

Plus bas, entoure de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbecile:

Ici a gemi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la
section Brutus, bon patriote, ennemi du Negocantisme, ex-huissier,
ami du Sans-Culottisme. Il ira au neant avec un Republicanisme sans
tache.

Je detournai un moment la tete a demi pour voir si ma douce
prisonniere etait un peu remise de son trouble; mais, comme
j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, decide a
ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs
qu'elle m'avait oublie et je continuai.

Une petite ecriture de femme, bien fine et deliee:

Dieu protege le roi Louis XVII et mes pauvres parents.
MARIE DE SAINT-CHAMANS,
Agee de quinze ans.

Pauvre enfant, j'ai retrouve hier son nom, et vous le montrerai sur
une liste annotee de la main de Robespierre. Il y a en marge:

"Beaucoup prononcee en fanatisme et contre la liberte, quoique tres
jeune."

Quoique tres jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme!

En reflechissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entierement
et toujours abandonnee a son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que
trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et
lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler
et vous raconter.

Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de
timidite a conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on
ne sait par quel chemin revenir d'un eclat de douleur, surtout en
presence des caracteres puissants et contenus, qu'on appelle froids
parce qu'ils renferment des pensees et des sensations hors de la
mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues
ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, a moins que
l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela
m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de
ma chaise et de ceux qui y avaient veille, pleure, blaspheme, prie ou
dormi.




CHAPITRE XXVII

UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT


J'eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur:

Souffre, o Coeur gros de haine, affame de justice;
Toi, Vertu, pleure si je meurs.

Point de signature, et plus bas:

J'ai vu sur d'autres yeux qu'Amour faisait sourire,
Ses doux regards s'attendrir et pleurer;
Et du miel le plus doux que sa bouche respire
Un autre s'enivrer.

Comme j 'approchais minutieusement les yeux de l'ecriture, y portant
aussi la main, je sentis sur mon epaule une main qui n'etait point
pesante. Je me retournai: c'etait la gracieuse prisonniere, le visage
encore humide, les joues moites, les levres humectees, mais ne
pleurant plus. Elle venait a moi, et je sentis, a je ne sais quoi,
que c'etait pour s'arracher du coeur quelque chose de difficile a
dire et que je n'y avais pas voulu prendre.

Il y avait dans ses regards et sa tete penchee quelque chose de
suppliant qui disait tout bas:

"Mais interrogez-moi donc!

--Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en detournant la tete seulement.

--N'effacez pas cette ecriture-la, dit-elle d'une voix douce et
presque musicale, en se penchant tout a fait sur mon epaule. Il etait
dans cette cellule; on l'a transfere dans une autre chambre, dans
l'autre cour. M. de Chenier est tout a fait de nos amis, et je suis
bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me
reste."

Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche
serieuse.

"Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On
ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment.

--Ne furent-ils pas ecrits avant qu'on vous eut separee de M. le duc
de Saint-Aignan?" lui dis-je avec indifference.

Depuis un mois, en effet, son mari avait ete transfere dans le corps
de logis le plus eloigne d'elle.

Elle sourit sans rougir.

"Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour
mademoiselle de Coigny?"

Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon epaule
avec un peu de depit. Elle fit un tour dans la chambre.

"Qui peut, dit-elle, vous faire soupconner cela? Il est vrai que cette
petite est bien coquette; mais c'est une enfant. Et, poursuivit-elle
avec un air de fierte, je ne sais pas comment on peut penser qu'un
homme d'esprit comme M. de Chenier soit occupe d'elle a ce point-la.

--Ah! jeune femme, pensai-je en l'ecoutant, je sais bien ce que tu
veux que l'on te dise; mais j'attendrai. Fais encore un pas vers moi."

Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint a moi comme une
reine.

"J'ai une tres haute idee de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux
vous le prouver en vous confiant cette boite qui renferme un
medaillon precieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde
fois les prisons. Nous fouiller, c'est nous depouiller. Jusqu'a ce
que cette inquietude soit passee, soyez assez bon pour garder ceci.
Je vous le redemanderai quand je me croirai en surete pour tout;
hormis pour la vie, dont je ne parle pas.

--Bien entendu, dis-je.

--Vous etes franc au moins, dit-elle en riant malgre le peu d'envie
qu'elle en eut, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de
me connaitre assez de courage pour qu'on puisse me parler gaiement de
ma mort."

Elle prit sous son chevet une petite boite de maroquin violet, dans
laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la
boite, et, la serrant avec le pouce, je la refermai a dessein. Je
baissais les yeux, je faisais la moue, je balancais la tete d'un air
de president; enfin j'avais l'air doctoral et distrait d'un homme
qui, par delicatesse, ne veut meme pas savoir ce qu'il se charge de
conserver en depot.--Je l'attendais la.

"Mon Dieu, dit-elle, que n'ouvrez-vous cette boite? je vous le
permets.

--Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du
depot ne peut influer sur ma discretion et ma fidelite. Je ne veux
pas savoir ce que renferme la boite."

Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif.

"Ah ca! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystere:
c'est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint-
Aignan, a vingt-sept ans, est a peu pres du meme age que M. de
Chenier. Vous avez pu remarquer qu'ils ont beaucoup d'attachement
l'un pour l'autre. M. de Chenier s'est fait peindre ici: il nous a
fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C'est
un quine a la loterie, mais enfin nous avons promis; et j'ai voulu
garder moi-meme ce portrait, qui certainement serait celui d'un grand
homme si on connaissait les choses qu'il m'a lues.

--Quoi donc?" dis-je d'un air surpris.

Elle fut bien aise de mon etonnement, et prit a son tour un air de
discretion en se reculant un peu.

"Il n'y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses
idees, dit-elle, et j'ai donne ma parole de n'en rien reveler a qui
que ce soit, meme a vous. Ce sont des choses d'un ordre tres eleve.
Il se plait a en causer avec moi.

--Et quelle autre femme pourrait l'entendre?" dis-je en courtisan
veritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m'en
avaient donne des fragments.

Elle me tendit la main: c'etait tout ce qu'elle voulait. Je baisai
le bout effile de ses doigts blancs, et je ne pus empecher mes levres
de dire sur sa main en l'effleurant: "Helas! madame, ne dedaignez
pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant."




CHAPITRE XXVIII

LE REFECTOIRE


On m'avait enferme, selon l'usage, avec la gracieuse prisonniere;
comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un
guichetier cria:

"Berenger, femme Aignan!--Allons! he! au refectoire! Ho he!

--Voila, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire tres
fin, voila mes gens qui m'annoncent que je suis servie."

Je lui donnai le bras, et nous entrames dans une grande salle au rez-
de-chaussee, en baissant la tete pour passer les portes basses et les
guichets.

Une table large et longue, sans linge, chargee de couverts de plomb,
de verres d'etain, de cruches de gres, d'assiettes de faience bleue;
des bancs de bois de chene noir, luisant, use, rocailleux et sentant
le goudron; des pains ronds entasses dans des paniers; des piliers
grossierement tailles posant leurs pieds lourds sur des dalles
fendues, et supportant de leur tete informe un plancher enfume;
autour de la salle, des murs couleur de suie, herisses de piques mal
montees et de fusils rouilles, tout cela eclaire par quatre gros
reverberes a fumee noire, et rempli d'un air de cave humide qui
faisait tousser en entrant voila ce que je trouvai.

Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma resignee
prisonniere en fit autant. Nous vimes, en les ouvrant, un cercle de
quelques personnes qui s'entretenaient a l'ecart. Leur voix douce et
leur ton poli et reserve me firent deviner des gens bien eleves. Ils
me saluerent de leur place et se leverent quand ils apercurent la
duchesse de Saint-Aignan. Nous passames plus loin.

A l'autre bout de la table etait un autre groupe plus nombreux, plus
jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil a
un grand quadrille de la Cour en neglige, le lendemain du bal.
C'etaient des jeunes personnes assises a droite et a gauche de leur
grand'-tante; c'etaient des jeunes gens chuchotant, se parlant a
l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait
des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades,
des pas, des claquements de doigts remplacant castagnettes et
triangles; on s'etait forme en cercle, on regardait quelque chose qui
se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait
d'abord un moment d'attente et de silence, puis un eclat bruyant de
blame ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de
mecontentement, comme apres une scene bonne ou mauvaise. Une tete
s'elevait tout a coup, et tout a coup on ne la voyait plus.

"C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de
la grande table longue et carree.

Madame de Saint-Aignan s'arreta, s'appuya sur la table et quitta mon
bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutume.

"Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me
dit-elle; je les avais tant pries de ne plus recommencer! mais les
concoit-on! C'est d'une durete inouie!--Allez voir cela, je reste
ici."

Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir.

Cela ne me deplut pas tant qu'a elle, moi. J'admirai, au contraire,
ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui,
monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que
l'antiquite, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous
sommes latinistes de pere en fils pendant notre premiere jeunesse, et
nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les memes
images ou ont prie nos peres. Nous avons tous, a l'ecole, crie
miracle sur cette etude de mourir avec grace que faisaient les
esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire la tout
autant, sans pretention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en
disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain.

"A vous, madame de Perigord, dit un jeune homme en habit de soie
bleue rayee de blanc, voyons comment vous monterez.

--Et ce que vous montrerez, dit un autre.

--A l'amende, cria-t-on, voila qui est trop libre et de mauvais ton.

--Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accuse; mais le jeu n'est
pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera
le plus decemment.

--Quel enfantillage! dit une femme fort agreable, d'environ trente
ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux placee.

--Oh! oh! c'est une honte, madame de Perigord, dit une femme; la
liste de nos noms porte Sabine Veriville devant le votre: montez en
Sabine, voyons!

--Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais ou mettre le
pied?" dit la jeune femme embarrassee.

On rit. Chacun s'avanca, chacun se baissa, chacun gesticula, montra,
decrivit:

"Il y a une planche ici.--Non, la.--Haute de trois pieds.--De deux
seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous
trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra."

Nouveau rire.

"Vous gatez le jeu, dit un homme grave, serieusement derange, et
lorgnant les pieds de la jeune femme.

--Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Perigord au
milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine.

--Sur le theatre, interrompit une femme.

--Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa
robe s'elever a plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied.
M'y voila."

En effet, elle avait vole sur la chaise, ou elle resta debout.

On applaudit.

"Et puis apres? dit-elle gaiement.

--Apres? Cela ne vous regarde plus, dit l'un.

--Apres? La bascule, dit un gros guichetier en riant.

--Apres? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de
quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais gout.

--Et plus inutile ", dis-je.

M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le
marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les
deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante-
seize ans, s'avancerent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main a
personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi decemment,
aussi gracieusement, aussi simplement.

"Ah! ah! nous allons voir a presen!" s'ecria-t-on de tous cotes.

Une jeune, tres jeune personne, s'avancait avec l'elegance d'une
fille d'Athenes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en
marchant, a la maniere des enfants, puis s'en apercut, s'efforca
d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les
pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en
bandeaux, rejetes en arriere en couronne, tresses avec une chaine
d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'etait une
mode grecque, qui commencait a remplacer la poudre. Sa taille aurait
pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa
tete, petite, penchee en avant avec grace, comme celle des gazelles
et des cygnes; sa poitrine faible et ses epaules un peu courbees, a
la maniere des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et
longs, tout lui donnait un aspect elegant et interessant a la fois.
Son profil regulier, sa bouche serieuse, ses yeux tout noirs, ses
sourcils severes et arques, comme ceux des Circassiennes, avaient
quelque chose de determine et d'original qui etonnait et charmait la
vue. C'etait mademoiselle de Coigny; c'etait elle que j'avais vue
priant Dieu dans le preau.

Elle avait l'air de penser avec plaisir a tout ce qu'elle faisait,
et non a ceux qui la regardaient faire. Elle s'avanca avec les
etincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela a l'age de seize ou
dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour
ainsi dire innee, electrisait les visages fatigues des prisonniers.
C'etait bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

Son air disait:

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,

et:

L'illusion feconde habite dans mon sein.

Elle allait monter.

"Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je
n'avais pas remarque et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous!
je vous en supplie."

Elle s' arreta, fit un petit mouvement des epaules comme un enfant
qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle
regrettait sa chaise et la regardait de cote.

En ce moment-la quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est la."
Aussitot, avec une vive presence d'esprit et une delicatesse de tres
bonne grace, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma
une petite contredanse pour lui cacher cette singuliere repetition du
drame de la place de la Revolution.

Les femmes allerent la saluer et l'entourerent de maniere a lui
cacher ce jeu, qu'elle haissait et qui pouvait la frapper
dangereusement. C'etaient les egards, les attentions que la jeune
duchesse eut recus a Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En
fermant les yeux, rien n'etait change c'etait un salon.

Je remarquai, a travers ces groupes, la figure pale, un peu usee,
triste et passionnee de ce jeune homme qui errait silencieusement a
travers tout le monde, la tete basse et les bras croises. Il avait
quitte sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait a grands pas,
rodant autour des piliers et lancant sur les murailles et les
barreaux de fer les regards d'un lion enferme. Il y avait dans son
costume, dans cet habit gris taille en uniforme, dans ce col noir et
ce gilet croise, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs
et plats, yeux noirs, tout etait tres ressemblant. C'etait le
portrait que j'avais sur moi, c'etait Andre Chenier. Je ne l'avais
pas encore vu.

Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l'un de l'autre. Elle l'appela,
il vint s'asseoir pres d'elle; il lui prit la main avec vitesse, la
baisa sans rien dire, et se mit a regarder partout avec agitation. De
ce moment aussi, elle ne nous repondit plus, et suivit ses yeux avec
inquietude.

Nous formions un petit groupe dans l'ombre, au milieu de la foule
qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s'eloigna de nous
peu a peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous evitait.
Nous etions assis tous trois sur le banc de bois de chene, tournant
le dos a la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre
nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu'elle
ne voulait pas parler la premiere. Andre de Chenier, qui ne voulait
pas non plus lui parler de choses indifferentes, s'avanca vers moi,
par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la
parole.

"N'est-ce pas un adoucissement a la prison que cette reunion au
refectoire?

--Cela rejouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, excepte moi,
dit-il avec tristesse; je m'en defie, j'y sens quelque chose de
funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs."

Je baissai la tete. J'etais de son avis et ne voulais pas le dire.

"Allons, ne m'effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j'ai
assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende
pas dire d'imprudences."

Et, se penchant a mon oreille, elle ajouta a demi-voix:

"Il y a ici des espions partout, empechez-le de se compromettre; je
ne puis en venir a bout, il me fait trembler pour lui, tous les
jours, par ses acces de mauvaise humeur."

Je levai les yeux au ciel involontairement et sans repondre. Il y
eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme!
pensais-je; qu'elles sont donc belles et riantes ces illusions dorees
dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois a tes cotes, dans
cette triste maison d'ou l'on enleve chaque jour une fournee de
malheureux.

Andre Chenier (puisque son nom est demeure ainsi faconne par la voix
publique, et ce qu'elle fait est immuable) me regarda et pencha la
tete de cote avec pitie et attendrissement. Je compris ce geste, et
il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu
comme les paroles.--Je suis certain qu'il eut signe la traduction
que je fis interieurement de ce signe:

"Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me
compromettre!"

Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande
devant une personne d'esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le
parti de rester dans les idees tracees, mais de les rendre generales.

"J'ai toujours pense, dis-je a Andre Chenier que les Poetes avaient
des revelations de l'avenir."

D'abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut
qu'un eclair; il me regarda ensuite avec defiance.

"Pensez-vous ce que vous dites la? me dit-il; moi, je ne sais jamais
si les gens du monde parlent serieusement ou non car le mal francais,
c'est le persiflage.

--Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je
parle toujours serieusement.

--Eh bien, reprit-il, je vous avoue naivement que j'y crois. Il est
rare que ma premiere impression, mon premier coup d'oeil, mon premier
pressentiment, m'aient trompe.

--Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s'efforcant de
sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez devine
que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la
chaise?"

Je fus surpris moi-meme de cette promptitude d'un coup d'oeil
feminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l'anime.

Un salon, avec ses rivalites, ses coteries, ses lectures, ses
futilites, ses pretentions, ses graces et ses defauts, son elevation
et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s'etait forme
dans cette prison, comme, sur un marais dont l'eau est verdatre et
croupie, se forme lentement une petite ile de fleurs que le moindre
vent submergera.

Andre Chenier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait
pas les autres detenus. La plus grande partie des hommes s'accoutume
a l'oubli du peril, et y prend position comme les habitants du Vesuve
dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s'etourdissaient sur le
sort de leurs compagnons enleves successivement; peut-etre etaient-
ils relaches, peut-etre etaient-ils mieux a la Conciergerie; puis ils
avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d'abord, ensuite par
habitude; puis, n'y pensant plus, ils s'etaient mis a songer a autre
chose et a recommencer la vie, et leur vie elegante, avec son
langage, ses qualites et ses defauts.

"Ah, j'esperais bien, dit Andre Chenier avec un ton grave et prenant
dans ses deux mains l'une des mains de madame de Saint-Aignan,
j'esperais bien que nous vous avions cache ce cruel jeu. Je craignais
qu'il ne se prolongeat, c'etait la mon inquietude. Et cette belle
enfant...

--Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main
vivement; elle a sur votre esprit plus d'influence que vous ne le
croyez vous-meme, elle vous fait dire mille imprudences avec son
etourderie, et elle est d'une coquetterie qui serait bien effrayante
pour sa mere, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec
tous ces hommes."

En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous etourdiment,
entre deux hommes a qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses
propos; d'autres la suivaient, ou la precedaient en marchant a
reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds,
s'avancait en cadence et comme pour se preparer a danser, et dit en
passant a M. de Trudaine, comme une suite de conversation.

"... Puisqu'il n'y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de
mourir, je trouve tres naturel que les hommes meurent tres
humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours..."


Andre de Chenier continuait de parler; mais, comme il rougit et se
mordit les levres, je vis qu'il avait entendu, et que la jeune
captive savait se venger surement d'une conversation qu'elle trouvait
trop intime.

Et pourtant, avec une delicatesse de femme, madame de Saint-Aignan
lui parlait haut, de peur qu'il n'entendit, de peur qu'il ne prit le
reproche pour lui, de peur qu'il ne fut pique d'honneur et ne se
laissat emporter a d'imprudents propos.

Je voyais s'approcher de nous de mauvaises figures qui rodaient
derriere les piliers; je voulus couper court a tout ce petit manege
qui me donnait de l'humeur, a moi qui venais du dehors et voyais
mieux qu'eux tous l'ensemble de leur situation.

"J'ai vu monsieur votre pere ce matin", dis-je brusquement a Chenier.

Il recula d'etonnement.

"Monsieur, me dit-il, je l'ai vu aussi a dix heures.

--Il sortait de chez moi, m'ecriai-je; que vous a-t-il dit?

--Quoi! dit Andre Chenier en se levant, c'est Monsieur qui..."

Le reste fut dit a l'oreille de sa belle voisine.

Je devinai quelles preventions ce pauvre homme avait donnees a son
fils contre moi.

Tout a coup Andre se leva, marcha vivement, revint, et, se placant
debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit
d'une voix haute et violente:

"Puisque vous connaissez ces miserables qui nous deciment, citoyen,
vous pouvez leur repeter de ma part tout ce qui m'a fait arreter et
conduire ici, tout ce que j'ai dit dans le Journal de Paris, et ce
que j'ai crie aux oreilles de ces sbires deguenilles qui venaient
arreter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j'ai ecrit la,
la...

--Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arretant
son bras. Il tira, malgre elle, un papier de sa poche, et le montra
en frappant dessus.

"Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu'il est
ecrit que jamais une epee n'etincellera dans mes mains, il me reste
ma plume, mon cher tresor; que, si je vis un jour encore, ce sera
pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra
bientot, pour hater le triple fouet deja leve sur ces triumvirs, et
que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi,
qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis
au peuple-roi."

Aux eclats de sa voix, les prisonniers s'etaient assembles autour de
lui, comme autour du belier les moutons du troupeau malheureux auquel
il les comparait. Un incroyable changement s'etait fait en lui. Il me
parut avoir grandi tout a coup; l'indignation avait double ses yeux
et ses regards: il etait beau.

Je me tournai du cote de M. de Lagarde, officier aux gardes-
francaises. "Le sang est trop ardent aux veines de cette famille,
dis-je; je ne puis reussir a l'empecher de couler."

En meme temps je me levai en haussant les epaules et me retirai a
quelques pas.

Le mot de reussir l'avait sans doute frappe, car il se tut sur-le-
champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les levres. Madame
de Saint-Aignan n'avait cesse de le regarder comme on regarderait une
eruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer.

Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait ete colonel du regiment
de Beauce, vint lui taper sur l'epaule.

"Eh bien, lui dit-il, tu te faches encore contre cette canaille
regnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu'a ce que
le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite."

La-dessus il fit une pirouette, et se mit a table en fredonnant: La
vie est un voyage.

Une crecelle bruyante annonca le moment du dejeuner. Une sorte de
poissarde, qu'on nommait, je crois, la femme Seme, vint s'etablir au
milieu de la table pour en faire les honneurs: c'etait la femelle de
l'animal appele geolier, accroupi a la porte d'entree.

Les prisonniers de cette partie du batiment se mirent a table: ils
etaient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Des
qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regarderent et
devinrent tristes. Leurs figures, eclairees par les quatre gros
reverberes rouges et enfumes, avaient des reflets lugubres comme ceux
des mineurs dans leurs souterrains ou des damnes dans leurs cavernes.
La rougeur etait noire, la paleur etait enflammee, la fraicheur etait
bleuatre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent
particulieres et a demi-voix.

Debout derriere ces convives s'etaient ranges des guichetiers, des
porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui
venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et
trainant leurs enfants, avaient eu le privilege d'assister a cette
fete d'un gout tout democratique. J'eus la revelation de leur entree
par une odeur de poisson qui se repandit et empecha quelques femmes
de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'egout.

Ces gracieux spectateurs avaient a la fois l'air farouche et hebete:
ils semblaient s'etre attendus a autre chose qu'a ces conversations
paisibles, a ces apartes decents, que les gens bien eleves ont a
table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le
poing, ils ne savaient que dire. Ils garderent un silence idiot, et
quelques-uns se cacherent en reconnaissant a cette table ceux dont
ils avaient servi et vole les cuisiniers.

Mademoiselle de Coigny s'etait fait un rempart de cinq ou six jeunes
gens qui s'etaient places en cercle autour d'elle pour la garantir du
souffle de ces harengeres, et, prenant un bouillon debout, comme elle
aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air
accoutume d'insouciance et de hauteur.

Madame de Saint-Aignan ne dejeunait pas, elle grondait Andre
Chenier, et je vis qu'elle me montrait a plusieurs reprises, comme
pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort deplacee avec un de
ses amis. Il froncait le sourcil et baissait la tete avec un air de
douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je
revins.

"Voici M. de Chenier, me dit-elle, qui pretend que la douceur et le
silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptomes. Empechez-le
donc de tomber dans ses acces de colere."

Ses yeux etaient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous
rapprocher. Andre Chenier l'y aida avec grace et me dit le premier,
avec assez d'enjouement:

"Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et
que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je
me repens de l'avoir critique car il avait bien raison de nous
predire le regne des portefaix. Cette commission vous est, j'espere,
moins desagreable que l'autre.--Que voulez-vous! la prison n'adoucit
pas le caractere."

Il me tendit la main et, a la maniere dont je la serrai, il me
sentit son ami.

En ce moment meme, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler
les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes.
Tout se tut. C'etait le roulement des chariots. Leur son etait connu,
comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois
entendu; leur son n'etait pas celui des roues ordinaires, il avait
quelque chose du grincement des chaines rouillees et du bruit de la
derniere pelletee de terre sur nos bieres. Leur son me fit mal a la
plante des pieds.

"He! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossiere voix de la femme
Seme.

Ni mouvement ni reponse.--Nos bras etaient restes dans la position
ou les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions a ces
familles etouffees de Pompei et d'Herculanum que l'on trouva dans
l'attitude ou la mort les avait surprises.

La Seme avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de
couteaux, rien ne remuait, tant etait grand l'etonnement de cette
cruaute. Leur avoir donne un jour de reunion a table, leur avoir
permis des embrassements et des epanchements de quelques heures, leur
avoir laisse oublier la tristesse, les miseres d'une prison solitaire,
leur avoir laisse gouter la confidence, savourer l'amitie, l'esprit et
meme un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre a tous
la mort de chacun!--Oh! c'etait trop! c'etait vraiment la un jeu
d'hyenes affamees ou de jacobins hydrophobes.

Les grandes portes du refectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent
trois commissaires en habits sales et longs, en bottes a revers, en
echarpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits a bonnets
rouges, armes de longues piques. Ils se ruerent en avant avec des
cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand
spectacle. Ce qu'ils virent les arreta tout court, et les egorges
deconcerterent encore les egorgeurs par leur contenance; car leur
surprise ne dura qu'un instant, l'exces du mepris leur vint donner a
tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de
leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs
regards se portaient avec fermete et curiosite meme sur celui des
commissaires qui s'approcha, un papier a la main, pour faire une
lecture. C'etait un appel nominal. Des qu'un nom etait prononce, deux
hommes s'avancaient et enlevaient de sa place le prisonnier designe.
Il etait remis aux gendarmes a cheval au dehors, et on le chargeait
sur un des chariots. L'accusation etait d'avoir conspire dans la
prison contre le peuple et d'avoir projete l'assassinat des
representants et du comite de salut public. La premiere personne
accusee fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre,
madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut
debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus
proches lui baiserent la main. Personne ne pleura, car, a cette
epoque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en
disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font".
Un morne silence regnait dans la salle.

On entendit au dehors des huees feroces qui annoncerent qu'elle
paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les
fenetres et les murs, lancees sans doute contre la premiere
prisonniere. Au milieu de ce bruit, je distinguai meme l'explosion
d'une arme a feu. Quelquefois la gendarmerie etait obligee de
resister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie.

L'appel continua. Le deuxieme nom fut celui d'un jeune homme de
vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de
son nom, lequel etait accuse d'avoir un fils emigre qui portait les
armes contre la patrie. L'accuse n'etait meme pas marie. Il eclata de
rire a cette lecture, serra la main a ses amis et partit.--Memes cris
au dehors.

Meme silence a la table sinistre d'ou l'on arrachait les assistants
un a un; ils attendaient a leur poste comme des soldats attendent le
boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son
couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux
voisins en souriant amerement.

Andre Chenier etait reste debout pres de madame de Saint-Aignan, et
j'etais pres d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menace de
naufrage, l'equipage se presse spontanement autour de l'homme qu'on
sait le plus puissant en genie et en fermete, les prisonniers
s'etaient d'eux-memes groupes autour de ce jeune homme. Il restait
les bras croises et les yeux eleves au ciel, comme pour se demander
s'il etait possible que le ciel souffrit de telles choses, a moins
que le ciel ne fut vide.

Mademoiselle de Coigny voyait, a chaque appel, se retirer un de ses
gardiens, et peu a peu elle se trouva presque seule a l'autre bout de
la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui
devenait deserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'ou
nous etions et s'assit a notre ombre, comme une pauvre enfant
delaissee qu'elle etait. Son noble visage avait conserve sa fierte;
mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient
comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui
tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes
malgre elle.

La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet
homme prolongeait le supplice par son affectation a prononcer
lentement et a suspendre longtemps les noms de bapteme, syllabe par
syllabe puis il laissait tout a coup tomber le nom de famille comme
une hache sur le cou.

Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui etait le
signal des huees prolongees.--Il etait rouge de vin et ne me parut pas
solide sur ses jambes.

Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tete de femme qui
s'avancait a sa droite dans la foule et presque sous son bras, et,
fort au-dessus de cette tete, une longue figure d'homme qui lisait
facilement d'en haut. C'etait Rose d'un cote, et de l'autre mon
canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les
commeres de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la detestai
profondement. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence
ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande
consideration parmi les gens a pique et a bonnet qui l'environnaient.
La liste que tenait le commissaire etait composee de plusieurs
papiers mal griffonnes, et que ce digne agent ne savait pas mieux
lire qu'on n'avait su les ecrire. Blaireau s'avanca avec zele, comme
pour l'aider, et lui prit par egard son chapeau, qui le genait. Je
crus m'apercevoir qu'en meme temps Rose ramassait quelque papier par
terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre etait si noire dans
cette partie du refectoire, que je ne fus pas sur de ce que j'avais
vu.

La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants memes, se
levaient et passaient comme des ombres. La table etait presque vide,
et devenait enorme et sinistre par tous les convives absents. Trente-
cinq venaient de passer les quinze qui restaient, dissemines un a un,
deux a deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient a des
arbres oublies dans l'abattis d'une foret. Tout a coup le commissaire
se tut. Il etait au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour
ma part, un soupir de soulagement.

Andre Chenier dit: "Continuez donc, je suis la."

Le commissaire le regarda d'un oeil hebete. Il chercha dans son
chapeau, dans ses poches, a sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit
qu'on appelat l'huissier du tribunal revolutionnaire. Cet huissier
vint. Nous etions en suspens. L'huissier etait un homme pale et
triste comme les cochers du corbillard.

"Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n'as pas
toute la fournee, tant pis pour toi.

--Ah! dit le commissaire trouble, il y a encore Beauvilliers Saint-
Aignan, ex-duc, age de vingt-sept ans..."

Il allait repeter tout le signalement, lorsque l'autre l'interrompit
en lui disant qu'il se trompait de logement et qu'il avait trop bu.
En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le
second batiment avec le premier, ou la jeune femme avait ete laissee
seule depuis un mois. La-dessus ils sortirent, l'un en menacant,
l'autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie
retentit au dehors et eclata par des coups de pierres et de baton.

Les portes refermees, je regardai la salle deserte, et je vis que
madame de Saint-Aignan ne quittait pas l'attitude qu'elle avait prise
pendant la derniere lecture: ses bras appuyes sur la table, sa tete
sur ses bras.--Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux
humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. Andre Chenier me
dit tout bas en designant la jeune duchesse

"J'espere qu'elle n'a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons
pas, laissons-la pleurer.

--Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frere, qu'on accuse
d'indifference, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez ete
arrete sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom
n'est sur aucune liste. Si on le prononcait, ce serait l'y faire
inscrire. C'est un temps a passer, votre frere le sait.

--Oh! mon frere!" dit-il. Et il secoua longtemps la tete en la
baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule
fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir.

Il sortit de la brusquement.

"Mon pere n'est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s'expose, lui.
Il est alle ce matin lui-meme chez Robespierre demander ma liberte.

--Ah! grand Dieu! m'ecriai-je en frappant des mains, je m'en doutais."

Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras.

"Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance."

En effet, madame de Saint-Aignan etait evanouie.

Mademoiselle de Coigny s'empressa. Deux femmes qui restaient encore
vinrent les aider. La geoliere meme s'en mela, pour un louis que je
lui glissai. Elle commencait a revenir. Le temps pressait. Je partis
sans dire adieu a personne et laissant tout le monde mecontent de
moi, comme cela m'arrive partout et toujours. Le dernier mot que
j'entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d'un air de
pitie forcee et un peu maligne a la petite baronne de Soyecourt:

"Ce pauvre monsieur Chenier! que je le plains d'etre si devoue a une
femme mariee et si profondement attachee a son mari et a ses devoirs!"




CHAPITRE XXIX

LE CAISSON


Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emporte
par la crainte d'arriver trop tard et un peu par la pente de la rue.
Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu'ils
venaient de voir. Je les resserrais en mon ame, je les resumais, je
les placais entre le point de vue et le point de distance. Je
commencai sur eux ce travail d'optique philosophique auquel je
soumets toute la vie. J'allais vite, ma tete et ma canne en avant.
Les verres de mon optique etaient arranges. Mon idee generale
enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que
j'y rangeais avec un ordre severe. Je construisais interieurement un
admirable systeme sur les voies de la Providence qui avait reserve un
poete pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la
terre fut entierement accomplie; que son coeur ne fut pas dechire par
la mort de l'une de ces faibles femmes, toutes deux enivrees de sa
poesie, eclairees de sa lumiere, animees par son souffle, emues par
sa voix, dominees par son regard, et dont l'une etait aimee, dont
l'autre le serait peut-etre un jour. Je sentais que c'etait beaucoup
d'avoir gagne une journee dans ces temps de meurtre, et je calculais
les chances du renversement du triumvirat et du comite de salut
public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien
pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande
gouvernante. De quoi s'agissait-il? De les faire oublier. Nous
etions au 5 thermidor. Je reussirais bien a occuper d'autre chose que
d'eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire
croire qu'il etait plus mal encore, pour le ramener a lui-meme. Il
s'agissait, pour tout cela, d'arriver a temps.

Je cherchais inutilement une voiture des yeux.

Il y en avait peu dans les rues, cette annee-la. Malheur a qui eut
ose s'y faire rouler sur le pave brulant de l'an II de la republique!
Cependant j'entendis derriere moi le bruit de deux chevaux et de
quatre roues qui me suivaient et s'arreterent. Je me retournai, et je
vis planer au-dessus de ma tete la benigne figure de Blaireau.

"O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante,
figure desoeuvree, figure jaune! que me veux-tu? m'ecriai-je.

--Pardon si je vous derange, me dit-il en ricanant, mais j'ai la un
petit papier pour vous. C'est la citoyenne Rose qui l'a trouve, comme
ca, sous son pied."

Et il s'amusait, en parlant, a frotter son grand soulier dans le
ruisseau.

Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec
l'epouvante si grande du danger passe:

"Suite:

"C.-L.-S. Soyecourt, agee de trente ans, nee a Paris, ex-baronne,
veuve d'Inisdal, rue du Petit-Vaugirard.

"F.-C.-L. Maille, age de dix-sept ans, fils de l'ex-vicomte.

"Andre Chenier, age de trente et un ans, ne a Constantinople, homme
de lettres, rue de Clery.

"Crequy de Montmorency, age de soixante ans, ne a Chitzlembert, en
Allemagne, ex-noble.

"M. Berenger, agee de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint-
Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain.

"L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, epicier, rue Mouffetard.

"F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l'ex-noble du nom, rue
de l'Universite.

"C-J. Dorival, ex-ermite."

Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c'etait le reste
de la liste, c'etait la liste perdue, la liste que l'imbecile
commissaire avait cherchee dans son chapeau d'ivrogne.

Je la dechirai, je la broyai, je la mis en mille pieces entre mes
doigts, et je mangeai les pieces entre mes dents. Ensuite, regardant
mon grand canonnier, je lui serrai la main avec... oui, ma foi, je
puis le dire, oui, vraiment, avec... attendrissement.

--Bah! dit Stello en se frottant les yeux.

--Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tete comme
un grand niais desoeuvre, et me dit en ayant l'air de s'eveiller:

"C'est drole! il parait que l'huissier, le grand pale, s'est fache
contre le commissaire, le gros rouge, et l'a mis dans sa charrette a
la place des autres detenus. C'est drole!

--Un mort supplementaire! c'est juste, dis-je. Ou vas-tu?

--Ah! je conduis ce caisson-la au Champ de Mars.

--Tu me meneras bien, dis-je, rue Saint-Honore?

--Ah! mon Dieu! montez! Qu'est-ce que ca me fait? Aujourd'hui
le roi n'est pas...

C'etait son mot; mais il ne l'acheva pas et se mordit la bouche.

Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau
retourna, en boitant, au caisson, en ota la poussiere avec la manche
de son habit, commenca par monter et se placer dessus a cheval, me
tendit la main, me mit derriere lui en croupe sur le caisson, et nous
partimes au galop.

J'arrivai en dix minutes rue Saint-Honore, chez Robespierre, et je
ne comprends pas encore comment il s'est fait que je n'y sois pas
arrive ecartele.




CHAPITRE XXX

LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT


Dans cette maison grise ou j'allais entrer, maison d'un menuisier
nomme Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison tres simple
d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps,
et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la
demeure du maitre passager de la France, si ce n'etait l'abandon meme
dans lequel elle semblait etre. Tous les volets en etaient fermes du
haut en bas. La porte cochere fermee, les persiennes de tous les
etages fermees. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison.
Elle semblait aveugle et muette.

Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours a
Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se
parlaient a l'oreille. De temps a autre, la porte s'ouvrait pour
laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent
femelle). Alors les groupes se separaient et les parleurs rentraient
vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au
pas devant la porte. On avait jete de la paille sur le pave. On eut
dit que la peste y etait.

Aussitot que j'eus pose la main sur le marteau, la porte fut ouverte
et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne fut
retombe trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'etait
pas venu un vieillard de telle et telle facon, decrivant M. de
Chenier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une
promptitude de comedien. Il secoua la tete negativement.

"Je n'ai pas vu ca", me dit-il.

J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont
venus ce matin."--Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai
en tous sens.

"Je n'ai pas vu ca.

Voila tout ce que j'en pus tirer. Un petit garcon deguenille se
cachait derriere lui, et s'amusait a jeter des cailloux sur mes bas
de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoye a son air mechant. Je
montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs
etaient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans
trouver personne. Dans la quatrieme seulement, deux negres assis et
deux secretaires ecrivant eternellement sans lever la tete. Je jetai
un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait la
terriblement de listes nominales. Cela me fit mal a la plante des
pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots.

Je fus introduit en silence, apres avoir marche silencieusement sur
un tapis silencieux aussi, quoique fort use.

La chambre etait eclairee par un jour blafard et triste. Elle
donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en
attenuaient encore la lumiere, en assourdissaient l'air, en
epaississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frappe de
soleil, eclairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir
vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la
journee etait assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre
faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite
cuiller d'argent.

Vous pouvez tres bien vous representer Robespierre. On voit beaucoup
d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractere de
visage n'apportait l'emotion avec sa presence. Il avait trente-cinq
ans, la figure ecrasee entre le front et le menton, comme si deux
mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce
visage etait d'une paleur de papier, mate et comme platree. La grele
de la petite verole y etait profondement empreinte. Le sang ni la
bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, eteints, ne
regardaient jamais en face, et un clignotement perpetuel et
deplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes
vertes ne les cachaient pas entierement. Sa bouche etait contractee
convulsivement par une sorte de grimace souriante, pincee et ridee,
qui le fit comparer par Mirabeau a un chat qui a bu du vinaigre. Sa
chevelure etait pimpante, pompeuse et pretentieuse. Ses doigts, ses
epaules, son cou, etaient continuellement et involontairement
crispes, secoues et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses
et irritees venaient le saisir. Il etait habille des le matin, et je
ne le surpris jamais en neglige. Ce jour-la, un habit de soie jaune
rayee de blanc, une veste a fleurs, un jabot, des bas de soie blancs,
des souliers a boucles, lui donnaient un air fort galant.

Il se leva avec sa politesse accoutumee, et fit deux pas vers moi,
en otant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il
me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main.

Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et,
relevant ses manchettes, je lui tatai le pouls.

"De la fievre, dis-je.

--Cela n'est pas impossible" dit-il en pincant les levres. Et il se
leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme
et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit.

"Mettez-vous la, dit-il, citoyen, et ecoutez cela. N'est-ce pas
etrange?"

A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes.

"N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui
me fait insulter dans ses papiers!"

Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues
colonnes.

"Voila une fausse colere, me dis-je; mettons-nous en garde."

Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne
peuvent supposer la liberte nulle part. C'est une chose humiliante
pour l'humanite. Voyez cette expression repetee a chaque page. Quelle
affectation!"

Et il jeta devant moi la gazette.

"Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indique, voyez:
Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armees!
comme si j'etais roi, moi! comme si la France etait Robespierre! comme
si tout venait de moi et retournait a moi! Les troupes de Robespierre!
Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?"

Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes
vertes pour m'observer en dessous:

"J'espere qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions?
Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?--Cela se dit-il dans
la rue?--Non! c'est Pitt lui-meme qui dicte cette opinion injurieuse
pour moi!--Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les
contre-revolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hebertistes
qui restent encore a la Convention; les fripons comme l'Hermina, que
je denoncerai a la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des
conspirateurs qui veulent me faire hair par le peuple, parce qu'ils
savent la purete de mon civisme et que je denonce leurs vices tous les
jours; des Verres, des Catilina, qui n'ont cesse d'attaquer le gouver-
nement republicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.--Ces animaux
immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre
une couronne sur la tete! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un
jour? Il est dur qu'ils soient obeis ici par de faux republicains, par
des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.--Il y a six semaines
que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au
Comite de salut public. Ou donc est ma dictature? N'importe! La
coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop
incommode et trop integre. Cette coalition a commence des le moment de
la naissance du gouvernement. Elle reunit tous les fripons et les
scelerats. Elle a ose faire publier dans les rues que j'etais arrete.
Tue! oui; mais arrete? je ne le serai pas.--Cette coalition a dit
toutes les absurdites; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie,
parce qu'il est ne noble.--Eh! qu'importe comment il est ne, s'il vit
et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a propose et
fait passer a la Convention le decret du bannissement des ex-nobles,
en les declarant ennemis irreconciliables de la Revolution? Cette
coalition a voulu ridiculiser la fete de l'etre supreme et l'histoire
de Catherine Theos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes
les morts, ressuscite tous les stratagemes des Brissotins: ce que j'ai
dit le jour de la fete valait cependant mieux que les doctrines de
Chaumette et de Fouche, n'est-ce pas?

Je fis un signe de tete; il continua.

"Je veux, moi, qu'on ote des tombeaux leur maxime impie que la mort
est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de
l'immortalite."

Je vis dans ces phrases le prelude d'un discours prochain. Il en
essayait les accords sur moi dans la conversation, a la facon de bien
des discoureurs de ma connaissance.

Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaca sur son
bureau avec un air d'orateur a la tribune; et, comme je n'avais pas
repondu a son idee, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui
fallait absolument reponse et flatterie.

"Je sais que vous etes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien
des choses des hommes d'autrefois. Mais vous etes pur, c'est beaucoup.
Je suis bien sur au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le
Despotisme militaire; et, si l'on ne m'ecoute pas, vous le verrez
arriver: il prendra les renes de la Revolution si je les laisse
flotter, et renversera la representation avilie.

--Ceci me parait tres juste, citoyen", repondis-je. En effet, ce
n'etait pas si mal, et c'etait prophetique.

Il fit encore son sourire de chat.

"Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, a moi, j'en suis sur,
hein?"

Je dis en grimacant aussi: "Eh!... mais!..." avec tout le vague qu'on
peut mettre dans ces mots flottants.

"Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre egal,
qui y serait arrive par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une
crainte, celle d'etre souille par le voisinage impur des hommes pervers
qui s'introduisent parmi les sinceres amis de l'humanite."

Il caressait de la langue et des levres cette jolie petite longue
phrase comme un miel delicieux.

"Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins a present, n'est-ce
pas? On ne vous coudoie guere."

Il se pinca les levres, et placa ses lunettes vertes droit sur les
yeux pour cacher le regard.

"Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps.
Mais je n'en suis pas moins calomnie."

Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un
papier. J'ai appris cinq jours apres que ce papier etait une liste de
guillotine, et ce quelque chose... mon nom.

Il sourit, et se pencha en arriere.

"Helas! oui, calomnie, poursuivit-il car, a parler sans plaisanterie,
je n'aime que l'egalite, comme vous le savez, et vous devez le voir
plus que jamais a l'indignation que m'inspirent ces papiers emanes
des arsenaux de la tyrannie."

Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais;
mais je remarquai bien qu'il se gardait de les dechirer.

"Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d'une fois, et
tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les
troupes de Robespierre!"

Apres sa petite comedie et la mienne, il se leva et marcha dans sa
chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses epaules et son cou.

Je me levai et marchai a cote de lui.

"Je voudrais vous donner ceci a lire avant de vous parler de ma
sante, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amitie
pour l'auteur. C'est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je
l'attends ce matin; nous en causerons. Il doit etre arrive a Paris a
present, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez-
vous, et lisez ceci. Je reviendrai."

Il me donna un gros cahier charge d'une ecriture hardie et hatee, et
sortit brusquement, comme s'il se fut enfui. Je tenais le cahier,
mais je regardais la porte par laquelle il etait sorti, et je
reflechissais a lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd'hui je
le voyais etrangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose
ou craignait quelque entreprise. J'entrevis, dans la chambre ou il
passait, des figures d'agents secrets que j 'avais vues plusieurs
fois a ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui
montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrivee. Les voix
etaient tres basses. J'essayai d'entendre, mais vainement, et je
renoncai a ecouter. J'avoue que j'etais plus pres de la crainte que
de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par ou j'etais entre;
mais, soit meprise, soit precaution, on avait ferme la porte sur moi:
j'etais enferme.

Quand une chose est decidee, je n'y pense plus. Je m'assis, et je
parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m'avait laisse en tete
a tete.




CHAPITRE XXXI

UN LEGISLATEUR


Ce n'etait rien moins, monsieur, que des institutions immuables,
eternelles, qu'il s'agissait de donner a la France, et lestement
preparees pour elle par le citoyen Saint-Just, age de vingt-six ans.

Je lus d'abord avec distraction; puis les idees me monterent aux
yeux, et je fus stupefait de ce que je voyais.

"O naif massacreur! o candide bourreau! m'ecriai-je involontairement,
que tu es un charmant enfant! Eh! d'ou viens-tu, beau berger? serait-ce
pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chevres, o Alexis?"

Et en parlant ainsi je lisais:

"On laisse les enfants a la nature.

"Les enfants sont vetus de toile en toutes les saisons.

"Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits,
de legumes et de laitage.

"Les hommes qui auront vecu sans reproche porteront une echarpe
blanche a soixante ans.

"L'homme et la femme qui s'aiment sont epoux.

"S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement
secret.

"Tout homme age de vingt et un ans est tenu de declarer dans le
temple quels sont ses amis.

"Les amis porteront le deuil l'un de l'autre.

"Les amis creusent la tombe l'un de l'autre.

"Les amis sont places les uns pres des autres dans les combats.

"Celui qui dit qu'il ne croit pas a l'amitie, ou qui n'a pas d'ami,
est banni.

"Un homme convaincu d'ingratitude est banni."

"Quelles emigrations!" dis-je.

"Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.

"Les meurtriers sont vetus de noir toute leur vie, et seront mis a
mort s'ils quittent cet habit."

"Ame innocente et douce, m'ecriai-je, que nous sommes ingrats de
t'accuser! Tes pensees sont pures comme une goutte de rosee sur une
feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretees
d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour a la meme heure! Et
tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu
ecris seulement leurs noms sur du papier!--moins que cela tu vois
une liste, et tu signes!--moins que cela encore tu ne la lis pas,
et tu signes!"

Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez,
en parcourant ces institutions dites republicaines, et que vous
pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'age d'or, auxquelles
ce beat cruel voulait ployer de force notre age d'airain. Robe
d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et
vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tete et les bras.

Lisez cela, vous le pourrez plus a votre aise que je ne le pouvais
dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre
habituelle pitie, que ce jeune homme etait a plaindre, en verite vous
me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus
grande des infortunes.

Helas il y a des folies sombres et serieuses, qui ne jettent les
hommes dans aucun discours insense, qui ne les sortent guere du ton
accoutume du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et
precise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies
sont froides, ces folies sont posees et reflechies. Elles singent le
sens commun a s'y meprendre, elles effrayent et imposent, elles ne
sont pas facilement decouvertes, leur masque est epais, mais elles
sont.

Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit deplacement
imprevu dans la position d'un reveur trop precoce.

Prenez au hasard, au fond d'un college, quelque grand jeune homme de
dix-huit a dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses
Romains delayes dans de vieilles phrases, tout roide de son droit
ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de
ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrite de voir
passer des voitures ou il ne monte pas, meprisant les femmes parce
qu'il ne connait que les plus viles, et confondant les faiblesses de
l'amour tendre et elegant avec les devergondages crapuleux de la rue;
jugeant tout un corps d'apres un membre, tout un sexe d'apres un
etre, et s'etudiant a former dans sa tete quelque synthese
universelle bonne a faire de lui un sage profond pour toute sa vie;
prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d'une petite
guillotine en lui disant:

"Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez
obeir de toute la nation; il ne s'agit que de tirer cela et de
pousser ceci. C'est bien simple."

Apres avoir un peu reflechi, il prendra d'une main son papier
d'ecolier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur,
il tirera et poussera jusqu'a ce qu'on l'ecrase lui et sa mecanique.

Et a peine s'il sera un mechant homme.--Non; il sera meme, a la
rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de
beaux livres: juste severite; salutaire massacre; et de vos plus
chers parents saintement homicides, et perisse l'univers plutot qu'un
principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang;
idee monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui
et, tout en repetant a lui-meme: Justum et tenacem propositi virum,
il arrive a l'impassibilite des douleurs d'autrui, il prend cette
impassibilite pour grandeur et courage, et... il execute.

Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura
mis en haut et lui aura trop tot donne cette chose fatale entre
toutes: LE POUVOIR.




CHAPITRE XXXII

SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES


Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit apres un moment de
stupeur et de reflexion:

--Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout a coup arrete,
monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensees extremes
qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas.

En ce temps-la meme dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just
(car il etait, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et
ecrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la
Revolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis
pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstine,
impitoyable, audacieux et subtil, arme comme le sphinx, jusqu'aux
ongles et jusqu'aux dents, de sophismes metaphysiques et enigmatiques,
cuirasse de dogmes de fer, empanache d'oracles nebuleux et foudroyants;
cet autre Esprit grondait comme un orage prophetique et menacant, et
tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.

Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, devine phase
par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le
principe generateur des constitutions, sur le Pape, sur les decrets
de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant demontrer,
sonder, devoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il
donnait (probleme eternel!) a l'Autorite de l'homme sur l'homme,
voici en substance ce qu'il ecrivait:

La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un
fluide vivant. Le ciel ne peut etre apaise que par le sang.
--L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que
les dieux accouraient partout ou le sang coulait sur les autels; les
premiers docteurs chretiens crurent que les anges accouraient partout
ou coulait le sang de la veritable victime.--L'effusion du sang est
expiatrice. Ces verites sont innees.--La Croix atteste le SALUT PAR
LE SANG.

Et, depuis, Origene a dit justement qu'il y avait deux Redemptions:
celle du Christ qui racheta l'univers, et les Redemptions diminuees,
qui rachetent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de
quelques hommes pour tous se perpetuera jusqu'a la fin du monde. Et
les nations pourront se racheter eternellement par la substitution
des souffrances expiatoires.

C'etait ainsi qu'un homme doue des plus hardies et des plus
trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fascine
l'Europe, etait arrive a rattacher au pied meme de la Croix le
premier anneau d'une chaine effrayante et interminable de sophismes
ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et
qu'il avait fini peut-etre par regarder du fond du coeur comme les
rayons d'une sainte verite. C'etait a genoux sans doute et en se
frappant la poitrine qu'il s'ecriait:

"La terre, continuellement imbibee de sang, n'est qu'un autel
immense ou tout ce qui vit doit etre immole sans fin jusqu'a
l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la
societe: sa mission est sacree.--L'inquisition est bonne, douce et
conservatrice.

"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui
excommunie les heretiques et les appelants aux futurs conciles. Eh!
pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!

"Le sentiment de la terreur d'une puissance irritee a toujours
subsiste.

"La guerre est divine: elle doit regner eternellement pour purger le
monde.--Les races sauvages sont devouees et frappees d'anatheme.
J'ignore leur crime, o Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses
et insensees, elles sont criminelles et justement punies de quelque
faute d'un ancien chef. Les Europeens, au siecle de Colomb, eurent
raison de ne pas les compter dans l'espece humaine comme leurs
semblables.

"La Terre est un autel qui doit etre eternellement imbibe de sang."

O Pieux Impie! qu'avez-vous fait?

Jusqu'a cet Esprit falsificateur, l'idee de la Redemption de la race
coupable s'etait arretee au Calvaire. La, Dieu immole par Dieu avait
lui-meme crie: Tout est consomme.

N'etait-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?

Non.--L'orgueil humain sera eternellement tourmente du desir de
trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est
dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce
probleme, et s'y viendront bruler les ailes. Qu'ils soient tous
absous, excepte ceux qui osent toucher a la vie! la vie, le feu
sacre, le feu trois fois saint, que le Createur lui seul a le droit
de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste
meme a la justice!

Non.--Il a fallu a l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un
alchimiste patient, sur la poussiere des premiers livres, sur les
cendres des premiers docteurs, sur la poudre des buchers indiens et
des repas anthropophages, pour en faire sortir l'etincelle incendiaire
de la fatale idee.--Il lui a fallu trouver et ecrire en relief les
paroles de cet Origene, qui fut un Abeilard volontaire: premiere
immolation et premier sophisme, dont il crut decouvrir aussi le
principe dans l'Evangile; cet obscur et paradoxal Origene, docteur en
l'an 190 de J.-C., dont les principes a demi platoniciens furent loues
depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint
Chrysostome), et condamnes par trois saints, un empereur et un pape
(parmi eux saint Jerome et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de
l'un des derniers catholiques fouillat bien avant dans le crane de
l'un des premiers chretiens pour en tirer cette fatale theorie de la
reversibilite et du salut par le sang. Et cela pour replatrer l'edifice
demantele de l'Eglise romaine et l'organisation demembree du moyen age!
Et cela tandis que l'inutilite du sang pour la fondation des systemes
et des pouvoirs se demontrait tous les jours en place publique de Paris!
Et cela tandis qu'avec les memes axiomes quelques scelerats, lui-meme
l'ecrivait, renversaient quelques scelerats en disant aussi: l'Eternel,
la Vertu, la Terreur!

Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorites, et dites-moi
laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang!

Et prevoyait-il, le prophete orthodoxe, que de son temps meme
croitrait et se multiplierait a l'infini la monstrueuse famille de
ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il
s'en trouverait dont le cri serait celui-ci:

"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est
pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des
devouements volontaires et tres rares. L'innocent immole pour le
coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immole
par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien."

Entendez-vous le cri de la bete carnassiere, sous la voix de l'homme?
--Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposes,
ces purs ideologues sont arrives d'en bas et d'en haut a un meme
point ou ils se touchent: a l'echafaud? Voyez-vous comme ils
honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le
Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien
interprete! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien
faites et quelque peu meublees de paroles impudentes et d'arguties
philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues
parleuses que sur celles qui lechent le sang? Pour moi je ne le sais
pas.

Demandez-le (si cela s'evoque) aux massacreurs de tous les temps.
Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons,
venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et
tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthelemy jusqu'aux
septembrisades, de Jacques Clement et de Ravaillac a Louvel, de des
Adrets et Montluc a Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des
amis, mais je n'en serai pas.

Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant
et reprit...

--Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre
en pitie.

Dans cette violente passion de tout rattacher, a tout prix, a une
cause, a une synthese, de laquelle on descend a tout, et par laquelle
tout s'explique, je vois encore l'extreme faiblesse des hommes qui,
pareils a des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis
de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abime que ni Dieu
createur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaitre. Ainsi je
trouve que ceux-la memes qui se croient les plus forts, en
construisant le plus de systemes, sont les plus faibles et les plus
effrayes de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce
qu'elle s'arrete a des effets certains, et ne contemple qu'a travers
l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour
toujours incertaine.

Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits
justes, les seuls dignes d'estime, ont puise et puiseront jamais les
idees durables, les idees qui frappent par le sentiment de bien-etre
que donne la rare et pure presence du vrai.

L'Analyse est la destinee de l'eternelle ignorante, l'Ame humaine.

L'Analyse est une sonde. Jetee profondement dans l'Ocean, elle
epouvante et desespere le Faible; mais elle rassure et conduit le
Fort, qui la tient fermement en main.

Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux,
comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses meditations
interieures, reprit ainsi le fil de son recit:




CHAPITRE XXXIII

LA PROMENADE CROISEE


J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point
d'oublier totalement le lieu ou j'etais. Je me plongeai avec delices
dans une distraction complete, ayant des longtemps fait l'abnegation
totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout a coup la porte par
laquelle j'etais entre s'ouvrit encore. Un homme de trente ans
environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et
orgueilleux, entra sans beaucoup de ceremonie. Ses bottes a
l'ecuyere, ses eperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa
cravate noire denouee, l'auraient fait prendre pour un jeune general.

"Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant
de s'adresser au negre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que
c'est l'auteur de Caius Gracchus et de Timoleon."

Le negre sortit, ne repondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien
officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra
jusqu'a la cheminee en frappant du talon.

"Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espere
que, comme representant, le citoyen Robespierre me recevra bientot et
m'expediera avant les autres. Je n'ai qu'un mot a lui dire, moi."

Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis
pas un solliciteur, moi.--Moi, je dis tout haut ce que je pense, et,
sous le regime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas
fait mystere de mes opinions, moi."

Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de
surprise qui lui en donna un peu a lui-meme.

"Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me deranger, que vous vinssiez
ainsi pour votre plaisir."

Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un
fauteuil pres de moi:

"Ah ca! franchement, me dit-il a voix basse, etes-vous appele comme
je le suis, je ne sais pourquoi?"

Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est
que le tutoiement etait une sorte de langage de comedie qu'on
recitait comme un role, et que l'on quittait pour parler serieusement.

"Oui, lui dis-je, je suis appele, mais comme les medecins le sont
souvent cela m'inquiete peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en
appuyant sur ces derniers mots.

--Ah! pour vous!" me dit-il en epoussetant ses bottes avec sa
cravache.

Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de
mauvaise humeur.

Il revint.

"Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il.

--Je le suppose, repondis-je, citoyen Chenier."

Il me prit la main impetueusement.

"Ca, me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que
l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi."

J'etais sur les epines; je sentais qu'on allait entrer, que peut-
etre on voyait, que certainement on ecoutait. La Terreur etait dans
l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et
marchai, pour qu'au moins on entendit de longs silences, et que la
conversation ne parut pas suivie. Il me comprit et marcha dans la
chambre dans le sens oppose. Nous allions d'un pas mesure, comme deux
soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux
l'un de l'autre, l'air de reflechir en lui-meme, et disait un mot en
passant; l'autre repondait en passant.

Je me frottai les mains.

"Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et
allant de la porte a la cheminee, qu'on nous eut reunis a dessein."
Et tres haut:

"Joli appartement!"

Il revint de la cheminee a la porte, et, en me rencontrant au
milieu, dit:

"Je le crois." Puis en levant la tete: "Cela donne sur la cour."

Je passai.

"J'ai vu votre pere et votre frere, ce matin" dis-je. Et en criant:
"Quel beau temps il fait!"

Il repassa.

"Je le savais; mon pere et moi nous ne nous voyons plus, et j'espere
qu'Andre ne sera pas longtemps la.--Un ciel magnifique."

Je le croisai encore.

"Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens."
Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timoleon!"

Il me croisa en revenant.

"Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrere, Boissy-
d'Anglas...--J'aimais encore mieux mon Fenelon."

Je hatai la marche.

"Ceci peut durer encore quelques jours.--On dit les vers bien
beaux." Il vint a grands pas et me coudoya.

"Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.--Je l'ai lu chez la
citoyenne Vestris."

Cette fois, je lui serrai la main en traversant.

"Gardez-vous de nommer votre frere, on n'y pense pas.--On dit le
denouement bien beau."

A la derniere passe, il me reprit chaudement la main.

"Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.--Il faut faire
le mort. Le 9, je l'irai delivrer de ma main.--Je crains qu'il ne
soit trop prevu."

Ce fut la derniere traversee. On ouvrit; nous etions aux deux bouts
de la chambre.




CHAPITRE XXXIV

UN PETIT DIVERTISSEMENT


Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vetu
d'une redingote poudreuse, pale et defait, arrivait a Paris.
Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses
lunettes, et la distance ou il nous vit l'un de l'autre me parut lui
plaire; il sourit en pincant les levres.

"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il.

Nous nous saluames tous trois, Joseph Chenier froncant le sourcil,
Saint-Just avec un signe de tete brusque et hautain, moi gravement
comme un moine.

Saint-Just s'assit a cote de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil
de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence.
Je regardai les trois personnages tour a tour. Chenier se renversait
et se balancait avec un air de fierte, mais un peu d'embarras, sur sa
chaise, comme revant a mille choses etrangeres. Saint-Just, l'air
parfaitement calme, penchait sur l'epaule sa belle tete melancolique,
reguliere et douce, chargee de cheveux chatains flottants et boucles;
ses grands yeux s'elevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air
d'un jeune saint.--Les persecuteurs prennent souvent des manieres
de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois
souris qu'il aurait prises.

"Voila, dit Robespierre d'un air de fete, notre ami Saint-Just qui
revient de l'armee. Il y a ecrase la trahison, il en fera autant ici.
C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chenier?"

Et il le regarda de cote, comme pour jouir de sa contrainte.

"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chenier avec
humeur; si c'est pour affaire, depechons-nous, on m'attend a la
Convention.

--Je voulais, dit Robespierre d'un air empese en me designant, te
faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'interet a
ta famille."

J'etais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardames, et nous nous
revelames toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre
les chiens.

"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fenelon...

--Ah! a propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chenier,
du succes de ton Timoleon dans les ci-devant salons ou tu en fais la
lecture.--Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il a Saint-Just avec ironie.

Celui-ci sourit d'un air de mepris, et se mit a secouer la poussiere de
ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner repondre.

"Bah! bah! dit Joseph Chenier en me regardant, c'est trop peu de chose
pour lui."

Il voulait dire cela avec indifference, mais le sang d'auteur lui
monta aux joues.


Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'a l'ordinaire, leva les yeux
sur Chenier, et le contempla comme avec admiration.

"Un membre de la Convention qui s'amuse a cela en l'an II de la
Republique me parait un prodige, dit-il.

--Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit
Joseph Chenier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la
nation.

Saint-Just haussa les epaules.

Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit
d'un air pedant:

"Tu sais, citoyen Chenier, mon opinion sur les ecrivains. Je
t'excepte, parce que je connais tes vertus republicaines; mais, en
general, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la
patrie. Il faut une volonte une. Nous en sommes la. Il la faut
republicaine, et pour cela il ne faut que des ecrivains republicains;
le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et
vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers interieurs. Il
faut que le peuple s'allie a la Convention et elle a lui; que les
sans-culottes soient payes et toleres, et restent dans les villes.
Qui s'oppose a mes vues? Les ecrivains, les faiseurs de vers qui
font du dedain rime, qui crient: O mon ame! fuyons dans les deserts;
ces gens-la decouragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne
sont pas utiles a la Republique comme des contre-revolutionnaires.

--C'est bien severe, dit Marie-Joseph assez effraye, mais plus
pique encore.

--Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton
mielleux et radouci; toi, tu as ete un guerrier, tu es legislateur,
et, quand tu ne sais que faire, Poete.

--Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulierement vexe; je suis
au contraire ne Poete, et j'ai perdu mon temps a l'armee et a la
Convention." J'avoue que, malgre la gravite de la situation, je ne
pus m'empecher de sourire de son embarras.

Son frere aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se
trompait un peu sur lui-meme; aussi l'Incorruptible, qui etait au
fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons!
dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop
modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de
Roses pompon.

--Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-la toi-meme autrefois,
citoyen! dit Chenier; j 'ai lu de toi des couplets fort agreables sur
une coupe et un festin. Il y avait

O Dieux! que vois-je, mes amis?
Un crime trop notoire.
O malheur affreux!
O scandale honteux!
J'ose le dire a peine;
Pour vous j'en rougis,
Pour moi j'en gemis,
Ma coupe n'est pas pleine.

"Et puis un certain madrigal ou il y avait:

Garde toujours ta modestie;
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmee:
Tu n'en seras que mieux aimee
Si tu crains de ne l'etre pas.

"C'etait joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de
mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un eloge de Gresset, ou il y
avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entiere:

"Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au merite de badiner et
d'ecrire avec grace; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement,
et vous connaitrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la
langue francaise subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs.
Grace au pouvoir du genie, les aventures d'un perroquet occuperont
encore nos derniers neveux. Une foule de heros est restee plongee
dans un eternel oubli, parce qu'elle n'a point trouve une plume digne
de celebrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire
passera a la posterite la plus reculee! O Gresset! tu fus le plus
grand des poetes!--repandons des fleurs, etc., etc., etc."

"C'etait fort agreable.

"J'ai encore cela chez moi, imprime sous le nom de M. de
Robespierre, avocat en parlement."

L'homme n'etait pas commode a persifler. Il fit de sa face de chat
une face de tigre, et crispa les ongles.

Saint-Just, ennuye, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.

"A quelle heure t'attend-on aux Jacobins?

--Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse."


Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.

"J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.--Mais toi, Saint-Just, que fais-tu
des Poetes?

--Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixieme chapitre de mes
institutions.

--Eh bien! qu'y font-ils?"

Saint-Just fit une moue de mepris, et regarda autour de lui a ses
pieds, comme s'il eut cherche une epingle perdue sur le tapis.

"Mais... dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de
chaque mois, en l'honneur de l'Eternel et des bons citoyens, comme le
voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils celebreront la nature et le
peuple; en Floreal, l'amour et les epoux; en Prairial, la victoire;
en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le
bonheur; en Vendemiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'ame
immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivose, la patrie; en
Pluviose, le travail, et en Ventose, les amis."

Robespierre applaudit.

"C'est parfaitement regle, dit-il.

--Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chenier en riant.

Saint-Just se leva gravement.

"Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les
enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur."

Ensuite il baissa la tete, et demeura tranquillement le dos a la
cheminee, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il
savait toutes choses. Son calme etait parfait, sa voix inalterable et
sa physionomie candide, extatique et reguliere.

"Voila l'homme que j'appellerais un Poete, dit Robespierre en le
montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas a des formes de
style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des eclairs dans
les tenebres de l'avenir, et il sent que la destinee des hommes
secondaires qui s'occupent du detail des idees est de mettre en
oeuvre les notres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la
liberte, plus ennemie de l'egalite, que celle des aristocrates de
l'intelligence, dont les reputations isolees exercent une influence
partielle, dangereuse, et contraire a l'unite qui doit tout regir."

Apres sa phrase, il nous regarda.--Nous nous regardions.--Nous
etions stupefaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces
opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours
les pouvoirs qui s'acquierent par l'action et le mouvement, pour
tacher de dompter ces puissances mysterieuses et independantes qui ne
se forment que par la meditation qui produit leurs oeuvres, et
l'admiration qu'elles excitent.

Les parvenus, favoris de la fortune, seront eternellement irrites,
comme Aman, contre ces severes Mardochees qui viennent s'asseoir,
couverts de cendre, sur les degres de leurs palais, refusant seuls de
les adorer, et les forcant parfois de descendre de leur cheval et de
tenir en main la bride du leur.

Joseph Chenier ne savait comment revenir de l'etonnement ou il etait
d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractere emporte de sa
famille prit le dessus.

"Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des poetes a qui il ne
manquait pour l'etre qu'une chose, c'etait la poesie."

Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal,
comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui etait au fond assez naif et tout d'une piece comme
un ecolier non degrossi, prit la chose au serieux, et il se mit a
parler de lui meme avec une satisfaction sans bornes et une innocence
qui m'affligeait pour lui:

"Le citoyen Chenier a raison, dit-il en regardant fixement le mur
devant lui, sans voir autre chose que son idee: je sens bien que
j'etais poete, moi, quand j'ai dit:

"Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.--Et--Les
circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le
tombeau.--Et--Je meprise la poussiere qui me compose, et qui vous
parle.--Et--La societe n'est pas l'ouvrage de l'homme.--Et--Le bien
meme est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons
sauver la patrie.

--Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins
spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la poesie."

Saint-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.

Nous nous tumes tous quatre.

La conversation en etait arrivee a ce point ou l'on ne pouvait plus
ajouter un mot qui ne fut un coup, et Marie-Joseph et moi n'etions
pas les plus accoutumes a frapper.

Nous sortimes d'embarras d'une maniere imprevue, car tout a coup
Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna
vivement. Un negre entra et introduisit un homme age, qui, a peine
laisse dans la chambre, resta saisi d'etonnement et d'effroi.

"Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je
vous ai prepare a tous une petite entrevue."

C'etait M. de Chenier en presence de son fils. Je fremis de tout mon
corps. Le pere recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda.
Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.

Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dependait
de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire
parler. Nous attendimes, comme on attend un coup de hache.

Il s'avanca avec dignite vers son fils.

"Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous
fais l'honneur de croire que vous venez pour le meme motif que moi."

Ce Marie-Joseph Chenier, si hautain, si grand, si fort, si farouche,
etait ploye en deux par la contrainte et la douleur.

"Mon pere, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu!
mon pere, avez-vous bien reflechi a ce que vous allez dire?"

Le pere ouvrit la bouche, le fils se hata de parler haut pour
etouffer sa voix.

"Je sais... je devine... a peu pres... a peu de chose pres
l'affaire..."

Et se tournant vers Robespierre en souriant:

"Affaire bien legere, futile, en verite..."

Et a son pere:

"Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la
remettre entre les mains. Je suis depute... moi... Je sais...

--Monsieur, je sais ce que vous etes, dit M. de Chenier...

--Non, en verite, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien,
absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me
voir, mon pauvre pere! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans
la Republique. Je suis sur que ce qu'il vient de vous dire, il n'en
est pas meme bien certain."

Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.

"C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-meme, puisque
vous ne le faites pas.

--Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'ecria Marie-Joseph au supplice.

--Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre a Saint-
Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc
a crier tant?

--J'ai, dit le vieux pere en s'avancant vers Robespierre, j'ai le
desespoir dans le coeur en voyant..."

Je me levai pour l'arreter par le bras.

"Citoyen, dit Joseph Chenier a Robespierre, permets-moi de te parler
en particulier, ou d'emmener mon pere d'ici un moment. Je le crois
malade et un peu trouble.

--Impie, dit le vieillard, veux-tu etre aussi mauvais fils que
mauvais...?

--Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il etait inutile de me
consulter ce matin.

--Non, non! dit Robespierre avec sa voix aigue et son incroyable
sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton pere me quitte,
Chenier! Je lui ai donne audience; il faut bien que j'ecoute.

--Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?--Que crains-tu donc
qu'il m'apprenne?--Ne sais-je pas a peu pres tout ce qui se passe,
et meme tes ordonnances du matin, docteur?

--C'est fini!" dis-je en retombant accable sur ma chaise.

Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avanca hardiment et se placa
de force entre son pere et Robespierre.

"Apres tout, dit-il a celui-ci, nous sommes egaux, nous sommes
freres, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des
choses que tout autre qu'un representant a la Convention nationale
n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?--Eh bien, je te dis
que mon bon pere que voici, mon bon vieux pere, qui me deteste a
present, parce que je suis depute, va te conter quelque affaire de

famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen
Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches
seul; toutes ces choses d'interieur, ces petites brouilleries, tu les
ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper."

Et il le pressait par les deux mains.

"Non, je ne veux pas absolument que tu l'ecoutes, vois-tu; je ne
veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies
niaiseries qu'il va te dire."

Et en bavardant plus bas:

"Quelque plainte de ma conduite passee, de vieilles, vieilles idees
monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. Ecoute, mon ami, toi,
notre grand citoyen, notre maitre!--oui, je le pense franchement,
notre maitre!--va, va a tes affaires, a l'Assemblee ou l'on t'ecoute;
--ou plutot, tiens, renvoie-nous.--Oui, tiens, franchement, mets-nous
a la porte nous sommes de trop.--Messieurs, nous sommes indiscrets,
partons."

Il prenait son chapeau, pale et haletant, couvert de sueur, tremblant.

"Allons, docteur; allons, mon pere, j'ai a vous parler. Nous sommes
indiscrets.--Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir!
de l'armee du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?"

Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait
Robespierre par le bras, son pere par les epaules il etait fou.

Robespierre se leva, et, avec un air de bonte perfide, tendit la
main au vieillard par-devant son fils.--Le pere crut tout sauve;
nous sentimes tout perdu. M. de Chenier s'attendrit de ce seul geste,
comme font les vieillards faibles.

"Oh! vous etes bon! s'ecria-t-il. C'est un systeme que vous avez,
n'est-ce pas? c'est un systeme qui fait qu'on vous croit mauvais.
Rendez-moi mon fils aine, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je
vous en conjure; il est a Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des
deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et
il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est
point exagere du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur
de se compromettre, et ne vous a pas parle; mais moi, qui suis pere,
Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous
etes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et
vos manieres; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est-
ce pas?"

Puis a son fils:

"Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez!
laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous
en gouvernement, peut-etre! Vous avez toujours ete jaloux d'Andre, des
votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas."

Le malheureux frere! il n'aurait pas parle, il etait muet de douleur,
et moi aussi.

"Ah! dit Robespierre en s'asseyant et otant ses lunettes paisiblement
et avec soulagement; voila donc leur grande affaire! Dis donc, Saint-
Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit
frere? Ces gens-la me croient fou, en verite. Seulement il est bien
vrai que je ne me serais pas occupe de lui d'ici a quelques jours. Eh
bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire
passer l'affaire de ton fils.

--Voila! dis-je en etouffant.

--Comment! passer? dit le pere interdit.

--Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose,
passer au tribunal revolutionnaire, ou il pourra se defendre.

--Et Andre? dit M. de Chenier.

--Lui, repondit Saint-Just, a la Conciergerie.

--Mais il n'y avait pas de mandat d'arret contre Andre! dit son pere.

--Eh bien, il dira cela au tribunal, repondit Robespierre; tant mieux
pour lui."

Et en parlant il ecrivait toujours.

"Mais a quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard.

--Pour qu'il se justifie, repondait aussi froidement Robespierre,
ecrivant toujours.

--Mais l'ecoutera-t-on?" dit Marie-Joseph.

Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux
luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.

"Soupconnes-tu l'integrite du tribunal revolutionnaire?" dit-il.

Marie-Joseph baissa la tete, et dit: "Non!" en soupirant
profondement.

Saint-Just dit gravement:

"Le tribunal absout quelquefois.

--Quelquefois! dit le pere tremblant et debout.

--Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommencant a ecrire,
sais-tu que c'est aussi un Poete, celui-la? Justement nous parlions
d'eux, et ils parlent de nous tiens, voila une gentillesse de sa facon.
C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just,
il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.

--Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne
reconnus que trop, et qu'il avait fait derober par ses merveilleux
espions.

Tout a coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit:
"Deux heures!"

Il nous salua, et courut a la porte de sa chambre par laquelle il
etait entre avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et a demi
dans l'autre appartement, ou j'apercus des hommes, et laissant sa
main sur la clef comme avec une sorte de crainte et pret a nous
fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme:

"Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se
passe assez promptement."

Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec
un sourire ineffable de douceur:

"dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les
Poetes a composer des scenes de famille.

--Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing
et en s'en allant par la porte opposee, qui, cette fois, s'ouvrit
d'elle-meme, je vais a la Convention avec Tallien!

--Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec secheresse et orgueil.

--Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible.

En suivant Marie-Joseph pour sortir de la taniere:

"Reprenez votre second fils, dis-je au pere; car vous venez de tuer
l'aine."

Et nous sortimes sans oser nous retourner pour le voir.




CHAPITRE XXXV

UN SOIR D'ETE


Ma premiere action fut de cacher Joseph Chenier. Personne alors,
malgre la Terreur, ne refusait son toit a une tete menacee. Je
trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y
laissa conduire en pleurant comme un enfant. Cache le jour, il
courait la nuit chez tous les representants, ses amis, pour leur
donner du courage. Il etait navre de douleur, il ne parlait plus que
pour hater le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de
Couthon. Il ne vivait plus que de cette idee. Je m'y livrai comme
lui, comme lui je me cachai. J'etais partout, excepte chez moi. Quand
Joseph Chenier se rendait a la Convention, il entrait et sortait
entoure d'amis et de representants auxquels on n'osait toucher. Une
fois dehors, on le faisait disparaitre, et la troupe meme des espions
de Robespierre, la plus subtile volee de sauterelles qui jamais se
soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La
tete d'Andre Chenier dependait d'une question de temps.

Il s'agissait de savoir ce qui murirait le plus vite, ou la colere
de Robespierre, ou la colere des conjures. Des la premiere nuit qui
suivit cette triste scene, du 5 au 6 Thermidor, nous visitames tous
ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu'a
Barras, depuis Lecointre jusqu'a Vadier. Nous les unissions
d'intention sans les rassembler.--Chacun etait decide, mais tous ne
l'etaient pas.

Je revins triste. Voici le resultat de ce que j'ai vu:

La Republique etait minee et contre-minee. La mine de Robespierre
partait de l'Hotel de Ville: la contre-mine de Tallien, des
Tuileries. Le jour ou les mineurs se rencontreraient serait le jour
de l'explosion. Mais il y avait unite du cote de Robespierre,
desunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos
efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la
nuit suivante, du 6 au 7, qu'a des conferences timides et partielles.
Les Jacobins etaient prets des longtemps. La Convention voulait
attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en etait la.

Paris sentait la terre remuer sous lui. L'evenement futur se
respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les
places etaient encombrees de parleurs. Les portes etaient beantes.
Les fenetres questionnaient les rues.

Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y etais montre.
On m'avait ferme la porte avec fureur, et presque arrete. J'avais
perdu la journee en recherches vaines. Vers six heures du soir, des
groupes couraient les places publiques. Des hommes agites jetaient
une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les
Sections vont prendre les armes. On conspire a la Convention.--Les
Jacobins conspirent.--

La Commune suspend les decrets de la Convention.

--Les canonniers viennent de passer."

On criait:

"Grande petition des Jacobins a la Convention en faveur du peuple."

Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi,
comme balayee par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes
criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence
regnait pour un peu de temps, jusqu'a ce qu'un nouveau trouble vint
tout remuer.

Le soleil etait voile comme par un commencement d'orage. La chaleur
etait etouffante. Je rodai autour de ma maison de la place de la
Revolution, et, pensant tout d'un coup qu'apres deux nuits ce serait
la qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai.
Toutes les portes etaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je
montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laisse: mes
livres epars et un peu poudreux, mes fenetres ouvertes. Je me reposai
un moment pres de la fenetre qui donnait sur la place.

Tout en reflechissant, je regardais d'en haut ces Tuileries
eternellement regnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et
la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres
des Champs-Elysees, tout blancs de poussiere; la place toute noire de
tetes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de
bois peint: la statue de la Liberte et la Guillotine.

Cette soiree etait pesante. Plus le soleil se cachait derriere les
arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lancait
des rayons obliques et coupes sur les bonnets rouges et les chapeaux
noirs, lueurs tristes qui donnaient a cette foule agitee l'aspect
d'une mer sombre tachetee par des flaques de sang. Les voix confuses
n'arrivaient plus a la hauteur de mes fenetres les plus voisines du
toit que comme la voix des vagues de l'Ocean, et le roulement
lointain du tonnerre ajoutait a cette sombre illusion. Les murmures
prirent tout a coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les
tetes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais
apercevoir. Quelque chose qui venait de la excitait les cris et les
huees, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne
paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un desir invincible de voir
me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur
l'escalier une querelle qui me fit bientot fermer la porte. Des
hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence,
leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la
maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'etait vrai,
qu'on avait tout retourne il y avait une heure. J'etais arrive a
temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprecations je
reconnus de quelle part etaient venus ces hommes. Force me fut de
retourner tristement a ma fenetre, prisonnier chez moi.

Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit superieur
s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la
fusillade. Un flot immense de peuple arme de piques enfonca la vaste
mer du peuple desarme de la place, et je vis enfin la cause de ce
tumulte sinistre.

C'etait une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargee
de quatre-vingts corps vivants.

Ils etaient tous debout, presses l'un contre l'autre. Toutes les
tailles, tous les ages etaient lies en faisceau. Tous avaient la tete
decouverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des tetes sans
cheveux, de petites tetes blondes a hauteur de ceinture, des robes
blanches, des habits de paysans, d'officiers, de pretres, de
bourgeois; j'apercus meme deux femmes qui portaient leur enfant a la
mamelle et nourrissaient jusqu'a la fin, comme pour leguer a leurs
fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait
prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournee.

La charge etait si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la
trainer. D'ailleurs, et c'etait la cause du bruit, a chaque pas on
arretait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux
reculaient l'un sur l'autre, et la charrette etait comme assiegee.
Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnes tendaient les bras a
leurs amis.

On eut dit une nacelle surchargee qui va faire naufrage et que du
bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans-
Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et
refoulait le cortege avec toutes ses poitrines et toutes ses epaules;
et, interposant devant l'arret son tardif et terrible veto, il criait
d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait a la fois de la
Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et
des paves:

"NON! NON! NON!"

A chacune de ces grandes marees d'hommes, la charrette se balancait
sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle etait presque
soulevee avec toute sa charge. J'esperais toujours la voir verser. Le
coeur me battait violemment. J'etais tout entier hors de ma fenetre,
enivre, etourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas.
J'avais toute l'ame et toute la vie dans les yeux.

Dans l'exaltation ou m'elevait cette grande vue, il me semblait que
le ciel et la terre y etaient acteurs. De temps a autre venait du
nuage un petit eclair, comme un signal. La face noire des Tuileries
devenait rouge et sanglante, les deux grands carres d'arbres se
renversaient en arriere comme ayant horreur. Alors le peuple
gemissait; et, apres sa grande voix, celle du nuage reprenait et
roulait tristement.

L'ombre commencait a s'etendre, celle de l'orage avant celle de la
nuit. Une poussiere seche volait au-dessus des tetes et cachait
souvent a mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher
ma vue de cette charrette ballottee. Je lui tendais les bras d'en
haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui
disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas
quelque chose.

Je m'ecriai:

"Encore trois jours! encore trois jours! o Providence! o Destin!
o Puissances a jamais inconnues! o vous le Dieu! vous les Esprits!
vous les Maitres! les Eternels! si vous entendez, arretez-les pour
trois jours encore!"

La charrette allait toujours pas a pas, lentement, heurtee, arretee,
mais, helas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle.
Entre la Guillotine et la Liberte, des baionnettes luisaient en
masse. La semblait etre le port ou la chaloupe etait attendue. Le
peuple, las du sang, le peuple irrite, murmurait davantage, mais il
agissait moins qu'en commencant. Je tremblai, mes dents se choquerent.

Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le
detail, je pris une longue-vue. La charrette etait deja eloignee de
moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les
mains derriere le dos. Je ne sais si elles etaient attachees. Je ne
doutai pas que ce ne fut Andre Chenier. La voiture s'arreta encore.
On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les
planches de la Guillotine et arranger un panier.

Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et
mes yeux.

L'aspect general de la place changeait a mesure que la lutte
changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait
au peuple une defaite qu'il eprouvait. Les cris etaient moins furieux
et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empechait la
marche plus que jamais par le nombre plus que par la resistance.

Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarques qui
dominaient de tout le corps les tetes de la multitude. J'aurais pu
les compter en ce moment. Les femmes m'etaient inconnues. J'y
distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais
d'y voir. Les hommes, je les ai vus a Saint-Lazare. Andre causait en
regardant le soleil couchant. Mon ame s'unit a la sienne; et tandis
que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses levres, ma bouche
disait tout haut ses derniers vers:

Comme un dernier rayon, comme un dernier zephire
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'echafaud, j'essaie encore ma lyre.
Peut-etre est-ce bientot mon tour.

Tout a coup un mouvement violent qu'il fit me forca de quitter ma
lunette et de regarder toute la place, ou je n'entendais plus de cris.

Le mouvement de la multitude etait devenu retrograde tout a coup.

Les quais, si remplis, si encombres, se vidaient. Les masses se
coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en
individus. Aux extremites de la place, on courait pour s'enfuir dans
une grande poussiere. Les femmes couvraient leurs tetes et leurs
enfants de leurs robes. La colere etait eteinte... Il pleuvait.

Qui connait Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je
l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.

Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociferations,
succederent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu,
de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongees, basses et
descendantes, exprimaient l'abandon de la resistance et gemissaient
sur leur faiblesse. La Nation, humiliee, ployait le dos et roulait
par troupeaux entre une fausse statue, une Liberte qui n'etait que
l'image d'une image, et un reel Echafaud teint de son meilleur sang.

Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne
voulait rien empecher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer
etait calme, et leur hideuse barque arriva a bon port. La Guillotine
leva son bras.

En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'etendue de
la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie etait le seul
qui se fit entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges
rayons d'eau s'etendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace.
Mes jambes tremblaient il me fut necessaire d'etre a genoux.

La je regardais et j'ecoutais sans respirer. La pluie etait encore
assez transparente pour que ma lunette me fit apercevoir la couleur
du vetement qui s'elevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour
blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet
intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs
m'avertissait de les rouvrir.

Trente-deux fois je baissai la tete ainsi, disant une priere
desesperee, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi
seul j'ai pu concevoir.

Apres le trente-troisieme cri, je vis l'habit gris tout debout.
Cette fois je resolus d'honorer le courage de son genie en ayant le
courage de voir toute sa mort je me levai.

La tete roula, et ce qu'il avait la s'enfuit avec le sang.




CHAPITRE XXXVI

UN TOUR DE ROUE


Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout
a coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la
chambre de Stello:

--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma
chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scelerats!
livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voila!"--Et
j'allongeais ma tete, comme la presentant au couteau. J'etais dans
le delire.

Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier
que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente presence
m'arreta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayes de me voir,
se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou
que j'etais. Je m'arretai et je me demandai ou j'allais, et comment
cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je
redevins a l'instant maitre de moi; et, me repentant profondement
d'avoir ete assez insense pour esperer pendant un quart d'heure de ma
vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus
toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il etait
venu depuis le 5 thermidor tous les matins, a huit heures; il avait
brosse mes habits et dormi pres du poele. Ensuite, ne me voyant pas
venir, il etait parti sans questionner personne.--Je demandai aux
enfants ou etait leur pere. Il etait alle sur la place voir la
ceremonie. Moi, je l'avais trop bien vue.

Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le desir violent
qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinee, et
si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe general de Robespierre
a ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas ete surpris.

La foule etait si grande encore et si attentive sur la place, que je
sortis, sans etre vu, par ma grande porte, ouverte et vide. La je me
mis a marcher, les yeux baisses, sans sentir la pluie. La nuit ne
tarda pas a venir. Je marchais toujours en pensant. Partout
j'entendais a mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain
de l'orage, le bruissement regulier de la pluie. Partout je croyais
voir la Statue et l'Echafaud se regardant tristement par-dessus les
tetes vivantes et les tetes coupees. J'avais la fievre.
Continuellement j'etais arrete dans les rues par des troupes qui
passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arretais, je
laissais passer, et mes yeux baisses ne pouvaient regarder que le
pave luisant, glissant et lave par la pluie. Je voyais mes pieds
marcher, et je ne savais pas ou ils allaient. Je reflechissais
sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et
j'agissais en insense. L'air avait ete rafraichi, la pluie avait
seche dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse apercu. Je
suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant
a marcher seul sans etre coudoye, et je ne pouvais y reussir. J'avais
du peuple a cote de moi, du peuple devant, du peuple derriere; du
peuple dans la tete, du peuple partout: c'etait insupportable. On me
croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arretais alors, et je
m'asseyais sur une borne ou une barriere: je continuais a reflechir.
Tous les traits du tableau me revenaient plus colores devant les
yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire,
le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se
regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me
heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans
etre importune; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais
voulu qu'elle s'occupat de moi pour etre delivre par l'exterieur de
l'interieur de moi-meme. La moitie de la nuit se passa ainsi dans un
vagabondage de fou. Enfin, comme je m'etais assis sur le parapet d'un
quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai
autour de moi et devant moi. J'etais devant l'Hotel de Ville; je le
reconnus a ce cadran lumineux, eteint depuis, rallume nouvellement
tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin a
une large lune de sang sur laquelle des heures magiques etaient
marquees. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rever.
Ce qui m'etonna surtout fut de voir reellement autour de moi une
quantite d'hommes assembles. Sur la Greve, sur les quais, partout on
allait sans savoir ou. Devant l'Hotel de Ville surtout on regardait
une grande fenetre eclairee. C'etait celle du Conseil de la Commune.
Sur les marches du vieux palais etait range un bataillon epais
d'hommes en bonnets rouges, armes de piques et chantant la
Marseillaise; le reste du peuple etait dans la stupeur et parlait
a voix basse.

Je pris la sinistre resolution d'aller chez Joseph Chenier. J'arrivai
bientot a une etroite rue de l'ile Saint-Louis, ou il s'etait refugie.
Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant apres
m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il etait
bien content de sa journee; qu'il avait recu dix Representants sans
oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9,
il irait avec moi delivrer M. Andre; qu'il prenait des forces".

L'eveiller pour lui dire: "Ton frere est mort; tu arriveras trop
tard. Tu crieras: Mon frere! et l'on ne te repondra pas; tu diras:
Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta
vie ni apres ta mort! et tous les jours on t'ecrira: Cain, qu'as-tu
fait de ton frere?"

L'eveiller pour lui dire cela!--Oh! non!

"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain."

Et je recommencai dans la rue ma nocturne marche, resolu de ne pas
entrer chez moi que l'evenement ne fut accompli. Je passai la nuit a
roder de l'Hotel de Ville au Palais-National, des Tuileries a l'Hotel
de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.

Le jour, 8 thermidor, se leva bientot, tres brillant. Ce fut un bien
long jour que celui-la. Je vis du dehors le combat interieur du grand
corps de la Republique. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le
silence etait sur la place et le bruit dans le chateau. Le peuple
attendit encore son arret tout le jour, mais vainement. Les partis se
formaient. La Commune enrolait des Sections entieres de la garde
nationale. Les Jacobins etaient ardents a perorer dans les groupes.

On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions
inquietantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que
Robespierre etait plus fort que jamais, et qu'il avait frappe d'un
discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne
tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il regnerait!--Qui
aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne
autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place.
J'y vecus, j'y pris racine.

Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux
fatigues le saluerent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le
jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri,
quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout
changeait de face. Les des etaient jetes sur le tapis, et les tetes
aussi.--Quelquefois un des pales joueurs venait respirer et s'essuyer
le front a une fenetre; alors le peuple lui demandait avec anxiete
qui avait gagne la partie ou il etait joue lui-meme.

Tout a coup on apprend, avec la fin du jour et de la seance, on
apprend qu'un cri etrange, inattendu, imprevu, inoui, a ete jete: A
bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence
aussitot. Chacun court a son poste. Les tambours roulent, les armes
brillent, les cris s'elevent.--L'Hotel de Ville gemit avec son
tocsin, et semble appeler son maitre.--Les Tuileries se herissent de
fer, Robespierre reconquis regne en son palais, l'Assemblee dans le
sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent a leur
secours, et mutuellement s'excommunient.

Le peuple etait flottant entre ces deux puissances. Les citoyens
erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et
craignant de se perdre eux-memes et la nation; beaucoup demeuraient
en place et, frappant le pave de la crosse de leurs fusils, s'y
appuyaient le menton en attendant le jour et la verite.

Il etait minuit. J'etais sur la place du Carrousel, lorsque dix
pieces de canon y arriverent. A la lueur des meches allumees et de
quelques torches, je vis que les officiers placaient leurs pieces
avec indifference sur la place, comme en un parc d'artillerie, les
unes braquees contre le Louvre, les autres vers la riviere. Ils
n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention
decidee. Ils s'arreterent et descendirent de cheval, ne sachant guere
a la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se
coucherent a terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un,
le plus fatigue peut-etre, mais a coup sur le plus grand de tous, qui
s'etait etabli commodement sur l'affut de sa piece et commencait a
ronfler deja. Je le secouai par le bras: c'etait mon paisible
canonnier, c'etait Blaireau.

Il se gratta la tete un moment avec un peu d'embarras, me regarda
sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son etendue
assez languissamment. Ses camarades, habitues a le venerer comme chef
de piece, vinrent pour l'aider a quelque manoeuvre. Il allongea un
peu ses bras et ses jambes pour se degourdir, et leur dit:

"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que
voila qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"

Les camarades recouches ou eloignes:

"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive
aujourd'hui?"

Il prit la meche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe.

"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il.

--Diable!" dis-je.

Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.

"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire
attention a ca!"

Il tourna la tete par-dessus ses hautes epaules pour regarder d'un
air de mepris le palais national des Tuileries, avec toutes ses
fenetres eclairees.

"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent la-bas! Et
c'est tout.

--Ah! ca ne te fait pas d'autre effet, a toi? lui dis-je, en prenant
un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'epaule, mais n'y arrivant
pas.

--Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de superiorite
incontestable.

Je m'assis sur son affut, et je rentrai en moi-meme. J'avais honte
de mon peu de philosophie a cote de lui.

Cependant j'avais peine a ne pas faire attention a ce que je voyais.
Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en
masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec precaution.
C'etaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles
des Gardes-francaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient
autour de la Convention. Etait-ce pour la cerner ou la defendre?

Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils
enflammaient le pave de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.

Un gros homme, qu'on distinguait mal a la lueur des torches, et qui
beuglait d'une etrange facon, devancait tous les autres. Il
brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:

"Citoyens canonniers, a vos pieces!--Je suis le general Henriot.
Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traitres sont la! enfants.
Brulez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller
les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis la, moi.
--Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?"

Pas un mot de reponse. Il chancelait sur son cheval, et, se
renversant en arriere, soutenait son gros corps sur les renes et
faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.

"Eh bien, ou sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il.
Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous
sommes des Sans-Culottes et des bons garcons, qui ne nous mouchons pas
du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez,
canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pieces
sur cette baraque, ou sont tous les filous et les gredins de la
Convention."

Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en
suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies."

Un second dit au premier:

"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas general,
ce vieil ivrogne?

--Ah bah! qu'est-ce que ca me fait?" dit le premier. Et il s'assit.

Henriot ecumait. "Je te fendrai le crane comme un melon, si tu
n'obeis pas, mille tonnerres!

--Oh! pas de ca, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout
d'un ecouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plait, citoyen."

Les especes d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforcaient
inutilement d'enlever les officiers et de les decider: ils les
ecoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de general.

Le vin, le sang, la colere, etranglaient l'ignoble Henriot. Il
criait, il jurait Dieu, il maugreait, il hurlait; il se frappait la
poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il
remontait et perdait son chapeau a grandes plumes. Il courait de la
droite a la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les
affuts. Les canonniers le regardaient sans se deranger, et riaient.
Les citoyens armes venaient le regarder avec des chandelles et des
torches, et riaient.

Henriot recevait de grossieres injures et rendait des imprecations
de cabaretier saoul.

"Oh! le gros sanglier,--sanglier sans defense.--Oh! oh! qu'est-ce
qu'il nous veut, le porc empanache?"

Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! a moi les solides a trois
poils! que j'extermine toute cette enragee canaille de Tallien!
Fendons la gorge a Boissy-d'Anglas; eventrons Collot-d'Herbois;
coupons le sifflet a Merlin-Thionville; faisons un hachis de
conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!

--Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire
demi-tour, vieux fou. En v'la assez. C'est assez d'parade comm'ca.
Tu ne passeras pas."

En meme temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du
cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit a courir dans la place du
Carrousel, emportant son gros maitre, dont le sabre et le chapeau
trainaient a terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le
dos, des femmes qui etaient venues accompagner les Sections, et de
pauvres petits garcons accourus pour regarder, comme tout le monde.

L'ivrogne revint encore a la charge, et, avec un peu plus de bon sens
(le froid sur la tete et le galop l'avaient un peu degrise), dit a un
autre officier:

"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention,
c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre,
Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu
entends, citoyen?"

L'officier ota son chapeau. Mais il repondit avec un sang-froid
parfait:

"Donne-moi un ordre par ecrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez
bete pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis
pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain.
Donne-moi un ordre signe, et je brule le Palais-National et la
Convention comme un paquet d'allumettes."

La-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.

"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-meme aux artilleurs, et
je ne soufflerai pas."

Henriot le prit au mot. Il vint droit a Blaireau.

"Canonnier, je te connais."

Blaireau ouvrit de grands yeux hebetes et dit:

"Tiens! il me connait!

--Je t'ordonne de tourner la piece sur le mur la-bas, et de faire
feu."

Blaireau bailla. Puis il se mit a l'ouvrage, et d'un tour de bras la
piece fut braquee. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur
experimente ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire
vis-a-vis la plus grande fenetre allumee du chateau.

Henriot triomphait.

Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit a ses quatre
camarades, qui se tenaient a leur poste pour servir la piece, deux a
droite, deux a gauche:

"Ce n'est pas tout a fait ca, mes petits amis.--Un petit tour de
roue encore!"

Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis
retournait en arriere, et je crus voir la roue mythologique de la
Fortune. Oui, c'etait elle... C'etait elle-meme, realisee, en verite.

A cette roue etait suspendu le destin du monde. Si elle allait en
avant et pointait la piece, Robespierre etait vainqueur. En ce moment
meme les Conventionnels avaient appris l'arrivee d'Henriot; en ce
moment meme, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules.
Le peuple des tribunes s'etait enfui et le racontait autour de nous.
Si le canon faisait feu, l'Assemblee se separait, et les Sections
reunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait,
puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un
Cromwell, ou apres un Octave... Qui sait?

Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire.

Si j'avais dit un mot a Blaireau, si j'avais mis un grain de sable,
le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais
non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul
enfanterait.

Il y avait un petit trottoir use devant la piece; les quatre
servants ne pouvaient y poser egalement les roues, qui glissaient
toujours en arriere.

Blaireau recula et se croisa les bras en artiste decourage et
mecontent. Il fit la moue.

Il se tourna vers un officier d'artillerie:

"Lieutenant! c'est trop jeune tout ca!--C'est trop jeune, ces
servants-la, ca ne sait pas manier sa piece. Tant que vous me
donnerez ca, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!"

Le lieutenant repondit avec humeur:

"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien.

--Ah bien! c'est different, dit Blaireau en baillant. Ah! bien,
moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir."

En meme temps il donna un coup de pied a sa piece, la fit rouler en
travers et se coucha dessus.

Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramasse.

"Feras-tu feu?" dit-il.

Blaireau fumait, et, tenant a la main sa meche eteinte, repondit:

"Ma chandelle est morte! va te coucher!

Henriot, suffoque de rage, lui donna un coup de sabre a fendre un
mur; mais c'etait un revers d'ivrogne, si mal applique, qu'il ne fit
qu'effleurer la manche de l'habit et a peine la peau, a ce que je
jugeai.

C'en fut assez pour decider l'affaire contre Henriot. Les canonniers
furieux firent pleuvoir sur son cheval une grele de coups de poing,
de pied, d'ecouvillon; et le malencontreux general, couvert de boue,
ballotte par son coursier comme un sac de ble sur un ane, fut emporte
vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, a l'Hotel de Ville,
ou Coffinhal le Jacobin le jeta par la fenetre sur un tas de fumier,
son lit naturel.

En ce moment meme arrivent les commissaires de la Convention; ils
crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont
mis hors la loi. Les Sections repondent a ce mot magique par des cris
de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un
flambeau. Vive la liberte! Vive la Convention! A bas les tyrans!
sont les cris de la foule armee. Tout marche a l'Hotel de Ville, et
tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut
l'interdit republicain: Hors la loi!

La Convention, assiegee, fit une sortie et vint des Tuileries
assieger la Commune a l'Hotel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne
doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le
menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il eut
recu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la
soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conquerir comme
la Convention. Il avait ete lache. Tout etait dit pour lui. Je ne vis
pas son frere se jeter sur les baionnettes par le balcon de l'Hotel
de Ville, Lebas se casser la tete, et Saint-Just aller a la
guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras
croises, les yeux et les pensees au ciel comme le grand inquisiteur
de la Liberte.

Ils etaient vaincus, peu m'importait le reste.

Je restai sur la meme place et, prenant les mains longues et
ignorantes de mon canonnier naif, je lui fis cette petite allocution

"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire,
et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et
que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste,
Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appeles grands par
les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi
grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranche du monde un
regne et une Ere democratique; tu as fait reculer la Revolution d'un
pas, tu as blesse a mort la Republique. Voila ce que tu as fait, o
grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront felicites
de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la
fumee de ta pipe solennelle. On ecrira beaucoup et longtemps, et
peut-etre toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera a te
rapporter l'hommage d'adoration qui t'est du tout aussi justement
qu'a tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu
comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta
modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on
ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, o Blaireau! qui es veritablement
l'homme de la Destinee."

Cela dit, je m'inclinai avec un respect reel et plein d'humiliation,
apres avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands
evenements politiques du monde.

Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il
retira sa main des miennes tres doucement, par respect, et se gratta
la tete:

"Si c'etait, dit ce grand homme, un effet de votre bonte de regarder
un peu mon bras gauche, seulement pour voir.

--C'est juste" dis-je.

Il ota sa manche, et je pris une torche.

"Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a defait des plus
dangereux de tes hieroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et
Madeleine sont enleves avec l'epiderme, et apres-demain tu seras
gueri et marie si tu veux."

Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et
ce qui fut dit fut fait.

De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent etait ecrase,
mais il avait devore le cygne de la France.

Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche a vous
persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de
Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce
fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison.
Mademoiselle de Coigny se refugia dans le mariage, mais bien des
choses m'ont porte a croire qu'elle ne se trouva pas tres bien de ce
lieu d'asile.--Pour madame de Saint-Aignan, une melancolie douce et
affectueuse, mais un peu sauvage, et l'education de trois beaux
enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du
chateau de Saint-Aignan. Un an environ apres sa prison, une femme
vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du
deuil de son mari pour me faire reprendre ce tresor.

--Elle desirait ne pas me voir.--Je donnai la precieuse boite de
maroquin violet, et je ne la revis pas.--Tout cela etait tres bien,
tres pur, tres delicat.--J'ai respecte ses volontes, et je
respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus.

Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit;
jamais elle ne consentit a le laisser copier: peut-etre l'a-t-elle
brise en mourant; peut-etre est-il reste dans un tiroir de secretaire
du vieux chateau, ou les petits-enfants de la belle duchesse l'auront
toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destinee des portraits.
Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus,
il faut les effacer.




CHAPITRE XXXVII

DE L'OSTRACISME PERPETUEL


Les dernieres paroles du Docteur-Noir resonnaient encore dans la
grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'ecria, en levant les
deux bras au-dessus de sa tete:

--Oui, cela dut se passer ainsi!

--Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme
toutes les paroles des hommes, a moitie vraies.

--Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste
par tout ce que j'ai souffert en ecoutant. Comme l'on sent la ressem-
blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance
des votres. Oui, leurs passions et leurs interets les firent parler de
la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la premiere nous
craint, la seconde nous dedaigne comme inutiles, la troisieme nous hait
et nous nivelle comme superiorites aristocratiques. Sommes-nous donc
les ilotes eternels des societes?

--Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant
dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de
temps en temps vous jette a terre et vous foule aux pieds. C'est une
mauvaise mere.

Gloire eternelle a l'homme d'Athenes...--Oh! pourquoi ne sait-on
pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui crea la Venus de Milo
ne lui a-t-il pas reserve la moitie de son bloc de marbre? Pourquoi
ne l'a-t-on pas ecrit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en
tete des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire a l'homme d'Athenes...
--Je ne cesserai de le venerer et de le considerer comme le type
eternel, le magnifique representant du Peuple de toutes les nations
et de tous les siecles. Je ne cesserai de penser a lui toutes les fois
que je verrai des hommes assembles pour juger quelque chose ou quelqu'
un, ou seulement des hommes reunis qui se parleront d'une oeuvre ou
d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom
celebre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent
indefinissable; c'est un accent pince, roide, jaloux et hostile. On
dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgre celui qui
le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrete
qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche
grimace, les levres flottent vaguement entre le sourire du mepris et
la contraction d'un examen profond et serieux. Il y a du bonheur si,
dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropie, ou suivi d'une
rude et fletrissante epithete. Ainsi, lorsqu'on a goute par complai-
sance une liqueur amere, si les levres la jettent loin d'elles, il
est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une
expression de degout.

O Multitude! Multitude sans nom! vous etes nee ennemie des noms!
--Considerez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au
theatre. Le fond de vos sentiments est le desir secret de la chute et
la crainte du succes. Vous venez comme malgre vous, vous voudriez ne
pas etre charmee. Il faut que le Poete vous dompte par son interprete,
l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une
longue suite de reproches sourds et obstines. Car proclamerun succes,
un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon-
naitre une superiorite qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais,
je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, o fiere Multitude! si vous
ne sentiez en meme temps (heureuse consolation!) que vous faites acte
de protection. Votre position de juge, qui verse l'or a pleines mains,
vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant
par des applaudissements l'aveu d'une superiorite. Mais partout ou ce
dedommagement secret ne vous est pas donne, a peine avez-vous fait une
gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous
la rongez par le pied et la tete jusqu'a ce qu'elle retombe a votre
niveau.

Votre unique passion est l'egalite, o Multitude! et tant que vous
serez, vous vous sentirez poussee par le besoin simultane d'un
ostracisme perpetuel.

Gloire a l'homme d'Athenes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas
savoir comment il fut appele!--Lui qui exprima, avec une immortelle
naivete, vos sentiments innes:

"Pourquoi le bannis-tu?

--Je suis fatigue, dit-il, d'entendre louer son nom."




CHAPITRE XXXVIII

LE CIEL D'HOMERE


Ilotes ou Dieux, repeta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre
d'un certain Platon qui nommait les poetes Imitateurs de fantomes, et
les chassait de sa Republique? Mais aussi il les nommait Divins.
Platon aurait eu raison de les adorer, en les eloignant des affaires;
mais l'embarras ou il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et
pour unir son adoration a son bannissement, montre a quelles
pauvretes et a quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et
logicien severe lorsqu'il veut tout soumettre a une regle
universelle. Platon veut l'utilite de tous dans chacun; mais voila
que tout a coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme
Homere, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le
genent: il leur applique son equerre, et il ne peut les mesurer: cela
le desole. Il les range tous, Poetes, Peintres, Sculpteurs,
Musiciens, dans la categorie des imitateurs; declare que tout art
n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent a la plus
faible partie de l'ame, celle qui est susceptible d'illusions, la
partie peureuse, qui s'attendrit sur les miseres humaines; que les
arts sont deraisonnables, laches, timides, contraires a la raison;
que, pour plaire a la Multitude confuse, les Poetes s'attachent a
peindre les caracteres passionnes, plus aises a saisir par leur
variete; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les
condamnait; qu'ils feraient regner le plaisir et la douleur dans
l'Etat, a la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homere,
s'il eut ete en etat d'instruire et de perfectionner les hommes, et
non un inutile chanteur, comme il etait, incapable meme, ajoute-t-il,
d'empecher Creophile, son ami, d'etre gourmand (o niaiserie antique!),
on ne l'eut pas laisse mendier pieds nus, mais on l'eut estime,
honore et servi autant que Protagoras d'Abdere et Prodicus de Ceos,
sages philosophes, portes en triomphe partout.

--Dieu tout-puissant! s'ecria Stello, qu'est-ce, je vous prie, a
present, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus,
tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en
pleurant, le divin Homere?

--Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animes par un triomphe
desesperant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitie pour les
Poetes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se
tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.

--Oui, je le sens, dit Stello, pale et agite; mais quelle en est
donc la cause imperissable?

--Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idee
(pretexte indestructible!) est l'INUTILITE DES ARTS A L'ETAT SOCIAL.

La pantomime de tous en face du Poete est un sourire protecteur et
dedaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme
la presence d'un Dieu superieur.

Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui,
ne sentant qu'a demi cette superiorite, eprouvent seulement pres des
Poetes cette gene que leur causerait aussi le voisinage d'une grande
passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gene que sentirait
un fat ou un froid pedant, transporte subitement a cote de Paul au
moment du depart de Virginie; de Werther, au moment ou il va saisir
ses pistolets; a cote de Romeo, quand il vient de boire le poison; de
Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues.
Cet indifferent les croira fous indubitablement; mais, il sentira
pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes
voues a une emotion profonde, et il se taira en s'eloignant, se
croyant superieur a eux, parce qu'il n'est pas emu.

--Juste! o juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfoncant de plus
en plus dans son fauteuil, comme pour se derober au son de voix dur et
puissant qui le poursuivait.

--Pour en revenir a Platon, il y avait aussi rivalite de divinite
entre Homere et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et
justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur
domination intellectuelle que sur le developpement infini du Jugement
et repoussent l'Imagination.

Sa conviction etait profonde, parce qu'il la puisait dans le
sentiment des facultes de son etre, auxquelles chacun veut toujours
mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, geometrique et
raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repousserent
durement la Poesie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que
Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation,
ayant en de gigantesques pretentions de legislateur et d'homme d'Etat.

Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit a peu pres ceci:

"La faculte qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il
y a de plus excellent dans l'ame; donc, l'autre faculte qui lui est
opposee est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."

Et cet honnete homme part de la pour traiter Homere du haut en bas;
il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rheteur, vers le
livre sixieme de sa Republique:

"Mon cher Homere, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier
eloigne de trois degres de la verite, incapable de faire autre chose
que des fantomes de vertu (car il tient a ses fantomes); si vous etes
un ouvrier du second ordre, capable de connaitre ce qui peut rendre
meilleurs ou pires les Etats et les particuliers, dites-nous quelle
ville vous doit la reforme de son gouvernement, comme Lacedemone en
est redevable a Lycurgue, l'Italie et la Sicile a Charondas, Athenes
a Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillee? Quelle
utile decouverte, quelle invention bonne a la perfection des arts ou
aux besoins de la vie ont signale votre nom?"

Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui repond sans
cesse: Fort bien,--voici qui est vrai,--vous avez raison, a peu
pres sur le ton que prend un petit seminariste repondant a son abbe
dans une conference, voila mon philosophe qui chasse par les epaules
le mendiant divin hors de sa Republique (fantastique, heureusement
pour l'humanite).

A ce familier discours le bon Homere ne repondit rien, par la raison
qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui
reprocher pour s'amuser a poser des regles aussi, mais du sommeil qui
pese cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'Andre
Chenier.

Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tete dans ses mains.

--Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions
ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous
plait, le conduire au musee Charles X (pardon de la liberte grande,
je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui
represente le regne, que dis-je? le ciel d'Homere? Nous lui
montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trone d'or avec son baton
de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds
fatigues, poudreux et meurtris, mais a ses pieds ses deux filles
(deux deesses), l'Iliade et l'Odyssee. Une foule d'hommes couronnes
le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux genies.
Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient ete conserves,
les Poetes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux
aussi. Ils forment, de son temps au notre, une chaine presque sans
interruption de glorieux exiles, de courageux persecutes, de penseurs
affoles par la misere, de guerriers inspires au camp, de marins
sauvant leur lyre de l'Ocean et non des cachots; hommes remplis
d'amour et ranges autour du premier et du plus miserable, comme pour
lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles
d'etonnement.

Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensee, haussons et
elargissons cette coupole, jusqu'a ce qu'elle contienne tous les
infortunes que la Poesie ou l'imagination frappa d'une reprobation
universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'aout, n'y suffirait
pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire,
pur de toute legere et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile
assez large pour servir de fond a leurs portraits.

Levez les yeux a ce plafond et figurez-vous y voir monter ces
fantomes melancoliques: Torquato Tasso, les yeux brules de pleurs,
couvert de haillons, dedaigne meme de Montaigne (ah! philosophe,
qu'as-tu fait la!), et reduit a n'y plus voir, non par cecite,
mais... Ah! je ne le dirai pas en francais; que la langue des
Italiens soit tachee de ce cri de misere qu'il a jete:

Non avendo candella per escrivere i suoi versi;

Milton aveugle, jetant a un libraire son Paradis perdu pour dix
livres sterling;--Camoens recevant l'aumone a l'hopital des mains
de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter;
--Cervantes tendant la main de son lit de misere et de mort;--Le
Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant
demander un asile pour mourir, a un pauvre chanoine, son fils;
--Corneille manquant de tout, meme de bouillon, dit Racine au roi,
au grand roi!--Dryden a soixante-dix ans mourant de misere et
cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices
humaines;--Spenser errant a pied a travers l'Irlande, moins pauvre
et moins desolee que lui, et mourant avec la Reine des fees dans sa
tete, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les
levres.--Que je voudrais pouvoir m'arreter la ...!

Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim a quatre-
vingt-dix ans, et dont le corps fut porte par quatorze Poetes
miserables et pieds nus;--Samuel Royer, qui fut trouve mort de
froid dans un grenier;--Butler, qui fit Hudibras et mourut de
misere;--Floyer, Sydenham et Rushworth charges de chaines comme des
forcats;--J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumones;
--Malfilatre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert a l'hopital...

Et tous ceux encore dont les noms sont ecrits dans le ciel de chaque
nation et sur les registres de ses hopitaux.

Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise a la
celeste famille cette feuille de la Republique que je vous ai citee.
Pensez-vous qu'Homere ne puisse pas lui dire du haut de son trone:

"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homere et, comme lui,
tous les infortunes immortels qui l'entourent, ne sont rien que des
imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs
parce qu'ils font la description d'un lit, ni medecins parce qu'ils
racontent une guerison; il est vrai que, par une couche de mots et
d'expressions figurees, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie,
ils simulent la science qu'ils decrivent; il est bien vrai qu'ils ne
font ainsi que presenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et
que, trompant leurs regards, ils s'adressent a la partie de l'ame qui
est susceptible d'illusion; mais, o divin Platon! votre faiblesse
est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre
ame qui s'emeut et qui s'eleve, pour lui preferer celle qui pese et
qui mesure. L'Imagination, avec ses elus, est aussi superieure au
Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi-
dieux. Le don du Ciel le plus precieux, c'est le plus rare.--Or, ne
voyez-vous pas qu'un siecle fait naitre trois Poetes pour une foule
de logiciens et de sophistes tres senses et tres habiles?
L'Imagination contient en elle-meme le Jugement et la Memoire sans
lesquels elle ne serait pas. Qui entraine les hommes, si ce n'est
l'emotion? qui enfante l'emotion, si ce n'est l'art? et qui
enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-meme? Car le Poete n'a pas de
maitre, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.--Vous
me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines
j'ai donnees aux villes? Aucune aux nations, mais une eternelle au
monde.--Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.--Vos
doctrines, vos lois, vos institutions, ont ete bonnes pour un age et
un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art
celeste restent debout pour toujours a mesure qu'elles s'elevent, et
toutes portent les malheureux mortels a la loi imperissable de
l'AMOUR et de la PITIE".

Stello joignit les mains malgre lui, comme pour prier. Le Docteur se
tut un moment, et bientot continua ainsi:




CHAPITRE XXXIX

UN MENSONGE SOCIAL


Et cette dignite calme de l'antique Homere, de cet homme symbole de
la destinee des Poetes, cette dignite n'est autre chose que le
sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui
l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour
rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et
le Poete ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de
l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des
oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrete. Il doit
l'attendre. Que nulle influence etrangere ne lui dicte ses paroles
elles seraient perissables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilite de
son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul,
puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration
et de contemplation pour elle et la pensee qu'elle represente.

Le sentiment d'indignation que j'ai excite en vous a ete trop vif,
monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti
qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du
Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le
pretexte d'utilite, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus
secrete a devoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes
continuelles, ou vit tout homme qui a une autorite, de perdre cette
autorite cherie et precieuse qui est devenue son ame?

--Helas! j'entrevois a peu pres ce que vous m'allez dire encore,
dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la verite?

--Nous y voila, dit le Docteur avec joie.

Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et
que tout ordre social est base sur un mensonge plus ou moins
ridicule, tandis qu'au contraire les beautes de tout Art ne sont
possibles que derivant de la verite la plus intime, vous comprenez
que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition
dans toute oeuvre ainsi creee. De la ses efforts eternels pour
comprimer ou seduire.

--Helas! dit Stello, a quelle odieuse et continuelle resistance le
Pouvoir condamne le Poete! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-meme
a la verite?

--Il ne le peut, vous dis-je! s'ecria violemment le Docteur en
frappant sa canne a terre. Et mes trois exemples politiques ne
prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement
que son essence est contraire a la votre et qu'il ne peut faire
autrement que de chercher a detruire ce qui le gene.

--Mais, dit Stello avec un air de penetration (essayant de se
retrancher quelque part, comme un tirailleur charge en plaine par un
gros escadron), mais si nous arrivions a creer un Pouvoir qui ne fut
pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?

--Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des
deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, heredite et
capacite, qui vous deplaisent si fort, et auxquels il faut revenir?
Et si votre Pouvoir favori regne par l'Heredite et la Propriete, vous
commencerez, monsieur, par me trouver une reponse a ce petit
raisonnement connu sur la Propriete:

C'est la ma place au soleil; voila le commencement et l'image de
l'usurpation de toute la terre.

Et sur l'Heredite, a ceci:

On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempete, celui
des voyageurs qui est de meilleure maison.

Et, en cas que ce soit la Capacite qui vous seduise, vous me
trouverez, s'il vous plait, une forte reponse a ce petit mot:

Qui cedera la place a l'autre?--Je suis aussi habile que lui.
--QUI DECIDERA ENTRE NOUS?

Vous me trouverez facilement ces reponses, je vous donne du temps,
--un siecle, par exemple.

--Ah! dit Stello consterne, deux siecles n'y suffiraient pas.

--Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous
restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'aneantir au coeur de tout
homme ne de la femme cet instinct effrayant:

Notre ennemi, c'est notre maitre.

Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorite.

--Ma foi, ni moi, dit Stello emporte par la verite, fut-ce
l'innocent pouvoir d'un garde champetre...

--Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et
s'il doit l'etre toujours? Il est evident que Dieu n'a pas voulu que
cela fut autrement. Il ne tenait qu'a lui de nous indiquer, en
quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps ou
il a daigne habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manque
la une bien bonne occasion!

--Quel rire desespere! dit Stello.

--Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre
son parti, en depit de ce beau cri que repetent en choeur tous les
legislateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution ecrite avec
de l'encre, ils s'ecrient:

"En voila pour toujours!"

Allons, comme vous n'etes pas de ces gens innombrables pour qui la
politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler;
allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son
fauteuil a sa facon, de quel paradoxe etes-vous amoureux maintenant,
s'il vous plait?

Stello se tut.

--A votre place, j'aimerais une creature du Seigneur plutot qu'un
argument, quelque beau qu'il fut.

Stello baissa les yeux.

--A quel Mensonge social necessaire voulez-vous vous devouer? Car
nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une societe.--Auquel?
Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce?

--Je ne sais, en verite, dit la victime du raisonneur.

--Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je
sens venir sur mes levres toutes les fois que je rencontre un homme
caparaconne d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin?
Se soutient-il?

--Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au
milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir?

--Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec
humeur; il s'agit bien de cela!

--Je parle de vos pensees et de vos travaux, par lesquels seulement
vous existez a mes yeux. Que me font vos actions?

Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brule avec
votre maison ou tue dans un carrefour, trois fois tue, trois fois
enterre et trois fois ressuscite, comme signait le capitaine normand
Francois Seville, au temps de Charles IX?

Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Heredite
dans le carrosse et la Capacite sur le siege, pour voir a les
accorder.

--Peut-etre, dit Stello.

--Jusqu'a ce que le cocher essaye de verser le maitre ou d'entrer
dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur.

Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de
luttes, que se laisser ballotter comme un numero dans le sac d'un
grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous
voyez que, par le raisonnement applique au choix du Pouvoir qu'on
veut s'imposer, on n'arrive qu'a des negations, quand on est de bonne
foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre
coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bete comme
un drapeau.

--O profanateur! s'ecria Stello.

--Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs,
c'est le temps: il a use vos drapeaux jusqu'au bois.

Lorsque le drapeau blanc de la Vendee marchait au vent contre le
drapeau tricolore de la Convention, tous deux etaient loyalement
l'expression d'une idee; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE,
HEREDITE, CATHOLICISME; l'autre, REPUBLIQUE, EGALITE, RAISON HUMAINE:
leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des epees, comme
au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes
des voix males, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA
MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les
baionnettes sur la terre. C'etaient la des drapeaux!

O temps de degout et de paleur, tu n'en as plus! Naguere le blanc
signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le
blanc etait devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un
peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles
d'ecriture en font, je crois, la difference. Otez donc la flamme, et
portez ces articles au bout du baton.

Dans notre siecle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule
comme la guerre est passee. Le soldat sera deshabille comme le
medecin l'a ete par Moliere, et ce sera peut-etre un bien. Tout sera
range sous un habit noir comme le mien. Les revoltes memes n'auront
pas d'etendard. Demandez a Lyon, en cette dix-huit cent trente-
deuxieme annee de Notre-Seigneur.

En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles
m'occupent peu.

Obeissez a vos affections, vos habitudes, vos relations sociales,
votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez decide par le ruban
qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui
lui plaira. Puis recitez-lui les vers d'un grand poete:

Lorsque deux factions divisent un empire,
Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire;
Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en dedit pas.

Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sensee. Qui
eut raison des Guelfes ou des Gibelins, a votre sens? Ne serait-ce
pas la Divina Commedia?

Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu
d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien
a faire la.

C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'interets et
de relations.

Je desire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne
soyez pas ne dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on
nommait Noblesse, et que l'on a fletrie d'autres noms; classe
toujours devouee a la France et lui donnant ses plus belles gloires,
achetant de son sang le plus pur le droit de la defendre en se
depouillant de ses biens piece a piece et de pere en fils; grande
famille pipee, trompee, sapee par ses plus grands Rois, sortis
d'elle; hachee par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur
parlant haut et franc; traquee, exilee, plus que decimee, et toujours
devouee tantot au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne,
tantot au Peuple qui la meconnait et la massacre; entre ce marteau
et cette enclume, toujours pure et toujours frappee, comme un fer
rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et
souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayee du livre de vie
et regardee de cote, comme la race juive. Je desire que vous n'en
soyez pas.

Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul
besoin de vous meler de votre parti. Les partis ont soin
d'enregimenter un homme malgre lui, selon sa naissance, sa position,
ses antecedents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il
crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense
pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui
assigne.--Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les
partis de notre consultation, et la-dessus je vous abandonne au vent
qui soufflera.

Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier,
avec une secrete satisfaction de soi-meme, et il jeta meme un regard
sur une glace ou son ombre se reflechissait.

--Me connaissez-vous bien vous-meme? dit-il avec assurance. Savez-
vous (et qui le sait excepte moi?), savez-vous quelles sont les
etudes de mes nuits?

Pourquoi, si elle est ainsi traitee, ne pas depouiller la Poesie et
la jeter a terre comme un manteau use?

Qui vous dit que je n'ai pas etudie, analyse, suivi, pulsation par
pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de
l'organisation morale de l'homme, comme vous de son etre materiel?
que je n'ai pas pese dans une balance de fer machiavelique les
passions de l'homme naturel et les interets de l'homme civilise,
leurs orgueils insenses, leurs joies egoistes, leurs esperances
vaines, leurs faussetes etudiees, leurs malveillances deguisees,
leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours
singes, leurs haines amicales?

O desirs humains! craintes humaines! vagues eternelles, vagues
agitees d'un Ocean qui ne change pas, vous etes seulement comprimees
quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents
violents qui vous soulevent, ou des rochers immuables qui vous
brisent!

--Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez a vous croire
courant, vent ou rocher!

--Et pensez-vous que...

--Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Ocean.

Il faut bien plus de genie pour resumer tout ce qu'on sait de la vie
dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre,
toujours remuee, des evenements politiques. Il est plus difficile
d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.--Le Pouvoir
n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grace.--Ses jours de
grandeur et de fetes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir
en main, cela s'est toujours pu reduire a l'action de manier des
idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots,
ballottes ensemble, amenent des chances imprevues et necessaires,
auxquelles les plus grands ont confesse qu'ils devaient la plus belle
partie de leur renommee. Mais a qui la doit le Poete, si ce n'est a
lui-meme? La hauteur, la profondeur et l'etendue de son oeuvre et de
sa renommee futures sont egales aux trois dimensions de son cerveau.
--Il est par lui-meme, il est lui-meme, et son oeuvre est lui.

Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une
feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses
imperissables.

Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous
la premiere et la plus rare des facultes, l'IMAGINATION; si le
chagrin ou l'age la dessechent dans votre tete comme l'amande au fond
du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Memoire; lorsque
vous vous sentirez le courage de dementir cent fois par an vos
actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos
actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos
paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant
d'autres bien a plaindre, desertez le ciel d'Homere, il vous restera
encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, a vous qui
descendrez d'en haut. Mais, jusque-la, laissez aller d'un vol libre
et solitaire l'Imagination qui peut etre en vous.--Les oeuvres
immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos
idees a notre corps.--Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez
sur que s'il s'y rencontre une idee ou seulement une parole utile au
progres civilisateur, que vous ayez laissee tomber comme une plume de
votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser,
l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu'a satiete. Laissez-les faire.
L'application des idees aux choses n'est qu'une perte de temps pour
les creatures de pensees.

Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement,
sourit enfin, et tendit la main a son severe ami.

--Je me rends, dit-il, ecrivez votre ordonnance.

Le Docteur prit du papier.

--Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun
donne une ordonnance qui soit suivie.

--Je suivrai la votre comme une loi immuable et eternelle, dit
Stello, non sans etouffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber
sa tete sur sa poitrine, avec un sentiment de profond desespoir et la
conviction d'un vide nouveau rencontre sous ses pas; mais, en
ecoutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard epais s'etait
dissipe devant ses yeux et que l'etoile infaillible lui montrait le
seul chemin qu'il eut a suivre.

Voici ce que le Docteur-Noir ecrivait, motivant chaque point de son
ordonnance, usage fort louable et assez rare.




CHAPITRE XL

ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR


SEPARER LA VIE POETIQUE DE LA VIE POLITIQUE.

Et, pour y parvenir:

I.--Laisser a Cesar ce qui appartient a Cesar, c'est-a-dire le
droit d'etre, a chaque heure de chaque jour, honni dans la rue,
trompe dans le palais; combattu sourdement, mine longuement, battu
promptement et chasse violemment.

Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des
arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de
fragile et de passager dans les evenements du jour. Il convient de
laisser cette tache a la critique du matin, qui est morte le soir, ou
a celle du soir, qui est morte le matin.--Laisser a tous les Cesars
la place publique, et les laisser jouer leur role, et passer, tant
qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos
jours.--Plaignez-les de toute votre pitie s'ils ont ete forces de
se mettre au front cette couronne Cesarienne, qui n'a plus de
feuilles et dechire la tete. Plaignez-les encore s'ils l'ont desiree;
leur reveil en est plus cruel apres un long et beau reve. Plaignez-
les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne
puisse fausser cette antique et peut-etre necessaire Faussete, d'ou
viennent tant de maux.--Regardez cette lumiere s'eteindre, et
veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanite a se grouper
et s'unir autour d'une clarte plus pure!

II.--SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de
son etre, degage de l'influence des Associations, meme les plus
belles.

Parce que la Solitude est la source des inspirations.

LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les defauts
des couvents.

Elles tendent a classer et diriger les intelligences, et fondent peu
a peu une autorite tyrannique qui, otant aux intelligences la liberte
et l'individualite, sans lesquelles elles ne sont rien, etoufferait
le genie meme sous l'empire d'une communaute jalouse.

Dans les Assemblees, les Corps, les Compagnies, les Ecoles, les
Academies et tout ce qui leur ressemble, les mediocrites intrigantes
arrivent par degres a la domination par leur activite grossiere et
materielle, et cette sorte d'adresse a laquelle ne peuvent descendre
les esprits vastes et genereux.

L'Imagination ne vit que d'emotions spontanees et particulieres a
l'organisation et aux penchants de chacun.

La Republique des lettres est la seule qui puisse jamais etre
composee de citoyens vraiment libres, car elle est formee de penseurs
isoles, separes et souvent inconnus les uns aux autres.

Les Poetes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le
bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils
jouissent de ce bonheur de ne pas etre confondus dans une societe qui
se presse autour de la moindre celebrite se l'approprie, l'enserre,
l'englobe, l'etreint, et lui dit: NOUS.

Oui, l'Imagination du Poete est inconstante autant que celle d'une
creature de quinze ans recevant les premieres impressions de l'amour.
L'Imagination du Poete ne peut etre conduite, puisqu'elle n'est pas
enseignee. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir.

La mission du Poete ou de l'Artiste est de produire, et tout ce
qu'il produit est utile, si cela est admire.

Un Poete donne sa mesure par son oeuvre; un homme attache au Pouvoir
ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour
le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progres dans
les deux tetes, l'un s'elance tout a coup en avant par une oeuvre,
l'autre est force de suivre la lente progression des occasions de la
vie et les pas graduels de sa carriere.

SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION.

III.--Eviter le reve maladif et inconstant qui egare l'esprit, et
employer toutes les forces de la volonte a detourner sa vue des
entreprises trop faciles de la vie active.

Parce que l'homme decourage tombe souvent, par paresse de penser,
dans le desir d'agir et de se meler aux interets communs, voyant
comme ils lui sont inferieurs et combien il semble facile d'y prendre
son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort
souvent, il la perd pour toujours.

La Neutralite du penseur solitaire est une NEUTRALITE ARMEE qui
s'eveille au besoin.

Il met un doigt sur la balance et l'emporte.

Tantot il presse, tantot il arrete l'esprit des nations; il inspire
les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est
revele de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui
importe si sa tete est exposee en se jetant en avant ou en arriere?

Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumiere se fait.

Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit,
il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus a ce qu'il a
fait.

IV.--Avoir toujours presentes a la pensee les images, choisies
entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'Andre Chenier.

Parce que, ces trois jeunes ombres etant sans cesse devant vous,
chacune d'elles gardera l'une des routes politiques ou vous pourriez
egarer vos pieds. L'un des trois fantomes adorables vous montrera sa
clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous
crieront ceci:

Le Poete a une malediction sur sa vie et une benediction sur son
nom. Le Poete, apotre de la verite toujours jeune, cause un eternel
ombrage a l'homme du Pouvoir, apotre d'une vieille fiction, parce que
l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude
d'esprit; parce que le Poete laissera une oeuvre ou sera ecrit le
jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au
moment meme ou ces acteurs disparaissent pour toujours a la mort,
l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre
royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais
de celui qui sera quand vos yeux seront fermes.

L'ESPERANCE EST LA PLUS GRANDE DE NOS FOLIES.

Eh! qu'attendre d'un monde ou l'on vient avec l'assurance de voir
mourir son pere et sa mere?

D'un monde ou de deux etres qui s'aiment et se donnent leur vie, il
est certain que l'un perdra l'autre et le verra mourir?

Puis ces fantomes douloureux cesseront de parler et uniront leurs
voix en choeur comme en un hymne sacre; car la Raison parle, mais
l'Amour chante.

Et vous entendrez encore ceci:



SUR LES HIRONDELLES

Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que
nous. Elles disent aux hommes: Protegez-nous, mais ne nous louchez
pas.

Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect
superstitieux.

Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou
dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de
la cabane n'oseraient toucher a leur nid, parce qu'ils perdraient
pour toujours l'oiseau qui porte bonheur a leur habitation, comme
nous aux terres des peuples qui nous venerent.

Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et
nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisement que les dauphins
dans la mer.

Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la
voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les
monuments, ne sont pas plus eleves a leurs yeux que les plaines et
les ruisseaux, comme aux regards celestes du Poete tout ce qui est de
la terre se confond en un seul globe eclaire par un rayon d'en haut.

--Les ecouter, et, si vous etes inspire, faire un livre.

Ne pas esperer qu'un grand oeuvre soit contemple, qu'un livre soit
lu, comme ils ont ete faits.

Si votre livre est ecrit dans la solitude, l'etude et le
recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement,
l'etude et la solitude; mais soyez a peu pres certain qu'il sera lu
a la promenade, au cafe, en caleche, entre les causeries, les
disputes, les verres, les jeux et les eclats de rire, ou pas du tout.

Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des pales imitateurs,
troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits!

Et, apres tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui,
pareil a toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais
exprime qu'une question et un soupir, pourra se resumer infail-
liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer
notre destinee de doute et de douleur:

POURQUOI? et HELAS!




CHAPITRE XLI

EFFETS DE LA CONSULTATION


Stello crut un moment avoir entendu la sagesse meme.--Quelle folie!
--Il lui semblait que le cauchemar s'etait enfui; il courut
involontairement a la fenetre pour voir briller son etoile, a
laquelle il croyait. Il jeta un grand cri.

Le jour etait venu. L'aube pale et humide avait chasse du ciel
toutes les etoiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'evanouissait
a l'horizon. Avec ses lueurs sacrees, Stello sentit s'enfuir ses
pensees. Les bruits odieux du jour commencaient a se faire entendre.

Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit, et,
lorsqu'il se fut entierement ferme, Stello palit, tomba, et le
Docteur-Noir le laissa plonge dans un sommeil pesant et douloureux.




CHAPITRE XLII

FIN


Telle fut la premiere consultation du Docteur-Noir.

Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas.

Quel est ce Stello? quel est ce Docteur-Noir?

Je ne le sais guere.

Stello ne ressemble-t-il pas a quelque chose comme le sentiment? Le
Docteur-Noir a quelque chose comme le raisonnement?

Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tete avaient, entre
eux, agite la meme question, ils ne se seraient pas autrement parle.



Ecrit a Paris, janvier 1832.





End of the Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO ***

This file should be named 7stel10.txt or 7stel10.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7stel11.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7stel10a.txt

Produced by Walter Debeuf

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*